‹ Le maréchal de Fabert, 1599-1662Chapitre 98 sur 334 · PROJET D'ATTAQUE DE VIVE FORCE DE VERCEIL. M · texte numérisé non relu

PROJET D'ATTAQUE DE VIVE FORCE DE VERCEIL. M

l'alliance offensive et défensive entre la France et la Savoie.

A peine l'ennemi avait-il investi Verceil, que, sur le conseil de Fabert, le régiment de Saint-André Alontbrun, escorté par le marquis de Ville, lieutenant général de la cavalerie piémontaise, tenta de s'introduire dans la place pour en renforcer la garnison ; mais le terrain coupé de canaux d'irrigation et les habiles dispositions des Espagnols en empêchèrent l'accès. Le cardinal de la Valette se hâta de faire franchir le Pô aux troupes françaises et piémontaises (sept mille fanlassins répartis en quatorze balaillons formant deux brigades, et trois mille cavaliers *), que la régente vint passer en revue, avec grand apparat, dans la plaine de Vertola, près de Crescentino. L'armée se porta ensuite par Tronzano sur San Germano (9 juin). Plusieurs officiers de haut grade, dont les attaches avec Richelieu et le grand maître de l'artillerie n'étaient un secret pour personne, se prononçaient, depuis quelque temps, avec une certaine affectation, pour l'attaque de vive force des retranchements espagnols. Partagé entre la crainte qu'on lui reprochât d'avoir différé de marcher à une victoire soi-disant assurée et celle de subir un échec qui, en compromettant les armes du roi, ternirait son renom

1. Le cardinal de la Valette avait sous ses ordres : le duc de Caudale, comme lieuleiiaiil général; le comte de Guiclie, le marquis de la Frézelicre et M. de Castelnau, comme maréchaux de camp; MM. de Vignoles et Borelly de Roqueservière, comme sergents de bataille. Le comte du Plessis-Praslin, maréchal de camp, rejoignit l'armée, la ca^mpagne conmiencée.

militaire et achèverait de ruiner le crédit dont iî pouvait encore disposer, la Valette songea à mettre à l'abri sa responsabilité en réunissant le conseil de guerre de l'armée. On y tomba d'accord sur la supériorité numérique de l'ennemi et l'état avancé de ses travaux decirconvallation, ce qui n'empêcha pas de décider l'attaque par la rive droite de la Sesia, où les ingénieurs espagnols avaient accumulé les défenses les plus sérieuses.

Fabert prit la parole pour combattre cette détermination. Il développa avec conviction les moyens de faire entrer l'armée tout entière dans Verceil, en opérant par la rive gauche de la Sesia, encore dépourvue d'ouvrages. Malheureusement, sa franchise, qui ne connaissait, dans ses éclats de brusquerie, ni égards ni complaisances dès qu'il s'agissait de confondre l'erreur, froissa quelques officiers. Le cardinal s'en aperçut et l'invita au silence. Le conseil maintint d'ailleurs sa résolution, dont l'exécution fut remise au lendemain. A quelques heures de là, dans une conversation intime, la Valette essaya de persuader à Fabert qu'il avait eu tort de ne pas ménager davantage les amis du grand maître, qui étaient ceux du premier ministre, déjà prévenu contre lui, et de s'obstiner à vouloir ramener à sa manière de voir des gens décidés d'avance à ne pas l'accepter. Fabert répondit qu'il était prêt à s'éloigner si le cardinal craignait qu'on ne lui sût mauvais gré à la cour de lui avoir accordé sa confiance. Il ajouta qu'il ne regrettait point le langage tenu par lui dans le conseil,

