DÉPÊCHB DU GÉNÉRAL EBKER AU MINISTRE DE LA GUERRE
La Malmaison, 28 juin 1815.
Monseigneur,
Après avoir communiqué à rEm*pereur Tarrêté du Gouvernement, relatif à son départ pour Rochefort, Sa Majesté m'a chargé d'annoncer à Votre Altesse qu'elle renonce à ce voyage, attendu que, les communications n'étant pas libres, Elle ne trouve pas une garantie suffisante pour la sûreté de sa personne.
D'ailleurs, en arrivant à cette destination, l'Empereui se considère comme prisonnier, puisque son départ de rîle d'Aix est subordonné à l'arrivée des passe-ports, qui lui seront sans doute refusés pour se rendre en Amérique.
En conséquence de cette interprétation, l'Empereur est déterminé à recevoir son arrêt à la Malmaison, persuadé qu'on n'entreprendra rien contre lui qui ne soit digne de la nation et de son gouvernement.
Telle est, Monseigneur^ la notification que je suis chargé de vous adresser, et sur laquelle j'attends de nouveaux ordres.
Signé : Le Lieutenant-général,
Comte Beker.
Le comte Beker ne recevait et n'adressait aucune dépêche sans la soumettre à l'Empereur, qui lui faisait souvent l'honneur de l'appeler dans son cabinet pour lui demander si aucune instruction supplémentaire concernant son voyage à Ro chefort ne lui avait été expédiée. Le général a'était pas toujours à même de satisfaire cette juste et naturelle curiosité, puisque le Gouvernement provisoire le laissait dans une complète ignorance sur la marche des négociations des ambassadeurs auprès des alliés et sur les mesures des Chambres pour maintenir Tordre dans la capitale et dans l'Empire.
C'était toujours avec une grande douceur de caractère que Napoléon raisonnait de sa situation, de sa renonciation aux affaires publiques et de l'avenir delà France. Il croyait que les Souverains exécuteraient fidèlement les promesses stipulées dans les proclamations, répandues avec profusion par leurs armées lorsqu'elles franchirent léH frontières, proclamations dans lesquelles ils garantissaient aux Français l'intégrité du territoire, le respect des personnes et des propriétés et le maintien de la Charte.
Durant cet intervalle, la Malmaison avait vu disparaître, d'une manière de plus en plus sensible, la foule jadis si empressée des courtisans de la fortune; ses salons étaient devenus déser (s.
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Dans la journée du 28, quelques personnes arrivaient encore de Paris, mais on n'apercevait plus ni grands dignitaires, ni maréchaux de l'Empire, que d'autres intérêts tenaient attachés à d'autres lieux. La solitude du château n'était plus troublée que par l'arrivée ou le départ de quelques officiers supérieurs qui accouraient du champ de bataille, souvent avec les vêtements en désordre, pour informer l'Empereur du dévouement dont l'armée était toujours animée en sa faveur. Ils lui proposaient de se remettre à leur tête, sans égard pour les résolutions du Gouvernement provisoire, qui ne voulait plus admettre de sa part aucune tentative héroïque^ dans la crainte de contrarier les négociations avec les coalisés.
Mais l'Empereur se tenait isolé, communiquant peu avec les personnes, du dehors ; le Grand Maréchal, qui seul avait un libre accès auprès de sa personne, lui servait d'intermédiaire.
Dans le cours de cette journée, il fut enjoint au général Beker d'aller visiter le pont de Chatou sur la Seine, pour s'assurer de l'exécution des ordres du Ministre de la guerre, donnés à un détachement de la garde Impériale, pour la destruction de ce point de communication, attendu que, dans un moment où l'on était menacé de l'invasion des Prussiens, sa proximité de la Malmaison pouvait compromettre la sûreté de l'Empereur.
% i8U LE MAHECHAL DAVOUT
ORDRE DU MINISTRE DE LA GUERRE AU GÉNÉRAL BEKER
Paris, 28 juin.
Monsieur le Général,
Vous prendrez une partie de la garde qui se trouve sous vos ordres à Ruel, et vous irez brûler et détruire complètement le pont de Chatou.
Je fais détruire également par des troupes qui sont à Courbevoie le pont de Besons; j*y envoie un de mes aides de camp pour cette opération.
J'enverrai demain des troupes à Saint-Germain; mais, en attendant, gardez-vous sur cette route.
L'officierqui vous portecette lettre est chargé de m'apporter lai-même le rapport de Texécution de cet ordre.
Maréchal Prince d'Eckmuul
Durant ces retards et ces incertitudes, le temps s'écoulait, les événements se précipitaient. On pouvait être surpris et on ne résolvait rien. Seulement, quelques préparatifs de départ étaient ordonnés, sans qu'on eût fixé la direction à prendre pour mettre un terme à une si périlleuse situation.
