APRES LA RETRAITE DE MAYENCE
On parlait fort diversement à la cour de la manière dont avait été conduite la retraite de Mayence, et des incidents qui l'avaient signalée. Le cardinal sentait la nécessité de présenter les choses sous leur vrai jour, et de réfuter auprès du roi des critiques plus ou moins intéressées qui y affluaient de toute part. Il ne pouvait pas, pour une mission si délicate, faire un meilleur choix que celui de son premier aide de camp, confident de toutes ses pensées et témoin de tous ses actes.
Fabort partit de Metz pour Saint-Mihicl le dernier jour de septembre. Le roi était, avec le cardinal, occupé à assiéger cette place, enlevée peu auparavant par le duc Charles, Ce n'était pas une œuvre facile que de modifier les impressions peu favorables qui s'étaient produites à la cour et dans l'esprit du souverain et du ministre. Les lettres qu'on avait reçues depuis le commencement de la campagne n'étaient remplies que de plaintes sur la manière dont elle était dirigée ; les officiers qui arrivaient de Metz , aigris par les privations et les fatigues, irrités par la perte de leurs bagages et de leurs chevaux, se répandaient en amères récriminations. Cette attitude était surtout celle des officiers des gardes et des autres corps d'élite, qui, habitués à être traités avec une distinction exceptionnelle, n'avaient supporté qu'avec une extrême impatience les souffrances qu'ils avaient dû partager avec le reste de l'armée.
« Tant par haine de ce qu'ils avaient enduré que par crainte qu'à l'avenir cela donnât l'occasion à ne plus les honorer, ils criaient publiquement contre leur général et le blâmaient en tout et particulièrement sur la perte des canons. Mais Fabert ayant dit les raisons du voyage, l'avantage qu'on en avait tiré par la conservation des places qu'on avait sur le Rhin et celle des troupes qui les gardaient, et fait connaître que Gallas allait entrer dans la Lorraine et dans la France, si on ne l'eût repoussé au delà du Rhin , le roi et le cardinal-duc reconnurent que le voyage avait été utile et le retour nécessaire. Ils gémirent de la nécessité où avait été le duc de Weimar de faire retarder la marche
lOO LE MARECHAL FABERT
des armées pendant un jour, ce qui avait donné à Gallas le moyen d'arriver à Messenheim un jour avant elles'. »
Enfm il mit en relief Théroïque courage et la résignation des soldats, fit ressortir les victoires qu'ils avaient remportées, expliqua que les pièces de canon étaient, non pas perdues, mais seulement cachées sous la terre et l'eau ; ce qui acheva d'ôter au roi un mécontentement ressenti d'abord d'une manière très vive au sujet du délaissement des canons, fut ce que Fabert lui dit des treize petites pièces prises sur les Croates, et ramenées à l'arsenal de Metz par les soins du cardinal.
Le roi et le ministre étant revenus à une juste appréciation des faits, Fabert fut renvoyé à Metz avec la mission de dire au cardinal « que Sa Majesté désirait extrêmement de le voir, et d'entendre ses avis louchant les affaires qui avaient à se démêler durant le reste de la campagne ^ ».
La Valette partit pour se rendre à cet appel le 3 octobre , après avoir pourvu au logement de ses troupes dans le gouvernement de Metz et dans la Lorraine. Un chroniqueur local digne de toute confiance, Jean Bauchez^ a décrit l'état où se trouvait la contrée voisine de Metz, après le retour simultané des deux armées qui venaient de figurer dans cette périlleuse retraite. Le tableau en est navrant au delà de ce qu'on peut croire.
L'armée de Gallas s'était concentrée à Sarrebruck, toute prête à se jeter dans la Lorraine. Elle était composée des meilleures troupes de l'Empereur, et le duc Charles, déjà rentré en possession d'une bonne partie de son ancien duché, manœuvrait pour lui donner la main.
Les troupes commandées par le roi furent partagées entre la Force et le cardinal, aussitôt après la prise de Saint- Mihiel , dont les défen-
1 Mém. de Fabert, p. 50.
» Ibid., p. 51.
seurs reçurent des châtiments inusités et véritablement plus que rigoureux. Cette mesure remit sur un pied respectable les armées, seules barrières sur lesquelles on pût compter pour empêcher le flot des Impériaux de se porter, par la Moselle, sur la Champagne, et de l'envahir.
Déjà Vaudrevange avait été prise, malgré la vigoureuse défense de sa garnison. Il n'y avait pas de temps à perdre. Le 11 octobre , le duc de Weimar se réunit à Nancy avec la Force et la Valette, et il fut convenu entre les trois généraux que si Gallos entrait en Lorraine, ils lui offriraient une grande et décisive bataille. Le cardinal prit en conséquence son quartier général à Pont-à-Mousson.
La reconslitution de l'armée qu'il commandait n'était pas sans oiïrir encore des difficultés sérieuses. Les troupes, dont la mortalité avait diminué le nombre, avaient bien été remises au complet; leur santé avait fini par se rétablir, mais chez beaucoup l'esprit de révolte et d'opposition était permanent. Les gens de la maison du roi et des autres corps privilégiés se faisaient surtout remarquer par leurs mauvaises dispositions. « Ils avaient en horreur les noms d'Allemagne et de Lorraine, et leur exemple pouvait être funeste à l'esprit des autres troupes'. »
De plus la situation se compliquait de ce qu'il était dû un arriéré de solde assez considérable aux officiers, et beaucoup d'entre eux déclaraient qu'ils n'entreraient pas en campagne si cet arriéré ne leur était payé. Grâce à Fabert, cet obstacle put être levé ; il trouva à emprunter à Metz une somme de cent mille livres sur sa garantie personnelle et sur celle du cardinal, et l'on donna satisfaction aux réclamations les plus pressantes.
Les gendarmes et les chevau-légers du roi et du cardinal furent renvoyés à la cour, et, pour calmer l'effroi qui régnait dans l'armée, à la pensée de franchir la frontière de l'Empire, le roi déclara que, si le cardinal venait à. passer la Sarre, tous ceux des offficiers qui le voudraient seraient maîtres de se retirer. Il faut que ce soit Fabert qui dise une chose pareille^ pour qu'elle puisse paraître croyable.
Au moment d'entrer en campagne, Fabert alla prier son général de vouloir bien agréer sa démission des fonctions d'aide de camp, pour lesquelles il avait une véritable aversion. Mais « comme il avait connu l'àme du cardinal comme la plus belle et vertueuse qu'il eût jamais connue, il l'assura qu'il ne le quitterait point pendant tout le temps qu'il serait dans les armées. Ce qu'il a fidèlement tenu jusqu'à ce qu'il mourût, sans plus se soucier des avantages qu'il aurait eus près du roi, qui pensait à lui pour lui donner le gouvernement d'une placée »
' Journal de Talon , p. 16.
2 A/dm. de Fabert , p. 51.
' Ibid., p. 52.
