‹ Le maréchal Davout, prince d'Eckmühl; correspondance inédite, 179O-1815. Pologne--Russie--HambourgChapitre 30 sur 55 · LA COMMISSION DU GOUVERNEMENT AU GÉNÉRAL BEKER · texte numérisé non relu

LA COMMISSION DU GOUVERNEMENT AU GÉNÉRAL BEKER

Paris, 28 juin 1815.

Monsieur le Général,

La Commission vous envoie copie des nouvelles instructions qu'elle donne au Ministre de la marine.

Vous devez, en ce qui vous concerne, vous conformer entièrement à cette nouvelle disposition et aux précédentes instructions que vous avez reçues du Ministre de la guerre, relativement au départ et à la sûreté de la personne de Napoléon .

Signé : Le duc d'OTRAKTK, comte Grenier, Quinette,

CAULAmCOURT, duc dc ViCENCE, CaRNOT.

Le Ministre de la guerre, en ajoutant à ces dépêches des instructions verbales, réitéra au général l'ordre d'accélérer par tous les moyens de persuasion le départ de Napoléon et le pressa d'instruire Sa Majesté des périls auxquels l'exposait un plus long séjour aux portes.de la capitale.

Le jour naissait à peine, lorsque le comte Beker reprit le chemin de la Malmaison, pour rendre compte à l'Empereur des ordres que le* Ministre de la guerre venait de lui transmettre et l'instruire de la marche des événements.

Un lugubre silence pesait sur cette résidence impériale, maintenant solitaire, et jadis trop étroite

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pour la cour la plus splendide de l'Europe, quand le drapeau national, déployé sur son faîte, annonçait la présence du monarque ; les principaux personnages avaient disparu ; la veille, la reine Hortense, en pleurs, avait fait au chef de sa famille ses derniers adieux.

Le général, en proie aux triâtes réflexions que tant d'infortune faisait naître, attendait le réveil de l'Empereur, lorsque, vers 4 heures du matin, arriva le duc Decrès, ministre de la marine.

Il venait notifier lui-même à Napoléon le dernier arrêté du Gouvernement provisoire, et l'avertir des ^dangers qu'un plus long séjour à la Malmaison multiplierait autour de lui, l'avant-garde ennemie pouvant se montrer d'un instant à l'autre. Son éloignement devait au contraire assurer le succès des négociations avec les souverains alliés, et favoriser l'acceptation des clauses stipulées dans l'intérêt de son fils et de sa famille. La démarche du Ministre de la marine parut persuader l'Empereur qu'une plus longue hésitation pouvait être fatale, et il se disposait à partir pour Rochefort. Néanmoins, quoique les ordres fussent donnés en conséquence de cette résolution, il céda aux avis de quelques anciens serviteurs qui croyaient encore à la possibilité de changer la face des affaires, et différa son départ de quelques heures pour envoyer le comte Beker à Paris, à

rcffet (le transmettre de nouvelles propositions au Gouvernement.

Il était cinq heures du matin lorsqu'il le fit appeler pour le charger de cette mission. Le général lui fit observer respectueusement que, vu sa position, un pareil message serait mieux rempli par un officier de la maison impériale que par lui^ membre de la Chambre des représentants et commissaire du gouvernement^ dont les instructions^ qu'il avait eu l'honneur de soumettre à Sa Majesté, se bornaient à l'accompagner.

L'Empereur, dans cet entretien, avait Tépée au côté, le chapeau sous le bras; derrière lui se tenaient debout Madame mère et le cardinal Fesch, récemment arrivés, ainsi que le duc de Bassano et d'autres personnages, lorsqu'il termina par ces mots : J'ai confiance en votre loyauté, remplissez cette mission à l'instant, vous me rendrez un nouveau service. — Sire^ répondit le général^ je suis fier de ce témoignage d'une confiance aussi hautCy et puisque mon dévotement peut être utile à Votre Majesté, je ne puis hésiter à obéir à vos désirs.

