CHAPITRE VII MESTRE-DE-CAMP GÉNÉRAL DE LA CAVALERIE LÉGÈRE
1641 : Tentatives infructueuses de Richelieu pour employer Gassion comme agent secret près du duc de Soissons. Siège d'Aire. Prise de Lillers. Négligence du capitaine Balthazar. Le service religieux à l'armée. Gassion sauve le maréchal de La Meilleraye et sa suite. Prise du colonel Dunqiiel, du camp de Ludovic. La Marfée. Mestre-decamp général de la cavalerie légère. Mort du maréchal Banner. Compagnies détachées en Roussillon. Les adieux. — 1642 : Il sert sous le maréchal de Brezé. Mort de Marie de Médicis et de Richelieu.
1641. Ayant acquis la certitude que le comte de Soissons avait, dans le royaume, des émissaires secrets pour y répandre l'esprit de mécontentement, Richelieu pensa au colonel de Gassion pour déjouer ses projets. Voulant s'entretenir avec lui, il l'engagea à venir à la cour pendant le quartier d'hiver.
Gassion, qui n'était pas courtisan et se plaisait beaucoup mieux à l'armée qu'à Versailles, ne se pressa pas de se rendre à l'invitation qui lui était faite.
Le cardinal lui écrit :
Toutes les heures de paix, vous serez souhaité ici, et Te roi qui vous désire présent a ses armées quand elles doivent agir, n'entend pas que vous ne goûtiez pas une partie du repos commun. Je vous ai mandé au-dessus ce qui était de son dessein ; venez lui en rendre compte. Votre voyage ne vous nuira en rien, et s'il y a quelque grâce à répandre, je m'engage que vous ne serez point oublié. Je crois même que votre présence pourra faire naître des pensées qui ne viennent que sur l'approche des objets. Les augmentations de vos dragons vous sont assurées ; pour votre régiment, les conséquences nous lient les mains. Mais en récompense, M. de Noyers vous expédie une ordonnance considérable pour des recrues, et de bons quartiers pour vos rafraîchissements ; enfin, vous serez autant satisfait de la cour qu'elle l'est de vous( 1 ).
i. Correspondance de Richelieu.
Cette persistance l'inquiétait quelque peu. Il communiqua ses soupçons à son frère Bergère qui prévint de Noyers. Celui-ci écrivit au colonel :
Votre attachement à votre quartier est trop grand, et surtout à l'égard de vos amis. Après les deux lettres de Son Éminence, vous deviez tout quitter et revenir. Je n'ai pas voulu hasarder un ordre exprès 1 , de peur que votre opiniâtreté ne vous jette dans la désobéissance ; et j'ai mieux aimé vous écrire de mon chef, pour savoir par votre réponse les raisons que vous avez de ne venir pas ici, où le Roi et M. le cardinal vous aimeraient mieux voir que tout le reste de la cour. Croyez-moi, quittez toutes vos alarmes frivoles et mal fondées et ue manquez de vous rendre h Ruel ; je vous réponds de tout événement, et l'on ne vous souhaite que pour votre bien. Je suis certain même que l'on veut conférer avec vous pour certaines choses qui concernent le service et dont le fond ne peut s'écrire. Enfin, tenez pour certain que si jamais vous fûtes nécessaire à vous-même, c'est présentement et à la cour. A votre arrivée à Ruel vous connaîtrez la vérité de ce que je vous dis; abandonnez-vous aux désirs de Son Éminence, et sur ma parole attendezvous à des choses qui vous surprendront et qui porteront votre fortune au delà de vos espérances. Je vous attends vous-njême au lieu de réponse; et si vous me croyez votre ami, comme je le suis, croyez-moi sur tout en ce point. M. de Bergère a tort de vous brouiller ainsi avec vous-même, et je ne lui pardonnerai jamais s'il ne vient avec vous se désabuser et excuser. Voilà toute la réponse qu'il aura de moi (').
Gassion se rendit à la cour puis à Ruel. Après lui avoir demandé le secret le plus profond sur la confidence qu'il allait lui faire, Richelieu lui dit : « J'ai des ennemis, Monsieur de Gassion, que vous connaissez et qui vous connaissent ; ils ne manqueront pas de vous révolter contre moi et sous de faux prétextes de vous envelopper dans les desseins qu'ils ont formés contre moi et contre l'État. Je serais au désespoir de vous voir dans une si mauvaise pente et j'ai bien voulu vous avertir de vous précautionner contre leurs pièges. Ouvrez-moi votre âme et dites-moi si vous êtes libre et si vous pouvez vous engager à moi pleinement, nettement et entièrement. »
Gassion assura le cardinal de son dévouement, mais, quand Richelieu lui eut appris qu'il s'agissait de le faire entrer dans la ligue des princes révoltés, d'y paraître zélé, leur promettre des troupes,
i . Histoire de Louis XIII, par le P. Griffet, t. III.