CAMPAGNES D'ITALIE ET DE LANGUEDOC
avec le secret ennui qu'éprouvait Fabert de se trouver parfois sous les ordres de capitaines ayant peu de services et peu d'expérience. Cet ennui l'avait même déterminé à se démettre après la campagne de la charge de sergent-major , malgré la peine que lui causait la pensée de se séparer de son cher mestre-de-camp. Il témoigna donc à Rambures la gratitude dont il était pénétré pour ses bons offices ; mais un scrupule de conscience véritablement outré l'empêchait d'en profiter.
Il ne pouvait pas admettre qu'une modification aussi importante dans le service des officiers d'état-major de l'infanterie pût être adoptée sans le concours du colonel général de l'arme , son révéré protecteur, le duc d'Epernon.
« Comment , s'écria-t-il , le roi croit-il que pour la vanité de prendre rang et de monter parmi les capitaines je perdrai le respect et la considération que je dois à M. le duc d'Epernon ? Il m'a donné ma charge parce que la sienne lui donnait le pouvoir de le faire, et, au moyen de cette charge, qui n'est de nulle importance, je laisserais ruiner la sienne, qui lui assure le droit de pourvoir aux charges de l'état-major de tous les régiments ! Vraiment le roi ne me traite pas en honnête homme : il faut qu'il me croie un grand coquin pour me faire une semblable proposition'. »
Rambures lui prouva par les meilleures raisons qu'il prenait la chose d'une manière déraisonnable. Mais l'entêté major ne se rendit pas, et, s'animant avec cette vivacité qui constituait certainement chez lui un grand défaut, il chargea son ami de refuser tout net la faveur qu'on lui offrait.
Malgré les formes moins cassantes dont le mestre-de-camp s'ingénia à revêtir ce refus, le roi en fut très mécontent, et, plus la grâce que lui avait suggérée son amitié pour Fabert était considérable, étant nouvelle dans l'armée , moins il put comprendre le dédain qu'elle avait rencontré. Aussi , lors de son départ de Nîmes pour Paris, quand les officiers de l'armée vinrent prendre congé de lui, en voyant Fabert s'avancer à son tour, il tourna le dos sans lui dire un mot.
Le fidèle serviteur de d'Epernon en éprouva une peine des plus vives, mais il se dit qu'il valait encore mieux encourir la disgrâce de son roi que de contribuer à une mesure blessante pour son bienfaiteur. Néanmoins, attristé par ce qui s'était passé, il accepta avec empressement la distraction d'un beau voyage. Le duc de Rohan, après sa soumission, avait reçu l'ordre de sortir de France, et il avait choisi Venise pour sa résidence. Le duc de la Valette fut chargé de le con-
1 Mémoires de Fabert, p. 20. Fabert appelle le chapitre où est fait ce récit action ck'recognoissance.
duire en celte ville. Il emmena avec lui Fabert, et ce dernier, en compagnie d'un seigneur auquel il était affectionné, essaya d'oublier en Italie pendant quelques semaines les mécomptes de l'état militaire.
Revenu de Venise par l'Allemagne, il s'arrêta à Metz près de son père, mais goûta mal les charmes de la vie de famille. La pensée de sa carrière compromise ne le quittait pas , et elle était si douloureuse pour lui qu'il en tomba malade « de mélancolie ». Il était bien décidé à ne plus servir dans un emploi où il n'avait aucun rang, et regrettait même de n'avoir pas tout de suite envoyé sa démission au duc d'Épernon. Mais, pendant qu'il se livrait à ses désolations, un nouvel aliment se préparait pour cette activité guerrière qui était toute sa vie.
CAMPAGNE d'iTAI.IE
L'année 1629, en effet, ne s'était pas encore terminée que Richelieu reprenait le chemin de l'Italie. L'Empereur, excité par l'Espagne, avait sommé la France d'évacuer les fiefs impériaux d'au delà des Alpes. Après quelques négociations restées stériles, les Allemands, commandés par Colalto , vinrent assiéger Mantoue, et Spinola, gouverneur du Milanais , envahit le Montferrat.
Il était impossible de laisser perdre les résultats de l'expédition de Casai. Une armée considérable fut donc levée sans retard, et, le 29 décembre 1630, Richelieu se mettait en route, avec les pouvoirs de « lieutenant général, représentant la personne du roi tant dedans que dehors le royaume ». Le régiment de Rambures faisait partie de l'expédition.
Une telle circonstance était de nature à fixer les cruelles irrésolutions de Fabert, et ses projets de retraite ne pouvaient subsister devant l'appel du devoir. Seulement il était devenu sérieusement malade et paraissait absolument hors d'état de supporter les fatigues d'une campagne. Les soins dont il était entouré semblaient ne faire
que rendre le mal plus grave. « Alors il jugea qu'il fallait se re'soudTre à servir pour guérir. Il partit assez faible ; à Lyon il l'était davaatage, ayant été atteint d'une dysenterie; mais, apprenant qu'on avail assiégé Pignerol, il en partit contre l'avis des médecins et se rendit à l'armée, où son mestre-de-camp, surpris de le voir en si mauvais état, ne voulut pas qu'il remplit les devoirs de sa charge, sinon dans les occasions importantes ^ »
Le cardinal, après avoir appris en route la rassurante nouvelle de la levée du siège de Mantoue, avait perdu du temps à négocier avec le duc de Savoie , dont la duplicité ne cherchait qu'à lui tendre des pièges. Enfin, voulant, comme il disait, «bonne paix ou forte guerre, » il avait commencé la campagne le 19 mars, en passant la Doire; il s'était emparé de Pignerol et des châteaux voisins , qui mettaient dans les mains de la France les principaux débouchés des Alpesdauphinoises.
Pendant ce temps, le roi réunissait à Lyon une armée de réserve, et le 12 mai il entrait en Savoie à la tète de vingt-six mille hommes. En quelques jours Chambéry avait capitulé, et presque toute la Savoie était conquise.
Les régiments de Champagne et de Rambures avaient été appelés à prendre part aux opérations actives de l'armée royale. Faberl, qui s'était remis, comme il l'avait prévu, en reprenant son service, retrouva chez Louis XIII la plus entière bienveillance. Le roi lui témoigna tout son plaisir de le voir employé près de sa personne. Le nuage qui s'était un moment élevé entre eux avait disparu sans laisser de traces.
Restaient encore quelques petites places qui n'avaient pas ouvert leurs portes, telles que Charbonnière et Lesguille. Le régiment de Champagne reçut la mission de s'emparer de la première, et celui de Rambures de l'autre. Fabert fut mis à la tête du détachement chargé de son investissement.
Il alla seul, pendant une nuit sombre, opérer la reconnaissance des lieux. Le fort était entouré d'une ceinture de terre gazonnce, descendant d'un côté vers un précipice. Comme la garnison était pea nombreuse, à «cette place, très peu favorable à l'attaque, il n'y avait pas de garde ni même de sentinelle. Descendu dans le fossé, il remonte le talus, escalade la berne et le parapet, et arrive jusqu'au pied du donjon, qui était bien gardé. Le lendemain, il fait donner l'aîarme par une fausse attaque en face du château, et en même temps, à la tête d'une troupe munie d'échelles, il se glisse par le chemin qu^if a reconnu pendant la nuit et arrive dans l'intérieur de la place, jusque sur les glacis du donjon. A l'instant même il fait ouvrir une tranchée
» Mém. de Fabert, p. 21.
pour abriter ses hommes et préparer le logement de deux canons, rapidement amenés. Menacé de si près, le gouverneur prend le parti de capituler et fait battre la chamade.
Fabert se rend aussitôt à son appel, et reçoit de ses mains un projet de capitulation conçu en des termes emphatiques et d'un ridicule achevé. Des officiers de son régiment, en ayant pris connaissance, voulaient lui faire donner un forme moins étrange ; mais Fabert tint à ce que le texte primitif fût conservé, « disant que cela ferait rire le roi. )) C'était une bonne pensée que de donner un moment d'amusement à ce roi qui n'en avait guère. La capitulation fut, en efîet, envoyée à Sa Majesté, et elle eut dans toute la cour un immense succès d'hilarité.
M. de Rambures fut comblé d'éloges. La rapidité avec laquelle le fort avait été pris faisait le plus grand honneur au régiment, mais surtout au major qui avait commandé l'expédition ^
De là , Rambures fut envoyé pour soutenir le régiment de Champagne dans l'attaque de Charbonnière, dont la résistance était autrement sérieuse , mais qui finit cependant par capituler. Quatre compagnies conduites par Fabert reçurent alors la mission de prendre deux forts qui faisaient partie du système défensif delà place, l'un appelé Pontà-Maffré et l'autre Saint-Michel.
Le premier, quoique bâti sur un rocher et défendu par la nature, se rendit après avoir épuisé sa provision de poudre. Quant au second, Fabert ayant déclaré à son gouverneur qu'il ne ferait pas de quartier à la garnison s'il avait un seul homme tué ou blessé , il n'y eut qu'un simulacre de résistance. La place ne lira que des salves à poudre, et capitula aussitôt que l'honneur parut sauvé par cette inoffensive canonnade. Le gouverneur ne voulait pas paraître avoir moins fait que celui de Pont-à-Maffré , « qui n'était pas , disait-il, de si bonne maison que lui, » et auquel il ne voulait pas laisser un avantage; Fabert fit encore rire le roi en lui racontant cette histoire.
Il ne restait plus à prendre dans les Etats du duc de Savoie que Monlmélian, devant lequel le roi mit le siège; puis, comme il était très souffrant, il rentra à Lyon escorté par les régiments de Rambures et de Picardie. Mais Fabert, qui s'éloignait dç l'armée active avec désolation , n'en fut pas longtemps séparé. Il était temps de secourir Casai, où le brave Toiras commençait à ressentir de grandes souffrances.
Le 16 juillet, onze mille hommes commandés par le duc de Montmorency et le marquis d'Effiat passèrent les Alpes au mont Cenis. Ils avaient pour objectif de rejoindre l'armée du maréchal de la Force, restée à Pignerol et bien réduite par les désertions et les épidé-
1 Méitt. de Fabert, p. 22.
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mies. Les rëgimenls de Rambures et de Picardie faisaient partie de ce renfort.
L'armée du duc de Savoie, commandée par le prince Thomas, s'était établie à Vegliana, dans le marquisat de Suse, et attendait les Français dans une position très avantageuse, pour ne pas dire inexpugnable. Devant cette altitude redoutable, beaucoup d'officiers penchaient pour la retraite; mais d'Effiat et Montmorency, en pensant aux suites funestes d'une telle détermination, dirent qu'il y allait de leur honneur et de celui de la France à ne pas reculer. A la première heure du jour les troupes sont mises en mouvement.
Fabert, chargé selon l'usage de reconnaître le terrain , avait remarqué un lieu dont l'importance stratégique l'avait frappé. C'était un espace découvert, en face de la montagne occupée par l'ennemi, d'où Ton pouvait tenir ce dernier en respect et couvrir le défilé de l'armée. Il avait demandé au sergent de bataille que la défense de ce poste fût confiée à Rambures.
Dès le commencement de l'action, il y mène deux compagnies de mousquetaires, commandées par les capitaines d'Orvilliers et de Bermont. Elles sont immédiatement l'objet d'une vive attaque. Après quelque temps de combat, ces troupes, fort éprouvées et manquant de poudre, ont un besoin pressant de renfort. Fabert en fait demander inutilement. Il part au galop pour aller le chercher lui-même, mais il ne trouve plus son régiment à sa place de bataille ; il a été mis ailleurs par un maréchal de camp , auquel il court le réclamer sans en rien obtenir. Furieux d'un tel contretemps, il repart à toute bride pour ramener en arrière le premier détachement, incapable de tenir la place sans secours. Il le trouve en pleine retraite, par suite d'un échec du régiment de Picardie, qui a permis aux ennemis de le tourner. Les soldats n'ont plus de munitions, et les officiers sont tous blessés.
