‹ Le maréchal de camp Desandrouins, 1729-1792 [microforme]Chapitre 51 sur 109 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Jalousie des Canadiens. — Tracasseries suscitées à Montcalm. — Desandroüins continue les travaux de Carillon. — Affaire du 4 août.

L'impression produite par la victoire de Carillon fut immense en Europe, quand la nouvelle y arriva.

L'Angleterre crut, un moment, le succès de sa campagne au Canada compromis. Mais, réagissant aussitôt contre cette appréhension, elle n’en mit que plus de soin à se préparer une revanche prochaine, en y envoyant de nouvelles troupes et en faisant des levées dans ses possessions américaines.

En France, l'orgueil national fut flatté au suprême degré. On chanta un Te Deum à Notre-Dame de Paris : on tira, le ler octobre 1758, un feu d'artifice à l'Hôtel de Ville ; mais on ne fit rien pour sauver la Colonie. On n’y envoya pas un vaisseau, pas un soldat ; et on abandonna Montcalm et sa petite armée.

Au Canada, la joie sans doute fut grande aussi. Mais, immédiatement parurent les envieux, les jaloux, les détracteurs de la gloire du général

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français et de ses soldats. Ils se manifestèrent d’abord par d'amères et d'injustes critiques desquelles Desandroüins se fait, dans son Journal, l'écho indigné.

A Québec, on disait hautement « que c’étoit un « grand malheur que M. de Montcalm n'ait point « empêché les Anglois de prendre position au fond « du lac Saint-Sacrement... Tout Québec (excepté « quelques gens qui à peine l’osent dire ouverte- « ment) crie contre M. de Montcalm de ce qu'avec « environ 12.000 hommes, que lui a envoyés M. de « Vaudreuil, il est resté dans l'inaction ; qu'il ne « tenoit qu'à lui de pousser les ennemis jusqu'au « lac Saint-Sacrement , et de les défaire entière- « ment... |

« Ah ! il me semble, continue Desandroüins, les « entendre dire : — Si nous eussions été là 3 ou 4 « mille Canadiens ou Sauvages, il n’en seroit pas « échappé un seul ; et nous aurions profité de « leurs vivres, de leur artillerie et de leurs muni- « tions !...»

A Montréal, l'opinion publique se partageait :

Les uns, stratégistes de chambres, « soutenoïient « que les François avoient eu grand tort d'aban- « donner, avant la bataille, le Portage et la « Chute ; qu'avec 200 Canadiens ou Sauvages on « les eût défendus ; et qu'enfin on ne pouvoit plus « mal faire que de confier la défense de la Colonie « à des troupes de France. Les autres, et princi- « palement les femmes, répondoient qu'on avoit

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« livré de pauvres bataillons aux ennemis. Les « esprits étoient tellement échauffés qu'on se « disputoit publiquement, jusqu'au sortir de « l'Eglise...

« Mauvais propos tenus par les officiers colons, « au sujet de l'affaire du 8. Ils contestent le « nombre des ennemis, le nombre des morts qu'ils « prétendent n'être que de 400, et l'utilité des « troupes de France. — On s'en étoit bien « passé jusqu'à présent, et jamais on n’avoit « été vaincu ! Ils étaient retranchés, disent-ils « encore ; et nous, l’étions-nous à la Belle- « Rivière (1) ?...

« On voudrait, dit encore Desandroüins, que ce « fut eux qui eussent tout fait... »

Le marquis de Vaudreuil lui-même, qui avait la faiblesse d'être jaloux de Montcalm, semblait le croire. Félicitant le commandant du bataillon de la Reine sur la belle conduite de sa troupe au combat de Carillon, « il lui marquoit qu'il savoit « bien que les François avoient eu bonn2 part « au succès, et en particulier le régiment de la « Reine ! — Ceci est plaisant, ajoute Desandroüins, « de donner à entendre qu'on puisse en citer « d’autres que les François ! »

Ainsi ni Montcalm, ni l’armée française ne recueillaient même point de la part des Canadiens, au moins dans la haute société, la reconnaissance

(1) Bataille de la Belle-Rivière ou de l'Ohio, gagnée par les Canadiens sur les Anglais, le 9 juillet 1755.

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qu'ils avaient si bien méritée par leur victoire.