Il était huit heures du soir, quand un message du Maréchal prince d'Eckmiihl mandait à Paris le général Beker, dont les instructions devaient être complétées.
On apprit en même temps la désorganisation de l'armée, la défection de beaucoup d'officiers généraux et supérieurs, le défaut d'ensemble et
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les actes d'insubordination qui éclataient sur tous les points.
Arrivé chez Son Excellence, le comte Beker se croisa dans le vestibule de l'hôtel du Ministre avec un personnage qui sortait d'une conférence qu'il venait d'avoir avec le Maréchal. L'huissier de service ayant annoncé que le Ministre attendait le Général dans son jardin, celui-ci traversa le péristyle et, abordant Son Altesse : lui demanda quelles étaient les instructions nouvelles qu'elle avait à lui communiquer pour l'accomplissement de sa mission. Sans donner suite à cette question: Connaissez-volts la personne que vous avez rencontrée dans le vestibule ? dit le Maréchal. Sur la réponse négative, il ajouta : C'est M. le baron de Vitrolles, agent du Roi y qui est venu, de la part de sa Majesté, me soumettre des propositions que f ai trouvées acceptables pour le pays. Si les miennes sont agréées, je monterai demain à la tribune de la Chambre des représentants, pour exposer le tableau de notre situation, et pour faire sentir la nécessité d'adopter les pro^ jets que je crois utiles à la catcse nationale.
Vivement impressionné par cette confidence, qui le confirmait dans la crainte du changement prochain des destinées de la France, le comte Beker lui dit : Je ne puis, monsieur le Maréchal, vous dissimuler mon étonnement de vous voir
prendre une détermination qui doit disposer du sortde l'Empire en faveur d'une seconde restauration. Prenez garde de voies charger d'une si grande responsabilité ; il y a peut-être encore des ressources pour repousser r ennemi, et l'opinion de la Chambre des représentants ne me paraît pas y après son vote pour Napoléon II, favorable au retour des Bourbons. Le prince (rEckmiihl, qui fut complètement éloigné des affaires dès la rentrée de Louis VXIII, était de bonne foi et d'une entière loyauté dans les négociations qu'il n'avait entamées que d'accord avec le Gouvernement provisoire ; il était convaincu qu'après les malheurs de la guerre, après les promesses des étrangers, qui ne mettaient à la paix d'autre condition que celle de la retraite de l'Empereur, cette époque de transition d'un règne à un autre était opportune pour débattre et garantir les intérêts du pays*.
Le Ministre, s'apercevant que le Général ne
1. Cette assertion est qrelque peu surprenante, mus nous ne saurions douter delà loyauté du général Beker. S*il a raconté ai incident à l'Empereur, la phrase par lui redite à ma mère et par moi entendue : « Je croyais que Davout m'aimait, mais il n'aimait que la France I » doit sans doute trouver ici sa place. Comme l'Empereur, le maréchal avait Thorreur de la guerre civile, et sans doute les propositions soumises à M. de Vitrolles devaient être pareilhs aux paroles adressées par le maréchal à l'armée de la Loire. Ce dont nous aïons la certitude, c'est de la noblesse des intentions du prince d'EckmOhl, mais du messager fatal nous ne répondons pas.
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partageait pas sa manière de voir, ne poursuivit pas plus loin cet entretien. Il rentra dans les appartements et lui remit la copie d'un nouvel arrêté du Gouvernement adressé au Ministre de la marine, auquel il était ordonné, vu l'urgence des circonstances, de mettre les frégates à la disposition de Napoléon, sans retard ni délai. Il n'était plus nécessaire d'attendre l'expédition des saufs-conduits.
COPIE DE LA LETTEŒ DE LA COMMISSION DU GOUYERNExMENT AU
MlNIbTRE DE LA MARINE.
Paris, 28 juin 1815.
Monsieur le Duc,
De longs retards ayant eu lieu depuis la demande faite de saufs- conduits pour Napoléon, et les circonstances actuelles faisant craindre pour sa sûreté personnelle, nous nous sommes déterminés à regarder comme non avenu l'article cinq de notre arrêté du 26 de ce mois. En conséquence, les frégates sont mises à la disposition de Napoléon.
Rien maintenant ne met obstacle à son départ. L'intérêt de l'État et le sien exigent impérieusement qu'il parte aussitôt après la notification que vous allez lui faire de notre détermination. M. le comte Merlin doit se joindre à vous pour cette mission.
Signé : Les 5 membres de la Commission.
A cette pièce était jointe la lettre originale écrite sur une feuille volante, et signée par les
tSi LE MARÉCHAL DAVOUT
cinq membres de la Commission, qui enjoignait au comte Beker de se conformer aux diverses dispositions mentionnées.