M. de Rambures, avec la compagnie du capitaine Hémont, occupait une place voisine; à la vue de ce qui se passe, craignant pour l'honneur de son régiment, il se précipite avec ses cent hommes pour ramener ses soldats. En môme temps Fabert place de Lavaux, son aide-major, avec vingt-cinq niousquetaires, les derniers qui eussent un peu de poudre, en un lieu abrité, pour arrêter l'ennemi. Mais au moment où tous deux essayent de rétablir quelque ordre dans la poignée d'hommes qu'ils commandent, une décharge des Piémontais met les soldats en fuite.
En les voyant abandonner ce chemin dont il avait demandé la défense comme un honneur, Fabert est au désespoir. Il crie à Rambures que son régiment est déshonoré, que les troupes qui ne sont pas encore passées sont perdues par suite de l'abandon du point confié à sa garde. La douleur qu'il témoigne est telle que Rambures, homme
d'ailleurs d'un courage admirable, lui dit : « Au nom de Dieu ! que faul-il faire*? » Il n'y avait plus avec le mestre-de-camp et le major ^ue Hémont, Lavaux, un brave sergent nommé Lenoble et douze ou treize soldats. Fabcrt répond : « Il faut l'épée à la main chasser les ennemis ! » Rambures dit : « Allons ! » pousse son cheval ; Fabert fait de même ; les quinze hommes qui sont avec eux les suivent.
Les ennemis en grand nombre, mais dispersés, ne tiennent pas déliant cette héroïque folie. Ils se troublent et reculent. En même temps, le corps principal du régiment, qui a été placé par le maréchal de camp sur une hauteur voisine, ne peut rester impassible témoin de cette charge émouvante. Rien n'arrête les soldats dans leur élan pour venir au secours de leur colonel ; en un instant ils descendent comme un tourbillon de la colline et viennent prendre part à l'action. Les officiers sont entraînés avec eux. Picardie se rallie et vient se joindre à Rambures; l'ennemi prend la fuite, et tout le terrain perdu est en un instant reconquis. Il n'y a plus d'obstacle au passage de l'infanterie.
Pendant ce temps-là la cavalerie française, attaquée dans une petite plaine par celle de l'ennemi, remportait sur cette dernière une victoire complète. Le prince Doria était fait prisonnier, et un gros bataillon carré, attaqué par les chevau- légers, se rendait sans résistance. Les débris de l'armée piémontaise battaient en retraite , et l'armée victorieuse pouvait opérer sa jonction avec celle qu'elle venait secourir.
Les généraux français, ainsi mis en situation de prendre une vigoureuse offensive, allèrent sans retard assiéger Saluées. Dès le premier jour le faubourg fut enlevé, et Fabert, marchant à la tête de la colonne d'attaque , reçut deux balles dans son chapeau.
Le lendemain, chargé de garder avec son régiment un poste voisin d'un passage par lequel on craignait de voir le prince Thomas jeter des secours dans la place, il se trouva incertain sur la distance où. l'on pouvait sans danger disposer les avant-postes. Pour s'en assurer, il alla, avec une incroyable témérité, faire la reconnaissance des ouvrages extérieurs, et passa seul dans les lieux les plus périlleux, sous le ieu de l'ennemi. Puis il alla en rendre compte à Rambures , lui ex- 'pliquant les raisons pour lesquelles il convenait de retirer tel poste et d'avancer tel autre.
Le mestre-de-camp, en officier consciencieux, lui répond qu'il va .aller sur le terrain voir les choses de plus près avec lui. Tout à coup •ce péril que Fabert a, pour son compte, affronté avec tant d'indifférence, cette grêle de balles au travers de laquelle il a passé sans pâlir, vient frapper son esprit de terreur par la pensée que son chef, que son ami peut en être victime. Un pressentiment dont il n'est pas
* Mém. de Fabert, p. 23.
maître l'avertit que si Rambures s'y expose, quelque malheur l'attend. Il faut à tout prix qu'il l'empêche d'y aller.
« Je vous ai, ce me semble, lui dit-il, donné sujet d'avoir confiance en moi, et vous pouvez sans crainte me laisser disposer une garde. — Non, répond Rambures. Vous avez fait votre devoir en allant inspecter toutes choses de près, et je ferai le mien en les voyant avec vous. — Excusez-moi, dit alors Fabert, mais je suis si fatigué par cette marche de toute la nuit que je me sens incapable de la recommencer. — Je vous prendrai en croupe. — Eh bien, dans quelques heures. — Non, tout de suite. »
Il est impossible de résister davantage; les deux officiers se mettent en route, l'un à cheval, l'autre à pied, lui servant de guide. Ils font sans encombre une partie du trajet ; mais, arrivés à un certain point, où il faut traverser une vigne fort en vue de la place, Fabert sent son cœur se serrer, son pressentiment redouble et va jusqu'à l'angoisse : « N'entrons pas là dedans, dit-il à Rambures; s'il faut vous l'avouer, je me suis mis dans l'esprit que, si nous y allons, il m'y arrivera malheur. Vous ne voudriez pas être cause de ma perte. — Si ce n'est que cela, dit Rambures, restez ici, et j'irai seul. » En même temps il met pied à terre et attache son cheval à une branche. Le pauvre Fabert est forcé dans ses derniers retranchements. « Eh bien, non! dit-il, je dois maintenant vous le dire, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous seul que je tremble. Puisse mon anxiété ne pas être justifiée ! » Il prend les devants pour couvrir Rambures de son corps, et ils montent jusqu'au sommet d'où ils ont les vues qu'ils désiraient, puis se mettent à redescendre, Fabert marchant cette fois en arrière, toujours dans la même pensée. Eh bien! lui dit Rambures, vous n'êtes pas prophète. Vous voyez bien qu'il ne m'est pas arrivé malheur. — Nous ne sommes pas encore hors de danger, répondit-il, et ma crainte n'est pas passée. Dieu veuille qu'elle soit vaine ! »
A peine avait-il prononcé ces paroles que les défenseurs du fort leur adressaient une décharge de mousqueterie; les vêtements blancs qu'ils portaient faisaient d'eux une cible très apparente. Une balle passe entre le corps et le bras gauche de Fabert, lui enlève deux bandes de passementerie de son pourpoint et entre dans l'épaule droite de Rambures, dont le sang jaillit aussitôt. Fabert est au désespoir; il se reproche de ne pas avoir assez fait pour protéger ce chef qu'il aime tant. Il le place sur son cheval et monte en croupe derrière lui pour le soutenir, s'il était pris d'une faiblesse. Rambures, voyant sa douleur, lui dit de ne pas songer à lui, sinon pour le mettre entre les mains des chirurgiens; mais la meilleure manière de lui montrer son amitié, c'est de faire donner son régiment avec vigueur, en son absence, et d'ajouter à sa réputation ^
• Mém. de Fabert, p. 24.
Cette consolation fut refusée à Fabert. Après avoir remis son ciier blessé aux soins des médecins, il alla entendre la messe pour demander à Dieu que ces soins fussent efficaces. Mais il venait d'éprouver une émotion trop violente pour son tempérament encore imparfaitement rétabli, il s'évanouit pendant l'office. Une fièvre intense se déclara avec les symptômes les plus alarmants , et peu s'en fallut qu'il n'y succombât. Le lendemain, il fut porté dans la ville, qui venait de se rendre, et à la prise de laquelle son régiment avait eu la part la plus brillante. Là, il resta plusieurs jours entre la vie et la mort. Les remèdes réussirent enfin à triompher du mal.
A peine entré en convalescence, il eut le bonheur de revoir son mestre-de-camp , qui, guéri avant lui, venait de reprendre son service. Il voulut faire de môme et, sans plus tarder, retourner à son poste; cependant, si la fièvre l'avait quitté, ses forces étaient loin d'être revenues. Les médecins lui ordonnaient de rentrer en France pour achever do s'y guérir; mais il s'y refusa obstinément, et tout ce qu'on put obtenir de lui, après une rechute très dangereuse, ce fut qu'il prît un congé de quelques jours pour aller respirer l'air pur et vivifiant des Alpes. On le dirigea sur ]\Iont- Dauphin, et telle était sa faiblesse qu'il fallut lui faire faire la route sur un brancard, et le soutenir au moyen des cordiaux les plus énergiques.
Mont- Dauphin était un lieu étrangement choisi pour une convalescence : la peste y régnait, et le logis dans lequel on mit Fabert avait vu, en quelques jours, mourir plusieurs personnes. Mais cela ne l'émut en rien; il y respira l'air vif de la montagne, et en peu de temps se trouva assez bien pour revenir à cheval rejoindre son régiment. Cependant il n'était qu'incomplètement guéri, et il sentait bien que les forces lui feraient défaut pour supporter les fatigues d'une campagne; mais il comptait sur son énergie morale pour suppléer à tout.
Du reste, la guerre touchait à son terme; les malheurs que le duc de Savoie avait si imprudemment appelés sur lui déterminèrent chez ce prince une fièvre violente à laquelle il succomba, en disant à son fils de faire la paix à tout prix. De son côté le roi de France, malade , avait dû reprendre le chemin de Lyon. Une trêve fut convenue, et, au moment oi!i elle expirait et où l'armée, marchant au secours de Casai , était sur le point d'attaquer les lignes ennemies, un traité signé à Ratisi3onne mettait fin aux hostilités ( 16 octobre 1630).
La rentrée du régiment de Rambures en France fut suivie de près par un changement de position de son vaillant major. Le refus fait par lui, l'année précédente, d'une faveur exceptionnelle imposée d'olfice au colonel général de l'infanterie n'avait, nous l'avons vu , produit chez le roi à son égard qu'un mécontentement passager. Sa Majesté, pour lever un scrupule exagéré peut-être, mais honorable, s'était décidée à
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prendre une mesure générale, en rompant la règle jusque-là suivie qu'aucun sergent-major n'aurait de compagnie.
Fabert, ayant reçu cette nouvelle de Rambures , en eut une joie extrême, car c'était la seule porte qui pût être ouverte à sa légitime ambition. Mais, fidèle jusqu'à l'excès à ses sentiments de délicatesse envers M. d'Épernon, il demanda et obtint l'autorisation d'en référer à lui, et de ne conserver la charge de major unie à celle de capitaine que si le colonel général agréait cette condition. Il lui écrivit sur-lechamp dans ce sens.
Sur ces entrefaites, le comte de Bizemont, capitaine dans Rambures, bravo officier qui avait été blessé à Vegliana, vint à mourir des suites de celte blessure; mais il fallut laisser la compagnie vacante, d'Epernon n'ayant pas encore répondu à la demande de son protégé. Fabert reçut enfin une lettre de lui; elle était relative à divers sujets touchant de près à ses intérêts de famille; quant à la question de son grade, il l'invitait à venir la traiter avec lui à Paris. Il se rendit sans retard à cet appel.
Le duc lui témoigna une certaine incrédulité sur le fait de la réunion projetée des deux charges sur la même personne ; mais il ajouta que dans le cas où cela arriverait, il l'autorisait à en profiter. Il fut de plus convenu que si, nommé capitaine, il devait se contenter de ce grade, M. d'Épernon accepterait sa démission des fonctions de major.
