‹ Le Maréchal de GuébriantChapitre 91 sur 159 · i De par le Roy · texte numérisé non relu

i De par le Roy

A tous gouverneuis et nos lieutenans généraux en nos provinces et armées, gouverneurs particuliers de nos villes et places, maires, consuls et échevin.s d'Icelles, prévôts, juges, leurs lieutenans, capitaines et gardes estahlis sur nos ports, ponts, péages et passages, et tous autres nos justiciers, officiers, et sujets que hesoing sera, salut. .Ayant permise nostio très chère et bien aimée cousine la maréchale de Guébriant, d'aller faire un voyage en Allemagne pour voir nostre très cher et très amé cousin le maréchal de (iuébriant son mary, nostre lieutenant général en nostre armée dudict pays. Nous voulons et Nous mandons que vous ayez à la laisser passer seulement et librement et lui fouinir l'escorte dont elle aura besoin pour la seuleté de sa personne tant en allant qu'en revenant sans aucun delay nv difficulté, car tel est notre bon plaisir.

Saint-Germain, 7 avril 1643. (Bibl. Nat., noo Colbert. V. lOD-Sii, et Arch. Rolrou. Cité par Le Laboureur.)

2. Bibl. Nat. lïr., 2().o0!)-9'.) : Le Laboureur à sou neveu. Bibl. Nat. AV.. 20. «0!»- 105. Madeleine Le Laboureur à Le Laboureur, seigneur de Blérenval.

.Jean Le Laboureur, historien, habitait alors lue de Montmorency, cliez .Jacques I^e Laboureur, son frère, bailly de .Montmorency. ■ Ordre et passeport, sans lesquels la maréchale était partie, et ([ue

r.A MOi'.T i>r KOI A-yr,

fois 1<' ciii-fossc s eiiilxtuilx', el 1 ou csl force d ulili^c^ les atlclages des [kivsuiis pour soilir des foudiières. .\luie de (iuél)iiaul se voil uièuie ohlij^t'e dt^ uiellrc pied à Icire |)oui- alléger le véhicule, el de faiie uu loujjj Irajel daus la boue, à pied, duiaiil la unit, a I ra\ ci-sdes bois. Ou ai-rive à Meaux, puis, le 10, a (".liàloiis, (|ui a fait de i^iauds pre|)aialifs p(»ui' recevoir digueuieul la feuiuie du \ aintpieurde Laudn)\ . \ il r\ -le-l raucois ue si; uioul re |)as luoiiis bieu ; les notables de cette ville, a clie\al, l'escorleul jus(|u'à Saiul-l)i/ier, où les fêles recouinieiU'i'Ul. La se IiouncuI, l al Icifdaiil . M. de l'erij^al, ^»)U\('i-ueur de Har, aiusi (ju'uu'' pailie des r<iufoits d iufaulerie et de cavaleiie destiués à laiiuée tlAlbiniague. Clieuiiuaul, des lois, au uiilieu de ces troupes à travers villes et villages, la uiar('!chafe déchaine partout le plus grand enthousiasme ; on lui oli're des |)résents de tout genre. D'une localité on la mené Iriomphalemenl jus([u'à la suivante; coups de inouscjuets, tromj)ettes, tambours, s'entendent conlinuellement. A Ligny, le duc et la tluchesse de Luxembourg, seigneui-s de ce comté, la « régalent », et la font accompagner |)ar toute leur garnison juscju'à Nancy, où le mar(|uis de Lenoncourt lui olîre deux magnidques festins.

Impatient de revoir sa femme, ne voulant pas l'attendre plus longtemps dans son cantonnement d'Ileitersheim, ni même à Brisach, Guébriant traverse l'.Msace et arrive à Lunéville. De là, il avance encore jus- ((u'auprès de Saint-Nicolas-du-Port. Dans la plaine, il lange en balaille son escorte de l.'iUO cavaliers, « des plus braves et des plus lestes de son armée •», et se met à leur tête. Enfin j)arait le carrosse de la maréchale. 11 y coiirtgaiemenl. Uient<H les portières sont encombrées tlofficiers qui \ieuneiit aussi complimenter la voyageuse. Le maréchal moule en carrosse ; l'escorte se met en mouvement; on arrive à Lunéville, où Gui'djriant, voulant que tout le monde partage sa joie, fait traiter

lîotrou reçoit de M. de KaLahjii. secrétaire de Siiblet de Noyers, en rentrant à Paris, sont expédiés à (liiarlevoye. Anli. Holrou. \'. Ill-U'i. Hotrou à la maréchale; l'aris, 11 avril.) .\rch. Rutrou. V. 111-70. Holrou à Guébriant ; Paris. 12 avril 1643.;

