YOUS
232 LE MARl'xn.AL Y\K MONTMAYF.UR.
— Certes, oui, mon cher ennemi !
— Par la corbleu ! ce sera une guerre en règle : escarmouches, attaques, sièges, assauts, batailles rangées. Le monde devient pour nous un échiquier dont les hommes sont les pions...
— Et dont nous risquons d'être les fous, hasarda le président avec un fin sourire.
— Oh ! oh ! le fou est un personnage, aux échecs. Il va, vient, se démène, défend le roi, et parfois le sauve. En avant pour Louis de France contre Philippe de Savoie !
Sur ces mots il se pencha vers le vieillard et lui mit sur la joue le baiser de Judas.
-- Pour ce soir, dit-il ensuite, nous déposons les armes. Au rebours des conventions la campagne commence par un armistice. Trêve donc jusqu'à demain. Je suis obligé de vous quitter, Fésigny, j'ai une autre négociation à terminer.
Le président sourit et laissa échapper ces mots :
— La comtesse Gilberte ?
— Oui. Voulez- vous visiter mon manoir, ami? Je vous donne congé d'aller partout excepté, d;ins le corps de logis qui s'étend en face de nous, au fond delà cour. Mes gens y travaillent, surveillés par le majordome. C'est que je vous prépare plus d'une surprise ! Il y aura grande fête, cette nuit, chez Montmayeur.
Malgré lui sa voix prit en proférant ces mots une inflexion stridente qui provoqua un doute dans l'esprit de son ancien prisonnier.
— D'ailleurs, nous ne serons que trois convives. Vous, ma nièce et moi, à moins que je n'aie le temps de faire prévenirquelqu'une de mes belles voisines.
L'entretien se termina par un salut affectueux que les deux seigneurs échangèrent.
Aussitôt après le départ de Montmayeur, un de ses
pages apporta à Fésigny de magnifiques vêtements pardessus lesquels il endossa la simarre de cérémonie qu'il ne quittait jamais.
Pais, rasséréné par la franchise de son hôte et diverti par les saillies plaisantes de son jeune guide, il parcourut paisiblement les salles du château, en admira l'architecture grandiose, la décoration aussi riche qu'élégante.
Cependant il se préoccupait malgré lui de ce qui se passait probablement à cette heure entre la comtesse de Miolans et son oncle. Parfois, il s'arrêtait soucieux, jusqu'à ce qu'il fût distrait par le babil du page.
M. deMontmayeur, lui, se rendit à la tour des Étrangers dont il gravit lentement l'escalier en pas de vis.
Il se préparait à soutenir une lutte sérieuse, connaissant assez les femmes en général et sa nièce en particulier pour savoir que rien n'est moins facile que d'abuser une lille d'Eve surtout quand cette fille d'Eve a conquis une certaine expérience à force d'écouter complaisamment les reptiles à face humaine qui rampent, s'enlacent, courent, se lèvent, sifflent autour d'elle.
Hercule aux pieds d*Oniphale.
Gilberte de Miolans gisait pâle, inanimée, dans son réduit, au sommet du donjon.
Lorsqu'elle revint à la vie, elle se trouva environnée d'épaissL^s ténèbres, que rendait plus compactes encore un rayon lunaire filtrant à travers les vitraux de la fenêtre, et traçant un orbe lumineux sur les rosaces du tapis.
Elle se souleva péniblement. Ses mains se portèrent à son front que voilaient à demi les tresses de sa chevelure. Elle n'osait point ouvrir les yeux. Elle prêta l'oreille cherchant à saisir le bruit d'une respiration oppressée.
Mais un silence profond régnait dans cette chambre. Seulement, au loin retentissaient de sourds grondements, et l'écho apportait comme le fracas tumultueux d'une foule en révolte.
Peu à peu Gilberle s'enhardit. Elle se mit à genoux, redressa lentement sa taille affaissée, puis se leva, courut d'un bond à la fenêtre et l'ouvrit.
Les rafales du vent avaient cessé; les nua^fes s'amoncelaient à la cime des montagnes, laissant à découvert un large espace d'un bleu intense, et sur lequel semblait courir un ruissellement d'étoiles.
Toute la vallée apparaissait, avec ses vastes marais et ses prairies ensevelies sous la neige, avec ses bois touffus et noirs, avec ses rochers aux formes fantastiques, et l'Isère, y déroulant ses courbes, semblable à un gigantesque serpent aux écailles d'acier.
Aux lueurs blafardes de la lune, ce paysage prenait un aspect étrange. On eût dit un de ces pays que l'imagination se plaît à découvrir, sous l'empire du cauchemar; ces larges espaces d'un blanc mat, ces contours à demi effacés, ces forêts suspendues aux flancs des montagnes, ces entassements de roches, ne présentaient pas une ligne régulière, pas une couleur franche; c'était le chaos.
Tout au fond de cet abîme que dominait le manoir d'Apremont, et sur lequel Gilberte laissait errer ses regards épouvantés, retentissaient lugubrement les hurlements des loups. Nuit affreuse, en vérité !
Là-bas, dans ces marais, les sorciers devaient mener la ronde du sabbat autour des cadavres gonflés et verdis
des noyés. Sous les enchevêtremenis des branches de chêne, dans ces forêts impénétrables, les stryges et les démons s'enlaçaient dans une infernale farandole.
Et sur les chemins, les bandes de loups aux yeux de feu, conduits par l'implacable loup-garou, se blottissaient derrière les haies, aiguisant leurs crocs, prêts à se ruer sur les malheureux voyageurs.
0 nuits d'hiver, sombres et cruelles, mystérieuses, avec vos neiges et vos glaces, avec vos froides bises et vos ténèbres, avec le hurlement funèbre des hiboux, les hurlements enragés des loups, les gémissements plaintifs des chiens errants, ô nuits d'hiver, quel effroi vous inspirez aux faibles qui n'aiment à voir de l'œuvre de Dieu que ce qu'elle a de plus suave, et qui ne veulent entendre que les voix harmonieuses de la nature !
Gilberte se ranima au souffle de la bise glacée qui lui cinglait le visage. Soudain elle se pencha sur la balustrade.^.EUe crut avoir entendu un cri d'angoisses.
La mémoire lui revint tout à coup : Bérénice I Elle se sentit défaillir de nouveau, se traîna vers un meuble, s'y cramponna et se mit à pleurer.
Elle avait souvent refusé l'aumône aux pauvres qui assiégeaient, pieds nus, couverts de haillons, les portes de son hôtel. Mais elle ne s'accusait point de ce crime de lèse-charité, tandis que sa mémoire était rebelle à lui fournir une épithète assez insultante qu'elle pût appliquer à Luzarches.
Ayant néanmoins réfléchi que ses larmes ne sauraient guérir l'infortunée que la mort menaçait à cause d'elle, elle essuya ses yeux et ne songea plus qu'a la tentative d'évasion avortée, non pour récriminer contre le malicieux hasard qui lui suscitait un obstacle, mais pour combiner un plan nouveau qui eût chance de réussir.
Elle fut tirée de cette occupation moins désagréable,
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en somme, que celle de penser aux maux d'une créature qui ne peut plus être utile, par l'enlrée d'un serviteur qui portait deux candélabres chargés chacun de plusieurs ciergi'S de cire parfumée.
Ce luminaire inusité Tétonna. Sa surprise cessa lorsqu'elle vit entrer Montmayeur, fort calme, très-poli, respectueux même.
Elle s'avança précipitamment vers lui, et sans lui donner le temps d'achever le salut qu'il lui faisait, elle s'écria du ton de la plus vive indignation :
— Enfin, monsieur, après un mois d'attente vous vous décidez à pénétrer dans le cachot de votre infortunée captive? Victime d'un rapt audacieux, je suis traitée chez vous en ennemie... Vos valets me surveillent... Je ne puis ni sortir, ni parler, ni me plaindre. Vous arrivez à propos! Savez-vous ce qui vient de se passer ici ? Un de vos spadassins, un de vos tortureurs, vient de chasser une pauvre jeune fille, après l'avoir dépouillée de ses vêtements qui jonchent ce parquet: voyez-les. Elle est morte de froid sans doute, à moins que les loups ne l'aient dévorée, vivante, palpitant sous leurs dents et leurs griffes!... C'est atroce, monsieur!... Vous êtes solidaire de ce crime. Je vous abhorre. Sortez!
Aux premiers mois de ce discours verbeux qui visait trop à l'effet, le comte Jacques n'avait pu retenir un sourire ironique.
Il eut assez de patience pour permettre à sa nièce de terminer cette véhémente diatribe.
Puis s'inclinant, non sans quelque affectation moqueuse, il prit un siège, s'assit, et répondit en ces termes :
— Vous êtes émue, cela se voit à l'incohérence de votre langage, ma nièce. Votre parole est brève, saccadée; votre geste, furieux. Je ne vous ai point ravie. Les
L1-: MARr:cnAL dr montmaykur. '237
tuleurs ont le droit de garder leur pupille, quand il s'agit de l'honneur de la maison. Votre camériste n'est pas morte. Elle est en sûreté, comme vous. Laissons donc ces emportements aux gens de petit état, ma nièce. Devons à moi, il faut plus de dignité.
— Qu'avez-vous à m'apprendre? Que venez-vous faire ici?
— Veuillez m'écouter. Le seigneur de Fésigny vous a donné gain de cause. Vous êtes aujourd'hui plus riche de cent mille écus d'or. C'est bien. J'ai le juge en mon pouvoir; il se repent d'avoir manqué an serment qu'il me fit. Je veux davantage.
— - Une renonciation à mes droits? demanda Gilberte d'un ton ironique.
— Non. Je suis moins cupide que vous. Le même sang coule dans nos veine.-, Gilberte: vous êtes la lille de ma sœur. Soulfrez que je vous rappelle des choses pénibles. Irrité du troisième mariage de votre mère, pour des motifs qu'il est inutile de rappeler, je vous abandonnai, orpheline, et vous laissai élever par charité!..
— C'est une manière peu commune d'honorer son lignage !..
— Croyez-moi, vous avez tort de m'altaquer, alors que je daigne confesser ma faute. Voyez : je suis trèscalme, très-patient, très-décidé à ne point céder à la colère. Ce jour sera peut-être le seul de ma vie où j'aurai su me contraindre. Vous épousâtes mon parent Miolans, Ce fut alors que je vous revis, et quand la mort vous ravit un époux qui vous faisait respecter, je vous accueillis dans ma maison.
— Je dois vous rendre cette justice, reprit Gilberte du même ton sarcastique, que vous ne m'avez jamais fait payer votre hospitalité !
— Madame! cria Montmayeur en lui jetant un regard courroucé.
•238 LK MARÉCUAL DE MONTMAYKUR.
Il se modéra et poursuivit :
— Je vais me bâter, parce que vous m'interrompez et que nous n'aurions pas le temps d'acliever cet entretien, si je m'arrêtais à des billevesées. Veuillez m'écouter avec attention, Madame ; je vous apporte ici des paroles sérieuses. Ne me faites pas repentir de ma bienveillance.
Gilberte le toisa d'un air insolent.
Vêtu d'un splendide pourpoint de velours vert chargé de broderies, armé d'une dague à manche incrusté de pierreries, et suspendue à une ceinture d'or, ce vieillard avait une prestance majestueuse, une beauté imposante et noble, qui commandait le respect.
11 ne parvenait point à maîtriser l'émotion qui le dominait ; il obéissait à des sentiments si profonds et d'une telle puissance, que son caractère en subissait une transformation absolue. Il restait lier, mais il n'était plus impérieux ; il restait fort, mais il cessait d'être violent ; il gardait son courage indomptable, mais il n'avait plus son audace; il montrait la même ténacité, mais il oubliait sa rigueur inflexible.
Une espérance orgueilleuse allumait dans ses yeux une flamme scintillante; mais un sourire d'humble bonté courait sur ses lèvres, plutôt faites pour se contracter en un rire féroce et terrible comme l'effrayant rictus du tigre, que pour s'entr'ouvrir dans le sourire suave de l'homme bon.
Et même sa mansuétude faisait peur. On sentait que s'il ne jouait point un rôle, s'il n'appelait pas à son aide les ressources infernales de la coquetterie, il subissait du moins, malgré lui, à son insu, quelque métamorphose qui changeait l'épervier en pigeon, le loup en renard.
La comtesse eut bientôt compris quel secret espoir ampnail son oncle auprès d'elle. Elle ignorait le sort
LE MARÉCHAL Dl- MONTMAYEUa. 239
de Fésigny, elle ne supposait même pas que MoqImayeur eût le moindre soupçon de ses machinations politiques et de ses intrigues; néanmoins elle se prépara à l'assaut qui la menaçait, et prenant le ton hautain d'une reine vis-à-vis d'un vassal, elle laissa tomljer de sa bouche dédaigneuse ce seul mol :
— Parlez.
Montmayeur, calme, commença en ces termes :
— Je pense qu'il est inutile, belle nièce, de revenir sur un passé fort affligeant pour moi, et qui ne fut pas pour vous sans douleur... Hélas ! aux tiges des roses les plas délicates, les plus gracieuses, les plus odorantes, on trouve des épines. J'écarte donc ces pénibles souvenirs.
Il fit une pause, feuilleta un missel ouvert sur la table à laquelle il s'accoudait, et après avoir poussé un soupir langoureux, il poursuivit :
— Convient-il davantage de nous appesantir sur les récents événements qui ont abouti aux fâcheuses conséquences que vous savez ?.. Non : qu'il me suffise de déterminer avec précision et clarté dans quelle position nous nous trouvons l'un vis-à-vis de l'autre : j'éprouve pour vous une afTection... paternelle; vous manifestez hautement des sentiments opposés ; or, vous êtes ma prisonnière, et voire sort est entre mes mains...
— D'où il résulte que je dois subir vos volontés, interrompit Gilberte.
Elle eut un petit ricanement sec el poursui\il, avec un accent de railleuse ironie :
— De quel prix puis-je payer ma liberté ? Ou j'ai gagné mon procès, comme vous me l'avez annoncé, et je ne renoncerais alors à aucune de mes prétentions, je n'abandonnerais pas la moindre parcelle de mon bien ou je l'ai perdu, et dans ce cas, il m'est in-
diiïérenl de rester enfermée sous vos verroux jusqu'à l'heure de la mort.
— Dût celte heure être proche ? demanda Montmayeur d'un toQ significatif.
— Dût-elle sonner à l'instant même ?
— Je puis conquérir ce qu'on refuse de me donner !
— Qu'avez-Yous fait de M. de Fésijzny ?
— Je l'ai mis hors d'état de me nuire.
— Vous l'avez assassiné !...
— 11 est vivant !
— Prisonnier ?.. Tant mieux. Eh bien ! mon oncle.... si le duc de Savoie s'appelle encore Amédée IX, c'est lui qui est le gardien de mes domaines, et rien ne fera qu'il résiste à une décision judiciaire. Donc, libre ou captive, je possède ce que vous enviez, et moi morte, je sais à qui ces biens écherront ; mes dispositions sont prises : irez-vous fouillera main armée les charlriers de tous les tabellions ?
Le maréchal réprima un mouvement de colère, mais il ne prononça pas un mot.
— Que si le duc de Savoie a nom Philippe II — dans le présent ou dans l'avenir — supposez-vous qu'il pardonnera au geôlier de Fésigny, son meilleur ami ? Vivant ou mort, Fésigny déposera contre vous.
— Continuez, ma nièce, dit Montmayeur qui parvint à sourire.
Ce calme étonna la comtesse. Elle connaissait l'emportement du caractère de son oncle : elle le savait incapable de dompter ses fureurs ; elle réfléchit qu'il devait être armé en guerre, pour écouler si froidement son langage insultant et menaçant.
— J'ai assez parlé, murmura -t-elle, un peu effrayée. Monsieur, que voulez-vous de moi ?
— Vous le saurez plus tard. Voulez-vous me permettre de poser, à mon tour, certaines questions, et de
bâtir certaines hypothèses ? Vous souvenez- vous, Madame, d'une altière comtesse qui se parait naguère des couleurs de Valpergue et de Saint-Sorlin, et qui reprochait à Philippe-Monsieur, comte de Bresse, d'avoir causé la mort de sa mère ?
— En eiïet, j'étais l'amie des seigneurs que Phihppe- Monsieur Gt tuer.
— Leur amie ? Je ne crois pas. Le marquis de Sainl- Sorlin daignait protéger la veuve de Miolans, et vous puisiez dans sa bourse, assez souvent. Le chancelier de Valpergue honorait la veuve de Miolans/et c'est à lui que vous dûtes, en deux occasions, de n'être pas chassée de la cour.
— Monsieur 1 cria la comtesse, indignée.
