‹ Le Maréchal de Montmayeur, 1465Chapitre 3 sur 6 · Philippe-Monsieur · texte numérisé non relu

Philippe-Monsieur

LE MARECnAL DE MONTMAYEUR. 00

Elle supposait que la privation de sa liberté l'amènerait à des coucessioQs; que l'ennui, l'isolement, l'énerveraient, assoupliraient son caractère, briseraient ses forces et le lui rendraient enfin si bien maté qu'elle réaliserait le rêve de toute sa vie : ceindre une couronne, écraser ses rivales, anéantir son passé.

D3 plus, tout en assnrant sa vengeance, elle se conciliait les bonnes grâces du roi, la faveur du duc, l'amitié de Montmayeur.

Ce fut elle quiexcila Rochechouart à trahir CL4ui qui, de voleur de grands chemins, l'avait fait gentilhomme. Quand elle eut réussi de ce côté elle mit en œuvre toutes les ressources de son esprit délié, de son habileté subtile pour se créer un parti, et ce mot rend bien notre pensée.

. Gilberte eut bientôt une cour. Les jeunes seigneurs se pressèrent à l'envi autour de cette reine de beauté. Elle refusa les plus belles alliances, dominée qu'elle était par son idée fixe. Elle éconduisit ceux qui n'étaient ni assez puissants ni assez riches pour servir ses desseins, et qui ne lui offraient qu'une amitié banale. Elle affecta l'austérité et parvint à usurper une réputation qu'elle ne méritait point. Elle se montra généreuse, calculant néanmoins ses libéralités, et ne donnant rien pour rien.

La noblesse accourait en foule à ses fêtes, organisées avec un goût exquis ; elle y déployait un faste royal et brillait parmi les plus belles et les plus savantes, comme un diamant parmi des perles. On lui pardonna néan moins sa splendeur, parce qu'elle sut se faire humble et qu'elle dédaigna de se parer des succès obtenus, parce qu'elle ne négligea aucune occasion d'être utile à ses amis,paix:e que, surtout, elle cacha le but qu'elle voulait atteindre. Aussi, en quelques mois eut-elle conquis la première place à la cour de Savoie.

Au nombre de ses meilleurs amis, la comtesse de

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Miolans comptait messire G-uy de Fésigny, devenu président du conseil de justice, et avocat du patrimoine ducal.

Gomment la haine farouche que le vieillard portait naguère à cette brillante châtelaine, si adulée et si enviée, s'était-elle transformée en un sentiment tout opposé? Par quel moyen la sirène avait-elle charmé cet ennemi qui la combattait avec cette ardeur et celte violence particulières aux haines séniles? Ou bien, cette amitié qui désormais unissait madame de Miolans et Fésigny n'étaitelle qu'une feinte imaginée pour cacher de secrets desseins ?

î/austère magistrat affectait de croire à la sincérité de la belle veuve ; il la louait de conserver à Philippe de Savoie un attachement qu'elle vantait sans cesse, et qu'elle avivait par le souvenir des injures subies, prétendant faire litière de son orgueil et de sa vanité.

De son côté, Gilberte le traitait en vieil ami, attentif et respectueux, en conseiller toujours écouté. Elle lui avait, naïvement, avec une candide simplicité, fait la confidence de ses projets, cachant néanmoins avec un soin jaloux ses visées ambitieuses.

Elle se montra humble et modeste, et fit un grand étalage de son repentir.

— Si j'ai combattu monseigneur Philippe, lui dit-elle un jour, après un long entretien plein de réminiscences et de retour sur le passé, si j'ai traversé tous ses plans, et soutenu au contraire les cypriotes, c'est d'abord que j'y étais poussée par mon oncle Montmayeur, et surtout par l'astucieux roi Louis qui avait singulièrement travesti la vérité, lorsqu'il m'ordonna de prendre parti pour ou contre la duchesse... Ensuite, — et pourquoi ne l'avoue rai-je" pas ?— otTensée par les dédains du prince, je brûlais du désir de me venger, de lui prouver la puissance d'un esprit comme lemien... Ahf qued'entre-

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prises extraordinaires pourraient mener à bien mon intelligence des choses de la diplomatie, jointe à son indomptable courage, sa valeur au combat, sa promptitude au conseil, son audace bien raisoonée, et ces qualités féminines de l'esprit que j'ose me reconnaître, saos fausse modestie, quand je suis en présence d'un homme de votre valeur, monsieur de Fésigny !...

Le président, ayant écouté, sans interrompre, ce trop long discours, n'y répondit que par une phrase, qui valait une harangue.

— Oui, madame et belle amie, vous remueriez le monde à vous deux... Mais monseigneur Philippe es^ prisonnier à Loches...

Elle repartit fièrement :

— Les trompettes des Hébreux firent tomber les murs de Jéricho, des ongles de femme peuvent ouvrir une brèche aux murs du donjon de Loches.

Ce fut à partir de ce jour que madame de Miolans et Guy de Fésigny devinrent amis.

Le président menaitune vie studieuse et sans apparat. Il travaillait beaucoup, sortait peu de sa retraite, ne recevait aucune visite, n'allait point à la cour, n'apparaissait dans aucune fête. Il remplissait strictement les devoirs de sa charge. Intègre, équitable, bienveillant, il s'était concilié le respect et l'estime de tout le monde.

Tous les pauvres connaissaient sa demeure; il n'en renvoyait jamais aucun les mains vides, et il n'était bruit que de son inépuisable charité. On le voyait, chaque matin, assister à la messe, au couvent de Sain'.-Dominique. Il donnait ainsi l'exemple des plus belles vertus.

La comtesse Gilberte s'applaudissait de s'être ménagé l'appui de cet homme de bien, car au moment où nous reprenons notre récit, elle venait de rompre d'une façon éclatante avec le maréchal de Montmayeur, son oncle.

La cause de cette rupture était d'ailleurs assez mes-

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quine. Le douaire de madame de Miolans, si considérable qu'il fût, ne pouvait suffire à ses dépenses excessives, à son luxe princier. Elle réclamait à son oncle, qui les détenait, du reste, injustement, les biens formant la dot de sa mère Françoise de Montmayeur, et lui intentait, à cette occasion, un procès qui préoccupait beaucoup et la noblesse de Savoie, et la magistrature de ce pays, déjà si émînente à une époque où nulle part la jurisprudence n'était mieux fixée par des lois codifiées que dans les États des ducs savoyards.

La comtesse voulait aliéner ses domaines à son gré; elle exigeait, en outre, certaines servitudes féodales tombées en désuétude; enfin elle représentait une créance considérable, qu'aucun litre légal ne confirmait, et qui ne reposait que sur promesse verbale.

Son but était surtout de produire une grande rumeur. Mais aussi, appauvrie par ses prodigalités, il lui tardait de reconstituer sa richesse perdue.

Elle espérait que Fésigny, devenu son ami, et persuadé que Gilberta de Miolans serait un jour l'épouse du comte de Bresse, s'efforcerait d'influer sur les décisions des juges, et mettrait en sa faveur dans la balance tout le poids de son puissant crédit, de son savoir et de son éloquence, fallùt-il même porter atteinte aux droits réels de Montmayeur. Elle se sépara donc avec éclat de son oncle dans la maison duquel elle avait vécu jusqu'alors, et alla s'enfermer dans une maison-forte qu'elle possédait à Saint-Jeoire.

Le maréchal de Montmayeur^ chef de toute la noblesse de Savoie, et dont la puissance n'aurait plus eu de bornes s'il avait pu réunir à ses immenses domaines ceux de sa nièce, avait longtemps eu la pensée d'épouser Gilberte de Polignac. Mais il ne voulait ni s'abaisser à des compromis, ni rien perdre de sa dignité, et garder le respect de soi et d'autrui.

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Montmayeur était un soldat, ignorant et farouche, rude aux forts et aux faibles, qui se faisait une grande idée de ses devoirs de suzerain, et qui n'admettait pas que son autorité pût être exposée à un échec.

Ambitieux à la façon de ces conquérants qui veulent le monde pour théâtre de leurs exploits, il poursuivait une œuvre gigantesque, si on veut bien se reporter à une époque où les annexions ne se faisaient pas comme aujourd'hui ! Gagné par les promesses de Louis XI, inspiré surtout par la haine profonde qu'il nourrissait contre Philippe de Savoie, son rival et son ennemi politique, le maréchal reprenait en sous-œuvre les machinations du chancelier de Valpergue.

Il travaillait à renverser la dynastie d'Humbert aux Blanches-Mains, gardienne des Alpes, pour donner la Savoie, forteresse inexpugnable, colossale, dont les remparts sont des montagnes, et les fossés, des lacs à la couronne de France.

La Savoie était la clé de l'Italie, une des portes de l'Empire, par sa situation entre la France, la Suisse et l'Allemagne. Montmayeur voulait faire à Louis XI ce cadeau royal et accomplir une œuvre qui n'a pu être achevée qu'après huit tentatives infructueuses, trois révolutions, et quatre siècles d'elforts sans cesse renouvelés.

Le succès d'une telle entreprise assurait à l'audacieux conspirateur l'épée fleurdelysée de connétable, la plus belle duché-pairie de ce royaume qui ne comptait encore que des ducs de maison souveraine, un apanage de prince du sang, la première place dans l'État, l'amitié d'un grand roi... Montmayeur avait fait ce rêve et n'aspirait qu'à le réaliser.

Aucun moment n'eût été plus favorable. Le duc régnant touchait aux portes du tombeau. Son fils aîné semblait moins disposé à régner qu'à demander au cloître les douceurs de la vie contemplative. Le seul adversaire

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qui fût à redouter gisait daus un cachot de Loches. Las de s'épuiser à entretenir le luxe dispendieux de la duchesse défunte, le peuple avait dû subvenir, après sa mort, au déficit considérable causé par les dilapidations des ministres cypriotes.

La situation denos personnages est maintenant clairement indiquée : la comtesse de Miolans et Fésigny sont unis par une amitié vraie ou feinte : ou ils se trompent mutuellement, ou ils s'allient contre leur ennemi commun, Montmayeur. Celui-ci, fort de ses richesses et de son crédit, conspire dans l'ombre contre son maître, lutte ouvertement contre Gilberte de Miolans, trahit sa patrie et sert l'étranger. Philippe-Monsieur, pivot de toutes ces combinaisons, est enfermé dans une prison.

Revenons maintenant aux convives de l'hôtellerie du Croissant, que nous avons trop tôt abandonnés, et prêtons une oreille indiscrète à leurs propos. C'est maître Guillaume Coquelourt, intendant de Montmayeur, qui prend le premier la parole.

— Ah! Luzarches, dit-il en soupirant, nous avons bien du nouveau à vous apprendre!.. Mais narrez-nous d'abord vos prouesses françaises, et dites-nous ce que vous allâtes faire chez le roi Louis?

— Je donnerais tout aussi volontiers ma tête à couper! répliqua Luzarches d'un ton rude. Montmayeur est bon maître : il récompense et punit chacun selon ses mérites. Quant à mes aventures, elles ont été....

— Admirables, n'est-ce pas? interrompit Louis de Verdier, le camérier. Est-il rien de plus doux que chevaucher par monis et plaines, allant d'étape en étape, toujours bien accueilli, mangeant la meilleure pitance, buvant le vin frais, l'hypocras parfumé, visitant cités et villages, manoirs et monastères, cherchant des amis, rencontrant des ennemis....

— Rossant les uns, rossé par les autres, acheva Lu-

zarches, en haussant les épaules, les os rompus par la fatigue, ayant à supporter la pluie et le soleil, le chaud et le froid ! En vérité, Verdier, c'est un chien de métier, ne m'en parlez plus, et emplissez mon verre jusques aux bords de ce clairet de nos collines qui vaut le nectar français!

L'on but rasade. Puis maître Guillaume reprit :

— Me donnerez vous des nouvelles de mon cousin Luys Juré, secrétaire de madame la reine Charlotte ?

— Vraiment oui. Il aurait grandement souhaité que vous allassiez le rejoindre en qualité de valet de la chambre de madame la reine. Mais je lui dis que vous étiez intendant de Montmayeuret que vous arrondissiez votre escarcelle, à tondre de près les vassaux de Monseigneur, ce pendant que votre épouse, la Goquelourde, tient, en la charrière Grenatière, une boutique d'épicerie bien garnie d'eau rose, vinaigre sec en pastilles, moutarde rouge; de poutargue, caviar, safran, huile, poivre, cannelle, muscade, maïs, cubèbe, anis, gingembre, giroflle, et autres excellentes friandises qui me font venir l'eau à la bouche, rien que d'y penser. A boire, Verdier!

A chaque mot de celte pompeuse énumération, Guillaume Coquelourt saluait avec une visible satisfaction. Ses traits s'épanouissaient de plus en plus. Il semblait dire que sa parenté devait être hère de compter dans la famille un homme libre, déjà riche, bourgeois patenté, honoré d'une charge de confiance et qui, pour peu qu'il plaçât en bon lieu ses enfants, obtiendrait sans trop de peine des lettres de petite noblesse.

Luzarches, se moquant de lui, poursuivit d'un ton d'ironie :

— Voilà ce que l'on gagne à manier la plume au lieu de brandir l'épée ! On a moins de callosités aux mains et plus d'argent en poche. Nous autres, nous serons tou-

jours sans sou ni maille, faute de savoir apurer des comptes. C'est un art que vous devriez uous enseigner, maître Guillaume.

— Il y a plus de science que d'art à gagner sa vie de celte façon, reprit Verdier.

— En tout cas, s'écria Guillaume, aigrement, il y faut plus de peine que pour fourbir une armure ou surveiller l'écurie du seigneur.

Ces imprudentes paroles faillirent provoquer une querelle en règle : Luzarches intervint et coupa court à ce dialogue, en disant :

— Vous disputez comme feraient deux Chizerats ?

— Chizerats? interrogea Guillaume, prompt à la riposte, qu'est-ce là?

— On nomme Chizerats ou Bwrhins en Bresse, Caqueux en Bretagne, Cagous au Mans, Trangots à Saint- Gaudens et gêritains, dans les gorges des monts Pyrénées, répondit Luzarches, ce que vous appelez ici des bohémiens. Ce sont gens vils et méprisables, de race maudite.

Rochechouart, qui n'avait point encore parlé, leva la tête, ses yeux clignotaient, rougis et cernés d'un large cercle bistré. Il appuya sa joue sur son poing fermé, et, d'une voix embarrassée, il balbutia :

— Je connais des chrétiens qui sont plus méprisables que les païens dont vous nous entretenez, messire de Luzarches. . . Guillaume Coquelourt, voici bien du temps que je te prie de demander au rév^érend chapelain si ceux qui ont trahi leur maître vont en paradis?... Ètes-vous allé voir le château de Loches,

Luzarches?.. C'est une forteresse imprenable On

dit que monseigneur Louis de Savoie est sur le point de passer de vie à trépas? Qui lui succédera ? poursuivit Rochechouart en s'animant un peu. Aurons-nous pour duc un cénobite ? Scribes et moines s'en réjouiront,

mais les gens d'épée n'auront qu'à peadre la rouillarde au clou....

Après avoir proféré ces phrases incohérentes que ses compagnons écoutèrent en hochant la tète et en se regardant d'un air singulier, Rochechouart laissa tomber son front sur ses bras croisés et ne remua plus.

— Quand sa folie le prend, il devient ennuyeux, dit Guillaume Coquelourt.

— Il se souvient toujours ? demanda Luzarches.

— Sans doute. Monseigneur, seul, cause avec lui... et si peu ! Il s'enivre quotidiennement... pour oublier. Le vin, de taciturne qu'il est à jeun, le rend alors muet. Il se croit damné pour l'éternité. Si vous le voulez rendre furieux, prononcez en sa présence le nom de Philippe-Monsieur, comte de Bresse. Judas, lui, se pendit à un arbre, mais du moins il rendit l'argent !

— Ah çà î reprit Luzarches, il me semble que vous aviez des nouvelles à m'apprendre, Guillaume... Holà ! maître Granczonis, la fille... servante, Gothon, Margot, Pétronille, Jacquemet le Roux, apportez céans deux pintes de vin blanc de Seyssel... Nous joindrons quelques tendres saucisses à cet excellent pâté, mes chers compagnons.

— M'est avis, ajouta l'intendant en adressant à l'écuyer un sourire gracieux, que j'envoie quérir à la boutique de ma femme un pot de poutargue, id est une pâte d'oeufs d'esturgeons et de sel fort propre à faire apprécier la saveur de la tisane d'octobre.

Bientôt deux grands plats d'étain chargés de mets stimulants et deux cruches de dimensions respectables s'alignèrent en bon ordre devant les trois convives.

Où maître Guillaume Coquelourt se montre jurisconsulte expert, non moins que serviteur fidèle.

Rochechouart excepté, les gens de Montmayeur se mirent à manger du meilleur appétit, non sans arroser de larges lampées d'un vin généreux, les friandises dont ils se régalaient.

Ce faisant, ils échangèrent quelques propos insignifiants, réservant pour le dessert l'entretien sérieux auquel ce repas servait de prétexte.

Donalien, la tête appuyée sur ses deux mains réunies, ne découvrait son visage couperosé de teintes violacées que pour emplir son verre et le vider d'un trait. Il était déjà ivre, et plus il buvait, plus sa tristesse morne augmentait.

La même cause produisait un efifet différent sur ses compagnons. Les fumées du vin les portaient à une exhubérante gaîté et ils arrivaient par degrés à ce moment d'expansion cordiale, mais involontaire, qui a fait dire que la vérité gît au fond de la bouteille.

Ce fut alors que Luzarches, interrompant tout à coup la complainte que fredonnait Verdier, et les contes guillerets que se délectait à narrer maître Guillaume, s'écria :

— Par le saint Suaire! m'est avis que c'est assez tourner autour du pot... 11 serait temps, Guillaume, que vous me disiez vos nouvelles, car voici que deux heures vont sonner à l'horloge que feu mon bisaïeul accrocha naguère en la Tour do la Poype, et que feu mon aïeul

enleva dix-sept années plus tard, en l'an 1394, pour la placer au clocher de Saint-Léger.

— Peu importe, répliqua Verdier. Monseigneur est au lit, malade, et ne veut personne autour de lui. A quoi bon nous presser? Celui qui a fait les jours ne les a pas vendus.

Guillaume prit un air mystérieux, enfla ses joues, promena un regard investigateur autour de la chambre, et, ce préambule mimé, il dit en baissant la voix :

— Eh bien ! Luzarches, vous savez que -nous nous attendions tous à voir une dame dans la maison de Montmayeur : une jeune épousée, belle à ravir, et dont la jeunesse eût amené quelque joie dans la solitude de nos vieux manoirs? On disait l'atraire accordée. Bast ! Qu'est-ce qu'il y a de plus léger que la plume ? C'est l'air? De plus léger que l'air? La femme !.. L'oiseau a rongé les barreaux de sa cage, a déployé ses ailes et s'est envolé.

— Tout n'est qu'heur et malheur, en ce monde, répartit philosophiquement Luzarches. Misère de moi ! pour une fiancée qu'il perd, le maître en retrouvera dix. Croyez-moi, compère, si le roi Louis de France avait une iille et que Montmayeur la lui demandât, le roi donnerait sa lîlle à Montmayeur en lui disant : « Merci. »

— Peines d'amour ne se peuvent consoler si facilement, dit Louis de Verdier. Si tantôt vous aviez regardé monseigneur avec plus d'attention que n'en permet le respect, vous l'eussiez trouvé bien changé ! Il était fort et robuste, vigoureux comme le grand chêne des montagnes que la tramontane même ne peut renverser. Aucun pli ne ridait son front, aucun fil d'argent ne brillait dans sa chevelure, le poids de la plus lourde armure n'eût pas fait plier ses épaules. Maintenant il est pâle, maigre, décharné, vieilli ; ses cheveux sont gris, sa taille est affaissée. Quand les vassaux d'Apremont le

voient passer, vêtu de deuil, sans épée, à demi couctié sur son cheval noir, ils disent que c'est le fantôme du seigneur ! On lui a jeté un sort !...

— Qui ? demanda Luzarches.

Sans répondre à cette question, le camérier poursuivit :

— Aussi, nous ne rions plus, nous autres ! Plus de fêtes magnifiques, où les vins rares coulaient à flots, où les musiciens d'Italie raclaient leurs instruments du coucher au lever du soleil, où c'était un tourbillon toujours mouvant de danseurs chargés de joyaux, de fleurs, de velours et de soie. Les échos du castel ne répètent que des plaintes, des gémissements, des soupirs. Les pages n'osent plus deviser, au coin du feu... Nous tremblons tous devant celte douleur secrète qui parfois s'exhale en fureur... Et bientôt, sous les tentures noires, on verra un cercueil se dresser en avant du portail d'Apremont.

Luzarches fronça le sourcil. Il fil un geste de dénégation : cette soudaine transformation lui paraissait extraordinaire. Guillaume Coquelourt crut qu'il faisait appel à sa parole, oracle infaillible : il affirma :

— C'est la vérité !

Piochechouart se renversa en arrière sur le dossier de son siège, secoué par un frisson fébrile, et balbutia d'une voix sourde, entrecoupée de hoquets, ces mots incohérents :

— C'est la vérité !.. Le comte est affolé, comme moi... On lui a jeté un sort... Ah ! c'est à cause de cette malheureuse que, la nuit, les morts voilés sous leur linceul taché de sang... les morts qui me regardent avec leurs orbites creuses, sans yeux, entourent ma couche et me crient : « Lâche ! traître ! Judas ! » Oui, oui... c'est la vérité !.. On l'a mis en prison, à Loches, dans la cage de fer... Qui donc m'a donné un soufflet, l'autre jour,

en me parlant de cela ?.. C'est le vieux que nous arrêtâmes auprès de ma vieille Tour... Opprobre ! honte !.. Donnez-moi à boire, vous autres : j'étouffe !

Luzarches fut saisi d'une terreur superstitieuse, bien qu'autrefois il eût été accoutumé à ces accès de terreur qui s'emparaient 4ie Rochechouart.

— Soyez raisonnable, Donatien ! dit-il au géant d'un ton affectueux, vous avez dit : « Cette malheureuse ! » De qui donc parlez-vous ? Quelle est cette femme ? Une sorcière, peut-être, une stryge, une de ces goules à face verte qui se repaissent de cadavres putréfiés ?

— Elle est aussi belle que la Vierge Marie, murmura Donatien dont la voix s'adoucit et dont les traits prirent une expression extatique. Les tresses de ses cheveux sont d'or pur,... Dénoués, ils ruissellent autour d'elle comme des flammes ardentes... Elle porte, comme Judas riscariote qui vendit Monseigneur Jésus, une tache toute brûlante d'infidélité...

— Son nom ? cria Luzarches en proie à un frémissement nerveux. Cornes du diable ! que n'a-t-on coupé cette vampire en petits morceaux. Maudite soit-elle !

Rochechouart était retombé dans son abattement. Mais ses yeux brillèrent d'une flamme vive, lorsqu'il entendit le camérier Verdier dire à Luzarches d'un ton de reproche :

— Savez-vous, mon cher, que nous parlons d'une dame de haut parage, de la comtesse Gilberte, veuve de Miolans ! Il n'y a dans cette affaire ni charme, ni philtre, ni sortilège. C'est un caprice de femme et qui ne sait qu'il n'y a rien d'irrésistible, d'emporté, d'irréfléchi, d'illogique et d'injuste comme cela. Or, sous ce rapport, madame la comtesse est dix fois de son sexe.

— Vous n'expliquerez pas ainsi, je présume, ajouta Guillaume Coquelourt, d'un ton indigné, que cette noble dame ait assez peu de respect d'elle-même et du

nom qu'elle a Thonneur de porter, pour intenter un procès aussi scandaleux à son protecteur, à son second père.

A travers les carreaux lozangés, en verre verdâtre, qui fermaient la fenêtre à large croisée de pierre, on apercevait ce spectacle qui remplit d'une suave béatitude l'esprit et le cœur des épicuriens : la neige tombait à gros flocons, poudrant à blanc toits pointus, saillies aux contours bizarres, tringles d'enseignes recourbées en élégantes arabesques, auvents moussus, gargouilles monstrueuses suspendues au bord des toi ts.Un tapis d'une blancheur nacrée, maculé çà et là de traces de pas imprimées en noir, coupé au milieu par un étroit sentier, mélange boueux d'eau, de terre et de neige, s'étendait sur la chaussée raboteuse de la rue au Meysel- Vieux.

De rares passants, le nez dans leur manteau, les mains sous leurs manches, circulaient au pas de course.

Les apprentis grelottaient sur le seuil des boutiques, s'escrimant de l'aune ou du bâton, pour se réchauffer un peu.

Quelques enfants se combattaient avec des pelotes de neige, en riant aux éclats. De toutes les cheminées s'élançait un tiletde fumée bleue, se déroulant en spirale.

— A quel propos, ce procès? interrogea Luzarches.

Ce brave soldat ne comprenait rien à ces événements étranges qui s'étaient noués pendant son absence et que, au moment de son départ, nul ne prévoyait encore.

Observateur habile, il regardait volontiers ce qui se passait autour de lui. savait écouter et se taire, ce qui est une science peu commune. Il apprenait avec surprise, mais en même temps avec satisfaction, les nouvelles que lui donnaient tour à tour l'intendant et l'écuyer de Montmayeur.

Avec satisfaction, avons-nous dit? Oui, car il songeait

au parti qu'il tirerait de ces renseignements précieux qui, joints à d'autres, casés mélhodiquement dans sa mémoire, contribueraient à édifier sa fortune, pour peu qu'il les utilisât eu fin politique. Et personne, ce nous semble, n'ignore qu'à l'époque où vivaient nos personnages, sous la cuirasse d'un capitaine se cachait presque toujours un embryon d'homme d'État.

— Canons et mitrailles ! poursuivit l'écuyer, ce sera sans doute pour quelque menue servitude féodale, pour une redevance de fumée de chapon bouilli, ou autre affaire de cette importance!...

Guillaume Coquelourt prit un air tout à fait sérieux et répondit sur un ton de mauvaise humeur :

— Vous nous la baillez belle, compère ! Il n'y a pas de redevanceinulileouridicule. Si Montmayeur doitausouverain, chaque année,uue paire de gants de peau de cerf, pour la mouvance de son hef de Cusy, les sires de Miolans lui doivent un chapeau de feutre, à titre de plaids. Estce que la famille Vachi, dans la maison de laquelle fut passé l'acte de vente de la ville de Chambéry par le seigneur Berlion au comte Thomas, ne fait pas hommage au duc, le jour de la saint Pacôme, d'un os plein de moelle?... Non, non ! il y a dans noire répertoire et nos terriers, mieux que cela; en un seul chapitre, sont mentionnés les droits d'ostize, de panage, de pascuage, de pontage, de panelage, de prélibage, de pressurage, de piscuage, de réceplage, de ramage, de seraçage, de soculage, de taschiage, et cent autres que je pourrais nommer si la mémoire ne me faisait défaut, s'écria Guillaume avec un accent de triomphe.

Il poussa un soupir de satisfaction pour clore cette nomenclature, qui l'avait essoufflé quelque peu, et sans laisser à ses auditeurs le loisir de prendre la parole, il continua d'une voix véhémente :

— Non ! non ! non ! madame Francoise-Hildegarde-

Gilberte de Polignac a épousé très-haut, puissant et redouté seigneur, feu Anthelme, comte de Miolans, fils de défunts Nantermet de Miolans et de Guigonne de Monlmayeur. Dieu ait leurs âmes en paradis !... Aujourd'hui elle réclame à l'oncle du feu comte, son mari, non-seulement la dot de ladite Guigonne, mais une part énorme des biens laissés par le comte Gaspard son père, biens dont notre maître est le seul et légitime héritier. Elle se fonde sur ce principe du droit romain que l'épouse, survivante à son mari, lui succède pour la totalité de ses biens, quand il ne laisse pas d'héritier; pour une part virile, dans le cas opposé ; en concurrence enfin avec ses propres enfants si elle en a. Or son mari est mort, sans faire valoir aucun droit ; en second lieu, ces droits il ne les possédait aucunement puisque nous sommes régis par des coutumes qui les nient, d'où il s'ensuit que la demanderesse intente une action illégale, absurde, basée sur une insigne mauvaise foi. Avez-vous compris ?

— Je voudrais que le diable m'emportât, s'écria Luzarches, si je comprenais un seul traître mot de ce jargon de chicane. Mon juge, dit-il en tirant du fourreau sa dague à large lame, le voilà ! 11 délie tout procès, toute querelle, sars que scribes, huissiers, charlatans, me fassent payer une ligne de leur grimoire.

— Go qui m'émerveille, ajouta Louis de Verdier en riant, c'est Téloquence de maître Guillaume. Il parle comme un procureur, mais qui peut deviner ce qu'il veut dire ?

— Moi ! interrompit Rochechouart : le drôle a la langue déliée. Il y a eu plus de gens perdus pour avoir su trop bien parler, que de gens enrichis par un silence prudent. C'est un grand art que de savoir écouter et se taire. Voyez- vous, toute la politique des Valois de France est là !

Guillaume approuva du bonnet, sourit, but et reprit :

— J'ajouterai, Luzarches, que ceux que condamne et exécute votre juge pointu en appellent rarement au mieux informé... Verdier, vous voyez bien quejemefais comprendre puisque M. de Rochechouart, qui est pauvre clerc, a saisi le sens de mes paroles.... Et quant a vous, Donatien, vous pourrez toujours parler de corde dans ma maison, car elle n'est ni ne sera celle d'un pendu.

Après un moment que les trois convives employèrent à fairL honneur à la cuisine du logis du Croissant, ce fut Luzarches qui parla :

— En somme, dit-il, je voudrais bien savoir en quoi ces tracasseries ont influé sur le caractère de monseigneur le maréchal. Qu'il perde ou qu'il gagne un procès, peu lui chaut !

—Oh ! oh 1 répliqua l'intendant, il s'agit de plusieurs seigneuries, avec droits, services, terres, champs, prés, forêts, étangs, marais

— Bagatelles ! interrompit le camérier, en faisant claquer ses doigts d'un air de profond dédain. Montmayeur se soucie des richesses, comme Verdier de sa première chemise. Vous faites le malin, Guillaume ! Dites sans plus tarder

— Que Luzarches avait raison tout à l'heure, ajouta Rochechouart d'un ton lugubre. Le plus vaillant des chevaliers de Savoie est devenu l'esclave d'une misérable femme.

— Et ce qu'il y a de plus étrange, s'empressa d'ajouter Coquelourt désormais aussi bavard qu'il avait été discret jusque-là, c'est que madame la comtesse Gilberte, qui trouve monsieur le maréchal trop mince compagnon, passe pour accepter volontiers l'hommage du vieux président Fésigny, lequel est un vassal de notre fief de Cusy. J'ai entendu dire que la noble dame aimait à courre gibier royal. Une cousine du mari de la cham-

/2 LE MARÉCnAL DE MONTMAYEUR.

brière de madame la duchesse défunte m'assurait que si les murs de Loches étaient moins épais.... Philippe- Monsieur est un beau garçon !...

— Chut ! cria Luzarches, ce ne sont pas nos affaires, Guillaume. Honte à vos cheveux blancs, s'ils couvrent une tête de fou. Maintenant je sais tout ce qu'il m'importait de savoir, sauf que je n'ai pas compris un traître mot du jargon de Coquelourt. Mais ceci n'est rien. M'est avis, camarades, qu'il nous faut songer à tirer pied ou aile de tout ce hourvari. La pêche en eau trouble est productive.

Ce judicieux apophtegme eût rallié tous les sufirages de la docte compagnie si son attention n'eût été distraite par un grand tumulte, qui éclata au dehors, précisément alors que chacun se préparait à les exprimer clairement, en échange d'une explication moins concise que les plus scrupuleux comptaient exiger de l'honorable préopinant.

I*ourquoî le marêclial de Montmayeui:* s'était rendu, arme en guerre, au ebàteau de Cliambéry.

Lorsque les gens deMontmayeur sortirent de l'hôtellerie du Croissant, il faisait déjà nuit.

Les marchands fermaient leurs boutiques. Dans les rues étroites retentissait un grand bruit de volets ferrés s'ajustant en leurs cadres, de verrous claquant dans leurs alvéoles, de chaînettes cliquetant contre les barres de fer. Apprentis et serviteurs allaient vite en besogne, à cause du froid qui glaçait leurs mains nues.

A de rares intervalles la terne clarté d'une lanterne

qui se balançait en grinçant à sa potence de bois traçait un orbe de lumière sur le sol et les prenaières assises des maisons.

Çà el là on voyait reluire, trouant les façades noires, les châssis en papiers huilés de quelques fenêtres; puis chaque hôtellerie envoyait au dehors, à travers les vitrages qui fermaient salles et cuisine, le rellet rouge des grands feux allumés dans l'âtre.

A force d'être piétiné, le lapis immaculé dont la neige avait revêtu la terre était devenu une boue noirâtre et glissante, souillée de tas d'immondices, infecte, et qui clapotait maintenant sous le pied des passants.

Les pignons, ici aigus, là s'épointant en escaliers, ailleurs effilés comme une flèche d'église, se perdaient dans les ténèbres, formant un amas confus de lignes entrelacées.

Le vent âpre et glacial s'engouffrait dans les ruelles, heurtait l'angle des bâtiments, soulevant les morceaux de neige friable et les éparpillant en tourbillons.

Chaque famille, dans sa demeure, se préparait à l'acte important du souper ; les jeunes filles dressaient le couvert, les matrones veillaient à la marmite, les garçons chantaient en fourbissant leur épieu, les vieillards jouissaient de la bonne chaleur que répandait le foyer.

Pourtant, il y eut une sorte de commotion qui vibra soudain.

De l'un à l'autre on se dit que d'importantes nouvelles arrivaient, qu'un messager harassé de fatigue et dont le cheval, blanc d'écume, roidi, expirait en ce moment aux portes du château ducal, était en conférence depuis un quart d'heure avec le prince de Piémont, Amédée,et sa femme Yolande, sœur.du roi très-chrétien.

Cette rumeur courut la ville avec la rapidité de l'éclair. Qui peut dire quelle voix mystérieuse avertit les multitudes ?

Bientôt, lesportes s'ouvrirent. Bourgeoise! marchand?, artisans et gens de métier, soldats, écoliers, moines, seigneurs entourés de valets et de juges, se trouvèrent réunis dans les rues et s'acheminèrent en rangs pressés du côté de la demeure du souverain.

Pas n'est besoin de dire que le sexe faible, qui est aussi le sexe curieux par excellence, était largement représenté, quelle que fût l'inclémence de la saison. Au silence qui pesait sur la cité, à demi endormie dans la torpeur qui suit la journée de travail, succédait un murmure prolongé, mais contenu.

— Est-ce une émotion populaire ? s'écria Guillaume Coquelourt, d'un ton effaré, en rivant son bras à celui de Luzarches.

— Il y avait une foule... semblable... balbutia Rochechouart.... des gens qui couraient dans les rues, terrifiés, parlant à voix basse..! Là-bas, à Thonon, quand je m'enfuis du château, où gisait, troué de part en part, le cadavre de Saint-Sorlin. Que peut-on reprocher à qui a fait justice ?

Louis de Luzarches haussa les épaules. Il échangea un regard avec le camérier Verdier, qui frissonnait sous la bise.

Quittant la rue au delà le .Meysel-Vieux,ils s'engagèrent dans celle de Villeneuve, traversèrent la Judée ou quartier des juifs, sortirent par la porte des Filles et se trouvèrent sur la vaste esplanade qui s'étendait entre le château, l'ancienne enceinte de la ville, le moulin do la porte de l'église de Saint-Pierre sous le château.

C'était une place de forme très-irrégulière. La foule, en peu d'instant, la couvr-it dans toute son étendue, sans tumulte, sans bruit, sans cris, sans éclats de voix. Elle ne voulait point troubler le repos de ses princes. Peut-être même, pressentant une triste nouvelle, elle gardait le respect silencieux que l'on doit au malheur.

Une rafale violente fendit le linceul de nuages qui voilait le ciel. Un rayon de lune, blafard, se glissa à travers cette déchirure et jeta quelque lumière sur le tableau.

La masse énorme du château, debout sur uneéminence, apparut. On vit ce profiler, blanchâtre, la Tour-Neuve, carrée, la tourelle qui l'accolait dominant l'angle d'une terrasse aux talus rapides d'où jaillissaient de grands marronniers sans feuilles; puis ce furent les hautes constructions couronnées d'un diadème de mâchicoulis et percées de fenêtree grillées; enfin le chevet de la Sainte-Chapelle, avec ses immenses verrières luisant dans l'ombre, ses contreforts chargés de sculptures délicates, ses gargouilles monstrueuses; plus loin la tour octogone de la Trésorerie, basse et trapue, coiffée d'un toit de scindelles.

La neige amassée sur. toutes les saillies dessinait en festons argentés les détails d'architecture, donnant aux figures de pierre une forme indécise, rehaussant de son éclat les murailles noires.

Aucun bruit ne se faisait entendre, derrière ces murs épais; aucune clarté ne filtrait à travers les châssis des croisées. On eût dit une de ces tombes colossales que les Pharaons d'Egypte se faisaient tailler par cent mille hommes et qui prenaient la vie de cinq générations.

Sur la rampe en pente douce qui, de la porte ogive du château, conduisait au pont jeté sur le fossé, vingt gardes s'alignaient, la hallebarde au poing.

La crête de la terrasse aux marronniers était garnie d'arquebusiers, mèche allumée, et l'arme reposant sur la pique.

Les habitants de Ghambéry épuisaient vainement en conjectures leur imagination, d'ordinaire apathique, et s'émouvaient à bon droit de ces manœuvresiuusitées. Que se passait-il donc pour que l'on ordonnât de tels

préparatifs ? Depuis quelques années, le duc gouvernait plus sagement qu'autrefois, et nul ne demandait réforme ou nouveaux privilèges.

D'ailleurs, l'attitude de la foule indiquait assez qu'elle ne nourrissait aucune intention hostile. Il y eut quelques protestations timides, puis un peu de colère, un mugissement sourd, une clameur qui vibra longuement, enlia le silence, plus sombre, plus grave, plus morne.

La voix brève d'un officier venait de crier :

— fiallebardiers, pointe en avant ! fusiliers, feu sur ces imbéciles, s'ils ne se taisent sur-le-champ !...

Ce n'était point l'heure de la bravoure : le froid engourdit. On se tut, mais on resta.

Il se fit alors un mouvement singulier. Les portes de l'enceinte, ouvertes,laissèrent passage à plusieurs groupes auxquels la foule ouvrit un chemin entre ses rangs, un peu par déférence, beaucoup parce que les valets secouaient sur elle les étincelles des torches ardentes qu'ils portaient, et que les pages s'amusaient à repousser les curieux du manche de leurs cannes à pommeau d'argent.

Le chancelier de Savoie, Jean de Michaëlis, passa le premier ; vinrent ensuite Jean de Montluel, gouverneur du Piémont, Janus de Genève, gouverneur du pays de Vaud, \Yifrre d'Allinge, président du conseil souverain de Turin, Jean du Saix, président de la Chambre des comptes, escortés, les uns de gentilshommes et de capitaines; les autres de magistrats et de légistes.

La flamme bleue et jaune de la résine illuminait la place, jetant des teintes fauves sur tous les visages curieux et faisant reluire cuirasses d'acier, simarres de velours, panaches et broderies.