Il se jeta immédiatement dans une chaise de poste pour se rendre à Paris. Il arriva au pont de Neuilly; des barricades avaient déjà converti ce passage en obstacles. Il fut obligé de les traverser à ses risques et périls, et de se glisser le long des

parapets, exposé à chaque pas à tomber dans la Seine; il atteignit l'autre rive, mais il n'avait plus de voiture à sa disposition. Heureusement, le commandant du bataillon établi sur ce point lui procura un méchant cabriolet de place. (]o fut dans ce modeste équipage que le dernier ambassadeur du souverain qui avait régné sur le continent européen fit son entrée aux Tuileries.

L'huissier de service l'ayant annoncé à la Commission du gouvernement, le général fut aussitôt introduit dans la salle du conseil, où l'on fut étonné de le voir, lorsqu'on croyait déjà que, conformément aux dernières et pressantes dépêches notifiées par le Ministre de la marine lui-même, il avait pris avec Napoléon la route de Rochefort. Le général, pour expliquer à la Commission le motif de son retour, s'exprima en ces termes :

L'Empereur m'envoie vous dire que la situation de la France, les vœux des patriotes et les cris des soldats réclament sa présence pour sauver la patrie.

Ce n'est plus comme Empereur qu'il demande le commandement, mais comme général dont le nom et la réputation peuvent encore exercer une grande influence sur le sort de l'Empire. Après avoir repoussé l'ennemi, il promet de se rendre aux États-Unis, pour y accomplir sa destinée.

La proposition était séduisante dans l'état où

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se trouvait le pays ; la Comniission restait néanmoins silencieuse. Le président interpella le général, en rinvitant à s'asseoir à ses côtés, et engagea avec lui un dialogue que les autres membres de la (Commission se bornèrent à écouter, sans y prendre aucune part.

Pourquoi, lui dit le duc d'Otrante, vous étes-vous chargé d'une pareille mission, lorsque vous deviez presser TËmpereur de liàter son départ, dans l'intérêt de sa sûreté personnelle, que nous ne pouvons lui garantir? Car l'ennemi marche rapidement sur Paris, et les rapports de nos généraux, arrivés ce matin, nous annoncent une grande défection dans l'armée. Tenez, ajouta-t-il en jetant cette correspondance devant lui, lisez les lettres des généraux Grouchy, Vandamme et autres; vous verrez si un plus long retard n'expose pas Sa Majesté à tomber entre les mains de l'ennemi. Ditesmoi donc, continua le duc, qui était avec l'Empereur, lorsqu'il vous a chargé de ce message? Le général désigna les notabilités, eu lui nommant le duc de Bassano. Fouché s'écria : « Je vois d'où est parti ce (( conseil ; mais dites à l'Empereur que ses offres ne « peuvent être acceptées, qu'il est de la plus grande « urgence qu'il parte immédiatement pour Rochefort, (( où il se trouvera plus en sûreté que dans les environs « de Paris. »

Puisque vous avez pénétré, répondit le comte Beker, le motif qui a déterminé Napoléon à essayer une nouvelle instance, je voudrais au moins être porteur d'un avis du Gouvernement sur le résultat de ma mission.

Car si je n'arrive à la Malmaison qu'avec une rela-

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tion verbale, Sa Majesté pourra douter du zèle et de rempressenient que j'aurais mis à exécuter son mandat.

Le duc d'Otrante traça précipitamment un billet conçu à peu près en ces termes et à l'adresse du duc de Bassano :

Le Gouvernement provisoire ne pouvant accepter les propositions que le général Beker vient de lui faire de la part de Sa Majesté, par des considérations que vous saurez apprécier vous-même, je vous prie, monsieur le Duc, d'user de l'influence que vous avez constamment exercée sur son esprit pour lui conseiller de partir sans délai, attendu que les Prussiens marchent sur Versailles, etc.

Signé : Le duc d'Otrante.

Pendant que le président parlait, agissait, écrivait, au nom du Conseil, sans consulter ses collègues, le général Carnot se promenait dans les angles de la salle ; le duc de Vicence, le général Grenier et le baron Quinette, assis autour de la table, gardaient un protond silence. Le duc d'Otrante seul traitait péremptoirement toutes ces questions politiques, et, comme un dictateur, paraissait réffler le sort de la France.

