CHAPITRE XI TROISIÈME CAMPAGNE EN FLANDRE
Provisions pour commander en Flandre sous le duc d'Orléans. Passage de la Colme. Prise de Mardick. Trois blessures. Prise de Bourbourg. Lettre à Le Tellier. Intérêt que le maréchal porte aux officiers. Sa piété. Confiance de Mazarin dans ses desseins. Lettre à ce sujet. Sa connaissance des hommes et des choses.
1645. La campagne de i644 avait assuré à l'armée de Flandre, avec Gravelines, la possession du fort de Wathen, que M. le duc d'Elbeuf mit en état de défense. M. le maréchal de Gassion, dont l'humeur agissante ne pouvait souffrir que l'hiver fût du temps perdu pour la guerre, prit son quartier à Arras et assura la subsistance d'une bonne partie de sa cavalerie avec des contribua lions faites sur l'ennemi, qu'il allait chercher jusqu'à vingt lieues. II ne comprenait pas l'oisiveté des camps et tenait continuellement ses troupes en haleine.
Par pouvoir du 16 mai, dont voici le texte, il commande l'armée de Flandre sous Monsieur.
Louis, par la grâce de Dieu Roi de France et de Navarre :
A tous présens et avenir, salut, scavoir faisons :
Comme les ennemis desclarés de cette couronne préparent leurs plus grands efforts du côté des Flandres, aussy nous nous trouvons obligé d'y faire assembler la plus puissante de nos armées pour nous opposer a leurs desseins et entreprendre ce que la réputation de nos armes et le bien de nostre Estât pourrait requérir et, après que nostre très cher et vénéré oncle, le duc d'Orléans, nostre lieutenant général dans toutes les provinces de nostre Royaume et Pays de nostre obéissance, a choisy de prendre en personne le commandement de nostre armée de Flandre, nous avons estimé qu'il n'y avoitrien déplus important et de plus nécessaire pour le succès de nos desseins, sous la conduite d'un chef de si grande dignité et capacité, que de donner nostre lieutenance
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générale, soubs luy, à la dite armée, à une personne capable de s'en acquitter à sa satisfaction et a la nostre, sur quoy, scachant bien que nous ne pouvons faire un choix plus agréable a nostre oncle et qui tombe plus dans l'approbation publique que de la personne de nostre très cher cousin, le sieur de Gassioo, maréchal de France, mestre de camp général de nostre cavaUerie française et estrangère et commandant présentement les troupes de nos armées logées dans la dite province de Flandre, pour opposer aux entreprises des ennemis, lequel, pendant les campagnes dernières, sous le commandement de nostre oncle, dans le siège et la prise de Gravelines et depuis dans toutes les occasions qui se sont présentées et mesine en la prise comme en la conservation du poste et du fort de Wathen, pour la sûreté duquel il s'est puissamment employé pendant l'hyver dernier et a continué de rendre des preuves signalées de sa valeur, expérience en la guerre, vigilance, prudence et grande conduite et de sa fidélité et affection singulière à nostre service. A ces causes, et avec les bonnes considérations et de l'advis de la Reine régente nostre très honorée Dame et Mère, nous avons nostre cousin le maréchal de Gassion constitué, ordonné et estai) li, constituons, ordonnons et establissons par ces présentes, signées de nostre main, nostre lieutenant-général représentant nostre personne en nostre armée destinée contre la Flandre en l'absence de nostre oncle, le duc d'Orléans, et la dite charge lui avoir donnée et octroyée, donnons et octroyons avec le plein pouvoir de commander a toutes les troupes tant de cheval que de pied, françaises et estraogères dont sera composée icelle, exploiter dedans et dehors Q) de mon Royaume pour le bien et avantage de mes affaires et services, faire vivre les gens de guerre en bon ordre et police, en faisant faire les montres et revues par les officiers et commissaires ordinaires des guerres et, en leur absence, y en commander d'exprès, commandant a tous ces officiers servant en nostre armée et avec les forces d'icelle de repousser les ennemis iceux attaqués et assaillir, entrer dans leurs pays, assiéger et battre les villes, places et châteaux qui refuseront de nous obéir, donner assaut, les prendre, s'opposer aux entreprises, livrer batailles, rencontres, escarmouches, ce que nous-môme ferions si nous étions présent en personne à notre armée. Mandons à notre très cher aimé oncle, le duc d'Orléans, de reconnaître notre cousin le maréchal de Gassion ainsi qu'il appartient à ceux de sa charge. Si donnons en mandement par cesdites présentes à tous chefs, capitaines et conducteurs de nos gens de guerre, tant de cheval que de pied, et à tous autres, nos justiciers, officiers et sujets qu'il appartiendra que notre dit cousin le maréchal de Gassion, duquel nous avons pris et reçu le
Ces mots sonl soulignés dans l'expédition.