•^•2C> I.E MARECHAL DF. GUEBUIANT

« superbement » tous ses officiers. On atteint Baccarat le lendemain, puis Saint-Dié, et le 21 avril, on dine à Sainte->[aric-aux-Mines ; le marquis de Montausicr, j^"ouverneur de la Haute-Alsace, sait déployer le plus grand faste dans la réception de ses hôtes '. AColmar, l'accueil revêt une forme spéciale. Pour montrer leur humeur belliqueuse, les habitants exécutent de petites manœuvies de guerre avant l'entrée dans la ville. Un des plus notables, M. de -Maupleii, à la tèle de 200 bourgeois qu'il a fait armer, s'est avancé dans une plaine sur le passage du cortège. La petite troupe se livre à quelques exercices, « salve et caracolle ». Puis Mauplen, qui parle

1. Charles de Sainle-Maure de Monlausier, baron, marquis, puis duc et pair, né en ItJlo, appartenait à une ancienne famille de Touraine. Sa mère, Marguerite de Chàteaubriant, veuve à 25 ans, l'éleva dans le protestantisme. Tout l'opposé de son frère Hector, qui était docile, alfable et studieux, il avait un caractère entier et rude ; à lexception de sa mère, peisonne n'avait d'influence sur lui.

(Gouverneur de la Haute-Alsace. Lieutenant général. Mazarin lui enleva songouverncmentpourle donnera Henri de Lorraine, comte d'Harcourt ; il obtint alors ceux de Saintonge et d'Anjou, puis celui de Normandie, à la mort du duc de Longueville. Il rassura les esprits à Rouen durant la peste, et y montra du courage et de la charité. Louis XIV le prit en grande estime, le créa duc et pair, et le choisit pour gouverneur du Dauphin. Sa discipline fut trop rigoureuse ; il rebuta son élève. Saint-Simon dit ((ue M. le Dauphin ne sut profiler de l'excellente culture qu'il reçut du duc de Montausier. « Son peu de lumière, s'il en eut jamais, s'éteignit au contraire sous la rigueur d'une éducation dure et austère {Mém. du duc de Sainl-Simon \. VIII-2()-t). Saint-Simon raconte encore ([ue Montausier appelait constamment le Dauphin Monsieur et non Monseigneur. Lorsqu'on lui en faisait la remarque, « il demandoit plaisamment si ce prince étoit devenu évèque » ", car les évèques,dans une assemblée récente du clergé, avaient lésolu de se faire dire et écrire Monseigneur.

Après 14 ans d'attente, en Jdl.ô, Montausier avait épousé Julie d'Angennes — Mlle de Rambouillet. — A cette occasion, le père Cordeliei' 1-^aure. suivant Tallemant des Réaux, « ne le convertit pas sans peine». Mlle de Rambouillet avait été belle, était encore d'une jolie taille et « d'une mine majestueuse et douce que les années ne lui avoient point otées, » disent les Mémoires de Mme de Molteville. En épousant Montausier. ajoutent-ils, « il semble quelle étoit plus touchée des obligations qu'elle lui avoit et de son mérite que du désir de se marier. » [Mémoires, t. IV, p. 8<i2-304 ; :i4.ô).

La duchesse de Montausier devint gouvernante des enfants de France, et dame d'honneur en remplacement de la duchesse de Navailles, lorsijue celle-ci fut disgraciée ainsi que son mari en KUU. Montausier mourut en HWO à Mo ans. Fléchici- prononça son oraison funèbre.

))ieii le fianvais, mcl pied à leirc poui- liaiaii*i;iior la maréchale ; Guéhriaiit sori aussitôt du carrosse al'iu de laisser à sa l'eninie loul riionneur des couipliiueuls '.

De la porte treiilrée de Colmar à Thôlel du gouverneui-, les bourgeois en armes forment la haie. On lire .')() Nolées de canon ; on décharge ()Iusieurs fois les mousquets et les pistoI(!ts. Le Sénat et les officiers en grande tenue complimentent la maréchale. Puis cesout clneurs, luusicpie, di\ erlissemenis, bonne chère. Il faut boire aux santés du Hoi, de la Ueine, de la lignée royale, du comte et de la comtesse de Guébrianl, entendre de la |)r()se et des vers, au bruit infernal et continuel de l'arlillerie, et la journée se termine par un feu d'artifice sur- la rixièi'e.

