‹ Le maréchal de camp Desandrouins, 1729-1792 [microforme]Chapitre 101 sur 109 · ARR LAR R A · texte numérisé non relu

ARR LAR R A

si personne ne le payoit; en conséquence ceux qui étoient en état devoient payer pour les autres. Nous lui demandâmes une lettre pour le commandant de Tocuyo, le village le plus proche à 10 lieues de distance. Le matelot ne pouvant nous suivre, nous lui recommarndâmes de prendre du maïs sur les bourriques, et de retourner vers les matelots du canot. Nous vimes avec peine que ce drôle ne songeoit qu'à Jui.

« Nous partimes ensuite, et nous passâmes la nuit à faire deux ou trois lieues, dans des chemins détestables, à travers des bois dont les branches nous égratignoient le visage ; et, malgré une lumière de bougie de goudron que portoit notre guide et qu'il entretenoit avec peine, je me heurtois souvent la tête et le corps à me renverser sur la croupe du cheval, parceque, tombant de sommeil et d’épuisement, je fermois les yeux malgré moi.

« Au jour, nous entrâmes dans une savanne de 7 à 8 lieues, dont le chemin est bon par parties assez longues ; mais aussi il s’y trouve des fondrières et des flaques d’eau où nos chevaux s'abattirent plusieurs fois et dont ils eurent bien de la peine à se tirer. Nous avions porté de l’eau avec nous, car on n’en trouve point qui ne soit salée.

« À 3 heures après-midi, nous arrivâmes chez

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« courir par tout pour avoir du maïs ; et même « don Alvarès doutoit que nous en trouvassions, « disant que les misérables habitants ne se nour- « rissoient que de fruits sauvages, même inconnus « au hasard de s’empoisonner, et qu'ils prenoient « seulement la précaution de les passer au feu « pour en corriger le venin...

« J'écrivis à ceux de nos gens qui seroient « débarqués, pour les instruire de ce que nous « avions reconnu, les exhorter à ne point se mettre « en route sans guide, et les informer qu’on nous « avoit appris ici qu'un vaisseau de ligne et une « frégate Françoise étoient arrivés à Porto-Cabello « où nous comptions nous rendre, M. de Pinsun « et moi, le lendemain de bonne heure ; don « Alvarès se chargea de faire passer ma lettre.

« Nous gardâmes notre guide et nous en primes « un second, avec chacun un cheval qu'on nous « fit payer très cher et d'avance. Don Alvarès « indigné vouloit agir d'autorité pour empêcher « qu'on ne nous rançonnât ; mais nous nous y « opposèmes.

« Nous primes deux guides, parceque j'étois « si épuisé que selon toutes les apparences « je ne devois pas pouvoir soutenir encore une « course de 20 lieues sans m'arrêter : en ce cas, « M. Pinsun m'auroit laissé seul, avec un guide.

« Nous eûmes d’abord assez beau chemin. Mais « à l'entrée de la nuit, nous trouvâmes des che. « mins de boue gluante, à travers des bois épais.

Nos guides allumèrent une mèche de goudron qui s'éteignoit souvent, ce qui nous faisoit perdre beaucoup de temps pour la railumer.

Nos chevaux s'embourboient jusqu’à mi-jambes ; et le pis est que, le sommeil m'accablant de nouveau, j'étois heurté, déchiré, renversé par les branches, au point que M. Pinsun vouloit absolument que je restasse à prendre quelque repos avec mon guide. Mais, je m'obstinai, et lui demandai si sérieusement de ne plus m'importuner là-dessus, qu’à la fin il ne m'en parla plus.

« Vers minuit ou une heure, nous trouvâimes une rivière, ou naville, d'eau très saumâtre, que nous ne pûmes passer qu’en établissant un grand feu pour nous éclairer. Le fond en étoit si vaseux, que nos chevaux ne pürent traverser qu'à vuide. Nous fûmes transportés par nos guides, qui eurent de l’eau jusqu'au dessous des épaules, enfonçant dans la vase jusqu'aux genoux. Cet obstacle nous retint près de 3/4 d'heure.