Le tablier du pont-levis résonna sous les pas lourds, la herse grinça dans sa rainure et les différents cortèges, s'engouffrant sous la voûte du porche, disparurent soudain.

LR MARÉCHAL DE MONTMAVEUR. 77

Un personnage, que n'accompagnait aucun serviteur, s'avança lentement jusqu'aux douves.

Sa robe cramoisie, fourrée d'hermine, dessinait une taille haute, un corps maigre; ses épaules voûtées, les cheveux blancs qui s'échappaient en houcles épaisses de dessous les rebords de son mortier à glands d'or, décelaient un grand âge; il s'appuyait sur une canne en bois de sarment.

Le peuple , qui s'était incliné devant les autres , acclama celui-ci:

— - Voilà Fésiguy, disait-on, Fésigny le bon juge!

— Il a dit que seigneur et serf sont égaux en sa présence, cria un bourgeois de forte encolure. Il a défendu les franchises de la bonne ville. Il protège les petits et rudoie les grands. C'est l'ami de Philippe- Monsieur, qui nous délivra des cypriotes!

De bouche en bouche, on se répéta ces paroles, et ce fut un cri universel :

— Honneur à Fésigny le bon juge !

L'undessyndics des corps de métier s'approcha du vieillard , chapeau bas, et lui demanda quelévénement appelait au château, àcette heure indue, lesdignitairesde l'Etat.

~ Mon ami, quand les nouvelles sont bonnes, on les devine ; quand elles sont mauvaises, il ne faut pas être pressé de les apprendre, répondit Guy de Fésigny, de sa voix ferme et sonore. On m'est venu chercher, tantôt, sans me dire pourquoi. Prenez patience !

Il traversa le pont, dont la queue de sa robe balayait les planches raboteuses, et gravit lentement la rampe.

La porte du château s'ouvrit de nouveau. Un cavalier se montra sur le seuil. Une casaque de velours bleu cachait à demi son armure d'acier bruni. La visière de son casque encadrait son visage pâle, voilé par une expression soucieuse. Il arrêta son cheval en voyant le président du sénat.

78 LE MARÉCUAL DE MONTMAVliUR.

— - Ah ! monsieur de Fésigay, lui dit-il, avec un accent empreint d'une émotion douloureuse, vous arrivez un peu en retard. On vous attend là-haut, daas la salle du Conseil.

— Mon Dieu! monsieur le maréchal, s'écria Fésignv, très-ému, en joignant les mains, comme vous voilà pâle, triste, agité ! Quel malheur !

Le maréchal inclina la tète, poussa un profond soupir , et répondit :

— Notre bon duc Louis !....

— Mort ? interrompit son interlocuteur en tressaillant.

— Oui, monsieur. Louis, duc de Savoie, mon maître et le vôtre, a rendu son âme à Dieu, hier, 28 janvier. C'est terrible, n'est-ce pas, que les rois meurent comme les autres hommes? Dieu ait son âme !... C'était un prince loyal, qui n'avait qu'une parole, et donnait des deux mains.

— Le roi de France doit être content ! murmura Fésigny.

Montmayeur pâht davantage encore et fronça le sourcil.

— Pourquoi ? demanda-t-il d'un ton bref, en détournant son regard.

— Notre dnc s'appelle maintenant Amédée IX ! Etesvous sans inquiétude, monsieur le maréchal ?

— Je ne comprends pas ! Ah ! monsieur de Fésigny, je sais bien que vous eussiez voulu que notre duc se nommât Philippe II, et non Amédée IX. Il n'a pas dépendu de vous qu'il n'en fût ainsi. Mais lequel de nous deux doit être inquiet ?

— - Je suis l'ami de son frère, il ne saurait me l'imputer à crime.

~ C'est juste. Que durera ce règne ? Le prince est d'un caractère qui ne conviendra nullement aux

hommes d'Étaf, comme vous, aux hommes d'épée, comme moi, seigneur président. Il a horreur du mensonge, arme et moyen unique des poliliques ; il est tout occupé d'œuvres pies, de pratiques religieuses. Puis, celte affreuse maladie !...

— Ainsi, le duc est mort... mort î... répéta Fésigny. Loin des siens, loin de ses fils, loin de ses sujets, sur la terre étrangère !.. C'est un terrible châtiment pour les rois que de mourir ainsi, monsieur le maréchal ! Et comment Amédée-Monseigneur a-t-il accueilli cette affreuse nouvelle ?

— Il a levé les yeux au ciel, il a prié, et il pleure !

— Et que va-t-il faire ?

— On ne sait. Il faut à ce peuple qui nous contemple, d'en bas, et qui se demande pourquoi nous sommes pâles, pourquoi nous nous arrêtons au seuil de cette demeure, il faut à ce peuple un sceptre de velours. Mais il faut un glaive d'acier bien trempé pour les ennemis de ce peuple, et sait-on si Amédée, qui peut soutenir l'un, pourra brandir l'autre? Ah ! monsieur, après un règne long, désastreux, tout semé de ruines, de guerres, de conspirations et d'émeutes, ensanglanté par des meurtres juridiques, agité par vingt commotions, nous allons avoir un prince pacifique... On aura plus besoin de Fésigny que de Montmayeur, et je vais de ce pas déposer mon armure et suspendre mon épée audessous de celle de mon père.

Ces paroles furent prononcées avec une ardeur contenue, et le magistrat y vit clairement Texpression de regrets que Montmayeur n'osait manifester plus nettement. L'homme de guerre cédait le pas au légiste : un soldat inoccuppé devient presque toujours un politicien.

— Monsieur le maréchal, peut-être vous trompez- vous, reprit Fésigny après une courte pause. Vous-même

80 Li-: MARÉCHAL DE MOiNTxMAYEUR.

l'avez (lit : Combien durera ce nouveau règne ? Il commence trop tôt...

— Pensez-vous qu'il finira trop tard ?

— Si je l'avais pensé, je l'aurais dit. — On a toujours besoin de grands capitaines, quand ce ne serait que pour défendre le soJ contre les conquérants. L'aigle, qui s'attaque aux grosses proies, ne dédaigne pas cependant l'humble colombe...

— Messire président, je n'entends rien à vos allégories, interrompit Montmayeur d'un ton rude. Voulezvous dire que nos proches voisins nous convoitent ? Amédée n'est point fait pour semblable besogne, et ce n'est pas crime de lèse-majesté que de prévoir le malheur !

Fésigny le considéra avec cette fixité tenace qui fatigue et qui, parfois, effraie. Il cherchait à pénétrer les sentiments du maréchal, à deviner sa pensée. N'ignorant point que son ambition le poussait à conjurer l'asservissement de son pays, il savait que la mort de Louis lui créait un obstacle dilTicile à surmonter.

Montmayeur possédait une influence absolue sur le faible esprit du feu duc, et il était plus que probable qu'avec le successeur de celui-ci s'élèveraient de nouveaux favoris.

Louis de la Chambre, vicomte de Maurienne, chef d'une maison rivale des Montmayeur et des Miolans, antagoniste déclaré du comte Jacques, qu'une tendre amitié attachait à Amédée et qui ne cachait point sa haine contre Louis XI, ne tarderait pas sans doute, à le supplanter.

Il ne restait donc à Montmayeur qu'un seul parti à prendre : revenir au comte de Bresse, le délivrer de sa prison, acquérir des droits imprescriptibles à sa reconnaissance, et préparer son avènement au trône, en laissant s'écouler quelques années, pour que, Fésigny étant

LE MARÉCUAL DE MONTMAYEUH. 81

mort, il fût le seul confident, l'homme nécessaire.

Or Fésigny, capable lui-même de tous ces calculs perfides, comprit parfaitement que Montmayeur les fit. Il se promit aussitôt de leur prêter son appui, quitte à provoquer la chute de l'ambitieux dès qu'il ne le verrait plus redoutable, ou qu'il cesserait d'être utile à ses projets.

Co fut donc du ton équivoque des diplomates qu'il reprit :

— C'est vrai, monsieur. L'astre qui se lève ne parcourra pas sa carrière sans que de nombreux nuages voilent son éclat !... Et quand il disparaîtra à l'horizon^ que la nuit éteindra son rayonnement et que l'on attendra l'astre qui doit s'élancer après lui, radieux, dans le firmament...

—Vous parlez encore par énigmes, interrompit le maréchal en souriant. Hélas! nous autres, gens de camp et de bataille, nous ne sommes pas rompus aux (inesses delà langue.

Fésigny sentit qu'il fallait s'avancer prudemment et ne se point aventurer. Il se trouvait en présence d'un adversaire dangereux. Aussi, changeant brusquement de sujet, il dit avec un accent d'intérêt :

— Vous avez vu Son Altesse? Elle prie, elle pleure, m'avez- vous dit ? Mais de qui a-t-elle appris la triste nouvelle?

— Je la lui ai portée moi-même. Le prieur des Gélestins de Lyon m'a expédié, sitôt le trépas constaté, un de ses amis, rude soldat et vaillant coureur s'il en fut. Cet homme a fait trente lieues en vingt heures... Le courrier officiel est en train de mettre ses bottes à l'heure qu'il est... Le fils pleure son père, mais la duchesse Yolande a déjà demandé que l'on tirât du colfre la couronne et la main de justice... Monsieur de Fésigny, je vous recommande l'ami du prieur des Géleslins.

82 LE MARHCHAL DE MONTMAVEUH.

— Que puis-je pour lui ?

— Vous ? rien. Mais lui, pour vous, c'est autre chose! Un homme qui fait trente lieues en vingt heures, fait cent cinquante lieues en sept jours. Combien compte-t-on d'ici à Loches, monsieur ?

Un regard profond, dont le maréchal ne put soutenir l'éclat, fut la seule réponse du président.

— Il y a une chose qui me tourmente, poursuivit le premier. C'est demain que vous rendrez le jugement dans le procès pendant entre madame ma nièce et moi. Je ne sais si votre bonne foi n'a pas été surprise et je serais fort désireux de m'entretenir avec vous à ce sujet.

— Le conseil ne durera pas longtemps encore : je m'attarde ici, monsieur le maréchal. Une fois le couvre-feu sonné, je travaille bien ^vant dans la nuit et ma porte n'est fermée à personne, quoiqu'elle ne s'ouvre que rarement.

— Où logez-vous ?

— Ma maison est dans la charrière Grenalière, un peu plus loin que l'allée des Peyroliers, près le four de la Grenette.

— J'aurai donc l'honneur de vous faire ma visite, avant qu'il soit longtemps.

— L'honneur sera pour moi, monseigneur, et je serai heureux de m'entretenir avec vous.

— Hélas ! je suis mauvais diseur, messire ! et c'est de vous que j'apprendrai mainte merveille.

— Soyez bon entendeur, monsieur le maréchal : le roi Louis XI prenait, quand je vous vis à Chinon, grand plaisir à deviser avec vous Vous me demandiez quelle distance il y a de Chambéry à Loches ? Mais votre courrier, ce me semble, pourrait parcourir en dix jours la roule comme je le lis naguères, ce me semble... Sur ce, Dieu vous carde, monsieur le maréchal î

— Je ne vous dis pas adieu, seigneur patrimonial !

Ils se saluèrent cérémonieusement.

Fésigny redressa sa haute taille et continua son chemin sans retourner la tête.

Montraayeur, debout sur son cheval noir, le regardait s'éloigner d'un air pensif.

La foule avait assisté, silencieuse et attentive, à cette scène dont elle ne comprenait pas le sens. Les plus rapprochés de la barrière qui bordait les fossés prêtaient curieusement l'oreille, et plus d'un bourgeois eût donné un broc du meilleur vin de sa cave pour saisir au passage quelquesbribes des paroles qu'échangeaient les deux nobles interlocuteurs, mais ceux-ci se disaient de ces choses que le vulgaire ne doit point entendre et ils parlaient avec les précautions voulues.

• Cet entrelien prolongé excita quelques défiances. La foule sait tout, et quand elle ne sait pas, un secret instinct l'avertit et des voix mystérieuses lui révèlent ce que l'on croit très caché.

Ce n'était donc un secret pour personne que la haine que se portaient Jacques de Montmayeur et Guy de Fésigny, divisés par des sentiments contraires, l'un ami déclaré de la France, l'autre ennemi du roi Louis et partisan du comte de Bresse, le cadet odieux à ses aînés, le juge qui avait rendu la sentence contre les favoris d'Anne de Chypre.

11 fallait donc un événement capital pour rapprocher ces deux hommes ; il fallait, soit qu'ils eussent besoin Fun de l'autre, soit qu'ils tentassent de se neutraliser l'un par l'autre. En tout cas, Ton voulait connaître la vérité, sinon par amour pour elle, du moins pour guérir celte plaie que la curiosité inassouvie creuse au cœur des oisifs.

Peu à peu cependant une rumeur qui venait on ne sait d'où s'éleva et courut.

Elle disait que le duc était mort et que Tanneau de Saint-Maurice, emblème de l'investiture souveraine, appartenait désormais au prince Amédée, que l'on vénérait à l'égal d'un saint, mais que l'on eût préféré voir abbé d'un monastère que chef d'une nation.

Pour peu que la multitude eût été convenablement endoctrinée, il y aurait eu émeute, sur ce bruit vague et que rien encore ne confirmait.

Seulement deux motifs puissants entravaient pour l'heure, le libre exercice de ce droit à l'insurrection que le peuple s'est toujours reconnu en fait, de quelque façon qu'il l'ait blanié en théorie : le premier, c'était l'etTroi légitime que lui inspiraient les arquebuses et les ballebardes des gardes ; le second, c'était la crainte de s'enrhumer, vu le grand froid qu'il faisait.

Nos amis Guillaume Coquelourt,Verdier et Luzarches s'en donnaient à cœur joie. Il nous en coûte peu d'avouer que les indiscrétions qui remuèrent la foule émanaient du premier.

Donatien de Rochechouart, grave et muet, assistait impassible à ce spectacle qui ne lui rappelait que des souvenirs douloureux. Les autres riaient et plaisantaient avec leurs voisins, lançant raillerie sur lazzi, propageant les contes les plus fantastiques, si bien que le rire gagna de proche en proche et que la foule finit par se divertir infiniment ; il eût été difficile aux plus bruyants de dire pourquoi.

Le comte de Montmayeur poussa son cheval vers le ponl-levis. Il dominait la place de toute sa hauteur. Il s'arrêta net entre les deux piliers qui soutenaient les chaînes, ce qui fit augurer qu'il allait parler.

Aussitôt les rires, les chants, les menaces, les murmures s'éteignirent et ce fut au milieu d'un silence solennel que vibra la voix retentissante du maréchal :

— Nobles, bourgeois et manants, cria-t-il, je vous an-

nonce un Irès-grand malheur. Notre souverain et redouté seigneur le duc Louis, de glorieuse mémoire, est passé de vie à trépas, en la ville de Lyon, hier, 28 janvier... Priez Dieu paur le repos de son âme !

L'on ne songea plus au froid.

Toutes les tètes se découvrirent et plus d'une larme coula, brûlante, sur les joues de ceux qui voulaient faire l'émeute et « démolir la baraque. »

— Nous avons maintenant pour souverain seigneur, continua le comte, très-haut et puissant prince, Amédée, IX<^ du nom, duc de Savoie, à qui Dieu donne longue vie. et prospérité !...

— Ainsi soit-il ! crièrent toutes les voix s'unissant en une immense acclamation qui résonna bruyamment, en se heurtant contre les vieux murs du cliâleau.

— Vive Amédée iX !

— Noël ! Noël !

— Savoie au noble duc !

La tète de Montmayeur retomba, inerte, sur sa poitrine ; il s'avança et traversa lentement la place, le front couvert d'une amère tristesse.

Ce qui se passait, en la rue Grenatière, clans la nuit du !5Ϋ au 30 janvier.

La foule ne tarda pas à se disperser. L'enthousiasme n'est de longue durée que sous un soleil rayonnant et chaud, alors que la nature est en fête et que les prés sont d'un vert d'émeraude.

A tout triomphe, il faut des guirlandes de fleurs. Les branchages de sapin ne conviennent qu'aux cérémonies funéraires.

Bourgeois et artisans rentrèrent paisiblement chez eux, devisant de la grande nouvelle. Quelques-uns se souvenaient du temps passé et le regrettaient. Les jeunes lisaient plus volontiers dans Tavenir, dont le livre pourtant n'a que des pages blanches. Ecoliers et apprentis fraternisèrent. Ce soir-là, quel que fût le deuil, il y eut de gais refrains chantés dans les tavernes.

Lorsqu'ils descendirent la rampe du château, les dignitaires de l'État virent la place déserte et nue. Cette procession de laquais secouant des torches, de pages aux brillantes livrées, entourant des vieillards qui grelottaient sous les atteintes de la bise, ressemblait à un cortège funèbre.

Celui qui était venu le dernier partit aussi le dernier, seul, et se traînant à pas comptés, sans autre appui que son bâton de sarment.

Puis le pont-levis se releva, la herse retomba lourdement, les verrous entrèrent en criant dans leurs gâches, et l'on n'entendit plus que la voix vibrante des sentinelles se répondant par intervalles.

Au ciel, des nuages s'amoncelèrent et les ténèbres devinrent compactes.

Le marteau du jacquemart frappa neuf coups sur le timbre de bronze, et tout à coup les cloches des églises, Saint-Pierre, Saint-François, Saint-Léger, Saint-Antoine, Saint-Dominique, tintèrent le glas des trépassés. Les vivants devaient dormir, à cette heure; la nuit appartenait aux ombres des morts.

La charrièreGrenatière occupait l'emplacement actuel de la place Saint-Léger et s'étendait jusqu'aux portes de l'église vouée à ce bienheureux ; un canal orné de deux ponts de pierre la séparait de la grande rue.

Les maisons des plus riches bourgeois l'ornaient.

On y voyait l'hôtel des comtes de la Chambre, qui

trente ans plus tard fut confisqué par le duc et donné à la ville.

La demeure de Fésigny était simple et modeste. Elle se composait d'un seul corps de logis ayant deux fenêtres de façade. Au premier étage courait un balcon grillé, à balustrade de fer, assez semblable à ce que les Arabes nomment moucharabieh. Deux pilastres à bossages soutenaient la dalle de l'étroite galerie, encadrant le chambranle sculpté de la porte d'entrée.

La chambre de retrait du président occupait tout ce premier étage.

On avait coutume de dire que les moines d'Hautecombe étaient mieux logés que cet illustre seigneur.

En vérité, cette vaste cellule paraissait nue, malgré la quantité des manuscrits qui s'empilaient dans une sorte de bibliothèque en bois de sapin, malgré la table énorme, sans tapis, chargée de papiers, qiii occupait le milieu, et le pauvre lit, grabat sans courtines, dressé dans l'angle le plus obscur.

Deux objets précieux, cependant, figuraient à la place d'honneur : sur un coussin de velours le collier d'or à fusées émaillées de rouge des chevaliers de la Toison d'or; sur une croix d'argent un beau christ taillé dans un bloc d'ivoire. Le hochet des vanités humaines aux pieds de l'image sacrée de Celui qui fit de l'humilité une vertu chrétienne.

L'on eût en vain cherché ces tapisseries aux couleurs éclatantes, ces étoffes brochées, ces tentures à franges, ces bahuts incrustés de matières précieuses qui meublaient les logis des barons. Cet asile d'un vieillard parvenu à de si éminentes dignités décelait des habitudes laborieuses, un profond dédain du bien-être, une vie austère, calme et retirée.

Un feu vif et clair illuminait de sa joyeuse clarté l'appartement.

LE MARÉCnAL DE MONTMAYEUR.

De môme que le prêtre ne quitte jamais sa soutane et que le soldat conserve son armure, la bataille donnée, Guy de Fésigny portait sans cesse la simarrede velours cramoisi et l'épiloge d'hermine. Une calotte de cuir couvrait ses cheveux blancs.

Affaissé dans un fauteuil, au coin de l'àtre, et les mains étendues sur les appuis chantournés, il écoutait un grand et robuste jeune homme dont le justaucorps de drap vert orné d'armoiries indiquait la profession, et qui se tenait devant lui dans la posture humble et respectueuse d'un inférieur :

-— Voilà ma confession, monsieur, disait Técuyer, je vous ai ouvert mon cœur et vous ai parlé comme à mon propre père... 11 y a de ma faute, mais le destin est plus coupable que moi. Comptez-vous pour rien l'entraînement, l'occasion, les circonstances... et cette voix méchante qui tout bas conseille, alors que la conscience défend?... Je suis puni. C'est déjà une expiation que d'être condamné à rougir devant les honnêtes gens !

La voix de Fésigny s'éleva, nette et franche :

— Qui veut, peut !... Quand Dieu a donné à l'homme un tentateur, il a mis en même temps auprès de lui un ange gardien. Ne vous justifiez pas, Aynard d'Entremonl : repentez-vous. Décidez de quel côté vous irez et ne déviez plus. La bonne voie vous conduira droit au bien; lamauvaise a une pente rapide, et aboutit à l'abîme: une fois sur la lèvre du précipice, on prend le vertige et on tombe.

— C'est vrai ! murmura Aynard, avec mélancolie.

— Je vous ai rencontré un jour. Vous arrêtiez à main armée les voyageurs, et les voliez. Pieconnaissant que la raison du plus fort est la meilleure, vous vous êtes rendu à merci du vainqueur. Dès ce jour-là, je vous ai aimé, parce que vous étiez jeune et que les vieillards, qui sont le passé, aiment la jeunesse, qui est

LE MARKCaAL DE MONTMAYLUR. 89

l'avenir. De bandit, je vous ai fait soldat. Puis l'heure

de la dé-faillance est venue. L'or est le plus subtil des poisons ! Il a fallu beaucoup d'or pour faire de vous un traître,..

— Monseigneur, vous êtes impitoyable !

— Je suis juste. Un gentilhomme ne sert pas deux maîtres. Est-ce que Montmayeur vaut mieux que Philippe de Savoie ?

Aynard d'Entremont rougit et baissa la tête.

Le magistrat parlait avec rudesse et sans ménagements. On affirme que le mépris est insupportable à ceux môme qui le méritent le plus.

L'ancien compagnon de Piochechouart servait maintenant le maréchal de Montmayeur qui le défrayait largement et le choyait fort, lui laissant toute licence de se comporter à sa guise pourvu qu'il fût prompt à la besogne, cas échéant. On le chargeait d'expéditions aventureuses. Quand il répugnait à une action vile, on lui reprochait d'avoir si facilement trahi son premier maître et son bienfaiteur.

Depuis plusieurs jours, M. de Fésigny s'efforçait de le ramener à lui ; au moment d'entreprendre une campagne, il importe de s'assurer des auxiliaires dévoués.

Or, dans l'attente d'un interrègne, le magistrat préparait les voies à un triomphe qu'il croyait certain. Il poursuivait toujours la même idée, avec la constance et la ténacité qui sont le propre des hommes forts.

Seulement son ambition devenait moins personnelle, parce que la vieillesse commençait à secouer ses frimas sur sa tête. Il persévérait énergiquement, il s'éveillait chaque matin avec la volonté de continuer son œuvre, rapportait à elle tous ses actes, améliorait par un travail incessant les moyens d'exécution qu'il créait, ne vivait plus, pour ainsi dire, que dans la volonté et dans l'espoir d'atteindre son but.

90 LE MARÉCHAL DE MOxNTMAYEUR.

Mais il c(ait le cers'eau qui pense : il lui fallait des bras pour agir,

— Monsieur, que dois-je faire ? demanda Aynard, dompté par le regard insoutenable que le vieillard fixait sur lui.

Fésigny lui répondit ce seul mot :

— Obéir !

— J'obéirai, monsieur.

— Sans hésiter, sans discuter, aveuglément ?

— Sans doute, car l'obéissance ferme les yeux, bouche les oreilles, clôt les lèvres. Vous commanderez, j'agirai. Monsieur, je me suis repenti souvent d'avoir déserté la cause du prince Philippe. J'ai été son complice... et le vôtre : j'ai accepté ma part de responsabilité, et je la veux garder.

— Complice ! exclama Fésigny avec un accent de suprême hauteur.

— Quel autre mot employer pour désigner celui qui aide à l'accomplissement d'un crime ?

— Grime ! dit encore Fésigny, et cette fois d'un ton courroucé.

— Monsieur, connaissais-je, moi, ce malheureux Valpergue, cet infortuné Saint-Sorlin ?... Eh ! que m'importaient vos dissensions, vos inimitiés, vos complots? Je n'ai pas de patrie, je n'ai pas de famille, je ne sais d'où me vient le nom que je porte, et je ne possède que les habits qui me couvrent !... Je n'avais ni à juger, nia punir, moi qui méritais d'être jugé et puni. Cypriotes ou Savoyards, ministres ou ambitieux, m'étaient aussi inditrérents que le paysan que je rencontrais sur ma roule, aiguillonnant ses bœufs. Celui que j'ai servi, que je veux servir encore, c'est Philippe-Monsieur, et non tel ou tel cadet de sang royal rongeant son frein, furieux de n'être que ce que je suis, rien !

— (continuez, Avnard !

— Philippe-Monsieur et vous, seigneur de Fésigny, avez été les premiers hommes de qui j'ai reçu des marques de bienveillance et des leçons de dignité. C'est à vos personnes que je suis attaché, et non à vos idées ou à vos principes. Êtes-vous les amis du roi, je donnerai, pour vous, mon sang au roi ! Ètes-vous les ennemis de Louis XI, armez-moi contre Louis XI... Quel que soit votre drapeau, rouge aujourd'hui, fleurdelysé demain, je combattrai à son ombre sans regarder sa couleur. Je ne pense pas, je frappe... Voilà ce que depuis longtemps je voulais vous dire, monsieur. Je vous ai trahi naguères, vous aurez le droit de vous déher do moi. Eh bien ! parlez, exigez un gage, une preuve, je suis prêt à la donner sur l'heure, fallût-il, dit le jeune homme en tirant son poignard du fourreau, me couper le bras gauche....

Le marteau de fer scellé à la porte de la maison retentit bruyamment sur les gros clous qui lui servaient de timbre.

Fésigny s'élança vers une lucarne percée dans une lanterne en retour sur la rue ; il entrevit confusément dans l'ombre deux hommes, dont l'un s'éloignait à pas lents, comme une sentinelle chargée de guetter l'ennemi.

Il revint promptement vers Aynard et lui dit, en faisant jouer un panneau qui s'ouvrait sur un étroit escalier :

— Descendez par là, Aynard. Demain nous achèverons cet entretien... Pas un mot, pas un souffle, si vous aimez notre maître.

La mystérieuse issue se refermait à peine, qu'un visiteur, enveloppé d'une cape à la française, pénétrait dans l'appartement :

— Soyez le bien-venu, mo-^sieurle maréchal, dit Fésigny d'une voix calme, et en repoussant de la main les

papiers qu'il feignait d'examiner. Je vous attendais.

Montniayeur jeta son manteau sur un coiTre, prit un siège et s'assit.

Ses traits otfraient une expression de fatigue et de contrainte morale qui en assombrissait la mâle beauté. II répondit au salut de son hôte par quelques paroles courtoises, puis il attendit que celui-ci commençât l'entretien.

Après un assez long silence, Guy reprit, en donnant malgré lui, à sa voix, une inflexion caustique :

— Vous êtes venu seul ?

— Sans doute, mon cher sire, je suis venu seul, Si par malheur on me voyait entrer chez vous, ne dirait-on pas que je viens tenter de corrompre mon juge?

— On pourrait le dire, mais on ne le croirait pas, à moins que sachant que votre cause est mauvaise, on ne vous vit gagner votre procès, répondit Fésigny sur le même ton. Eh bien ! monsieur, vous avez désiré me voir ; que peut un si petit compagnon que je suis pour un si grand personnage que vous êtes ?

Le maréchal se recueillit un instant :

— J'ai appris, dit-il ensuite, que vous relevez de Montmayeur pour la seigneurie de Cusy que vous acquîtes, il y a quelques années. Mais je ne veux point

me prévaloir de ma qualité do suzerain Le procès

engagé entre- ma nièce et moi est inique. J'ai le droit, et si vos juges me le dénient, j'aurai la force!

— Ah ! monsieur, combien je regrette de vous entendre parler ainsi ! Suzerain et vassal ? voilà des mots que Ton ne comprendra bientôt plus en Savoie. Il n'y faut qu'un maitre : l'oint du Seigneur, l'élu du peuple ! En second lieu, la force ne prime plus le droit, et, quelque grand seigneur que vous soyez, les Statuta Sabaudia; vous rendent justiciable de la cour dont j'ai

l'honneur d'être le chef. Ne nous effarons pas en discours inutiles, monsieur le maréchal. Croyez-m'en : disons-nous la vérité, ce sera peut-être le seul moyen de nous tromper l'un l'autre.

Getteattaque, aussi franche que vigoureuse, surprit le comte Jacques. Il était accoutumé aux feintes, aux subtilités, et aussi au prestige de son nom et de sa dignité. Il comptait dominer ce vieillard, faible, pauvre, de naissance obscure, et voilà que lui-même se voyait dompté.

Il n'essaya point de discuter, sachant que sur ce terrain il serait battu. Mais il s'arma d'un sourire qui vou" lait être franc et répliqua d'un ton conciliant :

— Qu'à cela ne tienne !... Voies et moyens m'importent peu : je veux gagner ce procès. Ce n'est pas que j'aie besoin de ces domaines qu'on me réclame. Je suis, Dieu merci ! assez riche pour partager, et quand je donnerais à cette femme, à tous ses parents, quelques milliers d'écus, il me resterait assez pour égaler un duc français. Mais je n'accepterai jamais une humiliation. Montmayeur ne sait pas subir une défaite.

Le président feuilleta, sans déguiser une certaine impatience, un énorme dossier de parchemins.

— Chassez cette mendiante ! acheva d'un ton violent le maréchal.

Calme et grave, M. de Fésigny releva la tête, et répondit avec noblesse :

— Est-ce un gentilhomme qui parle? Est-ce le fils des preux chevaliers qui insulte une femme, issue de son propre lignage? Ah! monseigneur, de mon temps les plus illustres s'honoraient de porter respect aux vieillards et aux veuves... La comtesse de Miohns et le comte de Montmayeur sont égaux devant Dieu, devant le prince, devant la justice, devant moi !

Montmayeur eut un méchant sourire :

— Nul n'ignore, dit-il, que ma nièce vous témoigne une amitié respectueuse autant que dévouée.

Fésigiiy dédaigna de répondre à cette brutale insinuation. Il soupira, ferma les yeux et se prit à rêver.

Peut-être Tambition lui imposait-elle l'oubli du devoir. Peut-être aussi voyait-il autrement qu'elle n'était la cause pendante. L'équité combattait en lui l'ardente volonté d'enrichir, par un mariage qui devenait possible, le prince qu'il voulait élever sur le trône, et qui manquait i récisément de ce qui permet de tout entreprendre : l'argent.

D'ailleurs il ne lui répugnait pas, comme stratagème de guerre, de refuser au comte de Montmayeur la satisfaction que l'orgueilleux seigneur venait humblement implorer.

Ici la question judiciaire, en vérité, devenait secondaire ; elle servait de prétexte à celte entrevue, que dès longtemps l'un et l'autre cherchaient à provoquer.

Celui-ci aspirait à des victoires bien autrement grandioses qu'un puéril triomphe oratoire ; celui-là visait à un but plus élevé que de repousser les prétentions mesquines d'une femme ambitieuse et cupide. Ils étaient en présence, comme deux armées ennemies. Ils s'observaient, mesuraient leurs forces, évaluaient leurs avantages mutuels, pesaient leurs chances, calculaient la portée de leurs armes, épiant l'instant propice, voulant tous les deux, non pas attaquer, mais se défendre, pour n'engager la bataille qu'à coup sûr.

Cette tactique est familière aux gens qui font de la politique un métier.

La riposte est plus commode que l'assaut direct. C'est pourquoi il y a moins de sotte fatuité et d'imprudence présomptueuse qu'on n'est disposé à le croire, dans le mot du chevalier d'Hauteroche, à Fontenoy : « — Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! »

LE MAl'.KCllAL DE MONTMAYKUil.

Celte parole, que d'aucuns reprochent amèrement aux Français, tandis que d'autres l'appellent héroïque, Fésigny et Montmayeur l'avaient chacun sur les lèvres.

La lampe éclairait de sa lumière blafarde cette scène singulière.

On eût dit Machiavel en cheveux Lianes conférant avec César Borgia devenu un vieillard, et nous ne savons si, entre le Florentin et le duc des Romagnes, il se fût dépensé plus d'astuce, de ruse, de prudente réserve qu'entre ces deux hommes qui se taisaient alors qu'ils brûlaient de parler^ dont les yeux se détournaient indifféremment et qui, par intervalles, se jetaient d'étranges regards.

Fésigny, drapé dans sa robe rouge à plis sculpturaux, restait aussi immobile, aussi impassible qu'une statue.

Le maréchal s'agitait beaucoup, lui, afin de cacher son trouble..

• Enfin le premier ouvrit la bouche et le second se préparait à recueillir quelque parole qui fût en harmonie avec sa propre pensée, mais il fut trompé dans son attente et il éprouva une vive surprise, quand il entendit Fésigny lui dire, avec un accent placide, et d'un ton froid :

— Savez-vous ce que c'est que le droit, monsieur le maréchal ? Le droit tire son principe de la conscience de l'homme et des règles du juste et de l'injuste. De ces règles, les unes sont restées dans le for intérieur, les autres se sont produites et précisées dans la législation. Selon Paul, c'est ce qui est toujours bon et juste. Selon Cclse, c'est l'art d'être sans cesse équitable. La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû.

— Mais, objecta Montmayeur, je suis de votre avis, messire, et vous prêchez un converti. Ainsi...

Guy feignit de ne point prendre garde à cette interruption et poursuivit :

96 LE MAPxÉCUAL Di: MONTMAYEUR.

— Nous devons protection à autrui en raison de sa faiblesse, et c'est le motif pour lequel on nous appelle tuteurs do la veuve et de l'orphelin. Vous êtes-vous bien rendu compte, monsieur le maréchal, de la tâche dévolue au magistrat dans l'organisation de la société?

— Mais il n'est personne qui ne pense à ce sujet...

— Et pensez-vous, monsieur, que transiger avec ce devoir sacré ne soit un crime passible d'une honte sans bornes en ce monde, et de tourments éternels dans l'autre? — Dieu m'assiste !

— Par les serres de l'aigle bleue ! je m'obstine à vous donner rai.-on, et...

— Notre législation savoyarde est particulièrement remarquable. Nos premières lois furent établies dans les assemblées générales de la nation ; voici bientôt cent cinquante ans que le chancelier de Savoie est le chef, le censeur et le contrôleur des tribunaux, et qu'un conseil suprême de justice a été institué pour faire droit aux appellations. ^

— Sur ma foi je vous assure !...

— Kt vous voudriez, s'écria Fésigny avec un geste superbe (et il rit sous cape du désarroi visible où ces interruptions répétéesjetaient le maréchal), vous oseriez venir me demander un acte contraire à mon devoir ? Non ! non ! La sentence que la cour rendra demain, je l'ignore : Quelque déférence que j'aie pour Votre Seigneurie, il m'est impossible d'acquiescer...

Montmayeur s'irritait de plus en plus et, s'il eût possédé moins d'intelligence, il aurait laissé éclater sa colère.

Plus habile, il réfréna le courroux qu'excitaient en lui les paroles de Fésigny et tout à coup, subitement, il se livra à un franc accès d'hilarité, à la grande surprise du président qui s'interrompit et demeura coi.

LE MARÉCHAL Dli MONTMAYliLR. 97

— Diable m'emporte ! dit enfin lemaréctial sans arrêter l'éclat de sa gaîté. Quelle mouche vous pique^ monsieur? Voici une heure que vous pérorez sans me laisser le temps de vous approuver. Par ma barbe ! vous plaidez mieux qu'un avocat et, s'il m'était permis de répéter ce que mon brave pédagogue me contait naguère d'un sénateur de Piome dont le nom estsynonymedepois chiche, on pourrait dire de vous que vous êtes vraiment Vir bonus dicendi peritus. De vous à moi, tenez-vous si fort au renom d'honnête homme ? Le devoir, c'est l'intérêt ! La justice, c'est ce dont vous vivez. Je suis si peu cupide que je suis prêt à payer une sentence favorable du prix des terres dont la veuve de Miolans réclame la possession.

Fésigny fit un brusque haut-le-corps et ses traits se couvrirent d'une ardente rougeur.

Gomme il voulait répondre, le maréchal poursuivit avec bonhomie :

— Parlons franc : voici assez longtemps que nous mentons, et à notre âge, c'est une méchante habitude à prendre. Je connais fort bien madame de Miolans, et vous aussi. Elle est pervertie et dépravée plus qu'un démon : elle n'est point scrupuleuse sur le choix des moyens, et qui la gêne, s'il est prudent, dicte au tabellion sa lettre testamentaire. Telle qu'elle est, pourtant, je la veux épouser. Cela vous étonne, monsieur de Fésigny ?

Le magistrat répondit hardiment :

— Non^ monseigneur : similia similibus.

— Je ne comprends pas le latin, repartit Montmayeur avec finesse, et vous n'avez pas le temps de me traduire ces deux mots, n'est-ce pas ? Donc je prétends épouser madame de Miolans qui prétend, elle, épouser votre ami, le comte de Bresse.

Fésigny haussa les épaules :

98 Lie MARÉCHAL DE MONTMAÏEUR.

— Moi vivant, elle restera veuve, déclara-t-il.

— Oui, je sais. Un jour, à Ghinon, elle vous frappa au visage, dit-on, et, si l'on regardait de près votre joue, on y verrait peut-être encore l'empreinte de sa houssine.

Une pâleur livide s'étendit sur le visage du vieillard, un éclair jaillit de ses yeux, il se leva, menaçant, hors de lui, et cria d'une voix que la colère altérait :

— Vous êtes bien osé de rappeler un tel souvenir ! Il retomba, suffoqué, sur son siège.

— Si je le sais, reprit Montmayeur, satisfait de l'effet produit, c'est qu'elle me l'a dit. On se vante volontiers de ses prouesses. Vous la haïssez : croyez-vous que je l'aime? Je la veux écrasée, pantelante, à mes pieds ! On ne se joue pas impunément de l'orgueil de Montmayeur ! Et puisque vous m'avez cité deux mots latins, tout à l'heure, je veux vous en citer trois qu'on lit sur mon écusson, lequel est gravé au fronton de plus de vingt châteaux du pays de Savoie : Unguibuset rostrol Quand un Montmayeur se venge, il se venge des ongles et du bec!

Fésigny, redevenu calme, et qui écoutait impassiblement ces véhémentes paroles, garda un instant le silence et reprit ensuite ;

— Et si la cause de madame de Miolans est juste ? Et si nos lois admettent ses droits ? Faut-il, pour vous assister dans une vengeance assurément indigne de votre grandeur, prévariquer, vendre la justice, violer la loi ?

— Qu'importe ! Vous haïssez cette femme ; quelque froideur que vous imposiez à votre accent, quelque habileté que vous mettiez à dissimuler votre haine, je la devine, je la vois dans vos paroles, dans vos gestes, dans vos regards. On me trompe difficilement, parce que, moi aussi, je sais haïr jusques au crime !