Satisfait de cet arrangement qui lui ôtait tout scrupule, Fabert alla dire au roi qu'il était prêt à profiter de ses bontés; il reçut aupsitôt la compagnie de Bizemont, tout en conservant son titre de major. Cette faveur lui était accordée en pur don, ce qui ajoutait singulièrement à son prix ; mais il fît bien voir son désintéressement et la générosité de son caractère en renonçant à profiter de cette gratuité.
On lui dit, en effet, que le frère de Bizemont, chevau-léger de la garde, avait fait supplier le roi de lui accorder quelque dédommagement pour la perte que sa famille avait subie de la compagnie de son frère, autrefois acquise au prix de sept mille livres. Le duc de Saint- Simon , favori du roi, en lui disant cela ajouta qu'il ferait bien de gratifier ce gentilhomme de cent ou deux cents pistoles, et que Sa Majesté verrait cela avec plaisir. Fabert ne s'en tint pas là. Il fit remettre les sept mille livres, montant intégral de la valeur de la charge, au frère de Bizemont, en lui disant que c'était de la part du roi. Le prince fut bien surpris de recevoir les remerciements de la famille de Bizemont, auxquels il ne se sentait nul droit; mais, quand il apprit par quel acte gracieux ils étaient motivés, il sut à Fabert un très grand gré d'un procédé si noble. « Bien des fois depuis il raconta la chose comme étant la marque d'un grand détachement des biens ^ »
1 Méni. de Faheit, \\. 29.
Le roi mit le comble à ses bontés pour le nouveau capitaine de Rambures en lui donnant un congé dans les conditions les plus honorables et les plus larges à la fois. Il pouvait d'ailleurs l'accepter sans scrupule; la France était en paix, et le régiment tranquille dans sa garnison. La présence de Fabert à Metz était fortement réclamée par ses intérêts. Déjà , quelques mois auparavant , le duc d'Epernon lui avait conseillé d'y venir « pour essayer de donner quelque ordre à de mauvais offices qu'on lui faisait auprès de son père^ ». Il n'avait fait qu'y passer après la campagne d'Italie, ayant dû repartir immédiatement pour l'affaire de sa nomination. Cette fois il y retourna avec une plus complète liberté d'esprit et d'action que lors de ses précédents voyages.
Le maître -échevin de Metz ne voyait pas d'un meilleur œil qu'au début le choix qu'avait fait son fils d'une carrière aventureuse et féconde en dangers. Il connaissait ses dispositions remarquables pour les sciences et particulièrement pour la géométrie et la mécanique, et se disait qu'un concours comme le sien lui serait extrêmement précieux pour mener à bien une grande entreprise industrielle , dans laquelle il avait engagé une partie de sa fortune. Mais il nous faut reprendre les choses d'un peu plus haut, pour bien faire comprendre la situation de la famille.
Lors du premier congé que le jeune major avait passé à Metz, si souffrant et si malheureux, son père avait conçu l'espoir qu'il se déciderait à rester près de lui. Aussi, lorsqu'il le vit, docile à la voix de l'honneur, se résoudre à partir pour la campagne de Piémont, s'efforça-t-il de mettre obstacle à cette résolution. Après avoir essayé en vain de l'ébranler en le mettant en face des périls qu'il allait affronter, il chercha à faire vibrer une autre corde, celle de l'intérêt.
« Il lui montra un coffre qui contenait quinze mille écus en espèces et en traites, ajouta qu'il lui était dû deux mille pistoles à Paris et à Châlons, et lui déclara que toutes ces sommes lui appartiendraient, et encore en outre une terre de onze mille écus, située à Ville-sur-Yron,
1 Mém. de Fabert, p. 29.
s'il voulait renoncer au service du roi et se consacrer à faire valoir la fortune de sa famille. » Fabert répondit que l'honneur lui défendait de prendre un tel parti à la veille d'une campagne où sa place était marquée.
Alors le maîtreéchevin essaya de l'attendrir, en lui disant qu'il était le seul de ses enfants en qui il pût se confier, et que, s'il le perdait, il aurait tout perdu. L'entretien du père et du fils, conservé dans les Mémoires de ce dernier, montre bien jusqu'où pouvait aller son désintéressement quand il s'agissait de faire un sacrifice à l'honneur de servir la France ^
« La fortune, disait son père, que vous prétendez trouver dans la faveur dont le roi vous honore est fort incertaine , car vous pouvez mourir à la peine avant de l'avoir atteinte, comme il arrive à la plupart des gens de guerre. En restant, au contraire, auprès de moi pour me venir en aide et me consoler, outre que vous ferez une chose agréable à Dieu, votre fortune est assurée, et beaucoup au delà de ce que vous l'imaginez, car mon bien est fort considérable, bien plus qu'on ne le croit. Et soyez assuré que, si je venais à mourir, vous absent, ce bien serait complètement perdu pour vous. Ainsi, c'est à vous de choisir entre un sort incertain et une situation qui vous donnera à la fois le repos du corps et la tranquillité de l'esprit. Pourriezvous hésiter à prendre le second parti , en présence des peines extrêmes et des incessants dangers qu'il faut braver toute sa vie pour se faire une carrière dans le métier des armes, où ce que l'on a le plus de chances de rencontrer c'est une mort prématurée? — 11 n'est plus temps pour moi, ce me semble, répondit Fabert, de délibérer sur le parti que j'ai à prendre. Le régiment de Rambures est déjà en chemin , et mon honneur exige que , sans tarder, je me rende à mon poste. Je me tiens pour tout à fait obligé des offres que vous voulez bien me faire, mais je ne pourrais en aucun cas les accepter sans faire tort à mon frère et à ma sœur; or je ne pourrais supporter la pensée de la division qui en résulterait plus tard dans notre famille et des manques de respect à votre égard auxquels pourraient être entraînés ceux de vos enfants que vous auriez moins favorisés que moi. Puisque Dieu vous a donné plus de biens qu'on ne pense, il y en aura assez pour nous contenter tous, et le seul sentiment que j'en éprouve est celui d'une grande reconnaissance pour les peines que vous avez prises de grossir ainsi votre fortune à force de travail et d'épargne. Cela est vraiment de nature à augmenter encore notre respect et notre amour filial. « Quant à rester auprès de vous, à quoi vous serais -je utile, si je ne parvenais pas à gagner quelque honneur et quelque considération? Or par quelle voie pourrais-je y parvenir mieux que grâce à la faveur
1 Mém. de Fabert, p. 25. • '
du roi? Je n'aurais pas osé vous rien dire au sujet de celle faveur,dans la crainte que vous n'attribuiez mon langage à quelque vanité de jeune homme; mais, puisque vous m'en parlez, soyez assuré que je suis, par elle, garanti contre toutes les mauvaises chances et les persécutions que j'ai pu subir autrefois. J'ai été , il est vrai , dans le passé, victime de circonstances fâcheuses; mais je suis assuré qu'elles ne se renouvelleront pas, et que le roi ne tardera pas à me donner dans l'armée un avancement que déjà il me destine ; soyez donc tranquille sur mon compte et ayez confiance en mon avenir. »
Le maître échevin ne put pas combattre davantage une résolution si arrêtée. Il fallut bien qu'il laissât son fils partir pour l'Italie; mais il en conserva un mécontentement que rien ne put adoucir, et la suite le fit bien voir.
A peine, en effet, Fabert était-il arrivé en Piémont qu'il reçut une lettre où son père lui disait avec froideur « qu'il venait d'avoir des « affaires fâcheuses; qu'il avait dû, à leur suite, emprunter dix mille « écus à son fils aîné; qu'il craignait fort de ne pouvoir les lui rendre, « et que ce serait une dette à prélever avant partage sur l'actif de sa « succession ».
Lorsqu'il revint à Metz pour la seconde fois , à l'issue de la campagne de 1630, l'accueil glacé qu'il reçut de son père le confirma dans l'opinion que cette lettre avait fait naître dans son esprit. Il s'expliqua très nettement avec lui , en présence de son frère , et n'eut pas de peine à réduire à néant les soupçons ridicules qu'avait conçus le maîtreéchevin , au point de craindre que la faveur de son fils auprès du roi n'eût pour résultat sa mise en prison et la confiscation de ses biens au profit de ce fils.
« En somme , finit- il par lui dire , comment aurais-je un si violent désir d'avoir votre bien, alors que je l'ai refusé quand vous me l'avez offert? Mais veuillez prendre acte de la déclaration que je vous fais ici. Jamais, tant que vous vivrez, je ne vous demanderai rien de votre fortune; et, si je vous survis, je renonce dès à présent à toute part dans votre succession. De deux choses l'une : ou je viendrai à être tué à la guerre, et dans ce cas je n'ai besoin de rien, ou j'échapperai au péril, et alors je sens que j'ai en moi de quoi acquérir assez de bien pour n'avoir nul regret de celui que j'abandonne. »
Une déclaration si formelle et si désintéressée n'eut pas l'effet qu'il en devait attendre. Elle ne rétablit pas le bon accord entre son père et lui. « Ce que vous dites là, répondit le vieux Fabert, est pure ostentation, mépris de votre père et hypocrisie. » Et la froideur persista.
Fabert avait cependant, comme fils, les sentiments les plus tendres et les plus délicats. « Jamais enfant, dit-il dans ses Mémoires^, n'avait
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-eu plus de soin que lui de contenter son père. Il ne lui avait jamais den demandé pour son entretien, et lorsque ce père voulait lui faire quelques dons il les refusait souvent, en pensant qu'il pourrait être amené à en faire usage pour. des plaisirs frivoles, des voyages inutiles, peu dignes d'être approuvés par un grave magistrat. Rien qu'à la pensée qu'il devait le perdre un jour, il était tombé cent fois dans des détresses indicibles. Il avait cru, après sa maladie, retrouver entrée <ians le cœur paternel; mais tout y était fermé pour lui. »
Profondément blessé d'un traitement si injuste, il déclara à son père que, en dépit de tout, il resterait à son égard le plus respectueux et le plus obéissant des fils; qu'il renonçait à tous ses droits sur celte part <ie fortune au sujet de laquelle il se voyait si étrangement soupçonné, et que , pour ne pas le fatiguer de sa présence , il ne se montrerait à lui que le moins possible. Il tint parole.
Cependant, malgré ce profond et persistant désaccord, le père et le fils, quelques jours après, conclurent une affaire également favorable aux intérêts de tous deux.
Le second y trouvait pour son temps de congé une occupation inté- Tessantc, une source d'actif et fructueux travail; le premier se voyait, à son immense soulagement, délivré d'une entreprise trop lourde pour ses forces, dont la direction exigeait des loisirs et des connaissances qui lui faisaient défaut, et qui eiit fini-, sans nul doute, par amener sa Tuine complète. Il s'agissait de l'amodiation des forges de Moyeuvre.
Cette usine, en effet, une des plus considérables du duché de Lorraine, avait été louée par le duc Charles IV à Abraham Fabert dès te 24 février 1G24. Il succédait dans cette amodiation aux Gauvain , qui en jouissaient depuis 1583. Le bail était consenti pour douze années , à partir du 1" juillet 1627, moyennant une rente annuelle de vingt-huit mille francs barrois et une somme de cent mille francs offerte par le preneur au duc « en présent et don gratuit ».
Les usines, qui se composaient alors de deux forges , de deux hauts fourneaux, d'une fonderie et d'une tréfilerie, recevaient le mouvement nécessaire d'une déviation des eaux de la rivière d'Orne, et devaient îuie valeur exceptionnelle à la facilité d'exploitation et à la richesse des mines de fer oolithique que recelait son sol.