Le 21 octobre, les trois armées se concentrèrent, sur l'avis que Gallas avait passé la Seille et se dirigeait vers Dieuze et Vie, après avoir opéré sa jonction avec le duc de Lorraine. Elles formaient un effectif total de trente-trois mille hommes et de douze mille chevaux de combat ; mais cet effectif fut réduit dès les premiers jours de marche, car une partie des troupes que le roi avait données au cardinal déserta lâchement. Telle était la force du préjugé dont le cardinal était victime et l'effet des amères critiques qui s'étaient répandues à son sujet dans l'armée de Saint-Mihiel !
Cependant Gallas, à la tête de dix mille fantassins et de huit mille chevaux , s'était arrêté à Mézières et Marimont , et là il s'était fortement retranché. Le champ de bataille qu'on avait espéré ne devait donc pas se rencontrer si vite. Les Français se portèrent entre Racourt et Fréméricourt, et formèrent une ligne de bataille dont le cardinal occupait la droite.
Malgré la défection des nouveaux régiments, les troupes constituaient un magnifique ensemble. La IMeilleraye y était grand maître de l'artillerie; le duc de Saint-Simon, mestre-de-camp, général de la cavalerie. La noblesse de l'arrière-ban y était en grand nombre , représentée par les seigneurs les plus qualifiés des provinces avoisinantes. Aussi Gallas n'avait-il nul dessein de combattre, et c'était pour éviter une action hasardeuse , dont les suites eussent pu lui être fatales, qu'il s'était renfermé dans ce camp retranché. Le lieu était bien choisi, car il y était couvert de deux côtés par l'étang de la Garde, et, sur ses derrières, par une épaisse forêt ; une ligne de redoutes armées de gros canons défendait son front.
Dans l'impossibilité oiî l'on se trouvait de forcer l'ennemi dans ses lignes ou de l'en faire sortir, Fabert, qui bien que sans charge remplissait près du cardinal des fonctions de haute confiance, proposa d'aller faire le siège de Dieuze. Cette ville, en effet, contribuait à couvrir le côté gauche du camp, et, reliée à ce camp par une bonne route à travers la forêt, lui fournissait de nombreux avantages. Sa prise devait causer à Gallas une honte extrême, et il était permis d'espérer que, pour fempêcher, il se déciderait à sortir de son camp et à offrir ainsi la bataille si désirée. Mais le maréchal de la Force ne crut pas devoir accepter cette proposition , par suite de son peu de confiance dans la bonne volonté de la noblesse des arrière-bans. Ces gentilshommes, en effet, montraient une grande répugnance pour le service et fatiguaient les généraux de leurs plaintes continuelles.
Le cardinal, pour montrer à Gallas son désir d'en venir aux mains avec lui, alla, le 26 octobre, poser ses troupes à Donelay, assez près de Marimont, et y campa; le lendemain il eut la satisfaction do se voir attaqué par trois mille Croates. Mais l'engagement ne fut pas se-
rieux; les ennemis, aisément repoussés, se replièrent en laissant sur place leur chef, le colonel Koneski.
Le 28, « la noblesse de M. de la Force criant toujours » et les vivres faisant défaut, on prit le parti de repasser la Seille pour aller s'installer dans un pays mieux fourni, et mettre Tarmée à couvert. Turenne brûla tous les villages qui pouvaient procurer du fourrage aux ennemis, sans que ceux-ci fissent mine de s'y opposer.
Au commencement de novembre, on apprit que les ennemis souffraient d'affreuses misères. Weimar fit une vigoureuse reconnaissance, où il prit douze cents chevaux et constata qu'une partie de l'armée impériale s'était déjà mise en route pour Saverne. En même temps Turenne reprenait Viviers.
Trois jours après, le cardinal, Weimar et la Meilleraye poussèrent une grande pointe, dans laquelle ils surprirent à Vergaville sept régiments croates. Le butin y fut considérable. Le 12 novembre , les arrière-bans, alléguant la rigueur de la saison, se décidèrent à s'en aller. Le cardinal ne parvint à les garder pour une semaine de plus qu'en leur donnant pour séjour Nomeny, où ils trouvaient assez de commodités d'existence.
Il tenait singulièrement à ne pas s'affaiblir à cause de la poursuite qu'il préparait à la prochaine et infaillible retraite de Gallas. Mais, le lendemain, la Force et d'Angoulème, entraînés par les plaintes de leurs officiers sur les privations inutiles qu'on leur faisait subir, se retirèrent vers Nancy. Ils laissaient le cardinal et Weimar inconsolables ; car nonseulement la poursuite leur échappait, mais Gallas pouvait les attaquer, et il leur était désormais supérieur en nombre.
Ils se résolurent néanmoins à tout braver plutôt que de laisser l'ennemi gagner un pouce de terrain dans le lieu qu'ils occupaient. Ils firent donc de Vie et de Moyenvic la base de leur ligne de défense, décidés à garder tout l'hiver « leurs méchants logements , plutôt que d'aller dans le bon pays sans avoir la chance d'y servir le roi. » Le sieur de Goulard, qui vint leur intimer de la part du cardinal-duc l'ordre de tenir ferme, put voir jusqu'à quel point ils étaient allés au-devant de cette volonté.
Le 20 novembre, on apprit à la fois que l'armée de Gallas dépérissait à vue d'œil , et que Jean de Werth avait repassé la Moselle pour venir le rejoindre. Cette jonction , à l'époque de l'année où l'on était, semblait être le signe évident d'une retraite immédiate. Weimar envoya un parti pour s'en assurer. Le soir il savait que l'avantgarde était partie, et que le lendemain le reste de l'armée se mettait en marche.
Sur cette nouvelle, le cardinal et Weimar partirent avec leur cavalerie pour se mettre à la poursuite des Impériaux, mais, arrivés à Haboudange, ils furent arrêtés par une forte gelée, qui , succédant à
la pluie, rendit la terre si rocailleuse que les fers des chevaux s'y brisaient. Après avoir attendu en vain pendant deux jours une détente qui ne se produisit pas, le cardinal, voulant à tout prix être fixé sur la situation de Gallas, envoya Fabert et le sieur de la Frise, lieutenant de sa compagnie de chevau-légers, visiter le camp des ennemis'.
Cinquante maîtres leur servaient d'escorte, et la plupart des gentilshommes de la maison du cardinal avaient voulu cire de la partie. Ils allèrent sans encombre jusqu'au milieu du camp de Mézières, où ils trouvèrent les plus étranges misères du monde. Beaucoup de lentes étaient encore pleines de malades et de mourants; le camp et les chemins d'alentour semés de pauvres soldats si exténués par la faim qu'ils n'avaient pas la force de se soutenir; quantité de femmes parmi eux , réduites à pareille extrémité, et les bords de l'étang où l'on jetait les mori s s'en trouvaient comblés.
Voici le récit que fait Fabert lui-même de cet émouvant épisode^ :
« A Marimont il vit le camp ennemi couvert de tentes. On dit, et il le crut, que les ennemis y étaient; mais, ne voyant pas de garde, il résolut, lui sixième, de passer une espèce de marais et d'aller reconnaître de plus près. Ils entrèrent dans Mézières, où ils trouvèrent les logis pleins de malades : dans les tentes du camp, la même chose ; son escorte, l'ayant vu entrer ainsi partout, Télait venue trouver.
