Mémoires de Gaspard de Chavagnac
î66 JEAN DE GASSION
de Lorraine qui, pour s'en bien acquitter, fortifie les vieilles troupes le plus diligemment qu'il lui est possible, fait des nouvelles levées et des despenses pour lesquelles on luy a engagé le duché de Lunebourg et la promesse de faire des merveilles. C'est ainsy qu'il est poussé ; il se vante de venir nous attaquer dans nos postes auxquels nous l'attendons en très bonne résolution. Cependant les troupes du Roy y subsistent très commodément en tout le pays de Flandre. Nos soldats sont régulièrement payés de la contribution royale. Les ennemys n'en tirent aucune utilité, parce que, jusqu'à présent, nous en sommes les maistres. Enfin, Monsieur, si les choses se maintiennent dans le mesme estât qu'elles sont présentement, a la campagne prochaine, nous aurons lieu de tout espérer. Je serais, etc.
D'Armentières, ce premier jour de février i646.
Entré dans l'armée à l'âge de seize ans, n'ayant jamais fait un long séjour à la cour, pour ne pas perdre une occasion de se distinguer à la guerre, on pourrait croire que Jean de Gassion, l'effroi des ennemis, n'avait aucune culture intellectuelle. Il possédait, au contraire, un grand fonds de philosophie, n'était pas étranger aux questions morales, et les feux de bivouac, les enrôlions d'un siège, les devoirs de sa charge ne l'empêchaient pas de se tenir au courant de ce que l'on pouvait écrire sur la connaissance de l'homme. Parvenu à la célébrité par les armes, il savait, dans les camps, au milieu des occupations de la guerre, chercher les moyens de former son cœur et son esprit au goût de la méditation. Doué d'un esprit actif, la nature lui avait donné, en même temps, la droiture d'âme qui en dirige les mouvements, le sérieux qui accompagne l'habitude de la réflexion.
La lettre adressée à un des grands'érudits de son temps ( 2 ) indique assez qu'il joignait, au sentiment de la gloire et au besoin de s'en rendre digne, une âme élevée, qui complétait les qualités qui composent le mérite d'un homme d'honneur. Si les circonstances, jamais la faveur, l'ont fait sortir de la foule pour l'élever
i. Bulletin de l'Institut, collection Godefroy, voir 273, i« février 1646.
2. Claude de Saumaise, né à Scmur en i588, mort en i658, s'était retiré en Hollande après avoir embrassé la religion réformée. Il mena de front toutes les sciences et acquit une réputation universelle. Mazarin chercha en vain à l'attirer en France.