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serment en tel cas requis et accoutumé et icelui mis et institué eu possession de la dite charge, ils ayent à le reconnoitre et à lui obéir et entendre tout ainsi que notre propre personne, es choses touchant et concernant la dite charge et l'en laisser jouir et user pleinement et paisiblement sans aucun trouble ni empêchement. En témoin de quoi nous avons fait mettre notre scel h ces dites présentes ( x ).
Le duc d'Orléans résolut de passer la rivière de Colme, qui était profonde et marécageuse. Piccolomini l'en empêcha. Il s'avança alors jusqu'à Neuffossés où, dans une escarmouche avec de la cavalerie de Lamboy, qui était au Mont-Cassel, Villequier( a ) fit passer la rivière à l'infanterie qui avait de l'eau jusqu'à la ceinture. Pressé par l'ennemi, il allait être pris, lorsque le maréchal de Gassion marcha à son canon. Les Espagnols se retirèrent et le maréchal, ayant passé dans l'eau, comme avait fait Villequier, fit faire quantité de ponts sur lesquels toute l'armée passa.
Le passage de la Colme ne fut pas sans danger. L'abbé de La Rivière, qui accompagnait M. le duc d'Orléans, blâma la témérité de Gassion.
Mardick est investi le 20 juin et pris le 10 juillet. A l'attaque du fort de Linck, comme le maréchal faisait passer les mineurs et repoussait en même temps des personnes de condition, qui s'exposaient trop à son gré, il reçut, en même temps, trois mousquetades, une dans sa botte près du genou, une seconde dans sa casaque près du côté, la troisième dans le bras gauche, entre le poignet et le coude. Cette dernière lui rompit nerfs, muscles et tendons et l'obligea à souffrir de grandes incisions. On craignit un instant pour ses jours. Piccolomini, Bucquoy( 3 ) envoyèrent prendre de ses nouvelles et lui firent dire combien ils prenaient part à son état.
Pendant le siège de Bourbourg, qui capitula le g août, le maréchal, dans une lettre à M. LeTellier(*), donna encore une preuve
2. Antoine d'Aumont, né en 1601, maréchal de France en i65i, mort en 1669, marquis de Villequier.
4* Le Tellier (Michel)» seigneur de Chaville, intendant de l'armée d'Italie, nomme secrétaire d'État de la guerre le 11 avril iô43 en remplacement de De Noyers. Rem-
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de son esprit essentiellement militaire, à propos d'une permission accordée au marquis de Croisilles, de son endurance au mal et à
la fatigue.
Monsieur,
Son Altesse Royale a donné la permission a M. le marquis de Croisilles de s'en aller à Paris pour dix ou douze jours, pour vaquer k ses affaires qui le pressent extresmement ainsy qu'il poura vous le dire lui-mesme. Il est bien persuadé qu'il ne manquera pas dans ce tems» la de retourner k sa charge. Je suis bien asseuré que c'est avec beaucoup de regret qu'il a été contrainct de s'en esloigner.