« Tous, avant de partir, avaient résolu de faire main basse de ceux qu'ils trouveraient demeurés en arrière, pour venger tant de gens massacrés par les Croates dans la retraite de Mayence; mais, bien loin d'exécuter cela, il n'y en eut aucun qui ne donnât à des malades le pain que chacun avait apporté pour manger ce jour-là. Le rapport étant fait de l'horrible misère qu'on avait vue dans le camp, on y envoya du pain sur des chariots, et l'on amena dans les quartiers du duc de Weimar ceux qu'on trouva encore en vie pour en fortifier ses troupes. »
Les Impériaux perdirent quatorze mille soldats dans ce funeste camp retranché de Mézières. Tout l'avantage de ce résultat était dû à la fermeté du cardinal , inspiré et soutenu par Fabert. Les Allemands avaient compté, dit Talon^, que les Français seraient incapables de tenir la campagne par un temps rigoureux et dans un pays misérable. « Ils ne s'attendaient pas à les voir disputer avec eux de patience et de discipline, comme ils firent cette fois. »
La poursuite de l'armée de Gallas restait impossible , à cause de la difficulté persistante des terrains. Les troupes de la Valette reprirent donc leur chemin vers les quartiers qu'elles occupaient.
Pendant la route, Fabert donna une nouvelle preuve de la raideur
1 Journal de Talon, f. 20.
2 Mém. de Fabert, p. 52 et 53.
3 Journal de Talon, f. 22.
de caractère qui constituait chez lui un défaut dont l'âge seul parvint à le guérir. Le marquis de la Meilleraye, d'accord en cela avec le duc de Saint-Simon, disait au cardinal que MM. d'Angoulème et de la Force avaient pris un bon parti en emmenant leur armée dans un pays où elle trouvait à bien vivre. Il ajoutait qu'il eût été meilleur, au lieu de faire cette campagne pénible et meurtrière, de se tenir dans les places, de livrer tout le pays aux flammes, et de forcer ainsi les Impériaux à se retirer devant l'impossibilité de subsister.
A un tel discours Fabert ne put pas s'empêcher de répondre. Il le fit d'abord « civilement », puis ne manqua pas de s'animer et de donner essor à son impétuosité naturelle. Il dit combien il eût été honteux de se tenir enfermé et de laisser la campagne à l'ennemi; d'autant plus que, la Moselle n'étant pas un obstacle sérieux, il pouvait se répandre en Champagne et y prendre ses quartiers ; que c'était lui ouvrir le royaume et mettre ses meilleures provinces à sa disposition. « Quelle honte, s'écria-t-il , de vouloir arrêter les ennemis par le ravage d'un pays dont nous sommes les maîtres plutôt que par la force des armes ! »
Il fit encore ressortir combien l'adoption d'un plan si peu courageux aurait déconsidéré la France à l'étranger, et démoralisé ses alliés, en montrant qu'elle n'était pas capable de résister « qu'en se brûlant ellemême en partie ». « Si quelques soldats, dit-il, sont morts des rigueurs de la saison, est-ce que Gallas n'en a pas perdu davantage, et même beaucoup plus que ne lui en aurait coûté une grande bataille perdue ? Non; ce parti aurait été aussi préjudiciable et honteux pour la France qu'il lui a été glorieux et avantageux d'avoir présenté le combat aux ennemis, et de leur avoir imposé, en échange de leur refus de l'accepter, des misères et des souffrances par lesquelles leur armée est ruinée. »
Le marquis de la Meilleraye, grand maître de l'arlillerie, grand seigneur, neveu de Richelieu , trouva fort mauvais que ce simple capitaine à peine gentilhomme, Français de la veide, se permît de lui tenir tête à ce point. La dispute s'échauffa , et il fallut que le cardinal imposât silence à son familier.
Depuis ce temps le marquis lui garda une longue rancune, qui se manifesta à plusieurs reprises. Mais, instruit par l'expérience, Fabert eut soin de toujours conserver avec lui une attitude irréprochable dans la forme, de manière à ce que le beau rôle lui appartînt.
Avant de quitter ses quartiers, le cardinal voulut donner satisfaction à son conseiller ordinaire en enlevant Dieuze, qui était occupée par une garnison lorraine. Une batterie fut élevée sous la direction de Fabert, qui, bien qu'atteint d'une violente dysenterie, passa la nuit à ce travail, les pieds dans l'eau glacée, et fit en personne la reconnaissance
du fossé de la place pour préparer l'assaut. Dicuze capitula le troisième jour, et, le 4 décembre, les troupes se séparèrent pour gagner leurs garnisons.
De son côté, Gallas s'était retiré en Alsace, où Saverne se rendit à lui sans résistance. Ce fut un grand bonheur pour son armée que de disposer des ressources de cette place importante ; car ses soldats avaient été tellement éprouvés par les souffrances de la campagne que plus de cinq mille d'entre eux moururent encore, dans le cours de cet hiver, des suites des maladies dont ils avaient contracté le germe.
A ce moment l'armée française reçut dans son organisation quelques modifications , sur l'utilité des(|uelles Fabert ne cessait depuis longtemps d'insister auprès de ses chefs. Il avait même rédigé et remis entre les mains du roi un mémoire très détaillé à ce sujet.
La cavalerie fut mise en état d'obtenir une plus grande cohésion par la formation de régiments permanents. Il n'y avait eu jusque-là que des compagnies particulières qu'on réunissait en cas de guerre, sous le commandement d'un officier, dont le corps, ainsi constitué, prenait le nom. Les petits régiments d'infanterie, qui n'étaient généralement qu'à quinze compagnies, furent tous mis à vingt, et, quittant leurs noms particuliers, reçurent le drapeau blanc et des noms de provinces. Ces régiments étaient ainsi rendus capables par leur force d'égaler l'importance des services rendus par les vieux régiments, et il en résultait une émulation salutaire chez les uns et les autres. Le régiment des gardes, troupe d'élite et de réserve, fut porté à trente compagnies. Les compagnies de cavalerie, réunies par trois, formèrent des escadrons; et les compagnies d'infanterie, réunies par six, des bataillons placés sous le commandement du plus ancien des capitaines.
Les services de Fabert ne restèrent pas cette fois sans récompense. Le roi lui donna la capitainerie du château d'Ennery, le gouvernement de Baccarat et une compagnie de chevau-légers. Ainsi se termina, pour la France et pour lui, l'année 1G35.
CAMPAGNE d'aLSACE
Gallas, ayant pris Saverne pour centre de son établissement en Alsace, avait répandu ses troupes tout autour des places occupées par des garnisons françaises. Parmi ces places il en était, telles que Colmar, Schelestadt et Ilaguenau , que l'insuffisance de leurs approvisionnements mettait hors d'état de supporter un long blocus ; aussi, en peu de semaines, privées de communications avec le dehors, se trouvèrentelles réduites à une véritable détresse. M. d'Aiguebonne, commandant de Haguenau, M. de Manicamp à Colaiar, avaient pour perspective de capituler le jour où ils seraient arrivés à leur dernier morceau de pain. Le péril était donc très sérieux, et il fallait aviser à faire parvenir du secours à ces places si on ne voulait pas les perdre à bref délai, elles et leurs défenseurs.
