M. B. N., 1719, t. II
repos, il s'avança vers Lcns pour ouvrir la tranchée. Les ennemis tentèrent d'y jeter un secours. Il va à leur rencontre, défait un grand parti de cavalerie, fait prisonniers presque tous les officiers et pousse, l'épée dans les reins, la troupe qui n'eut plus envie de faire de pareilles tentatives.
Les travaux du siège furent poussés avec vigueur. Le 28 septembre, le maréchal de Gassion reçoit un coup de mousquet à la télé, blessure dont il mourra quelques jours après. « Dans le moment que le bruit de sa blessure s'est répandue, on ne vit jamais désolation pareille. Vous auriez dit que le soldat ne croyoit plus de pouvoir vaincre après une telle perle. Il fut question, le lendemain, de le portera Arras. C'estoit quelque chose de pitoyable de voir le désespoir de ceste armée. Les soldats, voyant qu'on leur emportoit leur père et leur amour, se trouvoient dans une confusion qu'on ne peut descrireet à laquelle il faudroit voir pour l'imaginer. Ayant esté blessé le 28 septembre à Lens, il mourut à Arras le 2 octobre. Là, finit une des plus belles et mesmorables vies que les siècles passés et le présent ayent vues. Il n'est pas possible que la France, pour laquelle il a faict tant de belles choses et dans le service de laquelle il a respandu tant de fois son sang, et enfin sa vie mesme, oublie jamais un homme si rare et qui avoit tant de passion pour son bien. N'ayant accompli que la moitié de la route que les forces de la nature peuvent faire, il a pourtant travaillé, dans l'espace d'un demi-siècle, à l'égal de ceux qui ont le plus travaillé dans le cours d'une vie entière. Son attachement au mestier estoit si grand qu'il n'y perdoit pas un moment de tems, ayant l'esprit incessamment tendu ou à l'exécution promise ou au nouveau dessein. La cruelle saison, qui défigure la nature et qui fait la guerre à tout et que la pluspart employent dans les cours des grands princes, ou à caresser leurs maistresses, ou à faire la cour à leurs maistres, le mareschal de Gassion tenoit souvent la campagne, malgré toute la fureur du tems, s'employant à réveiller par de belles entreprises, ou par des coups signalés, les ennemis de l'Estat et du Roy. Son caractère estoit composé de très belles pièces. Il estoit inaccessible à l'estonnement et aux surprises, impénétrable aux traits de la volupté, \nfatigable dans le travail de son généreux mestier, incompatible
MORT DU MARÉCHAL DE GASSION iy5
dans la fidélité de servir son Roy, imprenable du costé des sentiments religieux et de tout autre. Il tiendra toujours un beau rang parmy les hardis, les plus entreprenants, les plus infatigables, les plus redoutés capitaines de son siècle. Il peut se vanter de n'avoir jamais laissé ses soldats en repos, ni les ennemis en seureté (*). »
Cet éloge, sous la plume de l'aumônier du maréchal, donne exactement la physionomie du caractère de ce grand capitaine, que Ton a appris à connaître par les jugements recueillis dans les archives de la France et les mémoires du temps. On les complétera à l'aide de documents non moins intéressants empruntés à des écrivains du dix-septième siècle.
On donnera d'abord, d'après Thëophraste Rcnaudot, la description de la blessure.
« Notre maréchal assiège Lens et s'y prend de si bonne force que les ennemis n'ont pu, depuis, éviter la prise. Mais ayant ce défaut, avec plusieurs personnes illustres, de ne se contenter pas de commander et de donner leurs ordres, les voulant eux-mêmes exécuter, il voulut aller, en personne, visiter les gardes avancées, accompagné du sieur du Bourg, maréchal de bataille, et du sieur de Hontas, capitaine au régiment de Bergère, pour montrer aux travailleurs ce qu'ils avaient à faire et, en ébranlant un des pieux que l'ennemi avait planté devant une demi-lune qu'il attaquait, il reçut un coup de mousquet à la tête, sur les 4 heures du soir, le 28, qui porta au côté droit de l'os pariétal, vers le coronal et duquel il tomba bas. Mais, n'ayant point rendu le sang par le nez, la bouche ni les oreilles, ni perdu la parole, ni eu aucun autre fâcheux accident de ceux qui accompagnent ordinairement les plaies de la tête nécessairement mortelles, encore que la balle eût été trouvée sur la dure-mère, au-dessus de trois pièces d'or qu'elle avait fracassées, toutes de la grandeur d'une pièce de vingt sols, on jugea d'abord qu'elle s'y était amortie et y avait terminé toute la violence. D'où l'on espérait qu'il en pourrait aussi bien réchapper qu'il avait fait, il y a cinq ans, de cette autre mousquetade qu'il reçut aussi à la tête, entre l'oscoro-
nal et le temporal, devant Thionville, emporté par la valeur et la conduite du duc d'Enghien, à présent prince de Condé, à la guérison de laquelle plaie la nature l'aurait tellement aidé qu'elle lui avait, de son propre mouvement, séparé, au quarantième jour, la grandeur d'un ducaton de l'os et comme trépané d'elle-même ('). »
Le maréchal de Gassion tombait frappé au champ d'hdnneur comme son maître dans l'art militaire et son protecteur Gustave- Adolphe le Grand, et au même âge, à trente-huit ans. Il reçut la mort avec une fermeté d'âme et d'esprit qui donna des marques visibles de son esprit et de son courage. Sur le point de rendre le dernier soupir, il proféra ces paroles : « Parvenu au rang où je suis, je finis ma carrière où mille autres l'ont commencée. Je ne dois rien à la faveur, je dois tout à ma vertu, tout au Seigneur, rien au monde ( a ). »
Lens se rendit le 3 octobre. « La France, dit Montglat, en gagnant une bicoque perdit un grand capitaine. »
11 fut infiniment regretté de toute l'armée, particulièrement des officiers et des troupes. Les simples soldats témoignèrent une grande douleur. « Il servit si bien et fit de si belles actions, qu'enfin il en était devenu maréchal de France, sans avoir abordé les favoris que pour en recevoir des éloges. Le feu cardinal de Richelieu l'avait en grande estime (*) et disait de lui qu'il ressemblait à Bertrand du Guesclin, hormis qu'il n'était pas si grossier. Il ne fut pas regretté à la cour, quoique le Roi perdit un très vaillant et heureux capitaine*. Il embarrassait le cardinal par la haine qu'il avait contre le maréchal de Rantzau, que le ministre aimait davantage et qu'il croyait plus attaché à ses intérêts ( 4 ). Rantzau était un homme aussi estimé à la guerre, mais il était un grand ivrogne et ce défaut a eu le pouvoir d'effacer ses autres belles qualités ( J ). »
1. Récit véritable de la rie et de la mort du maréchal de Gassion.
a. Mol i ne de Noyers lui disait que sans sa religion on pourrait faire quelque chose pour lui. f Mais il était ferme et Ton a trouvé, après sa mort, qu'il avait fait beaucoup de notes sur une Bible. » (Tallemant des Rbaux.)
3. En parlant de lui, Richelieu ne l'appelait jamais que La Guerre (Tallemaht des Réaux).
- 4* Mazarin ne le lit pas moins arrêter. Il resta onze mois à la Bastille et mourut quelque temps après.