Pour ma blesseure elle va de mieux en mieux grâce k Dieu, k mes douleurs près quy ne me donnent pas beaucoup de relasche. Je ne laisse pourtant pas de prendre l'air tous les jours et me faire porter en chaize aux lieux où j'estime que ma présence est nécessaire. Le siège de Bourbourg va toujours s'avançan}. On s'est logé ceste nuit passée sur le bort du fossé de la contrescarpe. On y fait présentement une batterie dessus. Les assiégés font grand feu. Ils n'ont point encore fait de sortie. Si nous sommes une fois maistres des dehors, le corps de la place ne tiendra pas longtems, mais ils font certainement beaux et grarfds et j'appréhende qu'ils ne nous fassent un peu de peine. Voilk, Monsieur, Testât des choses pour le présent. Je ne manqueray de tems en tems de vous tenir averty du surplus tant je désire conserver l'humeur de vos bonnes grâces et vous faire voir que je suis,
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur, de Gassion( 1 ).
Au camp devant Bourbourg, ce 5 .août i645.
Il portait le plus grand intérêt aux troupes placées sous ses ordres et usait de son influence pour faire obtenir aux officiers ce qui leur était dû. Voici une lettre adressée à Le Tellier, dans laquelle il montre encore que les intérêts particuliers ne lui faisaient pas oublier les choses essentielles de la guerre.
Monsieur,
Les colonels estrangers, qui sont dans ceste armée, m'ont prié de vous escrire en leur faveur touchant leurs apointemens de mille escus
placé le 24 février 1682 par son fils François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois. Ne cessera de prendre part aux affaires du département de la guerre qu'après le traité d'Aix-la-Chapelle, le a mai 1668.
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par an qu'on a coutume de leur faire payer. Ils n'ont point été payés Tannée passée. Rose nous asseure, Monsieur, qu'ils mesritent d'estre considérés, car ils servent très dignement et leurs régimens sont en meilleur estât qu'ils n'ont jamais esté. Qu'il vous plaise de leur accorder la faveur qu'ils vous demandent, ils vous en auront une obligation toute particulière.
Nous attendons dans ce camp, demain, M. le marquis de Villeroy ( z ). Dès qu'il sera arrivé, Son Altesse Royale est résolue de marcher de suite aux ennemis. Si elle persiste dans cette résolution, il y aura ma* tière de vous faire une belle et longue relation. Picolominy ne scait pas si nous marcherons droit a ses retranchemens ou si nous irons sur la Lys. L'un ou l'autre de ces desseins leur donne la mort. Pourvu qu'il soit heureusement exécuté. Dieu nous en fait la grâce, vous saurez ponctuellement par moy toutes choses. Je vous feray voir que je suis en tout et pour tout que je suis,
Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur, de Gassion ( a ).
Au camp de Bourbourg, ce igaoût i645.
La piété du maréchal était très grande. Dans les phases les plus importantes de sa vie, on le voit toujours invoquer le Créateur pour la réussite de ses projets, montrer une foi chrétienne qui le soutient lorsqu'il endure les souffrances les plus grandes par suite de ses blessures. Lorsque, sous les murs de Lens, il tombera frappé mortellement, il conservera, jusqu'à son dernier soupir, un calme qui prouve la confiance qu'il avait dans une autre vie. 11 faisait, de plus, preuve d'une grande tolérance..
La lettre que lui écrit le cardinal de Mazarin, à propos de ses succès, dénote, de la part du ministre, une confiance entière dans les desseins de Gassion, qui a pu mettre à profit les avis qu'il recevait de la cour.
Paris, le 16 novembre i645.
Monsieur, vous pouvez croire que je n'ai pas été peu touché de la défaite des troupes deLamboy, dont le sieur de Rouan nez nous a apporté la nouvelle. Ce succès, quoiqu'il n'eût point été décisif, ne laissera pas de faire une grande impression de désespoir sur l'esprit des Flamans, que les ennemis lâchent toujours d'entretenir des espérances de l'ave-