La note écrite, le duc d'Otrante engagea vive-^ ment le comte Beker à retourner de suite à la Malmaison, pour représenter plus fortement que jamais à l'Empereur l'urgence d'une détermina-

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tion qui put accélérer son départ et l'empêcher d'être fait prisonnier dans son propre palais par les troupes ennemies. Comme, dans le principe, ainsi qu'il a déjà été constaté, il n'avait pas été question, pour le comte Beker, d'accompagner Napoléon à Rochefort, comme il avait été simplement chargé du commandement de sa garde à la Malmaison, le général appela l'attention du président sur ce fait.

Il lui exposa qu'en sa qualité de membre de la Chambre des représentants, il ne devait être soumis à aucun autre devoir que celui de siéger dans l'assemblée, et qu'il désirait y reprendre ses fonctions puisqu'on rejetait toutes les propositions que l'Empereur avait cru devoir faire dans l'intérêt de la France. Croyezvous, Général, répartit vivement le duc d'Otrante, que nous soyons ici sur un lilde roses, et qu'il nous soit permis d'adopter des mesures contraires à celles qui ont été suivies jusqu'à ce moment par nos commissaires aux armées? Quelque avantageuses que puissent être les offres de Sa Majesté, nous ne pouvons rien changera la teneur des arrêtés dont l'exécution vous est confiée. Partez donc promptement et transmettez à l'Empereur l'invariable résolution prise par nous de ne plus rien changer aux dispositions qu'ils renferment. ,

Pendant cette conversation, les collègues du président ne rompirent pas une seule fois le silence. Sombres et taciturnes, ils ne semblaient être que simples témoins dans cet entretien.

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Le général prit congé des membres du Gouvernement, en promettant de faire ce qui serait humainement possible pour remplir, à la satisfaction du pays et de l'Empereur, une mission aussi difficile dans son exécution qu'importante par les résultats qu'elle devait amener.

Le cœur navré de douleur de n'avoir pu modifier, en faveur de Napoléon, les résolutions de la Commission executive, il sortit de la salle.

En traversant les salons d'attente, il heurta une foule empressée de généraux, de hauts fonctionnaires impatients, dans cette tourmente, de pénétrer l'avenir. On l'entourait, on le pressait, on était inquiet de savoir encore l'Empereur à si peu de distance de la capitale. Mais^ hâtez-vous^ disaient-ils, tâchez donc de décider son départ. Tant quHl sera là, nous ne pourrons rien entreprendre ni pour son avantage personnel, ni pour l'intérêt du pays. Le général Beker discerna sans peine les dispositions secrètes que couvrait cette sollicitude, il promena autour de lui des regards étonnés, et sans manifester autrement que par ce langage muet les sensations douloureuses que l'expression de ces sentiments éveillait dans son cœur, il poursuivit son chemin.

Il retourna à la Malmaison dans une voiture

de la Cour mise à ses ordres par le duc de

Vicence. Elle le ramena au pont de Neuilly qu'il

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traversa une seconde fois avec les mêmes dangers et les mêmes difficultés qui l'avaient arrêté la première.

Arrivé dans la cour du château, il remarqua un grand mouvement de trains d'équipage, d'officiers à cheval.

Surpris de cette activité inattendue, il s'informa des causes de ces préparatifs auprès de M. de Montaran, écuyer de service, qui lui apprit que l'Empereur allait lui-même monter à cheval pour se rendre à l'armée.

Cette détermination était complètement opposée aux instructions du Gouvernement provisoire, lequel avait rejeté les offres faites par Napoléon de se remettre à la tête des troupes, non plus comme Empereur, mais comme simple général, afin de tenter un dernier effort. Le comte Beker invita l'écuyer à attendre de nouveaux ordres de l'Empereur qui pourrait peut-être modifier ses desseins, après avoir pris connaissance des faits qu'il allait lui transmettre.

Peu d'instants après, il fut introduit dans le cabinet de l'Empereur. Napoléon y était seul; son costume, en effet, annonçait une intention de départ; il portait un habit brun, la culotte blanche et des bottes à l'écuyère.

En abordant Votre Majesté d'un air aussi affligé, lui

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dit le général, je lui fais pressentir que je n*ai pas réussi dans ma mission. Voici un billet pour M. le duc de Bassano, de la part de M. le duc d'Otrante, président de la Commission du Gouvernement.

