CHAPITRE XII
Desandroüins retourne à Carillon. — En y allant, {1 visite les bords du lac Champlain. — Il aide à l’expédition de Louviou. — Il est nommé chevalier de Saint-Louis. — 1759.
Avril est arrivé. La terre, jusqu'alors endormie, a secoué son blanc linceul de neige. La végétation, qui n’attendait que ce moment, éclate de toute part. En trois jours le Canada passe, de l'hiver le plus rigoureux, au printemps le plus riche.
C'est l'heure, pour les troupes, de se remettre aux champs, comme pour les abeilles de sortir de leurs ruches.
On songea d’abord, comme la prudence et le Mémoire de Desandrouïns l’indiquaient, à renfoncer les deux points les plus éloignés par où les Anglais devaient nous attaquer : Niagara et Carillon.
Niagara situé sur l'Ontario, à la rive Sud- Ouest, non loin de la vallée de l'Ohio ou Belle- Rivière, était le centre de nos possessions, de ce côté.
Dès le 27 mars, avant même que les glaces fussent fondues, on commenca à y envoyer 150
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Canadiens et plusieurs détachements de Royal- Roussillon, de Guyenne, la Surre et Béarn, sous les ordres de Pouchot. « Ils s’en vont sur les
glaces » dit Desandroüins.
« Les instructions de Pouchot portent qu'il reconnaîtra tous les postes qu'on peut défendre le long des Rapides du Saint-Laurent ; qu'il pressera la construction des barqu:s pour être en état de transporter au plus tôt des vivres et des munitions à Niagara ; qu'il se rendra à Niagara où il prendra le commandement du fort ; que si l’ennemy marche sur luy, il sera le maitre de faire replier les postes de Soronto, du fort Machaut, des forts de la Rivière-aux- Bœufs et de la Presqu'isle ; qu'il gardera les barques à Niagara pour les envoyer prendre l’'ennemy par derrière s’il vient s’enfourner dans le fleuve; qu'il luy viendra des vivres du Détroit et des Illinois ; que quand tous ies hommes qui lui viendront de ces deux endroits, et les Sauvages d'En Haut seront rassemblés, il aura plus de 3.000 hommes avec lesquels il pourra s'opposer à un débarquement si l’'ennemy vient à luy par le lac; ou si non, il l’inquiètera dans les portages de la Rivière-aux-Bœufs et de la Chute du Niagara ; qu'il travaillera à mettre le fort dans le meilleur état de deffense ; qu'il s'occupera de se concilier l’amitié des Cinq- Nations, etc.
« Cesinstri ctions luy ont été données à 4 heures
« du soir : elles n’avoient point été communiquées « à M. le marquis de Montcalm ! »
Nous avons déjà vu que M. de Vaudreuil avait la prétention de savoir faire la guerre !
Pourtant ce ne fut point lui qui donna l'ordre à Desandroüins de retourner à Carillon, ni qui le Chargea d’une mission analogue à celle de Pouchot; c’est-à-dire d'étudier les rives du Champlain, comme Pouchot avait étudié celles du Saint- Laurent. Une retraite des deux côtés était probable !
Il partit de Montréal, le 23 avril, à 6 heures du soir, et arriva le lendemain au fort Saint-Jean où il remarqua avec plaisir qu'on y construisait de forts bateaux armés de canons, destinés à disputer la navigation du lac aux Anglais.
Il quitta Saint-Jean le 25, à 9 heures du matin. A quatre lieues, au-delà de Saint-Jean, « je « reconnus, dit-il, suivant les ordres que « j'en avois reçu de M. de Montcalm, la grande « Isle-aux-Noix qui est belle et bien boisée, « et qui peut avoir de 7 à 800 toises de long « sur 150 de large. Elle est éloignée de 100 « toises de la côte Est du lac, et de 150 toises de « celle de l'Ouest. Les bords de cette isle sont « noyés actuellement ; mais jamais l’eau n'arrive « au milieu qui est beaucoup plus élevé.
