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la rivière la Chute, pour donner aux petits corps détachés le temps de le rejoindre.
Le détachement de Trépézé et de Langis envoyé, la veille, à la Montagne Pelée, sur les bords du lac Saint-Sacrement, se mit en devoir de se rallier le 6. Mais en chemin, il fut abandonné par les Sauvages qui lui servaient de guides, s’égara dans les bois où il erra pendant sept à huit heures, et tomba au milieu d’une forte colonne anglaise en marche sur les bords de la Chute. Aussitôt enveloppés par des forces cinq fois supérieures, nos soldats ne songèrent qu'à vendre chèrement leur vie. Nous perdimes 142 prisonniers et 55 tués ou noyés. Le reste se sauva comme il put, avec Trépézé et Langis qui furent l’un et l’autre blessés.
Cette affaire pourtant coûta cher aux Anglais. D'abord, ils perdirent beaucoup plus de monde que nous. Des Sauvages, exagérant sans doute cette perte, l'ont portée à 300 hommes tués dont ils auraient encore vu, quelques jours après, les cadavres disséminés dans les bois. Mais la mort qui mit surtout l’armée anglaise en deuil, fut celle du colonel Howe, frappé l’un des premiers à la tête de son régiment. « Ils avoient une telle idée de « Milord Howe ,dit Desandroüins, qu'à ce qu’on leur « disoit que la journée du 6 nous avait été fatale, « ils répondirent : — Elle ne vous a pas été moins « favorable que celle du 8 ! — C'était principale- « ment sur lui que se reposait la réussite de cette « entreprise ».
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Cependant, le général anglais, quoique privé de son conseiller, n’en poursuivit pas moins « cette « entreprise ». Les Français, de leur côté, se préparèrent à bien se défendre.
C'était donc sur ce petit coin de terre de Carillon que l'empire du Canada allait se disputer entre deux armées si inégales en nombre ; l’une de 29 à 25.000 soldats, l’autre de 3.600.
La retraite en bateaux nous eût été facile. Mais abandonner le fort de Carillon, « la clef des eaux « et par conséquent du pays », l’abandonner sans combattre ! il n’y fallait pas songer !
I y a des circonstances où un général ne doit compter le nombre de ses ennemis qu'après la bataille. Montcalm le savait !
Le 7, dès trois heures du matin, Desandroüins, sur son ordre, alla, avec les officiers majors de chaque bataillon, reconnaitre l'emplacement assigné à leur troupe respective. Cela fait, « l'ouvrage « fut distribué par bataillon ; et chacun travaillant « à la partie qu'il devoit défendre, le fit avec une « ardeur incroyable », à qui mieux mieux et le plus rapidement qu'il était possible.
Les soldats mettaient une espèce de rage à leur besogne. Tous ceux qui n’avaient pas le mousquet en mains, se servaient de la pelle, de la pioche, de la hache ; coupaient, charriaient, traïnaient et plaçaient les arbres.
On fit d’abord sur la crête de la montagne un large « désert ». C'est-à-dire, on alla abattre les
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grands arbres plusieurs fois séculaires de la forêt voisine, et on les traïîna à force de bras jusqu'au tracé fait la veille par Desandroüins. Mais on eut soin de laisser, dans ce désert, les souches et même quelques troncs pour gêner les approches de l'ennemi, jeter le désordre dans ses rangs par les difficultés de la marche, et l'arrêter de la sorte sous les coups de fusil. En même temps on construisait les retranchements sur le tracé.
Ces retranchements coupaient pour ainsi dire la montagne dans le sens de sa largeur : et, tracés en forme d'un demi-cercle s'ouvrant du côté de Carillon, ils joignaient, par la droite et par la gauche, les deux escarpements.
Ils étaient faits, comme nous l’avor: ..icué, de troncs d'arbres posés les uns sur .s autres parallèlement au tracé ou fossé. Les terres de ce fossé étaient relevées en parapet, et les arbres, posés dessus, étaient arrangés de telle façon que les coups de fusil passasse au travers.
Comme à toutes les for.fications, et surtout à celles de campagne qui, faites à la hâte ne sont que passagères, il y avait des angles, des saillants, des rentrants et des lignes droites, afin de pouvoir faire des feux de toutes façons. + Ce retranchement, « dit Desandroüins, se flanquoit en crémaillère (1) « et avoit 300 toises de développement. On y « ajouta un retour de 150 toises le long de l’escar-
(1) Crémaillère, fortification de campagne faite en forme de dents de scie, de crémaillère.
pement de droite, et un autre de 60 toises le long de celuy de gauche.
« Les angles flanqués étoient en plusieurs endroits moins élevés que les branches (1) par la faute de temps et de vigilance de la part des officiers à qui pourtant on avoit recor?. 1andé d’y donner tous leurs soins. Mais, dans les plus pressantes occasions, la pluspart des officiers sont d'une indolence incoïcevable sur les br'a- VAUX.