— Et moi ! dit simplement Fésigny, quand je suis as» sis au tribunal, et que j'ai TEvangile ouvert sur mes ge-

LE MARÉCUAL DE MONTMAÏEUR. 90

HOUX, je ne sais plus ni aimer, ni haïr, je ne suis plus un homme : je suis un juge.

Montmayeur se leva et, se croisant les bras, il laissa tomber de ses lèvres cette phrase laconique :

— Mon procès gagné, c'est la liberté pour Philippe- Monsieur : la liberté, c'est le trône!...

Ce qui se passait en la rue Grenatîère, daus la nuit <lu *^0 au 30 janvîei*.

(suite.)

Montmayeur fit à pas précipités le tour de l'appartement, et revenant surFésigny qui l'écouta, interdit, stupéfait, il répéta la phrase qu'il venait de prononcer, en l'accentuant avec plus de force.

— Mon procès gagné, c'est la liberté de Philippe-Monsieur, et pour lui la liberté, c'est le trône!... Me démentirez-vous, Fésigny? L'enjeu vaut la peine que tous deux nous tenions bien les cartes ! Je vous ai parlé de vengeance. — Il y a des gens qui pratiquent facilement le pardon des injures, soit. Je jette le masque. Si demain vous déboutez la comtesse Gilberte, vous verrez dans huit jours la comtesse Gilberte, la veuve de Miolans, l'altière châtelaine ramper devant moi et mendier un peu d'or. Mais je la chasserai, cette atfamée^ et vous et moi nous serons vengés !

Il y avait dans ses yeux un tel courroux, son accent exprimait une si ferme volonté d'écraser la vipère qui se relevait pour le mordre, que le président ne put douter une seconde qu'il ne lui dît la vérité.

Cet homme lui parut odieux, à lui qui sacrihait sou ressentiment à l'ambition de son maître, à lui qui fort de sa conscience oubliait sa haine pour ne se rappeler

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100 LE MARECHAL Dlî MONÏMAYEUR.

que son devoir. Mais l'enDemi offrait son alliance et Fésigny ne devail-il pas imposer silence à son cœur, à son esprit, à sa conscience même, quand il était question du but si éloigné, de Tespoir ardemment caressé, de l'œuvre de toute sa vie?

Il lit un effort énergique sur lui-même, et répondit froidement :

— J'attends, monsieur, que vous vous expliquiez. Je vous engage seulement à taire le nom d'une personne qui ne doit être prononcé chez moi qu'avec respect. C'est piètre bravoure que celle que Ton emploie contre les femmes!

— Vous consentez donc?

— Oui, je consens à discuter avec vous de la situation de notre commune patrie, et des remèdes que l'on y peut apporter. Démasquons-nous, comme vous l'avez dit. Je vous préviens q,ue la partie n'est pas égale : je suis plus fort que vous !

Le maréchal haussa les épaules.

Son hôte poursuivit d'une voix qui fut d'abord profondément triste, puis tour à tour ironique, railleuse, véhémente :

— Le duc Louis est mort. Son règne a été malheureux, ce ne fut point sa faute. Il laisse plusieurs fils. L'aîné mourut jeune; le roi de France, votre ami, sait pourquoi. Vous ignorez peut-être que Valpergue et Saint- Sorlin ont péri parce que je l'ai voulu ? J'ai décidé monsieur le comte de Bresse qui n'osait pas; je suis allé le chercher à Chinon, après lui avoir créé un parti. Je détestais les cypriotes, les favoris, le chancelier surtout.

— Quel homme êtes-vous donc, monsieur, vous qui ne savez que haïr?

— Ils trahissaient mon pays. . . comme vous le trahissez, vous; vous à qui le sort de Valpergue était réservé, si

LE MARÉCUAL DE MO.MMAÏEUK. lUl

VOUS n'étiez venu me proposer le marché que nous allons débattre...

— Vous ne mesurez pas vos paroles î

— Peu importe ! Il s'agit d'actes, ici !

— Quel homme ètes-vous donc, monsieur, vous qui ne savez pas aimer ?

— Je n'aime en elfetque deux choses au monde : mon prince : le beau, le brave, le chevaleresque Philippe, que vos embûches ont précipité dans les cachots de Loches ; ce sol natal, que vous essayez de vendre au dernier enchérisseur, atio de gagner quelque hochet de cour... Ambition stupide !... Savoie! ce nom fait palpiter n:on cœur et tressaillir toaf mon être ! Je suis obscur, pauvre, je vis misérablement, moins choyé que le dernier de vos pages; mes nuits sont au travail, mes jours à la prière et aux affaires d'autrui. Eh bien ! c'est pour mon prince et pour mon pays que je dépense ainsi ma vie, heure par heure, depuis qu'ayant vingt ans, j'ai dit adieu à la jeunesse. Je veux ! Donc je réussirai...

Le maréchal écoutait avec stupeur ces paroles éloquentes, et qui répondaient si victorieusement à ses reproches.

Elles lui révélaient en Fésigny un homme qu'il ne connaissait pas et dont il devinait tout à coup la vaste intelligence, non sans effroi.

Le vieillard, qui s'était levé, emporté par une sorte d'enthousiasme irréfléchi, s'arrêta et redevint méthodique, froid et calme ainsi qu'il Tétait d'ordinaii'e.

— Vous avez bien fait de ne plus m'interrompre, seigneur comte, reprit-il. Si vous me combattiez maintenant, ce serait la nacelle cherchant à déraciner le récif, je sais tout : vos entrevues avec l'écuyer de Louis XLGargassala; vos secrètes manœuvres avec certains gentilshommes... dont vous ne tarderez pas à voir raser les manoirs et trancher la tête. J'ai là une copie

102 LE MARt:CUAL DE MONTMAïEUR.

exacte de votre correspondance avec monsieur de Saintré, monsieur d'Armagnac, monsieur de Groslée, et le sénéchal de Poitou.

Montmayeur, altéré, porta la main au pommeau de sa dague. Fésigny sourit et haussa les épaules :

— Menace inutile, croyez-m'en ! Si je mourais ce soir, vos lettres seraient lues demain au conseil par le duc Amédée... Faites, au contraire, que je vive longtemps !... Tant il en est que vous avez promis au roi de France de lui livrer la Savoie et son duc, pieds et poings liés, comme feu Valpergue avait juré naguères de forcer Philippe-Monsieur à porter des chausses trouées au genou. Affaire manquée, sire comte ! Vous échouez au port.

— Qui sait ? Je ne demande pas miséricorde, s'écria d'un ton orgueilleux Montmayeur, qui reprit tout son sang-froid. Que le roi me donne quinze mille soldats et vous verrez si je saurai gagner l'épée de connétable que Sa Majesté m'a promise !

— Ah ! ah ! c'est la lame fleurdelysée des connétables

qu'il vous faut ! Les hommes sont tous les mêmes.

11 y en a qui poignardent leur meilleur ami pour lui voler trois écus... En vérité, votre plan a été merveilleusement combiné : je puis vous en rappeler tous les détails. Amédée, qui va être Amédée IX à partir de demain, est affligé des plus tristes infirmités. Au lieu de lui conseiller d'abdiquer aussitôt, ce que fait le moine Jean Fausson, vous lui auriez donné l'avis de s'engager sous la bannière du roi son beau-frère, contre la Ligue du Bien public. Ce premier succès obtenu, les Etats-généraux convoqués et disposés habilement, vous auriez fait proclamer régente, au préjudice des comtes de (jenève, de Piomont et de Bresse, madame la duchesse Yolande, sœur de Louis XI, prodigue et cupide, jalouse du pouvoir, ambitieuse et d'esprit trop délié pour être

lîonDête. Puis, un beau jour, enlevanl la duchesse, le jeune prince Charles, son 111s, yous les auriez emmenés quelqueparf, en France. Leduc de Milan, Sforza, alors enverrait des soldats en Savoie, sous prétexte de secourir le Valois. La conclusion de tant d'intrigues ne se ferait point attendre. Est-ce bien ce que vous comptiez faire ?

— Ce que je compte faire, oui, répondit Montmayeur en appuyant sur les mots. J'ai deux raisons : la première est que je vois dans cet événement le bonheur de mon pays, que j'aime autant que vous ; la seconde est que m.a place ici est trop étroite. Montmayeur doit être autre chose que le courtisan chétif d*un roitelet î&bécile...

— C'est vrai, interrompit vivement Fésigny. Aussi ferai-je Montmayeur connétable du plus beau royaume d'Europe...

— Ce sera donc malgré lui !

— Non. Il faut choisir entre moi et le bourreau. Écoutez. Le jour oii les États-généraux adhéreraient à la régence de madame Yolande, le roi de France tomberait mort, fût-il au pied de Fautel. Et si vous refusez d'accepter mes propositions...

— Il arrivera ?... interrogea d'une voix dédaigneuse Montmayeur, qui eut aux lèvres un sourire hautain.

— Le seul droit qu'il vous resterait à faire valoir, monsieur le maréchal, serait celui de mourir sur un échafaud tendu de velours noir, et d'avoir le cou coupé, au lieu d'être pendu jusqu'à ce que mort s'ensuivit ! Si je ne me trompe, vous êtes le dernier de votre lignée. Avouez donc que votre noble maison finirait moins glorieusement qu'elle n'a commencé.

— Raillez-vous, président ! gronda Montmayeur qui fronça le sourcil.

— Je ne plaisante jamais. L'alternative est cruelle,

104 LE MARÉCnAL DE MONTMAYEUR.

c'est la vérité : opter entre le tourmenteur et ce pauvre homme qui ne possède ni richesse ni nom, et qui vous force à trembler !

— Malédiction sur la terre ! prenez garde à vous !

— Peuh ! reprit Fésigny, sans s'émouvoir et du même ton calme et lent. Pensez-vous m'etfrayer ? J'ai besoin de vous ; peut-être achéterai-je votre aide. Pour faire sortir Philippe-Monsieur du château de Loches, il faut un ordre signé du roi : vous seul pouvez arracher cet ordre à Louis... Nous étouffons, resserrés que nous sommes entre les Alpes colossales. J'ai fait un rêve. Le voici. Supposez, continua Fésigny dont les yeux étincelaient comme deux étoiles et dont la voix se ht à la fois éloquente et caressante ; supposez l'ancien royaume d'Arles reconstitué. La Savoie, leDauphiné, la Provence, toute la rive gauche du Rhône, la Bresse et le Bugey jusqu'à Lyon, Genève et son canton, le Valais et le pays de Vaud, réunis et ne formant qu'un État dont les frontières seraient les Alpes, le Pihône et la mer... Donnez à cet Etat pour chef un prince jeune, actif, courageux, ayant deux ministres comme vous et moi : un savant au conseil, un grand capitaine au camp. Est-il quelque but désirable à l'ambition humaine qu'il ne pourrait atteindre ?...

Bouleversé par la découverte de plans aussi formidables et dont son imagination n'eut jamais osé concevoir la pensée, Montmayeur eut à peine la force de balbutier :

— Sublime !... gigantesque !... un rêve de khalife!... mais un rêve... le moyen de prendre aux Français?... Et PEurope?

Le visage de Fésigny s'était transformé.

L'ardeur juvénile, le courage, la foi, la conscience de sa supériorité, l'orgueil de 1 homme fort, la joie du triomphe y brillaient en traits de feu.

Il ne restait rien en lui du vieillard courbé sous le poids des ans, du penseur accablé du fardeau de l'idée fixe, poursuivie toujours, jamais atteinte. Il se redressait, vaillant, fier comme un vainqueur au soir d'une bataille de géants.

Il parla, d'une voix enthousiaste, assurée, qui dénotait la conviction inébranlable et la profonde certitude.

— L'Europe me laissera faire, dit-il. Le pape m'approuve; j'ai l'oreille du cardinal d'Albescola et de Cibo, de Gênes. . L'empereur sera satisfait de voir la puissance française divisée... L'Espagne veut reprendre la Navarre... Les princes d'Italie, la sérénissime république de Venise ont craint jusqu'à présent que la maison de Savoie n'envahit leurs États pour se tailler un royaume au-delà des Alpes. Ils croiront que nous abandonnons la politique d'outre-monts!... Il nous restera Turin et sa province qui nous serviront de pied à terre, de forteresse. Leur quiétude sera troublée quand nous aurons conquis la position qui nous appartient, et que nous traiterons les rois très-chrétiens de pair à compagnon. Et nous avons des alliés. Le jeune comte de Gharolais est un esprit ambitieux à l'excès. Il veut ceindre le diadème, lui aussi, et régner sur la Bourgogne, la Lorraine, les Flandres. Il est à la tôle de la Ligue du bien public, avec le duc de Berry, frère du roi, qui veut la Normandie, avec le duc de Bretagne, le duc d'Alençon, le duc de Bourbon, descendant de saint Louis, le comte de Saint-Pol qui vous disputerait i'épée de connétable de France, monsieur le maréchal!... et le mopient est propice. Louis XI est attaqué par ses grands vassaux qui le tiennent en échec... Les villes de Reims, d'Angers, d'Aurillac sont en révolte contre lui, à cause des impôts onéreux qu'il vient d'ajouter à ceux qui pesaient déjà sur son peuple. C'est le colosse aux pieds d'argile. Il suffit de le pousser, il tombera.

— Qui sait? murmura le comte Jacques. Si dans sa chute il écrasait le monde ?

— Le Turc a renversé l'empire grec, et la chrétienté n'a rien dit ! La Suisse a secoué le joug allemand : l'Europe a laissé faire. Chacun pour soi...

— Je suis ébloui, monsieur deFésigny,et je me rends. Vive Philippe de Savoie, roi d'Arles !... Seulement que donnera-t-on à Montmayeur, commandant des armées de Philippe ?

Sans hésiter un instant, Guy répondit :

— La principauté d'Orange, et cet estoc à la lame d'or que le prélat consécrateur bénit durant la cérémonie du sacre... A^ous serez le premier après Sa Majesté.

— Et TOUS '^

— Je serai le second, si l'herbe ne pousse pas déjà sur mon cercueil !

Au lieu de descendre aussitôt les marches de l'escalier secret par où son ancien maître l'avait fait évader, Aynardd'Entremont était resté debout sur l'étroit paher.

Le panneau refermé, il s'accota dans l'angle de la muraille et se disposa paisiblement à écouter ce qui se disait entre le maréchal et le président du sénat.

Malheureusement pour sa curiosité, la boiserie n'offrait aucune solution de continuité, pas la moindre fente par où pût s'échapper un son.

Il eut beau tendre l'oreille, il n'entendit pas un traître mot.

Cependant, il demeura, dans le seul but de faire supposer, plus tard, en révélant sa présence, que ce mystérieux entretien, il le connaissait tout entier.

Les ténèbres, contre lesquelles il était mal aguerri, ne tardèrent point à lui inspirer quelque terreur. Le silence morne qui l'enveloppait, les murailles qui l'enserraient comme les parois d'une tombe, l'odeur fade

lE MARÉCHAL DE MONTMAYI'UR. 107

et presque méphitique répandue en ce lieu, l'absence d'air respirable, agirent désagréablement sur ses nerfs. Dételle sorte que, abandonnant tout espoir de trahir la confiance de son bienfaiteur, il se décida à partir.

L'escalier aboutissait à une issue ménagée au ras du sol, dans la muraille. Il ouvrit doucement, avança la tête, vit la rue déserte et sortit.

Mais il s'avançait à peine qu'une forme humaine se dressa devant lui soudainement et l'arrêla.

L'éclair bleuâtre d'une arme d'acier raya l'air. Entremont bondit et para :

— Qui que tu sois, murmura une voix rauque, ton. heure a sonné. Le temps de dire ïln manus et ton àme ira s'assurer, je ne sais où, de l'existence d'un autre monde, où les imbéciles sont punis, et les gens d'esprits, récompensés.

Ce discours faillit être funeste à celui qui perdit son temps à le prononcer, car Aynard d'Eatremont profita de ce moment de répit pour tirer sa dague de la gaîne et se mettre en défense.

Un combat acharné s'engagea.

Les deux adversaires se prirent à bras le corps, se portant, des coups multipliés. Bientôt ils roulèrent tous les deux sur la terre, la neige amortit leur chute et préserva l'un et l'autre d'un sort fatal.

La rue était plongée dans une profonde obscurité, sur toute la longueur des façades, dont la cîme se découpait sur le ciel d'un bleu noir, en festons pointus indiqués par une ligne blanche, une seule fenêtre flamboyait : celle du cabinet de Fésigny.

Le reflet de cette clarté dessinait un orbe de lumière qui allait s'agrandissant et diminuant d'intensité.

Le hazard voulut que les deux lutteurs vinssent rouler enlacés, précisément à l'endroit où les teintes lumineuses des vitraux dessinaient de fantastiques ara-

besques moitié sur la boue, moitié sur la glace luisante du canal.

L'agresseur d'Aynard portait, comme lui, ua justaucorps en drap vert à broderies de soie et un bonnet de fourrure fixé par une ganse en mentonnière.

Ils se regardèrent, poussèrent l'un et l'autre un cri étouffé, se relevèrent et tous les deux se mirent à rire franchement.

— Comment! s'écria d'Entremont, un peu confus, c'est toi, Luzarches?

— Comment ! répliqua Luzarches, c'est toi, petit Aynard?

— Courons-nous le même gibier ?

— Est-ce le mari, le père ou le frère qui t'a jeté à la porte?

— Que dirait le sire intendant s'il savait que l'écuyer premier de monseigneur court le guilledou, hors de l'hôtel, à la minuit?

— Que dirait monseigneur lui-même, s'il rencontrait son écuyer second en la rue habitée par la Chambre, son mortel ennemi?

~ Bah ! reprit Aynard, cachant sous un ton dégagé la crainte qu'il éprouvait d'inspirer des coupçons, vous mériteriez le même reproche, Luzarches, si nous a'étions des gens dont l'on aurait tort de se méfier. Je ne suis plus un enfant, un page étourdi et sans cervelle: Je viens d'avoir vingt-deux ans à la saint Etienne passée. Il m'est bien facile de vous expliquer ce que je faisais dans cette charrière, à l'heure où les bourgeois ronflent entre leurs draps,

— Hum! dit Luzarches en le couvrant d'un regard scrutateur, quelle hâte de te justifier, mon compagnon, alors que personne ne t'accuse! Comme si l'on ne savait pa=, ajouta-t-il avec l'accent de la bonhomie, que les muguets de ton âge, en hiver et en été, prennent leur

plaisir à patauger dans la poussière ou la boue Seulement, dis-moi, Aynard, est-ce au vénérable président du Sénat que tu fais la cour, ou bien à sa servante, laquelle naquit, je pense, le même jour que feu la mère de ta mère-grand ?

Cette question inattendue ne laissa pas que do troubler Aynard.

-- Pourquoi ? demanda-t-il.

— C'est que tu sortais de la maison de messire Fésigny... si ce n'est de la maison voisine. Du reste, ce ne sont pas mes affaires. Yeux-tu venir avec moi à la taverne de la Croix d'Or ?

Aynard, pressé d'échapper à la curiosité de son collègue, se garda bien d'accepter cette gracieuse invitation. Il déploya tout son génie à mettre sur le compte d'une escapade d'un jeune homme espiègle sa présence en ce liey, mentit impudemment, assura qu'il sortait de la taverne, après copieuse ripaille, et de hâta de s'éloigner, d'un pas rapide, ce qui confirma les soupçons que Luzarches, de prime abord, avait conçus

Montmayeur, enveloppé de son manteau, la toque empanachée rabattue sur le front, prenait congé de Fésigny.

Il était calme, grave, joyeux. Ses espérances et son ambition allaient grandissant. Déjà il songeait, vaguement, sans préciser rien, comme en rêve, à tromper ses nouveaux complices, de même qu'autrefois il complotait la perte des anciens.

Il paraît que l'homme l'État veut des ruines pour piédestal et ne souffre autour de lui personne qui se puisse vanter de l'avoir assisté.

— Nous sommes d'accord, dit-il, ce que vous ordonnerez, mon bras l'accomplira. Mais ces lettres, ces malheureuses lettres ?... je ne serais pas en sûreté !.. Ah !

110 Ll' MARÉCHAL DE MONTMAYEUR.

qu'ils sont heureux, ceuK qui ne savent pas écrire... Dix lignes, c'en est assez pour conduire un homme à la potence.

— - Il n'en faut qu'une ! murmura Fésigny en souriant. Rassurez-vous, magnihque seigneur. Désormais votre sort et le mien sont liés.

— N'ouhliez pas votre promesse, au moins !..

— J'ai juré. Demain, le sénat prononcera la sentence qui déboute de toutes ses prétentions à votre encontre Gilberte, veuve de Miolans... Ah ! monsieur, c'est une méchante aclion que vous me forcez à commettre!.. C'est un remords qui tourmentera ma vieill'esse, ajouta ce vieillard avec une vraie émotion. Vous l'avez dit, la liberté, c'est le trône : Philippe de Savoie sera roi !

— Et c'est à vous qu'il devra sa couronne. Adieu, monsieur le chancelier.... s'écria Montmayeur qui feignit de ne point comprendre.

— Dieu vous garde, monseigneur le connétable!

Il se serrèrent la main, quelque dégoût que l'austère magistrat éprouvât de donner cette marque d'estime à ce méprisable instrument de ses desseins politiques.

Fésigny prit sa lampe et descendit avec le comte auquel il ouvrit lui-môme la porte de la rue.

Ils se saluèrent là une dernière fois.

Une pâleur livide s'étendait sur les traits du vieillard lorsqu'il revint s'asseoir auprès du foyer. L'n tremblement nerveux agitait ses mains et sa bouche se contractait douloureusement. La tête penchée sur sa poitrine, il s'absorba dans ses réflexions et bientôt, poussé par cet instinct qui oblige l'homme solitaire à exprimer tout haut sa pensée, il se livra à un soliloque entrecoupé de soupirs.

— Perdre ainsi, en une minute de faiblesse, la paix du cœur, la conscience de l'honnêteté... Avoir été quarante ans un juge équitable, intègre, probe, et que

LE MARÉCflAL DE MO.NTMAYEUR. 111

toute cette vie de sacrifices aboutisse à une chute!.. Être audacieux comme César, avoir du génie et se voir condamné à implorer le secours d'un mercenaire ! Tenir dans sa main la vie d'un "roi, le repos du monde, et vendre son honneur en échange d'un bout de parchemin !... Être le premier parmi les forts et ne pouvoir ordonner à un guichetier de briser telle chaîne!... Il y a des torrents qui débordent: on croit qu'une masse de granit obstrue leur source... on regarde et l'on voit un grain de sable... Il y a des montagnes qui s'écroulent, on suppose quelque violente convulsion de la nature : pas du tout, c'est un peu d'eau qui s'est inlillrée dans les couclies de terre qui supportent le rocher... Il fallait délivrer Philippe î Libre, il est roi. Aujourd'hui le grabat de la geôle, demain le drap d'or du trône. Ah ! cet enfant ne saura jamais que je me suis avili pour l'élever... Eh ! s'il eût été besoin d'un sacrilège, eussé-je reculé ?... Quitte à user de mes genoux les dalles d'une église pour expier la faute 1

Qui peut faire suite au précédent.

Jacques de Montmayeur marchait d'un pas allègre, sifflant entre haut et bas un air de vénerie.

Le noble comte avait sujet d'être gai. Il venait d'enjamber le premier échelon de sa fortune, puisqu'il dédaignait décompter la fortune présente, et qu'il lui plaisait de recommencer sa vie au moment où elle touchait à son terme.

Il s'engageait sans crainte ni regrets dans la voie qui mène aussi bien à l'échafaud qu'à la gloire et ne s'inquiétait nullement des conséquences éventuelles de sa

12 LE MARÉCUAL DE MUMMAVEUR.

détermination, trop présomptueux pour douter du succès. A cinquante pas de là il retrouva son Jidèle ccuyer Luzarchcs, lequel, harassé de fatigue, maugréait sans gène aucune, accablant de toutes sortes de malédictions son maître, le temps, l'hiver, le monde et Dieu.

Luzarches eût de beaucoup préféré griller des marrons sur la braise et s'enivrer de vin blanc en la docte compagnie de Guillaume Coquelourt. Ces expéditions mystérieuses lui semblaient insupportables et durant une longue couple d'heures il rumina de renoncer à l'honneur de vivre sous la bannière à l'aigle d'azur.

Hélas ! un proverbe dit que la chèvre doit brouter où elle se trouve attachée. Né dans la maison de Montmayeur, devenu successivement galopin de cuisine, valet d'écurie, page, puis écuyer, vieilli au service du comte, Luzarches se proposait une fois par semaine de chercher un patron moins amoureux d'aventures et chaque fois il renonçait à son dessein pour une raison ou pour une autre.

Il accueillit Montmayeur avec la brusque familiarité dont ont coutume d'user envers leurs seigneurs les confidents de tragédie, et grommela d'un ton bourru quelques observations sur l'inconvénient qu'il y a pour un honnête homme à se promener, la nuit, par un froid de douze degrés, les pieds dans la neige et l'estomac dégarni.

Il lui fut répondu par une de ces paroles flatteuses dont les plus avares sont prodigues, et son ressentiment fut aussitôt dissipé.

M. de Montmayeur et son respectable écuyer passaient tous les deux sur le pont de pierre situé en face de la rue du Bourg-Neuf, lorsqu'ils virent venir à eux, vaguement éclairée par un rayon de lune blafard, une forme humaine qui glissait légèrement et rapidement sur le sol.

Leur première impression fut celle de la terreur, tous deux étant imbus des superstitieuses croyances de leur époque. Reprenant courage, ils s'approchèrent, se cachant dans l'ombre épaisse que projetaient les échoppes alignées sur la marge du canal.

L'apparition prit corps et ils reconnurent en elle une femme de qui la taille se cachait sous les plis nombreux, d'une ample mante à capuchon, tandis que les tuyaux d'une cornette empesée masquaient à demi son visage.

— Oh! oh! murmura le maréchal, quand elle eut franchi le pont, qu'est-ce là? Ce n'est point à celte heure que nos honnêtes bourgeoises se hasardent à sortir? Ce n'est point là non plus ce que cet imbécile pédant, Coquelourt, appellerait d'un certain nom latin que j'ai dûment oublié. Le béguin et la cape de futaine sont déguisement, je le parierais. Louis, suivons cette péronnelle.

— Johannod me pende ! gracieux seigneur, répondit l'écuyer d'un ton de mauvaise humeur, vous aurez bien de la besogne si vous voulez savoir où vont et ce que font toutes les pécores qui se promènent ici? Le maîtrequeux de Votre Seigneurie aura certainement préparé, en vue de nous restaurer, quelque tranche de venaison cuite à point, et une ou deux pintes de bon vin épicé.

Le maréchal ne tint nul compte de cette observation, présentée avec un accent dépourvu de toute hypocrisie.

Il insista ; Luzarches, sachant que discuter serait peine perdue, l'accompagna sans hésiter davantage, n'ayant qu'un désir: celui d'en finir promptement afin d'être plus tôt à même de savourer le souper qui l'attendait.

La mystérieuse inconnue cependant était arrivée devant la maison du président Fésigny, qui paraissait être le terme de sa course.

Il4 LE MARÉCHAL DE MO^'TMAYEUR.

Elle s'arrêta, saisit le marteau de fer et battit à coups précipités sur la plaque sonore. Elle agissait d'ailleurs avec une parfaite liberté d'allures, sans témoigner la moindre timidité, sans vaines simagrées prudentes, en personne sûre d'elle-même.

Blottis contre le paroi d'une échoppe, de l'autre côté du canal, Moatmayeur et Luzarches, dont rien ne décelait la présence, ne perdaient pas de vue un seul des mouvements de Tinconnue.

La ville entière dormait et rien ne troublait le majestueux silence de la nuit.

La lourde masse de fer arracha aux ais métalliques de la porte un mugissement strident. Derrière le vitrail enfumé du retrait de Fésigny se profila une ombre noire.

Puis un guichet s'ouvrit. La voix cassée et criarde d'une vieille femme interrogea :

— Qui vient à cette heure de nuit éveiller ceux qui dorment en cette demeure ? Coureuse, passez votre chemin !

— Ouvre, servante, répondit l'inconnue d'une voix harmonieusement timbrée, où vibraient la jeunesse et la force. Tu me connais : je te dirai mon nom, quand il n'y aura plus cette grille entre ma bouche et ton oreille.

— Non I non ! que voulez- vous ?.. qui êtes- vous ?

— Je veux parler à ton maître et je suis Gilberte, comtesse de Miolans, dit la jeune femme après s'être consultée une seconde et en promenant autour d'elle un regard circonspect..

Aussitôt les épais vantaux s'entrouvrirent : elle se glissa prestement dans la maison, en jetant un frais éclat de rire à l'écho sonore.

Montmayeur fit un mouvement. Il avait déjà le poignard à la main : il voulait s'élancer. Luzarches le retint :

— Où allez-vous, gracieux seigneur ?... On m'a dit que celle-là est voire ennemie. Il y eut un temps où vous auriez puni de mort celui qui... enfin 1 Bref !... Lucifer étrangle Satan !... quand elle sortira, nous l'escorterons en galants cavaliers jusqu'à distance convenable de cette baraque, où l'on veille trop avant dans la nuit, à mon sens. Il n'est rien qui hurle plus fort que les Gollions à face ridée et les hommes de loi chauves... Sachez attendre !

L'avis, quoiqu'il fut donné sous une forme burlesque, plut au maréchal.

Il se contint et ne dit mot.

Ayant achevé son discours, Luzarches traversa la rue en amortissant le bruit de ses pas.

Nous avons décrit ce balcon à large parapet que supportaient deux pilastres chargés d'ornements en reliefs. Ces fantaisies des architectes sont des échelles offertes aux voleurs.

En un clin d*œil Luzarches se débarrassa de sa cape, mit entre ses dents la lame de son coutelas, enfonça dans les interstices de la pierre ses doigts crochus et se hissa lentement le long de la colonne. Il atteignit la dalle épaisse qui saillait, s'y suspendit, prit son élan et rebondit sans le moindre brait par-dessus la balustrade.

Son maître, stupéfait, le regardait agir et s'applaudissait en lui-même de posséder un si agile serviteur.

Luzarches s'avança prudemment et vint coller son front au réseau de plomb qui encastrait les vitraux.

Il entrevit la comtesse étendue dans un fauteuil, ses pieds mignons sur les chenets. Elle souriait sous la mousseline empesée de la cornette ; ses grands yeux ambitieux brillaient.

Devant elle, Fésigny, le visage empourpré, se tenait

debout, tête nue.

116 LE MARÉCHAL Dl£ MONTMAYEUR.

Luzarches prêta l'oreille. Une fragile cloison de verre et dix pas à peine le séparaient de ceux qu'il épiait. Il n'entendit rien.

Montmayeur cherchait à deviner le mot de l'énigme. 11

redoutait cet incident imprévu qui survenait, dérangeait ses calculs et lui inspirait un doute douloureux.

Quelle nouvelle trahison se trouvait derrière ces murailles ? Fésigny garderait-il la parole donnée, ou bien, méconnaissant ses véritables intérêts, se tournerait-il contre celui qu'il venait de gagner à sa cause. Peut-être allait-il vendre sa protection au plus offrant ?

Le maréchal s'accusa de légèreté, lorsqu'il se posa à lui-même cette question, et se railla. Qu'est-ce que la comtesse pouvait offrir au magistrat qui fût de plus haut prix que Tappui de Montmayeur ? L'argent ne tente que les convoitises grossières, et Guy de Fésigny vivait de pain et d'eau.

Ses inquiétudes persistèrent néanmoins, car il comprenait trop bien que si madame de Miolans venait, longtemps après le couvre-feu sonné, déguisée sous les habits d'une servante, seule, et bravant à la fois les lois de l'étiquette, les convenances, les terreurs féminines, les mauvaises rencontres, frapper à la porte du magistrat, ce n'était pas uniquement pour deviser de caquetages de cour. L'heure était solennelle : Un nouveau règne commençait. Gilberte avait-elle appris quelque nouvelle importante, et comptait-elle s'en prévaloir auprès de son juge pour peser sur ses décisions ? Tout était à craindre.

Luzarches suivit, pour descendre, le chemin qu'il avait pris pour monter. La balustrade enjambée, il embrassa la colonne de ses deux bras et se laissa couler.

— Cornes d'Hérode ! grommela-t-il en touchant terre, ils se querellent là-haut bien gentiment... Il faudrait être mouche et passer par le trou de la serrure... mon père me reprochait toujours de trop écouter aux portes.

Que n'ai-je mieux appris ce métier ! Belzébuth protège monseigneur ! Je n'ai rien entendu, si larges que soient mes oreilles, et si mince que soit le vitrail!

— Dans ce cas, mon ami, prenons patience. La belle nous dira plus tard...

— Savoir!... chanta Luzarches d'un ton ironique. Tantôt elles rendraient jaloux une pie, tantôt elles sont muettes tout ainsi que les gardiens noirs des palais maures. La peste!... un verre de vin épicé m'aiderait à supporter ce froid de loup !

— As-tu peur que tes lèvres ne gercent, beau dameret?

— Tempêtes! si Votre Grâce raille!... Si mon cuir est basané, dur et sec, je sais bien de qui c'est la faute. On dit que Tingratitude vient aux seigneurs comme la vermine aux pauvres gens, dès le jour où leurs yeux s'ouvrent!...

Sur cette joviale et philosophique repartie, Pécuyer premier se renferma dans un silence plein de dignité.

Nous retrouvons Guy de Fésigny face à face avec la comtesse Gilberte.

Il écoutait sans l'interrompre son babil prétentieux. A trente-cinq ans on doit abdiquer les coquetteries naïves de l'adolescence et la veuve do Miolans voyait avec effroi ce chiffre redoutable s'inscrire en rides imperceptibles sur son front marmoréen.

Certes, elle n'était point venu pour prodiguer à ce vieillard des compliments et des sourires. Il le devinait.

Peut-OQ arrêter le flot qui lèche de sa frange d'écume les galets de la plage? Userait aussi facile d'obtenir d'une fille d'Eve qu'elle avouât franchement son but.

Il prenait donc patience, sans se douter que M. de Montraayeur et l'honnête Luzarches pratiquaient en ce moment celte même vertu, sous sa fenêtre.

Nous l'avons déjà dit, Fésigny en qui bouillonnaient

naauùre les ferments d'une haine invincible contre celte femme, ennemie de son maître, semblait avoir perdu le souvenir de l'injure reçue au château de Chinon, des intriofues qui suivirent Téchauffourée de Thonon, et il manifestait hautement une singulière estime, une amitié respectueuse pour la comtesse Gilberte, avec laquelle il s'était peu à peu réconcilié au lendemain de l'enlèvement de Philippe-Monsieur par Gargassala.

Estime, amitié, respect, n'étaient que des leurres, à cette heure il faut l'avouer. Fésigay, privé des joies de la famille, reportait sur Philippe de Savoie tous les trésors d'affection de son cœur. Il l'aimait à la fois comme un fils, comme un frère, comme un maître, et cet amour ardent, concentré sur un être unique, était le seul lien qui le rattachât à l'existence. Ce grand politique faisait fi de tout autre sentiment.

Profondément jaloux de son influence sur l'esprit du prince, capable de tous les sacrifices pour édifier sa fortune, il méprisait les amitiés banales, et ne voyait en Gilberte de Miolans qu'une de ces aventurières, d'ambition sordide, ne cherchant dans le but atteint que le couronnement de leur vanité.

Le meilleur moyen de surveiller un ennemi, si ce n'est d'endormir ses défiances, c'est de s'en faire un ami, ou tout au moins un allié : de là ce feint rapprochement qui ne trompait ni Fésigny ni la comtesse. Ils s'épiaient de plus près et plus facilement en se voyant tous les jours ; ils s'étudiaient sans relâche; ils cherchaient à utiliser l'un la puissance de l'autre; ils mesuraient leurs forces.

Fésigny savait que la pauvreté est le pire vice d'un prétendant ; il voulait enrichir Philippe de Bresse des biens de Miolans joints à ceux de Montmayeur.

Gilberte, que ni le temps ni les circonstances ne détournaient de ses projets, savait que pour épouser Phi-

lippe il fallait qu'elle obtînt l'appui de Fésigny. La nécessilé les condamnait à s'allier.

Ce soir-là, Fésigny était las. Il avait dépensé en émotions terribles les heures de cette journée : il était vieux et il souffrait.

Ce lut lui qui, brusquement, engagea l'attaque :

— Madame, dit-il, ce m'est un grand honneur que de recevoir en mon logis, vraie cellule de moine, une dame illustre telle que vous, et faite plutôt pour habiter l'Olympe. J'en suis surpris autant que ravi, mais je me demande à quelle fin vous avez daigné m'y apparaître, radieuse vision?

Ces paroles étaient douces, mais le ton était rude. Cette question brutale faillit désarçonner la comtesse qui cependant répondit :

— Est-ce la première fois que j'y viens quérir vos conseils, spectable président? Et pensez-vous qu'à cette heure les chefs des maisons nobles de Savoie dorment paisiblement sous leurs baldaquins armoriés ? Le roi est mort, vive le roi ! crie-t-on en France ; mais nous ne sommes pas en France, et quand un règne finit, chez nous, la guerre civile est bien près de commencer !

Fésigny jeta sur elle un regard scrutateur. Était-ce vraiment pour ourdir des combinaisons politiques qu'elle avait revêtu un travestissement et qu'elle accourait, seule, à celte heure indue ?

Il dépendait de lui, Fésigny, qu'elle s'éveillât le lendemain dame de vingt seigneuries, riche de cent mille écus d'or, ou plus pauvre qu'une mendiante, écrasée sous le joug pesant de la dette, humiliée par une défaite qu'elle aurait elle-même provoquée. Et à la veille de ce jour décisif, qui tenait en suspens son avenir, qui déciderait de sa destinée, elle préparait des intrigues de cour et s'inquiétait des affaires de l'État ?

Un sourire moqueur erra sur les lèvres du président.

Il répondit, avec le même accent de raillerie :

— L'imagination féminine va promptementen besogne, comtesse. Le duc Louis 1^^ est mort — Dieu reçoive son âme en son giron ! — et vive le duc Amédée IX !

— Guérit-on l'épilepsie, spectable seigneur ?

— Dieu, qui envoie les maux, donne aussi les remèdes. Il lui a plu d'affliger notre souverain d'un mal terrible, il lui plaira de l'en délivrer. D'ailleurs, qu'importe ? La couronne de Savoie ne peut tomber en quenouille. Amédée IX a des fils.

— Il a aussi des frères, monsieur.

Fésigny se tut. Il ne se souciait nullement de s'engager sur un terrain dangereux.

— Ce sera demain une grande journée ! reprit la comtesse d'un ton grave.

— Ali ! dit Fésigny.

Il s'assit, posa la main sur les dossiers épars sur la table, et poursuivit, d'un ton d'impatience et d'ennui :

— Les plaideurs sont incorrigibles !... Autour d'eux, le monde s'agite, la foule s'émeut, les grands disparaissent; ils ne voient ni n'entendent rien : Aureshabent et non audient, oculos hahent et i\pn videbunt. Eh ! qu'importe à un plaideur ce qui se passe autour de lui?... Procès! procès! procès! voilà le seul mot qu'il comprenne, et le seul qui l'intéresse, et le seul qu'il répète. Etes-vous venue pour plaider, dame comtesse?... Il y a cinq conseillers pour délibérer sur votre cause. Ils jugeront selon leur conscience et je prononcerai la sentence qu'ils m'auront dictée.