— Hé ! vous m'avez donné l'exemple de ces crudités de langage... Bref, de l'un et de l'autre, vous reçûtes bienfaits et services : vous étiez leur agent auprès du roi de France, vous vous souvenez ? à cette époque où Philippe- Monsieur s'enfuit de Chinon avec M. de Fésigay, pour aller porter la terreur et la désolation, la torche et le glaive, chez sa mère dont vous aviez été la servante, et à qui vous deviez de n'être pas morte de faim.
Une rougeur ardente empourpra les traits de madame de Miolans. L'accent d'implacable sévérité que Montmayeur mettait à ces paroles, saturées de mépris, l'épouvanta. Elle comprit qu'elle n'était aux mains de cet homme qu'un jouet qu'il allait briser. Elle se sentit condamnée, et faillit déserter la lutte.
Mais elle retrouva au fond de son âme un peu de cette énergie virile, de celte bravoure étrange, qui l'avaient soutenue dans plus d'une défaillance de sa misérable vie, et, le sourire aux lèvres, quoiqu'elle frémît, et que des larmes de rage fussent prêtes à jaillir de ses yeux, elle ripoâta :
— Je n'aurais pas été servante, si le frère de ma mère ne m'avait abandonnée, après m'avoir volé mon liéritage... Et la veuve d'un comte, d'un Miolans, pouvait être une espionne, alors qu'un comte, un maréchal de Savoie, un Montmayeur, presqu'un prince, était un espion !... Vous m'accusez, mon oncle !... C'est toujours la parabole de la poutre et de la paille ! J'avoue... mais vous ! Vous, tuteur infidèle, parent dénaturé, grand seigneur avili, dissipateur et prodigue du bien d'autrui...
~ Taisez-vous, folle femme ! rugit Montmayeur, qui bondit sur elle, la main levée.
Gilberte se redressa, hautaine, majestueuse :
— Il ne manquerait plus, dit-elle, que de voir un chevalier frapper une femme sans défense. Tuez-moi donc, et cessez de m'outrager...
Montmayeur arracha de la gaine sa lame à manche d'or, leva le bras, et laissant retomber l'arme meurtrière sur le missel dont les miniatures brillaient aux lueurs des cierges, il perça de part en part l'énorme volume.
Gilberte haussa les épaules, sans mot dire.
Le maréchal reprit son siège, remit sa dague au fourreau., lança le livre dans un coin, et subitement redevenu maître de lui-même, il poursuivit; ,
— Si cela vous amuse, ma nièce, je diraisdoncque nous sommes de profonds scélérats tous les deux, et que nous nous valons... A ceci près que je ne commettrais point la maladresse d'écrire de ces lettres qui peuvent perdre à tout jamais l'amie du duc Amédée, l'amie du comte Philippe, l'amie du sire de Fésigny.
— Que voulez-vous dire? balbutia Gilberte, stupéfaite.
— Car le duc Amédée ne vous pardonnerait point d'avoir secrètement assisté Philippe- Monsieur dans sa conspiration de Thonon, alors que vous mettiez en évidence voire dévouement à la causedes Cypriotes... Car le comte
LE MARECflAL DE MONTMAYEUR.
Philippe ne vous pardonnerait pas de l'avoir compromis en le félicitant de crimes qu'il veut oublier.... Carie seigneur de Fésigny ne vous pardonnerait pas davantage d'avoir révélé ses secrets !
La comtesse crispa ses doigts sur les bras de son fauteuil, dont ses ongles aigus déchirèrent le velours. Mais rigide et glaciale, elle repartit encore :
— Je ne comprends pas !
Montmayeur debout devant elle cria d'une voix terrible.
— Je sais tout, Madame.
(jilberte, tout-à-coup, éclata de rire, se renversant en arrière, comme prise d'un spasme, et les éclats de son rire strident, saccadé, vibraient sous la voûte sonore. Montmayeur, déconcerté, dardait sur elle des regards foudroyants:
— Ah ! murmura la jeune femme, cette longue discussion m'irrite et m'exaspère. Je suis lasse : ne prolongez pas inutilement cet entretien. Vous possédez la lettre que j'eus la sottise d'écrire à Philippe-Monsieur, après l'échauffourée de Thonon : c'est bien, et vous avez raison, il suffit de cette lettre pour m'aliéner l'estime du duc Amédée... Cette lettre peut vous donner mes domaines... Fésigny est en votre pouvoir, la torture l'a fait parler... et vous savez tout. Eh bien! dépouillée, prisonnière, pauvre, sans défense, que puis-je pour vous ? Vous avez besoin de moi, sans doute I Que venezvous me proposer ?
Montmayeur se croyait le jouet d'un rêve. Quelle était donc la trempe du caractère de cette femme, qu'elle pût, dans une situation désespérée, alors qu'elle eût dû être abattue, écrasée par l'humiliation, la souffrance et la terreur, conserver et sa dignité et son courage ?
Sa vie tenait à un fil : ses projets étaient ruinés, sa fortune anéantie, les secrets de son existence aventu-
reuse ne lui appartenaient plus: elle était perdue sans ressources, et malgré tout elle demeurait impassible en face du danger, fière devant la honte, robuste contre la douleur !
Elle n'implorait point, elle interrogeait ; elle ne suppliait pas, elle commandait ; son visage, à peine pâli, restait calme et superbe ; ses yeux brillaient d'un splendide éclat ; le sourire fleurissait ses lèvres.
Elle alla prendre sur une crédenee une coupe de cristal, l'emplit d'eau pure, et but d'un irait.
Puis elle revint s'asseoir, disposa coquettement les plis de sa robe de laine blanche, et reprit du ton d'une reine accordant audience à un simple gentilhomme :
— Je vous écoute, monsieur le maréchal.
Sa voix était sonore et douce ; rien n'eu altérait le timbre harmonieux, l'intonation pure.
Du bout de ses doigts effilés elle souleva la coupe et la porta à ses lèvres une seconde fois.
— Par le saint Suaire de Notre-Seigneur, je vous admire, Madame ! s'écria soudain Montmayeur, émer- A-eilIé de cette force souveraine. Vous êtes cette statue de marbre que le grec Pygmalion anima, par une permission des dieux ... Je suis confondu, et je me garderai de me mesurer avec vous... Messire Satanas lui-môme y perdrait son diadème de cornes !
— Fi! Monsieur. Laissez le diable à l'enfer, Pygmalion à la Grèce, et sa statue à l'oubU, et déclarez-moi enlin ce que vous venez faire... chez moi!
— Ma nièce, vous savez que mon ambition, de tout temps, fut d'obtenir votre main. La femme de Montmayeur sera quelque jour la plus puissante dame, en deçà et au delà des Alpes... après madame la reine. Je ne veux tenir mes domaines que de votre volonté... Mais ne vous récriez pas. Ce n'est point de cela qu'il
s'agit aujourd'hui, et je viens vous présenter une humble requête.
Gilberte ferma les yeux et poussa un faible soupir.
Le maréchal eut un méchant sourire.
— Ordonnez ! murmura Gilherte.
— A Dieu ne plaise que j'ordonne ! je prie. Madame, c'est une fête que je veux donner.
— Oh!
— Eh ! oui. Notre conversation a mal débuté, et voyez jusqu'où l'on peut aller, de parole en parole !... On s'égare, on se poursuit, on s'anime, et pour aboutir à quoi ? à une invitation à diner!
— Vous moquez-vous?...
— ■ Je suis moins haïssable que vous ne le pensez, gracieuse dame. J'ai le cœur bien placé, et me voici assez vieux pour que je songe à réparer mes lautes.-.. Il n'y a plus de haine ni colère en moi, je vous le proteste.
Gilberte, effarée, contemplait le vieillard, incliné devant elle, et dont le visage exprimait le respect et la douleur alliés à la bonté. Elle n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles.
— J'ai donc pensé, ajouta Monlmayeur en soupirant, à me réconcilier avec mes ennemis... Aujourd'hui, je fais ma paix avec monsieur de Fésigny.
— Ah ! exclama la comtesse, qui tressaillit.
— Que cela ne vous étonne pas ! Monsieur de Fésigny est un homme que j'ai appris à aimer. C'est le vir bonus, dicendi peritus de Tantiquité... C'est un magistrat austère, un patriote ardent... Et j'en veux faire mon ami, puisqu'il est le vôtre.
Elle abaissa ses paupières sur ses yeux pour en voiler l'éclat.
-- Je donne donc, poursuivit-il lentement, avec le même accent de sereine douceur, je donne grande fête
246 LE MAriÉCflAL DE MONTMAYEUR.
en mon manoir. Je n'aurai que deux convives, Madame, vous et Guy; ma nièce et mon ami. Me ferez-vous cette grâce de vous asseoir à ma table ?
— Quelle inlâme trahison cache ce dessein? pensait la comtesse. Quel piège infernal cet homme tend-il à moi et à Fésigny ?
Elle dit tout haut :
— Mon oncle, dans votre demeure, ma place est à vos côtés.
Le maréchal fléchit le genou, et prenant la main de la comtesse, il y déposa un baiser respectueux :
— M'octroyez- vous donc votre pardon? murmura-t-il, transporté de joie.
D'un ton anxieux, palpitante, elle répondit.
— M'assurez-vous le vôtre, monseigneur ?
Il se releva, recula, et saisissant son poignard qu'il tendit à Gilberle par un geste passionné :
— Ah ! s'écria-t-il, suis-je assez malheureux pour que vousdoutiez de ma parole, Madame? Prenez cette arme, et si vous craignez de vous fier à moi, frappez sans miséricorde . . .
— Il lui serait facile de nous empoisonner, sans jouer toute cette comédie ! pensa encore Gilberte, qui ajouta, d'une voix ferme :
— Si MoQtmayeur trahissait ses hôtes, c'est qu'il ne serait Montmayeur que de nom !
— Bien dit, ma nièce ! Ainsi, votre radieuse présence illuminera notre fête ?
— J'y serai.
— Mais vous n'avez point ici vos joyaux, vos atours? Soutfrez que je vous envoie quelques parures. Il
faut que votre beauté sans pareille brille de tout son éclat; que des pierreries sans nombre étincèlent dans vos tresses blondes, dorées comme les blés mûrs... que des perles, moins blanches que l'ivoire de votre front,
LE MARÉCHAL DK MONTMAYKUR. 247
moins chatoyantes que vos yeux, s'enroulent autour de votre cou... Il faut que l'or et la soie, le velours et les broderies, les plus précieuses étoffes et les chefs-d'œuvre de l'orfèvre, s'unissent pour vous parer,... et c'est vous qui les embellirez... Chère enfant, autorisez-vous votre vieil oncle à vous offrir son pauvre présent ?
— Je veux être belle pour vous plaire, dit GUberte en souriant avec coquetterie.
— Épargnez-moi des joies trop vives, et que je ne suis plus d'âge à porter aisément.
— Mon oncle, je prendrai tout ce que vous m'enverrez. . . à une condition.
— D'avance vos vœux sont exaucés, ma chère Gilberte. Commandez : votre esclave obéira.
— Eh bien ! je m'inquiète, dit Gilberte en tendant la main au maréchal, de ma suivante Bérénice que votre écuyer...
— Ne vous fatiguez pas à parler davantage, interrompit Montmayeur. Luzarches sera puni sévèrement. Quant à Bérénice, je vais envoyer dix pages à sa recherche, et je lui donnerai assez d'or pour panser toutes ses blessures. Ma nièce, à vos atours! Dans une heure je viendrai vous chercher.
— A bientôt donc, repartit la comtesse qui prit un candélabre pour éclairer le corridor.
Montmayeur prit congé avec les formes les plus courtoises. Dix minutes s'étaient à peine écoulées que Gilberte qui, après le départ du comte, s'était affaissée sur un siège, en proie aux plus folles terreurs, vit entrer deux caméristes, suivies de quatre pages chargés de cartons, de boîtes et d'écrins.
Elle se mit à sa toilette, fort joyeuse en apparence, mais fort perplexe en réalité ! Tandis que ses femmes enroulaient en diadème ses tresses opulentes, et les ornaient de joyaux d'un prix inestimable, elle pensait :
— Je me suis crue à mon heure dernière !... Quelle âprélé dans ces reproches! quelle violence contenue dans ses gestes ! Ou cet homme est aveuglé par une passion sans bornes, ou il médite froidement une vengeance digne de lui.
Elle examina des bracelets en filigrane d'or d'un travail exquis. Des diamants y formaient une guirlande étincelante.
— Veut-il parer la victime pour le sacrifice? se demanda Gilberte.
D'un ton badin, à voix haute, elle ajouta, s'adressant à ses chambrières :
— Fleuronnez d'étoiles de rubis ces torsades fauves, mes mignonnes, et gardez, pour rattacher le voile sur mon cadrât de drap d'or diapré d'arabesques, la couronne à douze perles que je vois dans cet écrin.
Sur un fauteuil étaient étalées, fouillis aux soyeux reflets, toutes les pièces d'un costume de cour.
En attachant autour de sa taille souple les cordons d'une première juge de velours cramoisi rayé de larges bandes de toile d'or frisée, Gilberte pensait.
— Pourquoi déployer ce faste royal, s'il voulait me tuer? Il n'aurait qu'à m'envoyer une coupe d'hypocras, avec cinq ou six gouttes de poison!... Et moi morte, il m'ensevelirait dans les souterrains de ce vieux manoir... Je rêve ! Cet homme n'est pas ivre de sang, ni de vengeance inassouvie... C'est à une fête nuptiale qu'il me convie, et Guy de Fésigny dressera le contrat de notre mariage!...
Une tunique de satin blanc, brocfiée de marguerites d'argent dont une émeraude formait le cœur, se drapa en plis amples sur la jupe de velours. Sur le côté, on voyait l'écu de Miolans, bandé d'or et de gueules, en losange, entouré de la cordelière des veuves, avec la devise, écrite en lettres de perles : Force m'est!
— Force m'est! répéta mentalement la comtesse. Ma mère n'a-t-elle pas ea trois maris? Montmayeur est bien vieux!... Je n'oublierai pas les tortures qu'il m'a fait subir!... La tendresse lue mieux encore que la haine: Il mourra, sans le fer et sans le poison : quel fer est aussi aigu que mon regard, et quel poison plus subtil que mon sourire?
Elle étendit les bras, pour que les suivantes ajustassent avec soin le justaucorps collant, en toile d'argent vert, rebrodé d'argent, et où ruisselaient les gemmes précieuses. Elle en agrafa lestement les boutons d'émeraude, et lissa, d'une main légère, la bordure en duvet de cygne.
— Je n'ai qu'à paraître pour être victorieuse, murmura-t-elle. Montmayeur a tout intérêt à m'épargner. Et si nous nous entendons, que ferait-il à Fésigny? Le bonhomme n'est plus dangereux! Terreurs vaines!... Je serai comtesse de Montmayeur, et j'aurai, avant six mois, la plus belle duché-pairie de France à donner à mon mari, pour accompagner dignement la charge de connétable... Puis j'endoctrinerai si bien Fésigny que Philippe-Monsieur attendra... Qu'est-ce qu'une année ou deux à attendre, dès lors qu'il s'agit d'un si énorme héritage?...
Elle coiffa le hennin, au voile couleur de safran, puis se redressa, belle à miracle :
— Bataille gagnée ! s'écria-elle.
Ungulbus et Rosti*o.
Le vieux château d'Apremont flamboyait du faîte à la base.
La vaste façade noire, jaillissant du sol, ceinte au
sommet d'une double rangée de crénaux, offrait un
aspect fantastique. Ses immenses verrières brillaient d'un incomparable éclat, se découpant ainsi, transparentes, sur la sombre couleur des murailles. Le bleu, le vert, le pourpre, l'écarlate des vitraux chaudement teintés par les flammes des cires, chatoyaient comme d'énormes pierreries.
Dans les cours, le jardin, le préau brûlaient des bûchers de troncs de mélèzes dont la réverbération illuminait tous les alentours.
Des gerbes d'étincelles montaient dans l'espace, retombaient en pluie ou se dispersaient, emportées par le vent.
Un nuage de fumée planait au-dessus du manoir.
Une accalmie subite avait succédé à la tempête qui régnait depuis le matin. Quelques étoiles, aux rayons ternes, apparaissaient au firmament, dépouillé de son linceul de nuées.
La campagne, ensevelie sous la neige, s'endormait en un morne silence.
Au sommet du donjon flottait le drapeau seigneurial dont on eût pu distinguer les figures à la lueur des nombreux fanaux rangés autour de sa hampe.
Dans les villages qui parsemaient la vallée, les paysans contemplaient de loin ce manoir qui semblait être la proie d'un gigantesque incendie et se disaient les uns aux autres :
— Il y a fête ce soir chez Montmayeur ! on dépensera là, en une seule nuit ce que nous gagnons en dix ans de labeurs et de peines. Est-ce que notre sire le duc est venu faire visite au grand comte pour lui payer la rançon du bon seigneur de Fésigny ?