Le cardinal-duc demanda au comte de Soissons et à Weimar de se charger de celte pénible opération ; mais tous deux la considérèrent comme impraticable, vu les difficultés des chemins et la rigueur de la saison. Le cardinal de la Valette, toujours désireux de rendre service et de gagner de l'honneur, s'offrit pour la tenter. On lui donna trois mille deux cents hommes et seize cents chevaux, parmi lesquels mille Suédois. Les fidèles régiments de Rambures, Hepburne et Turenne y étaient avec leurs dignes commandants. Fabert remplissait dans l'expédition les fonctions de chef d'état-major.
Le rassemblement du convoi se fit à Épinal. Il consistait en six cents chevaux chargés de blé et de farine. Le 21 janvier 1636, le cardinal prit son chemin par Kaisersberg, petite place que les ennemis tenaient assiégée et qu'ils abandonnèrent à l'arrivée des Français. Ceux-ci y trouvèrent des nouvelles de Manicamp, commandant de Colmar, avec lequel le gouverneur du château était en communication, par le moyen d'un épagneul qui lui appartenait et dont l'intelligence et la soumission étaient telles qu'on lui faisait porter d'une place à l'autre des dépèches attachées sous son collier. Manicamp se déclarait dans la plus extrême détresse , et il n'y avait pas un instant à perdre pour lui venir en aide.
CcLle nouvelle accéléra encore la vitesse du corps expéditionnaire, et avant la fin du mois Colmar était débloqué et muni de vivres ; on peut juger de la misère qui y régnait par ce fait que le bourgeois de la ville où le cardinal prit son logis était la veille en marché pour vendre sa maison au prix « d'un pain de munition », pour sauver la vie de sa femme, mourant de faiblesse et de besoin ^ Ces malheureux ne se nourrissaient depuis longtemps que d'un pain de farine de glands, d'un goût âpre et répugnant.
La nuit qui suivit l'entrée du convoi à Colmar, Fabert fut envoyé faire la reconnaissance de Guémar, château situé à quelque distance et occupé par les Impériaux. De Sus et Vantaux, ses amis, aides de camp du cardinal, voulurent l'accompagner. Une dizaine d'hommes, dont la moitié armés de mousquets, leur servaient d'escorte. Arrivés devant la place, après une alarme où Fabert montra son sang-froid ordinaire, les trois officiers descendirent dans le fossé, reconnurent tout ce qui avait été fait pour augmenter la force de la défense, et, échappant avec un bonheur surprenante toutes les chances périlleuses d'une reconnaissance faite dans de semblables conditions, remontèrent à cheval pour en rapporter des nouvelles au cardinal.
Fabert lui affirma que rien de ce qui avait été fait n'était de nature à empêcher qu'avec deux canons et quatre compagnies on ne se rendît en quatre jours maîtres de la place. Gallas, occupé à concentrer ses forces à Saverne, ne pouvait pas, en ce court espace de temps, essayer de lui venir en aide. L'avis du chef d'état-major fut suivi sans retard, et, quatre jours plus tard, Guémar ouvrait ses portes.
De Colmar le cardinal se rendit à Schelestadt, où il ravitailla d'IIocquincourt , qui y commandait. Il alla ensuite à Benfeld , où il acheta au commandant suédois un convoi important de munitions de guerre, et l'envoya par le comte de Guiche à Ilaguenau, où d'Aiguebonne réclamait surtout ce genre de secours. L'entreprise paraissait difficile à cause du voisinage de l'ennemi ; mais Guiche montra une telle résolulion, et poussa si vivement les Croates qui voulurent mettre obstacle à sa marche, qu'il arriva sans encombre à sa destination.
La tâche dont le cardinal s'était chargé étant ainsi accomplie, et les ennemis se repliant devant lui sans vouloir accepter aucun engagement, il n'avait plus qu'à ramener ses troupes en France. Le 16 février, la colonne rentrait àEpinal, et chacun était renvoyé dans sa garnison. Cependant, avant d'y entrer, Fabert reçut la mission , de diriger, sous le colonel Hepburne, le siège du château de Clémery, sur la Seille, qu'on ne voulait pas laisser aux mains des Lorrains, à cause de son voisinage d'un pont de pierre qui met en communication les deux rives.
• Mém. de Fabert, p. 56.
Il avait sous ses ordres le régiment écossais de Hepburne et les carabins de Metz, que lui avait amenés M. de Gampels, major de celte place. Les travaux d'attaque furent si vite et si habilement conduits, et les deux canons qu'il avait amenés jouèrent si bien leur rôle , que, deux jours après l'investissement, quand Hepburne arriva, la place se soumettait à une capitulation dont il n'eut qu'à signer le protocole. Le cardinal, rentré à la cour, reçut les félicitations du roi et du ministre sur la manière heureuse dont il avait accompli sa mission. 11 répondit modestement que tout l'honneur en revenait aux officiers qui l'avaient si bien secondé, et particulièrement à MM. de Guiche et Fabert.
Ce dernier, revenu à Metz après la prise de Clémery, ne devait pas y jouir d'un long repos. La situation des places d'Alsace, en effet, n'avait été que momentanément améliorée par le secours qu'elles avaient reçu. L'armée de Gallas avait repris ses quartiers après la retraite des Français, et le blocus était redevenu plus étroit que jamais. Aussi, ayant en quatre mois épuisé ses vivres, d'Aiguebonne fit connaître que, s'il n'était pas secouru au moyen d'un nouveau convoi , il se verrait dans la nécessité, à la fin du mois de mai, de brûler la ville et de « sauver sa garnison comme il pourrait ».
Le 21 mai, le cardinal reprit le chemin de l'Alsace avec les mêmes troupes qui l'y avaient suivi pendant l'hiver, et avec les mêmes chefs sous ses ordres. Seulement on lui donnait cette fois la coopération de Weimar, et le cadre de ses opérations était sensiblement élargi.
Les deux généraux se réunissent à Void, et y conviennent de leur plan de campagne. Le cardinal marchera droit sur Haguenau , par Épinal et Sainte-Marie, et le duc, pour masquer sa marche et attirer sur lui-même l'attention de l'ennemi , prendra pour objectif Saverne, principal poiot stratégique de Gallas, en passant par Blamontet Phalsbourg.