« J'avois eu soin, en traçant, de suivre, autant qu'il m'avoit été possible, les parties les plus élevées du terrain. Cependant on s'est plaint d'avoir été enfilé, c’est-à-dire, qu’en arrière des retranchemens, on a eu du monde tué ; et cela est vray, parce qu'ils étoient trop bas et sans banquette. »
En avant du retranchement, et à ses pieds, on
avait semé quantité de grosses branches d'arbres aiguisées par le hout et entrelacées de manière à faire l'office de chevaux de frise. Ces branches devaient défendre l’accès du retranchement en cas d'assaut. Mais l'ennemi ne parvint jamais jusque-là.
Quoique la montagne fut le point capital de la
situation, et que là dussent se porter tous les efforts des Anglais, il fallait aussi barrer les deux plaines qui se trouvaient à droite et à gauche.
Un ennemi très audacieux pouvait y pénétrer,
(1) Branche, ligne droite qui relie deux angles.
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gravir, par un côté ou par l'autre, les ravins profonds et l'escarpement inaccessible qui protègent le sommet de la montagne, et venir nous prendre en flanc. Voilà pourquoi on avait fait le retranchement de la montagne en retour, le long de l’escarpement : voilà aussi pourquoi on songea à défendre ces deux plaines peu larges du reste. « Les 450 Canadiens ou soldats de la Colonie, les seuls qui nous rejoignirent avant la retraite totale des ennemis, furent placés dans la plaine de droite, ct s'y retranchèrent de la même manière, sous la protection du retour le long de l'escarpement, et du canon du fort. »
Dans la plaine de gauche, on porta les deux compagnies de volontaires, Bernard et du Prat. Cette position était facile à défendre, parce qu’elle était moins large encore que l’autre. e Une colonne « ennemie, qui seroit venue l’attaquer, auroit eu à « défiler sous ie feu de toute notre gauche, en « descendant une montagne roide et assez dénuée « d'arbres pour ne pas être à couvert d’aucun « coup de fusil, ny de la batterie de la gauche. » Pont-le-Roy, en effet, avait fait établir à la hâte deux batteries : une de 4 pièces destinée à battre la plaine de droite au cas où les Cana” ‘ens, qui s’y trouvaient, fussent repoussés ; la seconde de 6 pièces, sur notre gauche, au bord de l’eau. Celle-ci devait couvrir de son feu ies volontaires, ainsi que votre flanc gauche qu’elle prenait à revers le long de l'escarpement, et en même temps interdire la sortie
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de la baie de la Chute aux berges ennemies qui seraient venues par portage.
Avec les maçons et les autres ouvriers du fort, on commença encore la construction d'une petite redoute en pierres sèches, sur la droite, à peu près à moitié chemin de Carillon et de nos retranchements. Elle était destinée à recevoir des tirailleurs qui protégeassent la retraite et le rembarquement des troupes, si l’on était battu. Il faut tout prévoir.
« Pendant tout le jour, dit Desandroüins, je « m'occupay à animer le soldat au travail, à luy « expliquer la manière d'arranger les arbres et les « branches, et surtout à faire sentir aux vieux « soldats l'excellence de notre position appuyée « aux deux ailes à deux escarpemens, et n'ayant « pas 300 toises de front malgré le contour des « retranchemens. Ils écoutoient fort attentivement « ce dernier article, et prenoient confiance. »
Telles étaient donc les défenses de la petite armée française, dans cette fameuse journée du 8 juillet.
Comme les retranchements du sommet de la montagne en formaient le point capital, sur lequel naturellement les Anglais porteraient tous leurs efforts, Montcalm y plaçca ses vieux bataillons français, assignant à chacun à l'avance leur poste de combat.
A l'extrême droite, la Reine ; près de la Reine, Béarn ; près de Béarn, Guyenne ; ès de Guyenne, Royal-Roussillon ; près de axnoyal- Roussillon, le ler de Berry; près de Berry,
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Languedoc ; près de Languedoc, la Sarre, à l'extrême gauche.
Le 2 bataillon de Berry gardait le fort et devait, pendant le combat, charrier ou apporter les munitions.
Montcalm donna, au chevalier de Lévis, le commandement de la droite où étaient la Rene, Béarn et Guyenne. Le chevalier de Lévis était arrivé la nuit même du 7 au 8, avec quelques ceutaines d'hommes. Il avait été rappelé d’une lointaine expédition sur Carlar (1), assez follement entreprise, et était revenu en toute hâte cueillir, à Carillon, sa part de dangers et de gloire.
La gauche fut confiée au colonel de Bourlamaque, avec la Sarre et Languedoc sous ses ordres.