Quelques-uns, s'étant hasardés à rôder autour de la première enceinte, avec l'espoir de quelque riche aubaine, furent chassés promptement par les sentinelles
qui veillaient aux remparts. On leur refusait même le
spectacle de cette fêle.
Les jeunes gars murmurèrent; les vieillards hochaient la tête tristement :
— Ce n'est pas du temps de feu monseigneur Gaspard, dit un laboureur du village de Ghignin, que l'on nous eût enjoint de déguerpir. Allons-nous en, compagnons, m'est avis qu'il va se passer là quelque diablerie.
Un pâtre de Planaise répondit :
— Piestons ici, au contraire, maître Barnabe : si le diable vient souper ce soir chez Montmayeur, nous verrons, chose miraculeuse, les sorciers voltiger dans les airs sur des manches à balais, plus nombreux que les passereaux, qui viennent, à la Notre-Dame d'août, picoter les moissons.
Une brave paysanne qui buvait gaillardement de temps à autre une lampée du contenu de certaine gourde, s'écria :
— Le grand comte enverra quelques hémines de vin à ceux de ses vasseaux qui chanteront à la porte. Je reste moi, Barnabe, mon homme, avec le pâtre Dodon, et avec nous aussi la Gervaise.
La Gervaise répondit sèchement :
— Le temps est passé où Montmayeur désaltérait ses vassaux. Il y a dans ses cuisines el salles basses une ribambelle de ribauds au gosier toujours altéré, et qui se chargent de mettre ses caves à sec.
— Montmayeur n'est pas le fils de son père ! murmura Georget, le syndic de Planaise,
Tout le monde s'écarta de lui avec frayeur. On n'aime point les gens trop hardis.
— Hé! mes frères, poursuivit Georget, est-ce le grand comte Gaspard qui eût affamé ses villages, et mis l'hypothèque sur ses domaines? Ce qui brûle dans ces lampions, là haut, c'est notre sueur !...
252 LI-: MARÉCHAL DE MOiNTMAYEUR.
— Ce n'est pas le grand comte Gaspard qui eût chassé de son manoir une servante, après lavoir dépouillée de ses vêtements par la neige qu'il fait, et le vent et le froid, murmura un vigneron de Myans. J'ai vu la fille au jupon rose, Bérénice comme ils l'appellent, se traîner pi.^ds nus, grelottante, courbée en deux, sur les cailloux du chemin, rivés au sol par la glace, Et si je ne m'étais trouvé là pour l'emporter chez sa sœur Pulchérie, elle serait morte et gelée, pour stîr, comme un cadavre de chien noyé dans les marais.
Un murmure d'indignation couvrit sa voix :
— Montmayeur est le maître ! disaient les uns.
— Nos pères eussent rendu œil pour œil et dent pour dent ! criaient les autres.
— Diablerie!... Vous verrez que le château prendra feu avant la fin de la nuit !
— Notre sire le duc a la main de justice!...
A l'intérieur du château régnait une animation extraordinaire.
Les voûtes sonores se renvoyaient d'échos en échos des rires joyeux, des exclamations aiguës, des murmures bruyants, des onomatopées retentissantes, dont l'ensemble formait un tumulte assourdissant.
Vestibule, escaliers et salles, décorés de guirlandes de feuillages, de tapisseries multicolores, étaient éclairés par une profusion de torches de cire disposées en faisceaux sur des lustres, des girandoles, des candélabres.
On ne rencontrait partout que gens affairés, à mine épanouie.
Les sommeliers remontaient des caves, chargés decorbeilles emplies de flacons aux formes curieuses ; les argentiers pliaient sous le faix des pièces d'orlevrerie qu'ils tiraient des armoires pour en orner la salle du festin ; les panetiers dressaient le couvert; les écuyerstranchants affilaient leurs couteaux sur le marbre des
LE MARÉCHAL DE MONTMAYEUIl. 253
labiés à découper ; les maîtres d'hôtel prenaient leurs disposilions pour le service avec le même soin qu'un général eût mis à ranger son armée en bataille ; les pages allaient de l'un à l'autre, taquinant tout le monde, commettant force espiègleries.
Dans les cuisines, rôtisseurs, pâtissiers, sauciers, marmitons s'empressaient autour des fourneaux, sous la surveillance active de Ihonorable maître-queux, leur capitaine.
Comme bien on le conçoit, toute cette agitation n'était pas sans produire quelque désordre.
Mainte coupe de cristal mise eu pièces par un imprudent varlet, maint plat de faïence coloriée fracassé par un choc brutal, jonchèrent de leurs débris les tapis étendus sur les dalles.
Sous le fallacieux prétexte de mettre leur gaieté au diapason de celle du maître, d'aucuns buvaient à longs traits le contenu de bouteilles bouchées par leur aïeul.
Ces apprêts qui mettaient en émoi la noble demeure laissaient pourtant sombre et triste Donatien de Rochechouart qui, assis à l'écart dans un coin du réfectoire, semblait combattre de pénibles pensers.
Louis de Verdier, le camérier, Louis de Luzarches, l'écuyer, l'isolaient de la foule, ne permettant à personne de lui adresser la parole.
Ce groupe silencieux contrastait étrangement avec la joie expansive des autres serviteurs.
Bientôt l'agitation se ralentit, puis cessa tout à coup; chacun alors se complut à admirer l'ensemble de l'œuvre à laquelle il avait coopéré pour sa part.
La salle du festin étalait des magnificences féeriques.
L'on avait réservé pour elle les plus riches tentures. Des trophées de chasses, bois de cerfs, défenses de sangliers, cornes de chamois, alternant avec des panoplies
de fauchards, de pertuisanes, d'épées, de fléaux d'armes, de cimeterres, décoraient les parois.
Devant chaque fenêtre, sur un piédestal élevé se dressait une armure complète que l'on eût prise pour un chevalier, n'eût été son immobilité parfaite.
Aux deux côtés de l'énorme cheminée à chambranle ouvré comme une dentelle, et dans laquelle flambait un feu ardent, se voyaient deux statues en marbre, celle du comte Hugues de Montmayeur, vicaire impérial en Piémont, et celle de son petit-fils Amédée, évéque de Maurienne.
La célèbre devise : Des ongles et du becj plusieurs fois répétée, entourait les rosaces, les caissons, les corniches du plafond.
Sur quatre crédences colossales, s'entassaient les coupes, les hanaps, les vidrecom-es, les buires, les aiguières, les salières, les bassins, les vases de toutes formes, trésor amassé par plusieurs générations, et dont la valeur eût suffi à enrichir dix familles.
La table, placée au centre de la salle, supportait une quantité de plats d'argent contenant les hors d'oeuvre, les épices, les viandes froides qui constituaient le premier service.
Trois fauteuils armoriés et garnis de cuir cordouan attendaient les trois convives.
La seule singularité qui se fît remarquer au milieu de ce faste princier, provoquait les commentaires naïfs des serviteurs de Montmayeur et paraissait contrarier vivement l'honnête Guillaume Goquelourt, lequel se pavanait sous une somptueuse livrée aux couleurs du maréchal.
C'était un rideau d'une ampleur prodigieuse, en velours rouge brodé de grandes eftlorescences d'argent. Il tombait de la voûte au plancher dans toute la largeur de la salle qu'il séparait en deux parties.
La curiosité des gens était d'autant plus vivement excitée que nul d'entr'eux ne savait ce qui se cachait derrière cette draperie mystérieuse.
D'après l'opinion générale ce devait être la scène de quelque merveilleux entremets, comme l'on appelait alors les divertissements qui égayaient les repas.
L'on s'étonnait pourtant de n'avoir vu aucun préparatif qui confirmât cette opinion . ,,
Piochecliouart, Luzarches et Verdier, se tenaient précisément auprès de la fragile cloison et faisaient si bonne garde que les plus hardis comme les plus adroits des pages ne purent s'approcher sans être aussitôt renvoyés d'une façon qui réprimait toute envie de recommencer une nouvelle tentative.
Guillaume Coquelourt déploya vainement les ressources variés de son esprit pour obtenir de ses compagnons un éclaircissement. Il en fut pour ses frais d'éloquence.
Oq fit alors la remarque que cinq ou six valets avaient travaillé toute la journée, portes closes, dans cette partie du château. On les chercha pour les interroger, mais ils furent introuvables.
Ce nouvel incident ajouta un attrait de plus à l'énigme.
On apprit aussi que l'un des moines de Saint-François, du couvent fondé à Myans, par le comte Jacques était venu au château, mais qu'il ne prendrait point part au banquet.
Sur un signe de Coquelourt, les sommeliers, les maîtres d'hôtel, les écuyers tranchants se rangèrent en bon ordre au poste que chacun devait occuper.
Les sept pages, revêtus de tabarts de toile d'argent semés d'aigles en velours bleu et brodés d'or, s'alignèrent en face de la table.
Douze haliebardiers, aux cuirasses d'acier poli el douze archers en hoquetons de maille se placèrent, ceux-ci en
256 LE MARÉCUAL DE MONTMAVEUR.
sentinelles aux différentes issues, ceux-là sur un seul rang, le long de l'immense draperie de velours.
Au mom.ent où la cloche sonnait le couvre-feu, des fanfares annoncèrent l'arrivée des convives.
Les camériers soulevèrent les portières de brocart.
Montmayeur et ses hôtes entrèrent.
La comtesse Gilberte s'appuyait sur le bras de son oDcle, à la droite duquel marchait Fésigny.
Celui-ci, calme et grave, contemplait sans étonnement le merveilleux spectacle qu'offrait cette salle ainsi décorée. Il témoignait d'une extrême confiance, causait familièrement avec le maréchal et avec la belle veuve de Miolans ; il paraissait fort dispos et fort gai.
Il éprouvait pourtant des craintes sérieuses, car il ne pouvait se dissimuler combien sa position, malgré les apparences, était critique.
Sa démarche majestueuse, la splendeur de son costume, imposa le respect même à ceux qui, parmi cette foule de serviteurs, avaient osé porter sur sa personne une main sacrilège.
Il reconnut Luzarches, Verdier, Rochechouart. Son regard pesa sur eux. Ils ne purent s'empêcher de baisser la tête.
M. de Montmayeur avait su bannir de son visage tout vestige des émotions violentes, des préoccupations, qui depuis un mois l'agitaient. Il se montrait enjoué, souriant, empressé, parfaitement libre de lui-même. Il accablait sa nièce de compliments flatteurs, déployait toutes les grâces séduisantes d'un langage raffiné et de manières galantes.
Par un caprice bizarre, et dont ses deux hôtes, assez prompts à chercher la raison des moindres détails, se préoccupaient évidemment, il portait le vêlement réservé aux comtes pour la cérémonie de leur investiture, c'està-dire le manteau de soie bleue, fourré de menu-vair,
fendu depuis la naissance de l'épaule jusqu'à la cheville^ le collier d'or et la couronne à dix-huit pointes ornées de perles.
Sous le manteau, on apercevait un justaucorps et des chausses de velours noir à crevés couleur feu.
Ce qui parut surtout singulier à Fésigny, c'est qu'il n'avait aucune arme, pas même la dague à manche d'or, parure plutôt qu'instrument de mort, que les seigneurs n'oubliaient jamais de suspendre à leur ceinture.
Le président vit là de l'affectation et se mit aussitôt sur ses gardes.
La comtesse Gilberte, hautaine, résignée, défiante, répondit distraitement aux attentions délicates dont elle était l'objet. Sa parure splendide rehaussait encore sa merveilleuse beauté.
Les regards furtifs qu'elle jetait autour d'elle, sa pâleur, ses gestes inquiets, accusaient de vagues terreurs. Elle tressaillait au moindre bruit.
Elle traitait d'ailleurs Fésignyen étranger, lui parlant comme si elle l'eût connu à peine, évitant de s'adresserà lui directement.
Ce groupe eût offert un tableau intéressant à un artiste habile à saisir les contrastes. Ces trois physionomies exprimaient, quoique diversement, la dissimulation, pour ne pas dire l'hypocrisie : chacun celait avec soin les sentiments qui l'agitaient, sans néanmoins parvenir à en effacer entièrement les traces.
Tous ceux qui se rappelèrent plus tard cette néfaste soirée se souvinrent aussi que Gilberte avait peur, que Fésigoy déguisait une profonde anxiété sous le masque d'une gaieté feinte, que Monlmayeur, enfin, frémissait d'impatience, ayant hâte d'arriver au dénouement.
Les convives s'assirent autour de la table, Montmayeur à la gauche, Fésigny à la droite de la comtesse.
Aussitôt les pages débouchèrent les flacons, remplirent les verres, firent circuler les plats.
Tout d'abord les convives furent silencieux. Peu à peu Gilberte et Guy se rassurèrent. Voyant l'ampliytrion goûter de tous les vins, effleurer tous les mets, ils bannirent les soupçons que leur commandait la prudence.
La causerie, commencée par de brèves questions, suivies de réponses laconiques, s'engagea, s'anima, devint spirituelle, expansive, si bien qu au bout d'un quart d'heure un sourire divin illaminait l'admirable visage de Gilberte et que le magistrat lui-même, déridé, rajeuni, luttait de joyeux propos avec le comte Jacques.
Celui-ci évoquait les souvenirs de sa jeunesse, sujet parfois frivole qui plaît toujours aux vieillards.
Il charmait réellement ses auditeurs. Sa voix prenait tour à tour des inflexions joyeuses, mélancoliques ou railleuses. Il maniait la parole en diplomate accoutumé à mentir avec l'accent de la plus sincère franchise ; il jouait la bonhomie en comédien consommé.
Son visage, assoupli à une mimique expressive, ne démentait point son langage. En un mot l'observateur le plus pénétrant s'y fût trompé.
Quelle fatigue devait l'accabler, cet homme que les passions dominaient constamment! On dit que le démon se complaît à prendre la figure de l'Ange. Aux confidences joyeuses, au récit des illusions perdues, des déceptions subies, aux regrets poétiques d'un passé à jamais disparu, succédèrent les allusions au temps présent. Il fallait éviter les sujets scabreux, les faits qui prêtaient à une interprétation équivoque.
Le comte sut rappeler à Fésigny avec un tact infini leur rencontre àChinon, sans néanmoins prononcer le nom des personnages rendus célèbres par les événements qui suivirent de près cette entrevue.
LE MARÉCUAL DE MONTMAÏEUR. 259
— Quelle idée vous êtes-vous faite du roi Louis XI? lui demanda-t-il, tandis qu'il présentait à la comtesse une coupe pleine de pâtes de viande dorées à la poêle. Voilà un caractère quia dû exercer votre sagacité.
— Ce sera un grand roi! répondit le président, mais il sera mal jugé, surtout par ses contemporains. On l'accusera de duplicité, parce qu'il suit une politique égoïste qui admet tous les moyens pourvu qu'ils amènent le succès; de cruauté, parce qu'il estime que les ennemis vivants sont toujours dangereux !...
— C'est donc votre avis, interrompit vivement le maréchal.
Fésigny lui lança un regaixl intelligent.
— Oh ! je ne dis pas cela pour vous. Notre paix est faite.
— Moi, fit observer la comtesse^ je partage l'opinion du roi Louis. Son père, quand il n'était que dauphin, n'a-t-il pas fait tuer le duc de Bourgogne ? Jl a fallu cette affaire du pont de Montereau pour éteindre de vieilles inimitiés. Continuez, seigneur, acheva-t-elle en s'adressant à Fésigny, qui s'inclina.
— Pas avant d'avoir bu une coupe de cet excellent vin de Chypre, qui me vient du cardinal de Lusignan ! dit Montmayeur en tendant au président un calice de cristal plein d'une liqueur d'un jaune d'ambre.
— Louis de S^alois sera calomnié, continua celui-ci. L'humanité jalouse les grands hommes. Pour qu'elle les apprécie avec impartialité, il faut qu'elle ne redoute plus leur prépondérance. Je déteste la France et son roi : mes jugements sont donc suspects. — Je vois là un appétissant blanc-manger. Voulez-vous m'en donner un peu, monsieur le maréchal ? Je veux apprendre à être gourmand : c'est un vice de ministre.
— Heureux les peuples dont les gouvernants aiment la bonne chère, dit Gilberle en riant. Un bon estomac
est l'indice d'un heureux caractère, m'affirmait naguère l'arclievêque Thomas de Sur.
— Le vénérable prélat connaissait des ministres qui préféraient aux douceurs de la table les stériles jouissances que procure l'avarice !
En faisant celte remarque, Montmayeur étudia les traits de Fésigny. La conversation revenait au mêaïc point.