Le 3 juin, la Valette se met en chemin avec un convoi considérable, à la tête de trois mille hommes d'infanterie et de seize mille chevaux, que Weimar renforce de quatre régiments suédois, sous les ordres du comte de Nassau. Le lendemain, il prend Saint-Dié en passant. Le jour suivant, l'avant-garde, commandée par Hepburne, rencontre et met en déroute un parti de Croates. On apprend des prisonniers que dans la plaine d'Alsace se trouvent huit régiments de leur nationalité, commandés par le colonel Ludovic. Batilly et Hepburne demandent qu'il leur soit permis d'aller les enlever. Le cardinal y consent, et Hepburne part le premier à la tête de quatre cents chevaux suédois, pendant que quatre cents autres s'apprêtent à les suivre. Ils rencontrent à Molsheim les Croates, occupés à préparer leur repas. La surprise est complète, les Suédois ne trouvent pas de résistance , l'ennemi luit de toutes parts et est chassé l'épée dans les reins.
Malheureusement les vainqueurs abandonnent la poursuite pour se livrer au pillage du camp. Les Croates se rallient, et, revenant à la charge, rencontrent deux cents chevaux commandés par Batilly; ils les assaillent avec fureur, et la supériorité de leur nombre rendait la position des Français fort critique, lorsque Fabert et de Sus, à la tête de Tarrière-garde comptant une centaine d'hommes, interviennent dans la lutte si vaillamment que les ennemis sont réduits à prendre la fuite. Ils sont poursuivis l'espace d'une lieue , et mis dans un tel état qu'il leur est impossible de penser à se rallier de nouveau. Pendant ce temps-là, les Suédois d'IIepburne restaient occupés à piller consciencieusement le bagage, et à s'emparer des chevaux, dont ils ramenèrent au camp plus de quatre cents.
L'armée de Gallas, ayant reçu cette leçon, ne se montra plus sur le chemin du cardinal, et, le 10 juin, il faisait rentrer l'abondance et l'espoir dans la ville d'IIaguenau, réduite au dernier degré de la misère. Les Croates qui en faisaient le blocus s'étaient retirés vers Saverne, et d'Aiguebonne et la garnison vinrent au-devant de la colonne avec une joie aisée à comprendre.
Le cardinal, ayant jeté son convoi dans Ilaguenau, ne crut pas encore avoir assez fait ; il acheta à Strasbourg du blé pour cinquante mille livres que le roi lui avait données, et en ajouta encore pour dix mille prises sur son bien propre : le péril de la famine était conjuré, au moins pour quelque temps. Le 14 juin , il partit de là pour se rapprocher de Weimar, qui faisait le siège de Saverne. Il s'arrêta à Hackmath, puis à Steinberg, de manière à aider le duc, si cela était nécessaire, sans lui ôter l'honneur du succès ; en tout cas il lui envoya Fabert.
Weimar, avec lequel le cardinal avait laissé le comte de Guiche , avait agi pour sa part très vivement et très habilement. Il avait, en passant, pris Sarrebourg et Phalsbourg, et s'était emparé, par surprise, d'un fort qui dominait Saverne, et du haut duquel il canonnait la place. Cette canonnade avait eu pour effet d'ouvrir une brèche qui paraissait suffisante pour qu'on pût tenter l'assaut ; aussi, le 21 juin , le conseil de guerre se réunissait-il pour décider la question.
Fabert déclara catégoriquement que l'opération ne pouvait pas réussir, et que, pour ouvrir une brèche praticable, il fallait que le canon fût placé en un lieu qu'il indiqua , et que le colonel de l'artillerie de Weimar avait évité comme trop exposé au feu de l'ennemi. C'était cependant la seule manière de supprimer préalablement des vues dangereuses que l'ennemi avait sur la brèche , et au moyen desquelles il devait déjouer toute tentative d'emporter la place de vive force. Les officiers suédois protestèrent que la brèche était praticable et le succès certain , et le cardinal, pour obliger Weimar, mit à sa disposition une colonne d'assaut, que commanda le comte de Guiche. Il le fit malgré
les protestations de Fabert, qui le suppliait de croire que cette attaque était assurée d'un échec sanglant.
Les assaillants descendirent dans le fossé, et, munis d'échelles, montèrent sur la fausse braye. De là il leur fallut employer le môme moyen pour atteindre la brèche que le canon n'avait pu ouvrir que dans la partie supérieure de la muraille, à cause de la hauteur de la contrescarpe. Ils y parvinrent cependant, et les premiers arrivés s'emparèrent d'une maison où ils se barricadèrent. Mais en face de la brèche s'élevait la traverse défensive, à laquelle Fabert avait fait allusion. Elle était garnie d'un triple rang de mousquetaires et de grenadiers.
Le comte de Guiche voyait tomber à côté de lui tous les soldats qui l'avaient suivi. Il faisait des merveilles d'héroïsme , et Fabert ne le quittait pas d'une semelle. Une mine éclate sous ses pas, il est précipité dans l'entonnoir, et aurait infailliblement péri sans Fabert et l'aide de camp Binos, qui parviennent à l'en arracher vivant. « Cet fut par miracle , dit le maréchal de Grammont dans ses Mémoires, que le sieur de Fabert, bien que blessé lui-même de trois coups, tira le comte de Guiche du fossé et qu'il le rejeta dans le fort^ »
Voyant, en effet, le comte tout meurtri et étourdi de sa chute , et voulant à tout prix le retirer d'un lieu où l'héroïsme était une folie, Fabert et Binos le soutiennent, le font repasser par la brèche et redescendre vers le fossé, opération rendue difficile par les armes dont ils étaient revêtus ; puis ils retournent avec lui dans le fort dire au duc de Weimar qu'il lui faut, sans perdre un instant, faire sonner la retraite et replier ses gens.
Le comte Jacob de Hanau proteste ; il prétend que la place est plus qu'à moitié prise par les Suédois. Tous sortent du fort pour juger par eux-mêmes delà situation, lorsqu'une décharge éclate , qui enlève un doigt au duc de Weimar et lue raide le jeune comte de Hanau. C'était pour l'armée une perte des plus sensibles. « Jamais, dit Fabert, jeune homme ne donna plus d'espérances que lui. Il avait du cœur infiniment, beaucoup d'esprit, d'action et de bonté. »
Le duc envoya néanmoins un renfort, mais les maisons étaient barricadées et le feu de leurs défenseurs tellement meurtrier que du second détachement pas un homme ne put tenir ; les uns furent tués, et les autres durent se replier précipitamment. Restaient isolés dans la place les premiers volontaires qui avaient occupé une maison, et qui, par les fenêtres, échangeaient des coups de feu avec les défenseurs de la traverse. Ils se tinrent là toute la nuit et une partie de la matinée du lendemain, puis, voyant que la situation n'était pas lenable plus longtemps, firent, sous une grêle de balles, une sortie à la suite de laquelle
1 Mém. de Grammont, p. llo.
ils escaladèrent la brèche pour revenir au camp, non sans subir des pertes sensibles.
Ce mauvais succès, qui coûta plus de quatre cents hommes, ex( ita les murmures de Tarmée ; on y était indigné de voir le sang français ainsi prodigué, par suite de rentètement de Weimar à se plier aux fantaisies du colonel de son artillerie, auquel manquaient à la fois les connaissances stratégiques et une mâle résolution.
En vain Fabert supplie le duc de mettre une batterie à l'endroit qui était indiqué, pour que son tir soit efficace. Le colonel répond qu'il ne peut se résoudre à placer ses canons dans un lieu exposé au tir de ceux de la place.