Cette ingratitude, cette injustice et ces reproches exaspèrent et revoltent le cœur de l’honnête capitaine. Il devient à son tour presqu'injuste à l'endroit des Canadiens, ce peuple si éminemment français, dans lesquels il aurait dû reconnaître les qualités aussi bien que les défauts de sa race.

Il ne les aime pas et ne perd aucune occasion de leur marquer son antipathie. Il les montre aussi vantards qu'ingrats, et raille leur bravoure. Il pousse l'ironie jusqu'au sarcasme, et ne craint pas de dire d'eux : « Je les croyois fripons « d'argent, mais je ne savois pas qu'ils le fussent « d'exploits guerriers ! » Enfin, il va jusqu'à douter de leur courage. Lisez plutôt :

« On mande de Montréal, que M. de Vaudreuil « s’est donné la peine de faire additionner le « nombre des Canadiens partis pour Carillon, « avant le 8 juillet ; et il a trouvé qu'il y en avoit « pour ce jour-là 1.800.

« Il est cependant notoire à toute l’armée qu'il « n’y en avoit que 400 : encore de ces 400, en « était-il arrivé plus de 100, avec le sieur Duplessis, « deux heures après le commencement du combat. « Aux premiers coups de feu, plusieurs prirent la « fuite et gagnèrent les bateaux. Peu à peu les « autres suivirent ; mais le commandant du fort « fit tirer dessus sans ménagement, ce qui les « retint....

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« quelle sortie ! Encore ne sortit-il que les plus « braves qui se sont contentés de fusiller de loin « sur les Anglois, d'arbres en arbres. »

Ailleurs, il revient encore sur le même sujet, exagérant, sous l'inspiration de sa colère sans doute, ce manque de courage militaire de la part des Canadiens : il semble même en appeler à leur propre témoignage.

« Ignorent-ils donc, s’écrie-t-il, qu'aucun d'eux, « quel qu'il puisse être, n'ose se présenter en face « d'un fusil, s’il n’est caché par un arbre triple de « sa grosseur ?

« Nous n'aurions pas songé à nous apercevoir « de choses pareilles, s'ils ne nous eussent poussés « à bout. Nous qui avons de l’honneur, qui en « connaissons le prix, qui scavons le payer et le « défendre de tout notre sang, nous n’examinons « pas leur contenance dans ces retranchements « qu'ils jugent si peu utiles ! Hors deux ou trois, « le reste n’y trouverait pas son compte : et ces « deux ou trois ne clabaudent pas contre les « François ! »

Mais le devoir commande et l'emporte. Il se rappelle que lui et ses camarades sont là pour servir la France, et il ajoute avec une tristesse résignée : « Ces gens-là sont bien heureux que « nous ne nous souvenons que de notre honneur, « lorsque nous sommes en présence de l’ennemy, « et ils nous font regretter le sang que nous « prodiguons pour eux ! »

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Ces regrets, Montcalm les partageait peut-être. | Ecœuré des basses jalousies dont il était l’objet ;

froissé des lettres

insensées du marquis de

Vaudreuil qui le blâmait et voulait lui apprendre °

la guerre ; découragé de l'abandon dans lequel L

le Gouvernement français le laissait, lui et son

armée ; irrité enfin que des lettres, très impor-

tantes pour le salut de la Colonie, écrites par lui au ministre de la guerre, eussent été retenues plusieurs mois dans les bureaux de la marine ; il avait, après sa victoire de Carillon, demsadé son

rappel en France.

Desandroüins prend parti pour son général, et le défend avec la même énergie, la même rude franchise qu'il a tout à l'heure défendu ses compa-

gnons d'armes.

Le marquis de Vaudreui! est à ses yeux — et il ne se trompait guère — aussi ignorant « que tous

« ces gens-là », dans les choses de la guerre. « Il ne consulte Mr. de Montcalm que pour suivre « les avis des autres. Il ne fait que des sottises à « chaque instant ». Il donne des avis et des ordres avec une fatuité sans égale, et dit à tort et à travers ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas

faire.