Ces allusions, sans cesse répétées, au sort des malheureux favoris de la duchesse Anne, trahissaient les préoccupations des trois interlocuteurs.
— En vérité, reprit Gilberte, qui voulut opérer une diversion, mon respectable aïeul, Gaspard, ne reconnaîtrait point sa forteresse guerrière. Vous en avez fait un palais, mon oncle. Votre père eût peut-être calculé ce que le prix de toutes ces splendeurs nourrirait de pauvres, doterait de filles, équiperait de gens d'armes!...
A ce reproche, le maréchal répondit par un geste insouciant et un rire cynique.
— Autres temps, autres mœurs! dit-il. N'ai-je pas fait assez pour mon salut en édifiant un couvent près de la chapelle de Notre-Dame de Myans? Les constructions sont achevées, les donations sont en règle, plusieurs moines vivent de mon bien. C'est payer suffisamment une part de paradis !
Ce propos sacrilège frappa d'étonnement les serviteurs qui circulaient autour de la table.
Fésigny, par son attitude et son silence, réprouva hautement ce mépris des choses saintes.
Peu à peu la gaité reprit son cours.
Fésigny demanda tout-à-coup à Montmayeur ce que cachait l'immense rideau rouge en face duquel il était placé :
— Vous le verrez bientôt, répliqua le maréchal, qui dissimula promptement une secousse nerveu?e..
— Je gage que ce sera quelque surprise galante, dit la comtesse en souriant, une mascarade, une sottie...
— Ma belle nièce, je vous promets qu'il vous souviendra de la fête. Si je vous en disais plus, ce serait mécontenter mon majordome, qui vous réserve cette surprise.
Fésigny surprit sur les traits de l'honnête Coquelourt une expression étonnée, équivalent à une dénégation.
Il se railla lui-même d'être si accessible à des soupçons que rien ne justifiait.
— Etes- vous si pressé de rentrer àChambéry ? lui demanda Montmayeur à son tour. J'ai beaucoup à me faire pardonner. Restez quelques jours encore avec moi. J'ai de belles chasses dans mes forêts de PJanaise; nous ferons une battue aux loups; nous inviterons nos voisins; nous nous divertirons enfin de compagnie et ce me sera une grande joie que de renforcer notre paix récente par quelque lien d'amitié.
Il parlait d'un ton si cordial, si sincère, que Gilberte, stupéfaite, laissa tomber un précieux hanap de Bohême qu'elle portait à sa bouche :
—Il y a loin de la coupe aux lèvres I s'écria le comte en riant d'un rire faux.
Son regard cruel menaça la comtesse qui pâlit : elle comprit dès lors qu'une horrible comédie se jouait devant elle, et que depuis une heure Montmayeur mentait.
— Je vous remercie, monsieur, répondit Fésigny d'un ton affable, mais je ne puis accepter votre offre hospitalière, pour le moment du moins. Vous le voyez, je suis un mauvais convive. Je mange peu, je bois plus volontiers l'eau que le vin. Il y a du temps que je ne monte plus achevai... Ah! monsieur de ^Montmayeur, la vieillesse m'accable I II faut que je dise adieu à ce monde dont je n'ai connu que les souffrances.
— Mais qui vous presse de rentrer ? insista le maréchal.
262 LE MARÉCHAL DE MaNïMAYEUR.
— Bien des raisons, monsieur. J'ai tant de choses à terminer ! mes jours sont comptés. Je voudrais embrasser encore, avant de mourir, mon élève bieii-aiméle comte, de Bresse. Et puis, ma vieille servante m'attend ! Ne souriez pas, Madame. Cette brave femme est toute ma famille. Voici quarante ans qu'elle me sert avec fidélilé. Si je meurs avant elle, elle se couchera sur ma tombe et rendra le dernier soupir en me disant adieu.... Il faut aussi que j'achève un Traité des Laods et Trezeins que m'a ordonné d'écrire le feu duc Louis — Dieu l'ait en son giron !
— Et vous songez aux joies du retour ? interrogea la comtesse dont le cœur palpitait d'angoisse et de pitié.
— Hélas ! Madame, je vous l'ai dit: qui m'accueillera sur le seuil de ma maison ? Ma vieille Pélagie... elle seule. D'autres, en revenant au logis, voient se presser autour d'eux une phalange d'enfants joyeux, un fils chéri, une fille au doux sourire, une épouse aimée... Je retrouverai ma chambrette nue, mes livres ensevelis sous la poussière... Je n'ai pas même un chien qui vienne gambader autour de moi. C'est au déclin de la vie, Madame, que l'on r/'fléchit aaièrement à la terrible imprécation de l'Écriture : « Vae Soli » !
— Eh bien ! s'écria le maréchal, voilà autant de bonnes raisons pour que vous restiez avec moi, seigneur Guy. Nous enverrons quérir la bonne Pélagie par le moins grossier de mes capitaines.
— Ce serait le bonheur, murmura Fésigny, mais il y a quelque chose de plus nécessaire que le bonheur.
— Quoi donc ?
-- La satisfaction du devoir accompU. Vous le savez, comte Jacques, ma tâche est tracée. Qu'importent quelques heures de liesse ! Je donnerai mes derniers jours, mon dernier souffle à mon œuvre.
Montraayeur jeta sur lui un regard oblique :
— Vous caressez donc toujours vos ctiimères? lui demanda-t-il avec un sourire faux. Vous avez sacrifié votre vie à des rêves, et vous userez vos derniers jours à réaliser des projets insensés ?
— Cela vous plaît à dire, repartit Fésigny avec bonhomie. Sans doute, en me voyant si vieux et si cassé, vous pensez que mes forces trahiront mon courage.
-— M. de Fésigny a des amis dont les vœux l'accompagneront dans toutes ses entreprises! s'écria la comtesse de Mioians d'un ton net. Et soyez assuré, sire président, que monseigneur le maréchal qui vous raille, sera le premier à exécuter vos plans!
— Hé ! ma mie, si tel est votre bon plaisir !... dit le comte en s'inclinant vers elle. Sagesse de vieillard ne pèse pas une once contre volonté de femme!.. Si vous étiez la dame de céans que ne ferais-je pour ouir votre « merci ! »
Gilberte adressa à Fésigny un signe d'intelligence. Le président comprit, et poursuivit, sans se départir de sa familiarité digne et pohe :
— Voilà une idée lumineuse, sire Jacques, et je souhaiterais volontiers que le festin auquel j'assiste fut un repas de fiançailles.
— L'entendez-vous, mignonne ma nièce? s'écria Montmayeur, triomphant. M. de Fésigny est un convive agréable, il devine les secrets désirs de son hôte. Combien nous serions heureux, sire Guy, à vivre ensemble comme de vieux compagnons d'armes, chassant et buvant de compagnie, devisant de la jeunesse défunte et des beaux jours écoulés !.. Je voterais un autel d'argent massif à la vierge Noire de Myans, si... . Mais vous êtes si avant dans la politique !
Fésigny, soulevant son hanap, dont il effleura de ses lèvres le bord, salua le maréchal ;
— A notre prochaine réunion! dit-il avec un gai sourire. Je reviendrai jouir de votre liospitalilé, mon ami Jacques, dès que Philippe de Savoie sera roi!
— Chimère, vous dis-je ! Après tant d'années d'un labeur persévérant, quel chemin avez-vous parcouru? Philippe, roi, sera ingrat, comme tous les rois. Philippe, vaincu, vous entraîne dans sa chute. Philippe, combattant, use à son profit ce qui vous reste de vie.
— Eh bien ! je mourrai sur la brèche, déclara Fésigny. J'ai donné à Philippe de Savoie les premières leçons qu'il ait reçues : son intelligence m'appartient. Je lui ai voué ma foi, depuis vingt années, et je le servirai jusqu'à mon dernier soupir...
— Vingt ans encore, dit gaîment le maréchal. Fésigny hocha la tête :
— J'ai bientôt septante ans, dit-il avec mélancolie : ce n'est pas à mon âge qu'on fait des calculs aussi intéressés. Non. Que Dieu m'accorde cette grâce de voir mes vœux exaucés, et je quitterai volontiers ce monde, fier d'avoir donné à mon pays un chef digne de lui, fier d'avoir soumis à mon prince un pays qui peut être le plus beau royaume du monde.
La comtesse Gilberte laissa errer autour d'elle un regard brillant d'orgueil et de joie :
— Monsieur de Fésigny, vous parlez en noble de cœur et noble de race, dit-elle avec expansion. Je voudrais que tous les gentilshommes de Savoie vous entendissent.
— ■ Moi aussi î cria Montmayeur.Nous en appellerions à leur jugement, cher seigneur (juy. Nous ne sommes en désaccord que sur ce point : votre roi, c'est Philippe: le mien, c'est Louis. Je suis trop l'égal de Savoie pour ne pas jalouser Savoie, et ce n'est pas à un Valois que j'oLéirai, fût-il Louis XI, mais à la France !
Les pages couvraient en ce momen la table de corbeilles pleines de fruits confits, de jattes de crèmes, de
plateaux chargés de pâtisseries etdegâteaux. Aux vinsde France succédaient les vins capiteux d'Espagne et d'Italie.
Louis de Verdier alla prendre sur un bufiet une énorme coupe, d'un travail précieux, et l'apporta fà son maître qui la montra, comme un objet curieux et de grande valeur, à ses hôtes.
Elle représentait un squelette, foulant du pied la dalle d'une tombe et soutenant entre ses mains décharnées qui s'élevaient au-dessus de son crâne, un large calice d'or entouré d'un cordon de perles.
— Voici un souvenir de famille, dit Montmayeur ; il fut donné par un corsaire barbaresque à mon trisaïeul Hugues de Montmayeur, dont vous voyez là-bas la statue, lorsqu'il rapportait au comte Vert, Aimé VI, l'anneau de Monsieur saint Maurice. Vous ne me refuserez pas, mon cher seigneur Guy, d'y boire à la santé de ce que vous aimez le plus ici-bas ?
Remplissant le vaste récipient avec du vin de Syracuse, il l'offrit d'abord à la comtesse Gilberte qui le souleva, non sans peine, en disant :
— Je bois à Philippe de Savoie, le plus noble, le plus généreux, le plus vaillant des princes! Puisse mon souhait lui être porté par les anges î...
Fésigny saisit la coupe entre ses mains tremblantes :
— Je bois, dit-il avec enthousiasme, au pays qui m'a vu naître ! à la patrie ! Savoie, terre bénie, que Dieu te donne à jamais la gloire, la grandeur, la prospérité. Puissent les entrailles toujours être fécondes ! Que tes enfants vivent toujours libres et sachent mourir en te défendant.
Une acclamation universelle retentit spontanément et vibra longuement sous les votites.
— Noël pour Savoie ! crièrent toutes les voix. Louange à Fésigny !
Montmayeur, livide, l'œil brillant d'un éclat fébrile, se leva.
Il saisit la coupe d'une seule main et s'écria, avec un accent empreint d'une sombre amertume :
— C'est donc à mon tour de prononcer un souhait, de boire à ce que j'aime le plus au monde. Ce n'est pas à quelque prince famélique, banni de son domaine, persifflé et bafoué, que je songe !... Ce n'est pas à la patrie, vaine idole que tout être intelligent renverse à ses pieds, et que n'adorent plus que les niais... Que m'importent le prince, moins puissant que moi, et la patrie qui m'accompagne partout où je vais ?... La patrie, c'est la boue que j'ai à mes souliers... Écoutez maintenant, Fésigny, savant qu'un enfant prendrait au piège... Écoute, femme sans cœur dont la vaillance ne résiste pas à des lambeaux d'étotfe, à des pierres luisantes... C'est le rugissement du lion que vous allez entendre !...
Par un geste violent, il éleva la coupe au-dessus de sa tète, en vociférant d'une voix stridente :
— Je bois à la vengeance !
Il porta la coupe à ses lèvres, et l'œil ardent, le geste dominateur, il prononça, d'une voix qui épouvanta les spectateurs de celle scène étrange :
— Je bois à la santé des vivants et des morts ! Aussitôt le rideau rouge, tiré par Luzarches, glissa en
grinçant sur ses tringles.
Il y eut un cri d'horreur, suivi d'une clameur d'épouvante.
Puis un silence morne succéda à cette explosion soudaine.
Fésigny était debout, l'œil hagard, les cheveux hérissés sur son front.
Madame de Miolans gisait, évanouie, sur les dalles.
Comment le maréchal de Hlontmayeui* apporta aii. conseil souverain <le Savoie les dernières pièces de son procès.
Au delà de l'immense draperie dont les plis encadraient maintenant les nervures de la voûte et les colonnettes hardiment élancées, un lugubre tableau apparaissait aux spectateurs de cette scène inatt-endue.
Au delà de la salle du festin, si pompeusement ornée, on voyait une autre salle aux murailles tendues de serge noire semée de larmes blanches, d'un effet saisissant.
Des lampadaires, où brûlaient des flammes vertes, jetaient d'étranges reflets sur cette décoration funèbre.
Au centre de cette salle saillait du sol un large billot recouvert d'un tapis d'écarlate, auprès duquel se tenait debout un homme, vêtu de rouge, appuyé sur le manche d'une hache à double croissant d'acier.
Près de là, deux tréteaux supportaient un cercueil en bois de sapin, à demi rempli de paille sèche, au chevet duquel était agenouillé un moine franciscain, bâillonné, les bras liés derrière le dos.
Une compagnie de hallebardiers, se développant sur un seul rang, remplissait le pourtour de la salle.
Un peu en avant s'élevait une estrade, surmontée du fauteuil seigneurial qui dominait quatre tabourets placés sur la première marche.
Un effroyable contraste existait entre ce lieu sombre, avec son catafalque, son échafaud, ses linceuls funéraires, et les magniflcences de la salle du banquet (l).
1. Dans son drame de Lucrèce Borgia , M. Victor Hugo décrit une scène à peu près semblable. Il peut se faire que
Le bourreau, immobile, couvrait de regards avides les buffels encombi-és d'argent et d'or.
De grosses larmes coulaient sur les yeux du religieux, réduit à l'impuissance.
Montmayeur, transfiguré, donnait un libre cours à sa haine longtemps comprimée. Il ressemblait au génie du mal.
Les serviteurs du maréchal, indignés, mais silencieux, se demandaient avec anxiété quel horrible drame allait se dénouer en leur présence.
Aucun d'eux n'osait faire un mouvement, laisser échapper un murmure.
Luzarches, sous le coup d'une émotion involontaire, s'approcha pour secourir la comtesse de Miolans. Il suffit d'un regard de son maître pour l'arrêter.
Gilberte se souleva peu à peu.
Fésigny se croyait sous l'obsession d'un cauchemar fantastique. Il remuait les lèvres, sans pouvoir articuler un son; il tremblait convulsivement, fasciné par cette vision hideuse qui lui montrait, comme entourés d'une auréole de feu, ce billot, cette bière, ce bourreau vêtu de pourpre, cet acier luisant que l'écarlate colorait de teintes couleur de sang. Il se cramponnait aux appuis de son siège, attendant qu'on l'en arrachât pour le jeter pantelant sous la hache fatale.
Il y eut un moment d'indescriptible stupeur:
— Si vous croyez en Dieu, monsieur de Fésigny,
nous soyons accusé, sinon de plagiat, tout au moins d'une certaine disposition à abuser des réminiscences. Nous devons donc déclarer que la légende qui nous a servi de canevas décrit la scènedu meurtre de Fosigny exacie[nent comme nous la racontons nous-mème. Or cette légende était bien vieille lonji temps avant que M. Victor Hugo, brûlant ses dieux d'autrefois, eût la pensée de se faire le calomniateur à gages d'Alexandre VI et des Borgia.
(Note de l'auteur.)
proféra la voix rauque de Jacques de Montmayeur, préparez-vous à paraître devant lui.
Le vieillard se leva, rappelé au sentiment de la réalité. Il écarta les boucles de ses cheveux blancs, qui se collaient à son front moite de sueur :
— Vous êies bien cruel!... commença-t-il en balbutiant. Oui... bicQ cruel... Oh! Philippe! à moi! au secours... Ils vont me tuer!...
Tout à coup sa taille se redressa, un courage surhumain se peignit sur ses traits, son geste s'atTermit, sa voix redevint forte:
— C'est une abominable trahison! Je vous prends tous à témoins, s'écria-t-il en se tournant vers les gens de Montmayeur que cette énergie gagnait à sa cause, je vous prends tous à témoins que l'on m'a attiré dans un guet-apens infâme... Je suis la victime de ma loyauté, de ma droiture... Ma personne est sacrée : je représente la loi au-dessus de laquelle il n'y a que Dieu !