Le baillisle avait présenté pour caution de sa solvabilité deux hommes xiontlenom mérite, pour des causes différentes, d'être remarqué. L'un était Dominique Richard, seigneur de Clévant, capitaine et prévôt de Pont-à-MousSon, qui devait, un peu plus tard, donner sa fille pour épouse à Fabert; l'autre était Abraham Racinot, seigneur de Gibaumeix, plus connu sous le nom. de des Bordes, dont l'histoire tragique ^'est que trop connue'.
' André des Bordes était premier valet de chambre du duc Henri. Imcsli de toute la confiance de
Le vieil Abraham Fabert, en se rendant adjudicataire des forges de Moyeuvre, n'avait eu en vue que les bénéfices considérables qu'elles passaient pour rapporter. Il pensait que la haute direction de cette affaire pouvait se concilier avec les charges importantes qu'il avait à remplir, et que, les choses étant en bonne voie, il était aisé de les y maintenir sans leur consacrer beaucoup de temps ni d'application. Mais, s'il était un intelligent imprimeur, un savant écrivain, un magistrat habile, s'il avait vu grandir de toutes les façons l'édifice de sa fortune, il n'avait pas les connaissances nécessaires pour devenir un industriel, et le sens même de ce mot lui faisait défaut. Il ne tarda pas à s'en apercevoir à ses dépens; et le payement en quatre termes des cent mille francs de don gratuit à son entrée en jouissance, lui démontra déjà combien il avait été téméraire en s'improvisant maître de forges.
Ce ne fut pas tout : la digue qui soutenait les eaux et les déversait dans le canal, s'écroula, faute d'entretien ; le travail des usines fut en partie suspendu. La réparation en fut faite d'une manière inhabile, et elle s'écroula de nouveau. Les rivaux que Fabert avait éliminés par sa surenchère, les Gauvain et les Bettainvillers, l'avaient laissé prendre possession des forges, sans lui donner les indications nécessaires à leur bonne direction : effet d'une rancune assez naturelle.
Depuis trois ans les choses. allaient de mal en pis, et le maîtreéchevin voyait, par les pertes qu'il subissait chaque année, s'ouvrir dans sa fortune une brèche sans cesse croissante. Il lui fallait à tout prix un collaborateur capable de remettre son industrie en bonne voie. C'était pour cette raison qu'il avait tant désiré voir son fils quitter le service l'année précédente ; c'était pour la même cause qu'il ne lui pardonna pas , cette fois encore , de rester fidèle à sa carrière dans l'armée ; car les connaissances en mécanique dont il avait fait preuve semblaient faire de lui un maître de forges des plus compétents.
Cependant les termes du congé en possession duquel Fabert avait été rais lui laissaient, si la paix se prolongeait, des loisirs assez longs pour qu'il pût en tirer parti dans l'intérêt de la fortune compromise. De plus, le séjour dans la maison paternelle lui étant rendu pénible par le peu de cordialité qu'il y trouvait, il se montra disposé à s'occuper activement de la restauration des forges, et même à s'établir dans un petit château qui faisait partie de l'amodiation, pour suivre de plus près les travaux devenus nécessaires. Mais le maître-échevin lui proposa de faire mieux, de reprendre le bail à son propre compte, déchargeant son père d'un fardeau trop lourd pour son âge et ses occupations.
son maître, il fut témoin de son testament en 1623. Il devait des l'année suivante mourir sur le gibet, « comme atteint et convaincu de crime de magie, » disait l'arrêt, mais plus sûrement comme ayant, par sa fidélité envers son prince, excité contre lui la haine du comte de Vaudemont, devenu le duc Charles IV.
Cette proposition fut acceptée, et Fabert eut alors une tâche très conforme à ses remarquables aptitudes d'ingénieur. Il se promit de faire pour lui une source de fortune d'une affaire qui, dans les mains de son père, n'avait été qu'une occasion de ruine. Cette affaire est expliquée en détail dans les Mémoires de M. de Termes , et nous ne saurions mieux faire que de lui en emprunter l'exposition.
« Il fallait, y est-il dit, faire de grandes dépenses pour le rétablissement de l'écluse, et, pour les avances et frais qu'il convenait faire dans telles rencontres, il dut emprunter à constitution de rentes , et il eut besoin de gens qui ne lui demandassent pas ses plus proches parents comme cautions. Ayant trouvé de l'argent, il se résolut à rebâtir l'écluse ; pour cela il crut nécessaire de savoir combien pesait l'eau de la rivière, et il fit le calcul de la charge qu'avait à supporter l'ouvrage. Il fit alors assembler sur le bord une quantité de pierres, d'un poids trois ou quatre fois égal à celui de l'eau, et, ayant réuni beaucoup d'ouvriers, leur fit jeter ces pierres, de telle façon qu'il ne passait plus d'eau qu'entre les pierres et que la rivière prit le cours qu'on voulait lui donner pour faire marcher les usines. Pour compléter son œuvre, notre entrepreneur avait fait amasser beaucoup de celte crasse de fer qu'on voit dans toutes les forges, qui est menue comme charbon pilé ; il en fit jeter une quantité en amont de la digue. L'eau, qui entrait avec rapidité entre les pierres, y chassa cette crasse; peu à peu les trousse remplirent, et enfin cela devint tellement étanche, que l'ouvrage n'eut plus jamais besoin d'être réparé, quoiqu'il soit resté longtemps sans entretien et abandonné.
« Mais ce qui importait surtout, vu qu'il était absent plus que la moitié du temps, c'était d'établir un ordre qui empêchât la tromperie des valets et des ouvriers. Il fit dans ce but un règlement fort sévère qui excita une révolte parmi tous les ouvriers. Sans chercher à les ramener, il prit sur-le-champ la résolution de les chasser tous. Il leur paya ce qu'il leur devait et en chassa plus de quatre cents , et en fit venir d'ailleurs, »
Une si ferme et intelligente direction ne tarda pas à porter des fruits avantageux, et Fabert vit bientôt des bénéfices considérables récompenser ses efforts. Mais il faut dire aussi que ce ne fut que pendant une période bien courte que le maître des forges de Moyeuvre tira cet excellent parti du bail qui lui avait été souscrit. Dès 1635, c'est-à-dire après trois ou quatre ans de grande prospérité, la guerre se déchaîna en Lorraine, et l'exploitation des forges fut forcément interrompue, au moins en partie. Le compte du prévôt de Briey, en 1660*, dit, en effet, d'une manière formelle que « ladite forge , ayant été depuis abandonnée pendant l'espace de vingt-cinq ans, se trouve présentement tout à fait ruinée. »
^ Chambre des comptes de Bar. — Papiers de M. de Sailly.
On voit qu'il ne faut pas faire état d'une manière exagérée de la longueur ni des résultats de l'exploitation de l'usine par Fabert, et que ce qu'il y a de plus digne de remarque dans cet épisode de sa vie , c'est cette merveilleuse force de volonté qui le faisait réussir dans toutes ses entreprises, et cette facilité de compréhension qui transformait sans effort un excellent officier en habile industriel : tant son esprit avait été préparé par de sérieuses études à tous les genres de travaux, et tant il avait puisé de ressources et acquis d'expérience dans l'habitude de l'observation et de la réflexion !
L'année 1G31 fut en grande partie employée au perfectionnement des usines de Moyeuvre, Cependant un autre sujet de préoccupation , d'un ordre plus sérieux encore, faisait, dans la pensée de Fabert, concurrence aux travaux de l'industrie. Il avait formé le projet de se marier, et le moment lui semblait, à tous les points de vue, favorable pour réaliser ce projet. Sa carrière était désormais assise et lui offrait des perspectives d'avenir qu'un bon mariage pouvait encore rapprocher.
On peut dire , en effet, avec une entière vérité, que tous les actes de son existence, même dans sa vie de famille, se rattachent, d'une manière plus ou moins intime, à son amour passionné pour le service militaire et à la noble ambition qu'il y avait placée.
La première idée de l'union à laquelle il dut trente et un ans d'un bonheur sans mélange lui fut inspirée par le désir de trouver dans sa profession un instrument d'avenir plus rapide et plus puissant. Il se voyait très avant dans les bonnes grâces du roi , mais, sans doute aussi, retenu pour longtemps encore dans des grades subalternes , par la manière tout arbitraire dont se réglait l'avancement dans les corps. Si, au contraire, sa situation de fortune lui permettait de créer à ses frais un nouveau régiment, il se promettait d'en faire aisément un corps de grande valeur, grâce au concours de plusieurs officiers ses amis, lieutenants d'ancienne date, qui étaient tous prêts à prendre sous ses ordres les commandements des compagnies. De plus, l'estime dont il était l'objet à la cour lui donnait la certitude de lui faire avoir la préférence sur tous les nouveaux régiments pour être placé dans une bonne position en pays ennemi, où il se promettait de lui conquérir sans retard un renom honorable*.
Mais il fallait, pour réaliser cette pensée, des ressources considérables et immédiatement disponibles qui lui faisaient défaut, par suite de sa rupture avec son père. Cette considération le décida à prêter l'oreille à des ouvertures relatives à un mariage avec une jeune personne d'une famille amie de la sienne , à laquelle un grand-père , âgé de quatre-vingt-deux ans, manifestait l'intention d'assurer par contrat
1 ilvin. (le Fabert , p. 30.
TABLEAU DE FAMILLE 6b
tout son bien, estimé au moins à cinquante mille écus. Elle se nommait Claude Richard de Clévant, et son père, Dominique Richard, seigneur de Clévant, était capitaine-prévôt de Pont-à-Mousson. Le consentement de toute cette famille était d'avance acquis au mariage projeté.
Mais dans une affaire si importante il ne voulut pas s'engager à la légère, craignant par-dessus tout de ne pas trouver un caractère aimable et doux chez celle dont il devait faire la compagne de sa vie. Il fit donc, sans se déclarer, quelques visites à Pont-à-Mousson , et finit par prendre place dans Tintimité de la famille, de manière à bien asseoir son jugement. Bientôt il eut la conviction qu'il pouvait sans crainte confier à cette jeune fille le soin de son bonheur. La façon dont il s'y prit pour faire connaître ses intentions révèle d'une manière frappante la parfaite loyauté de son cœur, incapable d'un détour. Il déclara à M"* de Clévant le peu de bien qu'il avait, la certitude où il était de n'avoir rien de son père, et ajouta qu'il ne fallait pas davantage s'attendre à ce qu'il conservât ce qui lui vie'ndrait d'elle, étant résolu à l'exposer, ainsi que sa vie , pour s'élever dans la carrière des armes. De la sorte , s'il y réussissait , elle s'élèverait fort haut avec lui ; mais, s'il venait à mourir, elle n'aurait probablement d'autre perspective que de se retirer dans un cloître ou de vivre pauvrement à la campagne.
La jeune fille ayant répondu qu'elle ne s'effrayait pas de cet avenir, il ne perdit pas un moment pour faire adresser par son père la demande officielle.
Or l'aïeul de M"*" de Clévant, sur lequel reposaient les plus sérieuses espérances de fortune , par suite de sa préférence pour sa petite-fille, s'effraya de la pensée que son héritage serait exposé à toutes les chances de la plus hasardeuse des carrières. Il refusa de tenir la promesse qu'il avait faite, d'avantager la jeune fiancée. Sur ces entrefaites, il mourut, sans être revenu de ses préventions.
Il en résulta que Claude de Clévant ne fut plus qu'un parti fort ordinaire au point de vue de la fortune, et que les projets de création d'un régiment durent s'évanouir sans retour.
Mais il restait à Fabert des espérances de bonheur bien faites pour le consoler de ce mécompte.
