‹ Le maréchal de camp Desandrouins, 1729-1792 [microforme]Chapitre 40 sur 109 · LE · texte numérisé non relu

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Ainsi, on ne faisait plus aux Sauvages les présents accoutumés. Et pour cette raison, qui semble futile à première vue, mais qui à leurs yeux avait une grande importance, ils nous quittaient peu à peu et allaient aux Anglais.

Les petits cadeaux entretiennent l’amitié, dit-on. Rien n'était plus vrai vis-à-vis de ces peuples enfants. Jusqu’alors, à toutes les occasions, l’administration du Canada leur faisait des présents au nom du Roï de France et leur donnait des colliers, afin de se concilier leur affection et de s'assurer leur fidélité. Mais depuis quelques années, la bande de voleurs, qui exploitait le Canada, gardait pour elle presque tout l’argent que le Gouvernement français destinait à cette œuvre patriotique, et les Sauvages ne recevaient plus rien ou presque rien.

Une autre conséquence beaucoup plus grave, quoique plus lente et plus éloignée, était d’épuiser les ressources de la France elle-même, déjà si appauvrie par ses guerres d'Europe, et d'amener son Gouvernement à se demander s’il ne devait pas volontairement abandonner le Canada, tant il était coûteux.

« L'année dernière, dit Desandroïü’ns, il fut

délivré pour 14 à 15 millions de /ettres de « change (1), au départ des vaisseaux pour la

(1) La Lettre de change est un mandement que donne un banquier pour faire payer dans un lieu éloigné, à la personne qui en est porteur, une somme d'argent qui a été comptée au banquier lui-même dans le lieu de sa demeure.

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France. Il reste encore pour deux ou trois millions d'ordonnances dans les mains des particuliers. Cette année, il y aura pour 24 millions de lettres de change. L'on dit que l’an prochain les dépenses monteront à 34 millions ! Autrefois, sous M. Hocquart, intendant, les dépenses ne sont montées qu'à douze cent mille francs. »

Ainsi, le gouvernement français devait payer,

pour les dépenses publiques faites au Canada en 1758, 24 millions de traites, somme énorme pour cette époque. Et ces dépenses devaient être augmentées de 10 millions l’année suivante !

« Si on joint à tout cela, ajoute Desandroüins, les marchandises qui arrivent aux frais du Roy, celles qui sont prises en mer, les frais des escadres et vaisseaux particuliers armés pour cette Colonie, on verra que la Colonie coûte, chaque année au Roy, beaucoup plus que ne pourroit produire la valeur des terres cultivées au Canada....

« Cette prodigieuse quantité d'argent répandue chez le menu peuple comme chez les riches, rend les denrées et les journées d'ouvriers d’un prix exhorbitant. Et le mal va toujours en augmentant ; en sorte que si le pays venoit plus considérable et qu'on fut obligé, pour le soutenir, d'y entretenir une armée aussi forte que nos armées ordinaires d'Allemagne et d'Italie, le royaume

« de France ne suffiroit pas pour subvenir à cette

dépense. Vice énorme dans la constitution : on

« ne paraît pas prendre aucun moyen de le corriger !...

« 11 y en a pourtant un, sars mettre même aucun impôt sur le pays : les seules pilleries de la pluspart de ceux entre lesquels passent les effets du Roy, si elles cessoient, feroient une économie capable de combler ce gouffre... « Mais, nulle ressource qu'en espérance ! La « Colonie est dans la situation la plus critique « qu'elle puisse être ! »

Hélas ! c’est le cri du capitaine Desandroüins ; et ce cri de détresse se reproduit à chaque page de son Journal.

Enfin, après avoir raconté toutes ces « pilleries », tous ces vols, toutes ces injustices, toutes ces exactions, tous ces monstrueux abus, ii termine par cette réflexion qui indique quelle confiance il avait encore dans Louis XV, et quel prestige continuait à exercer, sur cet honnête homme, la royauté de l’ancien régime, moins de quarante ans avant sa chute : chute dont Desandroüins devait être lui-même témoin :

« Funestes habitudes de vol ! Vice qui prend « chaque jour de larges et profondes racines dans « la Colonie, qui la détruira si l’on n’y met ordre, « où qui dégoutera tout à fait le Roy de soutenir « un pays, lequel, bien administré, deviendroit « dans les siècles un vaste royaume à la dispo- « silion de la Maison de France. »

Dégouter le Roy de soutenir la Colonie !

Hélas ! ce n'était certe point la honteuse et criminelle administration existant, par sa faute, au Canada, qui pouvait parvenir à dégoüter le Roy ; ce n'était point cela qui lui aurait fait abandonner un pays qui donnait de si belles espérances ! Il s'en moquait pas mal, et laissait les gredins s'y enrichir à leur aise.

Mais ce qui l'ennuyait et l’en dégoütait, c'était d'en entendre parler ! C'étaient les cris de détresse et les appels désespérés vers la Mère-Patrie qui venaient de là-bas ! Ce qui l’ennuyait et le dégoûtait, c'était tout ce qui pouvait troubler le lâche repos au sein duquel lui, le fils dégénéré de Henry IV et de Louis XIV, s’endormait ! C'était tout ce qui pouvait l'arracher à cette mollesse, à cette ivresse des sens dans laquelle il se plongeait, et où il oubliait tout ! tout : son honneur et sa gloire, l'honneur et la gloire du nom Français que soutenaient encore quelques héros, à deux mille lieues de la Patrie !

D'autre part, ses ministres, obligés de ménager la maïtresse en pied, et de suivre en Europe, pour lai plaire, une politique de passion ou de rancune, étaient ou indifférents, où impuissants, sinon incapables, et laissaient sans secours la plus belle colonie de France.

Si, au lieu de dépenser 40 ou 50 millions dans la folle et désastreuse guerre de Sept-Ans, on en avait employé seulement une partie à pousser la guerre au Canada ; si, au lieu de donner 50,000

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hommes à Soubise pour les faire battre honteusement à Rosbach, on en avait seulement confié le tiers à Montcalm: la Nouvelle France était sauvée !

Quinze ou vingt mille hommes, dans les mains habiles de Montcalm, étaient, même en 1758 et 1759, plus que suffisants pour repousser les Anglais et leur ôter de longtemps l'envie de revenir !

Et la Nouvelle France eût été sauvée, malgré sa pitoyable et malhonnête administration ; malgré « les sangsues » qui s'étaient attachées à ses veines et lui suçaient tout le sang ; malgré les concussionnaires et les voleurs, car cela n'a qu'un temps ; malgré les régiments, les canons et les vaisseaux des Anglais ! Elle eût été sauvée par la vaillance, l’activité et le génie du général, aidé de la bravoure de ses soldats !

Elle eût été sauvée, et fut revenue bien vite, sous un gouvernement réparateur, la belle, vaste et florissante Colonie d'autrefois. Pour cela, on n’eût pas attendu « des siècles ».

Quelles ressources pour la Vieille France, si nous avions encore le Canada ! Le Canada qui, à cette heure, lutte, avec l'Amérique, d'industrie, de commerce et de richesses !

Mais, regrets superflus ! Cette industrie, ce commerce, ces richesses sont aux mains des Anglais ! Et nous, nous allons, sous un ciel inclément, au milieu de peuples ennemis, chercher de coûteuses

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colonies dont nous ne serons peut-être jamais les maîtres ! (1)

Mais revenons à notre histoire, et racontons la magnifique campagne de 1758, qui fut, pour le Canada Français, la dernière caresse de la Fortune, le dernier sourire de la Victoire.

(1) Le Tonkin !

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