‹ Le maréchal Davout, prince d'Eckmühl; correspondance inédite, 179O-1815. Pologne--Russie--HambourgChapitre 48 sur 55 · ORDRE DU JOUR · texte numérisé non relu

ORDRE DU JOUR

La lettre ci-dessus de S. A. le Maréchal Prince d'Eckmuhl, général en chef dé l'armée de la Loire, m'a été officiellement transmise, en date du 12 de ce mois, par monsieur le lieutenant général baron Hamélinaye, commandant la 22*°^* division militaire, avec ordre de la faire publier et afficher dansTétendue de mon commandement.

En conséquence, elle sera lue dans les régiments, aux compagnies assemblées, et inscrite à leurs registres d'ordre.

Le service se fera donc désormais au nom du Roi, qui donne à l'armée la garantie d'une existence honorable.

Les troupes que j'ai l'honneur de commander sentiront combien il leur importe d'imiter en tout l'exemple de l'armée dont elles font partie ; d'éviter tout ce qui tendrait à troubler l'union qui doit régner entre tous les Français, et de justifier, par la plus exacte discipline, les intentions paternelles de Sa Majesté.

Messieurs les chefs de corps et officiers de tout grade tiendront sévèrement la main au maintien du bon ordre et de la tranquillité : ils sont spécialement chargés, dans leurs régiments, bataillons et compagnies, de rexécution de ces dispositions confiées à leur honneur et au zèle qui les anime pour les intérêts du service.

Au Mans, le i3 jaiUet 1815.

Le Maréchal de camp, commandant le département de la Sarthe.

M0CQUE..Y.

C'est à M. Emile Montégut que nous devons d'avoir connu deux livres de Stendahl, pour nous du plus grand intérêt : Rome, Naples et Florence, puis la « Vie de Napoléons , Du premier de ces livres, Téminent critique m'écrivait:

J'ai eu ridée, je ne sais pourquoi, de relire le livre de Stendhal intitulé : liome, Naples et Florence, Quoiqu'il en soit, j'ai eu une heureuse inspiration. Je n'avais pas lu cent pages que le nom de votre père s'était déjà présenté deux fois, et comme les jugements d'un esprit de l'ordre de celui d'Henri Beyle ne peuvent vous être indifférents, je m'empresse de vous envoyer mes petites trouvailles.

Page 27 (édition Caïman Lévy), il s'agit de Milan et du Prince Eugène dont l'administration échoua en partie, selon Beyle, parce qu'd apportait trop d'aristocratie dans ses rappoits et dans ses choix de gouvernement. « L'honnête maréchal Davoust eût convenu à ce pays pour vice-roi : il avait la prudence italienne. »

Je continue ma lecture en me proposant de vous envoyer cette phrase et, page 87, voici ce que je rencontre. Cette fois il s'agit de Naples et de la difficulté de civiliser ce peuple. « Leur absurdité (des Napolitains) va jusqu'à maudire le Général *** qui, pendant dix-huitmois, a fait disparaître le vol et l'assassinat dans les pays au midi de Naples. Le maréchal Davoust, roi de Naples ^^ eût agrandi l'Europe de ce côté. »

La phrase est curieuse de bien des manières. D'abord parce que l'idée d'une royauté pour le Maréchal semble chose naturelle à Beyle, ensuite parce que la royauté dont il s'agit est précisément celle de Naples qui échut

«')0 LE MARKCHAL DAVOl'T

à Murât. Le souvenir des querelles de votre père rend eette pliraso d'autanl plus pi({uante.

C(»lte kHîture m'a donné l'idée d'ouvrir immédiatement un autre ouvrage de Bsyle intitulé : Vie de Napo- If'on, Celui-là, assurément très peu de personnes Font lu. C'est un ouvrage inachevé, publié dans les œuvres posthumes deBeyle et que je vous conseille de lire : il est fort curieux et vous intéressera certainement comme il m'a intéressé moi-même. Malheureusement, ce n'est qu'un commcniîement, puisqu'il s'arrête à Marengo. 11 ne peut donc guère y être question du Maréchal, mais aux derniers feuillets, page 228 (édition in-12 Caïman Lévy), je trouve ce remarquable jugement ; « Davout, dont on se moquait alors parce queson caractère avait des cjualités qui manquent ordinairementaux Français, savoir : le sang-froid, la prudence et l'opiniâtreté, et Lassalle servaient encore dans les grades inférieurs. »

Quel malheur que Beyle n'ait pu achever son livre et parler de la campagne de Russie à laquelle il assista. 11 est probable que npus aurions eu la rectification de quantité de détails qui ont donné lieu aux controverses dont vous avez eu à vous occuper dans votre livre.

