A. H. M. G. M. de Le Tellier, t. IX
rait et qu'il n'y aurait de quartier pour personne. On lui apporta les clefs de la ville et il s'estima heureux de ne pas avoir ses menaces à mettre à exécution.
La prise de celte ville produisit un grand effet à la cour et fut une des causes du ressentiment de Mazarin contre Gassion.
« Le maréchal de Gassion, dit M mc de Molteville, était heureux, vaillant et hardi; il était craint des ennemis parce qu'il était homme à tout hasarder et, par conséquent, à réussir en ce qu'il entreprenait. Toute la cour le loua infiniment de sa fermeté ; la Reine lui en sut gré, et le ministre, qui voyait avec douleur la prospérité des ennemis de l'État, fut content de cette aventure, quoiqu'il n'aimât pas l'aventurier. 11 était, néanmoins, si politique qu'en recevant celte nouvelle, qui fut le remède de ses justes appréhensions, il s'arrêta tout court et demeura si froid et si sérieux que ses plus particuliers amis crurent qu'il avait reçu quelque mauvaise nouvelle et s'en allèrent tous chacun de leur côté, n'osant lui demander la cause de son chagrin. Ils en furent si fortement persuadés que, la nouvelle ayant été divulguée, ils s'imaginèrent encore, après avoir raisonné sur la mine du ministre, qu'il y avait quelque mal caché sous l'apparence de ce bien. Dans toutes les occasions de cette nature, on a toujours remarqué que ce ministre affectait d'être gai quand les affaires allaient mal, pour montrer qu'il ne s'étonnait point dans le péril, et triste, quand elles allaient bien, pour faire voir qu'il ne s'emportait point dans la joie et la prospérité. Sur ce sujet, il avait double raison de paraître glacé, car il ne voulait pas faire sentir le service que le maréchal de Gassion venait de rendre à l'Etat, afin d'éviter l'obligation de la récompense que ce général méritait.
« Le murmure était grand, à Paris, sur toutes nos pertes. L'honneur de la prise de La Bassée était donné à Gassion et Ton donnait le blâme des victoires que les ennemis avaient remportées sur nous au cardinal de Mazarin. On les célébrait comme les marques de sa mauvaise conduite et ses ennemis les donnaient au public comme des preuves évidentes de la doctrine qu'ils prêchaient. Ce murmure fut cause de quelques proscriptions ('). »