— Cet homme est mon vassal, riposta Montmayeur d'un ton menaçant. Or, j'ai sur mes terres droit de haute et basse justice !
— Vous en avez menti... Cessons ce débat, je ne veux point vous disputer ma vie, ni m'avilira vous supplier. Seulement, prenez garde! monsieur de Montmayeur... Si votre forfait reste impuni en ce monde, je serai vengé dans l'autre!
Montmayeur se mit à ricaner dédaigneusement:
— Vous êtes condamné d'avance, dit-il en montant les degrés de l'estrade. Valpergue et Saint-Sorlin ont demandé grâce, vos assassins les ont frappés sans pitié ! Dent pour dent, œil pour œil: C'est la seule loi que je reconnaisse et je suis le plus fort ! Il faut que l'Europe entière sache de quelle façon ^Montmayeur venge ses amis aussi bien que ses propres injures. Luzarches, fais venir mes juges en sabots !
Une porte latérale s'ouvrit, et l'écuyer introduisit quatre paysans sur les habits grossiers desquels flottaient des simarres de damas.
C'étaient quatre tenanciers qui, moyennant un salaire considérable, avaient accepté la honteuse mission d'instruire le procès du prisonnier d'Apremont.
L'histoire nous a conservé leurs noms. Ils s'appelaient Nicod Passim, Etienne Décompte, Etienne Galis et Jacques Monon.
Ces quatre paysans se constituèrent en tribunal.
Trop prudent pour révéler les véritables motifs de sa haine contre Fésigny, le maréchal porta l'accusation en ces termes :
—Guy de Fésigny, mon homme lige, a commis envers moi, son seigneur, le crime de félonie. En recevant l'investiture de son fief que je lui accordais, comme baron de Cusy, il jura de ne rien entreprendre, ni aider, ni favoriser contre nos biens. Or, il saisit injustement la baronnie de Cusy pour le compte du fisc.
— Je proteste, s'écria le président d'un ton solennel. Je ne suis pas votre vassal et, le fussé-je, l'administration de la justice souveraine est indépendante de tout devoir féodal !
Ces fières paroles n'eurent aucun écho parmi cette nombreuse assemblée.
Quel homme eut été assez audacieux pour défendre un accusé au péril de sa propre existence ?
La sentence, on la connaissait d'avance.
A quoi bon ce simulacre de jugement?
Cependant le maréchal n'osa point passer outre :
— Guy de Fésigny, reprit-il, niez-vous m'avoir fait un serment que vous avez trahi ?
Le magistrat, pourpre de honte, répliqua :
— C'est un crime que je reconnais avoir commis d'in-
lention et non d'effet. Mais vous qui m'accusez, en êtesvous à compter vos parjures ?
—Vous le voyez, l'accusé avoue, déclara Montmayeur.
— N'avez-vous pas conspiré contre la sûreté de l'État? reprit-il d'une voix éclatante. Il y a ici des témoins qui vous ont entendu. Holà! pages, déclarez que vous l'avez entendu. Cent onces d'or à qui témoignera contre cet homme !
— C'est indigne ! murmura Luzarches, qui fronça le sourcil.
La voix grave et solennelle deFésigny s'éleva :
— Il n'y a ici d'autre conspirateur que le chevalier félon qui m'accuse, prononçait-elle. J'ai voulu toujours la grandeur de ma patrie. Il veut, lui, la livrer à l'ennemi !
— Vous m'aviez vendu la justice, s'écria Montmayeur hors de lui. Tu es un juge prévaricateur, vieillard, et tu es justiciable de tes pairs.
— Traînez-moi donc devant eux ! riposta Fésigny. Vous me rappelez mon devoir. En répondant à vos questions outrageantes, je semblerais me soumettre à vos simulacres impies : je me tairai donc. Vous pouvez me tuer, mais vous ne m'arracherez plus une seule parole.
Alors Montmayeur, impassible, fit le récit des événements qui avaient provoqué la capture de l'avocat du patrimoine ducal. Il eut soin de laisser dans l'ombre ce qui le concernait, et s'attacha surtout à montrer en sa victime le vassal coupable envers son suzerain, seule excuse qu'il pût invoquer légitimement à cette époque oùles [ois féodales étaient encore dans toute leur vigueur. Quand il eutachevé, il posa la question suivante à chacun de ses tenanciers qui, nous devons l'avouer, étaient ivres tous les quatre :
— En conséquence quelle peine a méritée l'accusé?
Galis, Monon, Décompte et Passim répondirent l'un après l'autre par ce seul mot :
— La mort!
Fésigny entendit ce verdict sans la moindre émotion. Il n'espérait point que Dieu fît un miracle pour le sauver.
— Vous avez entendu, lui dit Montmayeur. Le révérend Père François Lanteri que voici va recevoir votre confession. Ne vous mettez pas en peine qu'il ne puisse vous parler ; du moment qu'il peut vous entendre, c'est assez. L'absolution sera valable, quoiqu'il la doive prononcer mentalement.
Fésigny se dirigea d'un pas ferme vers le religieux.
Deux archers le suivirent.il ne se plaignit point.
Il s'agenouilla, fit le signe de la croix et commença sa confession.
Montmayeur, descendant les marches de son trône, recula tout à coup, frémissant.
Gilberte, froide, immobile comme une statue était debout devant lui, le bras tendu.
Sur lo visage de la jeune femme éclatait une telle aversion, un tel mépris que, malgré son assurance, le misérable sentit le rouge de la honte brûler ses joues.
— Que voulez-vous ? cria-t-il brutalement.
— Je veux la vie de cet homme ! De quel prix faut-il vous la payer ? Monsieur, vous n'êtes pas un Montmayeur, vous n'êtes pas un gentilhomme, vous n'êtes pas le frère de ma mère!... Vous êtes quelque fils du hasard, ramassé dans un repaire immonde ou trouvé dans la boue d'un chemin. Ce nom que vous déshonorez, vous l'avez volé ! Ce blason que vous souillez, il ne vous appartient pas. Cette couronne, vous l'avez usurpée, larron d'honneur !
D'une main elle fit tomber le diadème qui se rompit en
Ll- MARECHAL DE MONTMAYEUR,
touchant les dalle?, tandis que de l'autre elle arrachait des épaules de MonUnayeur le manteau comtal.
Les yeux du maréchal s'injectèrent de sang.
Il se rua sur la jeune femme.
Soudain cette rage folle se dissipa comme une vapeur aux rayons du soleil.
Les spectateurs, haletants, se rapprochèrent, prêts à défendre le faible contre le fort.
— Madame, riposta froidement le comte, si nous en sommes à débattre des questions de famille, permettezmoi de vous dire que votre mère a eu trois maris et que j'ai oublié duquel vous êtes la fille !
— Ah ! s'écria la comtesse en s'emparantd'un couteau sur la table en désordre, vous insultez ma mère...
Luzarches et Verdier, sur un signe du maître, s'emparèrent d'elle et la désarmèrent.
Tout à coup elle s'affaissa, versant un torrent de larmes, et gémit d'une voix suppliante :
— Epargnez-le, mon oncle ! C'est un vieillard, presque un moribond... Épargnez-le ! Dans quelques semaines, dans peu de jours peut-être, il mourra... Soyez clément : il ne peut plus vous faire de mal.
Montmayeur laissa tomber de ses lèvres cette réponse pleine de sarcasme :
— Oui, c'est une chose importante pour vous que cet homme ne meure point par mon ordre... Vous craignez que Philippe-Monsieur vous croie ma complice, la complice du meurtrier de son ami. Rassurez-vous, Madame, que je punisse ou que je pardonne, Philippe- Monsieur ne vous épousera jamais !
— Mon oncle, vous m'avez assuré la vie sauve... Grâce pour Fésigny, ma vie vous appartiendra... Ne déshonorez pas notre nom !
— C'est chose faite, vous l'avez dit vous-même.
— Grâce ! Monseigneur !...
— Fésigny sera décapité dans cinq minutes, et je n'ai que faire de votre vie... Ma nièce, vous m'avez démontré que les mariages entre parents sont funestes. Luzarches, emmenez la comtesse... ou plutôt, non. Qu'elle reste : ce sera une salutaire leçon... Et qu'on la jette à la porte, quand tout sera fini.
L'écuyer déposa Gilberte sur un siège auquel il l'attacha avec son écharpe de soie.
Fésigny, prosterné, priait.
Quand il se fut relevé, il vint droit à elle :
— Madame, lui dit-il, vous m'avez fait bien du mal, je vous pardonne ! la mort que je vais subir est une expiation. Souvenez-vous, et repentez-vous !... Adieu !.., Monsieur le maréchal, continua-t-il en s'adressant à Montraayeur, Dieu qui nous voit, nous juge... Ce moment est moins terrible pour moi que pour vous. Je suis innocent, je suis absous. Le remords torture déjà votre cœur, il n'en sortira qae le jour où vous entrerez dans l'éternité. Plaise au ciel que vous ayiez pleuré vos crimes. Je vous pardonne, et je n'ai point de haine contre vous.
Le bourreau jeta sa hache loin de lui, avec colère :
— Sur ma foi ! dit-il rudement, je ne couperai pas la tête de ce vieux, monseigneur I Reprenez vos florins d'or. Je veux dormir tranquille.
Donatien de Piochechouart s'avança, chancelant, se baissa et prit la hache, qu'il brandit d'une seule main et lit tournoyer autour de sa tête.
— Monseigneur, dit-il au maréchal, si vous le permettez, je remplirai cet office.
— Pourquoi ? demanda Montmayeur, étonné, hésitant : vous vous dégradez, Piochechouart : c'est métier de truand !
— Oh ! Monseigneur, le bras qui frappe est moins coupable que la langue qui condamne. Je me déshonore
en bonne compagnie. Si le seigneur de Fésigny n'avait pas conseillé Philippe-Monsieur, je n'aurais pas sur la conscience le meurtre de Saint-Sorlin. Un de plus, un de moins, c'est une bagatelle ! Le sang de celui-ci lavera le sang de l'autre.
Fésigny murmura une courte prière, puis il se mit à genoux...
■ Ses longs cheveux blancs furent ramenés en avant et noués. Il posa le cou sur le billot.
Rochechouart saisit la lourde hache qui s'éleva, décrivit en sifflant une courbe rapide et s'abattit avec un bruit sourd.
La tête du vieillard vola à cinq ou six pas.
Une clameur aiguë, prolongée, retentissante, ébranla le château tout entier.
Montmayeur, saisi d'un spasme subit, s'évanouit entre les bras de ses écuyers.
La comtesse Gilberte, arrivée au paroxisme de la terreur, fit sauter les liens qui la retenaient...
Elle voulut se lever, mais ses forces la trahirent.
Elle tomba.
Alors on la vit se traîner sur le tapis où coulait une large rigole de sang, ramper lentement, avec des efforts inouïs, incrustant ses ongles dans la laine. Elle arriva près de la tête qui gisait, affreusement contractée... Elle s'allongea, posa ses lèvres sur le front bleui du décapité...
D'un bond sauvage elle se redressa, tenant la tête par ses longs cheveux et l'agita frénétiquement, puis elle poussa un long éclat de rire et se coucha, inanimée, côte à côte avec le cadavre.
La salle était déserte.
Deux hommes charitables priaient auprès de ce mort et de cette folle : le prêtre et le bourreau
L'aube blanchissait les collines.
Le ciel se zébrait de larges bandes d'un gris rosé.
Les montagnes chargées de neige étincelaient comme d'énormes blocs desluc aux rayons du soleil levant.
Les glaciers, cascades pétrifiées, s'irrisaient des mille teintes de Tarc-en-ciel, ou revêtaient les teintes laiteuses de l'opale.
Tous les accidents du paysage se dessinaient en contours nettement arrêtés, au lieu de présenter ces formes indécises que la chaude lumière du jour leur prête.
Les arbres s'inclinaient sous le poids du givre, cristallisé en prismes.
A l'horizon s'élargissait en éventail une brume nuancée de pourpre.
Au sommet de son piédestal de rochers, le château d'Apremont étageait ses trois ceintures de remparts, ses constructions massives, ses tours énormes, ses toits coniques, son donjon crénelé que surmontait le gonfanon aux armes de Montmayeur.
Les vitraux miroitaient aux premiers feux d'un pâle soleil d'hiver, encore illuminés à l'intérieur par les clartés vives des cires.
Mais les portes étaient ouvertes, les murailles dégarnies de leurs sentinelles, les ponts-levis abaissés, les cours désertes, les vastes dépendances abandonnées.
Les chevaux hennissaient dans l'écurie, les chiens hurlaient dans le chenil, et personne ne venait leur apporter la pitance quotidienne.
Tous les serviteurs avaient quitté cette demeure funeste.
A l'aurore, une femme enveloppée d'une mante, appuyée d'un côté sur un religieux franciscain, de l'autre sur un homme à l'aspect farouche, vêtu de rouge et masqué, apparut sous le portail qui s'ouvrait du côté du village de Myans.
Lli MARÉCHAL DE MOiNTMAYEUR. 277
Ce groupe descendit lentement les pentes de la colline et se dirigea, non vers le couvent de Saint-François, asile naturel des malheureux, mais vers une humble maisonnette, moins rustique cependant que les chaumières d'alentour, qui s'élevait sur le bord du lac de Tirebuche.
Un peu plus tard, un cavalier sortit par la même porte.
Il montait un grand cheval roux, de puissante encolure, dont la crinière et la queue noires, emmêlées, caressaient le sol, et dont le fauve pelage, luisant, poli, indiquait une bête de race.
L'habit du cavalier était de velours noir à crevés de soie couleur feu.
Son front nu s'encadrait d'une profusion de cheveux bouclés, d'un blond cuivré, parsemés de mèches grisonnantes. Son regard superbe semblait défier le ciel ; un sourire amer errait sur ses lèvres; une expression où la douleur se mêlait au sarcasme revêtait ses traits, beaux et largement accentués.
Aucune arme ne pendait à son baudrier.
Quoiqu'ilfît froid et que l'air vif du matin fît frissonner sa monture, il n'avait ni cape ni manteau.
A l'arçon de la selle, recouverte d'une peau de panthère, était suspendu un sac de cuir vert semblable à ceux où les plaideurs enfermaient leurs dossiers de parchemin et qui paraissait tendu par un poids considérable.
A chaque bond, à chaque écart du fougueux coursier une goutte de sang s'échappait des coutures de ce sac et venait maculer d'une tache rouge les cailloux du sentier.
Le cavalier suivait la route qui conduit à Chambéry.
Il cheminait lentement, retenant avec une adresse extrême son cheval qui battait de ses pieds ferrés le sol durci par le gel, et voulait s'emporter.
Une pensée terrible creusait une ride profonde au front de cet iiomme. Il ne voyait rien, n'écoutait rien; il restait à demi penché, les yeux Uxés sur le chanfrein armorié de sa monture, une main pendante, le bras replié pour serrer la bride.
Il pâlissait parfois jusqu'à devenir blême.
Lorsque l'Angelus annonça qu'une journée nouvelle commençait pour ceux de qui Dieu prolongeait la vie, au lieu de se signer pieusement, cet homme proféra un horrible blasphème.
Une vieille femme passa, conduisant un àne chargé de bois à la ville ; un peu après, ce fut une laitière avec ses cruches de terre, puis un vannier, puis des paysans qui portaient des œufs au marché.
Ces bonnes gens saluèrent humblement le voyageur, qui leur jeta sa bourse en criant d'une voix désespérée :
— Priez Dieu pour moi, je suis maudit 1
Eux ne touchèrent point aux pièces d'or qui se dispersèrent sur la terre.
— L'aumône de Montmayeur porte malheur ! dit la vieille femme.
— ■ Avez-vous vu, fit remarquer le vannierqui se baissa furtivement pour prendre un angelot, il y a du sang sur le poil de la bête. Ce n'est point un grimoire qui ballotte ainsi dans la sacoche de Monseigneur. Pendant cette nuit il y a eu grande fête au manoir... Je ferai dire une messe avec cet angelot que j'ai ramassé, conclut-il en se parlant à lui-même.
Le cavalier vit au loin un nuage de fumée qui ondoyait sur les maisons de Ghambéry.
Les tours du château ducal se découpaient en noir sur la neige éclatante des collines.
La vallée allait s'agrandissant, formant un cirque immense dont les Alpes sont les gradins.
Alors il s'arrêta, pensif, luttant contre la mauvaise
tentation qui l'obsédait. Il dénoua les courroies qui retenaient le sac... Mais le démon vainquit l'ange
Les sénateurs étaient assemblés dans le prétoire; nous eussions reconnus là tous ceux que nous entrevîmes le jour où Fésigny prononça la sentence qui faisait une riche dame de la veuve de Miolans.