Ces jugements remarquables prouvent en effet (jue Beyle avait compris mon père, mais laissons encore parler M. Montégut. Le 18 mai 188311 m'écrivait de nouveau :

J'ai récolté dans YHlsloire de Napoléon^ par Stendhal, une note concernant votre père. C'est de tous les petits fragments que je vous ai envoyés le plus

CORRESPONDANCE INEDITE 291

remarquable. Beyle, parlant de la haine que Napoléon, dès les commencemeHts, avait vouée aux fournisseurs militaires pour avoir trop vu ceux du Directoire, écrit cette phrase : « Dès cette époque, Napoléon montre de la haine pour tout ce qui s'occupe à l'armée de donner du pain aux soldats. Nfus verrons plus tard ce sentiment peu réfléchi amener les plus grands malheurs*.»

Cette phrase, d'une rédaction quelque peu exagérée et qui excède la pensée queBeylc veut exprimer, est suivie de cette note beaucoup plus juste : « C'est à celte haine aveugle que l'on peut attribuer en grande partie les désastres de la retraite de Moscou. Le maréchal Davoust {grand homme auquel on n'a pas encore rendu justice) avait parfaitement organisé son corps d'armée; il en fut blâmé. C'est une des grandes fautes de Napoléon. »

Vous le voyez, on dirait que Beyle vous a lue, tant son jugement est d'accord de tous points avec celui que vous avez exprimé. Tout le livre de Beyle est à l'avenant de ce que vous venez de lire; plein d'observations justes et de jugements hasardés, souvent baroques. Mais lisez-le.

Bien entendu, je me suis hâtée de lire ces deux volumes. Rome, Naples et Flote::ce est un livre vraiment original, un nouveau voyage senlimental écrit par un sceptique français, donc triple-

f . C'est sans doute à cette façon de voir de Napoléon qje Desaix fait allusion pendant la campagne d'Egypte en disant : « Je me tais sur nos soitffrances, elles ne vous -occuperaient pas. » Pais encore : ^ Au moins ^mon Général^ écoutez les demandes que Von vous fai\ »

â.«2 LE MARECHAL DAVOUT

ment sceptique. Stendhal, dont je suis loin de partager les idées religieuses et même les opinions en fait d'art, a le grand mérite de boire dans son verre. Jamais il ne nj'est arrivé de ren- 4:ontrer le moindre blâme du Prince Eugène de Beauliarnais : il est convenu qu'il était sans défauts ; or, cependant, le Prince Eugène ne plaît point à Beyle et il le dit tout simplement. Voici ce que je trouve page27 : « Le PrinceEugène, véritable marquis français, beau, brave et fat, ne prisait que la noblesse et aristocratisait constamment les mesures de son beau-père. L'honnête maréchal Davout eût convenu à ce pays pour vice-roi. Il avait la prudence italienne. » Il est évident que la campagne de Russie avait donné à Stendhal une haute idée de mon père.

Tandis que les qualités chevaleresques et élégantes du Prince Eugène charmaient tous ceux qui l'approchaient sans leur donner d'ombrage sérieux, les facultés supérieures du Prince d'Eckmiihl froissaient la vanité de ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient l'égaler en désintéressement et en abnégation.

Il nous semble curieux de faire suivre l'élégant portrait du Prince Eugène, esquissé par Beyle, de la photographie du prince d'Eckmiilil restée vivante dans le souvenir de M. Chennevière après plus de quarante années. « J'avoue que.

quoique jeune et peu craintif de ma nature, quand je me suis trouvé deux fois tout près de ce terrible soldat, j'ai eu de la peine à soutenir la fixité et la froideur de son regard ! Et certes ce n'était pas l'entourage qui devait intimider. Cet homme grand et robuste, en petite casquette plate, arpentant le.i rues de Pontoise avec un notaire, n'avait pas besoin d'escorte, ni de décorations, ni d'uniforme pour qu'on s'inclinât devant lui. »

« Le général comte de B oigne », par M. Victor de Saint-Genis. — Un ami nous avant envoyé la copie d'un parallèle établi, en ce curieux volume, entre le comte de Boigne et le marécha! Davout, nous avons voulu le lire tout entier afin de pouvoir juger de cette appréciation, qui nous avait parue tout d'abord assez singulière. Nous reconnaissons certaines parités de génie entre ces deux vaillants soldats, sans admettre une ressemblance réelle.

Le général de Boigne, comme le maréchal Davout, imposait la confiance à qui vivait avec lui, et obtenait de son corps d'armée une promptitude de mouvements qui surprenait l'ennemi et assurait par suite le succès de l'entreprise. Une remarquable sûreté de coup d'œiljUne honnêteté audessus du soupçon, une même fidélité aux maîtres qu'ils servaient, un grand esprit de justice, une sévérité doublée de bonté, propre à inspirer le

respect; l'amour de riiumanité et des lettres, une extrême politesse dans le commandement sont choses communes à Davout et à de Boigne ; ils peuvent donc être comparés comme soldats.

Tout deux furent enviés et calomniés, mais c'est là un rapport de destinée qui peut s'appliquer à beaucoup.