Le lendemain 22, on se dirigea vers lîiisaeh ; MonlausicM-, Ti-acy, d'Oysonville, le ccdonel de lîoncherolles, force caxalerie el l/jOO fantassins, l'écossais cl Iilandais pour la pliiparl, forjiiaient escorte-; au cortège se joignirent des cai-rosses envoyc's pai- le baron d'Erlach. Voici le liliin et le célèbre rocher de Riisaili ! Au moment ou l'on fianchit la |)orte donnant accès ilans la foiteresse,5() conpsde canon se firent iMilendre. l^a garnison était en bataille sni- la place d'armes. D'Erlach souhaita la bienvenue, présenta sa femme et ses filles; le soir, il reçut magnifi([uement ses hôtes et leur suite; puis, den\ jours après, d'Oysonville agit de juème. Ce furent des joins de triomphe; tous les officiers et les femmes de marque composaient une cour au maréchal et à Mme de Guébrianl. ()n remarquait, dans leur noml)re, le duc Frédéric de Wurtemberg, le comte de W'ittgenstein,... la femme du président du conseil tle guerre Oehni.cidle du généial-uuijor de lîosen, Madame Taupadell, la génerale-nuijor Schniidberg ; la maréchale les combla tons d'amabilités, de «caresses » et de présents, chacnn s(ii\ant son rang eA ses qualités.

1. l^ai" un sentiment de délicalesse, en cnliant <lans Colmar. !<• maréclial ne conseiva (lue sa compai^'iiie des Gardes cl (lueltiue noblesse, l.e reste de l'escorle n'eidra pas. alin de n'être pas à charge à la ville.

2. Gazette du K! mai 1(143, ii» ;")'.». Ue Colmar, 28 avrd lt;43.

Kesliiis, chasses, léjouissancos de toutes sortes ireiupéchent cepenclanl pas la luaiécliale de visiter en détail ce roc escai-pé qui Ijaigiic sa hase dans les eaux du lihiii. masse l'ornii(hd)h\ doiil l'ensenihh* constitue Ui lorleresse (h^ IJiisacli, à la prise de hujuelle ('iuel)riaiil eiil laiil tie |)ail. Ici, le chàleau à l'inij)»)sanl aspect, \ieu\ manoir du gouverneur ; h"i, Saint- Etienne, alors sous le patronage île saint (servais et de saint Prolais. an(i(jue el majestueux édifice roman-gothique, dominanl de toute sa hauteur les constructions environnantes. L'église Saint-Etienne conserve cncoi'e à cette épo(pu', dans une de ses cha[)elles tendue tie noir et sous la garde d'un olïicier et de soldats français, les restes mortels de celui cpii lui Bernaicl, de Saxe-\\'eimar. Il est permis de supposer que la se])ulture provisoire de ce fameux capitaine évoqua de poignants souvenirs au cours de celte visite M Le duc Bernard n'avait-il pas été l'illustre chef de (juéhriant, son frère d'armes, son ami, parfois même son confident ! Et, dans les pins ludes marches, au fort des coinhals, der Rabe, le célèhie cheval de hâtai lie du prince, ne poi-le-t-il pas encore aujourd'hui le nouveau commandant de l'armée d'Allemagne sui' les traces de son ancien maître, dans le même sentier de gloii-e !

La nuiréchale visite les couvents fort nomhi-eux des (larmes, des Capucins, des Augustins, etc., et n'ouhlie pas les pauvres et les malades, (|ui doivent hien avoir leurpaitde joie. Elle ohtient aussi la grâce de quelques condamnés à moit. D'une manière ou d'une autre elle gagne tous les cœurs, au ])oint que, voulant lui en donner le témoignage par un |) lèsent d'un intérêt spécial, on lui offre — ce qu'on avait refusé jusqu'alors à des personnages considérahles — des reliques de saint Gervais el de saint Protais, pali'ons de Hrisach, dont elle yfratifiera l'éiirlise de Saint-Gervais, lors de son retour à Paris.

1. Le corps du duc Bernard resta dans cette chapelle jusqu'en Kiôô, époque à laquelle il fut porté à Weimar. (Voir: Bernard de Saxe Weimar el la réunion de l'Alsace à la France./

h\ NrORT Df ROI 329

Le mart'clial rcsia liois sciiiaiiics a lirisacl», puis. ciaij^MiaiiL (|ii(' sa iioinbi'ciisc siiilc ne dissipai les |)in- \ isioiis (le la \ i llf. il se iciidil an chiiliMii d llcilci-^liciiii, son (|iiaii!t'i- t;i'ii('i ;d .

lleilrrsliciiii i-lail iiik" dcnicini' Ires idci^aiilc, d un t'xlrèini' conloil [lonr l('|)(i(|n('. ^ilm-c an [tn-d de la |- Orèl-NoiiM', dans la plainr. nmi loin du liiiin. |»iihIi(' de iîi'isach <'l df !• ri hou i-;^'.