Gilberte garda le silence. Elle fixa un regard langoureux et qui, malgré sa douceur, menaçait, sur le front chargé de nuages du magistrat.

Le silence irrite : on s'est préparé à des interruptions qui provoquent l'éloquence : Rien !

Fasciné par le regard implacable de Gilberte, troublé

par son mutisme obstiné, Fésigny poursuivit avec emportement :

— C'est après la sentence rendue qu'on porte au juge les épices qu'il a gagnées ! Le visiter avant l'audience, c'est lui faire injure, car il semble qu'on vient implorer sa pitié, solliciter sa protection. Madame, j'ai constamment refusé ma porte aux plaideurs ! Que voulez-vous de moi ?

La comtesse ne répondit pas, mais un sourire sardonique effleura ses lèvres roses.

Le président, animé par une colère subite, s'écria :

— Le juge prévaricateur mérite la dégradation ! Son cadavre est traîné sur la claie, puis jeté à la voirie. Son nom reste exécré... Demandez-moi ce qui m'appartient, je vous le prodiguerai : mes biens, mon sang, ma vie. Mais l'honneur n'est pas chose mienne... Je suis votre ami... Je vous suis attaché par une amitié honorable et sincère, mais je n'ai plus d'amis quand je siège!... Qu'on m'arrache le cœur, plutôt que de m'altacher aux épaules un manteau d'infamie.

Elle se taisait.

Il s'exalta plus encore :

— Il faudrait que je fusse fou, cria-t-il en frappant du pied avec fureur, pour mentir à mon devoir aussi impudemment. Si j'avais une fille et qu'elle se traînât dans la poussière pouf obtenir de moi que je dise oui, quand la conscience ordonne de dire non, je laisserais ma fille expirer à mes pieds, je ne fléchirais pas!.. Madame, si vous êtes venue pour me tenter, quittez la partie !

Elle leva sur lui ses beaux yeux qui exprimaient une inquiétude sincère, et lui adressa un sourire mélancolique :

— Vous me chassez! murmura-t-elle en soupirant. Que m'importent les choses que vous me dites? Je ne

122 LE MARÉCUAL DE MOxMMAVEUR.

comprends pas. De quel jugement est-il question?.. Ah ! s'écria-t-elle, comme si tout à coup la lumière se faisait dans son esprit, me parlez-vous de mon procès avec monsieur de Montmayeur? Je n'y pensais nullement 1 Rassurez-vous, je ne demande rien qu'à mon bon droit et j'ai confiance !

Fésigny, stupéfait, balbutia quelques mots inintelligibles :

— Ce n'est pas mon juge que je suis venu visiter, poursuivit la charmeresse, de sa voix mélodieuse, c'est mon vieil ami, qui restera mon ami, même s'il me condamne. Que m'importent les richesses de la terre? J'aurai toujours assez pour payer ma dot dans un monastère. Non, Fésigny, ce n'est point pour corrompre mon juge que j'accours... C'est que j'ai une heureuse nouvelle à vous annoncer ! Vous ne devinez pas ?

— Madame, il n'est qu'une bonne nouvelle pour moi, et je ne crois pas...

— Savez-vous, reprit Gilberte, quel a été le premier acte d'autorité de notre duc Amédée IX ?

— Un prince doit inaugurer son règne par la clémence !

— Le duc et la duchesse ont écrit chacun une lettre, de leur propre main, adressée à qui ? Au roi de France!

— Ah I je tremble...

— J'ai lu ces lettres de Leurs Altesses. Monseigneur réclame du roi Louis la Hberté de son frère, Philippe- Monsieur. Celle de madame Yolande implore la grâce du captif.

Haletant de joie, Fésigny se leva, saisit la main de Gilberte — mais presque aussitôt il recula, pâle, en murmurant :

— C'est impossible!... En offrant à Son Altesse mes vœux d'heureux avènement, je l'ai suppliée de faire ce que vous dites qu'il a fait : le duc a détourné la tête... Je

me suis mis à genoux, il m'a ordonné de me relever... J'ai pleuré: il m'a parié de ses pauvres, ajoutant qu'il avait assez de misères à secourir, qu'approcher le feu de la paille ce serait allumer l'incendie. C'est impossible !... il a peur de son frère !

— J'ai lu les lettres, dit Gilberte avec fermeté.

— Quel intérêt avait-il à me tromper ?

— J'ai vu partir les ambassadeurs chargés des deux messages.

— Pourquoi m'aurait-il désespéré par un refus hautain, si deux heures plus tard il devait... ?

—L'un est Claude de la Baume, comte de Montrevel, l'autre, mon cousin Miolans.

— Cela n'est pas, cela ne peut être !

La comtesse ouvrit son escarcelle, et en tira un parchemin couvert de caractères fins et serrés. Elle le donna à Fésigny, en* disant, du même ton ferme et calme :

— Voici la copie de la lettre, écrite de la main du moine Jean Fausson, auquel je l'ai dérobée pour vous.

Fèsigny lui arracha le précieux papier, le lut d'un regard et tomba à genoux, les yeux baignés de larmes. Il pria avec ferveur. Quand il se releva, ce n'était plus le même homme. Il était transformé, rajeuni, rayonnant de joie.

Mais tout à coup, il redevint pâle et morne, et se couvrit le visage de ses deux mains. Il venait de penser à Montmayeur, auquel il avait gratuitement livré ses secrets :

— Que Dieu me protège ! s'écria-t-il avec une amére tristesse. Que n'êtes-vous venue une heure plus tôt, madame !... Ah ! j'ai fait uu marché de dupe... je me suis inutilement souillé d'un crime de lèse-équité... Mais je n'ai plus besoin de cet homme!... Il le savait^ sans doute ? Le pacte est déchiré... Je reconquiei^è ïiiif

liberté... oui j mais il a mon secret!... Fatale imprudence!

Non, non! continua-t-il en relevant le front. Je suis un redoutable adversaire, et s'il connaît mes plans, j'ai des preuves écrites de sa félonie. Qu'est-ce qu'une parole dite au hasard ? Les écrits restent, les paroles s'envolent. Je puis le perdre, moi : il ne peut que m'accuser ! Il a une chaîne rivée au cou !.'.. Ne craignez rien de lui, madame.

La comtesse, affectant l'indifférence^ laissa tomber de ses lèvres cette question :

— De qui parlez-vous^ cher ami ?

Fésigny s'inclina, prit sa main^ et baisant ses doigts effilés :

— Madame, répondit-il, si j'étais roi, pour vous remercier de la nouvelle que vous m'apportez^ je vous ferais reine ! »

Elle sourit ingénument:

— Ma récompense^ ne l'ai-je pas déjà reçue? dit-elle. Ne suis-je pas aussi joyeuse que vous de ce qui arrive ? Si vous êtes l'ami de Philippe, l'aimé-je moins que vous? Certes, il m'outragea cruellement ^ naguère! mais je suis chrétienne, et je sais pardonner. J'espère en lui... et en vous. Dites-moi maintenant si j'ai mal fait d'accourir.

Elle ne s'aperçut pas que Fésigny se demandait pourquoi, au lieu de lui envoyer un de ses serviteurs, elle s'était, elle si circonspecte, exposée aux graves conséquences que risquait d'entraîner une telle démarche, sans qu'un intérêt immédiat l'y obligeât.

Il comprenait que jusqu'alors il avait fait fausse route et que la veuve de Miolans lui cachait encore le but réel de sa visite.

Elle poursuivit :

— Ici, l'on a besoin de lui. Il faut aux conducteurs des peuples une grande vigueur morale : ils doivent

LE MAHÉCUAL DK MONTMAYEUR. 125

avoir une main d'acier, sous leur gant de soie. Hélas ! qui ne doute que le pieux Amédée soit au-dessous de la tâche que Dieu lui départit?,.. Et qui recueillerait la couronne, si elle tombait du front de ce pauvre malade, si Philippe n'était à sa place, sur les marches du trône ?

— Prévoyez-vous donc, ma noble amie, que monsieur de Bresse devienne l'héritier de son auguste frère?

— C'est son droit.

— Mais il a deux frères aînés : Romont et Faucigny,

— Le droit d'aînesse est à qui sait le prendre ; Jacob Je conquit sur Ésaû,par la permission de Dieu : Philippe mettra son glaive dans la balance, on l'acclamera.

— L'usurpation le profite jamais à l'usurpateur. Admettez que Piomont et Faucigny laissent le champ libre à leur cadet : le duc Amédée a des fils.

— Oui , des enfants chétifs qui mourront avant d'avoir atteint l'âge de raison. Et que deviendrait alors ce pays que Sa Majesté convoite depuis si longtemps pour s'en faire un chemin qui la conduise à Milan? Qui nous défendrait de Finvasion française ? Les coffres du roi de France renferment assez d'or pour soudoyer la trahison des plus fiers et des plus rapaces... Le glaive pèse aux mains débiles ! C'est un soldat que la Savoie veut pour chef... Et je n'en connais aucun de plus digne que Philippe-Monsieur, comte de Bresse.

— Une usurpation !... s'écria Fésigny d'un ton indigné que Gilberte de Miolans applaudit par un signe d'approbation, tant il semblait sincère.

— Non, riposta la comtesse : une élection. Après la mort de Louis V, Hugues Capet fut élu roi par l'assemblée de Noyon, au préjudice de Charles, duc de Lorraine, déclaré forfait de ses droits parce qu'il avait prêté serment et rendu hommage à l'empereur. La souveraineté réside dans le peuple. Il y a trop longtemps que l'imbé-

126 LE MARRCnAL DE MONTMAYEUR.

cillité, la démence ou la honte se voilent de ia pourpre royale...

— Oh î madame, repartit Fésigny avec une admiration railleuse, où donc avez-vous découvert tout cela ?

— Oui, je suis pédante, et vous vous demandez en quel grimoire j'ai appris Ihisloire du passé ? Mais avouez que j'ai raison. D'ailleurs croyez-vous que je sois, à ce point, ignorante des intrigues qui se nouent, se croisent, se démêlent et s'embrouillent autour de moi? Tout le monde conspire, ici. Monsieur de la Chambre veut emmener le duc en Piémont pour le tenir plus sûrement en tutelle. Mon oncle Montmayeur aspire au titre de vassal du roi très-chrétien. Madame la duchesse Yolande vise à s'emparer de la régence, et vous travaillez, vous, à l'en dépouiller au profit dé Philippe-Monsieur.

— Vous empiétez sur nos prérogatives, comtesse, dit Fésigny en souriant. Briguez-vous la charge de chef de la police?

— Cher ami, trêve de railleries, s'il vous plaît ! J'ai des oreilles pour entendre, moi, et aussi des yeux pour voir !... Si je m'en donnais la peine, tous les plats courtisans qui m'ont dédaignée seraient à mes pieds.

— Que d'Hercules aux pieds d'une seule Omphale î...

— Je viens, monsieur, vous proposer un traité d'alliance. Je ne suis pas d'un caractère à hésiter sur le choix des moyens. Vous êtes aveuglé, vous, par un dévouement qui enirave votre libre arbitre. Agissons de concert : une femme comme moi possède des ressources qu'un homme d'État comme vous n'a garde de méconnaître. Si vraiment nous sommes amis, Philippe-Monsieur succédera à son frère avant que l'année de deuil soit révolue.

Fésigny, muet, réfléchissait. Le démon, cette nuit-là, lui envoyait bien des tentateurs.

— Je ne suis ni pusillanime, ni languissante, mais

robuste d'esprit et courageuse, reprit Gilberte qui s'anima soudain. Parlez-moi, et sincèrement...

— Certes ! interrompit vivement le président qui songeait au parti qu'il tirerait de cette complicité inattendue, aux combinaisons qu'elle lui permettait d'établir, certes, madame! un allié de votre puissance !... Encore est-il nécessaire que je sache quelles conditions...

— Je n'en pose aucune ; si nous réussissons et que vous me desserviez, j'ai les moyens de me venger. Si nous essuyons un revers, notre chute sera commune : où vous périrez, je périrai.

— Voilà bien un dévouement extraordinaire ! Caprice de femme, certes ? car le mobile reste inconnu, et je dois vous prévenir, comtesse, que je ne crois pas au désintéressement féminin.

Elle se leva, et lui dit d'une voix que l'émotion altérait :

— Monsieur, j'aime Philippe de Savoie depuis dix années, et je veux poser la couronne sur sa tête, pour qu'à son tour il la pose sur la mienne !

La tête du vieillard se pencha sur sa poitrine, et ses lèvres furent crispées par un sourire plein de sarcasme.

— Vous doutez ? poursuivit Gilberte de Miolans avec une âpre véhémence. Je vous fatigue, en vous exprimant sans trêve ni relâche la même idée, le même sentiment. Je vous fais compassion, n'est-ce pas? à vousiont l'âge a glacé le sang dans les veines, et qui, n'ayant de la jeunesse qu'un vague souvenir, avez pitié de tout ce qui est la jeunesse !... Vous doutez et vous raillez, pauvre Fésigny, qui donneriez votre science, votre sagesse, votre renom, votre gloire, si Dieu le permettait, pour revenir de quarante ans en arrière et reconquérir la force, la verdeur, et avoir l'inexpérience de la vingtième année...

Fésigny fit un geste de dénégation :

— Détrompez-vous, murmura-t-il. Je suis trop près de

128 LK MUiKCHAL DE MONïMAYE[ R.

la tombe, et la tombe a pour moi trop d'attraits pour que je la craigne et que je la fuie... Madame, quand on est las, on désire le repos, et nulle part on ne le trouve, si ce n'est dans la mort !

— Soit !... Vous doutez, pauvre Fésigny ! Philippe de Savoie m'accabla de mépris et d'outrages, et je l'aime encore, cependant. J'ai failli le haïr 1... Vous savez cela, vous^ que l'amour et la haine se touchent de près... Abîmes du cœur humain ! — Le but est près de moi, et je l'atteindrai. C'est moi qui ferai de Philippe le grand homme qu'il doit être : vous ne pouvez lui donner que la science de gouverner ; je lui donnerai celle de plaire. Vous enseignerez à châtier, et moi, à pardonner... Quand le diadème d'or ceindra son front, quand sa voix fera trembler le monde, j'irai à lui et lui dirai : « Que je sois reine ! »

— Et s'il est ingrat ? demanda Fésigny, subjugué par cette éloquence passionnée.

Gilberte frémit :

— Je lui laisserai le remords de m'avoir méconnue, dit-elle avec dignité. Sommes-nous amis, Fésigny?

— Je suis votre esclave, madame. Souvenez-vous seulement que le premier, j'ai salué en vous la reine... L'avenir est à Dieu !

Elle rabattit le capuchon de sa mante sur son visage, et tandis que Fésigny passait devant elle, soulevant la lampe pour éclairer le chemin, elle poussa le soupir satisfait du comédien qui a fmi de jouer son rôle, et murmura :

— Décidément, c'est un procès gagné. L'avenir est à qui sait le préparer.

Comment la comtesse Gîlberte se A'ît à même de juger par expérience que la défaite suit parfois de trop près le triomphe.

L'escalier se déroulait au centre d'une lanterne évidée à jour, dentelle de pierre dont l'élégancen'eût pas compensé, pour un de nos contemporains dégénérés, la hauteur et l'étroitesse des marches, pour la plupart disjointes et branlantes.

Tandis que la comtesse descendait, tranquille et d'un pas assuré, Fésigny se retourna plusieurs fois pour lui jeter un regard animé d'une étrange expression.

Ils gardaient tous les deux le silence.

Ils traversèrent lentement le vestibule aux lambris poussiéreux, aux dalles crevassées. Avant de faire tourner l'énorme clef dans la serrure, le président s'arrêta, hésitant :

— Il est donc bien vrai, balbutia-t-il,que vous n'avez aucune recommandation à me faire au sujet de la cause que nous jugerons demain ? Serez-vous présente ?.. Ah ! que ne puis- je vous servir mieux ailleurs!

— Je n'irai pas au sénat, répondit-elle, mon service de dame d'atours me retient auprès de Son Altesse. Agissez suivant la loi, oubliez que je suis votre amie... Ouvrez, monsieur. Il fait froid et vous pourriez gagner un gros rhume à m'adresser des compliments trop longtemps. Couchez-vous, mon ami, la nuit est avancée, et les veilles prolongées ne sont plus de votre âge !

Dans ces paroles, prononcées pourtant avec l'accent doux et tendre d'une fille parlant à son père, il y

avait une sorte de pitié dédaigneuse qui émut et blessa le vieillard.

— Je suis vieux ! dit-il en redressant sa taille courbée, mais je travaille encore, sans fatigue, quatorze heures par jour. Ne vous inquiétez pas, ma mie ! Quand riieure sonnera, la mort me surprendra debout.

— Que ce soit au moins le plus tard possible ! dit la comtesse avec sollicitude.

Elle s'arrêta encore, et reprit après un silence qui ne dura pas vingt secondes :

— Ce n'est pas pour moi que je voudrais être riche, monsieur de Fésigny !.. Si la fiancée de Philippe-Monsieur lui apportait cent mille écusd'or dans son tablier, il paierait les frais de la guerre sans emprunter aux juifs !

— Madame, si la loi vous donne droit, vous aurez une dot digne de vous et de lui.

— Ne transgressez pas la loi, monsieur de Fésigny. Si je suis pauvre, nous pillerons les juifs, . Que fera mon oncle Montmayeur de ces trésors, de ces domaines, qui sont l'héritage de ma mère? Il sera plus puissant que le duc Amédée IX si l'argent donne la puissance... Et c'est vous, pauvre Fésigny, qui pouvez d'un seul mot enrichir votre ennemi mortel, et ruiner votre prince !.. Mais Brutus ne condamna-t-il pas ses fils au gibet ? On sacrifie tout, hormis sa concience, quand on est un homme des temps antiques !... Adieu, monsieur !

Fésigny poussa un profond soupir, et ces mots s'exhalèrent de ses lèvres flétries :

— Bonté sur moi !

La porte roula pesamment sur ses gonds; une bouffée d'air humide s'engouffra par l'arcade ogivale. Gilberte s'enveloppa étroitement de sa mante de bure grossière. Elle s'inclina devant le vieillard et répéta :

— Adieu, monsieur !

Fésigny, qui tremblait, murmura :

— Chose promise est chose due : à pareille heure, demain, vous me bénirez, madame, et moi, peut-être vous maudirai-je ! Le pacte est scellé : Ce n'est plus Fésigny qui vous parle... Priez Dieu que je n'aille, distrait ou repentant, m'asseoir sur la sellette, et non sous le dais à la croix d'argent.

— Au revoir, monseigneur, dit encore la comtesse, radieuse. Nous voici liés par un serment solennel. Souvenez-vous !

Montmayeur qui guettait dans la rue, la tête penchée en avant, considérait d'un œil hagard cet étrange spectacle : la jeune femme, frissonnant sous les plis amples de sa mante brune, le vieillard, spectre livide, dans sa robe rouge à reflets couleur de sang, éclairés par la lueur tremblotante de la lampe, tandis que derrière eux des ténèbres compactes enveloppaient tous les objets d'un voile de deuil.

Le comte entendit les derniers mots de madam.e de Miolans. Il les répéta, par un instinct machinal, cherchant le sens caché sous cet adieu qui prenait l'accent d'une menace.

Un choc soudain ébranla son cerveau. Il avait peur de comprendre. Ce Fésigny promettait donc à tout le monde ? A qui resterait l'avantage ? C'était un combat inégal, puisque la ruse féminine s'en mêlait. Il y a un proverbe qui dit que ce que femme veut, le diable le veut.

La nuit se fit plus profonde.

La lampe avait disparu derrière l'épaisse cloison de chêne qui battait bruyamment sur l'autre panneau. Les verrous grincèrent.

Une forme svelte se glissa le long des maisons.

— Alerte, Monseigneur, s'écria Luzarches, par les triples cornes de compère Satanas ! La bonne dame va

nous échapper, si nous restons ici à bayer aux corneilles !

— Tu as raison, répondit Montmayeur d'un ton de sombre fureur, la biche est lancée : en chasse ! Et prends ton couteau dans ta main droite.

Au lieu de revenir sur ses pas et de se diriger vers la rue du Bourg-Neuf, la comtesse traversait la place des Marchands.

A sa gauche s'élevait la façade de l'église Saint-Léger, autour de laquelle se rangeaient de petites boutiques. Un peu en avant, sur un massif de maçonnerie était établi le poids public pour le blé.

Le clocher, surmonté d'une flèche hardie, s'élançait dans les cieux.

La gayte, (comme on appelait la vigie chargée de veiller à la sûreté de la ville,) devait maudire cette nuit froide, là-haut, dans sa logette suspendue au-dessus de l'abîme ainsi qu'un nid d'hirondelle.

Ces masses noirâtres, accroupies dans l'ombre, entassées confusément, avaient l'aspect de constructions fantastiques.

Plus d'un soldat brave à la guerre, eût hésité à s'engager dans ce dédale. Gilberte y marchait d'un pas résolu.

Elle fut tout à coup saisie par deux mains nerveuses qui s'abattirent sur ses épaules, tandis que la pointe d'un coutelas touchait sa poitrine et qu'une voix ferme, légèrement railleuse, lui disait tout bas et très-vite :

— Un cri, un mot, un murmure, un souffle, et demain ceux qui trouveront ici le cadavre gelé de la belle comtesse de Miolans, ayant pour suaire les habits d'une fille de cuisine, se demanderont quelle aventure aura été la cause de sa mort !

Gilberte, d'abord épouvantée, sentit bientôt les palpitations de son cœur s'apaiser.

LE MABÉCilAL DE MONTMAYEUR. 133

Ce ton, ce langage, appartenaient évidemment à un de ses égaux. A son point de vue le péril était peut-être plus grand, mais elle saurait le conjurer, pourvu qu'elle conservât la présence d'espritet l'énergie qui dominaient son caractère.

Elle fut assez habile pour obéir strictement à l'injonction de son agresseur. Elle abaissa sur sa prunelle étincelante ses paupières frangées de soie. Elle se tut, comprimant les tressaillements de son corps. Cela lui permit de se recueillir, de réfléchir, d'adopter un système de défense.

— Il n'y a, se dit-elle, que deux choses : ou c'est quelque soudard qui m'a reconnue et qui pense me taxer à grosse rançon, et j'en serai quitte pour lui jeter mes pierreries ; ou c'est le maréchal de Montmayeur, qui m'a suivie, guettée, écoutée peut-être... Suis-je perdue ? Il n'osera pas me tuer : il n'y aurait demain qu'une seule voix dans le peuple pour l'accuser... Il n'osera pas me frapper : il est de noble race... Que veut-il ? m'arracher des concessions, un désistement ? Les paroles s'envolent, il est si facile de promettre... Si je crie, c'est le pousser à quelque extrémité. Acceptons franchement la lutte.

Cette méditation dura ce que dure un éclair sillonnant l'espace.

Au lieu de se débattre, la comtesse demeura immobile.

— Suivez-nous, reprit la voix menaçante. On est fort mal ici pour deviser.

Madame de Miolans se laissa guider jusqu'au porche de la vieille église, qui s'ouvrait béant sur un large perron de cinq marches.

La baie ogivale était profonde; elle offrait une double rangée de statuettes informes séparées par d'élégantes colonnettes dont la base reposait sur un large

soubassemeQl. Au fond apparaissaient les ferrures luisantes, bizarement découpées, de la porte-maîtresse.

Luzarches balaya du pied les dalles couvertes de neige.

— C'est UQ retrait bien austère, dépourvu de tous les agréments d'une chambre tendue de velours, jonchée de tapis, meublée de coussins brodés, reprit le maréchal avec le même accent sarcastique. 11 faut se contenter de l'abri qu'on trouve. Tel est heureux de prendre asile dans un chenil.

— Monsieur, repartit la comtesse avec une orgueilleuse hardiesse, ceci est un crime ! Celui qui tend un guetapens à une femme est un lâche ! Si vous étiez gentilhomme, je vous souffleterais de mon gant.

— Oh ! oh ! c'est véritablement Diane chasseresse ou Taltière Junon, comme disent les troubadours italiens!... Encore un peu et vous m'allez délier en combat singulier... Mais c'est assez plaisanter. M'expliquerez- vous, Madame, pourquoi vous errez dans les rues, à l'heure où les dames qui ne s'exposent pas aux guets-apens dorment dans leurs maisons? J'ai un peu le droit de savoir cela, moi, le frère de votre mère ; moi, votre tuteur naturel; moi, à qui appartient la police de ces misérables...

Gilberte l'interrompit :

—Ah! s'écria-t-elle, avec un magnifique élan de fierté, du moins ne m'insultez pas : je suis de votre famille !

— Pour mon malheur ! répliqua Montmayeur en s'inclinant. Quoiqu'il en soit ; je veux savoir. Vous souvenez-vous ? personne ne me résiste, quand j'ai dit : « Je veux ».

Luzarches, ayant plié son manteau et l'ayant posé sur un piédestal de colonne, s'était assis et attendait patiemment qu'il plût à la Providence de clore la série de ses aventures nocturnes.

Il s'apitoyait médiocrement sur la déconvenue de la

comtesse, et n'accordait à son entretien avec son oncle qu'une indififérence dédaigneuse. Il n'aspirait, cet écuyer fidèlej qu'à hâter le moment du repos.

Un grondement sourd ébranla de la cime à la base la tour quadrangulaire de Saint-Léger ; puis les vibrations prolongées du bronze éclatèrent, chœur formidable ; le marteau frappa douze coups, que répéta, échoservile, l'horloge du quartier des Juifs.

Aussitôt les cloches du couvent des cordeliers, celles du (Calvaire et du prieuré de Lémenc, sonnant matines, s'unirent en un concert mélodieux.

Tout dormait : les moines s'éveillaient pour prier. Le carillon chanta une joyeuse mélopée, après quoi il s'éteignit tout à coup.

La gayte emboucha sa longue trompette dont elle tira un son prolongé ; ensuite elle avança la tête entre deux créneaux et cria l'heure en ajoutant d'une voix que le sommeil alourdissait :

— Dormez en paix, la paix de Dieu !

Le bourdon retentissant de la Sainte-Chapelle, qui d'heure en heure tintait le glas de mort pour Louis, duc de Savoie, mugit à son tour.

L'airain seul troublait le majestueux silence.

— Je veux savoir 1 insista ^lontmayeur. Il faut que vous obéissiez, ma nièce. Vous sortez de chez ce Fésigny, que le diable confonde! Quelles perfidies nouvelles méditez- vous ? Tenez ! Je crois que la sainte Écriture nous trompe en assurant que le serpent tenta Eve notre mère... Ce fut Eve, la première femme , qui trompa le serpent !

— Je vous admire, dit Gilberte, sans se troubler, vous parlez en rhéteur. Sommes-nous ici pour interpréter la Bible ?

— Vous jouez avec ma colère : c'est provoquer ses effets. Prenez garde !

lo6 Lli MARÉCHAL DE MO>'TMAYEUR.

— Quel langage raffiné I.. A Florence, prétendent les voyageurs, les voleurs qui détroussent les passants et qui daiïuent ceux qui résistent, emploient ces manières galantes. Eh bien ! Monsieur, soit ! Trêve de raillerie. Je suis votre parente, mais je ne porte pas votre nom. Le veuvage m'a dégagée de toute obligation envers vous. Je me subis aucune tutelle. Je suis libre... et je sais dire aussi, moi : « Je veux ». Écartez-vous de mon chemin. Faites place !...

Le ton impérieux de la comtesse, le courage viril qu'elle montrait, déconcertèrent un instant Montmayeur H ne s'attendait nullement à cette résistance. Il espérait, au contraire, que la surprise, l'effroi, l'incertitude, la surrexcitation nerveuse produite par l'obscurité, la terreur, la colère, lui livreraient Gilberte sans défense. Il arrivait que la prudence, l'énergie, l'orgueil d'une femme le tenaient en échec, lui, le chevalier qui soutenait seul, en Palestine, le choc de cent infidèles.

Il se détermina à rompre en visière brutalement:

— Si vous criez si haut, dit- il en faisant un geste significatif, le veilleur vous entendra et vous me réduirez à la triste extrémité de plonger ma dague dans votre cœur...

Malgré sa vaillance, la comtesse frissonna.

— Croyez-moi, poursuivit le maréchal, mieux vaut transiger. Combien il serait singulier que tout ceci finît par un accommodement, dont la conclusion serait un bon mariage !... Tenez, je puis être franc avec vous. Fésigny m'a donné sa parole. Demain vous serez vaincue, la sentence est libellée en ma faveur.Pour moi, c'est une satisfaction d'amour-propre. Mais pour vous ?. C'est la honte. Bien pis : c'est la pauvreté 1 Tandis que si vous oubliez de mesquines rancunes; si vous m'accordez votre main, l'avenir s'ouvre brillant et radieux devant vous, car Fésigny et moi savons seul jusqu'où je monterai !

Ces imprudentes paroles rappelèrent à Gilberte celles que le président avait laissé échapper lorsqu'elle lui avait appris que le premier acte du duc Amédée IX était de solliciter du roi de France la mise en liberté du comte de Bresse.

Elle comprit aussitôt qu'un pacte mystérieux existait entre son oncle et Fésigny ; elle devina que ce traité concernait Philippe-Monsieur ; elle analysa rapidement les événements de celte soirée; elle conclut enfin que le concours qu'elle apportait à Fésigny lui était plus précieux que celui de Montmayeur, puisqu'il le lui payait en lui livrant son secret.

Certaine alors de gagner la bataille, elle dédaigna de ruser plus longtemps. Ses lèvres eurent un sourire d'orgueilleux défi. Elle se lut, voulant engager son adversaire plus avant.

— Les duchesses, poursuivit Monlmayeur, sont cousines du roi. Anne de Chypre, si elle vivait encore, serait jalouse de vous, si belle, et presque reine. Votre pied écrasera la tête de ceux qui vous ont dédaignée. Quelle rivale osera lutter contre l'épouse de Montmayeur, premier après le roi ?..

— C'est donc une conspiration ? murmura la comtesse en affectant un profond intérêt : et si vous ne réussissez pas?

Le maréchal fut stupéfait. Il ne s'attendait pas à voir la place capituler dès la première sommation.

La scène était singulière : tramer un complot scus le porche d'une église, à minuit, au centre d'une ville endormie; traiter d'intérêts exceptionnels, après deux heures de lutte acharnée, et garder si longtemps sur le visage le masque de l'histrion, quand on s'appelle Montmayeur et Miolans I

Le comle Jacques, s'il était parfois un diplomate subtil, était avant tout un soldat qui aimait les routes

138 LE MARÉCHAL DE MONTMAYhUR.

battues et détestait les chemiDs de traverse. Il oublia tout à coup et le lieu où il élait et pourquoi il y était. Il oublia les conseils de la prudence, pour céder aux irrésistibles entraînements de l'ambition. La voix argentine d'une femme domptait ce rude batailleur. Le rugissement formidable du lion se transformait en aigre miaulement de chat. De bonne foi, il crut avoir ville gagnée. La rebelle se soumettait.

— Je réussirai, s'écria Montmayeur, triomphant. Luzarches maugréait ; accolé dans son coin. Il avait

naguères étudié le blason sur les champs de bataille, et il se rappelait un chevalier dont la devise, qu'il se fit traduire plus tard par maître Guillaume Goquelourt, était devenue sienne : « Agere non loqui ! »

Le maréchal poursuivit, pressé par une ardeur juvénile :

— Il est impossible de ruser avec vous, ma nièce, et d'ailleurs, à quoi bon ? Vous n'ignor-ez aucune des promesses que m'a faites le roi Louis XI : vous acceptâtes, à Chinon, d'unir aux miennes vos destinées, et vous savez que, grâce aux bontés du roi, Notre Saint-Père le Pape — Dieu le tienne en garde ! — nous accorda les dispenses que l'Église exige pour marier deux parents aussi proches que nous le sommes. Hélas I cette union, que je souhaite si passionnément, n'est pas telle que vous l'eussiez désirée : mes cheveux sont gris, mon front est ridé, si mon cœur est jeune encore I Mais il s'agit d'intérêts supérieurs à tous les sentiments : je suis le dernier de ma race, vous êtes Théritiére de la moitié des biens de mon père, et si Montmayeur laisse amoindrir sa richesse, Montmayeur périra. C'est contre mon gré, que votre mère épousa le seigneur de Polignac, auquel elle apportait la moitié de mes seigneuries.

— Que vous me reprîtes dès que je fus orpheline, inlerrompit Gilbertç.avec aiûevturQe. J'étais s-eûle, s^ns

famille et saos défense. Pauvre, j'ai souffert toutes les tortures qu'inflige la pauvreté. Miolaos m'épousa pauvre, et ne me permit pas de vous réclamer l'bérilage de ma mère que vous m'aviez volé!

Montmayeur poursuivit, sans s'arrêtera cette violente repartie :

— Ma nièce, je n'ai rien fait encore pour la gloire de ma maison. Mon père était comte, je veux être duc. Or Louis de France nVa promis l'épée de connétable, et tel duché que je choisirais. C'est bien. Mais il faut soutenir dignement les dignités les plus hautes qui soient au monde : un connétable doit pouvoir s'armer d'une cuirasse d'or pur, et mettre son épée dans un fourreau de diamants... Si je perds mon procès, ma fortune est amoindrie... Je la perdrai : vous sortez de chez Fésigny, etje sais qu'il vous est acquis. Transigeons. Le procès sera terminé du jour où nous serons fiancés, et dès l'aurore, si vous y consentez, mon chapelain bénira nos anneaux.

Gilberte se demandait si elle pourrait trouver un moyen de dégager sa parole après l'avoir donnée. Il fallait choisir, et sur l'heure. Or après un pareil entrelien, Montmayeur n'accorderait nulle grâce.

— Quoi qu'il arrive, se dit la comtesse en jetant un regard étrange sur la porte à ferrures ciselées du temple saint, j'entrerai demain dans cette église : ou l'on m'y portera, couché dans la bière de plomb, ou ce vieillard m'y conduira, drapée dans le manteau bleu des comtesses.. Cruelle alternative!

— Vous ne répondez pas? continua le maréchal, cédant aux passions qui affaiblissent les plus robustes intelligences. Ah ! c'est que vous ignorez combien sont vastes mes plans, et jusques à quels sommets ils vous élèveront. Vous réfléchissez ? Mais quelle étrange femme êtes-vous donc, et à quelles destinées aspirez-vous, si vous repoussez les splendeurs que je vous offre ?

— Mon oncle, ce n'est rien que de combiner, de préparer, d'espérer...

— Nous sommes certains d'aboutir, résolus que nous sommes à ne point hésiter sur les moyens...

— Qu'importent les moyens! le succès les justifie. Mais TOUS avez à combattre des ennemis presque invincibles et je ne sais vraiment....

— Que vous avez peu de foi, Gilberte! Nous réussirons, vous dis-je.

— Il parlent tous ainsi, murmura la jeune femme, qui reprit tout haut :

— Jacques de Valpergue, lui aussi, ne doutait point du succès. Ce fut un drame terrible qui dénoua la comédie. Quand vous irez à Morges on vous montrera la chambre delà torture et l'endroit où le bourreau vengea ce vieillard... Donc vous continuez son œuvre?

— Non, j'ai rêvé mieux. Vous souvenez-vous de ce lord anglais que nous vîmes un jour à Ghinon, le comte deWarwick?

— Le faiseur de rois ? assez, monsieur de Montmayeur! Warwick... vous... vous?

L'accent dédaigneux avec lequel ces mots furent prononcés dissipa les illusions que le maréchal caressait depuis quelques instants. Ce fut un coup de foudre. Son orgueil ressentit une cruelle blessure. Il se flattait d'avoir vaincu l'opiniâtre ressentiment de cette femme, il lui offrait, alors même qu'il tenait son existence dans ses mains, la gloire, le bonheur, la richesse, et c'était par l'offense et le mépris qu'elle répondait à ses tentations ! Elle lui déclarait la guerre impitoyable. Il resta confondu.

La comtesse, avec son courage de lionne qu'aucune épouvante ne domptait, s'élança vers lui, saisit à pleine mains l'étoffe mouillée de sa cape, et le secoua furieusement.

LE MARÉCHAL Dï MONTMAYEUR. 14 1

— Ah ! s'écria-t-elle avec exaltation, m'enlever à moi la suprême joie de la vengeance!... Va donc arracher ses louveteaux à la louve affamée ?... Il n'y a donc rien qui vous dise que je vous hais, mon oncle ?... Ah ! je voudrais avoir la force, comme j'ai l'audace, pour vous renverser et vous fouler aux pieds? Moi, devenir votre femme ? Ne le souhaitez pas, ce serait au prix de votre damnation éternelle.... Je crois que vous menaciez tantôt, monsieur le maréchal, poursuivit-elle d'un ton plus calme. Eh hien ! c'est à mon tour. Si demain, à midi, vous n'êtes pas en route pour l'Allemagne, à une heure vous recevrez la visite du capitaine général des gardes. Maintenant, je veux passer, et ne m'arrêtez pas !...

Louis de Luzarches se leva, prévoyant que son maître allait avoir besoin de son aide.

Immobile, la taille cambrée en arrière, les bras croisés sur la poitrine, la comtesse de Miolans dardait un regard de déh sur Montmayeur. Celui-ci ne dit qu'une seule parole, mais elle renfermait toute entière l'expression d'une colère, longtemps amassée et qui débordait :

— - Ah!... Vipère...

C'en fut assez pour que Luzarches comprît quel rôle il devait jouer.

Avant que Gilberte eût le temps de pousser un cri, il se jeta sur elle et lui saisit les bras, tandis que le maréchal- non sans une répugnance instinctive, nouait son écharpe sur le visage de la jeune femme, et l'enveloppant dans son manteau en étanchant la sueur qui inondait son front

— Connais-tu un homme sûr, Louis? demanda alors Montmayeur.

— Oui, monseigneur, Guigon Granczonis, votre vassal, le patron de l'hôtellerie du Croissant, d^m la rue au delà le Meysel- vieux.

— C'est bien!

— Que faut-il faire, monseigneur?

— Charge cette misérable créature sur tes épaules, mon compagnon. Le fardeau n'est pas lourd, mais si l'on y ajoutait le poids de tous ses péchés, tous les vassaux de Montmayeur réuniraient vainement toutes leurs forces, seulement pour le soulever !

Luzarches obéit. Gilberte gémissait et se débattait faiblement.

La-haut, sur la plate-forme du clocher, la gayte dormait du sommeil des justes. Chambéry était une ville bien gardée.

— En marche, Louis ! Porte cette femme au logis de Guigon Granczonis. Tu m'en réponds sur ta vie... sur ta vie, par l'aigle d'azur! Au premier cri, au premier geste suspect, précipite-la dans le canal.

— Eh quoi! Monseigneur, m'abandonnez-vous ainsi?

— Je vais seller moi-même le meilleur cheval de mes écuries. A l'aube, il faut que ma prisonnière soit en su-, retéau château d'Apremont dans la plus haute chambre du vieux donjon. Louis, je t'établis mon lieutenant avec pleins pouvoirs. Ta fortune est en beau chemin, garçon !

Ils descendirent lentement les degrés du porche.

Luzarches portait allègrement son léger fardeau. Il ne regrettait plus sa longue faction ni ne songeait au souper, au feu pétillant du foyer.