« Enfin, nous arrivâmes à la rivière de Yracuy, qui est à 8 lieues de Porto-Cabello, à 11 heures du matin. Nous passâmes cette rivière en canots d’'écorce, conduit par des Nègres entretenus « par le Roy. Il y a une garde espagnole qui ne « put nous fournir aucun secours ; le capitaine « qui la commandoit étant allé à la ville. Nous « jugeâmes qu'il falloit lui laisser un billet pour

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« lui recommander les naufragés François qui se « présenteroient à son poste; puis nous poursui- « vimes notre chemin.

« Nous cotoyâmes une plage assez solide, tant qu'on peut courir sur le terrein que couvre ou laisse la mer, suivant les marées. Mais quand la rive est trop escarpée, on prend les bois, et

« alors ce sont des sentiers d’un sable sec et

mobile où les chevaux enfoncent et fatiguent. « A deux lieues de la ville, nous trouvèmes un quartier-maitre du Pluton, l'un des deux vaisseaux François arrivés à Porto-Cabello, appelé Antoine Bonnet, que j'ai vu souvent depuis, et que j'ai recommandé à son capitaine, M. d’Albert. Il reconnut M. de Pinsun, et lui offrit un verre de vin ainsi qu'à moi. J’étois si impatient d'arriver à la ville que nous avions en vue, que je criai à mon compagnon : — Non : allons, allons, Pinsun, sans nous arrêter : voilà la

« ville : voilà la ville! — Et nous piquâmes de « de plus bel. Ce ne fut pas sans quelque regret « du verre de vin, quand je sus que nous étions

encore à 2 lieues. Je m'en consolai, en broutant un peu de maïs que j'avois dans ma poche.

« Enfin, à 5 ou 6 heures du soir, le 6, nous

« arrivimes à bord du P{uton où étoit le comte « de Vaudreuil frère de l’amiral. Nous lui fimes

le récit de notre malheur et de ses circonstances, ainsi qu'à M. d'Albert et à M. de Viomenil.

« Aussitôt on ordonna à la frégate la Néréiïde,

à une goëlette et à un cutter de mettre à la

voile pour aller secourir les naufragés. M. de

Pinsun s’embarqua sur la frégate... qui partit

à l'entrée de la nuit.

« J'avois le nez en sang, des égratignures au

visage, des meurtrissures à tous les membres,

des morsures et des boutons de maringouins en quantité, une lassitude extrême et des roideurs de nerfs. M. d’Albert me fit apporter à boire et

à manger, et m'offrit la table pour la suite, ce

que j'acceptai.

« Je trouvai mes camarades d'Opterre, Turpin

et Planchet qui s’empressèrent de me coucher, « de me donner du linge et de me procurer tous « les secours dont je pouvois avoir besoin... »

Les navires sauveteurs n’atteignirent la Bourgogne que le 7. Il ne restait plus à bord que 254 hommes sans un seul officier !

Comme l’eau flottait sur la dunette, et que le vaisseau était sur le côté, ces malheureux se tenaient sur les porte-haubans, et s’accrochaient aux parties les plus saillantes. Lorsqu'ils apercurent les vaisseaux qui venaient à leur secours, ils firent quelques faibles signaux, et tirèrent "un coup de pierrier qu'ils avaient trouvé moyen de conserver. On leur répondit par un coup de canon, et l’on arbora le drapeau blanc.

Il était temps. Depuis trois jours, on manquait d’eau sur la Bourgogne, et les hommes avaient

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été réduits à sucer tour-à-tour le sang de quelques moutons. Ils étaient aussi à bout de vivres. De sorte que mourant de faim, torturés par la soif, désespérant de tout secours, chacun d'eux avait cherché un bout de planche, afin de se jeter à la mer, plutôt pour terminer d'horribles souffrances par une mort prompte et certaine, que dans l'espoir de se sauver, quand la Néréide parut !

