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« Le 22, la Sarre a commencé d'arriver dès le « matin. Le 23, il est parti de Saint-Jean à six heures du matin.
« Le 24, Béarn a commencé d'arriver à huit heures du matin. Le reste de Béarn est arrivé avant la nuit. Le 25, il a fait bénir ses drapeaux, et est reparti, le même jour, à midy et demy pour Carillon (1). »
Ainsi, huit bataillons français, c’est-à-dire à peu près 3.500 hommes de troupes régulières, était tout ce que Montcalm pouvait opposer aux 20.000 Anglo-Américains qui le menaçaient !
Il était arrivé lui-même à Saint-Jean, au moment où les dernières files de Béarn quittaient le fort, accompagné de ses aides de camp, de M. de Pont-le-Roy, nommé récemment ingénieur en chef de l’armée, et de plusieurs officiers de Béarn qui, « étant mariés depuis peu, étaient restés, jusqu'aux « derniers jours, près de leurs épouses ».
Le lendemain, 26, un courrier extraordinaire apportait, au général français, la nouvelle du
(1) La solde des officiers d'infanterie, au moins celle du corps expéditionnaire, fut augmentée à cette époque. Voici quelle elle était suivant Desandroüins :
Par mois, on donnait :
« Au capitaine de grenadiers : 180 fr, — Au lieutenant : 60 fr. — Au sous-lieutenant : 40 fr. — Aux 4 premiers capitaines : 160 fr. — Aux 4 suivans : 140 fr. — Aux 8 derniers : 120 fr. — Au major : 160 fr. — Aux aidesmajors : 100 fr. — Aux 16 lieutenants : 50 fr. — Aux deux enseignes : 34 fr, »
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débarquement des Anglais dans l’île Royale et l'investissement de Louisbourg.
Nous avons déjà dit un mot de Louisbourg et de son importance militaire relativement au Canada, lors de la dernière tentative des Anglais sur cette ville.
Pourtant, suivant Desandroüins, Louisbourg n'ouvrait qu'à moitié le Canada : Gaspé était autrement important. Gaspé était une petite ville non fortifiée sur la terre ferme, en face de l'île d’Anticosi, plus rapprochée de Québec, et qui commandait, non plus le golfe Saint-Laurent, mais l'embouchure même du fleuve ; de sorte que Louisbourg était bien, suivant l'expression du capitaine, « la porte cochère du Canada ; mais « Gaspé en était le guichet et on l’avoit négligée « très mal à propos, jusqu'à présent.
« Il est vray, ajoute-t-il, que nos ennemis « paraissent assez dupes pour s’aheurter toujours « à prendre Loüisbourg. S'ils se désilloient les « yeux, en les jetant sur la carte, et qu'ils s’éta- « blissent à Gaspé, ils le feroient sans obstacle et « sans risque, en une campagne, avec un tiers des « frais qu'ils font pour prendre Loüisbourg. Puis « reprenez-le après, ou failes passer un chat au « Canada ! Heureusement, — et ici son chauvinisme français, son orgueil de soldat rend Desandroüins injuste à l'égard des Anglais, quoique cette campagne de 1758 lui donne à moitié raison, — « heureusement que l'esprit de vertige les
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« domine sur mer, et la lâcheté sur terre. »
Quoiqu'il en soit, tous les regards sont tournés du côté de Louisbourg ; toutes les pensées s’y portent. Et nous verrons Français et Anglais s'entretenir des péripéties du siège, dans les courts armistices de la campagne de Carillon.
Louisbourg était défendu par 3.900 soldats et quelques centaines de Sauvages, par cinq vaisseaux et cinq frégates. Il était attaqué par 16.000 Anglais que soutenait une flotte de 24 vaisseaux de ligne et de 18 frégates (1).
La place était bien approvisionnée et armée de 100 pièces de canon. « Mais divisions parmi les « chefs ! Mauvais présage », dit Desandroüins.
« M. de Drucourt, homme faible, peut-être lâche, « de peu d'esprit, plein d'humeur et d’entêtement, « et brouillé avec les troupes de terre.
« M. Franquet, ingénieur, brigadier des armées « du Roy, homme de courage, du premier mérite, « et vrayment citoyen ; point écouté.
« M. Prévost, commissaire, faisant fonctions « d'intendant, homme à pendre ; conseil de M. de « Drucourt. »
On dit cependant que, durant le siège, Mme de
(1) Voici, d’après Desandroüins, la composition de la garnison française :
Artois et Bourgogne, environ........ 900 hommes.
Volontaires étrangers, un bataillon... 800 hommes.
Troupes de la marine.............. 800 hommes.