Son esprit s'égarait dans le vague : il sentait l'ambition sourdre en lui, d'une façon indéfinissable, sans aucune idée précise, nettement déterminée. Il ne voyait pas le but. Il s'imaginait qu'il devenait un homme nécessaire, se promettant bien de se faire payer cher.

Le maréchal, quelque décidé qu'il fût à accomplir jusqu'au bout l'acte de vigueur que les circonstances lui imposaient, en comprenait les graves conséquences.

On ne manquerait certainement pas de l'accuser.

Ses nombreux ennemis, Louis de la Chambre à leur

tête, se serviraient contre lui de l'arme à deux tranchants qu'il leur metlaitaux mains.

Ces pensées le préoccupaient. Il se souciait déjà des moyens de conjurer l'orage. Un moment il voulut retourner chez Fésigny. La nuit s'avançait^ et il fallait qu'avant l'aurore Gilberte de Miolans eût quitté Ghamhéry.

Au bout de la rue Grenatière, un peu sous la gauche s'ouvrait la principale rue du quartier des Juifs, impur cloaque isolé du reste delà ville par des barrières et des chaînes de fer.

Tout auprès débouchait l'étroite rue du Vieux-Meysel, dont la boue se composait de sang et de neige, car dans toute sa longueur elle était habitée par des bouchers. Une croix antique marquait le centre du carrefour. Une fontaine, ayant pour vasque une large cuve de bois, pour ornement la poutre mal équarrie qui soutenait le robinet, s'élevait au bord du canal.

Un vagabond se cachait derrière lepiédestal de la croix. Il vit venir à lui cet étrange cortège: deux hommes vêtus de capes noires dont l'un portait un faix qui semblait être un cadavre raidi : Malgré la superstitieuse terreur que lui inspire tout d'abord ce spectacle^ le vagabond s'avança résolument vers Montmayeur, ayant au préalable, tiré son coutelas du fourreau.

— Holà ! cria-t-il en barrant le passage. Part à trois, camarades !

L'épée du maréchal fendit Tair en sifflant. Muet, calme, il fit signe à Luzarches de s'arrêter et tomba en garde :

L'autre se mit à rire naïvement :

— Peste ! dit-il, voilà un joujou de trop belle taille pour que je me risque à vous disputer le terrain. Par le saint Suaire! Je vous laisse là, bandits, mes chers compagnons et m'en vais tout droit prévenir les nobles syndics...

144 L!-: MAHI^CUAL DE MONTMAYEï'H.

— Cornes de Belzébuth ! interrompit soudain l'écuyer, je ('onnais cette voix-là, moi!.. Eti! monseigneur, ajoata-t-il en s'adressant à Montmayeur qui attaquait vivement son antagoniste, c'est un de vos serviteurs, Aynard d'Entremont, lequel passe la nuit à courir la prétantaine !

— Aynard d'En tremont!

— Monseigneur le maréchal !

— Aynard, dit Montmayeur en fronçant le sourcil, venez ça !... Je n'aime pas que mes gens se divertissent alors que leur maître s'ennuie. Luzarches est fatigué Chargez ce corps sur vos épaules et suivez Louis où il vous conduira. Demain vous m'expliquerez.... oh ! oh !

Cette exclamation lui fut arrachée par un incident qui survint. L'écharpe qui bâillonnait madame de Miolans et la masquait en même temps se dénoua. Elle était évanouie.

Aynard la reconnut et fit un brusque mouvement de surprise :

— C'est un grand malheur pour toi que tu ne sois pas aveugle, acheva Montmayeur. Un mot de tout ceci, fûtce à ton ombre, et je te fais crever les yeux et couper la langue.

— Il me restera la main, riposta Aynard d'un ton hautain.

Oe la sentence que porta M. de Féslgny contre le maréchal de Montniayeur et comment ieelui ayant envoyé quérir le bourreau apprit à ses dépens que cent êcus d'or sont un maigre prix, pour la conscience d'un maître des hautes ceuvres.

Le lendemain, ou plutôt le jour même, puisque les derniers événements que nous venons de raconter se passaient dans la nuit du 29 au 30 janvier, quelques hommes à cheval escortant une litière fermée, sortaient de Chambéry par le faubourg Montmélian.

Le jour naissait à peine. En avant des cavaliers s'avançait Luzarches, frais et dispos, le poing surlahanche; il montait un magnifique cheval zain sur lequel il se pavanait avec des mines de seigneur.

La litière, on le devine, renfermait Gilberte de Miolans qui, brisée par la fatigue l'émotion, dormait d'un sommeil de plomb.

Par surcroit de précaution, son martial geôlier l'avait garrotée avec des^ rubans de soie, unissant ainsi aux galante façons la pratique de la vertu de prudence.

La cavalcade traversa sans s'arrêter les villages de Barberaz et de Saint-Baldoph. Elle arriva avant midi au château d'Apremont bâti sur le penchant du mont Granier, un peu au-dessus du village de Myans,

La comtesse, encore endormie, fut transportée aussitôt dans une chambre située au dernier étage d'une vieille tour romaine attenant à l'ancien donjon.

Luzarches lui donna pour chambrière une fille dont le nom a figuré déjà dans ces pages: la grecque Bérénice, autrefois camériste de la duchesse Anne de Chypre, et

qui maintenant assistait dans ses fondions la femme de charge du château.

Il munit cQsuite l'appartement des prisonnières de provisions abondantes.

Ce soin rempli, il ferma leur porte à double tour, mit les clefs dans sa poche, échelonna huit sentinelles sur les marches de l'escalier^ doubla le poste qui gardait le pont-levis, ordonna qu'une vigie fit le guet sur chacune des quatre tours, après quoi il repartit pour Ghambéry où il arriva comme six heures sonnaient à lliorloge de Saint-Léger.

Il trouva son maître en proie à un accès de rage folle, brisant les meubles de sa chambre, battant son chien, rudoyant ses gens, vociférant des blasphèmes, l'écume à la bouche, les yeux injectés de sang.

Les pages, confinés en leurs étroits logis, n'osaient plus plaisanter ; les écuyers se cachaient, les hommes d'armes tremblaient. Maître Guillaume Coquelourt, blême de terreur, tressautait sur son escabelle à chaque éclat de voix et joignait les mains, gémissant et balbutiant des prières.

De graves événements avaient marqué la journée qui s'achevait.

Le matin, peu d'instants après le départ de Luzarches, Aynardd'Entremont sortit, vêtudes habits d'un apprenti marchand. Les grègues larges, le sayon de futaine, le béret à larges bords, l'écharpe qui encadrait son visage, le voilant à demi, le déguisaient si bien, que le portier de l'hôtel et Rochechouart, lesquels déjeunaient ensemble d'un magnif'que jambon, ne le reconnurent point.

l")onatien voulait même lui courir sus, en vertu de cet instinct qui arme les hommes de guerre contre les pacifiques chevaliers de l'aune. Une judicieuse réflexion du portier, à propos du vin épicé qui risquait de se refroidir entre temps, l'arrêta.

L'écuyer second de Montmayeur s'en alla tout droit, à travers les rues encore désertes chez le président Fésigny.

La vieille servante refusa tout net de l'introduire auprès de son maître qui s'était couché peu d'instants avant le chant du coq, ayant travaillé toute la nuit. Il insista.

Au bruit de ces voix qui retentissaient dans le vestibule, le vieillard s'éveilla, sortit de sa chambre et s'enquit de la cause de la querelle. Aynard se montra et sa présence fit aussitôt comprendre à son hôte que quelque chose d'insolite se passait.

Le président se hâta d'emmener le jeune homme dans son retrait, en ferma les portes à double tour, et regardant Aynard d'un œil calme, il lui dit :

— Vous me paraissez fort troublé, mon garçon ! Pensez-vous que je ne sache pas que, cette nuit, quand notre entretien fut interrompu, au lieu de quitter ma maison, comme je vous l'ordonnais, vous êtes resté là, derrière la porte secrète, abusant du secret confié à votre honneur ? Qu'avez-vous entendu ?... Le panneau de chêne couvre une plaque de fer doublée d'une toile d'amiante : Vous savez le proverbe :. fin contre fin...

L'écuyer, d'abord interloqué reprit bien vite son effronterie :

— Magnifique seigneur, dit-il en souriant, je suis jeune et je fais mon apprentissage de la vie. Une autre fois, je ne perdrai pas mon temps à épier !

— Laissons ! dit Fésigny en haussant les épaules. Vous voilà chez moi de bonne heure !... Est-ce du zèle ? Prenez garde, jouvenceau, l'excès du zèle est nuisible, et pour le maître et pour le serviteur. Si l'on vous reconnaissait, ainsi atfublé, et sortant de mon logis !

— Monsieur, répondit l'écuyer sans autre préambule, je viens ici pour vous dire que, cette nuit, j'ai rencontré

monsieur le maréchal, accompagné de Luzarches qui

portait sur ses épaules madame de Miolans, garrottée et Millonnée. Ce malin, au point du jour, Luzarclies est parti avec plusieurs hommes d'escorte, emmenant la noble comtesse au château d'Apremont.

— Monsieur de Montmayeur vous a reconnu ? demanda Fésigny qui parvint à grand'peine à cacher l'émotion qui le saisit à celte nouvelle.

— Certainement. Je les ai pris d'abord pour des larrons emportant leur butin. Je les ai chargés l'épée à la main.

— Pour partager le butin ?

— Pour châtier les voleurs ! repartit Aynard avec dignité.

— C'est bien! Il n'y a rien à craindre pour la veuve de Miolans. Ce rapt infâme sera vengé. Mais pour vous, mon pauvre Aynard, c'est plus sérieux, Montmayeur ne vous pardonnera pas de vous être mis sur son chemin.

— Je le sais, d'autant plus que je lui suis suspect depuis longtemps,

— Il faut donc aviser à vous tirer de ce mauvais pas.

— Monsieur, ne faisiez-vous pas, il y a quelques heures à peine, appel à mon dévouement ?

— J'ai besoin de serviteurs fidèles, en effet. Vous êtes jeune, Entremont ! Vous nous avez trahi une fois déjà, et c'est par une trahison que vous quittez le service de votre nouveau maître...

— Monsieur, c'est vrai. Veuillez considérer que Pintérêt que j'ai à vous servir (mon existence à sauvegarder et ma fortune à faire) vous répond de mon obéissance. Je vous appartiens corps et âme et je serais entre vos mains un instrument docile.

Fésignv s'absorba dans ses réflexions.

Il n'était nullement surpris d'apprendre que Montmayeur avait enlevé sa nièce, quoiqu'il comprît parfaitement que ce rapt, non prémédité, était la conséquence de la visite que lui avait faite la comtesse Gilberte. Montmayeur avait donc surveillé le logis du président, prévu peut-être que son antagoniste s'y rendrait ?

Dans quel but avait-il donc commis ce rapt qui le ferait accuser, s'il gagnait son procès, d'avoir corrompu ses juges, et s'il le perdait, d'avoir voulu assurer sa vengeance? Pourquoi ce grand seigneur s'exposait-il, de propos délibéré, à un procès criminel dont l'issue n'était douteuse en aucun cas, et qui pouvait le perdre? Ou Montmayeur avait foi en Fésigny de qui il tenait la promesse de gagner sa cause, et alors l'enlèvement était un crime inutile, ou il ne se liait pas aux serments du magistrat, et par sa méfiance même, il l'en dégageait. Les deux adversaires se croyaient certains l'un et l'autre de la victoire ; il fallait donc que l'un des deux l'eût trahi.

Peu à peu la lumière se lit, et l'homme d'état ne tarda point à discerner tous les fils de cette trame, à reconstituer les termes du problème, et à le résoudre. Il pénétra les secrètes pensées de Montmayeur, cet adversaire infatigable , toujours armé de faux-fuyants, d'artifices et de ruses; il se persuada facilement qu'un homme de ce caractère st-rait pour lui plus dangereux comme allié que redoutable comme ennemi; qu'il avait moins de peine à se défendre contre ses attaques qu'à se préserver de ses trahisons.

Aynard d'Entremont respectait les méditations du vieillard, qui durèrent longtemps. Debout devant lui, il examinait ce visage ravagé par les luttes intérieures de l'âme, ce front où se refiétaieut des pensées puissantes.

—J'accepte votre dévouement, dit soudain Fésigny, en

50 LE MARÉCHAL DE MONTMAYEUfi.

portant son regard clair et vif sur l'écuyer. Seulement, souvenez vous de ceci : le jour où vos allures éveilleront mes soupçons n'aura pas de lendemain pour vous, et je ne vous ferai d'autre grâce que de vous laisser choisir entre le poison, la dague et la corde.

— Seigneur président, ce que vous ferez sera bien fait.

— Je vais donc vous charger d'une mission de confiance.

Fésigny alla prendre dans un bahut, dont il ouvrit la porte massive au moyen d'une clef suspendue à son cou par une chaîne d'or cachée sous ses vêtements, un coffret en acier ciselé que fermait un sceau à ses armes appliqué sur une double bandelette de toile de lin. Il posa le cofTret sur la table, et l'enveloppa d'un lambeau d'étoffe qu'il scella du même cachet. Puis se tournant vers Entremont qui considérait avec curiosité tous ces apprêts, il lui dit :

— Vous connaissez mon manoir de Cusy ?

— Oui, et je sais même que le maréchal de Montmayeur prétend vous en disputer la possession.

— Ah ! exclama Fésigny, qui pâlit légèrement. En efifet, il passa reconnaissance pour ce fief, le 17 décembre 1436, déclarant le tenir en fief noble, paternel et ancien, en vertu d'une inféodation faite par le souverain à dame Berengère d'Hauteville, dame de Saint-Paul, du château, hommes, hommages, rentes féodales, de Cusy, et ensuite d'un échange fait entre le seigneur Antoine d'Hauteville et Gaspard de Montmayeur. Mais il n'a que la nue-propriété du fief, et j'en ai la jouissance et l'usufruit ; il est le baron de Cusy, j'en suis le seigneur. Mes ancêtres possédaient manoir et domaine avant les siens, depuis que Piodolphe de Fésigny épousa, avant l'an 1180, Agnès de Greysier, héritière de la branche

cadettedeshautsbaronsdeFaucigny (l). QueMontmayeur fasse valoir ses droits ! Il est mon suzerain, mais je ne suis pas son tiomme-li?e !... Qu'importe ! Vous irez donc, Aynard, à mon cfiâteau de Cusy.

— Aujourd'hui mênie ?

—Vous partirez à la tombée de la nuit. Voici un dépôt que je vous confie, dit le magistrat, qui poussa un soupir en remettant le coffret ciselé à l'écuver. Dans la gi^ande salle du manoir se trouve une statue en pierre, qui naguère était couchée sur le sépulcre de mon aïeul Piodolphe. Elle est debout, contre -le mur, sur un socle carré fixé sur un pivot mobile. En touchant un clou de fer, qui retient la tapisserie, entre deux quintefeuilles de soie verte brodées sur un écusson, et que vous reconnaitrez à un gland qui y est attaché, vous lâcherez le ressort de ce pivot. Alors, la statue se déplacera, et sous le piédestal, vous verrez un trou peu profond ;

vous y placerez ce coffret tel qu'il est et vous aurez

fait, Aynard, votre premier pas, un pas de géant, vers la fortune.

— Ce sont des papiers précieux? interrogea le jeune homme.

— Ce sont des joyaux d'un prix inestimable, repartit Fésigny en faisant un mouvement comme pour reprendre la cassette.

Use ravisa et parut honteux de s'être laissé emporter ainsi.

— Des joyaux qui valent une somme énorme. Entremont ! reprit-il d'une voix vibrante. Il y a là un diadème royal, un sceptre, une masse de chancelier, une épée de connétable, tous les hochets dont se pare la vanité humaine... Je ne veux pas mentir, Aynard. Cette cassette renferme dix ou douze morceaux de par-

1. Franchises municipales de Cusy en Genevois, par le comte Amédée de Foras, communiqué par l'auteur.

152 LE MARÉCHAL DE MONTMAYEUfi.

chemin. Jure-moi qu'elle ne sortira pas de tes mains.

— Sur le Christ mort pour la rédemption des hommes, dit J ecuyer d'une voix solennelle, en élevant la main vers le cruciflx suspendu à la place d'honneur, sur mon salut dans l'autre monde, sur les cendres de mes pères, je jure que ce dépôt ne me sera arraché qu'avec la vie.

— Ce n'est pas assez ! s'écria Fésigny, frémissant. Si tu es attaqué, précipite le coffret dans un torrent, dans un ravin, n'importe où ! Tu le reprendras après le combat.

— Si je ne le retrouvais pas !...

— Mieux vaut qu'il soit à jamais perdu, que de le laisser au pouvoir de mes ennemis.

— Si je suis frappé à l'improviste ?

— Rassemble toutes tes forces, et, avantles convulsions de l'agonie, presse le bouton saillant sur le couvercle. Un feu caché dévorera le parchemin.

— Vous êtes homme de précautions, messire, remarqua d'Entremont d'un ton admiratif.

— L'existence de milliers d'hommes, le sort d'un royaume dépendent de ta fidélité, Aynard ! — Pars, et reviens aussitôt m'annoncer que ta mission est remplie. A la fin de la semaine, nous retournerons ensemble à Cusy.

Lorsque l'ancien écuyer du maréchal eut quitté Fésigny, celui-ci endossa son costume de cérémonie, la simarre d'écarlate fourrée d'hermines, et il se rendit au palais oîi siégeait la cour suprême de justice, tribunal qui s'appelait alors le conseil résident, et qui devint plus tard le souverain sénat de Savoie.

Nous savons que Guy de Fésigny, advocatus patrimonii domini, était président de ce conseil.

Le palais, situé entre l'église Saint-Antoine et l'hôpital Saint-Clair, était la maison de la cité, le parloir aux

bourgeois, l'hôtel de ville enfin pour nous servir du langage moderne.

Il renfermait au rez-de-chaussée une salJe assez vaste, servant de prétoire, et deux salles plus petites, l'une pour le greffe, l'autre pour les délibérations des juges.

Fésigny recueillit sur son chemin de nombreuses marques de déférence.

Les gens du peuple le vénéraient, les bourgeois l'aimaient, parce qu'il défendait en toute occasion les franchises de la ville.

Une foule considérable de légistes, de scribes, auxquels se mêlaient beaucoup d'écoliers et d'apprentis encombrait les abords de la Domus Civitatis.

Dans le prétoire se pressaient plusieurs seigneurs venus là par curiosité, le procès de Montmayeur contre sa nièce intéressant le corps de noblesse.

Deux conseillers, Jean de Michaëlis etHumbertVeluet, s'entretenaient avec le comte Louis de la Chambre, ennemi personnel du maréchal.

Celui-ci causait joyeusement avec Lancelot de Luyrieux, gouverneur de Nice, Guillaume de Genève, baron de Lullins et Richard de Montchenu, baron de Ternier.

Les comtes de Varembon, de Montrevel, de Chalant, de Chissé, le régent de la chancellerie, Sibuet de Loriot, Jean du Saix, président delaChambre des comptes, l'archevêque de Tarentaise, le prieur de Lémenc et l'abbé d'Hautecombe formaient un groupe très-animé.

Tous ces visages austères, épanouis en ce moment par les espérances que chacun à l'aurore d'un règne se plaît à caresser, contrastaient avec les lambris enfumés, les étoffes sombres tendues sur les murailles, Taspect lugubre enfin de ce lieu où la Justice rendait ses arrêts.

Un crucifix, taillé dans un énorme bloc de marbre

noir se dressait au desus de l'estrade oii s'asseyaient les magistrats. En face du fauteuil du président, le livre des Évangiles était ouvert sur un pupitre de bois sculpté. A droite un étendard aux armes ducales, de gueules à la croix d'argent, suspendu au-dessus d'une escabelle, indiquait la place du cliâtelain de Chambéry ; à gauche il y avait le banc des assesseurs députés par la ville et le clergé.

Une barre à hauteur d'appui séparait celte partie de la salle de celle où se tenait l'auditoire.

Guy de Fésigny entra au moment où l'archevêque disait très-haut :

— Il y a le crime d'hérésie qui n'est pas bien prouvé, mais qui sait par quels sortilèges il tient cette femme sous le charme ? Le pays a besoin de paix et de repos. Ces fauteurs de troubles doivent être punis comme des engraisseurs de peste !

Aucun des nobles seigneurs qui écoutaient ces paroles sévères, ne vint saluer Fésigny. Quelques-uns détournèrent la tête, affectant de ne pas le voir, d'autres le regardèrent à la dérobée, honteux, pour ainsi dire, de daigner lui montrer quelque attention.

Il ne se méprit aucunement sur ce qu'annonçaient de tels symptômes. Jusqu'alors on lui avait témoigné trop de déférence et d'estime, pour qu'on l'abandonnât ainsi, sans de graves motifs. Il fit bonne contenance et s'avança lentement, la tête haute, souriant, vers le cercle au centre duquel discourait l'archevêque de Tarentaise.

Son regard, si clair, si franc, imposa le respect : ces tiers seigneurs le saluèrent :

— Hé bien ! Messieurs, dit-il, voici le premier jour d'un grand règne. Gomment se fait-il que vous soyez réunis ici, au lieu....

Jean du Saix l'interrompit sans façon ;

— Monseigneur le duc Amédée est parti, un peu

avant minuit, pour sa ville de Bourg-en-Bresse, n'emmenant avec lui que sa maison.

Fésigny pâlit légèrement. Que le souverain eût pris une telle détermination sans le consulter, c'était l'indice d'une disgrâce complète.

— Un grand règne, vous l'avez dit ! ajouta l'archevêque. Pedeclaudo venit justitia sed venit Il y a des

comptes à rendre. Son Altesse a voulu écarter d'elle les influences néfastes. Il n'est pire ennemi qu'un mauvais conseiller.

C hissé, Montrevel, Ghalant, que nous vîmes naguères suivre à Thonon Philippe-Monsieur et que Fésigny pouvait à bon droit compter parmi ses amis, feignirent de ne point comprendre.

Ils se parlaient à l'oreille et se détachaient pas à pas du groupe, échangeant des signes d'intelligences avec les courtisans de Montmayeur.

— Monsieur l'archevêque, s'écria soudain Fésigny d'un ton de suprême dignité, je pense qu'il y a dans tout ceci un regrettable malentendu. Messieurs mes pairs me font un accueil qui n'est point celui que l'on doit à mon âge, à mon rang, à l'habit que je porte. Si ce n'est moi, nul n'a le droit d'élever la voix dans cette enceinte.

Un profond silence répondit à ces hautaines paroles.

En même temps ceux qui s'entretenaient avec le prélat s'éloignèrent.

Le vieillard se trouva seul au milieu de la salle. Le comte de Varembon, ce François au nez d'argent, qui jadis rendit si vaillamment son épée à la duchesse Anne, lança la flèche du Parthe.

— Le feu comte de Valpergue, dit-il, touchait à toute la chevalerie par des liens de parenté. Quel tribunal sans mandat le condamna à mort? On sait aussi quel bras tenait l'épée qui égorgea ce pauvre Saint-Sorlin !

IdG u: maréchal de montmayeur.

Montmayeur et La Chambre se rencontrèrent au milieu de la salie :

— Passez, mon cousin, murmura le maréchal en s'inclinant :

— J'ai droit, répliqua le comte Louis, qui souleva sa toque, et qui prit le pas.

Fésigny le vit s'approcher de lui et lui tendre la main. Le vieillard fut ému. En un pareil moment, cette sympathie ouvertement manifestée le vengeait de tous les dédains. Il interrogea d'un regard le brave chevalier, qui haussa les épaules, et lui dit:

— Rassurez-vous. Hier après le grand coucher, la duchesse Yolande a longuement entretenu Son Altesse le duc. Lne heure plus tard, c'est-à-dire vers minuit, les équipages ont été commandés. La famille ducale est partie pour Bourg, accompagnée seulement de quelques gentilshommes, et d'une escorte de hallebardiers sous les ordres de mon parent Seyssel.

— Et moi? demanda Fésigny,

— L'on vous accuse de conspirer avec le roi Louis un chaagement dans l'ordre de succession, et de vouloir mettre Philippe-Monsieur sur le trône de son père. Vous serez arrêté ce soir. Ne craignez rien, pourtant : je suis des vôtres !

— La calomnie, reprit le vieillard avec un accent d'indéfinissable ironie, est comme un charbon ardent qui noircit ce qu'il ne brûle pas. J'attendrai. Le duc m'aime. Je voudrais pourtant savoir qui m'a desservi.

—C'est chose difficile, repartit M. de La Chambre. Vous avez beaucoup d'ennemis, et les pires sont ceux que vous ne connaissez pas.

— Mais vous, qui semblez les connaître, sire comte, que ne les désignez-vous plus clairement ?

— Le duc vous aime, vous l'avez dit. Si vous êtes en

entente cordiale avec le roi Louis, la duchesse Yolande qui est bonne française, vous soutiendra...

— Le fait est faux, répondit le président avec une indignation sincère. Je suis du parti de Philippe-Monsieur, je ne m'en cache pas et ne m'en suis jamais caché, mais si j'avais voulu faire le jeu du roi de France, et tenir les cartes à sa place, il y a longtemps que je serais chancelier de France.

— En tout cas, monsieur, n'ayez aucune inquiétude et comptez sur mon aide, dit le comte de La Chambre d'un ton qui indiquait clairement qu'il voulait arrêter court ce colloque.

Sur ces mots, il fît la révérence au magistrat, et s'éloigna.

Le maréchal de Montmayeur, le sourire aux lèvres, le poing sur la hanche, et tordant sa moustache du bout de ses doigts, accosta Fésigny.

— Que veut dire ceci, monsieur le maréchal? demanda celui-ci en dardant son regard pénétrant sur son noble interlocuteur.

— Ceci.... Quoi? interrogea le comte Jacques, en jouant la surprise.

— Vous ne vous êtes pas aperçu?...

— Moi ? de rien, assurément !

— Ceci, que messieurs nos pairs me fuient comme un pestiféré, que l'archevêque de Tarenlaise m'interpelle arrogamment, que François au nez d'argent — le pauvre homme ! — évoque les ombres de Valpergue et de Saint-Sorlin, que Chissé, Chalanl et leurs compagnons me font la moue... Suis-je accusé? Suis-je coupable ?

— Hé ! dit Montmayeur avec son accent narquois, voilà bien des questions, mon vénérable ami ! . .. Accusé..? Peut-être! Coupable? Qui sait?

Fésigny le regarda fîxement :

— Nos conventions tiennent toujours? dit-il à brûlepourpoint.

— Quelles sont-elles?

— Oh! monsieur le maréchal, votre mémoire vous sert mal I

— Elle ne me sert qu'autant que je l'exige, mon respectable ami. Parlez- vous de ce fameux traité d'alliance? Hé ! hé! je me rappelle souvent le proverbe: « Il y a loin de la coupe aux lèvres ! »

Fésigny devint Irès-pâle. Il tourna les yeux vers les différents groupes qui remplissaient la salle, puis après un moment de silence, il reprit :

— Je ne vois pas céans la comtesse de Miolans.

— Ma nièce ? Elle est partie avec la duchesse Yolande: ne le saviez-vous pas ?

— Je l'ignorais, répondit le président avec le plus grand sang-froid. D'ailleurs, sa présence importe peu!

— Ah ! s'écria Montmayeur en se rapprochant par un mouvement spontané, votre arrêt est-il donc préparé? Déjà ?

Fésigny lui jeta un regard singulier et repartit, en s'inclinant pour cacher un malicieux sourire :

— L'arrêt sera bientôt rendu, sire comte, et plaise au ciel qu'il satisfasse tous ceux qui y ont intérêt.

Il prit congé et monta à l'estrade.

Les conseillers vinrent le rejoindre aussitôt.

Les seigneurs se rangèrent près de la barre ; les portes, ouvertes, livrèrent passage à la foule qui se pressait sur le parvis.

L'audience commença. Les avocats, en robes et chaperons fourrés, ainsi qu'il convenait à des « chevaliers es lois » les procureurs, organisés dès lors en corporation, embrouillèrent àplaisir la cause, soulevèrentdesincidents, ergotèrent sur des mots, usèrentenfin du droit que leur concède l'usage, d'injurier mutuellement leurs clients.

Montmayeur assistait, impassible, à ces tumultueux débats. II feignait de n'y accorder qu'une attention indifférente, riant de fort bon cœur des venimeuses réticences de la partie adverse, applaudissant chaque période éloquente.

Les plaidoiries durèrent longtemps.

L'un des avocats avait pris pour texte un passage de TEcclésiaste et pérorait à perte de vue sur les institutions bibliques.

L'autre, mieux avisé , examina la condition des femmes chez les Grecs, les Piomains, les Scythes, les Gaulois, les Germains, les Scandinaves, s'appuya sur tout l'arsenal de la législation si compliquée de l'époque, et ne s'arrêta que lorsqu'il eut épuisé ses arguments.

Tout semblait faire supposer que madame deMiolans serait déboutée de ses prétentions. Déjà l'on félicitait Montmayeur sur le visage duquel rayonnait la joie du triomphe, bien que certaines appréhensions le fissent parfois réfléchir.

Enfin les juges se retirèrent dans la salie des délibérations.

-— C'est affaire faite, dit Tarchevêque de Tarentaise. Votre procès est gagné, monsieur le maréchal. Ces beaux domaines vous resteront.

— Oh ! ce n'est pas que j'y tienne. Mais il importe que madame ma nièce reçoive une leçon pour avoir manqué au respect qu'elle me doit. Que deviendraient les lois sacrées de la famille, si les femmes se mettent à nous vouloir gouverner? J'aurais donné de bon cœur les terres qu'elle me réclame pour éviter ce scandale. Elle m'a forcé à faire constater mon droit. C'est un malheur pour elle.

— Madame la comtesse n'est pas venue ? lit observer Chalant, d'un ton narquois.

— La belle des belles, n'a pas voulu assister à sa défaite ! s'écria Chissé.

— Elle est partie avec madame Yolande, m'a-t-on assuré.

-Ah!

. Le tribunal rentra en séance.

Un silence solennel s'établit.

Un mouvement de curiosité eut lieu.

Guy de Fésigny se leva et, d'une voix monotone, dans laquelle l'observateur le plus exercé n'aurait pu découvrir la moindre altération, il prononça le jugement rendu par la cour souveraine.

Ce jugement condamnait Jacques, comte de Montmayeur, chevalier, maréchal de Savoie, à restituer à Gilberte de Polignac, veuve du comte de Miolans, les terres que le défendeur détenait injustement au préjudice de la demanderesse, à lui payer une somme de mille florins d'or pan'i ponderis^ avec intérêts tels que de droit, aux dépens et frais de justice.

Un murmure de stupéfaction couvrit les dernières phrases de ce dispositif. Les amis de Montmayeur parurent consternés.

Quant à lui, calme, ayant aux lèvres un sourire insolent, il écouta la sentence avec un air de superbe indifférence. Mais ses ongles labouraient sa poitrine sous son justaucorps de velours. Il était vaincu!

Fésigny mentait à la parole jurée, trahissant à la fois son devoir de magistrat et ses intérêts de conspirateur. Quelle ténébreuse machination amenait ce dénouement inattendu ?

— Messieurs, dit Sibuet de Loriol, régent de la chancellerie, en s'adressant aux membres du conseil, monsieur le chancelier vous invite à vous assembler ici, ce soir, après le couvre- feu pour des communications importantes qu'il est chargé de vous faire.

François au nez d'argent se pencha vers Montmayeur et lui dit à l'oreille :

— Vous êles vengé. Il s'agit d'arrêter Fésigny. J'ai vu

l'ordre entre les mains du chancelier.

Le président quitta son siège.

Comme il traversait la salle, Montmayeur vint droit à lui. La foule, espérant une collision, fit aussitôt cercle autour d'eux :

— Monsieur, dit le maréchal, sans que rien dans son accent démentit la sincérité de son langage, je vous remercie de m'avoir épargné un remords. Vous avez démontré que le bon droit n'a pas besoin d'appui. C'est un grand acte d'indépendance que vous avez accompli. Je n'en reste pas moins votre dévoué serviteur.

Il se retira, après avoir salué profondément Fésigny qui, seul, comprit la signification de ces paroles et la menace qu'elles déguisaient.

— « Il y a loin de la coupe aux lèvres ! » pensa-t-il, répétant à son insu les paroles que lui avait adressées le maréchal, et qui déguisaient à peine une menace.

Louis de la Chambre, surpris, éleva la voix à son tour, disant :

— Mon cousin Jacques supporte Taffront sans broncher, ce n'est pas naturel. Voici la première fois que je vois le lion s'affubler de la peau de l'âne. C'est pour cacher ses griffes, assurément !

Voilà pourquoi Luzarches, arrivant d'Apremont, trouva son maître furieux, exhalant sa colère eu cris de •bêle fauve, et faisant trembler d'effroi toute sa maison.

L'écuyer connaissait le remède qu'il fallait appliquer à ces frénésies^ Il se montra d'une froideur de glace, attendit qu'on l'interrogeât, ne répondit que par monosyllabes.

Lorsque Montmayeur fut un peu apaisé, Luzarches lui fit part des dispositions qu'il avait prises.

Il s'agissait maintenant de combiner un plan pour servir la vengeance du maréchal.

162 LE MARÉCnAL DE MONTMAYEUR.

Rochechouart, Louis de Verdier, maître Guillaume Coquelourt et Luzarches s'assemblèrent en conseil. Chacun proposa son expédient. C'était à qui inventerait la plus atroce férocité :

— Vous êtes tous des niais ! s'écria tout à coup le comte Jacques. Il s'agit d'épouvanter l'Europe et non pas de faire œuvre de vulgaires coquins. Je veux être grand, jusque dans le crime ! Taisez- vous, brutes stupides.

— Monseigneur a mieux ? demanda Verdier, de sa voix enfiellée. Je pensais qu'un coup de poignard bien appliqué

— La torture à tous ses degrés, interrompit le doux Coquelourt, et la pendaison aux plus hauts créneaux de la maison...

— Misérables valets, la corde pour un gentilhomme!... la torture au frère d'armes, à l'ami de mon neveu Miolans !... Rochechouart, tu vas partir sur-le-champ pour Apremont avec tous mes gens. Herse baissée, pont levis relevé, entrée du château interdite à tout autre qu'à moi ! Coquelourt, tu feras transporter mon trésor, argent, joyaux, chartes et parchemins au manoir de Charmaix.,. Luzarches, tu resteras ici avec dix cavaliers, les mieux montés de mes archers.

Le maréchal donna ces ordres d'une voix brève, sèche, impérieuse.

Essayer de discuter eût été folie. Quand il eut expliqué sa volonté d'une manière plus précise, il reprit, en s'adrcssant à Louis de Verdier, son camérier second :

— Verdier, tu connais la maison jaune bâtie à l'angle du cimetière de Mâché.

— Certes, monseigneur ! Le logis du maître des hautes œuvres, Johannod.

— Oui. Tu vas aller de ce pas chez Johannod.

— Chez le bourreau ?

— Verdier I cria le maréchal d'une voix éclatan te, avec un tel accent de menace, que le serviteur en resta ébahi, confondu.

— Monseigneur, j'irai, déclara Verdier, blême de terreur.

— Tu lui diras, poursuivit Montmayeur dont un sourire sinistre contracta le visage défait, tu lui diras que j'ai quelque besogne à lui confier, et qu'il vienne sur l'heure en mon hôtel. Il aura un salaire de bourreau it-alien!... Plein son bonnet d'écus d'or ! Et cent florins pour toi, Verdier, si la commission est bien faite.

Verdier n'osa point résister, malgré l'angoisse qui lui serra le cœur à la pensée d'affronter l'homme redouté, dans sa bauge infâme.

Il sortit livide et défaillant, tandis que ses compagnons se félicitaient, chacun à part soi, d'avoir échappé au danger de remplir si vile ambassade.

Le maréchal reçut la visite de tous ses amis, ayant à leur tête François de Varembon, Ghakint et Chissé. Il leur fit servir un repas splendide et s'attabla avec eux.

Verdier cheminait à pas lents sur la route du faubourg Mâché. Il s'arrêtait devant toutes les boutiques, échangeant quelques paroles avec les apprentis, peu soucieux, en vérité, d'arriver au terme de sa course.

Il entra dans une taverne et but une couple de flacons pour se donner du cœur ; mais ses répugnances croissaient d'autant plus qu'il s'attardait davantage, et plus il tergiversait, plus l'aiguillon de la peur le piquait aux entrailles.

Après une station prolongée chez le plus fameux armurier de la Juiverie, qu'il traversa dans toute sa longueur pour arriver sous les terrasses du château, il se vit à l'entrée du faubourg, et n'hésitant plus, il marcha d'un pas délibéré, donnant son maître, la comtesse et Fésigny à tous les diables.

Au fond d'une impasse, entre le mur du cimetière, une rangée d'ignobles masures, aux ais vermoulus, aux murs crevassés, aux toits chargés de mousses pourries, s'élevait une maisonnette carrée, n'ayant d'autre ouverture qu'une porte bâtarde et une lucarne grillée. La façade de cette maison était peinte en jaune, couleur ignominieuse et réservée aux bourreaux et aux traîtres (l).

Sur la porte, formée d'un seul panneau de bois de noyer était sculptée en bas-relief une hache à deux tranchants, entre deux paires de gants peints en rouge, armes parlantes du terrible hôte de ce logis.

Yerdier se campa devant là Hutte au Borrel, ei contempla un moment le lieu où il se trouvait, pataugeant dans une boue nauséabonde.

De l'autre côté du mur, des fossoyeurs chantaient en creusant une fosse ; le vent qui sifflait en passant à travers les branches des ifs et des sapins noirs plantés dans la nécropole, accompagnait d'une musique lugubre leurs voix discordantes. Dans les masures infectes, repaires des pires vagabonds, des truands et des ribauds, reten lissaient des blasphèmes, des voix rauques d'ivrognes se querellant, des glapissements de mégères se prenant aux cheveux.

La nuit tombait, couvrant de son ombre protectrice cet amas de choses infâmes, haillons suspendus aux

1. Les Juifs étaient obligés d« porter sur leurs vêtements une marque distinctive de couleur jaune, d'après les prescriptions du concile de Latran, tenu en 1215. Après la révolte et la condamnation du connétable de Bourbon, sa maison fut peinte en jaune. Lorsque le prince de Condé eut trahi la France pour passer du côté de l'Espagne, en 1653, l'arrêt du parlement de Paris qui le condamna à mort, ordonna que la porte (le son hôtel, à Paris, lui peinte en jaune. (V. Sa.i\te- Palwe : CnÉRUEL : Dictionn. des Insiilulions de la France, et le journal inédit du règne de Louis XIV, manuscrit de la Bibliothèque Nationale de Paris.

fenêtres, entassements d'immondices, cabanes défoncées, chariots branlants et disloqués.

Louis de Verdier, avec son élégant costume aux fraîches couleurs, faisait tache dans cet ensemble de laideurs disparates. 11 eut peur d'être surpris par quelques damnés de ce Tartare. Il s'approcha lentement de la maison jaune, mais il n'y avait pas de heurtoir à la porte, car on n'attendait jamais aucun visiteur. 11 n'osa frapper du poing, et reculant d'un pas ou deux, il cria :

— Johannod, ohé ! Johannod !