« À une lieue et demie environ au-dessus de « l’Isle-aux-Noix, je vis la grande Isle-aux-Têtes « presqu'entièrement noyée. Elle est assez bien
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« boisée ; longue d'environ 400 toises sur une « petite largeur ; éloignée de 40 à 60 toises de la « côte de l'Est, et de plus de 200 toises de celle « de l'Ouest (1). Un petit quart de lieue au-dessus «est la petite Isle-aux-Têtes, au milieu du « courant, pas plus grande qu'une barque : c’est la vraye Isle-aux-Têtes.
« À 8 lieues de Saint-Jean, est la pointe à « l'Algonquin, presqu'isle bien boisée. Elle a 300 « toises de longueur et 150 de largeur à la « gorge (2). Le lac, a plus de 400 toises de largeur « à cet endroit.
« J'ai vu, le 26 au matin, une pointe, vis-à-vis
« et à une lieue environ au-dessus du Rocher- Fendu, dont j'ignore le nom, très favorable pour un camp retranché. À 150 toises environ de son extrémité, elle est fermée presqu'entièrement en demi-cercle par un rocher escarpé au pied duquel est une très belle vallé.
« Du reste la pluspart des points au-dessus « paraissent très propres à des camps retranchés, et les anses adjacentes sont belles et profondes. Mais, le lac est partout beaucoup plus large que « la portée du canon, et je n’ay pas vu une seule «isle aux environs de laquelle on puisse battre « la côte de l'Ouest.
(1) La côte de l'Est est la rive droite du lac en descendant de Carillon : Celle de l'Ouest est parconséquent la rive gauche,
(2) À La gorge, c’est-à-dire à l'endroit où elle se rattache à la terre ferme,
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« J'arrivay le soir à Saint-Frédéric, à 7 « heures 1/2.
« Le 27, à 5 heures du matin, parti de Saint- « Frédéric, et arrivé à la pointe à la Chevelure « en à minutes. »
Cette pointe est précisément à la rive de l'Est vis-à-vis Saint-Frédéric.
C'est une presqu'ile qui a de sept à 800 toises de largeur, et un peu plus de longueur. L'entrée du côté de la terre est fermée par un marais. Un autre marais est aussi dans l'intérieur. Ces deux marais ne sont séparés par places que de 2 et 300 toises. Il faudrait occuper cet espace et une hauteur qui commande les marais et toute la position.
€ Il m'a paru, dit le capitaine, qu'il y avait « plusieurs endroits favorables à établir des « batteries qui couvriraient de leur feu toute la « presqu'isle, de sorte qu'on peut en faire un bon « camp propre à livrer une bataille d’un petit « nombre contre un grand nombre. Mais non un « camp propre à soutenir un siège ; d'autant plus « que la pointe, dite de Montréal, qui est la « première qu'on rencontre en descendant, rendroit « la retraite difficile si l’ennemy avoit du canon. « Le lac n'a que 200 toises de largeur depuis la « pointe à la Chevelure jusqu'à la côte de l'Ouest « où est situé Saint-Frédéric..….
« Cependant cette pointe avoit un avantage « considérabie, ajoute ailleurs, Desandroüins ; elle « avoit un terrein plus susceptible d’un relrat-
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« chement de prompte exécution, le bois étant « commun et la terre facile à remuer. Mais on y « seroit hors de portée d'empêcher la prise de « Saint-Frédéric qu'il faudroit faire sauter. »
A une lieue et demie au-dessus de Saint-Frédéric et cette fois sur la rive Ouest du lac qui en cet endroit s’élargit brusquement, est la rivière à la Barbue ayant son embouchure dans le lac.
