LE MARÉCHAL DB LA MEILLERAYE LES NU-PIEDS
Comme j'ay veu que sa froideur envers moy s'augmentoit de plus en plus, a ce point qu'il me desservoit pour le plus insupportable de tous les hommes, je pris, hyer, résolution de l'aller trouver à son lever pour luy oster toutes les mauvaises impressions qu'il avait conçues contre moy, me justifier des mauvais rapports que mes envieux pouvoient lui avoir faits et lui demander, enfin, à cœur ouvert l'honneur de sa bienveillance, ce que j'ay fait avec tous les respects imaginables en présence de M. Lambert ( x ), le sieur Gobelin ( a ) et le marquis de Goaslin (') quy y arriva un moment après, tous lesquels je nomme et ai toute l'armée pour estre tesnioings de mon obeyssance. Tant s'en faut que j'ay pu gagner quelque chose sur son esprit, au contraire. Il s'est aigry davantage et m'a traité, d'abord, de présomptueux, de suffisant et d'audacieux, m'a dit que les gazettes m'avaient enflé le coeur, même celle du combat de Saint-Nicolas où je m'attribuais plus d'honneur que je n'en avais pas acquis, que j'avais cabale contre luy avec les colonels estrangers de cette armée touchant le commandement qu'il leur faisoit d'obéir aux mareschaux de camp français, que je recevois des présents des ennemis et des lettres fermées que je luy faisois voir tout ouvertes, que je leur avois renvoyé .des prisonniers a son insu, que je luy avois fait dire que j 'avois desseing d'aller servir en Italie et qu'il me donnoit carte blanche, que je me retirasse quand je voudrais, qu'il me signeroit mon congé ; qu'on luy a raconté que je n'estois icy qu'à la considération de Vostre Excellence et mille autres choses que je n'ose icy vous dire par discrétion avec toutes les injures que la colère a pu lui suggérer.
Le respect, Monseigneur, que je vous dois et la defference que je dois à sa personne et à sa charge m'ont imposé le silence et empesché de luy respondre comme un juste ressentiment semblait le requesrir, me contentant de luy dire avec tout plein de modesration et presque la larme à l'œil que je n'avois aucun interest dans l'affaire des estrangers, comme Vostre Éminence se souviendra, s'il lui plaist, qu'EUe me commanda en la présence du Roy, de renoncer à la capitulation estrangère ( 4 ), que toute l'armée savoit le présent que j'avais reçu de Ludovic (5), quy est une espée, et que c'estoit une civilité ordinaire parmy les cavaliers d'un et d'autre parti, que je luy avois fait voir toutes les lettres des ennemys ouvertes comme je les avois reçues, que
i. Mort en i685, à quatre-vingts ans, lieutenant général, a. Intendant.
3. Neveu de Richelieu, colonel-général des Suisses. Mort en lôfli, au siège d'Aire, à l'âge de vingt-huit ans.
4. Ce qui pourrait faire supposer que son régiment ne faisait plus partie de la cavalerie étrangère.