Montcalm se placa au centre qui comprenait Berry, Royal-Roussillon et les piquets détachés arrivés la veille avec le chevalier de Lévis. Sous sa main étaient aussi les huit compagnies de grenadiers formant la réserve. Du centre, il pouvait diriger tous les mouvements et avoir l’œil partout.
Le 7 au soir, on lut aux troupes, réunies par compagnies, l’ordre du général français : il était simple et précis :
« Vive le Roy !
« Les troupes tenteront à portée de leurs retran- « chements. Les compagnies étant faibles, elles « camperont sous deux tentes par compagnies. Il
(1) Carlar, ville aujourd’hui abandonnée , au sud du lac Ontario.
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y en aura une 3% par compagnie pour les officiers.
« Chaque officier major verra à reconnaître les
« ruisseaux et fontaines qui peuvent être derrière « le camp, et peuvent procurer de l'eau aux « soldats.
« Les grenadiers rentreront dans leur camp à
« l'entrée de la nuit. Les grandes gardes se replie- « rontetse tiendront sur le bord du retranchement,
tenans de petits postes en avant...
« Les Canadiens et troupes de la Colonie seront
« fort attentifs sur ce qui se passe à droite, dans « la trouée qu'ils doivent garder.
« Les officiers et soldats coucheront dans leurs tentes tout habillés...
« Comme les sept batalllons prendront les armes dés la pointe du jour, on donnera l’ordre pour le travail de demain. Il est nécessaire que les soldats qui travaillent aux ouvrages utiles, comme boulangers, armuriers, continuent. Ils sont nécessaires au service et servent également le Roy... « Les troupes seront bien aises d'apprendre que M. le chevalier de Lévis sera icy demain matin, et que d'icy à 3 fois 24 heures, il y aura une augmentation de 3.000 hommes et de 300 Sauvages. Ainsi, il n'est question que de confiance, courage et fermeté. M'. le marquis de Montcalm attend cela de ses troupes, et il leur procurera toutes récompenses et avantages qu'on doit attendre d’une bonne manœuvre.
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« On ne saurait trop prévenir les soldats que la « grande faute des troupes de terre, est de se « presser de fusiller sans ajuster : il en résulte « que les munitions se consomment promptement ; « et que l’ennemy continuant à tirer, le découra- « gement prend lesoldat. Mrs les officiers tiendront « la maïn à un article aussi important et qu'on « ne sauroit trop répéter. Ils verront de laisser « tirer le soldat à son aise et de l’exhorter à bien « ajuster....
« Les bataillons se mettront en bataille à la « première alerte. Lorsqu'ils seront formés, on « fera rester de pied ferme les compagnies de « grenadiers et les piquets. Mais les bataillons « marcheront en avant et borderont les retran- « chemens. Ils mettront leurs soldats un peu plus « épais aux angles flanqués des redans.
« Les volontaires se porteront aux issues ou « sorties des retranchements, pour faire des sorties « lorsqu'on leur en donnera l'ordre.
« Les compagnies de grenadiers se porteront, si « le cas l'exige, à la défense des parties de leurs « bataillons, où ils verront l’ennemy faire des « progrès, et feront des sorties si on le leur « ordonne.
« Les bataillons qui ne seront pas attaqués « porteront secours, de leurs grenadiers et piquets, « à ceux qui seront pressés trop vigoureusement.
« Les Canadiens, campés dans la trouée ou « bas fond, marcheront en avant en s’éparpillant
derrière les arbres pour soutenir cette partie ; et s'ils sont dans la nécessité de se retirer, ils se retireront en arrière, en s'appuyant cependant un peu sur la droite du régiment de la Reine. « Mrs les commandans de bataillons feront usage
« de leurs talents et de leur expérience dans les « circonstances qu'on ne peut prévoir.
« Il est de la dernière conséquence de soutenir, jusqu'à la dernière extrémité, les retranchemens.
« Quand il y aura quelqu'ordre à faire passer pendant l'attaque, ou quelque demande à faire, elles ne seront portées que par un officier que chaque commandant de bataillon enverra pour cela.
« Il sera défendu de faire des demandes en faisant passer les paroles. Chaque commandant aura un officier près de luy. Chaque brigade enverra un officier d'ordonnance, au commencement de l’action, à Mr. le marquis de Montcalm. « Il sera porté des munitions à chaque bataillon. « M. de Bourlamaque se charge de la droite.
« Les gardes seront postées demain matin, en
« avant des retranchemens, à 150 pas des abatis. « La nuit, elles feront faire des patrouilles très « frèquentes, et donner des signaux muets.
« Les gardes du camp seront postées sur le bord desretranchemens, au centre de chaque bataillon. « M. de Bourlamaque règlera le nombre des détachemens qui seront dehors. »