Le cutter, qui l’accompagnait, aborda le vaisseau naufragé avec des précautions infinies, et y prit tous les hommes qui furent répartis sur les trois bâtiments. Le premier soin fut d’apaiser leur soif : on les fit boire avec des chalumeaux, dans des barriques d’eau qu'on avait préparées sur le pont pour les recevoir.

Peut-être une heure plus tard, tous ces braves gens étaient noyés !

Après que les sauveteurs eurent abandonné le navire perdu, arrachant 254 malheureux à une mort affreuse, d’autres vaisseaux vinrent à leur tour en glaner les épaves. Ils pûrent encore sauver cinq ou six naufragés flottant au gré du flot, cramponnés à des planches brisées. « Sur d’autres « radeaux, il ne restoit personne que des paquets « qu’ils ramassèrent. »

Les jours suivants, arrivèrent à Porto-Cabello des troupes de matelots et de soldats conduits le plus souvent par des officiers.

Le premier fut M. de Tugnot, officier de Bourbonnais. Peu d’heures après que Desandroüins,

eut quitté la Bourgogne, deux quartiers-maîtres, sous prétexte de manœuvres à exécuter, passèrent dans le grand canot et engagèrent les matelots, qui s’y trouvaient déjà, à larçuer l'amarre. On leur tira des coups de fusil poui: les faire revenir à bord, mais ils n’en tinrent nul compte et poussèrent au large.

Alors, M. de Tugnot s'offrit de descendre dans la yole, et d'aller le pastolet au poing, les forcer à revenir. Il y descendit en effet avec M. de Montbadon, enseigne, et deux malelots, au péril de leur vie. Mais ils ne püûrent joindre le canot, et touchèrent terre à peu près à l’endroit où Desandroüins avait abordé.

Le hasard voulut qu'ils prissent la même route que lui. Profitant alors des renseignements qu'il avait laissés dans les divers postes par où il avait passé, ils avaient gagné Porto-Cabello avec moins de peine, 24 heures plus tard.

Après M. de Tugnot, ce furent MM. d’Arlande, de Mesmé et de Menc. Ils avaient quitté la Bouwrgogne, le 5, sur l’ordre du capitaine, pour aller avec quelques hommes chercher du secours à terre. Comme Desandroüins et de Tugnot, ils avaient abordé à la pointe d'Ubéro et avaient suivi à peu près le même chemin, sans le savoir, à tout hasard, mais avec plus d'embarras ou de lenteur. En route, ils rencontrèrent une cinquantaine de matelots qui se joignirent à eux; et, tous ensemble, ils arrivèrent, le 12, à Porto-Cabello,

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dans le plus misérable état, sans souliers, les pieds écorchés et les jambes enflées.

Après M. d'’Arlande, ce fut, le 13, M. de Bressolles, lieutenani-colonel de Bourbonnaïs, quatre officiers et environ 60 à 70, soldats et matelots, tous exténués de fatigues. Bressolles et les officiers de son bataillon avaient reçu par deux fois, l'ordre de s’embarquer sur des radeaux de sauvetage, et d'emporter leur drapeau. D'abord Bressolles refusa. Mais, le capitaine du navire le lui ayant commandé au rnom du Roi de manière à ne pas souffrir de réplique, il dut obéir.

Pourtant quoique ce départ, ne fut survenu que sur l'ordre du capitaine, ilavait péniblement impressionné les soldats de Bourbonnais, d'autant plus qu'il avait été accompagné d’un sans pitié crue!, de la part de quelques officiers, à leur égard Hélas ! ces actes d’inhumanité s'expliquent très facilement en des circonstances où chacun combat pour sa vie. D'abord, plusieurs de ces officiers étaient ivres : ils avaient bu outre mesure, sans doute afin de se donner le courage d'oublier leurs soldats ! Puis, quand les radeaux furent lancés à l'eau par les maîtres d'équipage et les char atiers qui fuyaient avec eux, des soldats, voyant encore de la place pour 40 ou 50 hommes au moins, demandèrent à y être admis. On le leur refusa ! Ceux qui voulurent entrer, furent repoussés à coups de pistolets, de sabres et d’épées. Un chasseur blessé, s’accrochant au radeau, tira sur un capi-

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taine qu'il manqua. Beaucoup du reste périrent sur ces radeaux (1).

