‹ Le maréchal de Gassion, 1609-1647Chapitre 35 sur 93 · A. A. E. France, t. 836, p. i4q · texte numérisé non relu

A. A. E. France, t. 836, p. i4q

M. le comte de Palluau n'était pas plus rassuré. Aussi, s'empresse-t-il de s'excuser auprès de M. de Chavigny, son protecteur.

De Troyes, ce g novembre i6$o.

Il est arrivé qu'estant venu voir M. de Gassion de la part de M. de La Guette, il a désiré se battre contre moy et non contre le sieur de La Guette, k cause des defferences qu'il en avait reçues de la part de Son Esminence. Ce fust une raison que je trou vois bien forte et quy m'eust assuresment empesché de luy parler si je l'eusse sceu auparavant. Quoique je fusse engagé dès le commencement de la querelle, je me fusse plutost exposé k faire dire k ceux qui ne me cognoissent pas que je manquais plutost de cœur que de respect. Cependant, Monsieur, craignant que l'on creut que j'eusse sceu les desfenses qu'Elle a faites k M. de Gassion auparavant que de luy parler et que je fusse capable de manquer au respect que je luy dois et que je luy porte comme à mon maistre, je suis obligé d'avoir recours k vous comme k un de mes plus solides protecteurs, pour vous supplier très humblement que sy cette nouvelle va jusqu'k Monseigneur, de ne souffrir point qu'il lui tombe dans l'esprit que je ne sois celuy de tous ceux quy ont l'honneur d'estre k luy, qui a le plus de reconnaissance, d'humilité pour ce qu'il lui doit. Il laisse k M. de Coaslin k vous dire ce quy s'est passé entre M. de Gassion et moy et vous supplie encore, Monsieur, de me servir auprès de Monseigneur et de croire que je suis, avec reconnaissance,

Vostre très humble et très obéissant serviteur, Palluau ( f ).

Le même jour, M. de Coislin écrivait à M. de Chavigny :

Vous apprendrez par la lettre de M. de Palluau le contient de cellecy, ce quy m'empesche de vous importuner d'un long discours. 11 a recours k vous, Monsieur, pour empescher que Monseigneur ne soit fasché contre luy de la parole qu'il auroit porté de la part de M. de La Guette k M. de Gassion, ne sachant pas la désference de Son Ëminence de n'en recevoir aucune. Vous pouvez bien juger, Monsieur, que M. de Palluau sait trop bien ce qu'il doit k son maistre pour contrevenir au moindre de ses ordres, et qu'il se fust bien gardé de parler k M. de Gassion s'il eust pensé que Monseigneur eust eu connoissancê de cette affaire. Mais, pour ce quy est du combat avec M. de Gassion, il estoit impossible qu'on peut Tes viter, puisque M. de Gassion ne voulant pas se battre avec M. de La Guette, a lié la partie avec M. de Palluau, quy ne pouvoit ni ne devoit refuser sans faire tort à son honneur

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et a son humeur. Le combat a esté fort franc de part et d'autre. M. de Palluau se trouvant dessus M. de Gassion, leurs espées estant engagées et ne pouvant s'en servir ny l'un ny l'autre, ils se sont relevés pour aller séparer leurs amis. M. de Ruvigny (') servoit M. de Palluau, et un gentilhomme ( a ), domestique de M. de Gassion, le servoit. S'il eust eu autant de chaleur pour son maistre que M. de Ruvigny pour son amy, l'affaire ne se fust pas terminée si doucement. Ils ne se sont pas blessés. M. de Palluau Test lesgerement au bras droit. Je vous contera y cela particulièrement lorsque j'auray l'honneur de vous voir.

Vostre très humble et très obéissant serviteur, Coaslin(J).

Une lettre de M. de Chavigny à M. le comte de Palluau prouve que cette affaire n'a pas eu de suite :

Ce 11 novembre 1640.