Comme tous les esprits bornés, de son cabinet il veut conduire la guerre, dresser des plans de campagne et diriger les opérations. Sa toquade, qu'on me permette cette expression, sa toquade, après Carillon, était de pousser en avant. Il gour-

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mandait l'inactivité de Montcalm ; il l'accusait d'avoir peur ! Il aurait fallu couper les communications de l'ennemi ; intercepter. ses convois ; occuper le lac Saint-Sacrement ; envoyer de gros détachements vers Lydius : à quoi le marquis de Montcalm répondait qu'il ne pouvait « intercepter « des convois qui n’existaient pas » ; et que ce serait folie d'abandonner la position de Carillon pour aller, sans soutien, se planter sur les ruines du fort William-Henry.

Cette prétention du Gouverneur de savoir faire la guerre, et de vouloir surtout l’apprendre à Montcalm, irrite au plus haut point le capitaine Desandroüins : « Mr. de Montcalm, dit-il, a écrit « la lettre la plus vive au marquis de Vaudreuil « au sujet des plates lecons qu'il lui donne comme « à un escolier !... Il bat en ruines tous ses « méchants raisonnements sur la guerre.... En « fin de compte, il le prie de venir prendre le « commandement de l’armée, pour luy donner des « ordres plus clairs et plus conformes aux circons- « tances ! »

Les envieux avaient recours à tous les moyens pour amoindrir la gloire de Montcalm. Revenant sur la campagne précédente, ils lui reprochaient de n'avoir point marché sur le fort Lydius, après la prise de William-Henry ; et Vaudreuil disait comme eux ! « Ce qui prouvait leur ignorance à « tous, dans le métier de la guerre ».

Ils lui reprochaient aussi de maltraiter les

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Sauvages. Cette accusation était d'autant plus absurde que Montcalm en était aimé au-delà de toute expression ; pourtant Vaudreuil l'avait encore accueillie, et avait fait ‘remonter jusqu'à Jui la cause de désertions qu'il fallait chercher ailleurs. L'accusation même parut si grave à Montcalm qu'il fut obligé d'envoyer, à Montréal, son fidèle Bougainville, afin de l'en disculper !

« Siles Sauvages se sont plaints, dit Desandroüins ; « s'ils ont affirmé que sans cela, ils n’auroient pas « quitté Carillon ; je ne sais ! Mais rien n’est plus « faux que ces accusations. Les Sauvages parlent « un langage qui n’est entendu que des seuls « interprètes ; mais les faits en parlent un autre « que tout le monde entend. »

Sur ce sujet pourtant, le marquis de Vaudreuil donna pleine et entière satisfaction à Montcalm. Le Gouverneur n'était pas du reste un méchant homme ; mais il était très faible de caractère, très peu intelligent pour sa haute position, et se laissait mener par son entourage. « Il a des confidents qui « lui tournent la tête à leur gré. C’est un grand « malheur, pour le bien de l'Etat, que de n'avoir « pas un Gouverneur général aussi expérimenté, « même dans les choses de la guerre, que le « général de l’armée ».

Et Desandroüins ajoute cette réflexion attristée : « Gémissons sur la désunion qui ruine les forts, « et à plus forte raison les faibles ! »

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hautement, comme le capitaine Desandroüins, fait et cause, contre le marquis de Vaudreuil, pour celui qui les avait si souvent conduits à la victoire :

« Le 14 août, assemblée de tous les commandans « chez notre Général pour leur recommander de « tenir la main à ce que personne ne s’avise à « l'avenir de tenir des propos indécens sur le « compte de M. de Vaudreuil et de la Colonie. On « dit que le gouverneur général s'en plaint très « amèrement ; qu'il n’a tenu qu'à lui d’avoir « l'original des lettres qui eussent pu perdre celui « qui les avoit écrites. Imprudence de nous autres, « jeunes gens, ajoute Desandroüins, faisant peutêtre un retour sur lui-même, mais à coup sûr sans répentir , imprudence de nous autres jeunes « gens, excités par la jalousie que nous témoignent « ceux que nous sommes venus défendre. Il est « vray que nous portons si loin cette fougueuse « licence, naturelle aux Français, que, dans cette matinée même où Mr. de Montcalm a assemblé les chefs de corps à ce sujet, on a trouvé sur la table de la salle une chansor, des plus #10rdicantes, contre le gouverneur général et tout ce qui est colon. »

Les Sauvages, comme soldats, partageaient avec les Canadiens le mépris du capitaine Desandroüins, pour qui la discipline était le premier devoir de l’homme de guerre. « Les Sauvages avoient promis « de partir, pour une expédition, le matin ou au

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