Au mois d'octobre 1631, il épousa celle qu'il avait» choisie ; elle lui apportait une dot réduite à vingt mille écus ; mais il n'en eut pas regret un instant, car elle lui donna, ce qui vaut mieux que la fortune, une félicité d'intérieur sans mélange. Il résume en un mot le mérite de celte chère compagne, à laquelle il devait si peu survivre : « Sa personne, dit-il, valait infiniment. »
La dot de M™" Fabert, au lieu de payer des soldats, paya des ouvriers. Elle fut consacrée à des améliorations dans les forges de
Moyeuvre, et la prospérité de ces usines prit un nouvel et plus vif élan. Nous avons dit qu'elle ne fut pas de longue durée; mais, pendant les quatre ou cinq années oîi les circonstances la favorisèrent, elles produisirent, paraît-il, un bénéfice net de plus de deux cent cinquante mille livres.
C'était, dans la pensée de Fabert, la réserve de fortune de sa nouvelle famille ; ces sommes furent mises par lui entre les mains d'un ami sûr, le comte de Chavigny, ministre d'État, qui se chargea de les faire valoir et accumuler pour en tirer a l'occasion un parti avantageux et en constituer une garantie contre les chances funestes qui pouvaient se produire.
Fabert avait depuis deux mois à peine contracté cette heureuse union, lorsqu'il dut échanger les paisibles douceurs du foyer domestique contre l'accomplissement de ses devoirs de soldat. C'était le duc de Lorraine qui cette fois forçait la France à mettre ses troupes en mou- X'ement.
Le parti de la reine mère et de Monsieur n'avait pas désarmé, et, las du rôle de pamphlétaire et d'ennemi extérieur, il cherchait à reprendre la lutte d'une manière plus active. Charles de Lorraine, excité par M""'' de Chevreuse, avait levé une armée, qu'il destinait à servir les projets du duc d'Orléans. Mais l'Empereur, menacé par les rapides succès de Gustave-Adolphe, allié de la France, avait eu besoin de son secours, et les troupes avaient été menées de l'autre côté du Rhin.
Au commencement de l'hiver de 1G31, les affaires de l'Empereur étaient en Allemagne dans un extrême péril. Gustave-Adolphe avait franchi le Rhin avec une heureuse témérité. Mayence, prise à revers, avait capitulé, et, à la suite de la perte de cette grande position militaire, l'armée impériale avait dû évacuer toute la province Rhénane. L'Alsace, le Palalinat et le Wurtemberg étaient entre les mains des
Suédois. Les électeurs ecclésiastiques sollicitaient la médiation du roi de France.
Il était temps que ce dernier intervînt pour se garder quelque influence à côté de son redoutable allié. Le roi et le cardinal partirent pour Metz afm de voiries choses de plus près, et ordonnèrent au maréchal de la Force de s'avancer sur la Seille et d'occuper les places fortes de ce pays.
Dès les débuts de la campagne de Lorraine, Fabert trouva une occasion de faire apprécier son génie aventureux et fécond en ressources. Ce fut au sujet de Moyenvic, place située sur la Seille entre Vicet Marsal, au cœur de l'évêché de Metz, pays considérable indépendant du pays messin.
Le prince alors régnant était le frère naturel du roi , Henri de Verneuil, évoque de Metz ; mais, le temporel de l'évêché étant considéré comme dépendant de l'Empire, l'empereur Ferdinand II avait pu sans violer ouvertement les traités envoyer dès l'année précédente un de ses bons officiers, le colonel Kratz , qui, à la tête d'un corps de troupes assez important, et malgré les protestations du prélat, avait occupé les villes de Vie et de Moyenvic.
Vie, capitale effective du pays, était défendue par d'anciennes murailles, devenues sans aucune valeur militaire; Moyenvic était une ville tout à fait ouverte. Mais le colonel, voulant s'assurer un point central solidement défendu pour servir d'appui aux opérations ultérieures qu'il méditait, s'occupa avec activité de la fortifier sérieusement. En peu de mois il en fit une assez bonne place , pourvue d'une petite citadelle et formée de cinq fronts bastionnés, dans les fossés desquels fut amenée l'eau de la Seille. Le duc de Lorraine avait pris une part active à cette construction, en mettant à la disposition du colonel Kratz des travailleurs et du matériel. Ce fait , connu du gouvernement français, constituait contre Charles IV un légitime grief.
Or ce grief avait d'autant plus de gravité, que Moyenvic et Marsal, rapprochées l'une de l'autre , pouvaient constituer en quelque sorte les bases d'un camp retranché, où les Impériaux auraient été bien placés pour tenir en respect les garnisons de Metz et de Toul, et donner la main aux armées lorraines. Le roi avait donc résolu de s'en emparer.
Sur ces entrefaites, un agent français nommé Legaucher, envoyé pour s'assurer de l'état d'avancement des travaux, donna avis à la cour que, si la fortification était terminée, il n'y avait encore ni pontlevis, ni défenses extérieures des portes, et qu'on pouvait profiter de cette circonstance pour tenter une surprise. Le roi fit immédiatement passer cet avis à Fabert, en l'invitant à s'assurer si ce qu'il annonçait était exact.
L'actif capitaine obéit sans retard ; il se rend à Moyenvic sous un
déguisement de paysan , et constate que les travaux ont avancé depuis la visite de Tagent, et que les portes ont été munies de pont-levis , ce qui rend la surprise moins facile. Mais pour un esprit comme le sien, constater la difficuUé d'une entreprise et y renoncer, étaient choses fort éloignées l'une de l'autre. Il dresse son plan sans hésitation , et revient à Metz en préparer l'exécution immédiate.
Il demande au duc de la Valette un petit corps de troupes qu'il met en mouvement à la nuit tombante, de manière à ce qu'il puisse être arrivé dès le point du jour aux portes de la place. Il a calculé exactement le temps nécessaire pour faire le chemin. Quant à lui, il prend l'avance, avec cinq hommes déterminés, comme lui déguisés en voituriers, munis de longs clous et de marteaux, et conduisant deux charrettes chargées de légumes.
Il se présente à la porte avant le lever du soleil ; vu la nature de son chargement, on lui en accorde l'ouverture sans difficulté. Aussitôt ses compagnons et lui se mettent à l'œuvre. En quelques instants, avant que la garde ait pu prévenir leur projet, des broches de fer, vigoureusement enfoncées, ont fixé le tablier du pont-levis aux traverses du pont dormant, dont la manœuvre devient impossible, et les troupes françaises, entrant dès lors, réduisent à l'impuissance la garnison encore livrée au sommeil et vouée à un désordre inévitable par la surprise qui l'attend.
Fabert court au-devant des troupes pour hâter leur arrivée ; mais une pluie abondante, tombée la veille, a détrempé les chemins. L'officier chargé du commandement n'a pu accélérer la marche, qui s'effectue avec une lenteur déplorable. Rien ne se fait voir à l'horizon; il faut renoncer à surprendre l'ennemi, le coup est manqué !
Une heure après la colonne française arrive, mais elle trouve le pontlevis dégagé et la garnison sous les armes. La nécessité d'un siège régulier est évidente, et les premières troupes se préparent pour l'investissement de la place. Le lendemain, le reste de l'armée amène Tartillerie, et les opérations commencent sans retard.
Moyenvic résista vigoureusement pendant quinze jours ; au bout de ce temps une capitulation , honorable pour ses défenseurs , en ouvrit les portes à l'armée royale. L'illustre Mercy, son gouverneur, aurait pu, sans nul doute, tenir encore davantage ; mais il avait dû compter avec les exigences de la situation du duc Charles, en ce moment même occupé à négocier avec Richelieu.
Deux jours après l'occupation de Moyenvic par les troupes françaises, le roi Louis XIII venait visiter sa nouvelle conquête et prodiguer ses remerciements à ceux auxquels ils étaient dus. Il ne manqua pas de témoigner à Fabert une satisfaction toute particulière, et elle était bien méritée.
Le 6 janvier, le duc de Lorraine vint y conférer avec le roi ; il se vit
réduit à signer un traité humiliant et onéreux, par lequel il livrait an roi l'importante place de Marsal , et renonçait à former aucune alliance sans le consentement de Sa Majesté.
En se soumettant à ce traité, le duc se réservait, conformément à ses habitudes, d'en violer les clauses aussitôt qu'il le pourrait sans danger. « Il s'était fait une loi, dit avec justesse Chevrier^ de promettre toujours et de ne tenir jamais ; et c'est le seul engagement auquel il s'est montré fidèle. »
Il fut cependant forcé de s'exécuter. Marsal fut remis entre les mains du roi , et Gaston d'Orléans invité à s'éloigner de la Lorraine.
Mais à peine Louis XIII avait-il , dans les premiers jours de février, repris le chemin de Paris, que le duc Charles renouait ses intelligences avec les ennemis de la France. Il conserva les régiments revenus d'Allemagne, en créa de nouveaux et approvisionna ses places. Montecuculli vint de la part de l'Empereur s'entendre avec lui sur le prochain plan de campagne, et le roi d'Espagne s'engagea à lui fournir des subsides importants.
Le cardinal de Richelieu, informé de ces menées, lui fit demander des explications ; mais, pendant qu'il cherchait à s'excuser, le duc d'Orléans, venu à Nancy, achevait de compromettre son beau- frère. Les officiers qui commandaient les troupes à sa solde poussaient même la témérité jusqu'à attaquer et mettre en pièces, près de Mars-la-Tours, un corps de carabins de l'armée du maréchal d'Effiat. La folle échauffourée de Gaston, qui devait avoir une fin sanglante à Castelnaudary, était commencée.
Le roi, confiant au maréchal de Schomberg le soin de poursuivre l'armée du duc d'Orléans, donne aux maréchaux de la Force et d'Effiat, en juin 1632, l'ordre de rentrer en Lorraine. Le duc alors, comprenant l'imminence du danger, essaye en vain de les arrêter par sa soumission et ses excuses. Ils pénètrent dans le duché , s'emparent de Nomeny et de Pont-à-Mousson et viennent poser leur camp en face de Nancy. Le roi, de son côté, prenait possession de Saint-Mihiel et sommait la ville de Bar de lui ouvrir ses portes. Pour détourner un péril si pressant, Charles IV dut se soumettre à un nouveau traité.
Ce traité fut signé le 26 juin à Liverdun. Le roi s'engageait à évacuer le duché, à la condition que Jametz et Stenay lui seraient livrés pour quatre ans, que le bailliage de Clermont serait abandonné à la France, que le duc prêterait hommage pour le Barrois et serait désormais inviolablement uni et lié aux intérêts du royaume.
Affranchi de toute inquiétude de ce côté , le roi envoya l'armée de Schomberg rejoindre la Force pour opérer contre Gaston. Quant à celle du maréchal d'Effiat, dans laquelle Fabert était demeuré, ella
* Hist. de Lorraine, f. V, p. 40.
reçut l'ordre d'entrer en Allemagne pour reprendre Trêves, où le chapitre et la municipalité , contre la volonté de l'électeur, avaient appelé les Espagnols.
Mais à peine l'armée avait-elle passé la frontière que le maréchal , enlevé par une mort soudaine à la PetitcrPierre, laissait le commandement aux deux maréchaux de camp. Telle avait été la foudroyante rapidité du mal, que le temps lui avait fait défaut pour leur communiquer les instructions de la cour. lisse résolurent néanmoins à attaquer Trêves; le vicomte d'Arpajon, avec la moitié de l'armée, celle où se trouvait Fabert avec Rambures, marcha droit sur la place, et le comte de la SuzG , avec l'autre moitié, se mit en route pour l'y rejoindre en longeant le cours de la Moselle.