M. de Saint-Genis nous apprend que Montaigne était l'auteur favori du général de BoigUQ comme il l'était du maréchal Darout : ce goût semble le seul qu'ils aient en commun. Ces deux hommes étaient bien loin d'avoir la même façon d'aimer, et le maréchal Davout méprisait autant l'or que le général de Boigne Vadorait, De l'aveu même de son éloquent admirateur, M. de Boigne tenait de l'homme d'affaires autant que du soldat; il s'était montré aussi habile comme commerçant q'ue comme général. Le maréchal Davout abandonnait à sa femme le soin de gérer leur fortune, né se réservant que la joie de donner.

Simple dans ses habitudes personnelles, le prince d'Eckmuhl s'entourait de fleurs, en rapportait de Hollande, de Vienne ; il greffait lui-même ses rosiers et installait à Savigny une allée de grands orangers, préférant la fleur de l'oranger à toutes les pierres précieuses, tandis que le général de Boigne ne dédaignait ni les diamants ni la pompe orientale, peut-être par instinct politique.

€t afin d'imposer le respect aux Indiens : le luxe étant essentiellement uni en leurs cerveaux à l'idée du pouvoir.

Aucune lettre, aucun écrit du comte de Boigne ne nous révèle la qualité de son esprit ; nous avons au contraire la joie de transcrire le jugegement porté par un critique éminent, M. E. Montégut, sur le style du maréchal Davout. « On n'a jamais mieux que votre père accompli les devoirs d'écrivain militaire, qui sont si difficiles pour la clarté et la fermeté qu ils exigent. Ce qui m'en surprend le plus, c'est la conscience : il y a tel jour oii il a écrit quatre ^ ou cinq pièces à l'Empereur, à Berthier, à Duroc, etc., disant à chacun d'eux ce qu'il doit lui dire hiérarchiquement. C'est un travail d'Hercule. »

Nous terminerons cette digression par la copie du passage qui nous a fait entreprendre la lecture de la vie du général de Boigne :

Parmi les hommes de guerre contemporains du général de Boigne, celui dont il se rapproche le plus et par le caracière et par la nature de ses succès, et encore par celte sorte de retard de l'opinion à rendre justice, par ce défaut de popularité rapide et bruyante, me paraît être le maréchal Davout, prince d'Eckmùhl. Ce Bourguignon et ce Savoyard ont plus d'un trait de ressem-

1. Lisez vingt oa trente pièces, si vous voulez approcher de la vérité.

blance : même vigoureuse encolure, même indomptable obstination ^, un égal souci de la discipline et; sous Técorce d'une brusiiuerie impérieuse, un pareil respect des droits de Thumanité. L'un et l'autre restèrent chargés de responsabilités qui ne leur appartenaient pas; tous deux.ont aujourd'hui des statues dans leurs villes natales; mais il a fallu que l'histoire impartiale forçat en quelque sorte les caprices de la gloire, et que le temps effaçât les préventions des partis ^. »

Cette phrase de M. de Saint-Genis nous remet en mémoire quelques paroles écrites par le prince d'Eckmûhl dans une circulaire datée : « Paris le 23 avril 1815. Les hommes les plus honnêtes et les plus habiles ne sont pas également goûtés de tous ; mais s'ils sont véritablement recommandables, ils forcent l'estime de leurs ennemis mêmes. Ce sont de tels hommes qui doivent fixer votre attention. Aidez de tous vos moyens à les faire connaître et choisir ; faites qu'on les cherche dans l'obscurité et la modestie 011 le vrai mérite se plaît souvent à s'envelopper. » Le maréchal Davout, en traçant les mots soulignés, nous semble écrire sa propre histoire.

A l'éloquente parole de M. Quinet, plus napoléonien qu'il ne le croyait peut-être lui-même en

1. Note de M. de Saint-Genis. La journée d'AoersIaëdt, 1806, où Davout battit 70.C00 Prussiens arec 14,000 Français, rappeHe les batailles de Patoûn et de Mairthah.

accusant le maréchal Davout d'avoir faibli en 1815, nous nous plaisons à répondre par le très remarquable article publié, dansle Correspandant du 1®^ janvier 1880, par M. Henri Lacombe. L'esprit de riionnête écrivain semble avoir sondé l'âme du Maréchal jusqu'en ses plus intimes profondeurs, et il parle de la conduite du Maréchal comme il aurait pu le faire lui-même s'il eût daigné l'expliquer, et surtout s'il eût daigné se défendre.

Le prince d'Eckmiihl ayant immolé ses sympathies et ses souvenirs à l'intérêt de son pays, simplement, sans phrases, selon sa coutume, en paix avec sa conscience, comptait sur l'avenir, puis encore et surtout, comme à Thorn, il se fiait à une justice supérieure à toutes les justices. Ce n'est souvent pas là où l'on devrait trouver admiration et reconnaissance que l'on est d'abord apprécié ; un des sages de la Grèce, en parlant d'un homme illustre, disait : « Les contemporains n'ont payé ses travaux que de leur haine. Il aura des autels dans le cœur de leurs descendants, d

Le nom du maréchal Davout commence à devenir populaire, et joyeusement nous venons de rencontrer dans VAhnanach de la police correctionnelle pour 1887 la gentille anecdote que voici :

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