« À la rive gauche de la rivière rêgne tout du « long une hauteur très roide et de difficile accès. « À une petite demi-lieue de l'embouchure, cette « hauteur est coupée par un large et profond « ravin au fond duquel est une cédrière. Il va « du côté de Saint-Frédéric ; et l’espace entre les « racines de ce ravin et le fond de la grande baye « de Saint-Frédéric doit être fort petit, à ce que « je crois, dit Desandroüins. Il faut s'en assurer « par une reconnaissance plus exacte...
« À 4 heures du soir arrivé à Carillon, où j'ay « trouvé M. Outelas revenu depuis peu d’un parti « sur le fort de Lydius où il a pris deux prisonniers «qui rapportent que l’on avoit donné ordre à « quelques troupes de s'approcher de cette fron- « tière, mais qu’elles avoient recu contre-ordre « pour demeurer encore dans leurs quartiers. I] disent aussi qu'il y a à Lydius un tourneur « toujours occupé à faire des bois de fusées à bombes...
« Le ler May, retour de Kissinsig avec son parti. Il ramène deux prisonniers faits au-delà
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LOL IE EHES
d'Orange (Albuny), dont l'un gardoit des vaches et l’autre un jeune homme de 13 à 14 ans.
Kissinsig, quoique vieux, étoit depuis quinze jours dehors. C’est le Sauvage le plus sensible à la vanité, et qui cherche le plus à s’attirer du crédit et de la réputation chez les François, et de l'autorité parmi les Nations...
« Le 7, arrivée de M. de Langis et du jeune Fabrevois, avec 110 Sauvages presque tous Iroquois et quelques Canadiens.
« Il a ordre de M. de Vaudreuil de couvrir les les travailleurs qu'on doit envoyer, sous la conduite de M. de Louvion, pour tirer du fond du lac Saint-Sacrement, ou des marais des environs du fort Georges, les berges et batteaux qu'on assure que l’ennemy y a laissés en grand « nombre, et de briser les plus mauvais en « ramenant tous ceux qu'il pourra sauver. »
Desandroüins devait l'aider à organiser cette expédition.
« Le 10, à 11 heures du matin, départ de M. de « Louviou avec quatre-vingt-quinze soldats et trois « canonniers, les calefats, environ 120 Sauvages « et 15 Canadiens volontaires. Les officiers, qui « sont à ses ordres sont, pour les soldats « MM. Denau du régiment de la Reine, Sabournin « de la Sarre, Leclerc de Berry; et pour les « Sauvages et Canadiens MM. de Lang’ et « Fabrevois. Ses instructions sont qu’il empluyera « tous les soldats, avec la plus grande activité,
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« à tirer du fond des eaux et des marais les berges « qu'on suppose y avoir été jetées par les Anglois « après leur défaite du 8 Juillet dernier; qu'il « les bisera ou les ramènera s’il est possible ; et « qu'il fera faire des recherches partout où il « pourra avoir des caches d'artillerie, outils, « munitions que l’ennemy peut avoir faites.
« Au reste, il n’y a personne qui ait aucune « connaissance de toutes ces choses. Les Nipis- « sings, les seuls qui ayent assuré au Général les « avoir vues, ne sont point arrivés.
« Les Sauvages de M. de Langis doivent se « porter sur le fort Lydius, et faire la découverte « de tous côtés dans les bois pour couvrir M. de « Louvion.
« M. de Louvion est parti muni de toutes espèces « d'instruments, outils, agrès, cordages, etc. « nécessaires pour ses opérations. …
« On a eu des nouvelles le soir même de M. de « Louvion : il avoit fini son partage vers 5 heures « du soir.
« Les Sauvages sont partis dans la journée « après M. de Louvion. »
Mais pendant que les Français m:rchaïent en avant, les Sauvages s'amusèrent, toute la journée du 11, à tenir conseils sur conseils, et « à tuer « des loutres » sur la rivière de la Chute. Enfin, le lendemain 12, vers une heure de l’aprèsmidi, ils se décidèrent à se remettre en route.
Les soldats qui les avaient attendu 24 heures,
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