Ils avaient résolu de sévir enfin contre le ravisseur de leur chef; la procédure, terminée, ayant été soumise à l'approbation de Son Altesse, ils délibéraient non sur la peine à édicter, mais sur les moyens de l'appliquer.
Cependant ils volèrent un nouveau sursis, parce qu'un jeune homme, Aynard d'Entremont amené par Jean de Charansonay, venait de leur dire que Montmayeur avait promis de déclarer son prisonnier.
— Je me porte garant pour le sire d'Entremont, ajouta Charansonay qui s'estimait très-heureux d'avoir si facilement obtenu gain de cause.
L'archevêque de Tarentaise fit observer que la justice devait avoir son cours, même si le coupable venait à résipiscence, le crime ayant produit im scandale immanse.
Ce fut l'avis du prieur de Lemenc. Les autres opinèrent dans le même sens.
On attendait le chancelier de Savoie. On fit trêve aux affaires pour s'occuper un peu des nouvelles. Chacun fournit la sienne, l'étayant de preuves irréfragables.
Il va i-ans dire que l'on se contredisait formellement, avec courtoisie d'ailleurs. Chacun prétendait connaître seul tel fait, telle anecdote.
Cependant il n'y eut aucune discussion lorsque l'un des magistrats annonça le retour de Philippe-Monsieur, comte de Bresse. On se borna à inventer quelques détails piquants sur son départ de Loches, son voyage en France, son entrevue avec son frère Amédée IX.
— On lui prépare son logis à l'hôtellerie de VEpée dit l'un.
— Non, objecta un conseiller, il habitera l'auberge du Croissant.
— Je ne crois pas, ajouta un troisième bien informé. Les compagnons de l'arbalète le reçoivent en leur maison de Verney. J'en suis sûr. Le noble syndic, Simon Treffier me l'affirmait hier, sur le parvis de Saint- Antoine.
Aynard d'Entremont ne se permettait point de prendre la parole. Il écoutait respectueusement.
Ces dignes seigneurs le divertissaient beaucoup, mais il eût préféré une promenade agréable, en joyeuse compagnie sous les piliers du Vieux-Marché.
Il se souciait médiocrement de la politique et des politiciens.
L'entretien revint à son point de départ.
Neuf heures, c'est-à-dire l'heure où l'on dînait alors, sonnaient à Thorloge de Saint-Léger.
Quelques-uns pensaient que M. de Fésigny tardait trop et qu'il n'était guère convenable d'exposer ses confrères à manger un repas réchauffé.
Enfm une rumeur sourde éclata au dehors, s'éleva, devint bruit, puis fracas et tumulte. Pour le coup, il survenait quelque grave événement.
L'un des conseillers ouvrit une fenêtre.
La voix d'un homme du peuple arriva aux oreilles de la docte compagnie. Elle disait, avec cet accent honnête qui est le miroir de la vérité :
— Jean-Baptiste l'a vu: un angelot d'argent à l'effigie des Valois de France. La tache de sang changeait en champ de gueules l'azur des trois fleurs de lys. Bibiane, la laitière, Jacquemette et son âne Font rencontré au dessous de Barberaz. Il serait ici déjà, mais un fantôme invisible lui barrait le passage.
Presqu'aussilôt vibra un cri poussé par deux mille poitrines :
— Le voilà !... c'est lui !... Le maudit !... Haro sur le traître !
Les portes du prétoire, ouvertes d'un coup de pied, grincèrent sur leurs gonds.
Les sénateurs, formant un groupe compacte se jetèrent en avant.
Montmayeur, triste, sombre, mais souriant de son hideux sourire se tenait debout sur le seuil.
11 lança aux pieds de l'archevêque un sac de cuir qui rebondit avec un bruit mat, lui criant:
— Voici les dernières pièces de mon procès, que je vous apporte, messeigneurs !
L'archevêque dénoua les cordons en tremblant : la tête de Fésigny, meurtrie, souillée de boue, ensanglantée, roula sur le sol.
Déjà Montmayeur avait disparu.
Les sénateurs, frappés d'épouvante, s'enfuirent en désordre.
Ultima diea.
L'une des anciennes caméristes de la duchesse Anne de Chypre s'était mariée à un tenancier de Montmayeur, qui possédait une petite métairie sur les bords du lac de Tirebûche.
C'est dans l'humble maisonnette de Pulchérie que se retira la comtesse de Miolans, le lendemain de la catastrophe d'Apremont. Elle y reçut un accueil hospitalier, quelque peu d'estime que méritassent et son caractère et sa vie passée. Elle souffrait : on eut pitié.
Ébranlée par tant de commotions terribles, la raison de Gilberte l'abandonna. Elle eut de fréquents accès d'un délire furieux ; d'effroyables visions la poursuivaient nuit et jour. Alors elle voulait chercher un refuse dans la mort, afin d'échapper à ces ombres vengeresses qui l'accablaient de malédictions.
Aux heures calmes, alors que la maladie suspendait le cours de ses ravages, l'épouvante faisait place aux remords : Gilberte se souvenait !
Voilà donc à quoi aboutissaient tant d'intrigues ténébreuses, tant d'habileté, de travail, de sollicitude, tant de fautes ! A la folie.
Cet esprit qui embrassait de si vastes horizons, qui concevait de si profonds desseins, vacillait maintenant tout ainsi que la lampe qui manque d'huile.
Plus on s'élève, plus la chute est terrible.
Ces pensées qui l'assaillaient sans trêve, qu'elle s'efforçait vainement de bannir, torturaient la malheureuse femme. Elle subissait un supplice moral cent fois pire que les lourmeats corporels les plus atroces.
Gomme naguère le vieux Valpergue dans sa prison de Morges, elle s'accusait, se jugeait, se condamnait. Elle connaissait toute l'étendue de son iniquité et son péché se levait toujours contre elle.
Personne, d'ailleurs, ne s'inquiéta de celle qui, peu de jours auparavant, avait autant de rivales que d'amies, autant de courtisans qu'une reine.
Délaissée, sans parents, sans protecteurs, sans appui, elle n'eut d'autre consolation que celles que lui prodiguaient les deux jeunes grecques, car elle avait retrouvé auprès de Pulchérie sa confidente Bérénice, préservée par miracle d'une mort affreuse.
Elle vécut plusieurs mois dans sa retraite. Elle ne parlait ni ne pleurait jamais.
On la rencontrait parfois, errant sur les bords du lac,
mer en miniature, qui ressemblait à un saphir serti d'émeraudes et de topazes.
Elle était faible, amaigrie, lani^uissante, méconnaissable. Parfois elle restait de longues heures assise sur un quartier de roche et contemplant le château d'Apremont, fièrement campé au sommet de la colline.
La bannière de Montmayeur ne flottait plus sur les créneaux du donjon.
La comtesse voyait alors se succéder dans son souvenir toutes les péripéties lugubres de la catastrophe du 25 février.
Le nom de Fésigny venait à ses lèvres.
Elle se metlait à genoux, élevait son regard vers le ciel et voulait prier.
Mais son cœur palpitait, sa pensée s'égarait, un nuage voilait sa mémoire, épuisée par de laborieux efforts : la suprême consolation de la prière lui était refusée: elle ne savait plus.
Cependant un sentiment survivait en elle, émoussé, il est vrai, mais encore vivace : l'amour de l'argent.
Lorsqu'elle apprit que l'on instruisait le procès de Montmayeur, elle déclara qu'elle voulait revendiquer les biens de son oncle. Elle ne quitta point l'asile où ses deux amies l'entouraient de soins, mais elle constitua un procureur qui comparut, en ses lieu et place, devant la cour et qui souleva l'incident suivant :
Le maréchal ayant été condamné à la confiscation, le duc se préparait à faire mettre ses biens sous séquestre ; c'est à quoi s'opposa « noble et généreuse » dame Gilberte, comlesse de Miolans, fille d'Arthaud, vicomte de Polignac et de défunte Françoise de Montmayeur, dame d'Oron et de Corsier-sur-Vevey, au pays de Vaud.
Elle prétendait que tous les biens du comte Jacques, son oncle, devaient lui revenir, au cas où il décéderait
Î8i LE MARÉCHAL DE MONTMAYEUR.
sans enfants légitimes, attendu que ces biens ne pouvaient être sujets à commise.
En l'espèce, néanmoins, les prétentions de la comtesse étaient mal fondées. On appelait commise la saisie d'un fief par le suzerain pour délits privés, tandis que la véritable confiscation était la peine appliquée aux crimes publics. Or, le meurtre de Fésigny appartenait à cette dernière catégorie.
En second lieu, en admettant même que ce meurtre fût considéré comme un acte de justice féodale, sirépréhensible que fût cet acte, il n'y avait que les fiefs tenus par une femme mariée ou un enfant mineur qui ne pussent être mis en commise.
Le procès engagé à ce sujet entre le fisc et madame de Miolans ne fut ni très-long ni défavorable aux intérêts de celle-ci, puisqu'une transaction fut signée à Turin, par laquelle tous les biens de Montmayeur furent déclarés être la propriété de madame de Miolans, à l'exception des fiefs de Briançon en Tarentaise et d'Apremont et de la seigneurie de Saint Alban, acquise de Guillaume de Luyrieux par le comte, au prix de six millefiorins, c'est-à-dire de quatre-vingt-dix mille francs.
Mais il fut stipulé expressément que le duc, à qui ces trois fiefs restaient acquis, et la comtesse n'entreraient en possession définitive qu'après la mort du maréchal. Peu de temps après, Gilberte céda son château d'Oron à la duchesse Yolande, en échange des châteaux, mandements et terres d'Hermance et de Balleyson,en Ghablais.
Philippe-Monsieur, remis en liberté par Louis XI, gouvernait la province de Guyenne. Gilberte de Miolans, qui allait toujours s'affaiblissant, essaya vainement de le rapprocher d'elle. Ses tentatives infructueuses la réduisirent au désespoir.
Le matin d'un beau jour de mai, à cet instant où le soleil, encore caché derrière les masses colossales des
Alpes, illumine déjà de ses rayons l'immense nappe d'azur frangée d'une couleur d'opale, où les oiseaux gazouillent leur première mélodie, Gilberte appela ses deux amies qui accoururent à sa voix, et demanda qu'on la conduisit dans le jardin, qui ceignait de ses parterres fleuris la riante demeure.
Bérénice la prit dans ses bras, comme elle eut fait d'un enfant.
Pulchérie porta des coussins au bord de la terrasse, d'où la vue errait sur les eaux cristallines du petit lac.
Gilberte s'étendit sur les coussins, regarda le ciel, respira avec délices les senteurs embaumées du suréciu, des chèvrefeuilles, des roses. Puis ses yeux se tournèrent vers le manoir d'Apremont, dont les vastes constructions, éclairées par des reflets roux, surgissaient de la pénombre.
-- Il n'y a que celui-là qui ne soit pas à moi ! murmura-t-elle avec envie.
Béréniceet Pulchérie s'agenouillèrent à ses côtés. Elles voyaient les signes de l'agonie prochaine envahir peu à peu le visage pâle, décharné, mais toujours expressif et beau, de leur amie.
L'ovale s'effilait, les tempes se couvraient de teintes nouées; l'œil, dilaté outre mesure, devenait terne ; la bouche se convulsait; un tressaillement continu agitait les mains, plus blanches que la fourrure d'hermine sur laquelle elle s'appuyait.
Le mari de Pulchérie, tête nue, contemplait ce groupe immobile, que l'on eut dit taillé dans un bloc de marbre de Paros.
— Mes amis, murmura la mourante d'une voix faible, je sens que la mort vient et que l'heure de la délivrance va sonner enfin pour moi... 11 faut se préparer au grand voyage... et peut-être ai-je trop tardé.
Une douce harmonie vibra dans les airs. Les cloches
du couvent de saint François sonnaient V Angélus du matin.
Cjilberte frissonna. Elle poursuivit, en s'adressant au mari de Pulcliérie :
— Jovit, allez au monastère de Myans. Vous direz au frère tourier que la comtesse de Miolans veut, avant de quitter ce monde, réparer le mal qu'elle a fait ; vous ajouterez que je veux recevoir les sacrements de l'Église et que je demande humblement au frère François Lanleri la grâce de venir m'entendre en confession. N'oubliez pas ce nom : François Lanteri. C'est le moine quiî voici plus d'une année écoulée, assistait à ses derniers moments, l'homme assassiné à cause de moi... Dites-lui, Jovit, que j'implore à deux genoux les consolations que le prêtre accorde aux plus infâmes scélélérats ; que je tremble, à la pensée du jugement qui sera prononcé, avant que le soleil soit couché... Mes sœurs, priez avec moi, pour moi !
Jovit partit aussitôt.
La route longeait le jardin, ombragé par de beaux arbres fruitiers chargés de ileurs prinlannières. La vallée étalait toutes les richesses de ses cultures. Ce n'était plus ce chaos informe, voilé par les draperies immaculées de la neige ; les entassements de roches, les marais stagnants et infects, le désert où les loups hurlaient.
Partout les fleurs brillantes étoilaient le feuillage aux verts sombres ou clairs ; le soleil caressait de rayons ardents les prairies verdoyantes, les blés qui poussaient dans les sillons. Aux champs, l'on était en fête, la fête du travail. Les paysans, courbés vers la terre poursuivaient infatigablement leur tâche. Les enfants s'ébattaient sur l'herbe, joyeux.
Dans les bois les petits des oiseaux gazouillaient, abrités chaudement sous l'aile maternelle, et les ruisseaux clapotaient sur la mousse, non plus figés sous la glace.
LE MARÉCnAL DE MONÏMAYEUR. 287
mais clairs et limpides, effleurés par les mésanges dans leur vol, ça et là troublés par les écureuils qui venaient y laper quelques gouttes d'eau.
L'œuvre divine se paraît de toutes ses splendeurs, et Gilberte de Miolans, qui la contemplait pour la dernière fois, se disait avec terreur que dans quelques-heures, et tandis que son cadavre inerte serait enfoncé sous la terre, elle n'aurait d'autre vision que l'implacable douleur et l'angoisse des âmes condamnées à l'expiation.
Une heure s'était écoulée et Jovit ne revenait pas. Que se passait-il donc ? Le moine refusait-il à cette mourante Tappui de son ministère ? Gilberte pleurait. Elle s'accusait d'avoir trop tardé, d'avoir attendu l'heure dernière, et, du fond du cœur, elle suppliait Dieu de lui accorder un sursis. Elle était là, pâle et languissante, velue d'une tunique de laine blanche, enveloppée des plis soyeux d'un tapis d'hermine, à demi couchée sur les coussins, entourée de fleurs que les deux jeunes grecques effeuillaient autour d'elle, et leurs parfums la ranimaient un peu.
Enfin l'on aperçut, au détour du chemin, Jovit qui marchait d'un pas rapide, ayant à son côté un vieillard, dont la barbe argentée se déroulait sur son froc de bure brune.
— Les voici 1 balbutia Gilberte, en joignant les mains. 0 mon Dieu! vous me donnez le temps!
La porte rustique du jardin fut poussée par une main impatiente. En relevant les yeux, Gilberte vit debout devant elle le moine au visage austère et vénérable et qui lui souriait avec bonté.
— Mes sœurs, dit-elle en se soulevant un peu, allez vous agenouiller sur les marches de l'oratoire du chemin, et priez pour moi.
Le moine s'assit auprès d'elle, sur un escabeau de bois que Jovit apporta. Quand ils furent seuls, Gilberte
attacha son regard où s'allumaient des flammes sombres sur le religieux qui attendait :
— Mon père, lui dit-elle, êtes-vous dom François Lanteri?
— C'est le nom qu'on me donne dans le monde.
— C'est donc bien vous qui étiez au château d' Apremont dans la nuit du 25 février 1465 ?
— Oui! répondit le franciscain en tressaillant.
— J'y étais aussi ! dit la comtesse.
— Je le sais : à l'aube qui suivit cette nuit néfaste, deux hommes amenèrent ici une femme que la colère de Dieu frappait de folie: la femme, c'était vous; l'un des deux hommes, c'était moi : l'autre....
Il s'interrompit et baissa les yeux.
— L'autre? interrogea Gilberte.
— C'était le bourreau!... murmura le moine.
Un gémissement douloureux s'échappa des lèvres de Gilberte.
—Nuit terrible! poursuivit dom François.Vous n'étiez pas la complice de Montmayeur, et cependant, depuis quatorze mois vous avez donné à ce pays le scandale de votre irréligion.... Mais ce n'est pas à moi d'accuser !.. Songez que la mort est proche, que la miséricorde de Dieu est infinie : repentez- vous!... Je vous écoule, ma tille!