Personne ne répondit, mais le silence se fit tout à coup dans les maisons voisines, et l'un des fossoyeurs, interrompant sa chanson cria :

— Holà ! quel trépassé revient tourmenter le tourmenteur ?

Verdier frissonna. Il avança de nouveau, dégaina sa dague, la prit par la lame, et frappa à la porte avec le pommeau de fer.

Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'on répondit à cet appel. Ce logis était-il donc habité par des spectres ? Verdier entendait un grincement rapide, zzzg, zzzg, le glissement mouillé, le cliquetis aigre à l'oreille, que produit l'instrument du rémouleur. Était-ce donc le glaive de justice qu'on aiguisait à cette heure?

Verdier, énervé par l'attente et dominé par un vague effroi, surmonta sa répugnance, prit son élan, et frappa la porte à grands coups de pied. Tout à coup l'huis s'ouvrit, et un homme parut sur le seuil.

Il était d'une taille élevée ; ses membres musculeux décelaient une force prodigieuse, mais son visage, encadré d'une belle barbe blonde, avait une singulière expression de bienveillance et de bénignité.

— Qu'est-ce que tout ce vacarme? dit-il d'un ton rude. Mais reconnaissant qu'il avait affaire à un personnage

d'importance, il s'adoucit, et poursuivit :

6b • LE MAliKCHAL DE MONTMAYEUR.

— Seigneur, je n'entendais pas, occupé que j'étais à affiler mes fers. Voulez-vous entrer?

— Chien ! dit Verdier avec mépris, crois-tu qu'un chrétien puisse franchir sans déshonneur le seuil de ta demeure ? Je t'apporte un message, ne peux-tu le recevoir ici ?

— Parlez ! j'écoute.

— Je viens de la part de mon maître, reprit Verdier en baissant la voix.

— Quel est-il ?

Verdier étendit son bras, et montra l'écu brodé sur sa manche :

— Ah ! je le connais : un brave seigneur ! dit le bourreau en tressaillant.

— Il t'ordonne de me suivre sur Theure en son château d'Apremont.

•— Pour quoi besogner ?

— tne tête à couper, que je pense ! maître Johannod. Reprends tes instruments, je te viendrai chercher à l'aube. Et choisis ton bonnet le plus grand, on te l'emplira d'écus d'or.

Le bourreau réfléchit un instant :

— Les bruits du monde viennent jusqu'ici, murmurat-il, je sais bien des choses ! Êtes-vous vraiment à Montmayeur, l'homme ?

V^erdier fronça le sourcil.

— Eh bien ! poursuivit Johannod, allez dire à celui qui vous a envoyé que je suis au service de l'État, et non au service des particuliers. Je punis, je ne venge pas. Je ne connais qu'un Montmayeur, moi, et ce Montmayeur ne fraie pas avec les corbeaux de la potence...

Comment le renard, ayant flairé le piège, fut néanmoins forcé dans son terrier par le chasseur.

Revenons pour la dernière fois dans la maison de Fésîgny, et pénétrons dans le cabinet où nous l'avons vu en conférence avec le maréchal de Montmayeur.

Nous l'y retrouvons seul, quelques minutes avant que la cloche de la maison commune donnât le signal du couvre-feu.

Fésigny ne pouvait se méprendre sur le sort que ses ennemis lui réservaient. Le but véritable, sinon apparent, de la séance nocturne da Conseil, provoquée par le chancelier de Savoie, était de s'emparer de sa personne.

Il ne le redoutait en aucune façon pour lui. Que lui importait la prison, voire l'échafaud ? Du jour où il avait conçu le dessein de iavoriser les entreprises de Philippe- Monsieur, il s'était résigné d'avance aux conséquences probables qui en découleraient.

Mais échouer au port, succomber la veille de la victoire l'attristait et rendait cette heure solennelle pleine d'une sombre amertume. Il avait tout prévu, excepté ce qui le renversait: l'ingratitude du souverain. Cette faiblesse d'Amédée IX qu'il raillait souvent se transformait en une force d'inertie qui l'excusait. Il ne chercha pourtant à parer le coup qui le irappait. Sou dévoùment à Philippe lui commandait de lutter, même contre l'impossible.

Au moment où il s'arrachait à ces préoccupations profondes pour se rendre aux ordres du chancelier, sa vieille servante lui annonça qu'un serviteur de Mont-

mayeur, chargé d'un message de son maître, désirait Tentretenir. Il n'éprouva aucune surprise, car il s'attendait à quelque visite de ce genre.

Bientôt Louis de Verdier fut introduit en sa pré-sence.

Fésigny connaissait trop bien le maréchal pour se laisser surprendre. Use tint sur la défensive, surveillant tous les mouvaments du camérier que cette prudence n'étonna point.

Le dialogue suivant s'engagea aussitôt entr'eux :

— Vous venez de la pari du maréchal? Que désire-til encore ?

— Monseigneur... balbutia Verdier, intimidé par le ton hautain du président.

— - Parlez sans crainte, mon ami.

Verdier mit la main sous le revers de son habit. Il en lira une lettre, entourée d'un fil de soie, scellée d'un large cachet de cire verte, et la tendit à Fésigny.

Celui-ci lui fit signe de jeter le pli sur la table, allongea le bras, s'en empara, et se réfugiant dans l'embrasure de la fenêtre, fit sauter le sceau. Il lut, à la faible lueur de sa lampe, ce qui suit:

« Très-honoré seigneur,

a La présente est pour vous mander que, soucieux d'obéir à la loi divine qui prescrit le pardon des injures, je suis disposé à offrir à madame ma nièce, Gilberte, comtesse de Miolans, paix et réconciliation. Mon désir est de célébrer par une fête ce grand acte.

« Il me serait infiniment agréable que vous fussiez le témoin de cet accord et prissiez part à notre joie. »

Fésigny interrompit sa lecture pour jeter un regard oblique sur Verdier, dont les traits demeurèrent impénétrables.

LE MARÉCHAL DE MONTMAYEUIl. 169

Il poursuivit ensuite sa lecture :

« J'ai convié à ma table, pour demain soir, eQ mon château d'Apremont, sur la paroisse de Myans, ladite dame Gilberte, la noble comtesse de Yarembon, ma cousine, Aurore de la Chambre et plusieurs autres dames illustres par leur naissance et sapience.

« Qu'il vous plaise donc, très-honoré seigneur, venir prendre part à nos réjouissances. Baillez réponse au porteur.

« Sur quoi, priant Xolre-Seigneur de vous accorder aide et contentement, je me dis votre affectionné ami.

« Ego infra scriptus^ JAGOBUS, cornes.

« Écrit en notre hôtel, à Ghambéry, ce trentième jour de janvier U65, fête de sainte Martine. »

Le contenu de cette épître singulière, écrite d'ailleurs avec infiniment de tact et d'adresse, porta au comble la surprise de Fésigny.

Il ne fut pas dupe une seule seconde du stratagème par trop naïf qu'employait le haut baron. Ce piège grossier semblait destiné à couvrir une manœuvre habile : exciter la défiance de Fésigny, lui conseiller la fuite, l'amener enfin à se laisser captiver, loin de tout secours,

— Mon ami, demanda le vieillard avec douceur, le maréchal attend-il une réponse?

— Oui, monseigneur. Il se mettra en selle aussitôt après l'avoir reçue.

— C'est bien. Dites-lui, je vous prie, que je lui offre mes très-humbles remercîments et que je regrette fort d'être obligé de décliner son invitation. Cependant je lui ferai peut-être bientôt une visite, s'il me le permet.

Verdier commit une faute : il laissa voir son désappointement.

Il prit congé, d'assez mauvaise grâce, comme s'il ne pardonnait pas à Fésigny de l'évincer si franchement.

Ce dernier sortit aussitôt après le camérier, à pied, sans armes, sans escorte, suivant sa coutume. Son intérêt lui défendait toute apparence de crainte. Mieux valait paraître surpris par les événements. Se munir d'un bouclier, c'est avouer que l'on a peur d'être attaqué.

Au détour de la rue Grenatière, Fésigny vit passer, au delà de la rue du Vieux-Meysel, un l)rillant cortège.

Plusieurs valets secouant des torches précédaient une foule de pages, de cavaliers, derrière lesquels marchait, monté sur un magnifique cheval andalous, un chevalier vêtu d'une armure luisante, aux reflets bleuâtres, coififé d'un heaume à panache immense.

De nombreux archers le suivaient.

Les torches répandaient une lumière éclatante sur la cavalcade, envoyant des clartés rougeâtres sur les maisons aux fenêtres desquelles se pressaient maints curieux.

Quelques bourgeois, attirés par cet appareil fastueux, suivaient timidement l'escorte, partagés entre le désir d'admirer ce spectacle et la crainte d'encourir l'amende pour avoir désobéi aux ordonnances municipales.

Dans le chevalier qui se pavanait sur le robuste palefroi, Fésigny reconnut le maréchal de Montmayeur.

Il se sentit alors comme allégé d'un grand poids et respira plus à l'aise.

Il se croyait désormais à l'abri des attaques de ce dangereux adversaire. En mettant les choses au pis, il gagnait du temps. Un délai parfois sauve des situations les plus difficiles.

Il continua donc sa route, ne songeant plus qu'à soutenir une lutte pohtique contre le chancelier et les ministres du duc Amédée. Il avait assez de confiance en lui-même, pour ne redouter que médiocrement ce combat.

Lorsque le présid'^nt arriva à la maison de la Cité, il

crut remarquer, dans l'ombre que projetait l'église des Antonins un groupe confus. Il entendit le piétinement des cLievaux, des murmures étouffés, enfin ce bruit inusité qui avertit de prendre garde.

Il pénétra dans le prétoire où deux ou trois conseillers Tattendaient.

Le chancelier, les présidents de la Chambre des comptes et du Sénat de Savoie, le prieur de Lémenc, l'archevêque de Tarentaise ne tardèrent pas à l'y rejoindre.

Sur la physionomie de tous ces graves personnages se reflétaient les plus graves préoccupations. Ils accueillirent néanmoins Fésigny avec plus de courtoisie qu'ils ne l'avaient fait le matin, bien que leur hostilité contre lui fût très-apparente.

Il les salua gravement.

L'archevêque s'approcha de lui et lui dit :

— J'aurais voulu, monsieur, ne pas vous voir à cette réunion !

— Pourquoi? interrogea Fésigny d'un ton bref.

— Parce que vous avez ici plus d'ennemis que d'amis.

— Ah î monsieur l'archevêque, je vous remercie de me le dire avec cette franchise. Dois-je vous ranger parmi ceux-ci ou parmi ceux-là?

— Monsieur, je ne vous cache pas que mes sympathies ne vous sont pas acquises. La cour murmure contre vous, à propos du jugement que vous avez rendu ce matin même dans la cause de monsieur de Montmayeur contre sa nièce.

— Vous renversez les termes de la proposition, monseigneur. Il faut dire la cause de madame de Miolans contre son oncle.

— Qu'importent les mots?

Fésigny reprit, avec un accent de suprême dignité :

— Je ne suis justiciable que de Dieu, moi ! Je ne rends

172 lu: marécual de montmayeur.

compte à personne, ici-bas, des arrêts que me dicte ma conscience, et je n'autorise personne à les discuter.

L'arclievêque, qui était le cypriote Thomas de Sur, que Philippe-Monsieur avait jadis mis à rançon, et qui avait été l'un des conseillers les plus écoutés d'Anne de Chypre, reprit après un moment de silence :

— Au commencement d'un règne qui semble devoir être aussi agité que le précédent, il eût peut-être mieux valu ne pas mécontenter le seigneur le plus puissant, de l'appui duquel on ne peut se passer...

— Et oublier toute notion du juste et de l'injuste ! interrompit Fésigny avec ironie. Connaissez- vous Phistoire de votre diocèse, monseigneur ?

— Certes, les traditions se transmettent de génération en génération. Mais pourquoi m'adressez-vous cette question?

— Parce que je m'étonne qu'un successeur de PvOdolphe de Chissé plaide en faveur d'un Montmayeur. Il y a moins de cent ans, l'archevêque Rodolphe de Chissé, parent de ces Chissé qui furent mes amis, résidait dans ce château de Saint-Jacques, que vous habitez ordinairement. Une nuit des hommes armés de pied en cap firent irruption dans la demeure épiscopale; tous les chanoines qui s'y trouvaient furent mis à mort, et l'on étrangla l'archevêque avec une serviette. Ce crime abominable eut pour instigateurs deux sires de Montmayeur, qui se vengeaient ainsi de l'excommunication portée contre eux, à cause des scandales qu'ils donnaient à toute la contrée. Cette race de Montmayeur est funeste ! Elle met en pratique sa devise : Des ongles et du bec! Toujours et partout!

— Monsieur, je vous plains ! repartit l'archevêque. Il s'inclina et partit, laissant la place à Jean de Mi-

chuëlis, chancelier de Savoie, qui s'approchait de Fésigny. C'étaient deux amis d'école, du même âge tous les deux.

el qui depuis quarante années suivaient la même roule, côte à côte.

— Ah ! Guy, dit le chancelier dont la voix cassée exprimait une grande tristesse, qu'es-tu venu faire ici, malheureux? Le duc Amédée, avant de partir, a signé l'ordre de l'arrêter : les hommes de notre âge ne sortent de prison que les pieds en avant.

Fésigny l'embrassa, puis avec une indicible amertume, il répondit :

— On châtie maintenant ceux qui font leur devoir. Je suis innocent de tout acte, mon vieux camarade : et quant aux espérances que je renferme — que je renfermais ! — dans mon cœur... quant aux pensées, aux desseins, aux plans que me suggérait une intelligenca servie par l'amour bien entendu de mon pays, à quel tribunal a-t-on le droit de les soumettre ? Dieu juge ! Oui, j'ai failli prévariquer, et c'est précisément pour avoir agi selon ma conscience — d'accord, je l'avoue, avec mes intérêts — que je suis menacé... Qui doit m'arréter, Jean ? Est-ce Montmayeur ?

— Non. J'ai confié ce mandat à François de Varembon.

— Tu as eu tort, Jean. Il a été mon ami : il sera plus dur et plus sévère que Montmayeur ne l'eût été. Mais pourquoi ne m'a-t-on pas déjà mis la main au collet ?

— On a besoin de ton avis, dans la discussion qui va s'engager.

— Jean, tu as rougi en proférant ce mensonge. On me tend un piège : on veut savoir pour qui je prendrai parti. Soit !

François au Nez d'argent pénétrait en ce moment dans le prétoire. Il avait revêtu sa cotte d'armes, avec lesjambardset les brassards en écailles d'acier. Il vint au groupe que formaient Ghalant, Cliissé, et son cousin, Antoine de laPallud. sire d'Escorens.

— Montmayeur n'est pas venu ? demanda-t-il en jouant la surprise.

— Il est parti pour son manoir d'Apremont, répondit le petit VareniboQ, mais ses piqueurs sont restés en arrière; il s'agit d'une chasse, et l'on attend la curée.

Tous les membres du conseil étaient maintenant rassemblés : le chancelier, Fésigny, l'archevêque, Tabbé d'Hautecombe, le prieur de Lemenc, les conseillers et les magistrats prirent place, chacun selon son raftig de préséance, autour d'une immense table en fer achevai, tapissée de velours, et dressée sur une estrade.

Les chevaliers, Chalant, Montchenu, Genève-LuUins, d'Éscorens, Chissé, Luyrieux, la Chambre etVarembon, tous désarmés à l'exception de François au Nez d'argent se mirent debout, au bas de Pestrade, laissant devant eux un large espace découvert.

Le chancelier se couvrit de son mortier d'hermines, après avoir fait le signe de la croix, et prit ensuite la parole, au milieu d'un profond silence.

— Messieurs, dit-il en s'adressant aux prêtres et aux magistrats, Messeigneurs, ajouta-t-il en se tournant vers les chevaliers, nous avons à délibérer sur l'épineuse alternative dans laquelle se trouve notre maître et souverain seigneur le duc Amédée, que Dieu conserve !

— Pourquoi Son Altesse n'est-elle pas ici ? interrompit le comte de La Chambre d'un ton véhément. Tant qu'il porta le titre de prince de Piémont, le duc put rester étranger aux troubles, aux dissensions, qui nous divisaient. Il put gémir, dans sa retraite, des désordres que son père tolérait... Mais aujourd'hui ? Son Altesse n'a plus le droit de se désinterresser de la chose pubhque : il ne suffit pas que, incapable d'aggraver nos maux, elle en hâte le terme par ses vœux... Qu'elle pleure sur la tombe encore cntr'ouverte d'un père bien-aimé, c'est bien ! Mais quelles larmes

n'a-t-elle pas à répandre sur ses sujets, qui sont ses enfants, et qui souffrent. Le duc devrait être parmi nous! Personne n'osa élever la voix, en présence de celui qui partageait avecMontmayeur, le privilège de marcher à la tête de la noblesse.

— Le roi de France lutte en ce moment, reprit le chancelier, contre ses feudataires qui ont formé la Ligue du Bien public. Notre redouté seigneur est pressé d'unir ses armes à celles du roi, son beau-frère. D'un autre côté, les princes le sollicitent vivement d'accéder à la Ligue... Les ducs de Bourgogne et de Bourbon sont nos proches voisins, des voisins redoutables...

— Louis XI a dépouillé ses grands vassaux de leurs privilèges, fit observer M. de La Chambre d'un ton plus modéré. Leur cause me semble plus juste que la sienne. Mais on veut, sans doute, mettre nos avis en balance avec ceux de madame la duchesse Yolande, sœur du roi.

— J'ai combattu sous les ordres de Bourbon, dit François au Nez d'argent.

— Louis de Valois nous a persécutés! ajoutèrent quelques-uns des chevaliers, ceux qui avaient été mêlés à la conspiration contre les Cypriotes.

L'archevêque deTarentaiseémitson opinion, qui était de tous points contraire à celle des seigneurs savoyards.

— Le roi très-chrétien est puissant, dit-il. S'il est vaincu, la royauté ne tombe pas avec lui, et son successeur continuera son œuvre. S'il est vainqueur, la Savoie est à lui.

Ces paroles donnèrent lieu à une discussion assez tumultueuse, mais à laquelle Fésigny ne prit aucune part. Tout à coup les plus mutins se calmèrent, parce que le chancelier de Savoie venait de poser d'une voix lente et solennelle, cette question au président du sénat :

— Quel est l'avis de messire Guy de Fésigny ? Fésigny vit bien à l'accent de son vieil ami, au regard

qu'il lui lança, que c'était là le piège qu'on lui tendait. On voulait, soit l'exposer au courroux des nobles savoyards s'il prenait parti pour Louis XI contre les princes confédérés, soit le jeter dans la disgrâce de la duchesse Yolande, si, se rappelant les antiques traditions de la politique des ducs de Savoie, il se déclarait contre le roi de France.

Or il avait à choisir entre le roi, quil détestait, mais qu'il fallait soutenir en cette occurrence pour affaiblir le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon, dans l'intérêt bien entendu de la dynastie d'Humbert aux Blanches- Mains, et les princes qui, si Fésigny leur donnait la Savoie pour alliée, donneraient à Fésigny leur alliance pour le succès de ses combinaisons.

La politique de Philippe-Monsieur était celle de la Ligue du Bien public, mais la dévoiler ainsi du premier coup, c'était perdre toute espérance. Il fallait aboutir à faire déclarer la guerre au roi Louis, sans compromettre ni Philippe-Monsieur ni ses complices. Le tempspressait : l'illustre compagnie attendait la réponse de son doyen d'âge, lumière du conseil.

Fésigny eut une inspiration de génie. Il se recueillit, puis il proféra, d'un ton ferme et franc, ces mots qui jetèrent ses auditeurs dans la stupéfaction :

— Messieurs et Messeigneurs, mon avis est que telles résolutions ne peuvent être prises sans le consentement des trois états des .deux patries cisalpine et transalpine. Il est de droit naturel que l'impôt doit être consenti par qui le paie. Or pour faire la guerre, que ce soit au roi ou aux princes, il faut d'importants subsides. Je me résume : l'unique moyen de trancher les difficultés que nous prévoyons, c'est de convoquer les Élats généraux. Dixi !

L'archevêque éfhangea un regard d'intelligence avec François au Nez d'argent, qui lit un pas en avant.

Soudain un grand tumulte se fit sur le parvis. C'étaient les fers des chevaux de plusieurs cavaliers heurtant le pavé, le cliquetis des armes, des hennissements, des vociférations.

Fésigny, anxieux, mais dont le visage exprimait la plus parfaite sérénité, parut n'avoir rien entendu.

Les cris redoublent, un horrible fracas retentit, les portes, frappées à grands coups de marteau voient en éclats. Une troupe d'hommes armés fait irruption dans la salle.

Les chevaliers, Luyrieux, La Chambre et les autres, selon l'étiquette qui détendait à quiconque de se présenter en armes dans le sanctuaire de la Justice, étaient venus en habits de cour, sans épée ni dague, et pour la plupart, accompagnés d'un seul page. Cependant à la vue des bandits qui se précipitaient dans le prétoire, ils s'emparèrent, qui d'une escabelle, qui d'un bâton et se portèrent en avant, résolus à défendre la majesté du lieu sacré qu'ils occupaient.

Les magistrats, pâles d'elTroi, se levèrent en désordre. Seul, Fésigny resta assis.

— Que voulez vous ? demanda-t-il aux envahisseurs.

Ces mercenaires, gens de sac et de corde recrutés dans les tavernes et les coupe-gorges, vêtus de haillons sordides, caparaçonnés de buffles en loques, brandissant des coutelas de boucher, des pertuisanes rouiUées, d'immenses épées flamboyantes volées aux panoplies des armuriers ; cette bande composée de soudards et de vagabonds, étrangers au pays, avait pour chef l'écuyer de Montmayeur, Louis de Luzarches.

C'en était fait. Guy de Fésigny murmurait sa dernière prière, prêt à paraître devant Dieu.

Louis de la Chambre voulut parler; ses compagnons

l'en empêchèrent. Les conseillers, d'abord terrifiés, se

rassuraient peu à peu. Ce n'était pas à leur vie qu'on en

voulait.

Des lampes suspendues aux voûtes éclairaient cette scène étrange. Sur l'estrade drapée de velours, sous le dais cramoisi aux pentes surbrodées d'or et d'argent, dix ou douze vieillards se pressaient, effarés, les yeux dilatés par la frayeur, le geste roidi, entourant Fésigny qui s'était couvert de son mortier de drap d'or, qui avait croisé sur sa poitrine les pans de sa simarre, et qui, les mains jointes et les paupières baissées, priait à voix basse, plus semblable, par son maintien rigide, à une statue de marbre qu'à une créature humaine.

Au bas des marches, les seigneurs, dans une attitude morne, honteux de leur inaction, mais contenus par la crainte de déplaire à leur chef, en prenant une part active à la tragédie qui se préparait, contemplaient, immobiles et muets, la tourbe des bandits que menait Luzarches.

Déjà la salle avait l'aspect d'un champ de bataille : les portes brisées pendaient à leurs gonds; les vitraux émieltés jonchaient le parquet ; les tentures étaient arrachées, déchirées par lambeaux ; les meubles, renversés, s'entassaient dans les angles.

L'écuyer de Montmayeur plaça des sentinelles à toutes les issues. Au dehors, dix arquebusiers braquaient le canon de leur arme sur les membres du conseil souverain, et faisaient tourner entre leurs doigts les mèches allumées, ainsi prêts à vomir la mitraille sur ces vieillards inoffensifs, au premier signal de leur chef.

Comme la nuit était déjà avancée, que le couvre-feu était sonné depuis longtemps et que la température était glaciale, cette expédition des sicaires de Montmayeur avait eu lieu sans exciter la moindre émotion dans la ville; à part quelques rares passants, tenus en respect par UQ escadron de cavalerie, personne encore ne s'était aperçu de l'agression qui troublait les délibérations de l'illustre assemblée.

Lorsqu'il eut distribué leurs différents postes à ses hommes, Luzarches fit rompre à coups de maillet la barre qui séparait l'estrade du reste de la salle. Se découvrant alors, il s'avança, le chapeau dans une main, la dague nue dans l'autre.

Les traits de Fésigny, immobile sur son fauteuil, exprimaient cette impassibilité des sénateurs de l'ancienne Rome, qui se laissèrent égorger par les Gaulois sur leurs chaises curules.

Il n'y avait là personne pour le défendre : il se rappela le gladiateur antique dont l'unique souci était de tomber avec grâce.

Le poing de Luzarches s'abattit lourdement sur son épaule.

Le vieil archevêque de Tarentaise eut un mouvement généreux ; il s'élança vers Fésigny, et, l'étreignant de ses deux bras :

— Vous nous tuerez du même coup ! s'écria-t-il, d'une voix frémissante- François de Varembon jugea que le moment d'intervenir était arrivé. Il sauta d'un bond sur l'estrade, l'épée haute, et repoussant Luzarches avec vigueur :

— Hé ! l'homme, dit-il rudement, vous m'allez montrer les talons, et preste ! Je parle ici pour Son Altesse... Qu'on déguerpisse, et vite, sinon je ferai sonner la cloche d'alarme, et vous aurez maille à partir avec la milice bourgeoise.

Luzarches le toisa d'un air arrogant :

— - Vous parlez haut, monsieur de Varembon, dit-il, et l'altesse que vous représentez est confite en douceur. Le nom de mon maître n'est ici un mystère pour personne !

— Chante moins haut, mon jeune coq ! grommela Varembon. Je te laisserais bien ma besogne à terminer, n'était certaine rancune...

180 LE MARÉCHAL DE MONTMAYliUB.

Il poursuivit à voix haute, en saisissant Fésigny par son épitoge :

— Au nom de Son Altesse, je vous fais prisonnier, messire Guy de Fésigny ! Rendez-vous, secouru ou non secouru.

Fésigny leva sur lui un regard incisif et répliqua laconiquement :

— Je me rends !

— Cornes de Belzébuth !... gronda Luzarcbes. A moi, compaings, et ticelez-moi ce bonhomme qui s'est laissé manger le nez par sa meule !

Les soudards se jetèrent sur Varembon qui se débattit en vain, tandis que les arquebusiers, soufflant sur leurs mèches, se préparaient à foudroyer chevaliers et magistrats.

— Mes beaux seigneurs, poursuivit Luzarches d'un ton narquois, oii commande Montmayeur on ne connaît pas d'autre Altesse. Au premier signe que vous ferez, je dis à mes coquins de faire feu sur vous, et vous avez assez d'or sur vos manteaux, autour du cou et dans vos poches, pour les tenter de ne pas attendre mon ordre !...

— Je proteste ! cria Varembon. Fésigny est prisonnier de Son Altesse.

— Prisonnier, soit ! répondit Luzarches, mais qu'importe à Son Altesse qu'on l'enferme en telle prison ou en telle forteresse ? Paix donc ! Et le premier qui braillera, je lui renfoncerai ses paroles dans la gorge avec le pommeau de ma dague.

Une voix lamentable, celle du prieur de Lémonc domina les clameurs, les sanglots, les malédictions qui retentissaient de toutes parts ; elle implorait :

— Au nom du ciel ! capitaine Luzarches, que messire de Fésigny ne meure point sans confession !

Luzarches se mit à ricaner.

— Qui parle de mort ? dit-il. Nous ne sommes pas à

la boucherie, que je sache. Le très-illustre seigneur de Fésigny est convié à un festin que donne en son manoir monsieur le maréchal, et j'ai charge de l'y conduire. Voilà tout !

Le froid cynisme, l'infâme raillerie qu'exprimaient ces paroles produisirent une telle impression d'horreur qu'un morne silence, tout à coup, succéda à l'agitation.

Luzarches s'empara de Fésigny, lequel n'opposait aucune résistance, et l'emporta hors de la salle, suivi dans sa retraite par tous ses sbires qui protéc^èrent sa fuite.

Vingt ou trente chevaux piaffaient sur le parvis.

L'écuyer de Montmayeur hissa le président sur un bel alezan à tous crins, fougueux, prompt comme l'éclair. Il lui lia les bras au corps, les pieds à l'étrier. Puis la bande, entourant l'infortuné captif, partit au galop à travers les rues tortueuses de la vieille cité, ensevelie dans une profonde obscurité.

Les soudards et truands mettaient, pendant ce tempslà, le prétoire au pillage, et tandis que les magistrats s'échappaient par une issue secrète, à laquelle jusque-là aucun d'eux n'avaitpensé, les gentilshommesengageaient un combat homérique avec cette tourbe de bandits.

Les portes de Chambéry élaient closes. Nul ne pouvait entrer ou sortir sans posséder le mot de passe. Mais au delà du couvent des Cordeliers, une poterne trouait le rnur d'enceinte, commencé en 1371, et récemment terminé.

Le maréchal de Montmayeur avait, sans doute, pris ses mesures, car cette potence s'ouvrit au commanaement de Luzarches, sans que les gardiens manifestassent la moindre surprise à la vue de Fésigny, à demi couché sur sa monture, dans une posture qui dénonçait la violence dont il était l'objet.

Une fois sortie de Chambéry, la cavalcade continua sa course rapide jusqu'au lac des Juifs, ne modérant son

allare qu'à la hauteur de la Maladrerie Saint-Antoine. Là, elle s'arrêta.

Luzarches embouchant un cor, suspendu à l'arçon de sa selle, lança un cri d'appel.

Une fanfare exactement semblable répondit à la sienne.

A peu de distance, auprès du Vivier du Comte, stationnaient quinze ou vingt cavahers. Les deux troupes se rejoignirent aussitôt.

Fésigny se trouva inopinément face à face avec Montmayeur :

— Eh bien î mon cher président, lui dit celui ci d'un ton sardonique, haïssez-vous à ce point la bonne compagnie et la chère lie, les fêtes et les plaisirs, qu'il vous faille enchaîner pour vous y faire participer ? Bon gré, mal gré, je m'étais promis de m'esbaudir en votre joyeuse société, et vous savez que ce que Montmayeur veut, il le veut Unguibus et rostro !...

Depuis son enlèvement, le vieux Guy n'avait ni prononcé un mot, ni exhalé une plainte. Il rompit, cette fois, le silence, et repartit d'une voix aussi calme que si rien ne s'était passé, mais avec un accent d'inébranlable fermeté :

— Vous êtes vainqueur par la force brutale, monsieur, mais vous n'avez pas le beau rôle.

— C'est que, sans doute, je suis moins bon comédien que vous !

— Vous outragez en moi la justice de ce pays !

— L'arrêt que vous prononçâtes ce matin restera comme un modèle de justice!

— Vous manquez de respect à mes cheveux blancs, cela vous portera malheur.

— Qui se déshonore est déshonoré !

— Je vous fais l'honneur de discuter avec vous, monsieur le maréchal, c'est que... Épargnez-moi, du moins,

LE MARÉCHAL Dli MONTMAYEUR. 183

VOS railleries. Elles sont indignes de vous et de moi... Votre père défunt tuait ses ennemis : il ne les insultait pas... Usez de vos ongles, noble vautour!

Montmayeur furieux, leva sur lui sa cravache, mais les traits du vieillard revêtirent une expression d'indignation si imposante, qu'il eut houle de cet acte sauvage. Il se tut, piqua des deux et poussa son cheval en avant.

Il laissait le prisonnier à la garde de ses valets.

Le cortège, sous les ordres de Luzarches, suivit un chemin qui s'écartait des villages, traversant la vallée à son milieu.

En moins de deux heures, la distance qui sépare (îhambéry de Myans fut franchie.

Lorsqu'ils arrivèrent au manoir d'Apremont, ils en trouvèrent les portes ouvertes. Fésigny, absorbé dans ses méditations, était resté constamment silencieux pendant le voyage. Luzarches, tout grossier qu'il fût, tenta de le consoler par quelques bonnes paroles, mais il n'obtint aucune réponse, et dut se retirer, découragé.

Sur le seuil du château, Montmayeur attendait son hôte. Il arrêta Luzarches au passage :

— Sont-ils revenus? lui demanda-t-il d'un ton mystérieux.

— Non, monseigneur !

— Pourvu qu'ils ne l'aient pas laissé échapper ! C'est un mince compagnon, mais il vaut son pesant d'or ! J'aurais dû l'envoyer avec eux, Luzarches, et me charger d'enlever ce vieux filou.

— Monseigneur, Verdier est fin comme l'ombre, Rochechouart, fort comme un taureau, maître Coquelourt, prudent comme un serpent, à eux trois ils ne manqueront pas la capture d'un étourdi comme celui-là. Patience! Monseigneur.

— Patience! voilà un mot que je cherche à com-

prendre depuis cinquante ans, Luzarches, et je mourrai sans l'avoir compris.

De cfuelle façon ilLynard d'Enti'emout sauvegai'da le dépôt eonflé à sa loyauté pai* messire de Fé- !»isnv.

A l'heure même où les mercenaires de Montmayeur envahissaient le sanctuaire de la justice, Aynard d'En- Iremont chevauchait paisiblement sur la route de Gusy, petit village du mandement d'Alby en Genevois, à huit ou dix lieues de la capitale du duché. Il allait au petit Irotj bien enveloppé dans son savon de paysan, car il avait dû revêtir un nouveau déguisement, et la monture qui le portait n'était ni Encéphale ni Rossinante, ni coursier aux jambes fines, ni grand destrier de bataille, mais un modeste petit âne, vigoureux, au poil brun, et que son cavalier menait rondement.

De chaquecôté de la selle rustique ballottait une besace. Dans l'une, il y avait le coffret d'acier, caché sous des hardes malpropres, dans l'autre une botte de foin haché menu.

Aynard avait sa bonne dague à lame courte et large, sous la bure de sa veste ; un solide bâton à pomme de fer pendait à son bras, retenu par une courroie. Ainsi muni, le jeune homme ne redoutait ni malandrins ni mauvais garçons. Qui l'aurait deviné sous cet accoutrement, et campé sur son âne ?

Au delà du village de Mouxy, un petit bois tapissait le revers d'une colline. C'était un fourré inextricable d'aulnes et d'osier, s'entrelaçantaux colonnes grêles des bouleaux et des frênes, que protégeaient quelques grands

arbres à la puissante ramure. En été ce devait être une oasis charmante où le soleil ne glissait aucun de ses rayons sous l'amas de feuillage ; l'hiver, c'était un fouillis de rameaux desséchés, de troncs torlus, de branches contournées.

La lisière du bois bordait la route, et tout auprès, trois énormes blocs de rochers, tapissés de lichens rugueux et de mousses jaunies, adossés comme les trois pans du toit d'une cabane formaient une sorte de grotte, un abri, caché aux voyageurs par les jets touffus et serrés de l'aulnaie.

Trois hommes étaient assis, dans cette cavité, autour d'un brasier où achevaient de se consumer quelques bûches, et qui ne jetait plus ni lueur ni fumée. Aux reflets de la braise rouge brillait la face débonnaire de l'intendant Coquelourt, et dans l'ombre reluisaient les yeux ardents de Rochechouart. Le camérier Louis de Verdier faisait le guet.

On entendait, à quelques pas de là, le piétinement des chevaux sur la terre gelée, et leur souffle bruyant.

— Il ne doit pas être bien loin ? dit Coquelourt. 11 fait froid, et ce n'est pas mon métier d'arrêter les gens sur Jes grands chemins. Êtes- vous même certains qu'il passera par ici ?

Louis de Verdier répondit:

— 11 y a bien une heure que je l'ai dépassé : il allait d'un bon pas, mais j'avais rais au galop mon cheval : N'est-ce pas vous, Coquelourt, qui l'avez vu sortir de chez monsieur de Fésigny, ce matin, portant une objet enveloppé d'un lambeau d'étoffe ? N'est-ce pas vous qui l'avez suivi chez les fripiers ? N'est-ce pas vous qui l'avez reconnu, sous la mislanha d'un montagnard ?

— Eh! j'ai vu tout cela et bien d'autres choses encore, ami Verdier !

— • J'étais en retard, moi, et je suis parti une heure

après lui : le temps de rendre compte à Monlmayeur....

— De ta mission auprès du seigneur de la potence, interrompit Rochechouart. Ces bourreaux se mêlent d'être parfois dhonnêles gens! etJohannod t'a répondu?

— Que lorsqu'on a l'honneur de s'appeler Montmayeur on nelréquente point les corbeaux du gibet !

— Oh ! oh ! c'est bien dit, reprit Rochechouart, et le maréchal n'a que ce qu'il mérite ! S'il a besoin d'un tourmenteur, ne suis-je pas là ?

— Vous, un gentilhomme ?

— Ce n'est pas la naissance qui donne la noblesse 1 Si monsieur mon père — Dieu ait son âme 1 — revenait en ce monde, et me voyait si bas tombé il me renierait ! Le noble déchu ne se relève pas... Valet je me suis fait, valet je suis, et qu'importe la besogne qu'on me donne si je gagne mon salaire....

— Honnêtement ! ajouta Coquelourt, qui remit un fagot sur la braise.

Une voix sonore et forte, s'éleva dans le profond silence de la nuit; elle chantait la complainte normande;

Le roi a une fille à marier A un anglois la veut donner.

Elle ne veut mais :

— « Jamais mari n'épouserai s'il n'est François. «

— Le voilà ! dit Piochechouart, préparez vos cou. teaux.

— Si ce n'était pas lui? objecta l'intendant Coquelourt, tout blême, parce qu'il était plus brave au conseil qu'à la bataille.

— C'est moi qui lui appris naguère sa chanson. Ecoutez : il va continuer :

La belle ne voulant céder'.

En effet, la voix reprit, un peu plus haut :

La belle ne voulant céder, Sa sœur s'en vint la conjurer :

— « Acceptez, ma sœur, acceptez cette fois, C'est pour paix à France donner avec rAnglois, »

Et quand ce vint pour s'embarquer Les yeux on lui voulut bander :

— « Eh ! ôte-toi, retire-toi ! franc traître anglois Car je veux voir jusqu'à la fin le sol françois.

— II ne se doute pas, reprit Coquelourt, qu'il achèvera sa chanson dans Tautre monde !

Rochechouart brandit la massue de fer sur laquelle il s'appuyait :

— Garde à vous ! s'écria-t-il : je veux bien qu'on le prenne, mais non qu'on le tue ! Nous avons bu dans la même coupe.

Yerdier haussa les épaules :

— Ce franc coquin cache le cœur d'un agneau sous la peau d'un loup 1 murmura-t-il.

Aynard d'Entremont allait au petit pas, se dandinant sur sa bête qui marchait vaillamment, les oreilles hautes. Il ilatta la croupe de l'àne, qui se mit à braire d'aise :

— Hé 1 dit Aynard en riant, est-ce à chacun notre tour, mon âne ?

Cent pas eacore le séparaient des rochers et du petit bois.

Il poursuivit, tranquille et persuadé maintenant qu'aucun danger ne le menaçait, puisqu'il avait dépassé la limite de la banlieue de Gtiambéry :

Et quand ce vint pour arriver Le châtel était pavoisé :

— « Eh 1 ôte-toi, retire-toi, franc traître anglois Ce n'est pas là le drapeau blanc du roi françois.