Milicee bourgeoises, très bonnes. .... 800 hommes. Cambis, dont une partie est arrivée... 600 hommes.
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Drucourt fut une héroïne, et racheta, par son énergie, la faiblesse de son mari.
La nouvelle du siège de Louisbourg précipita le départ de Montcalm. Il mit immédiatement à la voile, pour Carillon, au bruit de toute l'artillerie du fort Saint-Jean, à laquelle répondirent les canons de son bateau.
Desandroüins partit le lendemain, 27, à deux heures du matin, suivant de près son général. Le même bateau emportait le colonel de Bourlamaque. Le 30, ils relächèrent à Saint-Frédéric, dont ils visitèrent les fortifications, et arrivèrent le jour même à Carillon.
Pendant cette navigation de trois jours sur le Champlain, ils avaient été accostés par divers bateaux et canots remplis de Français ou de Sauvages, qui revenaient de faire des courses sur le territoire ennemi, et qui ramenaient des prisonniers anglais. Or, tous ces prisonniers, aussi bien que les Sauvages et les Français, s’accordaient à dire que l'ennemi, qui s'était porté au nombre de 8.000 hommes sur les ruines du fort Georges, vivait dans la plus parfaite sécurité, persuadé que la disette de vivres nous avait mis hors d'état de réunir seulement un millier d'hommes !
Montcalm fut content de ces renseignements. Il pouvait en conclure que les Anglais ignoraient encore la concentration de sa petite armée sur Carillon, et sa présence à moins de quinze lieues de leur camp.
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Mais, avant de raconter l’étonnante victoire de Carillon, étudions brièvement le terrain qui en fut le théâtre ; d'autant plus que nous y devons revenir dans la campagne prochaine.
Une pointe de terre qui s’avance, dans le lac Champlain, à droite en remontant le lac, et à son extrémité sud-ouest, porte le nom de Carillon.
Cette pointe ou cap, qui a la forme d'une presqu'ile, est, d'un côté, baignée par le lac Champlain (1), et de l’autre, par la baie de la Chute.
La baie de la Chute et le lac Champlain se réunissent donc à la pointe de Carillon et resserrent les terres en forme de presqu'ile. La presqu'île s'élargit à mesure qu'elle s'éloigne de sa pointe.
Du milieu de cette presqu'ile et courant dans le sens de sa longueur, s'élève, pareille à une immense croupe, une montagne dont les deux pentes regardent les deux rivages, et sont coupées de ravins et de profondes vallées.
Cette montagne, « mesurée sur sa crête », depuis son extrémité à la pointe de Carillon, « jusqu'à la « gorge de la presqu'ile », c'est-à-dire jusqu'au point où elle se rattache à la terre ferme, a 1.200 toises de long.
À 700 toises de la pointe de Carillon, la montagne se renfle tout à coup, et offre le point le plus élevé qui mesure en cet endroit, à son sommet, 200 toises de largeur. De chaque côté sont des
(1) Le lac Champlain est appelé, là, rivière Saint- Frédéric, à cause de son peu de largeur.
pentes bien plus escarpées qu'ailleurs ; et sur son plat, est une sombre forêt.
Ces pentes, sont séparées : à droite du lac Champlain, par une plaine couverte de grands bois, large de 300 toises ; à gauche, de la baie de la (tte, par une autre plaine plus petite, large seulement de 100 toises. « Toutes ces distances ont été mesurées ».
Maintenant, en face de la pointe de Carillon sont deux baies, desquelles le lac Champlain tire pour ainsi dire sa source.
La première et la plus grande s'appelle la baie des Deux Rochers. Elle court vers le Sud, et recoit, à 7 ou 8 lieues de Carillon, la rivière aux Chicots.
La seconde, que nous connaissons déjà, est plus petite, n'ayant que trois ou quatre lieues de longueur, et court vers le Sud-Ouest. Elle recoit dans son fond, nous le redisons, la Chute du Saint-Sacrement, et pour cette raison se nomme la baie de la Chute. Elle n’a qu'une portée de fusil, dans sa plus grande largeur. « La rivière de la Chute, par laquelle le Saint-Sacrement décharge ses eaux dans cette dernière baye, est un torrent qui oblige, ne l’oublions pas, à un portage pénible d'une demi-lieue, à cause des coteaux qui servent de barrière à ce lac (1) ».
(1) Papiers du général Desandroüins. — Observations diverses sur Carillon, Saint-Frédéric et la frontière du lac Champlain. Dix pages grand in-8° bien conservées.
« Donné l'original du présent mémoire à M. de Bougain- « ville, le 28 octobre 1758 », a écrit Desandroüins à la fin de la copie.