Gilberte fit le signe de la croix, puis elle commença sa confession :
— Mon père, dit-elle, je suis la plus misérable créature qui soit en ce monde. Chargée de crimes, bourrelée de remords, j'ai peur que le désespoir s'empare de mon âme, et que pour croire trop à la justice de Dieu, je n'aie pas assez de confiance en sa bonté!...
— Ma fille, Jésus pardonna à Madeleine : le doute serait un blasphème ; parlez sans crainte, et n'ayez pas l'orgueil de vos péchés.
Le fils de saint François écouta, calme, grave, immobile sur son siège, l'aveu des fautes qu'avait commises la pécheresse. Elle dit tout, son orgueil insensé, son ambition démesurée, son avarice et ses convoitises, ses prodigalités el son odieux égoïsme; elle dévoila tous ses secrets les plus honteux, les plus pervers; elle s'humilia, immolant ses grandeurs passées, s'accusant avec ardeur, et se frappant la poitrine, tandis qu'elle parlait, d'une voix brisée par les sanglots. Elle révéla ses machinations, ses intrigues, ses complots; elle avoua les haines qui fermentaient dans son cœur, et quand elle eut achevé, sa honte fut telle, que tout ce qui restait de sang dans ses veines afflua à son visage et lui fit un masque de pourpre.
Le confesseur, silencieux, se recueillait.
— Suis-je damnée ? murmura Gilberte, éperdue.
— Ma tille, remerciez Dieu qui ne vous a pas frappée subitement! Vous êtes une grande coupable, mais qui peut sonder l'amour infini queDieu porte à sa créature? Courage ! le salut est proche. Il ne reste rien en vous de cette haine implacable dont vous avez poursuivi vos ennemis ?
— Rien ! mon père : je pardonne à Montmayeur de m'a voir abandonnée et dépouillée...
— Pardonnez-vous à celui qui, méprisant l'affection que vous lui portiez, vous a dédaignée ?
Gilberte courba la têle; de grosses larmes, acres et brûlantes, jaillirent de ses yeux et inondèrentson visage : elle se recueillit, et ce ne fut qu'après une longue et douloureuse méditation qu'elle répondit :
— Je lui pardonne d'avoir brisé mon cœur et méprisé mon amour.
— C'est bien, ma fille! Faites- vous le sacrifice complet, absolu, de toutes vos affections terrestres?...
— Mon père, je fais ce sacrifice. Rien ne m'attache à la terre, que mon indignité.
— Il est dit que celui qui a fait le mal doit le réparer. Gilberte prit dans les plis de sa tunique un parchemin scellé qu'elle tendit au moine :
— Voici, mon père, dit-elle, mon testament de mort, écrit et signé de ma main. Vous serez l'exécuteur de mes Yolonlés dernières. Je restitue ce que j'ai retenu injustement ; je rends aux pauvres ce que je leur ai volé ; j'indemnise ceux auxquels j'ai fait tort. Que l'on m'enterre dans le cimetière de Myans, à l'ombre des murailles du sanctuaire : je ne veux aucune pompe, aucune sépulture glorieuse : une croix de pierre, pour qu'elle dure longtemps, avec ces deux mots pour épitaphe : Peccavi : Orate !
— Vous serez obéie... s'il ne reste dans votre âme aucun levain de haine, aucun vestige de passion coupable... Si vous ne pensez plus qu'à ce Dieu, mort pour vous, et que vous avez cruellement offensé... si toutes vos aspirations vous portent à cette contrition parfaite qui vous voile l'immensité de votre ingratitude envers le Créateur. . . Si, enfin, le feu du repentir a consumé en vous les derniers atomes du péché... Soyez heureuse, ma fille! En ce moment redoutable où, purifiée de vos souillures, votre âme se prépare à quitter la vile dépouille que vous avez profanée par vos fautes. Dieu prépare aussi le jugement sans appel qui décidera de votre éternité. Le temps est court. L'éternité n'a pas de limites. Vous avez péché, vous avez souffert, vous pleurez, vous mourrez dans l'abandon, honnie des hommes, et ne laissant qu'une mémoire méprisée : c'est une expiation ! Inclinez votre front, chrétienne, il va resplendir comme celui des anges : au nom du Père qui vous a créée, du Fils qui vous a rachetée, du Saint-Esprit qui vous a comblée de ses dons, je vais vous absoudre... Et rappelez- vous que le Maître
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a dit : « Ce que yous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel!... »
C'étaient maintenant des larmes de joie qui coulaient Fur le visage de Gilberte, transfigurée. L'azur sombre de ses prunelles étincelait : un doux sourire entr'ouvrait ses lèvres pâlies. Elle n'avait jamais été plus belle, car on lisait dans ses regards alanguis le repentir et l'iiumilité, et l'orgueil farouche était banni à jamais de son front. Elle pleurait, doucement inclinée , les mains jointes sur sa poitrine, attendant l'absolution si ardemment désirée, comme le Sicambre des premiers siècles attendait le baptême, ravi à la fois et surpris que la divinité ne se manifestât pas, en cet instant suprême, sous une forme visible.
Le moine, que pénétrait une émotion extraordinaire, éleva ses mains tremblantes vers le ciel. Ses yeux rayonnants cherchaient, pour ainsi dire à pénétrer les mystères de l'espace... Il pria, puis ses mains s'abaissèrent, dessinant un geste majestueux, et l'on vit ce vieillard à l'aspect imposant, debout dans les plis raides de la bure, tracer uii grand signe de croix sur la mourante étendue à ses pieds, et proférer d'une voix solennelle la formule sacrée.
Quand il eut achevé, il Iléchit le genou devant les coussins où gisait la pauvre femme :
— Préparez-vous à des joies nouvelles, lui dit-il avec cette bonté grave et naïve des vieillards. Le déclin de votre existence, comme son aurore, n'aura pour vous aucune amertume. La terre n'existe plus pour vous : le ciel s'ouvre. Je vais chercher au fond du sanctuaire le Pain des Forts, le Viatique trois fois saint, etvousvous présenterez devant Dieu, temple de Dieu même, étroitement unie à lui... Priez, ma hlle !... Yous m'avez donné un consolant spectacle... Ne m'oubliez pas plus là-haut que je ne vous oublierai ici-bas.
292 LE MARÉCHAL Dlî MONTMAYEUR.
Il s'éloigna d'un pas rapide. Bérénice et Pulchérie accoururent, et tandis que l'une s'entretenait doucement avec Gilberte de l'heureux événement qui lui rendait la paix de la conscience, l'autre ravageait les parterres, tressait des guirlandes, faisait des bouquets pour élever un autel tout embaumé de parfums ; i Dieu qui allait bientôt franchir le seuil de l'humble demeure.
Jovit disposa une table couverte d'un linge blanc, alluma les cires, et tendit sa porte de draperies, enviant seulement alors les riches qui pouvaient recevoir avec faste l'Hôte par excellence.
Mais Gilberte lui dit que Jésus aimait les pauvres et les humbles, et que l'obole de la veuve était reçue de Lui avec plus de reconnaissance que l'aumône pompeuse du riche
Un nombreux cortège descendait, au pas, la route qui conduit du château de Ghignin à la vallée, et se déroulait sur les pentes abruptes du rocher que dominent les tours du manoir, avec ses banderoles déployées au vent.
En tête chevauchaient trois seigneurs, dont le plus âgé, qui n'avait pas encore trente ans, portait, brodée sur son tabart de velours écarlate, la croix blanche de Savoie. Il était fort gai, bruyant, et faisait caracoler avec grâce le magnifique cheval noir de race arabe qu'il montait. Les plumes rouges de sa toque voltigeaient, caressant de leurs barbes soyeuses les anneaux de sa chevelure blonde ; sur son gant bordé d'une dentelle d'or reposait un faucon chaperonné.
L'un de ses compagnons portait un justaucorps incarnadinà passementeries d'argent; l'autre, une armure d'acier damasquiné du plus merveilleux travail. Les dix ou quinze seigneurs qui suivaient ceux-ci étalaient des costumes d'une splendeur inouïe ; ce n'étaient que soie, damas, velours, plumes et pierreries, selles mauresques,
armes de parade, peaux de tigres doublées d'écarJate, chanfrein et ornements de métal précieux.
Des pages aux livrées luxueuses, des écuyers portant la lance au gonfanon armorié, une armée de valets, fauconniers et veneurs, fermaient la marche, devisant à demi-voix.
Le soleil de midi versait des flots de lumière sur ces étoffes éclatantes,ces chatoyantes broderies. Les enfants des villages voisins accouraient en foule, pieds nus dans la poussière, pour admirer cette cavalcade, et les paysans quittaient la pioche et la pelle pour venir s'inchner sur le passage des nobles chevaliers.
— Ma foi! Monseigneur, dit le seigneur au justaucorps incarnadin à l'homme au tabart de pourpre, je troquerais votre gouvernement de Bordeaux contre la seigneurie de la Combe de Savoie, et je vous assure qu'après avoir contemplé deux années durant le plat pays de Touraine, je revois avec délices mes chères montagnes.
— Est-ce ton avis ? François de Varembon ? demanda le jeune chef.
C'était bien François au Nez d'argent, qui se prélassait là, sur un genêt d'Espagne, entre Claude de la Baume, comte de Montrevel, et Philippe-Monsieur de Savoie, comte de Bresse.
— C'est mon avis ! gronda le vieux chevalier en faisant siffler sa houssine, et j'ajouterais que Votre Altesse doit garder une rancune de la bonne sorte contre le beau roi Louis qui l'a tenue si longtemps éloignée de ses fidèles amis.
— Les jours de tristesse ont fui, s'écria Philippe en riant. Nous venons de passer une joyeuse matinée chez notre féal Ghignin, et de ce pas nous allons continuer la journée chez l'aimable seigneur de Candie.
Nous l'achèverons au cercle de ma royale belle-sœur,
dont le museau esl moins renfrogné que celui de sou auguste frère, et demain, grande chasse dans les bois de Bissy. Jeudi, bal chez madame de Beauforl, et toute la semaine prochaine ^les fêtes succéderont aux fêtes. La Savoie est un séjour enchanté, et voici que j'oublie déjà notre dure solitude de Loches.
— Il faut prendre la vie gaiement, déclara Montrevel d'un ton dégagé. Elle est courte, et nous avons perdu trop de temps aux choses sérieuses.
Les traits du prince Philippe se rembrunirent. Son regard se porta au loin, sur l'éminence que couronnait le donjon d'Apremont.
Il étendit la main, montrant les créneaux qui se découpaient en noir sur les ardoises luisantes des toits :
— Ah ! dit-il, d'une voix soudainement altérée, c'est là?
François au Nez-d'Argent secoua la tète :
— C'est là que le meilleur de nos amis a subi le supplice réservé aux traîtres, poursuivit Philippe avec un accent de haine implacable. Je m'en souviens, messieurs, et je rougis, quand je m'en souviens, de chercher l'oubli dans les plaisirs ! Il n'est pas encore vengé... Et puisse Dieu permettre que ma main s'abatte sur l'épaule du meurtrier !
— Oh ! oh! dit Montrevel aveclégéreté, le vent tourne a la tristesse!. .
Philippe lui jeta un regard couroucé.
— Par la Croix Blanche ! ne t'avise pas de rire, Montrevel ! lui dit-il rudement. Si je régnais, moi, l'assassin de Fésigny ne saurait plus où trouver, à cette heure, une pierre pour reposer sa tête... Et j'eusse vendu tous ses biens pour mettre cette tète à prix!.. Mais patience. Nous nous rencontrerons quelque jour, et de Montmayeur il ne restera que le nom !
~ Monseigneur, j'aimais M. de Fésigny, répartit
Claude de la Baume, et je donnerais de bon cœur un de mes domaines pour voir le maréchal de Montuiayeur pendu haut et court à la maîtresse poutre du pont-levis d'Apremont !..
— Monseigneur, affirma François de Varembon qui donna de la houssine sur la croupe de sa monture, vous n'entendez rien à la politique !
Cette boutade ht sourire Montrevel, mais le comte de Bresse riposta d'un ton sec :
— Valpergue et.Saint-Sorlin seraient d'une opinion contraire, s'ils revenaient en ce monde.
— Hé ! fit observer la Baume, les morts ne s'éveillent pas !
— Heureusement ! murmura le vieux gentilhomme.
Le cortège franchit l'Isère sur un pont de bois construit un peu au-dessous de Myans, et s'engagea ensuite dans l'étroit chemin qui conduisait à ce village, célèbre par la statue miraculeuse de la Vierge qu'on y conserve, de temps immémorial, dans un modeste sanctuaire. A un détour de ce chemin, un spectacle inattendu frappa les regards de Philippe-Monsieur et de son escorte.
Un enfant marchait, agitant une clochette au timbre argentin, devant un moine, revêtu de l'aube et de l'étole, qui portait, sous une écharpe de soie, le ciboire sacré.
Un frère convers, soutenait au-dessus de ce moine, vieillard à la longue barbe blanche, un dais en simple toile de. lin. Derrière eux venaient quelques religieux, ayant à la main des cierges allumés, et suivis de plusieurs paysannes qui priaient.
Philippe arrêta son cheval, et mit aussitôt piedàterre, imité par tous les seigneurs qui l'entouraient, et par les serviteurs, qui accoururent et prirent les chevaux par la ride.
Le prince se découvrit, et s'agenouilla dans la pous-
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sière. Il n'y eut personne de sa suite qui ne fléchit les genoux.
Le religieux qui portait le Saint Viatique passa devant eux, et dès quil eut passé, Philippe se tournant vers ses compagnons leur dit à demi-voix :
— Messieurs, qui m'aime me suive. Un fils de Savoie ne rencontre pas le bon Dieu sans lui faire cortège.
Et nu-tête, dans une attitude pleine de respect et de recueillement, il se mit à la file, derrière les pauvres paysannes, qui voulurent céder le pas à ce brillant seigneur, mais qu'il obligea à garder leur place, en disant :
>— Aux premiers arrivés l'honneur !
La sonnette ne cessa de tinter que lorsque Tenfant de chœur ouvrit la palissade du jardin de Jovit.
Les religieux seuls y pénétrèi-ent
Gilberte reçut, avec les plus admirables sentiments de piété, l'extrême onction et le Viatique. Lorsque toutes les cérémonies furent achevées, elle remercia dom François Lanteri, Pulchérie, Bérénice et Jovit. Elle reçut le baiser d'adieu des jeunes grecques, les consola, les supplia de ne point perdre son souvenir. Puis elle leva les yeux au ciel, et murmura d'une voix faible :
— Ave Maria... Je suis délivrée... Sainte- Vierge Marie, intercédez pour moi... Adieu... mes sœurs... Ah! si Philippe m'avait aimée !... Dites-lui qu'il ne méprise pas... la mémoire... Ah! Jésus... Je suis à vous...
Ses lèvres ébauchèrent un sourire mélancolique, sa tête se pencha sur sa poitrine... Un faible soupir s'exhala de sa bouche. La pécheresse comparaissait devant le souverain Juge.
Bérénice lui ferma les yeux.
La foule des seigneurs se pressait devant la haie, cherchant à voir cette morte que des massifs d'arbustes séparaient d'eux. Philippe-Monsieur, ému, en proie à
une étrange angoisse, allait ouvrir la porte du jardin, lorsque le franciscain, élevant la voix, prononça d'une voix haute et sonore :
— Priez pour l'âme de haute et puissante dame Gilberte, comtesse de Miolans, qui vient de rendre son dernier soupir.
Un sourd murmure s'éleva, dominé par un cri violent.
Philippe de Savoie, épouvanté, pâle, défait, s'élança en avant. Montrevel, Varembon et sept ou huit gentilshommes le suivirent.
Dom François debout au chevet de la morte, leur fit un signe. 'Ils s'inclinèrent devant ce cadavre, paré de fleurs.
Philippe le considérait d'un œil morne; il tremblait.
Etait-ce donc ainsi que devait finir cette femme.
Dom François s'approcha de lui, et lui dit à voix basse :
— Monseigneur, celle qui fut la com'esse de Miolans m'a édifiée par son repentir... Elle a expiré en paix avec Dieu, avec les hommes. Elle vous a pardonné: elle eut voulu solliciter votre pardon...
— Mon père, la mort efiface tout, répondit Philippe d'une voix altérée. Que Dieu fasse miséricorde à la pécheresse repentante. Je ne permettrai jamais qu'on me rappelle ses torts envers moi... Sa mémoire ne souffrira aucun dommage.
— Monseigneur, dit le moine en prenant la main de Philippe qu'il baisa, vous serez un grand prince, parce que vous êtes clément.
Qui est le chapitre que l'auteur a le plus de plaisir à écrire.
La légende populaire prétend qu'après s'être enfui de la salle d'audience du sénat, Montmayeur ne reparut jamais, qu'il mourut on ne sait où, que ses châteaux furent rasés et que sa famille s'éteignit avec lui. Rien n'est moins vrai.