188 LK MARÉCHAL DE MOiNTMAYEUR.

A peine achevait-il cette strophe, qu'une voix rauque vibra dans l'espace ;

— Tu as bonne mémoire, petit Aynard, criait-elle. En même temps, d'Entremonl vit une forme noire se

profiler sur le blanc gel qui poudrait la route, à dix toises devant lui. Il ne se méprit nullement, et du premier coup, reconnut Rochechouart et devina Tembuscade. Son premier soin fut de descendre de sa monture; d'un coup de dague, il éventra la besace aux hardes et saisissant le coffret, il s'apprêtait aie jeter dans le taillis, lorsqu'une main de fer le saisit au poignet, tandis qu'un homme qui rampait à son côté se leva brusquement et lui arracha le coffret.

Aynard poussa un cri terrible :

— Ah! bandits!,.

— Je t'appris la ballade de la fille du roi, là-bas dans ma vieille tour du Bourbonnais, lui dit Rochechouart.

— Quoi ! vous perdriez une si belle pièce de ciselure 1 dit eu même temos Verdier d'une voix railleuse. La cassette vaut tout au moins cent florins, mais je donnerais dix fois la valeur du contenant pour le contenu, et toi aussi, Aynard, je le gage 1

— Vous êtes des voleurs ! proféra d'Entreinont que cette attaque audacieuse avait pris au dépourvu, et qui semblait se croire le jouet d'un songe.

Les mesures des gens de Montmayeur avaient été si bien combinées, leurs mouvements si prompts que toute cette scène n'avait pas duré une minute.

Aynard vit bien que le dépôt de Fésigny était perdu ; il voulut opposer la ruse à l'audace, et partant tout-à coup d'un éclat rire, il s'écria :

— Par ma foi! compagnons, le tour est bien joué... A larron, larron et demi!... Si vous saviez ce que contient la boîte...

— Hé ! si tu le sais, fit remarquer Goqueiourt de son

ton patelin, c'est donc que monsieur de Fésigny te l'a dit?

— Ah! vous êtes plus fins que moi camarades, poursuivit Aynard, déconcerté, mais résolu à lutter jusqu'au bout. Je voulais être fidèle, une fois en ma vie, mais puisque le diable se met contre moi, c'est bien le moins que j'aie ma part de larcin...

— Ouvrons le coffret, dit Verdier.

— Mais que dirons-nous h Montmayeur ? fit observer l'intendant.

— Ouais ! Montmayeur veut-il dépouiller les passants pour payer les frais de son procès ?

— Montmayeur nous a ordonné d'attendre Aynard d'Entremont au passage, de le faire prisonnier et de le conduire à Apremont, dit Rochechouart. Mais il ne vous a pas dit de prendre à d'Entremont son or et ses joyaux !

— Il n'a point parlé de cassetle, remarqua Louis de Verdier.

— Il a parlé de papiers, dit judicieusement Coquelourt. Avez-vous pas quelque liasse de parchemin sur vous, Aynard ?

— Si fait bien ! Je vais tantôt vous les donner, mais laissez moi d'abord ouvrir le coffret : il y a un secret, connu de moi seul. Partage opéré, je vous donnerai mes parchemins, puis je vous vendrai ma peau, en bon et loyal soldat !

— Accepté !

Coquelourt prit la cassette entre ses deux mains, tandis que ses deux complices surveillaient de près Aynard. Mais celui-ci paraissait ne cacher aucune tromperie. Il avança doucement la main et poussa fortement le bouton d'acier qui faisait saillie sur le couvercle. Aussitôt un crépitement sec retentit, le coffret ne s'ouvrit pas.

— Maintenant, dit Aynard, en reculant d'un pas,

190 LE MARÉCnAL DE MONTMAYEUR.

VOUS pouvez garder votre butin, mes camarades. Maître Guillaume, les papiers que ta m'as demandés...

— Et bien ! interrompit l'indendant.

— Tu les a?, ou plutôt tu en as les cendres!...

Gomme bien on le pense, le rapt de Fésigny, chef du plus grand corps judiciaire de l'État, fut un événement d'importance majeure. A peine les mercenaires soudoyés par Montmayeur eurent-ils quitté le prétoire, que prélats et conseillers donnèrent l'alarme.

Un courrier fut aussitôt expédié au duc Amédée qui devait être arrivé dans la journée à Bourg en Bresse.

L'archevêque de Tarentaise envoya le prieur de Lémenc à l'évêque de Grenoble, doyen de Savoie, afin de réclamer pour Fésigny les bénéfices de clergie.

Les syndics, assemblés en toute hâte, rédigèrent une protestation contre l'acte du maréchal; ils se plaignaient hautement de l'injure faite à la maison de la Cité, lieu inviolable et sacré, puisqu'il appartenait à la commune et qu'il jouissait du droit d'asile.

Le corps de noblesse, jaloux de maintenir ses prérogatives, excité du reste par le comte de la Chambre, prit une part active à cette manifestation en faveur de la victime de Montmayeur.

Le peuple, qui chérissait le vaincu autant qu'il détestait l'insolent vainqueur, s'ameuta. Cependant personne n'eut la pensée de courir sus aux ravisseurs et de leur arracher leur proie. L'on s'agita beaucoup, on déblatéra longtemps, l'on pérora dans les carrefours, on se promit de couper les ongles de l'aigle d'azur, on menaça de pendre Guigon Granczonis, hôte du Croissant,

vassal du comte Jacques, mais en fin de compte on fit peu de besogne et tout se borna à quelque tumulte.

Le messager député au duc Amédée fit en huit heures les vingt lieues qui séparent Chambéry de Bourg. Seulement il creva trois chevaux et tomba raile, inanimé, sa mission remplie.

La duchesse Yolande, elfrayée par la gravité de cette afiaire, en craignant les suites pour le maréchal, qu'elle savait dévoué au roi son frère, obtint du faible Amédée que des mesures énergiques fussent prises afin d'empêcher un grand crime.

Elle envoya sans retard un autre courrier porter sa réponse aux membres du conseil résident, au clergé, au coi'ps de noblesse et aux syndics. Ce courrier, s'étant piqué d'émulation, fit la route en neuf heures, si bien que le 31 janvier, c'est-à-dire deux jours, heure pour heure, après la scène qui commence la troisième partie de ce récit, un jour après l'enlèvement du président, tout était prêt pour assurer le châtiment du coupable.

Peu s'en fallut que la multitude n'allât faire le siège d'Apremont, sous la conduite de La Chambre qui, en habile politique, profitait de l'occasion pour devenir le chef d'un parti.

Ceux qui, autrefois, se montraient les plus jaloux de FésigQy, tenaient aujourd'hui à honneur de lui témoigner de la sympathie. Ceux qui craignaient le plus son ennemi le chargeaient maintenant de malédictions.

L'intervention des hauts barons, des prélats, suffit à peine à apaiser l'effervescence des passions populaires. La promesse de ne considérer ni le rang ni la puissance des criminels calma un peu les esprits.

Le 1" janvier, dans la matinée, quatre personnages gravissaient l'escarpement que couronnaient les colossales constructions du manoir d'Apremont.

Dix hallebardiers, qui composaient leur suite, se re-

192 LE MAHÉCHAL DE MÛI^TMAYEUR.

posaient dans une taverne du village de Myans, afin de ne point irriter par leur présence l'orgueilleux seigneur dont ils envahissaient le domaine. Le plus âgé des quatre personnages en question se nommait Hugues Roffier et remplissait les fonctions émineutes de procureur fiscal de Savoie ; les autres étaient le vice-châlelain de Chambéry et deux sergents généraux.

Ils arrivèrent bientôt au large saut de loup, au delà duquel se dressaient les murailles qui formaient Tenceinte extérieure de la forteresse, franchirent le pont de pierre qui donnait accès à la porte percée dans le rempart, et frappèrent timidement, puis à coups redoublés.

Personne ne répondit. La porte resta close. Alors ils se mirent à crier, appelant tantôt le comte, tantôt l'un de ses officiers.

De guerre lasse, ils allaient repartir, lorsque l'un des sergents, Rolet Guy, fit observer que la loi n'exigeait point que l'accusé entendit ce qu'on venait lui dire et que s'il excipait d'ignorance, plus tard, il fallait qu'on pût lui prouver qu'il avait refusé de prêter Foreille à l'accusation. Le procureur fiscal reconnut la justesse de cette observation.

Comme il déroulait un parchemin scellé de plusieurs sceaux attachés à des lacets, Louis de Luzarches apparut dans une échauguettesuspendue au-dessus de l'entrée, et leur demanda ce qu'ils venaient faire céans :

— Pour Dieu! Luzarches, lui cria Rolet Guy, qui le connaissait intimement, introduisez-nous auprès de monsieur le maréchal. Il y va de son honneur.

— Monseigneur ne veut recevoir personne. Il est maître chez lui. Je n'ouvrirai pas, fût-ce à Monsieur le roi de France, voire à Notre Saint-Père le Pape !...

Hugues Roffier haussa les épaules. Rien ne pouvant vaincre l'obstination de l'écuyer, il tendit son parche-

min à Rolet (iuy,lui ordonnant d'en lire à haute voix le contenu.

C'étaient des lettres d'inhibition, signées par le duc Amédée, datées de Bourg en Rresse, par lesquelles le souverain ordonnait à Jacques de Montmayeur, es nonos et qualités, sous peine de confiscation de tous ses ciiâteaux, fiefs, arrière-fiefs et autres biens, de ne procéder en aucune façon contre le spectable docteur Guy de Fésigny, mais de l'envoyer au château de Ghambéry. Ce document se terminait ainsi :

« Ne craignez pas que nous donnions le présent rescrit pour soustraire le détenu au jugement et aux peines qu'il peut avoir encourus^ mais parce que nous désirons que tout procède par un juste et droit sentier. »

On voit qu'Amédée IX lui-même subissait l'influence des ennemis de Fésigny.

Cette lecture achevée, Rolet Guy cloua le parchemin au panneau de la porte. Durant cette opération Luzarches ne cessa de ricaner moqueuse ment.

— Si vous voulez votre président, cria-t-il à Hugues Roffier, venez le prendre. Seulement, amenez des bombardes !

Les magistrats et les sergents se retirèrent sans répondre à cette fanfaronnade. Le même jour les lettres d'inhibitions furent lues par le crieur public dans les rues de Ghambéry et des autres villes du duché.

Le lendemain on apprit que le maréchal de Montmayeur avait nommé quatre commissaires pour juger Fésigny comme félon,

A celte nouvelle, Amédée IX mit au ban des États les commissaires qui procédaient contre l'infortuné président. Il députa à Montmayeur le conseiller Jean Oddinet et deux officiers ducaux. Ceux-ci se rendiient à plusieurs reprises au château. Ils ne purent jamais y

pénétrer.

LE MARÉCUAL DE JtONTMAYEUR.

Ayant tenté une dernière démarche, sans résultat, ils protestèrent hautement contre l'inique simulacre de jugement dont la rumeur publique parlait.

— J'en appelle, cria Oddinet en terminant, de la sentence, quelle qu'elle soit, au conseil résident !

Aussitôt des soldats sortirent du château et les mirent en fuite.

Le duc, persuadé par sa femme qui voulait avant tout ne point aliéner à Louis XI le dévouement du maréchal, poussa la longanimité jusqu'à ses plus extrêmes limites.

Avant de poursuivre le procès avec toute la rigueur des lois, fort sévères alors, il fit prier Montmayeur de recevoir deux ambassadeurs, ce à quoi il consentit. Mais quand André de Douris, procureur hscal général, et Jacques de Roasenda se présentèrent au château, le portier répondit que le maréchal, malade, alité, ne les recevrait point.

Décidés à en finir avec une situation qui devait amener inévitablement de sérieuses complications, ils se retirèrent au couvent des Gélestins de Villarsallet , accordant à l'accusé quarante-huit heures de réflexion.

Le soir même Donatien de Rochéchouart et Louis de Luzarches venaient les y retrouver. La conférence dura longtemps. Après celle délibération, les deux écuyers repartirent pour Apremout, sous prétexte d'en référer à leur maître.

Le lendemain, ils rapportèrent une réponse qui, sous une forme spécieuse, renfermait un argument sérieux.

— Monseigneur, dit Luzarches aux ambassadeurs, est chevalier de l'ordre du Collier. Il a juré les statuts. Or, aux termes desdits statuts, il ne peut répondre à aucun commissaire ou officier du duc, hors de la présence des honorables chevaliers ses confrères, à moins que vous ne teniez votre mandat de Son Altesse et des chevaliers conjointement.

Jean de Roasauda objecta qu'étant en état de forfaiture le maréchal n'appartenait plus à Tordre.

— Nous passerons donc outre, ajouta André de Douris, mais ce sera aux risques et périls de monsieur le maréchal.

— Quand vous laurez condamné, messire, dit Luzarches avec une exquise politesse, il en rappellera du conseil mal informé au conseil mieux informé.

-- Le premier jugement sera confirmé purement et simplement.

— 11 en appellera donc à Son Altesse.

— La voix du peuple est quelquefois la voix de Dieu. Le peuple réclame le châtiment d'un si énorme attentat. Son Altesse doit justice égale à tous ses sujets.

— Ce sera donc au roi.

— Quel roi? Notre unique seigneur est Amédée IX, que Dieu conserve!

— A l'empereur!

— L'empereur est juste. Peut-être au lieu de faire décapiter monsieur de Monlmayeur, le ferait-il brancher... Non, non, c'est une folie que de se mettre en rébellion contre la loi. Si votre maître se soumettait, le tribunal userait de clémence et l'admettrait à composition.

— Alors, s'écria Luzarches eu frappant sur le pommeau de son épée, le jugement de Dieu décidera. Ce sont les dernières paroles que je sois autorisé à vous dire. Le vieux Fésigny est vassal de Montmayeur, quia droit de haute et basse justice sur ses terres, nul ne le déniera.

Ces mots terminèrent l'entrevue. Tandis que Montmayeur instruisait extra-légalement le procès de son prétendu vassal, le duc ordonnait que l'on informât contre lui et que la sentence fut prononcée, même par contumace.

[% U: MARÉCUAL Dl- MONIMAVIX'K.

Comme quoi les murs ont parfois des oreilles, et eomment la comtesse Gilberte s'en aperçut à ses dépens.

Le château d'Apremont s'élevait sur une colline, audessus du village de Myans, à sept kilomètres environ de Chambéry.

Il dominait un paysage d'une beauté singulière, qui intéresse au plus haut degré, mais à des titres différents, rartisto aussi bien que le savant.

En elfet, les sommets du mont Granier s'étant écroulés, on ignore par quelle cause, le 24 novembre 1248, ensevelirent sons un amas considérable de roches et de terre la villedeSaint-André, capitaledudécanatde Savoie, quatre paroisses voisines, et leurcinq mille habitants (l).

Ce phénomène géologique bouleversa complètement le fertile vallon qui s'ouvre sur la vallée de Graisivaudan qu'arrosent les eaux grises de l'Isère.

Ces lieux étaient alors, comme ils sont encore de nos jours, une sorte de labyrinthe naturel, dont l'aspect étrange, tourmenté, jusiitie bien le nom qu'on leur a donné. On les appelle les Abymes de Myans.

Ce sont des mamelons tapissés d'un gazon serré, d'un vert cru ; des bouquets d'arbres énormes, châtaigniers, peupliers flexibles au feuillage brillant, des entassements de rochers, couverts d'orpins, de saxifrages, de lichens ; d'énormes pierres moussues, éparses sur le sol; des flaques d'eau saumâtre; des lacs noirs, d'une pro-

i. Voyez notre roman hisiorique La Dame Nuire de Myans.

LE MARL:CUAL DF. MONTMAYfX'U. 19'

fondeur insondable^ des coteaux chargés de vignes ; çà et là des chaumières, enfouies sous l'ombre de hautes futaies, et sur le chaume desquelles ruisselle la joubarbe.

Les sentiers serpentent à travers tous les accidents du terrain, longeant les haies, descendant la pente escarpée des ravins, courant sur le bord des rouhes abruptes, s'entrclaçant en un réseau inextricable.

Le Granier, dont l'immense échancrure a la forme d'un croissant, domine ce paysage digne d'inspirer, aussi bien que les horreurs du Brocken, le poète de Faust.

De la plate-forme du donjon d'Apremont, la vue s'étendait sur quaire vallées, creusées entre les contreforts gigantesques des Alpes : le Graisivaudan, aux pâturages plantureux, le val d'Isère, ses marécages immenses, les sommets déchiquetés de l'Arclusaz et de l'Armenaz, l'escarpement de granit que couronnait le château de Miolans, les collines boisées à la cime desquelles se dressaient les tours orgueilleuses du château de Montmayeur ; dans le lointain, les croupes énormes des montagnes delà Maurienneetde la Tarentaise; les trois aiguilles d'Arves se dessinant en lignes blanches sur le ciel, semblablesà des pylônes soutenant le firmament; à gauche les champs, le? prairies, les vignobles qui font à Chambéry une verdoyante ceinture, les clochers de nombreux villages, les tours des maisons fortes ; au loin la dent aiguë du Nivolet et son cortège de monts altiers.

Enfin, au bas de la hauteur, le chaos pittoresque des abimes : des puits entourés d'une collerette de glaïeuls et d'iris; des blocs de granit aux arêtes bizarrement découpées; des excavations tapissées d'herbe ; des crevasses à demi cachées sous des broussailles; des buissons, des ronces, des arbustes, s'enchevélrant et formant des corbeilles fleuries d'où jaillissaient, panaches luisants, quelques peupliers réunis en bosquets.

C'est ce spectacle admirable que contemplaient, un mois après les scènes que nous venons de raconter, deux femmes accoudées à la balustrade d'un balcon, au dernier étage d'une tour du manoir d'Apremont.

Ce balcon, vrai nid d'hirondelle, était suspendu audessus d'un précipice d'une telle hauteur, que les deux curieuses, tremblantes, se retenaient l'une à l'autre et n'osaient fixer leurs regards immédiatement au-dessous d'elles.

Leurs yeux embrassaient le spectacle grandiose d'un paysage d'hiver. Au lieu d'un frais gazon émaillé de fleurettes, le sol revêtait une couche de neige empreinte ça et là de traces noires formées par les pieds des animaux ; des aiguilles de glaces, limpides comme des prismes de cristal, enguirlandaient les branches capricieusement contournées des châtaigniers ; des genévriers, au feuillage sec el jauni, mariaient leurs touffes aux lianes épineuses des ronces.

Aucune figure humaine n'animait cette nature désolée ; de maigres filets de fumée ondoyant en gerbes floconneuses au dessus des chaumières, seulsdénonçaient que des êtres vivaient au milieu de cette solitude.

Le ciel était d'un gris terne, plombé, sans lumière.

Il faut le soleil resplendissant aux enfants et aux femmes. Celles qui, s'enlaçant comme deux sœurs, apparaissaient, vision charmante, au balcon de la vieille tour, et que le froid, le vertige peut-être, faisaient trembler, songaient-elles à ces contrées bénies où la voûte céleste est toujours d'un bleu transparent et pur, où la douce chaleur vivifie, où de nouvelles moissons de roses succèdent aux roses fanées?

Elles demandaient à Dieu un libérateur, car toutes deux étaient prisonnières : Gilberte, la fière châtelaine qui voulait ceindre d'un diadème royal son front couronné de tresses plus luisantes que l'or bruni; Bérénice,

la blonde enfant de Naxos, la suivante, la confidente, Tamie, qui pleurait encore une auguste infortuné.

Elles eussent donné, l'une son bracelet de corail siciliec, l'autre son chapelet de buis bénit à Rome, pour aller s'ébattre, là-bas, sur les rochers, et pétrir la neige de leurs doigts de fée.

Les soudards avaient le droit de se combattre à coups de grosses pelotes ; les vachères erraient en liberté dans les sapinières ; le bovairon, s'il ne conduisait plus ses bœufs aux herbes, se divertissait à courir sur la glace des étangs.

Elles enviaient le sort de ces pauvres gens, elles, devant qui les comtes se découvraient avec respect... autrefois !

Nous écouterons le doux ramage des oiseaux quand nous aurons visité leur cage.

Le château d'Apremont s'élevait sur l'emplacement où jadis existait la belle ville de Saint-André-du-Décanat.

Ses plus basses caves dépassaient de vingt pieds les ruines de cette Pompéï du moyen âge ensevelie dans un linceul de pierre.

C'était une magnifique demeure : d'abord une épaisse muraille, enserrant les vastes dépendances nécessaires à la vie somptueuse, à l'hospitalité sans bornes de cetteépoque : cellier, moulin, boulangerie, lavanderie, four, étables, écuries; puis une seconde enceinte qui enfermait les bâtiments destinés aux officiers seigneuriaux, baillis, -mestres, échansons, panetiers, sénéchal ; aux pages, aux soldats, aux valets ; venait ensuite un étroit jardin que des fossés à fond de cuve séparaient du château proprement dit.

Celui-ci, datant du siècle précédent, se composait de quatre corps de logis entourant une cour intérieure.

A chaque angle se dressait une maîtresse tour, carrée, sommée de créneaux.

200 LE MAHÉCHAL DE MONTMAYKUR.

La façade opposée à celle qui regardait le penchant de la colline, oiise succédaient préau, cour, basse-cour et jardin, surplombait le précipice, le rocher étant, de ce côté seulement, taillé à pic.

L'entrée principale s'ouvrait entre deux tourelles, constamment surveillées par un poste d'archers.

Le vestibule, la salle des gardes, la salle des pages, la salle des festins, la salle du trône occupaient le premier étage; les appartements du seigneur, de la châtelaine, des enfants, du chapelain, des hôtes, formaient le second et le troisième. L'une des tours d'angle renfermait des chambres destinées aux nobles étrangers qui requéraient asile. Les autres contenaient la bibliothèque, la chapelle et enfin le retrait de l'alchimiste, commensal habituel du maître.

Tapisseries de haute et basse lisse, tenlures génoises, panoplies d'armes, dressoirs chargés de vaisselle d'argent, meubles sculptés, emplissaient les différentes salles. Émaux et marbres, orfèvrerie précieuse, vitraux étincelants, ornaient l'oratoire.

Ailleurs on voyait les palmes, les armes arabes, les objels curieux, les étoffes lamées d'or et d'argent que Montmayeur avait rapporiées d'un pèlerinage en Pales- • tine.

Partout s'étalaient, ici taillées dans la pierre, là brodées en soie snr les draperies, ou bien peintes à fresques sur les voûtes, les armoiries de l'illustre famille du maréchal: d'argent à l'aigle èployée d'azur, armée et lampassée de gueules, avec la lière devise : Unguibus et Rostro.

Des ongles et du bec ! c'était bien le cri de guerre qui convenait à ces barons, célèbres par leurs actes de violence.

Il va sans dire qu'une armée de serviteurs peuplaient cette magnihque demeure, de laquelle plus d'un souverain se lût montré jaloux.

MoDtmayeur s'entourait d'une véritable cour d'officiers, de gentilshommes, de pages.

La comtesse de Miolans ne gémissait point sur la paille humide des cachots, ainsi que le pourrait croire un lecteur accoutumé aux terribles drames qui font du seigneur féodal un tyran sanguinaire.

Sa prison offrait tout ce qui, de nos jours, constituerait le bien-être particulier nommé confortable par les anglomanes.

Des tapis orientaux parsemés de capricieuses arabesques brodées en soie, tombaient de la voûte au plancher qu'encombraient des coussins de velours, des peaux d'ours, des carreaux de fourrures, épars sur un épais matelas de fougère sèche. Un lit à baldaquin, une couchette pour la suivante se cachaient derrière des courtines craiuoisies. La table en bois de cèdre supportait quelques livres, un luth et un théorbe, des coffrets pleins de bijoux.

Des morceaux de sapin résineux achevaient de se consumer dans i'âire.

Gilberte et sa camériste, nonchalammnnt couchées sur les coussins, continuaient une causerie commencée.

La fenêtre était close. Pourtant, à certains intervalles, les plis largement drapés des rideaux de l'alcôve s'agitaient comme si le vent les eût poussés.

Bérénice, d'une main distraite, effleurait parfois les cordes du luth posé sur ses genoux.

La comtesse n'avait point changé depuis la nuit du rapt, seulement son regard lixe dénonçait la tension de sa pensée, une pâleur plus mate couvrait son visage et ses lèvres ne souriaient plus.

La grecque répondait sans doute à quelque souvenir évoqué par sa maîtresse, car elle disait :

— Je l'ai vu ce jour-là... il m'apparut, brave, grand et beau comme l'archange saint Michel... une indicible

202 Li: MARÉCHAL DE MONTMAÏEUR.

épouvante régnait parmi ces chevaliers... le vieux manoir tremblait sur ses fondements. La bonne duchesse parlait de vous, le matin, à votre cousin Miolans.

— Elle me délestait! s'écria Giiberte, en fronçant le sourcil.

— Elle vous eut aimée, Madame, si monsieur de Saint- Sorlin n'avait dit un jour en vous voyant : celle-là est plus belle que la Vierge Marie !

Giiberte sourit.

Elle pensa que ce malheureux marquis, quoique un peu hardi, savait trouver l'expression juste. La tragédie sanglante de Thonoa l'intéressait maintenant davantage.

Le luth rendit une plainte mélodieuse.

— Ce Fésigny le mène à sa guise, poursuivit Bérénice. Patience ! vous le verrez un jour à vos genoux... Mais ne lui ferez-vous point, Madame, payer bien cher celte longue captivité ?

— Un mois ! reprit la comtesse. Que s'est-il passé durant ces trente jours ? Le procès est terminé, sans doute ? Suis-je victorieuse ou vaincue?...

— Kecluses dans une tour, comme le gentil roi Richard, pendant que les pauvres sont libres... Au moment où va briller le renouveau, oîi les oiseaux reviennent du pays du soleil, où les fleurs poussent sous la neige !...

— Tant et de si beaux domaines!... Cent mille florins d'or î Sais-tu, ma fllle, que beaucoup de reines n'apportent pas semblable dot à leurs rois ?

— Mes douces compagnes cueilleront sans moi la violette des champs, la primevère blanche comme une goutte de lait, sur le gazon vert d'émeraude... Ma sœur Pulchérie pense-t-elle à moi, là-bas, sur la rive du lac, aujourd'hui bloc de cristal opaque, demain nappe d'azur limpide ?...

— Oh ! ce vieillard mentait, lorsqu'il me disait : « Je

prononcerai Ja sentence, mais n'oubliez pas que, le premier, je vous aurai saluée reine ! »

— Quand reverrons-nous les liserons des haies s'entrelaçant aux aubépines, aux troènes en fleur ?... L'hymne du rossignol, les chants des fauvettes et des mésanges charmeront-ils encore nos oreilles que glace le silence lugubre de la prison ? Quand mes doigts cueilleront-ils les fruits sauvages au bord des sentiers ombreux?... Oh! si mes yeux ne doivent plus revoir mon île chérie, ses forêts de myrthe et ses jardins embaumés, si l'exilée de Naxos doit ne jamais plus voguer sur la mer de l'Archipel, reverrai-je du moins la pauvre chaumière savoyarde, le rustique parterre, les fleurs pâles des Alpes, les noirs sapins de la montagne ?

Gilberte n'écoutait pas cette hymne poétique à la patrie absente, ces paroles suaves où vibrait l'amour de la liberté. Elle ne pensait ni aux fleurs, joyaux de la terre, ni aux oiselets babillards, habitants des cieux. Elle oubliait tout, hormis son argent maudit. L'ambition et la cupidité se disputaient la place dans son cœur.

— Oui, c'est une chose certaine, j'ai perdu le procès, reprit-elle après un moment de sombre hésitation.

Un fugitif sourire se joua sur ses lèvres, et tout à coup elle s'écria :

— J'ai gagné ! Il le faut, je le veux ! Ma cause est juste, après tout! Il est impossible que les juges aient prononcé contre moi... Si j'avais perdu !

Bérénice poursuivit :

— Mais pourquoi ces plaintes stériles ? Nos yeux admirent le ciel bleu, les monts ailiers, le fleuve majestueux... Nous respirons l'air pur... Notre prison est un palais. . Je connais un captif qui vit depuis deux ans au fond d'un noir cachot, sans voir même le pâle soleil d'hiver, ne respirant que l'air empesté... D'épais remparts entourent le donjon ; des sentinelles veillent par-

tout... Ne donnerait-il pas les plus beaux fleurons ûe sa couronne perlée, pour quelques heures de notre prison, à nous?

— Ah! dit Crilberte, distraite, parles-tu de Philippe- Monsieur?

-- Comme il souffre loin de la terre natale, enfermé sous les verrous du donjon de Loches, muré comme un mort dans son tombeau !

— - J'ai souffert dans ma liberté, autant que lui dans sa captivité!

— Sait-il seulement que le duc son père, a rendu son âme au Souverain Juge? Jl est resté pauvre, dénué, n'entendant pas une voix amie, faisant de vains efforts pour voir un rayon de soleil à travers les barreaux d'un étroit soupirail.

— Cent mille florins d'or! On peut, avec cette somme, acheter du bonheur pour toute son existence !

— Combien de malheureux prisonniers sont morts de faim, de froid, de désespoir, au fond de ces caves humides!

— Fermes, futaies, champs, pâturages, droits de pêche et de chasse, énumérait Gilberte avec ivresse; aucune dame ne sera mon égale.

— Il achève à peine le cinquième lustre de son âge, et peut-être ses cheveux sont-ils déjà blancs, sa taille, voûtée, son bras engourdi. La prison tue les jeunes comme les vieux, mais les vieux, du moins, ont vécu !

— J'aurais des pages vêtus de drap d'or, des palais encombrés de chef-d'œuvres...Diamauls et rubis chatoieront sur mon front, et j'entasserai dans mescofifres, les étofifes d'Orient, les velours de Gènes, les soies de Venise. Je sorai la plus belle et la mieux parée...

— Le fils du roi des Alpes est couvert de haillons, et sa cour est formée de guichetiers qui lui me-

surent avec avarice le morceau de pain qu'il lui jettent dédaisfneusement, et Peau dont ilseni dissentsacruche...

— Et je veux une chambre de fer où Tor s'amoncellera étincelant, où l'or ruissellera en cascades fauves; je passerai mes nuits à voir cet or briller aux feux des torches ardentes... Je plongerai mes mains dans l'or, je me baignerai dans l'or, je m'étendrai sur ce lit d'or, qui s'écroulera en bruissant, divine musique de l'or froissant l'or, voix merveilleuse et plus suave que la voix des anges... l'or! l'or! l'or!...

— Les petits enfants vont pieds nus dans la neige, les pauvres femmes cueillent sous les chênes les glands dédaignés par les pourceaux... Le prisonnier était riche, naguères, et sa main libérale semait l'or sur son passage.

Bérénice, épouvantée par les odieux transports de sa compagne, qui s'enivrait au son de ses propres paroles, et qui chantait follement son invocation au dieu immonde du paganisme, l'or maudit, Bérénice découragée par cette âpre rapacité, ce délire de la convoitise, jeta son luth sur des coussins, et se tut, après avoir jeté un regard sur la comtesse.

-— Pourquoi es-tu silencieuse, ma fille ? demanda Gilberte, après un long silence, quand elle fut enfin parvenue à donner un autre cours à ses pensées... Tu me juges sévèrement! Je suis méchante et rapace, n'est-ce pas ?

— Madame ?...

— Ke mens pas... Il faut à une reine une dot royale. Hélas ! j'oublie que nous sommes captives...

— La colombe parfois échappe aux serres du vautour!

— Mais il faudrait des ailes, pour fuir ce lieu funeste, s'écria Gilberle, irritée. Oh! que ne donnerais-je pas à qui m'ouvrirait les portes d'Apremont ?

— Monsieur le maréchal se laisserait peut-être fléchir. Madame.

— Hé! sans doute!... peut-être, reprit la jeune femme d'une voix lente, d'un ton rêveur. Mais depuis un mois que nous gémissons ici, Bérénice, la solitude, une terrible solitude ! — s'est faite autour de nous. Le geôlier, seul, entre dans cette chambre. Faudrait-il implorer cet homme...

— Si monseigneur Philippe était libre, et qu'il fallût, pour rejoindre mon fiancé, que je fléchisse le genou devant un valet, je le ferais, moi, dit Bérénice.

— Je l'eusse fait î cria la comtesse en se levant d'un bond et frappant du pied avec rage. A tout prix je veux sortir d'ici. Ah ! mon oncle, mon oncle, fermez vos serrures, vos verroux, vos barres d'acier, vos herses, car si vous me laissez échapper... Haine de femme ne pardonne jamais !

— Le tueriez-vous? demanda la grecque.

Gilberte se mit à rire:

— Tuer Montmayeur, pour se venger de lui ? On ne connaît donc, à Naxos, que le poignard? Quoi ! un seul coup de poignard, payé cent écus à quelque truand de grand route, me vengerait des tortures que j'endure depuis trente journées? En vérité, suis-je de la race des brebis, fillette? Pour chaque minute de captivité, je voudrais une blessure, et pour chaque jour un supplice nouveau !..

— Madame, êtes- vous chrétienne ? proféra Bérénice, indignée.

— Je l'étais !.. Mais une chrétienne se résigne, soufî're, meurt consolée... Où sont mes jeunes ans? Où, mes croyances envolées ?.. Ce n'est pas le meilleur lot que j'ai choisi ! Luttes stériles, guerre sans trêve, perpétuelle agitation, tout finit, tout aboutit à la mort... Mais il n'est plus temps de revenir sur ses pas, quand on a violé

toutes les lois divines et humaines, et je ne pense plus qu'à mon but !

— Et après ?

— Après ? si j'y songeais ne prendrais-je pas mon sort en patience ? Que m'importe ! Fésigny m'a saluée reine, que je ceigne le bandeau royal, et que je meure le lendemain !

— Et l'or, l'or qui ruisselle, l'or ou l'on baigne ses membres, l'or amoncelé, et ses chatoiements, et ses scintillements d'étoile... Ah! l'or et la couronne, c'est trop demander !

— Bérénice, l'or est le moyen, le diadème est le but?

— Ce Fésigny, pourquoi ne vous a-t-il pas délivrée ? Le premier magistrat dans l'État possède les clefs avec lesquelles on ouvre toutes les prisons.

— Non pas celles des demeures féodales. Fésigny est un vieillard qui se traîne à pas chancelants vers la tombe. Il s'est voué à défendre la cause de Philippe, et sa vie, son honneur et sa gloire appartiennent à Phi, lippe. Mais il ne se fait payer aucun de ses sacrifices, lui ! En échange de tant de loyaux services, il ne demande rien , sa récompense, c'est le succès : aussi on l'estime, on le vénère.... Moi, je veux trop, et l'on m'abandonne. Je veux fuir, te dis-je ! Bérénice, par pitié, viens à mon secours.

La grecque reprit son luth, et, tout en pinçant, d'une main distraite, les cordes sonores, elle répondit:

— Madame, tous nos efforts ébranleraient-ils cette porte? Il y a des soldatsderrière ces panneaux ferrés... Il y a d'autres soldats échelonnés sur l'escalier... d'autres soldats encore dans les salles basses... des archers à toutes les issues... des arquebusiers sur les remparts, des vigies dans les échauguettes. Noîis sommes bien gardées, Madame.

— Oh! exclama Giberte, désespérée.

Elle éclata en sanglots.

Bérénice poursuivit du même ton froid, monotone:

— Il y a trois ponts-levis à frauclnr, trois herses à lever, quatre cours à traverser, cinq murailles à escalader, deux fossés à sauter, sous le feu des sentinelles... Ce que Montmayeur tient, il le garde.

Bérénice baissa les yeux, un sourire moqueur entr'ouvrit ses lèvres purpurines. *

— Que donneriez-vous bien à qui vous sauverait, Madame? deioanda-t-elle tout à coup, avec cet accent qui fait naître l'espoir au cœur des plus désespérés.

Gilberte lui serra fortement le bras :

— Tu sais quelque chose! dit-elle d'une voix brève et rapide. On ne parle pas ainsi, quand on ne sait pas, car on risque sa vie! Je suis forte. 11 y a ici assez de coussins pour t'étouffer!

Le visaiie de la grecque se rembrunit tout à coup ; un éclair brilla dans ses yeux. Elle détourna la tête, abandonnant son bras à la brutale étreinte de sa maîtresse.

— Écoutes! reprit celle-ci, d'une voix qui , sans transition, devint caressante, de menaçante qu'elle était. Écoute: par pitié! Si tu connais un moyen d'évasion quelconque, fût-il insensé, te parût-il impraticable, dis-le moi. Tiens ! s'écria-t-elle en prenant à poignée dans une cassette d'ivoire colliers, bracelets, anneaux, fermoirs de pierreries, et en les jetant à Bérénice qui les laissa glisser à terre sans même daigner les regarder. Tiens ! voilà de l'or, des perles, des rubis, des émeraudes. C'est la rançon d'un duc! Prends, tout est à toi. Veux-tu mon domaine? Je te le donnerai. Tu seras mon amie, ma sœur... Oh! par pitié! sauve-moi...

— Madame, répliqua froidement Bérénice, on ne m'achète pas : j'ai dans les veines du sang des empereurs Paléologue.

Deux larmes roulaient sur ses joues pâlies. Gilberte,

frémissante, la retint comme elle s'affaissait, àckiin évanouie, el couvrit son visage de baisers, lui prodiguant les noms les plus doux, des caresses maternelles.

Bérénice était trop jeune, trop aimante, pour résister à ces élans de tendresse ou pour en reconnaître la fausseté.

Elle sécha promptemenl ses pleurs, répondit avec expansion aux manques d'amitié dont la comblait sa dangereuse amie et, dès que cette effusion de sentiments se fut un peu calmée, elle reprit :

— • Je vais donc trahir un secret qui ne m'appartient pas. Je veux que vous soyez libre, pour que vous aviez le temps de vous repentir. Et je suis comme Fésigny, moi, je ne me fais pas payer 1

— Oh ! parle, s'écria la comtesse, frémissante.

— Supposez, dit la jeune tille, qu'un escalier secret, étroit, glissant, mais sûr, inconnu même au seigneur maréchal, fasse communiquer cette chambre avec la douve creusée dans le rocher au bas de la tour. De cette douve aux premières assises de l'escarpement que domine le château, il y a cinquante pieds ; mais on peut descendre en se soutenant aux broussailles, surtout si l'on a quelques lambeaux d'étoffe pour se retenir aux arêtes du rocher. Supposez ensuite que j'aie une amie dévouée, mon ancienne compagne Pulchérie, par exemple, mariée à un bourgeois du bourg de Montmélian, et possédant une maisonnette au bord du lac de Tirebuche...

Une joie indicible rayonnait sur les traits de la comtesse. Elle n'eut pas besoin d'en entendre davantage, pour comprendre que cette servante dévouée préparait dès longtemps sa fuite.

Elle interrompit donc la jeune tille :

— Pulchérie 1 demanda-t-elle d'abord.

— Elle nous attend cette nuit. Son mari sera au pied de la colline, sitôt le couvre-feu sonné.

— La vigie vient de crier quatre heures ; le crépuscule va succéder au jour. Dieu nous donne la vertu de patience ! Et maintenant, l'escalier ?

La grecque se leva et se dirigea, suivie de Gilberte, vers un large panneau de bois scuplté représentant Salomé apportant à Hérodiade le chef de Saint- Jean-Baptiste.

Le page qui soutenait la traîne de la robe de Salomé était taillé en plein relief, mais sa main, sur laquelle reposait un faucon, semblait avoir été brisée, puis rajustée.

La grecque mit le doigt sur cette partie qui bascula et laissa voir le trou d'une serrure.

— Ce panneau est une porte, dit Bérénice.