Monsieur, j'ay rendu compte a Monseigneur le cardinal de ce que vous avez pris la peine de m'escrire touchant ce quy s'est passé entre vous et M. de Gassion. et j'ay apporté tout ce quy a despendu de ma petite portée pour faire connaistre à Son Eminence la crainte que vous avez de luy avoir desplu, le sensible desplaisir que vous en recevriez si vous aviez esté si malheureux et les raisons que vous aviez pour vous excuser auprès d'ËIle. Je ne dois pas vous dissimuler que l'action dans laquelle vous a engagé M. de La Guette et dont Elle avait ouy parler avant que je reçusse vostre lettre, ne luy avoit desplu et qu'Elle n'ait esté faschée du combat qui est arrivé ensuite entre vous et M. de Gassion, quoiqu'EUe ait fort bien jugé que vous ne pouviez l'esviter après l'avoir appelé et qu'Elle a fort bien pris tout ce que je lui ay dict de vostre part et qu'Elle n'en est satisfaite.

Je vous puis asseurer pourtant que tout ce quy s'est passé ne diminue en rien l'affection et l'estime que Son Excellence a pour vous, mais se trouvant engagée de satisfaire à quelques apparences Elle a désiré pourtant que vous ne la vissiez pas et que vous alliez pour quelque temps en garnison, pendant lequel Elle veut accommoder la querelle, quy est entre M. de Gassion et M. de la Guette, après quoy je ne doute pas que vostre esloignement ne finisse.

1. Henri de Massue, dit le marquis de Ruvigny, jouissait d'une grande réputation pour ses qualités et ses talents. Mestre de camp, lieutenant du régiment Colonel général de a cavalerie légère et capitaine de la compagnie colonelle, par commission du i4juin i645. Lieutenant-général en 1602, puis député général des Eglises réformées. Après la révocation de l'Édit de Nantes, il se retira en Angleterre où il mourut en 168g.

a. Saurin, officier du régiment de Gassion. Gassion le cassa.

Vous m'avez sensiblement obligé, Monsieur, de me tesmoigner en cette occasion la confiance que vous avez au sensible service que je vous aj voué. Je vous prie de croire que vous n'y serez jamais trompé et que je prens part à tous vos ennuis. Je ne cède pas mesme à M. le marquis de Coaslin dans la passion de vous faire savoir combien je suis et seray toute ma vie,

Vostre très humble et très obéissant serviteur, Chàvtgny (').

Ainsi se termina une affaire à laquelle ont été mêlés trois futurs mestres-de-camp généraux de la cavalerie ( 2 ), dont deux, les adversaires, sont devenus maréchaux de France (').

En cette occasion, Richelieu n'a pas hésité à oublier qu'il était le gardien vigilant de l'application stricte des ordonnances. Les raisons invoquées par le comte de Palluau étaient en complète opposition avec la lettre de celle de février 1626, où il est dit: « Quelques-uns se voyant appeler pourraient engager le combat non pour seule fureur et passion brutale, comme il arrive souvent, mais par la crainte d'être soupçonnés de manquer de valeur et de courage s'ils refusent d'y aller. Pour lever cette vaine appréhension, nous déclarons toujours tels refus pour marque de témoignage d'une valeur bien conduite, digne d'être employée par nous aux charges militaires les plus honorables et les plus importantes, comme nous promettons et jurons devant Dieu de les gratifier volontiers quand les occasions s'en offriront. »

On doit savoir gré à Richelieu d'avoir fait preuve d'une indulgence extrême, en cette occasion, vis-à-vis de deux sujets du roi dont l'un; Gassion, assurera le succès de Rocroi et de Thionville, et l'autre, le maréchal de Glérembault, acquerra de la réputation en Flandre.

M. de Chavigny prouva plus tard en quelle haute estime il n'avait cessé de tenir M. le comte de Palluau qui, devenu maréchal de France 60us le nom de Glérembault, épousa, dix-huit mois après, sa fille, une des femmes de son temps qui avait l'esprit le plus orné sans qu'il y parût, qui savait le plus d'anciens faits curieux de la cour, la plus mesurée et la plus opiniâtrement silencieuse. Elle mourut en 1722, à l'âge de quatre-vingtdeux ans.

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