D’autres officiers arrivèrent encore à Porto- Cabello, du 15 au 20, avec des äétachements plus ou moins nombreux, et dans un état non moins pitoyable. De l'un de ces détachements faisait partie Adrien Tesson, le cuisinier de Desandroüins. Il s'était mis, lui huitième sur un radeau. Ils ont erré 23 heures sur les flots, et ont été recueillis par un bâtiment espagnol ; mais quatre'de leurs compagnons étaient morts.

« Enfin, le 20, sont arrivés M. de Champmartin, « capitaine de la Bourgogne, M. de Farouille, « garde de marine, et M. de Tachereau, officier « d'Angoumois en garnison sur ce navire. Le reste « des naufragés, qui étoient trop malades ou trop « éclopés pour faire la route à pied, a été embarqué « sur de petits bâtimens à Tocuyo; ils’ viendront

« ensuite. »

M. de Champmartin avait été fort éprouvé par l'épouvantable catastrophe dont la Bourgogne

(1) Quand après le naufrage, le régiment de Bourbonnais fut réuni presqu’en entier à Porto-Cabello, les soldats se mutinèrent, et déclarèrent qu’ils n’appartenaient plus à ce régiment, puisque leurs officiers les avaient abandonnés dans le danger ; que désormais ils ne voulaient avoir pour cecmmandants que M. de Pinsun et le capitaine de la MNéréide qui les avaient sauvés. Quelques officiers furent même insultés.

M. de Viomesnil calma avec peine ces hommes irrités par le malheur, et fit faire une enquête.

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venait d'être la victime. La peau brûlée en plusieurs endroits par le soleil, perclu des deux bras, la santé faible et délabrée, il avait pourtant montré dès l’abord une certaine énergie. Mais, cèda-t-il bientôt à des supplications, ou prit-il peur? On ne ait. Toujours est-il qu'il ne devait abandonner son vaisseau que quand le dernier de ses hommes eut été sauvé ; ou bien rester avec eux, et y mourir !

M. da Tachereau s'était distingué par son sang froid au milieu de la confusion générale qui régnait à bord. Bien loin de vouloir sortir des premiers, il avait résisté aux instances du capitaine qui le pressait de s'échapper, disant « qu'il « étoit avec son détachement ex garnison sur le « vaisseau, et non pas en passagers comme ceux « de Bourbonnois, et que parconséquent ili ne « quiceroit le vaisseau qu'avec le capitaine, étant « son capitaine des gardes, et répondant de sa « personne. »

Mais le plus bel exemple de courage, dans ces tristes circonstances, fut donné par un sous-officier de Bourbonnais qui fit, lui, ce qu'aurait dû faire le commandant de la Bourgogne. Jusqu'à la fin, il refusa de quitter le vaisseau, répondant à ses camarades que, puisque tous les officiers étaient partis, il devenait, et par son grade et par son ancienneté, le chef des soldats qui restaient ; et qu'ainsi il devait demeurer à son poste tout le temps qu'il y aurait un homme de Bourbonnais

sur le vaisseau ! Il y resta, en effet. Et quand la Néréïde vint les sauver, il fit d'abord descendre dans la chaloupe les malades, puis successivement tous les autres avec ordre, et y descendit enfin le dernier.

Il est regrettable que le colonel Desandroüins, qui cite avec éloge le fait de ce brave et généreux sous-officiers, ne nous ait pas conservé son nom.

Pauvre héros inconnu, tu es mort ne te doutant pas sans doute que tu avais fait tout simplement une action sublime !