Ce qui est certain, c'est que Montmayeur partit pour la France et fut accueilli bienveillamment par le roi Louis qui lui donna le commandement d'une de ses compagnies.
Amédée IX ordonna d'informer contre lui. Mais comme les lois ne permettaient pas de statuer sur un crime hors de la présence de l'accusé, le tribunal se borna à prononcer les confiscations de tous les biens du maréchal, à titre de peine pour n'avoir point comparu à la barre. L'accusé se trouvait à Aigueperse, en 1466.
Il eut l'audace d'envoyer aussitôt des procureurs chargés de faire opposition à la sentence des conseillers ducaux et de demander la réintégration du condamné dans ses fiefs, charges et dignité.
Le duc soumis à l'influence de la duchesse Yolande qui ne voulait pas maltraiter un homme que son royal frère protégeait, si indigne qu'il fût de celte protection, le duc admit le recours des procureurs et commit huit jurisconsultes pour réviser le procès. « Ces éminents docteurs, dit M. Gibrario, habitaient des pays lointains et ne se trouvèrent jamais réunis, heureux peut-être d'avoir un prétexte pour ne pas s'entremettre clans une atlaire dangereuse. »
Ce fut alors que Gilberte, comtesse de Miolans, se
présenta pour revendiquer les biens de son oncle. Elle obtint la presque totalité de ses domaines.
Le duc ne se réserva que la baronie de Gusy, les seigneuries d'Apremont et de Saiiit-Alban.
Sept ans s'écoulèrent.
Dans cet intervalle André IX mourut. Il eut pour successeur un enfnnt mineur ; la régence fut donnée à la duchesse Yolande, qui se souvint trop alors qu'elle était princesse française par sa naissance.
Montmayeur obtint de la duchesse que son affaire fût portée devant un nouveau tribunal qui la soumettrait à un examen plus minutieux. Le président du sénat de Turin, Antoine Champion, et six autres légistes composèrent cette seconde commission qui rendit, le 6 septembre 1473, une sentence déclarant que, la contumace du seigneur maréchal n'ayant pas été régulièrement constatée, la condamnation prononcée en 1465 se trouvait annulée.
C'est ce que l'on nommerait aujourd'hui infirmation pour vice de forme.
Quelques jours plus tard, Montmayeur signait, comme membre du Conseil ducal la confirmation des franchises de Chambéry, ce qui prouve en quelle estime singulière la souveraine tenait ce criminel.
Il rentra sur-le-champ en possession de ses domaines dont il jouit paisiblement jusqu'à l'avènement du duc Charles le Guerrier, en 1483 .
Ce prince, jeune, actif, plein de droiture avait choisi pour conseiller son oncle Philippe de Bresse.
Louis XI se mourait au château de Plessis-lès-Tours et n'exerçait plus aucune influence sur les affaires du duché de* Savoie. Le moment était donc heureusement choisi pour accomplir un acte de justice et châtier un attentat trop longtemps impuni.
Philippe-Monsieur voulut que son neveu attendît
trois ans encore afin que l'on ne pût dire qu'il avait jugé avant d'avoir atteint l'âge de discernement.
Le 8 mars 1486, vingt et un ans après le meurtre de Fésigny, le duc Charles 1°^ cita le maréchal de Monlmayeur à comparaître par devant le Conseil résidant auprès de sa personne pour répondre de ce crime.
Le comte, fort âgé, habitait alors son château de Villarsalet, dans la vallée de la Rochetle.
Lorsque l'huissier se présenta pour l'assigner, Louis de Verdier ne le laissa point pénétrer dans le château affirmant que son maître était malad-e. Le 6 avril suivant le prêtre Pierre Chassonis parut devant le Conseil en qualité de procureur du maréchal et déclara que celuici ne se croyait pas obligé de comparaître en personne, à cause de la dignité coratale dont il était revêtu, et que d'ailleurs, étant travaillé par la goutte, cet empêchement physique suffisait à l'en dispenser, mais le duc avait fermement résolu, de ne s'arrêter devant aucun obstacle et de mettre fin à ce procès qui préoccupait vivement l'opinion publique et qui intéressait la noblesse tout entière, solidaire de l'un de ses membres, si celuici restait impuni.
Quoique le Conseil, après un séjour de peu de durée à Montmélian, eut été obligé de suivre le duc à Rivoli, Montmayeur fut cité une fois encore, et lit défaut.
Alors, le conseil passa outre, déclarant « In nomine Patris, Filii et Spiritus Sancti, non pendentes à dextris, neque à sinistris^ sed œquo Uhramine pendentes » que le comte de Montmayeur, coupable de félonie, de rapt, de meurtre, et en outre contumax, serait jugé nonobstant son absence qui sera remplacée par la présence de Dieu. En conséquence, l'accusé fut condamné à la confiscation de tous ses biens et à une amende de cinq cents marcs d'or.
Mais, chose singulière et que nous ne pouvons suffi-
samment apprécier, faute de connaître la législation de cetle époque, le jugement définitif du conseil ne reçut pas son exécution.
Les héritiers de la dame de Miolans ne devaient entrer en possession des biens revendiqués par celle-ci qu'après le décès de Montmayeur. Ce dernier, paraît-il, jouit de ces biens jusqu'à la tin de ses jours, car on retrouva un compte de recette, postérieur à i486, à lui fourni par son châtelain de Saint-Alban, Jean de Médici.
Par un dernier acte d'ironie, Montmayeur mourut en instituant le duc de Savoie son légataire universel.
Il s'éteignit^ en 1489, au château de Montnet, qui domine la commune de Saint- Jean-Pied-Gauthier et appartient aujourd'hui à mademoiselle Hortense Vernaz (1).
Il est triste de penser qu'un aussi monstrueux attentat que celui de Montmayeur ait ainsi échappé au juste châtiment qu'il méritait.
« Il est vrai, remarque M. Chapperon avec plus de raison que de goût littéraire, que la société civile cherchait seulement à s'établir sur des bases fermes et que les grands feudataires de la Couronne, au détriment desquels cette révolution avait commencée à s'opérer,
(1) Comme nous empruntons ces détails aux historiens de Fésigny, il est bon que nous les citions ici, afin d'éviter que l'on nous accuse d'avoir abusé du droit de puiser dans leur travail. Il n'existe que deux opuscules sur l'épisode historique qui sert de canevas à notre récit. L'un es' un article fort court publié par le comte Luigi Cibrario, l'autre est une étude historique, sorte de notice laconique, publiée par M. Timoléon Chapperon.
Nous devons remercier ici l'un de nos amis, M. le comte d'Arves dont les notes au sujet de la g-,'néalogie de Montmayeur, nous ont étë très-utiles, et M. le chevalier Nigra, ministre du roi Yictor-Emmanuel à Paris, qui a bien voulu obtenir pour nous du ministère italien, par voie diplomatique, communication des documents inédits renfermés aux Archives de Cour et qui forment le dossier de ce procès intéressant.
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s'efiforçaient par tous les moyens possibles, d'en arrêter le progrés et opposaient à la loi quelquefois la force, mais le plus souvent cette résistance passive au moyen de laquelle on parvient à lasser les volontés les plus décidées. »
Philippe-Monsieur, comte de Bresse, était sorti des prisons de Loches avec ceux de ses amis que la politique astucieuse de Louis XI avait condamnés au même sort.
Comme bien on le pense, deux années de captivité n'avaient fait qu'augmenter son aversion pour le précurseur de Machiavel.
Cependant il accepta le gouverment de Limousin et de Guyenne que le roi lui octroya à titre d'indemnité. Quelques mois plus tard, Louis qui désirait s'allier à Galeas- Marie Sforza, duc de Milan, envoya pour négocier le mariage de Bonne de Savoie avec ce prince, le comte de Bresse qui profita de cette occasion pour se réconcilier avec son frère qu'il n'avait pas vu depuis longtemps et qui l'aimait peu. Le duc lui rendit néanmoins tous ses fiefs, son apanage et lui donna la lieutenance générale de ses états.
Phihppe combattit glorieusement dans la guerre du Montferrat suscitée par Sforza contre son frère.
Son caractère inquiet, avide d'émotion, et surtout le désir désir de se venger de la détention que lui avait fait subir le roi de France, l'excitèrent à prendre parti pour le duc de Bourgogne. Charles le Téméraire qui savait, du reste, s'attirer les hommes de valeur, le créa gouverneur des deux Bourgognes, et lui conféra les ordres de Saint-André et de la Toison d'Or.
Philippe, après avoir soumis Liège, lors de la fameuse révolte si bien décrite par Walter Scott dans Quentin Burward, se montra à l'entrevue de Péronne avec les insignes de la Toison d'Or.
Louis XI ne lui pardonna point cette audace. Il en-
voya le comte de Comminges occuper le comté de Bresse, puis, jaloux de s'attacher un prince qui pouvait le servir glorieusement, illustrer son régne, il lui fit offrir le Valentinois, le collier de Saint-Michel et le commandement de cent lances.
Philippe accepta. Cette nouvelle alliance fut scellée quelque temps après par son mariage avec Marguerite de Bourbon, tille du grand chambrier de France.
Lorsque le duc Amédée mourut et que la duchesse Yolande s'empara de la régence, le comte de Bresse, mécontent de voir l'autorité tomber en quenouille , recommença une lutte acharnée contre sa belle-sœur. Aimé du peuple, soutenu par les grands, il fût arrivé facilement au pouvoir. Mais il donna un grand exemple. Louis XI menaçait d'envahir la Savoie. Aussitôt Philippe se désista de ses prétentions, se dépouilla de ses titres, obligea son parti à se dissoudre et renonça à tous les résultats de plusieurs victoires successives.
Il ne put jamais se soumettre entièrement aux vues de Louis dont l'astuce, l'avarice, la dureté de cœur lui répugnaient. Charles VIII, qu'il servit plus fidèlement l'appréciait davantage. Ce monarque le choisit pour son conseiller intime lors de son expédition de Naples, durant laquelle il s'illustra par sa sagesse et sa modération autant que par sa bravoure. Commines, Guichardin, Garnier font de lui un bel éloge. Charles récompensa magnifiquement son oncle. Il lui donna les comtés de Lauraguais, de Villelongue, en France ; les comtés d'Alisco, deTerranuova,deCastel-Dragone, dans le royaume de Naples, et lui confia le gouvernement du Dauphiné.
Marguerite de Bourbon était morte en 1482. Trois ans plus tard Philippe de Bresse épousa Claudine de Brosse, fille de Jean, dit de Bretagne, comte de Penthièvre.
Voyons maintenant ce qui se passait en Savoie pendant que l'aventureux héros de la seconde partie de
cette histoire parcourait au delà des monts sa brillante carrière.
Au duc Araédée IX, mort à Verceil en odeur de sainteté, succédait Piiilibert I" qui mourut avant d'avoir atteint sa dix-huitième année, laissant le trône à son frère Charles.
Celui-ci, que ses sujets surnommèrent le Guerrier, porta le premier le titre de roi de Chypre. A dix-neuf ans il expirait, probablement des suites d'un poison lent.
La régence de la duchesse Blanche de Monlferrat, qui régnait au nom de son fils Charles-Jean-Amédée, fut heureuse. Mais le jeune duc, jouant à la balle au château de Montcalier, fit une chute si malheureuse qu'il se tua.
Contre toute espérance, Philippe de Bresse arrivait donc au trône, ayant hérité des droits de son frère, de ses deux neveux et de son petit-neveu.
Il avait alors cinquante-huit ans.
Le seigneur de Viry lui porta à Grenoble où il résidait, les bulles d'investiture que lui accordait l'empereur Maximilien, le duché de Savoie relevant de l'empire. Depuis trente-cinq ans, il ambitionnait la couronne. Elle venait bien tard se poser sur son front.
Il se souvint alors des immenses projets de son vieil ami Fésigny,
Trente années s'étaient écoulées depuis le drame du château d'Apremont.
Son avènement fut accueilli par des fêtes populaires qui montraient combien il était aimé. Il ne se vengea point des ennemis qui depuis si longtemps entravaient ses desseins,-le calomniaient, le persécutaient.
Avant que Louis XII prononçât le mot célèbre : « Le roi de France ne venge point les querelles du duc d'Orléans », Philippe de Savoie dit qu'il oubliait toutes les
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offenses dont on l'avait accablé jusqu'alors. Son règne promettait d'être glorieux et prospère, mais épuisé, usé par des fatigues, des luttes, des souffrances de toute espèce, le vieux duc tomba malade au bout de dix-huit mois. Il était alors à Turin. 11 voulut revoir Chambéry, pour y respirer, dit-il, l'air natal.
Le 7 novembre 1497, il rendit le dernier soupir.
Tant qu'il vécut, ses familiers ne l'entendirent jamais parler des événements qui ont fait le sujet de cette histoire, ni prononcer les noms de Fésigny, de Gilberte de Miolans, de Montmayeur.
Il s'enfermait parfois, solitaire, dans sa tente ou dans une pièce retirée de sa demeure et quand il sortait de, cet asile, ses yeux rougis disaient qu'il venait de pleurer.
Philippe II, duc de Savoie, laissa de ses deux mariages huit enfants, parmi lesquels il faut compter Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mère de François ^^
Il fut enseveli à l'abbaye d'Hautecombe, dans un tombeau surmonté de sa statue et orné d'un bas-relief représentant l'ambassade dans laquelle il obtint du pape Alexandre VI, pour Charles VIII, le trône de Naples. Une inscription gravée sur le cénotaphe rappelle ce fait. Philippe y est appelé : Vir animi candore, morum integritate spectatissimus.
Nous avons suffisamment parlé des hauts et puissants personnages qui ont dominé ce récit. Il est juste d'accorder une mention spéciale à ceux qui, pour occuper dans la société un rang plus humble, ont intéressé quelque peu notre lecteur.
Peu de jours après le meurtre de Guy de Fésigny, un homme au visage empreint d'une tristesse profonde et sur lequel on lisait un amer dégoût de la vie, se pré-
senta aux portes du monastère de la Grande-Chartreuse. Il fut reçu par le frère hospitalier qui le fit entrer, lui servit un frugal repas et le conduisit ensuite au père coadjuteur.
— Mon père, dit à celui-ci le pèlerin, je suis un pécheur infâme. Je viens vous demander de me recueillir, non point parmi vos frères, car il faut être pur de toute souillure pour approcher l'autel, mais parmi les serviteurs de vos serviteurs. Je vivrai de pain et d'eau, je jeûnerai, je me prosternerai chaque nuit à la porte de votre église... peut-être serai-je pardonné.
— La miséricorde de Dieu est infinie, répondit le religieux en inclinant sa tête chauve. Dieu a dit : « Venez à moi, je vous consolerai. » Mon fils, quel nom portiez-vous dans le monde ?
~ Je me nomme Donatien. Mon père était de la maison de Rochechouart, mais j'avais une barre sur mon écusson.
Quelques années plus tard, l'assassin de Fésigny roula dans un précipice en sauvant la vie à un voyageur qui s'était égaré dans les montagnes voisines. Son corps ne fut pas retrouvé. Il remplissait les humbles fonctions de porcher du couvent, et il édifiait tous les moines par sa ferveur.
Au nombre des soldats bourguignons qui périrent à la bataille de Morat et dont les ossements servirent à construire une pyramiie commémorative de la honteuse défaite essuyée par Charles le Téméraire, se trouvait une espèce de condottiere, capitaine d'aventures, qui ne couchait jamais sans avoir à ses côtés deux robustes lansquenets.
Il eut la tête tranchée d'un seul coup de hache par un paysan d'Unterwalden qui l'aperçut criblé de blessures, mais remuant encore sous un monceau de cadavres.
Nous avons quelque raison de croire que cet aven-
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lurier, renommé pour sa cruauté féroce, mais que des terreurs sans nom assiégeaient sans trêve ni relâche, n'était autre que l'ancien écuyer de Montmayeur, Louis de Luzarches.
Maître Guillaume Coquelourt se hâta de changer la chaîne d'argent de majordome contre l'insigne plus modeste réservé aux simples camériers. Son nom figure au testament de haute et puissante princesse Charlotte de Savoie, reine de France, au nombre des valets de chambre de laquelle il fut admis, sur la recommandation de son cousin Loys Juré.
Enfin, pour clore ce dernier chapitre, disons qu'Aynard d'Entremont eut le bonheur de persévérer dans les bons sentiments que les conseils paternels de Fésigny avaient éveillés en lui.
11 épousa la grecque Bérénice, et fut doté d'un beau domaine par Philippe-Monsieur.
Il vécut dans l'obscurité, goûtant paisiblement les joies de la famille et se rappelant parfois un passé qui ne lui laissait pas de remords.