C/j'lail l antienne lesidence i\n (liand J'iien i- d Alleuiaj^ne, de r()i(li-e de Sainl-.lean de .I(M nsaleni, (|ue la j^'neire a\ail chasse dr clic/. Ini, cl (|ni, a|)rès avoir mené nue \ie soni|>lnensc a\ec ceni niill<' li\i-es de, renies, liahilail niiserahlenienl la Suisse, « <'onse(|nence inlorlunce, dil Le Labou rcu r. des débauches (|ni se l'aisaienl en ce lieu de ll(digion, le plus i-enoniuié de tous pour la bonne chère et pour rexcùs (.\i\ \in ». On y arrixa la \edle de la l'enlec('»le ; mais, dés le dimanche sui\anl, la maréchale diil brusipiemenl rei;a<^nei- l'ai-is. La !•' ranci* elail subilemenl |)lonL;t'e dans le deuil; le r>oi NtMiail de mourir. Le comte de (in(d)rianl a\ail à prentlie imniedialemenl un soin loul parlicidier du si's affaires; les eniu'uiis nallaient-ils pas se j)révaloir tLiin Ici malheur! 1^1 puis, (|U(d(|ues parlis ne surgiraienlils pas en Lorraine à celle nouvelle, niellant des obshules au retour de sa femme! Mme de (/uébriant lenonça, |)ar la force des circonstances, à lappel des ( '.anloiis, (|ui xoulaieiit la fêler. Le maréchal la conduisit à Brisacli, puisa Sainte-.Marie-aux-Mines par Schlesladl. A ([uehpie distance de là, dans la montagne, <mi un lieu j)ianté de sapins à rasj)ect lugubie, et tristes couinie les circonstances, les époux se (juillèrent. Ce furent des adieux su|)rènies : ils ne dexaient plus se revoir. En avaient-ils le douloureux pressenliiuent comme cerlains raffiiiuèrenl .' Escortée par 120 ciievaux d'élite sous la conduile ilu lieutenant-colonel de Rosen, Mme de (Ju(d)riant piit le même chemin (ju'en venant. Douze jours après son départ d'Heitersiieim. (die ariivait à Fai-is.

l)e})uis longtemps déjà la saiilé du lîoi inspirait île vives in(|uiétudes. .V l'armée d'Allemagne, les nouvelles

;î;jn le maréchal de guebhl\nt

arrivaient tantôt graves, tantôt rassurantes. Derechef le monarque se trouvait mal ; depuis cinq ou six jours son état paraissait désespéré, et, le 23 avril, il fut à telle extrémité qu'on s'attendit au dénouement '. Ce jour-là, étant à Saint-Germain, il eut l'énergie, malgré les douleurs qu'il éprouvait, de prendre ses dernières dispositions et d'écrire à (inébriant, aux autres généraux d'armée et gouverneurs divers : » L'état de ma santé étant tel qu'il y a sujet de douter que l'événement de la maladie que j'ai ne soit autre que mes bons et fidèles serviteurs ne le souhaitent, j'ai jugé à propos, comme j'ai employé tout le temps de ma vie pour le bien et avantage de cette Couronne, de ménager ce qui m'en reste pour en assurer le repos au dedans, qui est un des principaux moyens poui* l'acquérir au dehors ». La Reine sera régente, et le duc d'Orléans chef du conseil et lieutenant général du royaume sous l'autorité de la régente. Le conseil sera composé du prince de Coudé, du cardinal Mazarin, du chancelier Séguier, du surintendant des finances Bouthillier, du secrétaire d'Etat Chavigny, etc. ~.

Quelque niieux survint — répit de peu de jours, mieux de la fin; — la nature parut triompher du mal '^. Un se hâta de baptiser le Dauphin, qui reçut le nom de Louis ; Mme la princesse de Condé et le cardinal Mazarin le tinient sur les fonds. La cérémonie, vu l'état de santé du jnonarque, fut très simple '-.

Une lettre de Mazarin, du 5 mai, donne de meilleures nouvelles ; mais, bientôt après, le maréchal apprend la mort de Louis XIll par deux dépèches, l'une du nouveau Roi, l'autre d'Anne d'Autriche, datées la première du 14 mai, la seconde du 16^. « Mon cousin,

1. Bibl. -\at., .",0n Colbert. V. lU-(!.3. Chavigny à Guéhriant ; Saint- Germain, 28 avril 1(148.

2. Bil)l. -Nat., .ôOO Colbert. V. loîM»2. Le Roi à Guéltriaiit : 23 avril 1<>."<3: cité par Le Lai)oureur.

3. Bibl. Nat., 5(i(> Colbert. V. 108-1(5.3, et Arch. Rolrou.La Vrilliére à Guébriant, Saint-(ierrnain, 29 avril l(i4H.

4. I'>ibl .Nat., ôuO Col})erl. V. ]14-iiH, et Arcb Kolrou. Chavigny à Guébriant ; Saint-Germain, 28 avril KUH.

5. Bibl. Nat., ô(K) Colbert. V. lui)-'.)], et Arcb. Kotrou. Louis XIV à

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