que l'inlérêt du roi avait été son seul guide, qu'il n'attendait rien de Richelieu, et que les créatures du ministre répandues dans l'armée eussent-elles l'influence qu'on leur atlril)uait, il ne s'abaisserait jamais à solliciter leurs bons oifices. Selon lui, les plus ardents à demander qu'on marchât droit à l'ennemi seraient, le moment décisif venu, les premiers à réclamer qu'on reculât sans combattre, pour embrasser le parti qu'il avait proposé. Il pria enfin le cardinal de ne plus l'admettre dans le conseil, s'il appréhendait d'avoir à souffrir en haut lieu de l'indépendance de ses jugements. La Valette reconnut que Fabert avait pénétré sa pensée; toutefois, il se garda de lui en faire l'aveu, pour ne pas être obligé de se priver de ses services en accédant à sa prière ; il termina l'entretien par quelques conseils empruntés, dit Fabert lui-même, aux maximes de cour, sur le danger d'avoir pour ennemis « les gens qui parlent ou qui écrivent à celui qui gouverne ».

Le lendemain, l'armée, suivant le plan arrêté dans le conseil, s'était mise en marche pour l'attaque projetée, lorsque des détachements, envoyés en exploration vers la place, constatèrent l'impossibilité de forcer les lignes à larges et profonds fossés, soutenues de redoutes, construites par les Espagnols sur la rive droite de la Sesia. A la suite de leur rapport, le cardinal donna l'ordre de décamper pour exécuter le mouvement tournant conseillé par Fabert. Les troupes gagnèrent Carizio, à travers les rizières, et, les jours suivants, franchirent l'Elvo, leCervoetenfmla Sesia,

dont elles défendirent la rive gauche jusqu'à hauteur de Verceil. Une reconnaissance poussée hardiment parFabert au delà de la Sesia, près de l'embouchure du Cervo, lui permit d'indiquer à son retour le point faible des retranchements ennemis, avec un i^ué ^ et une île de la Sesia par où il paraissait facile de l'atteindre "-. Le cardinal était prêt à suivre ce chemin pour secourir Yerceil. Mais les officiers que Fabert avait convaincus d'ignorance à San Germano, trouvant l'occasion belle de prendre leur revanche, objectèrent que les assiégés ne tentaient point de sortie et ne faisaient aucun signal ; qu'ils voulaient donc par là annoncer leur reddition, déjà accomplie, sinon prochaine. Fabert leur répliqua que les sorties n'offraient de chances de succès qu'après le combat entamé par l'armée de secours, et que les signaux pouvaient s'établir commodément et avec fruit à la distance où l'on était les uns des autres. Ces arguments et d'autres non moins sérieux, apportés à l'appui de sa proposition, échouèrent contre la volonté bien arrêtée, de la part de ses contradicteurs, de blâmer les combinaisons qu'il soumettait à leur examen. Quant au cardinal, il se conforma à l'avis général. La nuit suivante, le bruit de coups de feu tirés aux

1. « 11 passa deux fois la rivière à la nage et sans pouvoir trouver de gué, et comme c'était la nuit, il faillit se noyer. Enfin, il trouva un gué. . . » (Mémoire de M. de Termes.)

2. Voy. le plan manuscrit du siège de Verceil, dans la collection des cartes annexées à YHistoire 7nan. des guerres de France depuis 1635 jusqu'à 1763, par le lieutenant général marquis de la Rosière, 1786 (Arch. D. G.). Ce plan, très complet et dessiné avec soin, est précieux pour l'intelligence des opérations devant Verceil.

attaques prouva que les assiégés n'avaient pas capitulé. Le conseil fut assemblé de nouveau. Le comte Philippe d'Aglia, premier ministre de la Régence, le marquis de Ville et le marquis de Piaunezza, général de rinianterie de Savoie, vinrent y déclarer que la place de Verceil ne leur paraissait pas d'assez grande importance pour qu'on risquât de perdre, en essayant de la sauver, Tunique armée dont le Piémont disposait. On s'appuya sur cette considération, habilement présentée au nom de la régente, pour écarter la motion de Fabert. Lui, sans se laisser intimider, émit alors l'avis lie ne jeter que deux milli hommes dans la place. Voyant que le conseil n'approuvait pas davantage cet autre projet, il revint à celui qu'il avait conçu dès le commencement, et soutint avec assurance que l'on pouvait s'avancer jusqu'aux retranchements élevés entre la Sesia et le Gervo, et de là gagner les dehors de la place, dont la rivière était très rapprochée, avant que l'ennemi eût le temps de se porter en force sur le point attaqué. Cette nouvelle proposition eut le soit des précédentes. On se montra décidé à prendre l'olYensive.