Le premier domestique de Desandroüins, nommé Joseph Oswald, fit preuve aussi d'une grande énergie. Il était au mieux avec le maitre d'hôtel de M. de Champmartin, qui lui avait donné une bouteille de vin et une bouteille de bière, ce qui le soutint plus longtemps que les autres. Il voulut se sauver dans le radeau de M. de Bressolles, mais on le repoussa. Comme il vit ensuite plusieurs hommes se noyer en voulant lancer des radeaux à l’eau, ou en cherchant à s'y accrocher, il jugea prudent de ne point se hasarder, et préféra rester sur le vaisseau au risque d'y périr.

Quand le dernier radeau fut jeté à la mer:

quand il n’y eut plus sur le navire désemparé que des bouts de planches et des restes de madriers impossibles à relier ensemble : enfin, quand tout espoir humain de salut fut perdu, Oswald seul avait conservé l'espérance. Il disait à ses compagnons de malheur : « — Mon Maitre est un homme

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« âgé, c'est vrai, mais vous ne le connaissez pas. « Sûrement il nous procurera des secours ; il ne « nous abandonnera pas ; il fera tous les efforts « imaginables, j'en suis certain : il nous sauvera. » Cette parole, jointe à la confiance qu'on avait en M. de Pinsun, dont l’équipage connaissait la force de corps et la résolution, ramena un peu de confiance dans les esprits.

Quelques navires de l’escadre avaient vu ou entendu les signaux de détresse de la Bourgogne. Mais, par une inconcevable fatalité, ou on leur avait donné une autre signification, ou l’on avait été dans l'impossibilité de porter secours.

Le Triomphant, sur lequel était le marqnis de Vaudreuil, commandant l’escadre, avait vu quatre fusées, vers une heure du matin, la nuit du 3 au 4, Il avait cru que c'était un vaisseau qui signalait à la flotte un danger qu'elle devait éviter, et non point un danger qu'il couraïit lui-même ; et il avait fait virer de bord, sans s'inquiéter d'avantage de cet incident. Le cutter le Mutin, qui nageaiït dans ses eaux, avait aussi vu les fusées, et avait cru devoir faire comme lui. La conduite du marquis de Vaudreuil, en cette circonstance, fut d’une incroyable légèreté !

Le duc de Bourgogne, capitaine de Charitte, avait entendu des coups de canon, pendant la nuit du 3 au 4. Mais, comme le ciel était couvert de gros nuages à l'horizon, tout le monde à bord, et le capitaine lui-même, prit ces coups de

canon pour des coups de tonnerre lointain.

Enfin, le comte de Glandèves, commandant le Souverain, et son équipage entendirent pareillement, au milieu de cette nuit fatale, des coups de canon dont ils pouvaient même distinguer la lumière, et apercurent des fusées sillonnant l'air. Ne doutant pas que ce fussent des signaux de détresse, le Souverain avait voulu aller au secours de celui qui les faisait. Mais sa voilure était en si mauvaise état que, malgré tous ses efforts, il n'avait pu gagner au vent.

« Il semble, dit Desandroüins, que tout ait « conspiré pour empêcher la Bourgogne d'être « secourue. »

Les causes de sa perte « furent des fautes de « manœuvres précipitées et pernicieuses » qui amenèrent la confusion dans le commandement, le trouble et le désordre dans l’obéissance. « Quel- « ques officiers de marine manquèrent de sang « froid, et le capitaine perdit complètement la « tête. La contenance du chef, selon qu'elle est « assurée ou incertaine, donne confiance, ou « répand l’allarme. » Celle de M. Champmartin ne fut rien moins qu'assurée : aussi tout fut perdu.

Parfois encore on s’inquièta du malheureux vaisseau. Ainsi la Méréide, dans un voyage qu'elle fit à Curacao, rapporta qu'elle avait couru une bordée jusqu’à 3 lieues environ de l'endroit où il était échoué, et qu'elle l'avait vu distincte

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ment à peu près dans la même situation où il se trouvait quand elle était allée le secourir (1).

« On u’a rien sauvé des effets qui étoient sur « la Bourgogne, » dit Desandroüins.