Lorsque cette décision fut connue à la cour, elle fut taxée de haute imprudence ; car Trêves, que l'on ne pouvait pas bloquer étroitement à cause de la faiblesse numérique de l'armée française, était occupée par une garnison considérable ; et, Thionville appartenant aux ennemis, le ravitaillement des troupes assiégeantes était des plus difficiles. Le vicomle d'Arpajon, comprenant le poids de la responsabilité qu'il avait assumée, était inquiet et perplexe. Cependant il donna les ordres pour presser l'attaque, malgré son peu d'espoir de succès.
Il admirait le zèle infatigable que montrait Fabert à la tranchée, s'y employant avec ardeur quand le régiment de Rambures était de garde, et même la nuit quand il n'en était pas, traçant les lignes à découvert et se multipliant pour accélérer le travail. Il le prit un jour pour confident de ses appréhensions.
« Je ne vous dissimule pas, lui dit-il, combien je redoute de ne pouvoir prendre la place, et de me voir exposé à un blâme désastreux pour mon honneur et mon avenir. » Fabert le rassura complètement, et lui promit, sur sa parole, que la ville serait emportée avant quatre jours.
La nuit suivante, les ennemis firent une sortie formidable, dont le principal eiTort fut dirigé sur le régiment de Champagne. Celui de Rambures occupait alors la tranchée. Fabert demanda que son régiment se portât rapidement entre la place et le point d'attaque, pour couper la retraite aux ennemis. Mais d'autres officiers firent observer que l'on ne pouvait sans ordre quitter le poste à la garde duquel on était commis.
Pendant que Rambures allait lui-même dans la mêlée pour s'assurer du résultat auquel on pouvait s'attendre, les Espagnols, refoulés par la vigoureuse résistance du régiment de Champagne, se voyaient obligés de rentrer dans la place. A celte vue, Fabert s'élance à la tête de la garde de tranchée. Il prend les ennemis en flanc, et les taille en pièces. Le lendemain, découragés par les pertes qu'ils ont subies, ils offrent de se rendre. Une capitulation est convenue, et le vaillant major
de Rambures est envoyé dans la place pour en prendre possession et veiller à la sortie de sa garnison.
Les bourgeois de la ville étaient exaspérés de cette reddition si prompte, alors que les batteries de brèche n'étaient pas encore commencées et que le corps de place était intact. Celui chez lequel Fabert fut envoyé en logement le lui fit bien voir; il refusa de donner place dans son écurie à ses chevaux, ne voulut pas même lui vendre du fourrage pour leur nourriture, et, lorsqu'il rentra à minuit, après avoir disposé les gardes et assisté à tous les préparatifs de l'évacuation de la ville, il ne put obtenir ni nourriture ni literie, et dut se contenter pour se reposer d'un matelas jeté dans un vt stibule.
Fabert n'insista pas pour son compte personnel , mais il fit ouvrir de force l'écurie afin d'y abriter les chevaux qui se morfondaient à la pluie dans le jardin. Le lendemain, il quitta cette maison inhospitalière, et une partie de sa compagnie, qui y fut logée à sa place, fit sans doute regretter à son hôte l'officier calme et désintéressé qu'il avait si mal accueilli.
Trêves étant rendu au roi, une partie de l'armée, où comptait le régiment de Rambures, reçut l'ordre de partir pour le Languedoc afin de prendre part à la répression de la révolte de Gaston. Mais cette révolte, dont on avait pu craindre de si désastreux effets, fut étouffée par la défaite de Montmorency à Castelnaudary. Gaston obtint sa grâce, et la paix intérieure fut rétablie. Le régiment de Rambures vint donc reprendre son poste sur les frontières de la Lorraine, où de nouveaux troubles ne devaient pas tarder à lui donner de l'occupation.
Gustave-Adolphe, en effet, avait été tué à Lutzen, le 30 novembre 1632, et enseveli dans son triomphe. Le duc de Lorraine, toujours prêt à caresser des chimères, crut avoir tout gagné à la mort de ce redoutable adversaire. Il commença à lever des soldats, obtint de l'Empereur deux villes d'Alsace, Saverne et Haguenau, et fit massacrer les soldats français qui traversaient ses terres. Le châtiment de ces folles provocations ne se fit pas attendre.
Le 30 juillet 1633, le parlement de Paris ordonnait la saisie du duché de Rar ; Saint-Chamond , à la tête de quatre mille hommes, parmi lesquels figurait le régiment de Rambures, recevait l'ordre d'investir Nancy, et le roi et le cardinal se mettaient en route pour la même destination, avec une armée nombreuse.
Fabert fut chargé de diriger l'investissement de la place. Il disposa les troupes sur les points stratégiques les mieux choisis, pour empêcher l'entrée des renforts et des vivres dans la capitale de la Lorraine, et montra une telle vigilance que les convois et les partis lorrains furent arrêtés, et le blocus rigoureusement fermé.
Le duc, comme toujours, effrayé de la grandeur du danger, envoya
au-devant du roi le cardinal Nicolas, son frère, porteur de propositions pacifiques. Mais on ne pouvait accepter un accommodement avec un ennemi d'une mauvaise foi si patente. L'armée royale continua donc sa marche, et, après s'être emparée, en passant, de Bar, de Saint-Michel et de Pont-à-Mousson, vint mettre le siège devant Nancy, pendant que le maréchal de la Force tenait en échec l'armée lorraine dans les Vosges.
Charles, désespéré de ne pas recevoir les secours sur lesquels il comptait, et voyant toutes ses places se soumettre l'une après l'autre, finit par solliciter une conférence à Charmes, et il dut se résoudre à livrer Nancy.
Le 24 septembre, Louis XIII faisait dans cette ville son entrée solennelle, et, le 1"" octobre, il retournait à Paris, laissant à Nancy une forte garnison, et dans la Lorraine une armée de vingt mille hommes sous les ordres du maréchal la Force.
Le roi avait trouvé, dans l'opération à laquelle il venait d'assister, de nouvelles occasions d'apprécier le mérite exceptionnel de Fabert ; il lui avait donné en échange de visibles marques de sa confiance. C'est ainsi que , pendant les préparatifs du siège, ayant tenu à tracer lui-même les forts, redoutes et batteries voisins de son quartier, il l'avait fait avec l'aide et les avis du seul Fabert. C'est encore ainsi qu'au moment de l'entrée des troupes à Nancy il l'avait chargé d'une œuvre bien délicate, de la rédaction du règlement de police destiné à contenir les soldats dans les bornes d'une étroite discipline, et d'éviter ainsi des confiits aisés à prévoir entre une garnison portée à l'arrogance et une population surexcitée par le malheur.
Ce règlement était conçu avec tant de sagesse et d'humanité que sa stricte application suffit pour éviter tout sujet de difficultés avec les habitants pendant la durée de l'occupation française.
Enfin le roi lui donna le plus grand témoignage de sa faveur en voulant qu'il reprît avec lui le chemin de Paris, et séjournât quelques mois à la cour, pendant que son régiment allait tenir garnison dans le Bugey.
Ajoutons à ce sujet une remarque qui révèle, une fois de plus, le désintéressement de Fabert. Pendant le temps qu'il resta à la cour, il ne toucha rien de ses appointements et ne jugea pas à propos d'en rien réclamer, « tant il craignait qu'on ne crût qu'il avait de l'attachement à ses intérêts *. »
Mais, pendant qu'il jouissait de ce repos si honorable, le duc de Lorraine allait encore une fois lui donner occasion d'en sortir. Le 19 janvier 1634, Charles, voulant, par une résolution magnanime, faire cesser la profonde humiliation où il se trouvait , abdiqua en faveur du
1 Mém. de Fabert, p. 53.
cardinal de Lorraine, son frère, et alla conduire à l'Empereur ce qui lui restait de soldats , déclarant qu'il n'avait plus d'autre ambition que de combattre en volontaire pour la défense de l'Eglise.
Le nouveau duc, qui venait d'épouser la duchesse Claude, sa cousine, et de s'évader de Nancy avec elle, ne montrait guère vis-à-vis de la France de meilleurs sentiments que son frère. Louis XIII, irrité, donna l'ordre au maréchal de la Force de s'emparer de Bitche et de la Mothe , les deux seules places du duché qui ne fussent pas occupées par les Français. Fabert quitta la cour pour faire cette nouvelle campagne avec son régiment, rappelé du Bugey pour renforcer l'armée de Lorraine.
Vers le milieu du mois de mai, le siège fut mis devant Bitche, qui se rendit après dix jours de tranchée ouverte.
Pendant la durée de ce siège, il survint à Fabert un incident désagréable, dont la raideur de son caractère était l'unique cause. Un vol avait été commis par trois soldats du régiment de Rambures. Le maréchal fit donner l'ordre au major de ce régiment de les faire saisir, et de les livrer aux mains du prévôt de l'armée. Fabert en trouva deux, qu'il fit arrêter, mais en déclarant que son devoir ne lui permettait pas d'en dessaisir la justice du colonel, et qu'il se refusait à les déférer à celle de la connétablie du camp. Cette déclaration, jointe à l'absence d'un des trois coupables , causa au maréchal une vive irritation , et il répondit en termes peu mesurés. Fabert, sans perdre son sang-froid, se* contenta de lui dire qu'il ne servirait plus sous ses ordres. En effet, le jour même où la place ouvrit ses portes, se considérant comme quitte de ses obligations, il partit pour Paris et alla offrir au roi la démission de ses charges, en ajoutant qu'il ne voulait plus obéir à des chefs qui ne savaient pas respecter les officiers placés sous leijr commandement.
Mais le roi tenait trop à ses services pour le laisser s'éloigner de l'armée. Il fit même, on peut l'avouer, un peu trop fiéchir devant son amitié les règles d'une bonne discipline ; car il répondit à Fabert que, pour lui épargner l'ennui de se retrouver avec le maréchal, il ferait sortir le régiment de Rambures de l'armée commandée par lui. En attendant, il le dispensait du reste de la campagne, et lui accordait un congé.
Mais le susceptible capitaine n'était pas de ceux à qui cette dernière faveur pouvait sourire. Il repartit sans retard pour la Mothe, dont le maréchal était venu faire le siège, et assista, le 5 juin, à l'ouverture de la tranchée. Seulement pour la première fois, et non sans regret, infidèle à son cher régiment de Rambures, il s'était fait placer en qualité de major de tranchée sous les ordres du vicomte d'Arpajon, son ancien maréchal de camp devant Trêves, qui commandait une des trois attaques.
Le talent exceptionnel qui distinguait Fabcrt dans les travaux de siège trouva une application particulièrement intéressante dans une entreprise à laquelle les difficultés ne manquaient pas, tant par suite de Tassiette de la place, posée sur une colline isolée et fort escarpée, qu'à cause de la vaillance de ses défenseurs et de l'admirable constance de ses habitants. Ces braves gens durent cependant capituler le 28 juillet, et livrera l'armée française le dernier boulevard de cette nationalité lorraine si digne de respect et de sympathie, innocente et malheureuse victime de l'imprudence de son souverain.
La part que Fabert avait prise à la direction des travaux du siège est honorablement relevée dans cet extrait d'une lettre que lui écrivait le vicomte d'Arpajon , quelques jours avant la prise de la place. « J'ad- « mire votre diligence, y est-il dit; il faut perfectionner votre ou- « vrage, afm que la garde qui vous relèvera puisse exécuter votre « dessein , que j'approuve extrêmement. Si Vaubecourt fait au basce tion ce que vous avez fait à la demi-lune, nous aurons bientôt la « place'. »
Le maréchal de la Force lui avait gardé rancune de la manière brusque et peu convenable dont il l'avait quitté, et l'on ne saurait s'en étonner. En rendant compte au roi des opérations du siège, il affecta de ne pas le nommer parmi ceux qui avaient rendu des services. Il était censé ignorer qu'il fut venu prendre part à ce qui s'était fait. Fabert ne lui rendit pas la pareille ; peut-être y a-t-il, dans les termes justes et flatteurs dont il parle de lui dans ses Mémoires, coïnme un aveu mal dissimulé de son regret d'avoir donné un mauvais exemple en cédant à l'ardeur de son tempérament.
