‹ Le maréchal de Gassion, 1609-1647Chapitre 8 sur 93 · Gaspard III de Coligny, maréchal de Châtillon · texte numérisé non relu

Gaspard III de Coligny, maréchal de Châtillon

sept enseignes de dragons. Il mit le feu ea quatre endroits sans que les cavaliers pussent monter à cheval, rejoindre leurs officiers ou l'étendard. Ils se sauvèrent, par force, à travers les ennemis^).

Les pertes ne furent pas considérables ; mais, en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, la surprise fut due au peu d2 soin que l'on mettait à se garder et, surtout, aux rivalités qui existaient à propos du commandement.

Étant à Ver vins, les fatigues de la guerre firent rouvrir la blessure que Gassion avait reçue à Villingcn, ce qui l'empêcha de faire la guerre en personne. Mais il ne laissa pas les ennemis en paix : il les fit inquiéter par les siens. À l'annonce que la garnison d'Irson était sortie pour faire un fourrage, il commanda au sieur Yonck, major de son régiment, de prendre avec lui quatre compagnies et d'aller se mettre en embuscade dans un bois par où devaient passer les Impériaux (16 décembre), qui, avec neuf cents chevaux, arrivèrent au village de Neufmaisons, qu'ils pillèrent* Les capitaines Lalande, Ravanel, Balthazar déterminèrent le major à détacher quinze chevaux de chaque compagnie. Cette troupe conduite par Balthazar, l'épée. d'une main, le pistolet de l'autre, courut à toute bride pendant que le reste du détachement suivait au grand trot. Les cavaliers ne tirèrent qu'à bout portant et en appuyant, abattirent un grand nombre de soldats pendant que les autres prenaient la fuite. Il en resta quatrevingt-dix sur place. Les autres furent obligés de se jeter dans l'Oise où il s'en noya quarante-deux. Les paysans se jetèrent sur les pillards, en tuèrent une grande partie et firent les autres prisonniers^).

Gassion employa les premiers temps de sa convalescence à faire choix de cavaliers éprouvés, à remettre sur pied son régiment qui fut augmenté de six compagnies. Les commissions étaient accompagnées d'une lettre de change de cinquante-quatre mille livres. Le recrutement se fit avec une promptitude extraordinaire. « On aurait dit que les cavaliers naissaient sous ses pas

\. M. de Richelieu. Ed. Foucault, i8a3, t. IX, p. a44. a. M. 57G8.

et sentafent, de loin, ses desseins, ses désirs ( f ) ». Il est vrai que tout le inonde s'enrichissait un peu sous ses ordres. Les fréquents butins qu'on prenait faisaient oublier bien des peines, des fatigues.

Gassion avait donc acquis une grande renommée en Lorraine, dans les Vosges, sous les maréchaux de La Force, de Châtillon, M. de La Meilleraye. Il sera l'adversaire le plus redouté de Jean de Werth et de Beck(*), de Lamboy('), de Bucquoi(*); Piccolomini le redoutera et en fera le plus grand cas. Il se distinguera bientôt dans la guerre des sièges où il saura utiliser la cavalerie aussi bien contre les sorties que contre les secours. On le verra agir à plusieurs lieues des lignes de circonvallation, puis dans les tranchées, et se montrer partout infatigable.

Les occasions nombreuses qui lui sont données de se distinguer peuvent étonner, et l'on se demande comment la cavalerie légère du roi joue un rôle aussi effacé à cette époque.

Richelieu venait de tenter l'organisation des compagnies en régiments et cela sans aucun succès. Jusqu'alors, ces compagnies de chevau-légers, indépendantes les unes des autres, appartenaient aux capitaines qui, après avoir obtenu la permission de les lever à leurs frais, recevaient, pour leur entretien, la solde du trésor de l'épargne d'après la revue des commissaires à la conduite. Le cavalier qui avait été enrôlé n'avait rien de commun avec le soldat susceptible d'ordre, d'honneur, de discipline. Il vivait chez l'habitant, traitait en pays conquis tous les endroits par où il passait. Il suffit de consulter les ordonnances multiples de cette époque sur les exactions des gens de guerre pour se rendre compte du désordre qui régnait dans la cavalerie, où le capitaine exploitait sa compagnie au mieux de ses intérêts, tout comme il aurait fait d'une métairie, ménageant les hommes et les chevaux pour éviter des dépenses. Il se rangeait sous la bannière

i. L'abbé de Pure.

a. L'émule de Jean de Werth, après avoir été pâtre, postillon et messager, s'était élevé par son courage et ses talents militaires aux grades les plus élevés de l'armée impériale.