Et cependant rien n'était plus rationnel que le plan de Fabert. « Saverne était une ville séparée en trois parties, toutes trois renfermées dans des enceintes ; la raison voulait qu'on attaquât celle du milieu, de manière à couper les deux autres. C'est ainsi que Gallas avait fait. Mais les ingénieurs du duc avaient préféré planter leurs canons à la queue de la dernière ville, et de plus ils avaient laissé intactes toutes les défenses de la brèche. Aussi l'attaque ne pouvait-elle réussir ^ »
Fabert, désolé d'entendre parler d'un nouvel assaut dont le succès était aussi impossible que celui du premier, prend en croupe le commissaire de l'artillerie française, qui acceptait le changement d'attaque avec autant d'empressement que lecolonel suédois mettait d'entêtement à le repousser. Il se rend chez le cardinal pour le supplier d'intervenir avec sa haute autorité, afin que l'armée du roi ne soit pas exposée à ce cruel affront d'échouer devant une mauvaise place que Gallas a prise en quelques heures.
Le cardinal, fort hésitant entre le désir de faire ce que la saine raison exigeait et la crainte de blesser le duc, auquel il était convenu qu'on laisserait la gloire de prendre Saverne, cherche à obtenir gain de cause près de celui-ci. Mais le colonel suédois se refuse à opérer aucun changement dans son mode d'attaque. Le duc accepte enfin que l'artillerie française se charge de l'opération, et, dès le soir même, la batterie est construite à l'endroit indiqué. La traverse , prise de revers, est rendue inhabitable; la brèche est cette fois réellement praticable , et les colonnes d'assaut sont formées , mais déjà les Impériaux ont mis le feu aux maisons voisines et évacué la première ville.
C'est contre la seconde qu'il s'agit maintenant d'opérer; Weimar prend de nouveau la direction du siège , et, cette fois encore, ses ingénieurs se montrent mal inspirés. Le canon tire de bas en haut, et la plupart des coups portent à faux. Fabert a reconnu le mauvais choix
1 Journal de Talon, p. 29.
que le colonel a fait de la place où il a posé la batterie. Il montre au cardinal le lieu indiqué par toutes les règles, et le prie d'intervenir encore une fois pour obtenir qu'elle y soit transportée. Le cardinal approuve entièrement son idée, mais lui laisse le soin de la faire prévaloir.
Il y réussit par le. moyen du colonel Hepburne, auquel il fait croire que c'est lui-même qui est l'autour du projet de changement, et qui, pour cette raison, met une extrême chaleur à en conseiller l'adoption à Weimar. Ce dernier, plein d'une entière confiance dans le brave Écossais, le croit enfin et donne des ordres conformes à son opinion. Mais ces ordres, que les Suédois savent venir d'une initiative étrangère, ne sont pas exécutés par eux.
Le lendemain Gallas fait savoir au baron de Mulheim , gouverneur de Saverne, qu'il est en route pour venir le dégager, et déjà une escarmouche a eu lieu entre trois cents dragons impériaux et les avantpostes français. En présence de la bataille qui paraît imminente, le cardinal vient au camp pour s'entendre avec Hepburne, expérimenté dans la manière de faire la guerre avec les Allemands. En se séparant de lui , le colonel passe dans la tranchée, et là il reçoit une balle dans les vertèbres du cou. Deux heures après il était mort^
C'était un officier d'un mérite hors ligne, que son intrépidité extraordinaire avait fait apprécier par Gustave-Adolphe. Venu en France, il avait formé un régiment écossais que le roi avait pris à son service, et l'on peut dire qu'il avait été l'initiateur des Français à la guerre de campagne , qu'ils connaissaient peu , tandis qu'ils étaient passés maîtres dans la guerre de sièges. Les services qu'il avait rendus lui avaient fait concevoir l'e.-pérance de parvenir aux plus hautes dignités militaires ; mais la tranchée de Saverne fut son tombeau. Il en avait eu, du reste , le pressentiment.
Le lendemain de ce triste incident, le vicomte de Turenne reçut un coup de mousquet au poignet droit en allant à la tranchée. La situation ne s'améliorait pas, le canon n'avait pas été changé de place, et les munitions taisaient défaut, au point que Fabert dut aller à Strasbourg pour en acheler. Cependant il fallait en finir; la situation pouvait , d'une heure à l'autre, devenir tout à fait périlleuse. Le régiment de Ramburcs propose de se charger de la prise de la place, à la condition qu'on lui donnera deux canons placés à son choix et six cents hommes pour défendre la tranchée. On devine quel est l'auteur de la proposition et qui sera chargé de diriger son exécution.
Mais Weimar ne veut pas qu'on lui ôte l'honneur d'en finir. Il renonce aux attaijues méthodiques et à l'emploi de la science des ingénieurs. Les soldats escaladent la muraille, s'installent par les toits dans
1 Méni. de Fabert, p. 02.
les premières maisons, s'avancent pied à pied au moyen de la sape, brûlent les maisons et établissent des tranchées dans les décombres. Après trois jours de cette lutte corps à corps, les défenseurs de Savernc demandent à capituler, et, le l'i juillet, ils ouvrent les portes, livrant aux vainqueurs une ville encore intacte et la moitié de 1 autre capable d'offrir une sérieuse résistance.
Ce résultat, obtenu au prix d'une capitulatiou très honorable, était d'autant plus heureux que Gallas continuait à manœuvrer pour dégager la place, et que l'armée française était dans une véritable pénurie de vivres et de munitions. Sur la nouvelle de la reddition de Saverne, Gallas prit le parti de se retirer. Cependant l'arrivée à son camp du jeune roi de Hongrie fit penser au cardinal qu'il allait enfin ^e voir offrir la bataille; car on expliquait les lenteurs du général autrichien par. la pensée qu'il attendait ce prince, auquel était réservé l'honneur de chasser les Français de l'Alsace. Les deux armées alliées, formant un effectif de treize bataillons et trente-huit escadrons, en tout quinze mille hommes, avec cinquante pièces d'artillerie de campagne, se décidèrent alors à se porter au-devant de lui. Le 23 juillet , Fabert reçut la mission de tout disposer pour la marche en ordre de combat, et les Français, ainsi prêts à tout événement, s'avancèrent jusqu'à Brumpt, en face des quartiers ennemis.