« 11 est bon , dit-il , que la postérité sache, à la gloire du maréchal de la Force, que les soldats vécurent avec tant d'ordre que dans les quartiers où ils étaient logés, qui étaient à deux lieues à la ronde et plus , le peuple vivait de même qu'en temps de paix ; les femmes et les filles travaillaient, dans les rues, de l'aiguille, à faire des bas, du fil ; les poules et les poulets se promenaient, et les laboureurs faisaient leur ouvrage de campagne jusque sous la portée du canon de la place ^ »
C'est un fait très honorable pour celte armée, comme pour son chef, que celui d'une si excellente conduite observée en pays ennemi , alors que, dans la plupart des guerres du même temps, le pillage le plus éhonlé et les plus brutales violences étaient partout à l'ordre du jour. Du reste, la mésintelligence que l'incident de Bitche avait produite entre le maréchal et le major ne dura pas longtemps. Une franche réconciliation ne tarda pas à rétablir entre eux la réciprocité des meilleurs sentiments.
1 Dans le P. Barre, t. I, p. 100.
2 Mém.cle FaU'rt, p. 31.
Bien que le grade encore modeste de Fabert ne lui eût pas permis •de donner à sa renommée un grand retentissement, il jouissait ce-' pendant dans Tarmée d'une réputation de mérite et de vaillance qui •était bien répandue dans sa ville natale, et dont cette ville se sentait fort honorée. On trouve la preuve de cette impression dans la dédicace d'un singulier ouvrage ayant pour titre : le Sacré Mont-Carmel, et pour auteur Esprit Gobineau, seigneur de Montluisant. Ce livre est le premier qui soit sorti des presses de Claude-Félix, après que le vieux Fabert lui eut cédé le litre d'imprimeur juré de la ville.
La dédicace, offerte à M"' Dujardin, c'est-à-dire à la fille d'Abraham Fabert , contient à l'adresse du père et du frère de cette dame des éloges qu'on ne saurait s'empêcher, fussent-ils d'ailleurs cent fois mérités, de qualifier d'excessifs jusqu'au ridicule, grâce à leur forme emphatique. « Ils sont gravés, y est-il dit, dans le roc de la mémoire, avec le burin de leur Intelligence, Science, Prudence, Valeur, Police et Capacité aux affaires d'éclat, de sorte que l'éclat radieux de leur probité universelle a pénétré jusque dans l'Esprit du plus Grand, du plus Valeureux et du plus juste Monarque de la Terre. »
Ce serait un étrange échantillon du style des panégyriques de l'époque, s'il ne convenait de reconnaître que l'auteur de ce livre, plus bizarre encore que poétique , était bien loin d'écrire comme tout le monde.
L'année 1G34 devait être, sous plus d'un rapport, fâcheuse pour notre héros.
Le premier chagrin qu'elle lui apporta, fut la disgrâce de son chef, •de son ami, le marquis de Rambures. Cet excellent officier avait été, après le siège de la Mothe, appelé aux éminentes fonctions de mestre-de-camp du régiment dos gardes, et son frère lui avait succédé dans le commandement de son régiment. Peu après son arrivée à
Paris, il écrivit à son ami qu'il se rendait à Dourlens, dont il était gouverneur, et qu'il le priait de venir l'y rejoindre, ayant à lui confier des choses importantes.
Fabert partit sur-le-champ et apprit avec joie ce dont il s'agissait. C'était un projet d'entreprise sur Arras, place très considérable occupée par les Espagnols. Uu bourgeois du lieu promettait de percer la muraille de la ville au moyen d'une cave qui y aboutissait, et de ne laisser que les parements extérieurs , qu'on renverserait au moyen de quelques coups de pioches lorsque des troupes seraient prêtes à y entrer. Rambures ne pensait pas que personne pût mieux que Fabert diriger une entreprise si hasardeuse , et c'était pour cela qu'il l'avait mandé.
Le capitaine s'associa avec enthousiasme au projet de son ancien chef, et toutes les dispositions de la surprise furent étudiées avec soin, en attendant le retour d'un sergent du régiment de Rambures, envoyé pour rendre un compte exact de la possibilité du succès. Malheureusement ce sergent ne revint pas; il fut découvert, condamné à mort, et avoua toute l'affaire avant d'être pendu. Il fallut donc renoncer à la surprise projetée.
Ce fut pour Fabert une grande déception ; mais elle fut bien plus amère encore pour son ami, qui avait besoin de faire quelque action éclatante pour se maintenir à la cour, où sa position était très ébranlée. Voici quelle en était la cause.
Le cardinal de la Valette avait cru bien faire en proposant au cardinal-duc de choisir Rambures pour époux d'une de ses parentes, dont l'avenir l'intéressait, et le puissant ministre avait accueilli cette ouverture avec faveur. Or Rambures était dans une situation plus que délicate au sujet du cardinal de Richelieu.
Un jour, le roi, se trouvant dans un de ces moments d'irritation et de jalousie où il était souvent , lui avait demandé s'il ne connaissait pas un moyen de le délivrer du joug de son ministre , qui lui devenait chaque jour plus intolérable. Le fidèle serviteur, tout entier à son dévouement pour son maître, n'avait pas hésité à lui répondre qu'il était prêt à tout, et qu'il se faisait fort de lui garantir le zèle de ses compagnons d'armes. Il avait fait sur-le-champ à Fabert cette grave confidence, et reçu sa parole qu'il se tiendrait aux ordres du roi.
Dans ces conditions , accepter l'alliance du ministre , à la chute duquel il s'attendait de jour en jour à contribuer, lui paraissait, d'un côté comme de l'autre, un acte de véritable trahison. Mais il ne se faisait pas non plus d'illusion sur le sort qui l'attendait, s'il renonçait à l'honneur de l'alliance projetée. C'en était fait de l'avancement qu'il espérait , du cordon du Saint-Esprit , dont la survivance lui était assurée après son père : c'était la perspective d'une vie obscure au fond de son gouvernement.
Consulté par Rambures sur ce qu'il devait faire , Fabert répondit que, pour lui, il n'hésiterait pas à rester fidèle au roi, dût-il se voir maltraité, éloigné de la cour et malheureux pour toute sa vie. « Alais vous devez, ajouta-t-il, vous mettre en présence de tout ce que cette décision amènera de trouble dans votre existence, et en bien calculer les conséquences, avant de fixer votre résolution. Pensez à l'aljandon de vos amis, au déchaînement de toutes les calomnies, à la privation de vos pensions, à la perte de votre avenir, ne vous dissimulez rien, et seulement alors prenez votre parti. »
La réponse de Rambures fut digne de son caractère : « Je me sens assez fort, dit-il, pour supporter tout ce que vous me représentez des conséquences d'une disgrâce, et j'en adoucirai l'amertume par la pensée qu'on ne pourra pas me faire le reproche d'avoir trahi, par crainte, ou la confiance que mon roi m'a fait l'honneur de mettre en moi, ou celle du ministre, dans l'alliance duquel j'entrerais sans être le moins du monde attaché à ses intérêts ^ »
Conformément à cette résolution généreuse, Rambures refusa le mariage qui lui était offert, et son refus blessa vivement le ministre.
En présence de la défaveur à laquelle Rambures s'était exposé, sa situation à la cour devint de plus en plus pénible. Il resta à la tête de son régiment , mais les honneurs et les grâces ne vinrent plus à lui. Il se vit abandonné et blâmé de tous, et en conçut une douleur qui ne trouva de consolations que dans le cœur de son incomparable ami.
Fabert trace de ce digne officier un noble portrait: « Rambures, dit-il, était un homme de grand cœur, libéral et ménager, ne dépensant pour sa personne et ses plaisirs que le moins qu'il pouvait, et n'épargnant rien pour les choses que ses emplois lui donnaient à faire. Il n'avait jamais rien pris, chez un paysan, même en pays ennemi, sans le payer, donnant aux soldats largesses, surtout aux tranchées et lieux périlleux. Sur toutes choses .il était bon ami et homme de parole. »
Tel était celui dont la rancune de Richelieu avait fait, aidée par la servile bassesse de ses adulateurs , l'objet des dédains de la cour.
Fabert était à peine revenu de Dourlens à Metz, où il séjournait près de sa famille , lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre à Paris. Une mission fort' pénible l'y attendait.
On avait mis à la torture un soldat des gardes , accusé d'avoir voulu attenter aux jours du cardinal-duc, et ce malheureux, cherchant une excuse, prétendait avoir été poussé à un tel forfait par un prêtre lorrain qu'il aurait rencontré près de Meaux, prêtre imaginaire dont il donnait au hasard un signalement détaillé.
1 Mém. de Fabert, p. 3G.
C'était, en ce moment, une formidable source de procès criminels que le projet, vrai ou supposé, d'assassiner le cardinal. Metz en savait quelque chose; carie parlement, à peine institué en cette ville, avait fait rouer vif un certain Alpheston, et condamné à la même peine le P. Ghantcloube et le nomme Laroche, pour avoir eu ce sinistre dessein.
De même que l'accusation relative à Alpheston , celle qui avait pour objet le prêtre lorrain inconnu fut prise très au sérieux par la cour, et le roi voulut qu'on trouvât ce prêtre à tout prix. Fabert eut la mauvaise fortune d'être choisi par Sa Majesté pour remplir cette mission impraticable, et il dut, tout en maugréant, se mettre, à travers tous les chemins delà Lorraine, en quête de prêtres répondant au signalement indiqué.
Il en trouva un qui ressemblait fort à ce signalement : il l'arrêta avec sa résolution ordinaire, et non sans péril, à la sortie de la grand'messe, lui troisième en face de toute la population indignée. Cette arrestation fut, du reste, suivie d'une prompte mise en liberté, vu l'innocence évidente du pauvre curé. Enfin, le lieutenant du guet s'étant résigné à admettre que cette figure de prêtre pouvait bien n'être qu'un fantôme créé au milieu des souffrances de la torture par l'imagination du patient, l'affaire en resta là, à la grande satisfaction de Fabert.
Il eut, quelques jours plus tard, à remplir une autre mission beaucoup mieux d'accord avec ses instincts et ses goûts.
Le cardinal-duc, pénétré de l'importance qu'aurait pour la France la possession de Thionville, avait la pensée d'en faire coïncider la surprise avec la déclaration de guerre qu'il méditait d'adresser à l'Espagne. Le maître-échevin Fabert, qui ne doutait de rien, envoya au ministre tout un plan pour l'attaque projetée ; mais ce plan, on le sentait bien, n'avait pas été formé par un homme du métier , et Richelieu fit venir notre héros, qui. connaissait parfaitement les localités, pour examiner avec lui ce qui était réalisable.
Le père Joseph, ce célèbre capucin qu'on appelait l'Eminence grise, et qui était pour le cardinal le plus fidèle et le plus intelligent des conseillers, assistait à la discussion. En examinant le plan sommaire des ouvrages de la place que Fabert avait dressé avec soin, le père lui demanda d'oià il avait vu le flanc du bastion qu'il indiquait comme devant offrir le point d'attaque le plus favorable : « Mais d'ici ! » répondit-il, en montrant du doigt le saillant de la contrescarpe. « Avec la rivière entre nous et l'ouvrage ! » dit le capucin d'un air de pitié.