3. A joué un rôle important dans la guerre de Trente ans. Fait prisonnier à Kemnen par Guébrant en i64a, il avait recouvré sa liberté en i643.

4. Albert de Longue val, comte de Bucquoi, général des Impériaux, mort en 1668.

royale dans l'espérance que ses services seraient généreusement rétribués et ne se faisait aucun scrupule de passer, avec armes et bagages, dans le camp des rebelles. Le partage des places, des pensions, des titres, des profits, des honneurs, le guidait dans sa conduite où les questions de vanité et d'intérêt primaient tout.

Aussi mal montées et équipées que recrutées, les compagnies se débandaient souvent au début d'une campagne ou refusaient de marcher; quand il fallait battre l'estrade, aller aux nouvelles, couvrir un quartier, escorter un convoi, le général en était réduit souvent à des pourparler avec le capitaine, qui n'agissait qu'à sa guise. Les lettres et missives de Henri IV contiennent quantités de preuves de cette situation et montrent que l'on a ne marchait alors que pour de l'argent », et que « quand on était rafraîchi dans de bons villages », on ne se souciait pas de revenir à l'armée ( x ). Aussi, après la paix de Vervins, le foi, qui avait pu se rendre compte du mécontentement des uns, des exigences des autres, de l'insuffisance de ceux qui recherchaient les emplois militaires pour- s'occuper plus de leurs affaires que du bien de l'État, licencia toutes les compagnies de chevau-Iégers, à l'exception de celles de ses bâtards.

Lorsque Richelieu arrive aux affaires et qu'il veut s'opposer aux desseins de la maison d'Autriche, il trouve donc la cavalerie en pleine désorganisation. Quelques nouvelles compagnies avaient été levées au commencement du règne. On en compte quinze au moment de la paix de Montpellier. Puis, les exigences de la guerre en avaient considérablement augmenté le nombre. Mais les vieux capitaines, gens aguerris et habitués à tenir campagne, étaient rentrés dans leurs provinces pour goûter les douceurs d'un repos bien mérité. Ils se désintéressaient des affaires du royaume, ne s'occupaient mflme plus de l'entretien de leurs cuirasses.

Par contre, depuis que Catherine de Médicis avait rappelé les reîtres en France, que le roi de Navarre s'en était servi pour conquérir sa couronne, les Allemands jouissaient d'une grande répu-

i. Lettre au connétable.

tation dans l'armée. Au commencement du règne de Louis XIII, ils avaient donné des preuves nouvelles de leur courage, de leur solidité, de leur endurance. Aussi, comprend-on l'importance que Richelieu attachait au maintien et à l'entretien des troupes étrangères. On le voit solder les régiments de Batilly ('), d'Egenfeld( 2 ), d'Heucourt (*), de Saint-Remy(f), de RanUauQ) et de Bloqueville, etc. etc., recrutés dans le pays de Liège et en Allemagne. Cette cavalerie étrangère ne doit pas être confondue, comme on Ta fait souvent, avec les Weimariens, qui formeront un corps allemand jouissant de prérogatives spéciales, accordées par le traité de Brisach signé, en i63g, après la mort du duc Bernard, par lequel Richelieu attachait ces troupes au service de la France pour ne pas s'exposer à les voir passer dans les rangs des Impériaux ou du duc de Lorraine.

A la tête de son régiment, Gassion a déjà accompli des faits d'armes extraordinaires. Il continuera à se maintenir dans l'esprit de valeur si nécessaire pour le succès, encourageant l'émulation qui se communiquait des anciens cavaliers aux nouveaux. Par son exemple et l'autorité qu'il exerçait, il assurait la cohésion, l'ensemble et la constance des efforts de chacun. Il portait une attention aussi grande dans le choix des cavaliers que dans celui des chevaux, recherchant toujours des hommes souples, vigoureux, d'une taille élevée, des animaux plus susceptibles de résister à la fatigue qu'à parader dans les fêtes. On peut appliquer aux cuirassiers de Gassion, à son victorieux régiment, ce passage d'un ouvrage sur la cavalerie ( 6 ), publié cent ans après sa mort : « On convient unanimement que les vieilles troupes sont le fond sur lequel on doit compter : c'est comme le germe qui sert à faire fructifier tout ce qu'on leur en ajoute de nouvelles ; celles-ci, par leur communication et leur mélange avec les autres, puisent dans l'habitude d'être et de vivre ensemble les mêmes usages, le même esprit, les mêmes sentiments, la même intrépidité. Il est rare

1. Capitaine dans le régiment de cavalerie du cardinal de La Valette en i63o. a. Régiment licencié le 18 août 1661.

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