CHAPITRE VIII
Campagne de 1758. — Victoire de Carillon.
Le capitaine Desandroüins avait passé, à Québec, le terrible hiver de 1757 à 1758.
Il reçut l'ordre de se rendre à Montréal. Le 13 mai, il quitta Québec, € qu'il laisse, dit-il, dans « une disette extrême et dans la plus grande « impatience de l'arrivée des vaisseaux de France « apportant des vivres à la malheureuse Colonie. » Mais les vaisseaux n'arrivaient pas ; et cette attente paraissait longue, interminable et cruelle « à des gens qui depuis huit mois en étaient réduits « à 4 onces de pain par jour, et à 2 onces depuis « deux mois ! »
Son bateau mit trois jours à remonter le Saint- Laurent. Sur les rives du fleuve, il trouve pareille misère. On y vivait de chasse et de pêche ; mais le pain manquait totalement !
Le 16, il débarqua à Montréal.
« Le 22, à dix heures du matin, Mercier arriva « en poste, de Québec à Montréal, apportant enfin « l’agréable nouvelle de l’arrivée en rade, de huit « vaisseaux de France chargés de 7.300 quarts
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« de farine et de lard à proportion (1). Is étoient « escortés par la frégate la Syrenne, qui avoit « une prise angloise. »
Mais cette joie de vivre est affaiblie, dans le cœur patriote du capitaine Desandroüins, par « les tristes et ficheuses nouvelles d'Europe où « tout va mal pour la France, en Allemagne.
« Ramilly, Hocsted et Turin (2) ! Devions-nous « leur fournir des parallèles ? » Hélas ! oui, la déroute de Rosbach dont Desandroüins ne parle point, amour-propre de soldat sans doute, car il ne pouvait l'ignorer, étant arrivée sept mois aupa. ravant (3 novembre 1757), la déroute de Rosbach était bien le parallèle, le pendant des funestes journées de Turin, de Ramillies et d'Hochsted !
Et pourtant, ce fut peut-être grâce à Rosbach, que le Canada dut de ne pas mourir de faim !
Avant cette fatale bataille, il n’y avait, à la tête des ministères de la guerre et de la marine, que d'incroyables nullités, âmes damnées de la Pompadour. Après Rosbach, on laissa les nullités à la marine ; mais on fut obligé de prendre, pour ministre de la guerre, le vieux maréchal de Belle- Isle (février 1758), qui employa tout son crédit à faire passer des secours à notre malheureuse Colonie.
(1) Le quart de farine pouvait donner 250 livres de pain. (2) Défaite d’Hochsted, en août 1704.
Défaite de Ramillies, en mai 1706.
Désastre de l’armée française devant Turin, septembro
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Ce premier convoi fut suivi de près par plusieurs autres, qui ramenèrent au Canada « au moins « l'abondance en pain ».
Mais ce n’était pas sans danger que les vaisseaux de France arrivaient là-bas. Ce qui était possible l’année précédente, où notre pavillon était encore redouté dans les mers d'Amérique, devenait excessivement difficile à cette heure. Les Anglais nous guettaient dans tous les passages, et leurs corsaires nous prirent un grand nombre de bâtiments de transport.
On chercha aussi à envoyer quelques troupes au Canada ; mais elles ne purent sortir de France ! Du reste, la bonne volonté du Gouvernement français dura peu.
Ces troupes cependant eussent été bien nécessaires à la Colonie, qui chaque jour s'épuisait davantage ; tandis que les Anglais, réparant leurs pertes, renouvelaient, d’une manière plus formidable encore, leurs préparatifs militaires de la campagne précédente.
« L'Angleterre se vante de nous envahir ! »
écrit le capitaine Desandroüins, dans son Journal, quelques jours après son arrivée à Montréal.
Elle se vante de nous envahir de deux côtés à la fois : par Louisbourg et par Carillon. Elle partagera les forces considérables qu'elle a réunies, 49 à 50 mille hommes, en deux corps. Avec 50 mille hommes, elle attaquera Louisbourg ; avec 15 ou 20 mille, elle s'emparera de Carillon :
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« comme si elle pouvoit avoir trop de toutes ses « forces pour l’une de ces deux expéditions ! » ajoute le brave capitaine, avec une légitime fierté, à moitié justifiée par l'évènement.
Du reste, les Anglais ne cachaient pois leurs projets, même au dernier de leurs soldats. « Un « de nos partis, commandé par M. de Langis, a « vu monter 70 à 80 batteaux d'Orange (Albany) « au fort Lydius. Il a entendu distinctement un « des conducteurs crier : — Allons, enfans, « courage ! Bientôt nous serons rendus chez les « François. »
Carillon devint donc, du côté du Sud, l'objectif des Anglais.
Montcalm, qui ne fut jamais surpris, se prépara à bien les recevoir.
Dès les premiers jours de juin, ordre fut donné à Desandroüins de se rendre de Montréal au fort Saint-Jean, afin de le mettre en défense, et aussi de veiller, dans le ressort de ses attributions, à l’'embarquement des troupes qui y allaient arriver ; car Saint-Jean devait être leur lieu de relâche et de ravitaillement. On y avait préparé, pour chaque soldat montant à Carillon, six jours de vivres qu'il emporterait avec lui, à raison d'une livre de pain par jour, d’un quarteron de lard et d'autant de pois par ration.
Bientôt, en effet, les bataillons y arrivèrent tour à tour.
Depuis un mois, deux bataillons du régimer.. de
Berry (1) et le bataïlon de Languedoc, qui se trouvaient à Québec, avaient recu l'ordre de se rapprocher dans la prévision des évènements. Les autres bataillons étaient restés dans leurs quartiers « tant parcequ'ils n’y mangeoient pas les vivres « du Roy, que parcequ'ils étaient à portée de se « rendre en douze jours à Carillon, au cas où l’on « en auroit besoin. »
Berry et Tanguedoc arrivèrent donc à Saint- Jean du 15 au 20 juin, etfirent voile immédiatement vers Carillon, où la Reine, venant aussi de Québec, mais depuis un mois à Saint-Jean, les avait précédés d'un jour. Les bataillons plus rapprochés les suivirent de près.
« Le 19, Royal-Roussillon a commencé d'arriver « vers huit heures du matin.
« Le 20, Guyenne a commencé d'arriver vers
« midy et demy.
« Le 21, Royal-Roussillon, qui avoit pris son pain la veille, en a perdu une partie par la grande pluye qu'il a fait pendant la nuit.
Guyenne avoit heureusement remis à prendre ses vivres aujourd'hui. Guyenne, malgré le vent et la pluye, est parti à neuf heures du matin. Royal-Roussillon, à trois heures et demy après mi”.