— La clef! cria Gilberteavec angoisse, où est la clef? Une voix rauque railleuse retentit derrière les deux

femmes qui, poussant un grand cri, tombèrent à genoux. Cette voix disait ;

— La clef, je vous l'apporte, Madame. Je l'ai trouvée dans la coupe du bénitier suspendu auprès de votre lit, Il paraît que ceux qui couchaient ici faisaient comme vous et ne prenaient jamais d'eau bénite, avant de s'endormir dans la paix du Seigneur.

Gilberte se retourna.

Les courtines entr'ouvertes indiquaient par quel chemin celui qui parlait était venu,

Elle regarda cet homme et reconnut Luzarches. Il riait bénignement. Elle n'osa point ouvrir la bouche :

— Je suis un peu fatigué d'être resté debout, le cou tendu, si longtemps, continua l'écuyer du même ton sarcastique. J'ai tout entendu.

— De grâce ..balbutia Gilberte, altérée...

— Oh ! Madame, ne craignez rien. Je suis de trop mince parage pour prendre sur moi de vous infliger le châtiment que vous méritez, et qui d'ailleurs vous

attend, Mais, quand à toi, ma poulette, eonlinua-t-il d'une voix rude en s'adressant à la pauvre camériste, plus morte que vive, tu as manqué à la parole jurée et je vais te punir. Tu diras ce soir à ta sœur Pulchérie s'il est facile de s'évader d'Apremont par la route que tu viens de dépeindre avec tant d'éloquence à la noble comtesse.

Une lueur d'espoir éclaira les traits de la jeune fille.

Luzarches introduisit une tige de fer dans l'ouverture béante du panneau, Il pesa légèrement: un ressort joua sans bruit, l'énorme vantail tourna sur des gonds invisibles, démasquant une cavité obscure.

Avant que Gilberte eut fait un mouvement pour la défendre, sa compagne était aux mains du misérable. En un clin d'œil, il la dépouilla de sa tunique, ne lui laissant qu'une jupe et un corsage de toile ; puis il la déchaussa.

— Voulez-vous donc la tuer? dit entin (jilberte.

— A Dieu ne plaise, Madame ! seulement, je fais mon devoir. Elle descendra cet escalier ; elle franchira la douve; elle passera par le sentier coupé dans le roc. Au lieu de voir Pulchérie après le couvre-feu, elle la verra avant souper, voilà tout.

— Mais il fait un froid terrible, s'écria Gilberte, en frissonnant. Cette enfant ne supporterait pas, ainsi vêtue, les fraîches brises de l'été.

— Le froid glacera les ardeurs de son cerveau.

— Mais ses pieds nus se déchireront aux ronces, aux épines, aux aspérités de la pierre !

— Elle pensera aux fleurs et aux oiseaux. La joie de les revoir vaut bien quelques égratignures.

— Vous êtes un cruel scélérat!

— Que non pas ! Bérénice veut être libre: Je la chasse. En trahissant le maître, elle vole son salaire, et moi je prends ses vêtements en gage. Que Votre Sei-

212 LE MARÉCUAL DE MONTMAVKUR.

gneurie daigae garder le silence, sinon je me verrai forcé de la bâillonner.... honnêtement !

Sans s'occuper davantage de la comtesse qui, accablée par ce nouveau malheur, se renversa en arrière en poussant des cris déchirants et s'évanouit, sourd aux prières de Bérénice, Luzarches la poussa dans l'étroite cavité, referma le panneau et descendit, traînant après ui sa victime.

Un instant plus tard il la jetait presque inanimée, sur la neige qui tapissait le revers du fossé.

Elle frissonna, ses lèvres bleuies s'agitèrent, ses membres se tordirent :

— Tu as un quart d'heure pour te mettre hors de portée, lui dit le sauvage soudard. Si tu n'es pas au bas du rocher, quand je serai là-haut, mes archers te prendront pour but.

Le vent soufflait alors avec violence, la neige tombait à gros flocons, les ombres de la nuit s'étendaient sur toute la nature.

Le mauvais riche n'eût point osé refuser à Lazare un abri dans son palais.

Bérénice, demi-nue, les cheveux épars, chercha l'endroit oi^i le rocher offrait une déclivité continue jusqu'à la plaine.

Quand elle fut seule, elle fit le signe de la croix, puis se couchant, les pieds en avant, les bras croisés sur sa poitrine, elle se laissa couler sur la neige durcie.

Qui eet déduit de l'axiome : < L.a raison du plus fort est toujours la meilleure. »

Au moment oti Louis de Luzarches commettait un acte d'atroce férocité, en chassant de la maison de son

LE MARÉCHAL DE MONTMAYEUfi. 213

maître la pauvre Bérénice qu'il exposait, demi-nue, aux intempéries d'un climat meurtrier, Aynard d'Enlremont comparaissait devant le maréchal de Moiitmayeur.

Le mallieureux jeune homme n'était plus que l'ombre de lui-même. Hâve, exténué de fatigue, amaigri par les privations, il se soutenait à peine. Ses traits convulsés, ses yeux hagards, son teint plombé trahissaient les tortures qu'il avait subies.

Le maréchal trônait sur le fauteuil seigneurial, que couvrait un dais empanaché, dans la salle principale du château. Auprès de lui, sur une simple escabelle, était assis un vieillard, au visage austère et digne, enveloppé des plis d'un manteau de velours violet.

— Aynard, voici monsieur de Charansonay, syndic de Chambéry, qui vient me demander votre grâce, et je suis disposé à me laisser fléchir.

Le jeune homme se redressa fièrement, regarda Montmayeur d'abord, et ensuite le syndic, puis il dit avec un accent de ferme résolution :

— Ce n'est qu'à un coupable qu'on accorde une grâce! .le suis innocent, et je n'accepte pas une grâce que je n'ai chargé personne de requérir pour moi !

— Mon enfant, le duc exige votre élargissement, s'écria Charansonay, ému par cette vaillante réponse.

Montmayeur fronça le sourcil et répartit, sans néanmoins se fâcher :

— Le duc ordonne et j'obéis, c'est vrai. Mais je lui veux être agréable, et je pourrais, sans forfait, refuser à Son Altesse de vous mettre en liberté, Aynard.

— Pourquoi ?

— Vous êtes mon vassal et mon serviteur à gages. Or vous m'avez désobéi, vous m'avez trompé, vous m'avez trahi, manquant ainsi à tous vos devoirs, à vos serments, à l'honneur !

— Le soin de mon honneur me regarde seul... A

continuer de vous servir, je me serais déshonoré, monseigneur, et je me suis trouvé dans cette triste conjoncture d'être obligé à la félonie envers mon suzerain, pour ne pas mentir à ma conscience. Je suis votre vassal, mais je suis de maison noble : je suis votre serviteur, mais je suis homme libre; je vous ai juré fidélité, mais je suis chrétien, et j'ai préféré servir Dieu que vous. Jugez -moi et me condamnez, mais pas de grâce !

— Que vous le vouliez ou non, répliqua Montmayeur avec ennui et d'un ton acerbe, vous n'êtes plus mon prisonnier, mais celui de Son Altesse, et je vous remets à messire de Gharansonay qui vous conduira sous bonne escorte au château du Bourget.

Voici, du reste, à la suite de quelles négociations le comte Jacques avait consenti à épargner la vie de son ancien écuyer.

Guy de Fésigny jouissant des bénéfices de clergie, Chambéry avait été mis en interdit, c'est-à-dire que l'on n'y célébrait plus l'ofTice divin, que l'on n'y administrait plus les sacrements, si ce n'est celui de baptême pour les nouveaux-nés, et celui de pénitence aux mourants.

Cette mesure, très-rigoureuse à une époque oii la religion primait tout, faillit occasionner une émeute. Le corps municipal s'empressa de réclamer contre ce châtiment.

Un docteur en droit, Antoine Masson, dressa une requête d'appel.

Un autre légiste, Claude de Revel, fut envoyé à Avignon d'où il revint apportant des bulles contenant une commission pour la levée de l'interdit.

Appels, monitoires, lettres citatoires se succédèrent.

Les vicaires de Saint-Léger, paroisse de Fésigny, écrivaient lettres sur lettres à l'archevêque de Vienne, métropolitain des diocèses de Savoie.

Les documents étaient affichés partout, sur la porte des églises.

Enfin, le syndic de Chambéry, Jean de Gharansonay, vint yo'ir Montmayeur et obtint de lui qu'il remettrait Aynard d'Entremont à la garde des officiers ducaux, chargés d'instruire contre lui. Contre son attente, le syndic réussit dans sa mission, en ce qui regardait d'Entremont, mais comme il menaçait d'un siège en règle le maréchal qui lui refusait de délivrer Fésigny, il en reçut cette réponse :

— Je vous promets que demain tout sera terminé car monsieur de Fésigny, je n'en doute pas, me donnera dès aujourd'hui la satisfaction que je veux tirer de lui. Ainsi annoncez partout cette bonne nouvelle. Je saurai bien faire ma paix avec la ville et avec Son Altesse le duc.

Aynard d'Entremont et Gharansonay, accompagnés de quelques soldats, franchissaient la dernière clôture d'Apremont, à l'heure précise où Bérénice, jetant un dernier regard vers le ciel, se couchait sur la lèvre du précipice.

Montmayeur écouta fort indifféremment le récit que vint lui faire Luzarches de la tentative d'évasion des prisonnières et du châtiment par lui infligé à la jeune grecque.

Le maréchal, résolu à ne point prolonger plus longtemps une situation dangereuse, mais décidé plus que jamais à se venger d'une manière éclatante, expliqua rapidement à Luzarches ce qui lui restait à faire et lui donna des ordres que l'écuyer s'empiessa d'aller transmettre aux autres officiers du château.

Le mois de février touchait à sa fin.

Depuis vingt-cinq jours Guy de Fésigny attendait son arrêt. Il habitait une chambre qui servait autrefois de logement au chapelain.

On le traitait avec certains égards, ne lui refusant aucun des soins qu'exigeaient sa faiblesse et son âge. Son ennemi lui envoyait les meilleurs mets de sa table.

•216 LE MARÉCUAL DE MONTMAVEUR.

Chaque jour, le majordome venait s'enquérir de ses besoins. Les soldats qui le gardaient el que le sénéchal renouvelait huit fois par vingt qaatre-heures, communiquaient seuls avec lui. Jacques de MoQtmayeur ne vint pas le visiter une seule fois.

Celte solitude pesait d'autant plus au vieillard qu'il savait que la comtesse da Miolans était aussi au pouvoir du maréchal. Il connaissait assez le caractère de celui-ci pour savoir qu'il n'hésiterait pas à se venger, mais il n'osait croire que sa vie fût en danger ; depuis un mois entier il se trouvait à la discrétion de son ennemi, et jusque-là rien ne l'avait menacé.

La bibliothèque du chapelain qui occupait avant lui cet appartement, renfermait quelqueslivres précieux.. Fidèle à ses habitudes laborieuses, M. de Fésigny travaillait la journée durant. Il lisait, écrivait, comptait, amassant note sur note, avec autant de minutie, autant de liberté d'esprit que s'il eût été dans son cabinet. Il préparait au moyen d'un chiffre convenu entre Philippe-Monsieur el lui, et inconnu à tout autre, un vaste plan de gouverment.

L'ancien royaume de Bourgogne reconstitué, il lui donnait Genève pour capitale politique^ Grenoble pour centre administratif, Chambéry pour ville universitaire, Marseille pourchef-lieu maritime, Aix, Valence et Embrun pour métropoles religieuses.il canalisait le Rhône, entre Lyon et Genève, et reliait par un canal ce grand lleuve au lac du Bourget. Défendu partout par des frontières naturelles, le royaume mettait sur pied une armée formidable, et prenant l'Anglais et le Flamand pour alliés, il tenait en respect le roi de France réduit au domaine d'un seul des peiits-iils de Clotaire.

Voilà quels rêves gigantesques cet homme de génie poursuivait du fond de sa prison. Déjà ses idées politiques formaient un gros volume, que lui seul, ou Phi-

lippe de Bresse, pouvaient déchiffrer, et chaque jour ses méditations silencieuses apportaient une pierre nouvelle à l'édifice colossal dont il assemblait les matériaux.

Infatigable dans son dévouement, ne se laissant distraire de sa grande idée par aucune préoccupation personnelle il ne cessait pas un instant de perfectionner et d'arranger ses combinaisons.

Quand il ne travailUait ni ne rêvait, il donnait tout son temps à la prière.

Homme d'une foi naïve et robuste, comme la plupart des hommes de ce temps, il avait une confiance en Dieu que rien ne troublait. Il était convaincu, absolument, que nécessaire à une œuvre immense, dont il était le seul agent possible et le seul moteur, Dieu lui accorderait le temps d'accomplir cette œuvre. Son courage n'était donc point ébranlé, et il restait décidé à supporter avec résignation les épreuves qu'il s'attendait à subir, à ne céder à aucune sollicitation, à se montrer jusqu'au bout digne de lui-même.

Cependant, si préparé qu'il fût à lutter encore, il n'en ressentait pas moins, lorsqu'il abandonnait pour un instant ses théories spéculatives , de graves inquiétudes.

La comtesse de Miolans lui avait annoncé, comme uq fait accompli, la mise en liberté de Philippe-Monsieur, car on ne pouvait supposer que Louis XI résistât à une requête formelle de sa sœur et de son beau-frère. Or si Philippe-Monsieur, sorti du donjon de Loches, était revenu prendre en Savoie le rang que lui assignait sa naissance, comment se faisait-il qu'il n'eût donné encore aucun signe de vie ? Vouait-il donc à l'oubli son fidèle conseiller, son ami, son complice?

Fésigny ignorait toutes les démarches faites auprès de Montmayeur par ordre d'Amédée IX. Convaincu, dès le jour de son enlèvement, que le duc lui retirait sa

218 Lb MAKÉGHAL DE AIONTMAYEUR.

laveur, il supposait qu'une haute protection assurait à son ravisseur l'impunité.

Mais pour quel motif le .maréchal le retenait-il prisonnier? Si Montmayeur voulait se venger de la sentence rendue daos le fameux procès, que n'avail-il fait tuerFésignyaussitôt ? Quelle serait l'issue d'une captivité qui devait finir tôt ou tard? Le président se croyait assuré de posséder des armes défensives et offensives qui mettaient Montmayeur à sa discrétion. Il ne savait pas que les papiers confiés à Aynard d'Entremont n'existaient plus.

Aussi n'éprouvait-il pas des craintes bien vives, et endurait-il sa captivité avec patience, espérant qu'elle cesserait dès qu'il aurait eu un entretien avec son hôte.

En quittant Louis de Luzarches, Montmayeur se rendit chez Fésigny. Pour la première fois depuis l'arrêt qui, en le condamnant, lui dénonçait la trahison du juge qui avait juré sur sa tête de lui donner gain de cause, juge et plaideur allaient se trouver face à face.

Aussi Montmayeur avait-il peine à déguiser son émotion. Il s'arrêia plusieurs minutes dans le corridor, soupira, s'arma de résolution, et quand il fut parvenu à fixer sur son visage ce masque d'impassibilité qui faisait sa force, il s'avança.

Deux archers étaient en sentinelle à la porte du prisonnier. Il les congédia d'un geste.

— Hors d'ici ! leur dit-il rudement, et pour qui s'aventurera une marche plus haut que l'étage inférieur, mon prévôt prépare de solides colliers de chanvre !

Les archers, épouvantés, s'enfuirent, persuadés que leur mailre, en redescendant, ne laisserait derrière lui qu'un cadavre.

Montmayeur ferma sur eux les grilles de l'escalier, puis revenant à la porte de Fésigny, il tira les verroux, et entra.

Le vieillard, assis dans l'embrasure d'une fenêtre, lisait un manuscrit du siècle précédent, posé devant lui sur un pupitre. Au bruit que tit la porte massive en tournant sur ses gonds, il leva les yeux; mais il ne témoigna aucune surprime, et le regard qu'il porta sur le maréchal fut sans expression.

Montmayeur vint droit au prisonnier et le sal«a poliment, sans ironie, comme il l'eût abordé au cercle de la duchesse. Il prit ensuite un fauteuil et s'assit.

Ils s'observèrent tous deux un instant, ni l'un ni l'autre ne voulant prendre la parole le premier. Ce fut enfin le président qui commença : il parla très-lentement, avec un grand calme, soulignant certames phrases, mais sans amertume :

— Monsieur de Montmayeur, voici un mois que vous me retenez chez vous, dit-il. Je suis le magistrat suprême de ce pays : en outrageant ma personne, vous portez atteinte à tous les représentants de la justice ; vous commettez un crime dont il vous sera demandé compte. Que vous ai-je fait ?

J'ai prononcé contre vous une sentence juste. Me reprocherez-vou? de m'être refusé à prévariquer? Vous prétendez que je suis votre vassal, que je vous dois hommage; c'est faux. Dès le U janvier 1462,j'ai obtenu de Son Altesse défunte Tinféodation de la juridiction omnimode de ma seigneurie de Gusy. Je suis votre égal, monsieur, sinon par la naissance, du moins par le rang que mes travaux m'ont conquis. Je suis votre supérieur parce que j'ai des cheveux blancs.,. Songez que vous êtes gentilhomme, que j'ai été l'ami du feu comte Gaspard, votre père, le frère d'armes de votre neveu Miolans... Songez aussi que nous avons tous deux une grande mission à remplir...

Montmayeur l'écouta sans l'interrompre, sans manifester aucune colère.

— Tout ceci est fort éloquent, répliqua-t-il ensuite d'un tO!i sérieux. C'est pour m'expliquer avec vous que je suis venu, monsieur de Fésigny. La perle de mon procès m'a été sensible, je l'avoue. Mon droit était réel.

— Non ! déclara Fésigny. Votre sœur Françoise de Monlmayeur avait droit à sa part d'tiéritage : mariée d'abord à Antoine de Sassenage, ensuite à Mainfroy de Saluées, en troisièmes noces enfin à Arlhaud de Polignac, elle possédait, au moment de sa mort, une fortune considérable, formée des legs, des dons de ses trois maris, des acquêts faits depuis son mariage et enfin de la dol à elle promise par votre père, et garantie par les châteaux de Marnaix, de Viliarsallet, et cœtera, A la mort de sa mère Françoise de Montmayeur, votre nièce Gilberte fut par vous dépouillée de tous ses biens, et vous refusâles même sa tutelle, sous ce prétexte que, née en France et tille d'un Français, elle ne vous était attachée par aucun lien.

— Je ne pensais pas trouver ici un procureur si retors ! s'écria le maréchal avec dépit.

Ce sarcasme laissa insensible Fésigny, qui reprit d'un ton d'autorité :

— Votre nièce quitta les montagnes de l'Auvergne et vint à la cour de Savoie, où elle fut recueillie par charité. Orpheline, isolée, sans appui, dédaignée parce qu'elle était pauvre, enviée parce qu'elle était belle, elle grandit, et fut une âme corrompue, avant d'êlre une fille adolescente. Vous aurez un jour à répondre de sa corruption, monseigneur. Elle épousa Miolans, Yotre parent, elle devint veuve, elle revint à la cour, et vous la prîtes alors sous voire protection, parce que la voyant honorée, apparentée à toute la noblesse, riche des biens que lui léguait son mari, vous eûtes peur qu'elle revendiquât ses droits. Bien plus ! pour n'avoir

LE MARÉCUAL DE MONTMAïElJfi. 221

rien à craindre, vous fîtes instance en cour de Rome afin d'obtenir dispense, et vous formâtes le projet insensé de l'épouser. Ati! monsieur de Montmayeur, le mariage n'est pas seulement une alliance de noms, une association d'intérêts, et l'Église notre mère répugne à ces unions mal assorties où, seules, l'ambition et la cupidité sont en jeu.

— Je ne pensais pas trouver ici un moine prêcheur, dit Montmayeur avec ironie.

— Madame de Miolans avait d'autres visées! Elle s'alliait à vous, comptant sur votre puissance, comme vous comptiez sur sa faiblesse. Qu'e-n est-il résulté? Une amitié éphémère, une séparation violente, une lutte scandaleuse, une haine sans merci, et maintenant quel dénouement terrible préparez-vous ?...

Le comte Jacques l'interrompit:

— Je ne croyais pas, dit-il, que ma nièce eût en vous un défenseur aussi ardent, un avocat aussi éloquent! Quelle fascination subissez-vous, Fésigny?

— Moi? Le jour où je vis cette femme pour la première fois, j'éprouvai ce sentiment de répulsion, de haine instinctives qu'on ressent à la vue d'un reptile. Elle et moi, nous sommes faits pour nous détester. J'aime tout ce qu'elle exècre: j'honore tout ce qu'elle méprise; je dédaigne tout ce qu'elle exalte. Non, certes! Madame de Miolans ne mérite ni l'alFection, ni le dévouement, ni l'estime d'un honnête homme...

— Vous lui avez donné gain de cause !

— Parce que sa cause était juste,

— Mon droit était meilleur, dit le maréchal d'une voix véhémente, et vous l'eussiez reconnu. Mais dans la nuit du 29 au 30 janvier, après notre entrevue, madame ma nièce est venue chez vous, bravant toute retenue. Les promesses ne lui coûtent rien : que vousa-t-elle promis pour acheter votre sentence ? Vous, le magistrat intégre,

VOUS que je suis forcé de respecter, vous qui êtes la loyauté faite homme — eu tout ce qui ne louche pas à vos projets, à vos conspirations, à vos plans ténébreux... — vous vous êtes laissé suborner. Je veux savoir quel fut le prix de la trahison.

Guy de Fésigny rougit. L'attaque élait directe. La flèche perçait la cible.

Qui sait ? reprit le maréchal. Peut-être avez-vous, par quehjue confidence imprudente, éveillé les soupçons de l'ennemie. Elle sait tout, n'est-ce pas ? Supposez qu'elle soit libre demain ; avant que huit jours fussent écoulés, votre tête et la mienne tomberaient sous la hache, en pleine place publique.

Fésigny baissa la tète et ne répondit pas :

— J'ai donc deviné ? proféra lentement le maréchal. Vous avez menti à la parole jurée: c'est un parjure ! Vous avez débouté injurieusement votre suzerain : c'est un crime ! Eh bien ! je puis oublier le parjure et faire grâce du crime. Admettons qu'il en soit ainsi. Mais si le justicier cl le justiciable, si le seigneur et le vassal, par une de ces fictions subtiles que les gens de loi admettent si volontiers, ont disparu de cet appartement, il y reste en présence deux complices. Or je conspirais avec vous, et je vous accuse de m'avoir dénoncé.

L'œil de Fésigny jela une lueur fauve ; la statue s'animait ; il riposta d'une voix vibrante :

— C'est vrai ! Mais vous auriez agi comme moi, Montmayeur. L'intérêt politique excuse tout. Je vous avais fait mon confident, parce que je voulais que Philippe- Monsieur ftit libre, et je pensais que vous pouviez lui donner ce premier de tous les biens, la liberté. Madame de Miolans vint m'apprendre que le duc Amédée et la duchesse écrivaient au roi de France pour lui demander la délivrance du captif de Loches. Dès lors, je n'avais plus besoin devons et j'avais besoin d'elle. Vous

étiez un converti, vous ; vous subissiez ma volonté, vous ne l'acceptiez pas. J'entravais vos projets, et je ruinais l'œuvre venue personnelle. Elle, au contraire, poursuivait le même but que moi : l'élévation du prince Philippe. Montmayeur veut donner la Savoie au roi de France pour être connétable ; Gilberte de Miolans veut que Philippe soit roi, pour être reine...

— Et Fésigny ? interrogea le maréchal d'un ton d'âpre ironie.

— Fésigny ne veut rien pour lui-même. Que Philippe soit heureux, grand, puissant, Fésigny sera récompensé par la satisfaction d'avoir fait ce bonheur, cette grandeur et celte puissance.

— Vous m'avez trahi!

— Que vous importe? Que craignez-vous de la comtesse? N'est-elle pas en votre pouvoir? Elle ne peut rien contre vous. Au lieu d'être deux, nous sommes trois, et c'est tout !

— Non! dit Montmayeur avec un sourire étrange, vous êtes seul, monsieur!

— Ah ! qu'entends-je?

— Vous êtes seul ! Je serai connétable, mais connétable de France ! J'ai oublié ce que vous me révélâtes de projets insensés, de visées tellement hardies qu'un écolier s'en moquerait....

— Quoi !

— Eh ! monsieur^ je n'aspire pas à la gloire de Warwick, moi ! Je ne crée pas des États, je ne forge pas de toutes pièces un royaume. Chimères!.. Qui êtes- vous donc pour rêver la transformation du monde chrétien, pour remuer des masses d'hommes, pour faire et défaire des empires?.. Un scribe ! un Fésigny ! un vieillard !

Fésigny, surpris par ce coup inattendu, mis hors de garde par le langage agressif, âpre de son interlocuteur, demeura stupéfait, et ne sut que répondre. Mais il ne

tarda pas à reprendre son énergie. Ne possédait-il pas un bouclier infrangible, des armes sûres? Les lettres de Gargassaia, de Saintré, des familiers et des espions du roi de France ne mettaient elles point Montmayeurà sa discrétion? Il reprit peu à peu ce calme qui le faisait si fort, et il sourit paisiblement. Puis regardant bien en face le maréchal, qu'il s'at;endait à voir bondir sous le cinglement du fouet, il lui dit railleusement :

— J"ai failli oublierqu'à votre cou est rivée une chaîne dont ma main retient le dernier anneau !

L'ennemi soutint le choc avec une superbe indifférence.

— Je présume que vous parlez du contenu de certaine cassette? dit-il du bout des lèvres.

Fésigny, cruellement déçu, et cherchant à comprimer les palpitations de son cœur, balbutia, d'une voix rauque :

— Oui... la cassette... les lettres...

— Eh bien ! monsieur mon vénérable ami, sachez donc qu'il ne faut parler de ces choses qu'à bon escient. J'ai des serviteurs d'un zèle capable de tout pour mon service, et j'en eus aussi qui me trahirent par couardise. Mon écuyer Luzarches, etVerdler, mon camérier, et le bonhomme Coquelourt ont rais la main sur le fameux coffret, que d'ailleurs votre messager avait su cacher de la bonne manière.

~ Aynard d'Entremont est-il mort t

— Il est vivant.

— Ces papiers ne sont donc pas entre vos mains !

— C'est vrai : Je n'en ai que les cendres. Mais que pouvez- vous désormais contre moi ?

Le vieillard, malgré des efforls inouïs, sentit son courage l'abandonner. Éperdu, chancelant, il se laissa tomber sur un siège, et se couvrit le visage comme ces héros do l'antiquité qui, voyant tout perdu, rabattaient

leur voile sur leur tête, pour dérober à la vue des speclaleurs les convulsions de leur agonie.

Montmayeur dédaigna d'abuser de la victoire. Il poursuivit avec douceur :

— Je vous eusse été d'un faible secours... Si Philippe-Monsieur devient roi, son ingratitude ne ruinera que vous... J'ai renoncé à le servir.

Fésigny, défaillant, ne l'écoutait plus. Il se reprochait amèrement sa longue inaction. Il comprenait qu'il avait perdu la partie par sa faute, et que si désormais il sortait vivant du château d'Apremont, il ne devrait sa délivrance qu'à la pitié de son ennemi.

Tout lui échappait à la fois ; son œuvre était compromise ; son existence, menacée.

En un moment il vieillit de dix années. Son regard s'éteignit, son visage prit une couleur terreuse. Immobile, inerte, enseveli dans une torpeur qu'il ne put secouer, il se lut.

Le silence dura longtemps. Montmayeur jouissait de son triomphe. L'ennemi, écrasé par un concours de circonstances fatales, gisait à ses pieds, désarmé.

Soudain le sang afïlua au front de Fésigny ; il se redressa, rajeuni, vigoureux, plein d'énergie et de force. La réaction s'opérait.

Il s'exalta et se mit à parler avec véhémence :

— Je ne vous crois pas, dit-il, je veux que cela soit un mensonge. Donnez-moi une épée, Montmayeur ! Croisons le fer, et que tout soit fini... Sotte chose que la vie!... Quarante années perdues !... Qui recueillera le fruit de ce labeur ?

Le maréchal parvint à simuler une franchise sincère, et sut amener sur ses traits une expression attendrie. S'approchant de Fésigny qui leva sur lui un regard atone, il lui tendit la main. Le vieillard étonné, ému au delà de toute expression, fondit en larmes.

226 LE MARÉCUAL DE MONTMAYEUU.

— Monsieur, je vous plains, dit noblement le maréchal. J'ai fait la guerre et je sais combien il en coûte de subir une défaite. Consolez-vous, ce n'est pas que vous aviez mal joué la partie, c'est que vous avez été trahi.

— Par qui? Par Aynard d'Entremont? En eifet, puisqu'il vous trahissait vous-même...

— Ne calomniez pas cet enfant. Il avait le droit de revenir à vous et d'effacer, même au prix d'une forfaiture que je lui pardonne volontiers son ingratitude envers vous à qui il doit la vie. Les hommes sont bien méprisables, mais Aynard d'Entremont possède encore cet enthousiasme passionné de l'enfance qui fait que l'on croit, et que l'on meurt pour sa croyance. Vous avez été trahi par une femme...

— La comtesse de Miolans ! s'écria Fésigiiy, pâle de colère et de honte.

— Oui.

— A votre tour, monsieur le maréchal, ne calomniez pas! Qu'est-ce que cet acharnement contre un être sans défenseur ?

— Et dites-moi pourquoi vous la défendriez, vous qui l'avez si longtemps détestée ?

— Parce que, à défaut de l'amitié, son intérêt lui interdit la trahison !

—Mon cher président, que vous avez peu d'expérience! Elle est femme, vous dis -je, c'est-à-dire légère, frivole, indiscrèle, menteuse, habile à dorer ses mensonges, plus fine cent fois que le plus fin pilier de dame Chicane, plus rouée qu'un vieux soudard... Et je la connais bien, croyez-m'en! Je la connais si bien que je la veux épouser.

— Vous! répéta Fésigny, qui sentit renaître en lui de secrètes espérances.

— Moi! Madame de Miolans, qui est ma nièce, et qui a de qui tenir, a bec eL ongles, et n'est point cet être

LK MAPiÉCHAL DE MONTMAYEUR. 227

faible qne vous protégez... Elle m'a fait beaucoup de mal. Si je voyais en elle, non pas l'opulente héritière dont les trésors doivent servir à relever la grandeur de ma maison, mais la jeune fiancée par moi choisie dans une phalange d'élite, pour consoler mon cœur brisé et soutenir ma vieillesse, je serais durement châtié!

— Vous l'aimez ! s'écria le vieillard avec un élan superbe et d'une voix qu'altérait une joie cruelle.

Et il ajouta, en souriant méchamment :

— Je suis vengé!... Nou3 souffrons de la même blessure, poursuivit-il ; mon cœur et votre cœur sont lacérés par le même poignard ; nous mourrons de la même agonie. Je hais Gilberte de Miolans, et vous l'aimez!... Elle me hait : elle vous méprise. Tremblez donc ! vous allez apprendre un secret terrible : Gilberte de Miolans n'épousera que Philippe-Monsieur.

— C'est là votre secret? Je connaissais toute cette histoire. Qui peut répondre de l'avenir ?

— La passion est aveugle !

— Votre haine est plus aveugle encore : nous sommes vieux, Fésigny, et qui de nous deux mérite plus le blâme : vous qui répudiez toute affection humaine pour adorer des chimères, ou moi, ce méchant homme, qui garde au fond de mon cœur une étincelle de pure flamme? Je sais encore aimer, vous ne savez plus que haïr !

— Hélas ! et nous voici au bord de la fosse... —Egaux devant le Jugé, interrompit Montmayeurd'un

ton solennel, nous sommes criminels tous les deux, vous qui avez usé vos forces dans un travail austère, moi qui les ai dissipées dans l'orgie... Mon cher Guy, j'ai couru le monde, dominé par d'insatiables désirs. J'ai bu à toutes les coupes, l'ivresse et le plaisir, jusqu'à la lie. Il ne m'est resté de la foi qu'une terreur superstitieuse. Je ne suis plus ni un patriote, ni un chevalier. Je suis de-

venu un soudard grossier el j'étais un fils des preux. Je hlasplième, et ma mère fut une sainte, et j'ai peur des foudres du ciel!... Je verse le sang et je n'éprouve qu'une horrible indifférence on y trempant mes mains... Eh bien ! si infâme que je sois, il y a en moi je ne sais quel sentiment chaste, pur, idéal, qui a survécu à tout ce qui est mort en moi. Et du fond de mon ignominie j'en appelle à cette flamme subtile, comme le pécheur du fond de l'abîme...

— Ah ! Monsieur, interrompit Fésigny avec majesté, il y a ici un témoin invisible, Dieu ! ne blasphémez pas !

— Je n'achèverais donc point ma confession, Guy.

— Vous m'avez accusé de haïr madame de Miolans, Jacques. Je confesse à mon tour que c'est la vérité. Cette femme est orgueilleuse, avide, rapaCe, ambitieuse ; celle femme inspire plus de terreur que de haine, plus de mépris que d'eiïroi...

— Elle couperait la plus belle tresse de ses cheveux roux, pour m'étrangler avec celte tresse, je le sais ! dit froidement Montmayeur.

— Et vous osez penser qu'elle vous rendrait la foi, rhonneur, la probité, les vertus que vous avez reniées? Vous êtes fou, Jacques !

— Oui, le diable se ferait ermite ! s'écria le maréchal d'un ton d'insouciance qui voilait une douloureuse émotion.

Fésigny, calme, très-grave, entr'ouvrit ses vêtements, et lira d'un sachet suspendu à son cou par une chaînette d'argent, un fragment de parchemin jauni et froissé.

— Peut-être ne savez-vous pas jusqu'où va la perversité de celte abominable créature, dit-il à Montmayeur. Je suis moins coupable que vous ne le prétendez, en manifestant celle haine inexplicable et qui restera, pour vous, inexpliquée... Voulez-vous connaître dans toute sa

LG MARÉCnAL DE MOXTM.WEUR. ?29

profondeur la scélératesse de votre noble nièce ? Lisez ! dit le vieillard, en tendant à Montmayeur le morceau de parchemin.

Le maréchal s'en empara, par un geste violent.

C'était la lettre que Gilberte de Miolans avait écrite à Philippe-Monsieur, pour le féliciter d'avoir assassiné le marquis de Saint-Sorlin et fait noyer le chancelier de Valpergue.

Le c^mte Jacques poussa un cri de rage :

— Oh ! misérable... rugit-il.

Il poursuivit avec un accent plein d'amertume et d'indignation :

— L'ingrate !... Elle qui devait tout à Valpergue... Elle que Jean de Varax avait protégée... Elle que la duchesse Anne avait élevée par charité î... Je vous le jure sur les cendres de mes aïeux, Guy : à cette époque même, c'esl-à-dire pendant notre séjour à Lyon où nous exilait le roi de France, où nous confinait le duc Louis, ma nièce me pressait, me sollicitait de tirer une vengeance éclatante de Monsieur de Bresse... Fourbe !

— Je le sais. N'est-ce pas elle qui s'employa, après les terribles événements de Thonon, à détruire la bonne harmonie qui régnait entre le duc et son fils? N'est-ce pas elle qui vous suggéra de continuer l'œuvre mauvaise du chancelier?.. Démon !

Le maréchal, quelle que fût la force de son caractère, ne put soutenir plus longtemps le rôle qu'il jouait depuis près d'une heure. Il eut peur de se laisser gagner par l'émotion qui, malgré lui, le pénétrait.

Il venait d'infliger à son ennemi la pire torture morale. Il le voulait abattre, découragé, privé de courage, ahn de le rendre lâche devant la mort, et pour que le bourreau lui-même le flagellât de son mépris.

Cet incroyable rafllnemeiit de vengeance, l'odieux seigneur le dissimulait sous une fausse commisération. Il

fallait que la victime, abusée, se crût sauvée, et que le couteau du sacrificateur, la frappant à l'improviste, lui arrachât un cri d'angoisse,

Jacques de Montmayeur ouvrit la porte, et montra à son prisonnier la galerie déserte :

~ J'ai renvoyé mes soldats, lui dit-il. Vous êtes libre, mais c'est à deux conditions.

— Lesquelles ? interrogea le vieillard qui, prudemment, cacha sa joie.

— Vous ne me quitterez que demain. Nous devons rompre ensemble, avant de nous séparer, le pain et le sel.

— Volontiers, sire Jacques. Mais ensuite ?

— Vous ne révélerez jamais à personne ce qui s'est passé entre nous.

— Je m'y engage.

— Vous le jurez ?

— Sur ma part de Paradis!

— Je vous crois, et j'ai confiance, j'ai certitude que jamais vous ne trahirez votre serment, reprit Montmayeur en laissant échapper un regard singulier.

— Vous m'avez pour garantie, repartit noblement Fésigny : il n'y a que deux partis à prendre : si vous avez foi, laissez-moi partir; si vous n'avez pas foi, faitesmoi tuer par un de vos soldats et jetez mon cadavre dans vos oubliettes.

— Hé' dit Montmayeur en souriant, vous êtes pour les moyens expéditifs !

— Comme je vous conseille d'agir, ainsi agirai-je en pareille occurrence, monseigneur. Ne doutez donc point de ma parole : Je suis trop près de l'éternité, pour risquer à l'aventure le sort qui m'y attend.

Un soupir longtemps contenu s'exhala de la poitrine de Montmayeur; une expression d'indicible contentement se peignit sur ses traits. La proie qu'il visait venait se

mettre d'elle-même à portée de ses armes et se précipitait dans le piège de son propre mouvement.

Fési.imy éprouvait de son côté une vive satisfaction. Ne suspectant en aucune façon la bonne foi de son adversaire, il s'estimait heureux d'un dénouement qui n'était point celui qu'il avait lieu de craindre. Son esprit si perspicace ne démêla point sous l'apparente bonhomie du maréchal les secrets sentiments qu'elle masquait. Il en fut la dupe et quiconque l'eût averti eut été mal reçu.

En effet, cette comédie que venait déjouer habilement l'odieux seigneur, n'était qu'un raffinement de méchanceté, puisque l'on n'aurait pu lui découvrir d'autre but que d'endormir dans une sécurité trompeuse une victime condamnée, pour laquelle le bourreau aiguisait déjà son glaive.

— Eh bien ! Fésigny, reprit Montmayeur avec un accent de cordialité, voyez comme l'on se maltraiterait faute de s'entendre! Nous sommes désormais libres l'un et l'autre; vous, de tresser à votre ami Philippe-Monsieur une couronne qu'il vous prendra des mains, sans vous dire seulement « grand merci ! » car les princes se persuadent que le dévouement que l'on met à les servir est une chose due ; moi, de vous contrecarrer loyalement, ouvertement, avec la conviction que je fais bien, que le bonheur de mon pays dépend de moi. Nous ne sommes point unis ni alliés; nous devenons étrangers l'un à l'autre. Ne me demandez jamais aucun service : je vous refuserais. Moi, je vous considère ccmme un rival d'un tel mérite que pour le seul plaisir de vous combattre et de vous vaincre, je donnerais ma part de gloire en ce monde ! Nous ne lutterons pas de ruse, ce serait indigne de gens comme nous. Je me fie à votre parole. Telles sont les bases de notre traité. Le ratiliez-

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