Fabert, vivement ému, non découragé, alla trouver le duc de Caudale, l'un de ses adversaires les plus influents dans le conseil de guerre. Par la manière saisissante dont il lui dépeignit les conséquences qu'entraînerait pour lui et sa famille la prise de Verceil, si cette place venait à succomber sans être secourue, il parvint à le ramener à son opinion. Il rallia également à sa cause d'Hémery et Pluveau,

agent secret de la France en Piémont. Fort de l'appui de ces trois personnages, il décida le cardinal à réunir les membres présents du conseil, et eut enfin la satisfaction d'entendre donner des ordres pour le départ d'un secours de deux mille hommes. Mais une nouvelle déception l'attendait : le détachement com-, mandé, réuni avec une lenteur calculée, n'arriva qu'au jour sur les bords de laSesia. Dès lors, l'entreprise n'étant plus facilement praticable, les troupes rétrogradèrent. Le cardinal prit sur lui d'envoyer un corps de secours. A l'instigation de Fabert, le commandement en fut confié à un jeune mestre de camp, Saint-André Montbrun, connu de tous par son intrépidité. La marche s'effectua de nuit. Après avoir passé la Sesia au gué désigné par Fabert, le détachement s'empara des retranchements du Gervo, faiblement défendus, ainsi qu'il l'avait annoncé. Tandis que les Espagnols cherchaient à se reconnaître au milieu de la confusion répandue dans leurs rangs par de fausses attaques, le secours se fit ouvrir les portes de la place (10 juin).

Malgré le puissant appoint que près de deux mille hommes apportaient à la défense, on crut s'apercevoir les jours suivants, aux signaux faits par les assiégés*, que la capitulation était prochaine. Afin de

1. Saint-André Montlirnn avait emporté dans Verceil un mémoire détaillé des signaux à faire pour indiijuer les ressources de la place et le nombre de jours pendant lesquels elle pouvait encore tenir. Fabert a reproduit ce mémoire dans son Journal, des campagnes ; on en trouve une copie de sa rnain à la Bibliothèque nationale (Ms., F. FR.,mUj.

prévenir celle funeste issue, Faberl conseilla de l'aire enlrer toutes les troupes dans Verceil sous la protection de batteries placées sur une éminencc voisine de la Sesia, et qui couvriraient de feux le terrain en avant jusqu'à portée de mousquet de la place. Cette proposition échoua, comme les précédentes, devantla résistance de parti pris des principaux chefs des deux armées; ils alléguèrent pour la condamner que la place, étant abondamment pourvue de vivres et de munitions, ne courait aucun péril immédiat, et que, d'autre part, la situation commandait d'avoir en Piémont des forces actives tenant la campagne *.

Fabert était heureusement de ces hommes dont les obstacles, à mesure qu'ils se multiplient devant eux, stimulent de plus en plus la volonté. Il ne reculait ni devant le nombre, ni devant le crédit de ses ennemis. Dans la lutte pénible qu'il soutenait contre les officiers jaloux de son mérite, contre les ministres infidèles de la régente, contre son })ropre général égoïste et pusillanime, on ne le vit pas faillir un seul instant. Grâce à cette courageuse persévérance, il amena le cardinal à permettre rétablissement de quatorze pièces de canon sur l'emplacement signalé".

i. « Le duc de Candale prit la |)arole, dit qu'on n'était jiius au temps des paladins et d'Amadis, où l'on jetait le gantelet pour dénoncer la bataille, que c'était parler roman, que le but de l'armée était de secourir Verceil, qu'il fallait rester au poste où l'on était, le retrancher, assurer les vivres et les couper à l'ennemi. » (Relation (mainiscrite, du temps, sans nom d'auteur) de ce qui s'est passé dans l'armée du roi pour le secours de Verceil, Arcli. af}'. étr., Turin, t. XXVi).

i. Voir le plan manuscrit, cité plus haut, du siège de Verceil.