Mais ces quartiers étaient vides; l'armée impériale avait repassé le Rhin. Les deux partis restèrent ainsi en présence, séparés par le grand fleuve, jusqu'au 13 août. Strasbourg servait à tous deux de centre commercial commun. C'était là que, de part et d'autre, on allait acheter toutes les provisions dont on avait besoin. « Dans la ville et les hôtelleries se trouvaient ensemble des gens des deux partis, et l'on vivait sans querelles. »
Avant de quitter l'Alsace, il fallut penser à ravitailler Haguenau pour la troisième fois. Les fertiles campagnes de la plaine offraient une récolte toute prête à être recueillie. Sous l'inspiration de Fabert, les braves soldats de Rambures s'offrent à faire roffice de moissonneurs. Ils vont s'installer dans un canton, en bon ordre et en armes. Une partie des hommes est disposée pour sa garde. Les autres coupent, battent, vannent le blé, le mettent en sacs et le chargent sur des voitures qui l'amènent le soir au magasin. Là il est mesuré et payé aux propriétaires du sol. Suivant cet exemple, les autres régiments y vont à leur tour. L'armée s'est ainsi largement approvisionnée ; la part de Haguenau est faite, et le comte de Guiche est chargé de conduire le convoi à sa destination, sous l'escorte de deux cents mousquetaires, de cinq cents chevaux français et de trois régiments de cavalerie suédoise.
Il trouve sur le chemin Mulheim, qui lui a préparé une embuscade, à la tête de six cents chevaux, et qui, sortant d'un bois, le surprend
par une vigoureuse attaque. Mais, en un clin d'oeil, les régiments suédois ont forcé les Impériaux à prendre la fuite.
Le bruit de cette attaque étant arrivé à l'armée, les deux généraux, qui en ignoraient le résultat, montent à cheval sans relard, chacun à la tète d'un régiment de cavalerie , et accourent à toute bride vers le lieu de l'engagement. Mais, apprenant en chemin que le comte est heureusement passé et voulant utiliser leur sortie, ils se décident à aller offrir une escarmouche aux avant-postes du corps d'armée que Gallas avait conservé sur la rive gauche du Rhin. Ils envoient le colonel Rozen, avec cinquante chevaux, insulter jusque dans leurs camps les ennemis, qui se mettent à leur poursuite. Ils les amènent auprès d'un pré fermé par des fossés, où ^Veimar a placé son régiment, tandis que celui du cardinal se tient près de la route pour former la réserve. Il y a du côté opposé un régiment de Croates et un de cuirassiers.
La mêlée s'engage avec fureur, et les généraux eux-mêmes s'y trouvent entraînés, et non sans courir des dangers. Fabert fait avancer à propos une partie de la réserve, et les Impériaux, après une lutte où les deux partis rivalisent de vaillance, sont contraints de se retirer.
Ce fut là le dernier acte militaire de la campagne d'Alsace.
Vers la fin de juillet, le roi avait ordonné à l'armée du prince de Condé de faire le siège de Dôle. Le prince ne doutait pas d'y réussir; mais il craignait d'être pris à clos par l'armée du duc Charles de Lorraine , qui manœuvrait en ce moment pour se réunir à celle du duc François. Weimar et le cardinal reçurent l'ordre de partir pour aller couvrir le siège, et, le 13 août, ils se mirent en route vers la Franche- Comté. Le lendemain, en arrivant à Saverne, ils trouvèrent dos instructions pour hâter leur retour, parce que les Espagnols, unis aux Impériaux, se préparaient à entrer en France. Fabert trace un tableau
aussi précis que frappant des périls qui en ce moment entouraient le royaume K
« Le cardinal-infant s'était avancé jusqu'à Cambray; il avait jeté dans la Picardie l'armée des Pays-Bas, commandée par le prince Thomas de Savoie, et celle de l'Empereur par Piccolomini, où était Jean de Werlh. Ils prennent d'abord la Capelle, puis le Calelet, passent la Somme à Sailly, défaisant le régiment de Piémont posté sur le passage, prennent Pxoye et forcent le comte de Soissons et son armée à se retirer à Noyon. Le roi écrit au cardinal et à Weimar que, ne sachant pas s'il n'aura pas besoin des troupes qu'ils comiuandent, il ne veut pas qu'ils s'engagent à rien, mais qu'ils ptennent seulement un poste en lète de la Lorraine, et se tiennent pièls à venir le trouver s'il les mande.
« A Lixein, un autre courrier arrive, portant la nouvelle que les ennemis ont pris Corbie, qu'on craint pour Amiens, qu'on a mandé au prince de Condé de faire jouer une mine qui doit ouvrir une brèche dans un bastion de Dole, et que, si la place ne se prend pas de ce coup, il lève le siège et envoie le marquis de la Meilleraye, avec la plus grande partie de ses troupes, rejoindre Sa Majesté, qui, ayant fortifié l'armée de Picardie, veut la mener contre les ennemis; que cependant il faut que le cardinal et le duc se chargent de défendre la Bourgogne, d'autant plus qu'on a reçu la nouvelle que le duc Charles a pris Verdun sur le Doubs, et que Gallas a passé le Rhin à Brisach pour le rejoindre. »
A Lunéville, le prince de Condé, qui avait levé le siège de Dôle, fait dire au cardinal de venir le rejoindre à Langres. Les troupes sous ses ordres ne consistaient plus qu'en deux régiments de cavalerie et quatre d'infanterie ; il en laisse le commandement à Ranlzau , soumis à l'autorilé de la Valette.
Cependant Gallas s'était avancé avec son armée jusqu'à Chamnite, entre Gray et Langres. Il dissimulait sa marche en se frayant des chemins à travers les bois, et évitait tout engagement. Le cardinal le surveillait d'aussi près que possible, mais il manrjuait de vivres et d'argent, et ses troupes étaient inférieures en nombre à celles de l'ennemi. Son secrétaire, Talon, envoyé à la cour, lui rapporte les sommes nécessaires, et Vaubecourt vient le joindre avec quelques renforts, consistant en régiments de nouvelles levées; mais le cardinal les laisse en arrière, tant il lui inspirent peu de confiance.
Sachant que les Croates de Gallas étaient logés en un lieu nommé Cefonds et assez abordable, le cardinal s'arrête à la ré^oluliûnde les surprendre. Il choisit un jour de brouillard, le 10 octobre, et fait marcher trois colonnes convergentes de cavalerie commandées par
1 ilém. de Fabert, p. 66.
Weimar, Rantzau et lui-même. Les treize régiments de Croates et de Polonais, qui étaient campés en ce lieu, attaqués par trois côtés à la fois, sont culbutés et prennent la fuite de toutes parts; leur camp est livré au pillage, et plus de niille chevaux de combat sont le prix de la victoire. Cependant Gallas met son armée en mouvement, et la colonne, informée de son approche , se retire en bon ordre.
Gallas avait réuni toutes les troupes qu'il attendait; l'ensemble en était formidable : vingt- neuf régiments d'infanterie, huit de dragons, quarante-cinq de cavalerie, vingt-quatre pièces de canon de position , soixante de marche et huit mortiers.
Les troupes françaises dépassaient à peine la moitié de cet effectif. Néanmoins le cardinal était plein d'ardeur et n'aurait pas craint de livrer bataille ; mais le duc de Weimar pensait tout autrement. La saison avancée et la température pluvieuse le portaient à se tenir dans les places, et à laisser l'armée de Gallas s'user par la misère et la faim. Malgré toutes les ra sons qu'avait la Valette pour ne pas aliéner au roi l'esprit du duc, en le blessant par une résistance opiniâtre à ses volontés, il ne crut pas devoir céder sur un point si grave ; il réunit le conseil de guerre, présenta la situation sous son jour vrai et demanda qu'on prît une décision.