Fabert, piqué au vif, demanda au cardinal la permission de retourner à Thionville, lui promettant de lui rapporter un plan auquel ne ferait défaut aucun détail. Quatre jours après, il partait à cheval , de
Le cardinal de la Valette ,
d'après une estampe de la Bibliothèque nationale.
{Le maréchal Fabert, p. 78.)
ri
Metz, pour aller vérifier et compléter ses indications, résolu à passer la rivière à la nage, s'il le fallait, pour toucher le bastion de la main et aller dire au père Joseph qu'il l'avait vu de tout près ^ Il arriva devant Thionville et se mit aussitôt à l'œuvre. Mais à peine commençait-il à prendre ses mesures que survint le gouverneur de la place, entouré de ses officiers; il venait donner des ordres pour l'exécution de quelques défenses extérieures. Il envoya aussitôt demander à Fabert qui il était et ce qu'il faisait là. Le capitaine, pensant qu'il pouvait être connu de quelques officiers de la suite du gouverneur, ne voulut pas mentir sur son identité.
Il se nomma et dit qu'il était en chemin pour retourner à Metz ; puis, tirant son chapeau, prit, en effet, la route qui conduisait vers cette ville, à l'abri de bois qui le mettaient en sûreté. Mais il était venu pour un projet qu'il ne voulait ni abandonner ni même retarder. Il revint donc sur ses pas au bout de quelques instants, et se dirigea vers un bac qui mettait en communication les deux rives de la Moselle, pour se transporter sur la gauche, où était le bastion qu'il voulait « toucher de la main ». --^^
Quelques soldats espagnols étaient sur le bord qui entrèrent dans le bac avec lui, sans montrer aucun dessein hostile; mais à peine le bateau était-il au milieu du courant, qu'ils se saisissaient de sa personne, lui ôtaient son épée et ses pistolets, et lui déclaraient qu'il était prisonnier.
]\Iené au gouverneur et interrogé par lui, il se vit, après de brèves réponses, envoyé sous bonne garde dans une hôtellerie, où, pendant deux jours, les officiers espagnols, qui connaissaient de réputation son mérite, lui firent les plus courtoises visites. Mais, le troisième jour, les dispositions changèrent : le gouverneur le mit au secret sous la garde sévère d'un sergent et de six hommes, dont deux, jour et nuit, se tenaient dans sa chambre, sans le perdre de vue un seul instant.
A la fin de la semaine, il obtint, non sans difficulté, l'autorisation d'adresser à sa femme une lettre qu'il dut écrire sous les yeux du gouverneur et dater de Saint-Avold. Enfin, bien que resserré et surveillé de plus en plus, il parvint, au moyen des plus ingénieuses combinaisons, à envoyer une lettre à un de ses meilleurs amis, le baron de Grateloup , capitaine au régiment de Piémont , pour le prier de faire connaître au roi sa situation. Il indiquait comme prétexte à donner à son voyage la recherche du prêtre imaginaire dont il avait été chargé , prétexte que colorait heureusement une lettre relative à cet objet qu'il savait avoir été trouvée dans une des poches de sa casaque.
> Mcm. (le Fahert, p. 37.
Sur le papier de la lettre, qui avait besoin d'être chauffé pour laisser voir récriture, il traça quelques mots insignifiants à l'adresse de sa femme, et le gouverneur fit passer sa lettre sans méfiance. Quelques jours après, il fut envoyé sous bonne escorte à Luxembourg, et là commença seulement l'instruction judiciaire de l'accusation qui pesait sur lui.
A la manière dont il fut interrogé, Fabert reconnut aisément que les juges connaissaient exactement l'emploi de son temps depuis plusieurs mois ; les espions et les traîtres dont ils s'étaient servis les avaient admirablement renseignés , sauf, heureusement, sur son .entrevue avec Richelieu, le point capital de l'affaire. 11 usa alors d'une franchise extrême, et répondit aux questions en entrant dans tous les détails qu'on lui demandait, et en gardant seulement un profond silence sur l'incident relatif au prêtre lorrain.
Mais quand ce sujet fut abordé par les juges , comme il lui était facile de prévoir que cela aurait lieu, puisqu'ils avaient entre les mains sa lettre de mission, il témoigna une grande émotion et refusa de répondre, en disant que c'était là un secret de Sa Majesté, dont l'honneur ne lui permettait pas de dire un seul mot.
Pendant quatre audiences il fut interrogé sur ce point avec des instances très vives, mais sa réponse resta invariablement la même : « Les écritures d'un greffier sont chose publique, et je souffrirais « plutôt la mort que de livrer ainsi à la connaissance de tous un secret « qui appartient à mon roi. »
Cet ingénieux système de défense dérouta absolument les juges. Après qu'il se fut, pendant deux jours encore, renfermé dans un mutisme absolu, deux des conseillers déclarèrent que, s'il voulait leur faire connaître ce secret en confidence et sur leur parole de le garder, il n'en serait pas fait mention au procès , sous la seule condition que le roi d'Espagne n'y fût pas intéressé.
Fabert leur expliqua alors la mission dont il avait été chargé, leur dit qu'après avoir parcouru la Lorraine il était venu à Thionville, que son intention était d'aller à Luxembourg, puis en Franche-Comté, à la recherche de ce scélérat, delà personne duquel le roi voulait qu'on s'assurât à tout prix. Les juges, définitivement convaincus, « lui parlèrent avec honneur et fort civilement sur son affaire,» et il put espérer qu'on allait lui rendre la liberté.
Mais toute sa finesse avait été dépensée en pure perte. De Bruxelles, où on avait l'esprit plus porté à la méfiance qu'à Luxembourg, vinrent des ordres supérieurs qui enjoignirent de le transférer dans cette ville. Il y fut conduit à cheval, sans éperons, sous la garde d'une forte escorte, ne voyageant que de nuit et par des chemins détournés. Ce n'était pas là l'appareil d'un prisonnier à qui on est disposé à rendre la liberté.
La captivité qui lui était réservée à Bruxelles fut, en effet, d'une extrême rigueur. Mis dans la prison commune , à côté des plus vils malfaiteurs, enfermé dans une petite chambre sans air et à peine meublée, il y resta cinq mois sans voir personne, et, chose bien plus pénible encore, sans livres et sans papier.
Mais ce qui le désespérait surtout , c'était de penser que peut-être on faisait la guerre, et qu'il n'était pas là pour y prendre part. Un jour, la vieille servante qui lui apportait à manger lui remit une lettre de son ami de Grateloup, qui était venu à Bruxelles pour le suivre. Ce fidèle ami, en lui faisant connaître sa présence, lui donnait le conseil de ne pas presser son affaire, par la crainte qu'elle ne finît d'une manière tragique.
Le pauvre prisonnier, dont six mois de captivité avaient pu altérer la santé, mais dont le caractère énergique conservait toute sa trempe, se révolta à la pensée de supporter plus longtemps une si pénible situation. Il se résolut à faire parvenir au résident de France, par l'intermédiaire de Grateloup, un mémoire où il le sommerait de réclamer pour lui des juges et une sentence.
Or on lui refusait tout moyen d'écrire. Pour du papier, cependant, il en avait une feuille, qu'il avait ramassée à tout hasard dans une hôtellerie de Marches, lorsqu'on l'avait amené à Bruxelles.
Afin d'avoir de l'encre, il réclama un greffier pour adresser devant lui une plainte au président de la cour. On le lui refuse. Alors, feignant un désespoir furieux, il jure de se laisser mourir de faim, et, pendant deux jours, refuse toute nourriture. Le troisième , arrive un secrétaire de la prison avec une feuille de papier et un encrier, qui assiste à la rédaction de la plainte, et qui, lorsqu'elle est rédigée, emporte avec soin requête , plume et encre.
Mais il n'a pas remarqué que , tout en écrivant, Fabert a laissé tomber une petite boule de coton dans l'encrier, et que, l'ayant retirée avec sa plume, il l'a, en la secouant, fait tomber dans la genouillère de sa botte. Une lame de plomb arrachée à sa fenêtre lui tient lieu de plume. Avec ces instruments que son industrie a réunis, il écrit un mémoire d'un style nerveux et serré, qui résume toute l'instruction et se termine en réclamant un jugement définitif. Ce n'est qu'en tremblant que son ami voit le résident donner suite à cette demande ; car tout lui fait redouter un jugement sévère.
Cependant, dans son inquiétude, Grateloup avait trouvé un moyen ingénieux de réduire au silence trois officiers espagnols de la garnison de Thionville, qui étaient cités comme témoins à charge. Il se rencontre avec eux à leur hôtellerie, et leur fait croire que, sur les instances du roi de France , le cardinal-infant a décidé que ceux qui ont déposé contre Fabert seront mis à la question , comme ayant été subornés, parce que l'onveut savoir le fond de cette intrigue coupable. Les officiers, effrayés,
LE iMARÉCIIAL FABERT
reparlent sans retard pour Thionville, mais leurs précédentes dépositions n'en subsistaient pas moins.
Une autre démarche fut alors tentée qui réussit encore beaucoup moins bien. Le résident français, M. de Vion, jugea à propos d'offrir mille livres au rapporteur du procès, pour qu'il le fît aboutir à un acquittement , mais cet intègre magistrat repoussa la proposition avec indignation: « Je vois bien maintenant, dit-il, que l'accusé est cou- « pablc, et que c'est avec justice qu'il sera frappé par la rigueur des « lois ! »
Heureusement un incident providentiel permit que la situation se dénouât d'une manière plus favorable qu'on n'osait l'espérer. Un officier de haute distinction, don Juan de Menezès, s'était fait prendre en France dans des conditions analogues à celles de Fabcrt, et il était prisonnier à Montpellier, attendant son jugement. Le roi , en ayant eu avis, avait fait de cet officier, en quelque sorte, l'otage de l'accusé de Bruxelles; et le lieutenant du guet, M. de Bonnefoy, avait écrit, à la date du 19 novembre, à M'"'= Fabert ce qui suit :
« J'ai appris, Madame, à mon grand regret, la détention de M. Fa^ « bert par les Espagnols. Le baron de Grateloup, qui arriva samedi « dernier à Saint-Germain, en porta la nouvelle au roi. Sa Majesté « témoigna en être grandement fâchée; elle dit, en colère, que s'il « arrivait à M. Fabert quelque déplaisir, elle saurait bien s'en venger. « En même temps, elle dépêcha à son résident qui est à Bruxelles, « pour faire , en son nom , les plus fÎDrtes instances au cardinal- « infant, gouverneur des Pays-Bas, afin de mettre M. Fabert en liberté. « Vous ne devez être aucunement en peine du succès de cette affaire, « car le roi tient, dans la citadelle de Montpellier, un prisonnier espa- « gnol, officier de conséquence; il a tellement à cœur l'affaire de « M. Fabert qu'il a ordonné de payer le voyage de M. de Grateloup, « et l'a renvoyé à Bruxelles*. »
Cependant, malgré toute la sollicitude du roi et la proposition faite par lui d'échanger les deux officiers, Fabert restait toujours en prison, et son procès s'instruisait rieroureusement.
Ce qui rendait son péril plus grand, c'est que les Espagnols, ayant su son voyage à Dourlens, l'avaient rapproché du projet de surprise d'Arras dans lequel Rambures était compromis, et ne mettaient pas en doute sa complicité dans ce dessein.
On était arrivé à la veille du jour où le procès devait s'ouvrir, et Fabert avait reçu le soir un billet de Grateloup, « plein d'effroi, » portant qu'il serait jugé le lendemain malin, « qu'apparenîment il était « en grand péril , et qu'il priait Dieu de l'en garantir. . . , que la nuit qu'il « allait passer serait bien rude, et que peut-être le jour qui la suivrait
1 bainl-Jori'i , camp, do Fabert, p. 23G.