LE ROI INTERROGE FABERT SUR L'ETAT DES ESPRITS
voyaient une forte part. Quoi qu'il en soit, sa faiblesse l'empêcha encore longtemps de prendre une résolution ; il s'inquiéta de savoir ce qui se disait dans son entourage, et voulut s'éclairer sur l'état des esprits, surtoutdansl'armée. Celle-ci était partagée alors entre deux factions : les royalistes et les cardinalistes. Les partisans de Cinq-Mars s'étaient attribué la première qualification, et avaient appliqué l'autre à leurs adversaires. Le roi, au courant de ces divisions, s'avisa un jour de demander à Fabert pour qui il tenait : « Pour les cardinalistes, lui répondit sans balancer le capitaine, car je connais si bien les talents de M. le cardinal, et je suis si convaincu de sa fidélité et de son zèle pour votre service, que je lui étais attaché lors même qu'il paraissait me haïr. » Cette courageuse déclaration parut émouvoir le roi qui, après un instant de rêverie, se prit à dire : « Il est vrai que le cardinal m'a rendu des services importants ; il n'est pas juste que des bagatelles mêles fassent oublier ^ » Les mérites du grand cardinal apparaissaient enfin à Louis XIII sous leur véritable jour. La nouvelle de la défaite du maréchal de Guiche à Honnecourt, arrivée sur ces entrefaites, impressionna le roi dans un sens tout opposé aux espérances des amis de Cinq-Mars ; jamais les protestations du souverain pour son ministre ne furent plus chaleureuses. Dès lors, la disgrâce du
1. Le p. Griffet a puisé dans le P. Barre, qui les a lui-même empruntés à Saint-Jory, les détails de ce curieux incident, et ceux de la scène, citée plus haut, où Cinq-Mars se retire devant le courroux du roi, allumé par ses maladroites critiques à l'adresse de Fabert. La même scène a été retracée par Tallemant des Réaux.
DÉCOUVERTE DU TRAITÉ D'ESPAGNE. l'J5
grand écuycr élait imminente. L'imprudent n'en suivit pas moins le roi, lorsque celui-ci retourna, pour raison de santé, de Perpignan à Narbonne (10 juin). De son côté, Richelieu, sorti de Narbonne depuis le 27 mai, s'acheminait vers la Provence. Le 11 juin, il se trouvait à Arles, d'où il envoya à la cour Chavigny, porteur d'une dépèche de la plus haute gravite. L** secrétaire d'État arriva le 12 à destination, et remit au roi la dépêche en question; elle renfermait la copie du traité d'Espagne signé trois mois auparavant par Fontrailles *. Le cardinal tenait son ennemi. Devantcette preuve irrécusable de trahison, Louis XÏII fit arrêter Cinq- Mars et de Thou -, et expédia aux généraux de l'armée d'Italie l'ordre de se saisir du duc de Bouillon, leur commandant en chef. Quant au duc d'Orléans, on prit à son égard, sans lui laisser soupçonner qu'on connaissait sa part d'action dans le complot, les mesures nécessaires pour empêcher sa fuite hors du royaume. Ensuite, le roi, toujours souffrant, se rendit aux eaux de Montfrin. A l'issue d'une entrevue avec Richelieu à Tarascon, vers la lin de juin, il résolut de rentrer à Fontainebleau. La nou-
1. Voy. à V Appendice (IX.) une note sur la découveiie du Irailé d'Espagne.
« Chavigny, qui élait des bons amis de M. de Fabcrt, le lui dit en confidence, et celui-ci, qui l'était du maréclial de Schomberg [gouverneur du Languedoc], lui en fit part, afin qu'il renonçât de bonne heure à l'amitié d'un homme qu'il croyait iiordu. » {Mémoires de M. d'Artagnan.)
"2. Cinq-Mars prit la fuite le i'i juin au soir, et fut arrêté le 13 au matin (lettre aut. de Chavigny au prince de Coudé, de Béziers, 13 juin dans les Archives de Condé, Recueil de lettres manuscrites, t. CXCVIU )',