Il expliquera à Votre Majesté les considérations qui s'opposent à Texécution de ses projets. J'ai demandé ce titre afin de lui prouver que j'ai fait tous mes efforts, pour faire agréer au Gouvernement provisoire les dernièresoffres de ses services. Ne voyant plus ici M. le duc de Bassano, je remets ce billet entre vos mains, en vous assurant qu'on est très pressé aux Tuileries d'apprendre votre départ pour Rochefort. Car il paraît que l'ennemi marche à grands pas sur Saint-Germain et Versailles, et que le moindre délai pourrait compromettre votre personne.

Il raconta ensuite tous les détails de cette conversation si remarquable avec le duc d'Otrante, et dépeignit l'aspect des Tuileries.

L'Empereur, étonné de la résistance que son message avait rencontré auprès de la Commission executive, mais sobre de réflexions sur tout ce qui intéressait sa position, sans s'appesantir sur la singularité de cette scène, ni sur la 'bizarre prépondérance que le président s'était arrogée sur ses collègues, dit avec humeur :

Ces gens-là ne connaissent pas l'état des esprits, en refusant ma proposition ; on s'en repentira. Donnez en conséquence des ordres pour mon départ ; lorsqu'ils seront exécutés, vous viendrez me prévenir.

Depuis plusieurs jours , les préparatifs de voyage étaient disposés, le mode de transport assuré. On se rappelle que, d'après les termes du passe-port délivré par le comte Berlier, Napoléon devait partir seul avec le général Beker, dont il serait censé être le secrétaire, et qu'il ne leur serait adjoint qu'un domestique. Ce mystère, cet arrangement singulier semblaient l'avoir contrarié. Il était d'autant plus sensible à cette mesure qu'il n'avait point été consulté à cet égard.

Le général, empressé d'adoucir cette haute infortune, voulant épargner à Napoléon la tristesse d'un si long tête-à-tête, lui avait proposé, au lieu d'une chaise de poste, une calèche qui lui permettrait d'emmener deux personnes de sa suite. Le changement agréé, il fit atteler une calèche à quatre places, simple, sans armoiries, traînée par quatre chevaux, deux postillons, un courrier en avant.

Quand tout fut disposé, l'équipage alla s'établir à la petite porte du parc pour éviter de traverser la cour du château où tous les serviteurs attendaient l'Empereur au passage. Le comte Beker entre alors une dernière fois chez l'Empereur pour le prévenir que tout est prêt, que la voiture stationne en dehors du parc. Napoléon, toujours dans le même costume, sans proférer

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une parole, prend son chapeau rond déposé sur son secrétaire, suit le général et traverse le vestibule, pour entrer dans le jardin, avec un calme et une sérénité qui arrachent des larmes abondantes à tous ses serviteurs, tous ses soldats, qui, dans cette séparation, voient s'anéantir leur dernière espérance. Arrivé à la porte du parc, où la calèche l'attend, il y monte rapidement ; le Grand Maréchal comte Bertrand s'asseoit à son côté ; vis-à-vis de lui se place le duc de Rovigo, et le général Beker en face du Grand Maréchal. Un valet de chambre s'établit sur le siège, et, le 29 juin, à cinq heures du soir, au milieu d'un silence profond, le galop des chevaux emporte vers l'exil le monarque détrôné.

D'autres voitures suivaient à quelque distance, et, tandis que l'Empereur prenait la route de Rochefort, par Rambouillet et Tours, une partie de sa suite se rendait à la même destination par Orléans, de peur qu'un mouvement trop considérable sur la même ligne ne donnât l'éveil et n'entraînât quelque retard ou quelque tentative.

Le Gouvernement avait recommandé au général de lui annoncer ce départ dès qu'il serait arrêté. Celui-ci, avant de s'éloigner, avait informé la Commission de cette détermination, dans une courte dépêche au Ministre de la guerre.

iOd LE MARÉCHAL DAVOUT

LE GfiNÉRAL BECKER AU MINISTRE DE LA GUERRE.

La Malmaison, le 29 juin, à 5 heures du soir.

Monseigneur^

J*ai l'honneur de vous informer que l'Empereur va monter en voiture pour accomplir sa destinée. J'aurai soin d'annoncer à Votre Altesse le jour de notre arrivée à Rochefort^ doù je ne partirai, pour revenir à Paris, qu'après avoir vu l'Empereur sous voiles.

Signé : Le Lieutenant général,

Comte Beker.

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