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Tel était donc le terrain sur lequel Montcalm allait manœuvrer avec sa petite armée de 3.600 hommes, contre les 20.000 soldats de lord Abercromby ; car il ne doutait point de les avoir bientôt sur les bras (1).
Cependant, il résolut de les prévenir. Les rapports de ses éclaireurs lui inspirèrent-ils la pensée « de profiter, et de l'erreur où se trouvoit « l'ennemy que nous ne pouvions être que très « faibles », et de la sécurité dans laquelle il vivait sur les ruines du fort Georges, « pour lui tomber « dessus, avant qu'il ne se fût retranché » ; ou bien voulait-il seulement « retarder la marche des « Anglois pour donner aux secours, qu'il attendoit, « le temps d'arriver ? » Nul ne sait.
Toujours est-il que dès le lendemain de son arrivée à Carillon, ler juillet, il porta sa petite armée en avant.
« Le colonel de Bourlamaque reçut ordre de se « rendre, avec les trois bataillons, la Reine, « Guyenne et Béarn, à l'extrémité du lac Saint- « Sacrement qui nous avoisine, et de se porter sur « la rive droite de la rivière la Chute par laquelle « ce lac communique avec celuy de Champlain » ; c'est-à-dire à l'extrémité mêm£ du portage. Le camp de Bourlamaque s’appela le camp du Portage.
(1) Lord London, qui avait laissé prendre le fort William- Henry, ou Georges, presque sous ses yeux, l’année précédente, avait été rappelé en Angleterre, et remplacé par le général Abercromby.
Quant à Montcalm, il prit lui-même position, avec Royal-Roussillon et le premier bataillon de Berry, aussi sur la droite, à l'endroit où la même rivière de la Chute tombe dans la baie de ce nom. Puis il plaça à la gauche, avec des ponts de communication qui les reliaient à lui, les deux bataillons, Languedoc ei la Sarre.
« Ces deux derniers camps n'étaient qu'à une demy-lieue en arrière du premier, et éloignés de Carillon de trois quarts de lieue. Le 2e bataillon de Berry étoit resté à ce fort pour le garder, et en continuer les travaux.
« Des compagnies de volontaires furent tirées de nos bataillons, aux ordres du sieur de Bernard, capitaine de Béarn, et du Prat, capitaine de la Sarre, pour suppléer aux Sauvages, et furent envoyées à la guerre, pour éclairer les mouvements des ennemis (1) ».
Pendant que ces mouvements de troupes s’opéraient, et ce fut l'affaire de quelques heures, le marquis de Montcalm, accompagné de Bougainville, Pont-le-Roy, Desandroüins et de quelques officiers, et escorté par la compagnie de grenadiers du 2e bataillon de Berry, alla reconnaître, dès sept heures du matin, un emplacement, indiqué par M. de Bourlamaque en-decà de la Chute, dont la
droite appuyée à un marais, la gauche à un
(1) Papiers du général Desandroüins. — Relation de la victoire remportée par l'armée du Roy, en Canada, le 8 juillet 1758, avec les mouvements qui l'ont précédée.
escarpement et le front proté é par un ravin, semblait propre à la défensive. On le trouva très bon pour harceler l'ennemi, mais trop étendu pour y faire des retranchements, et trop éloigné du fort pour pouvoir en tirer journellement les vivres ; il fut abandonné. On revint à dix heures et demie du matin. Dans l'intervalle, le colonel de Bourlamaque avait envoyé de tous côtés des patrouilles ; elles revinrent sans avoir rencontré l'ennemi.
« À midy et demy arrivèrent 20 bateaux et 100 « hommes. Ils portoient 144 mille livres de farine « et d’autres approvisionnements ».
La garnison de Carillon fut rationnée de la manière suivante : chaque soldat avait chaque jour une livre et demie de pain, une demi-livre de lard et une demi-livre de pois. L’officier avait une livre de pain ; et autant à son domestique. De plus une roquille d’eau-de-vie à l'officier. Les officiers avaient moins de pain, parcequ'ils avaient d’autres provisions que celles de la trot ‘2. « Cela est fort « raisonnable, dit Desandroüins, et l'on doit le « supporter sans murmures, dans le cas où nous « sommes. »
L'après-mid', Pont-le-Roy et Desandroüins furent envoyés à la recherche d’une autre position, qui fût cette fois sous le feu de la place.
Ils la trouvèrent : c'était sur la hauteur qui domine le fort de Carillon. On pourrait embrasser la plaine de chaque côté de la montagne, et le sommet de la montagne elle-même. Les retranche-