Elle fut prise en faveur du parti le plus vaillant et le plus hasardeux. On décida de combattre les Impériaux. Sur ces entrefaites, on apprit que Gallas avait levé le camp, et les Français se mirent en mouvement pour lui barrer le passage. Mais sa marche était si bien dissimulée, le secret de ses intentions si bien gardé, que pendant plusieurs jours il fut impossible de savoir dans quelle direction il fallait le chercher.
Enfin, le 22 octobre, Rantzau apporta la nouvelle qu'il assiégeait ]\Iirebeau. Le cardinal marcha au secours de celte place; lorsqu'il y arriva, elle avait capitulé. De là. Gallas se dirigeait sur Dijon, et le péril était grand, car la ville était fort mal pourvue de troupes, et l'esprit de la population civile était tellement troublé par la frayeur que toute résistance était évidemment impossible. Heureusement les ennemis s'arrêtèrent en chemin à assiéger Saint-Jean-de-Losne, assez bonne petite place , mais gardée par quelques compagnies seulement.
Ranlzau est chargé d'y porter un secours; Fabert est avec lui. Ils franchissent la Saône à Auxonpe à la tête de trois régiments; arrivé dans le voisinage de la place assiégée, Fabert, sous un déguisement, se glisse dans le camp ennemi, examine les dispositions de l'altaqueet s'assure du lieu par où il est possible de s'ouvrir un passage. Éclairé par son rapport, Ranlzau s'avance rapidement; il rencontre quatre cents Croates, sur le coips desquels il passe, traverse le camp en renversant tout sur son passage, et pénètre dans la place au moment où, après un premier assaut vigoureusement repoussé, les assiégeants
en préparaient un second, que la faible garnison aurait eu sans doute peine à soutenir.
Sur le conseil de Fabert, c'est llantzau qui prend l'initiative de l'attaque; il fait une sortie dans laquelle il remporte un succès complet; l'ennemi est mis en fuite, et les travaux d'attaque bouleversés et détruits. Le duc de. Lorraine prend le parti de se retirer avec ses troupes. Le siège de Saint-Jean-de-Losne est levé.
Mais pendant les quelques jours qu'il a duré, le reste de l'armée du cardinal a eu le temps d'arriver à Dijon, où le prince de Gondé s'est porté de son côté avec tout ce qu'il a pu trouver de soldats. La Bourgogne est mise à couvert , et le plan d'invasion entièrement manqué.
Quelques jours plus lard, des pluies torrentielles, gonflant les rivières qui séparaient Gallas du territoire de l'Empire, le menacent dans ses communications. Il lui faut se résoudre à rentrer en Franche- Comté, ramenant son armée, épuisée par les intempéries et la disette, et poussée l'épée dans les reins par celle du cardinal.
Écoutons un écho saisissant de cette retraite désastreuse. « Gallas passant la Bèze auprès de Mirebeau, tout ce qui demeura derrière, par faiblesse causée par la faim, le froid et la fatigue, après tant de chemin fait en partie dans les bois, partout dans la boue, sans vivres et sans fourrage, fut coupé et pris, ou bien tué. Fabert, qui vit les gens du duc prendre plaisir à tuer de sang-froid des Polonais, Croates et Hongrois bien vêtus, voulut l'empêcher en allant le dire au colonel Rozen, commandant de la cavalerie suédoise. Mais il fut fort surpris, arrivant près de lui, de voir qu'on lui en amenait à pied, que luimême , dû haut de son cheval, tuait à coups de pistolet. Il lui témoigna son horreur; mais la raison qu'il lui "donna fut qu'ils parlaient un langage que l'on n'entendait pas.
« On donna au duc tous les prisonniers allemands que l'on avait faits; mais ceux-là, parlant une langue intelligible, ne furent pas traités comme les pauvres Croates. Il en eut ainsi douze cents qui ne firent aucune difficulté à se mettre sous ses ordres. Servir un parti ou un autre leur était tout à fait indifférent. Il y a seulement à observer de faire venir leurs femmes, autrement ils s'en iraient pour les retrouver ^ » ,
Le lendemain de ce dernier épisode de la campagne , Fabert fut envoyé à la cour pour rendre compte à Sa Majesté de ce qui s'était passé, et convenir des destinations à donner aux troupes pour leurs quartiers d'hiver. Il revint le 15 décembre à Neufchûteau, rapportant l'approbation complète des propositions qu'il avait faites et l'invitation adressée au cardinal par le roi de se rendre à la cour.
1 Mém. de Fabert , p. 75.
De légitimes félicitations l'y attendaient , car il avait rendu à la France, en contenant Gallas en Bourgogne, un aussi grand service que Richelieu lui -môme en reprenant Corbie sur les Espagnols. Aussi le grand cardinal lui garda-t-il toujours pour ce service un souvenir affectueux et reconnaissant; plusieurs années après, Fabert entendit Richelieu lui dire souvent , quand il se présentait une occasion où il lui fallait un homme ferme et courageux : « Où est le cardinal de la Valette, qui, avec une poignée de gens, a arrêté Gallas en Bourgogne? »
La Valette ne voulut pas se servir de son congé avant d'avoir pris trois places voisines du siège de son gouvernement, qu'il ne convenait pas de laisser aux mains des Lorrains. L'une était la ville de Saint- Avold, qui ne manquait pas d'une certaine importance à divers points de vue. Les deux autres n'étaient que de simples châteaux occupés par quelques hommes, Créhange et Inguesange; seulement ils étaient assez rapprochés de deux petites villes, Faulquemont et Morhange, pour causer une gène fâcheuse à leurs habitants; c'étaient d'ailleurs des postes avantageux, tout préparés pour le cantonnement des troupes.
Le cardinal partit de Neufchâteau le 24 décembre avec Fabert. La colonne expéditionnaire se composait de quinze cents hommes et de deux cents chevaux. Arrivés devant Saint- Avold, le cardinal alla , accompagné de Fabert, se placer sur un point fort exposé d'où l'on voyait très bien le lieu choisi pour l'attaque. Le fidèle oflîcier, craignant pour la vie de son chef, le fait placer un peu à l'écart derrière une petite haie, et se met en évidence avec son escorte à quelques pas de là , pour attirer sur lui le feu de l'ennemi. La précaution était bonne à prendre, car son manteau fut percé par une balle en même temps qu'une autre lui blessait la main. Disons, à l'honneur du cardinal, qu'aussitôt qu'il s'aperçut du soin dont il était l'objet, il quitta la haie qui lui servait d'abri pour venir se placer à côté de son intrépide compagnon.
En deux jours la place fut réduite à capituler. On y trouva le gouverneur d'Inguesange, qui livra son château pour avoir la vie sauve. Deux canons, conduits devant Créhange, ne furent pas longtemps à ouvrir une brèche dans la muraille. Les défenseurs se rendirent, et le commandant, qui était un déserteur français, fut pendu. Le butin fait dans ces rapides et faciles opérations devint la récompense des soldats.