Relativement à ses pertes, voici ce qu'il écrivait de Porto-Cabello, quelques jours après la catastrophe, à son cousin M. Hallot, lieutenantcolonel de Monsieur-Infanterie :

« Nous avons tout perdu! Je n'ai que les « méchans vêtemens qui me couvroient à mon « départ. Je regrette beaucoup mes papiers. »

Une autre lettre au même, datée aussi de Porto- Cabello, le 8 mars, donnait plus de détails : « Si « je voulois remplacer, disait-il, ce que j'ai perdu, « et remonter mon ménage tel qu'il étoit, dix mille écus n’y suffiroient pas. Je passerai le « temps comme je pourrai. On m'avance sur mes « appointemens, et je ne manquerai pas du néces- « saire absolu. Mais lorsque je serai en France, « il faut s'attendre à me voir épuiser toutes les « ressources et tout le crédit que j'ai dans mon « pays, sans cependant toucher au fonds que le « moins possible.

« Ce que je regrette surtout, ce sont mes papiers « que je suis hors d'état de remplacer. J'avois

(1) M. de Pinsun, en récompense de sa belle conduite fut nommé lieutenant de vaisseau avant son tour.

M. de Tachereau reçut une pension de 600 fr.

L’aumônier du vaisseau, dix officiers presque tous de Bourbonnais, et 54 hommes périrent dans les flots.

une collection fort ample de toutes sortes de Mémoires les plus intimes sur notre métier.

J'avois écrit tout ce que j'avois remarqué depuis trente ans.

« Au reste, vous savez que je suis modéré dans mes fantaisies, et habitué à régler mes dépenses selon mes moyens. J'espère bien que le Roy ne me laissera pas manquer dn nécessaire physique dans ma vieillesse. Je prends mon parti sans m'en embarrasser autrement.

« Ménagez, je vous prie, mon cher Cousin, les « tristes détaïis, que je viens de vous faire, à ma « tante, à ma sœur et à mes nièces qui auroient « trop à souffrir d'entendre tout. »

La flotte française hyverna, partie à Porto- Cabello, partie à Curacao.

On y attendait avec impatience des nouvelles d'Europe, et particulièrement celle de la conclusion de la paix avec l’Angleterre. On savait que plusieurs fois des négociations avaient été nouées, puis rompues, puis reprises.

Enfin, le 24 Mars, l’Andromaque arriva avec la nouvelle officielle de la paix, « ce qui a fait, « dit Desandroüins, une sensation incroyable dans « toute l’escadre. »

Les préliminaires en avaient été signés à Paris, le 10 Janvier 1783. |

Le même vaisseau, qui apportait cette nouvelle tant désirée, en apportait une autre, non moins

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agréable au colonel Desandroüins : il était nommé par le Roi, Brigadier de ses armées.

« Le baron de Viomenil s’est donné la peine, « dit-il, de venir lui-même m'annoncer que j'étois « nommé Brigadier depuis le 3 Décembre 1781.

« Je ne scavois pas même encore qu'il fut arrivé « une frégate. J'ai été tellement étourdi d’une « annonce aussi inattendue, que je l'ai laissé « sortir sans lui demander s’il étoit fait lieute- « nant-général, et m'épuisant en remerciemens « sur mes grandes obligations envers luy. » .

Le colonel Desandroüins était resté modeste.

Tout autre, sans doute, eut trouvé que ce grade de Brigadier était chose due à ses services. Lui ne songe qu'à remercier d’une faveur qu'il croit à peine avoir méritée !

Ce nouveau titre ne changeait rien aux fonctions de Desandroïüins ; seulement il avait un grade de plus : il devenait Brigadier directeur du génie, au lieu d’être Colonel directeur.

Un témoignage d'un autre genre, mais qui toucha profondément aussi l'âme sensible de Desandroüins, fut celui qu’il reçut d'un détachement des soldats du régiment de Deuæ-Ponts : ces soldats, dit-il, vinrent me féliciter sur ce que j'étois sauvé du naufrage de la Bourgogne, avec une cordialité si franche que l’un d’eux, en me prenant la main, m'a demandé la permission de m'mbrasser : j'ai été touché plus qu'on ne sauroit dire. »

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