Après que les résultats du tir eurent mis en évidence les avantages de la position*, le conseil s'assembla. Quoique le cardinal eût invité Fabert à s'en tenir éloigné, dans l'intérêt même du succès de ses idées, il n'y rencontra, comme d'ordinaire, que des opposants résolus, qui démontrèrent Fimpossibilité d'introduire plus de deux mille hommes dans Yerceil, sans s'exposer à un com.bat général où l'ennemi aurait pour lui la supériorité du nombre.

Sur ces entrefaites, un courrier dépêché par le marquis d'Ogliano, gouverneur de la place, apporta des renseignements d'où Ton conchil que les assiégés étaient en nombre suffisant pour prolonger la résistance. Fabert, revenu au conseil pour y entendre le rapport de l'envoyé, ne témoigna pas la même sécurité que les autres membres. Il fit remarquer la persistance avec laquelle Saint-André répétait le signal destiné à indiquer que les assiégés étaient à toute extrémité. On lui répliqua que ce signal avait vraisemblablement une autre signilication, qu'une place approvisionnée comme l'était Yerceil se défendrait encore longtemps, que le moyen le plus sûr d'obliger les Espagnols à lever le siège était de leur couper les vivres, résultat auquel on parviendrait en passant avec l'armée sur la rive droite de la Sesia, et prenant position en aval de Yerceil, en un point commode pour empêcher le ravitaillement de fennemi l)ar Brème, Mortara, Yalenza et Alexandrie; enfin

1. Lettre de la Valette (en partie de la maia de Fabert) à Chavigny, du 29 juin. [Arch. aff. étr., Turin, t. XXVI.)

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que si ce plan ne réussissait pas, le mieux serait de revenir du côlé du Milanais et de tenter, dans un suprême effort, de secourir la place.

L'assentiment de la majorité fut acquis à cette combinaison, particulièrement prônée par les ofticici's piémontais. En conséquence, le gros de l'armée repassa la Sesiaenfaisanlle même circuit qu'au commencement des opérations. Le 30 juin, les troupes étant campées à Desana, un sergent du l'égiment de Saint-André, sorti de Yerceil cinq jours auparavant, se présenta, au cardinal et lui apprit que l'armée assiégée ne manquait ni d'hommes, ni de munitions de guerre et de bouche. Selon les instructions qu'il prétendit avoir reçues du gouverneur et de Saint- André, il désigna comme l'endroit le plus propice à une atta(|ue celui où le premier secours avait franchi la circonvallation ^ La Valette, sans tenir compte de cet avertissement, mena l'armée à Prarolo". Pendant que l'on travaillait à se retrancher dans ce poste d'observation, un grand bruit de mousquetade se fit entendre du côté de Yerceil (^ juillet). La nouvelle d'un assaut qui avait échoué arriva au camp français. Là-dessus, le feu cessa aux attaques comme sur les

1. Copie du Mémoire envoyé à M . Talon, le 16 juillet i6'i8, sur la perte de Verceil [Bihl. nat., iMs., F. FR., 6641.) Ce titre, écrit au dos (le la pièce, ainsi que (luelques additions et corrections du corps de la coi)ic, sont de la main de Fabert.

Le récit que l'on trouve dans ce mémoire des événements du siège (à partir du 19 juin), a beaucoup d'analogie, quoique moins détaillé, avec celui que Fabert en a fait dans ses Mémoires et son Journal.

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