COMMANDEMENT DU PAYS MESSIN
De là, il courait de toutes parts, pillant et rançonnant ceux qu'il pouvait surprendre sur les chemins. La route de Metz en France était absolument coupée. Il se considérait si bien comme chez lui dans ce château qu'il avait imposé aux paysans du lieu, à titre de corvée, la mise en culture de toutes les terres de la seigneurie; il se promettait bien de jouir de la récolte.
Le besoin d'en finir avec ce bandit s'imposait par suite de la véritable terreur qu'il répandait dans le pays. Le 25 avril, Fabert était chargé par le cardinal de le prendre dans son repaire et d'en faire prompte et bonne justice. La largeur des fossés et la force des murailles rendaient l'opération assez sérieuse.
Les paysans du val de Metz et des quatre mairies dépendant du temporel de l'Evèché sont réunis à Novéant, et les contingents des villages voisins portent le nombre total des miliciens campagnards à treize cents pour le moins.
Fabert arrive à la tète de sept à huit cents hommes des compagnies bourgeoises de Melz. Il se dirige vers Ghambley en passant par Gorze. La place était bloquée, depuis la matinée du même jour, par une partie des régiments de Balilly cavalerie, et de Normandie infanterie, sous les ordres de MM. de la Vigère et de Vignoles.
Le lendemain, dès le point du jour, les pièces de canon sont mises en batterie, et le 28 avril, à huit heures du matin, elles commencent à jouer contre les murailles du château. Pendant deux jours, Ilouzel se défend avec courage et cause aux assiégeants des pertes assez sérieuses. Mais la place cesse enfin d'être tenable; une brèche de vingt pas y est déjà ouverte. Il envoie à Fabert son tambour et le curé du village , pour lui demander composition; il offre de rendre le château à la condition qu'il en sortira, lui et ses hommes, avec armes et bagages.
Fabert reçoit très mal l'ambassadeur. Il lui commande d'apporter les lettres patentes du duc Charles, qui autorisent Ilouzel à tenir le château pour son compte, ajoutant que, faute de ce faire dans un quart d'heure, la brèche sera escaladée et la garnison passée au fil de l'épée.
L'aventurier, se voyant perdu, prend un parti désespéré; il monte à la tour principale du château , où il arbore les drapeaux jaune et rouge de Lorraine et de Bourgogne, éclate en grossières injures contre les Français, et commande sur eux une décharge de mousqucterie , imprévue autant que meurtrière. Fabert n'échappe à la mort que comme par miracle; le capitaine d'une compagnie bourgeoise de Metz, M. Grenetier, est frappé à ses côtés. Les assiégeants ripostent par une mousquetade violente; la batterie de brèche redouble son feu et parvient à renverser la principale tour. La brèche est tout à fait praticable; on va donner l'assaut.
Fabert, armé d'un pistolet et d'une pertuisane, saute le premier
dans le fossé. La brèche élait inlcrieurement garnie de sacs de blé et de matelas, à l'abri desquels la garnison se tenait, l'arquebuse en main, résolue à en fermer le passage. Mais Fabert l'a prévu. Les deux pièces de canon ont été, par ses ordres, chargées à mitraille : elles sont tirées tout à coup, et renversent à la fois la barrière préparée et ses défenseurs. Ceux qui ne sont pas frappés à mort prennent la fuite et vont se cacher où ils peuvent.
Fabert escalade les murailles à la tête de cinquante hommes ; les défenseurs du château sont impitoyablement passés par les armes, et les richesses qu'il renfermait abandonnées aux soldais. Houzel, caché sous une cuve, est pris et amené au vainqueur, qui le fait désarmer, attacher sur un cheval et conduire à Metz, où l'attend le gibet.
La misère était en ce moment plus grande que jamais en Lorraine. Les morts restaient sans sépulture sur le bord des chemins, et servaient de pâture aux botes sauvages. Les récoltes faisaient défaut, et, si la Providence n'en eût pourvu abondamment la Champagne, toute la population serait morte de faim. Fabert faisait venir de ce pays à Metz des quantités considérables de blés et de farines, que les pauvres affamés de Nancy, de Briey, de Boulay, de Saint-Avold, venaient y acheter à prix coûtant, quand ils avaient la force et les ressources nécessaires pour cela.
Mais , à part ce soulagement partiel , on peut dire que la famine et la mort régnaient partout dans le duché. Ecoutons un témoin de ces misères qui en a laissé un si vivant tableau \
« Parmi le pauvre pays de Lorraine, dit Jean Bauchez, on ne se rencontrait que dans les corps morts ; tout était abandonné , villages et maisons. On faisait cinq à six lieues sans trouver gens ni bêtes. Dieu nous préserve de telles actions ! Pour le pays messin, on y vivait encore assez honnêtement. »
Dans le cours de cette année, le roi avait donné à son zélé serviteur de nouveaux et sensibles témoignages de sa satisfaction. Il lui avait fait expédier les brevets de gouverneur de Rambervillers, en Lorraine, de commandant de Viviers et de Moyen, et avait joint à ces faveurs celle du don d'une compagnie dans le régiment de Picardie.
1 Journal de J. Bauchez, p. 341.
Fabert avait tenu à laisser le pays messin purgé aussi complètement que possible de tous les éléments de trouble qui pouvaient s'y trouver avant de partir, pour prendre part à une importante campagne. Il était attaché en qualité d'officier de confiance et de conseiller intime au cardinal de la Valette, mis à la tôle de l'armée de Flandre, en remplacement du comte de Soissons, objet à la cour d'une légitime méfiance. Les circonstances politiques, en effet, rendaient nécessaire une active intervention militaire de la France dans cette direction.
Ferdinand II, mourant, avait rappelé Gallas en Allemagne pour l'opposer aux Suédois, qui, sous Weimar, reprenaient l'offensive en Franche-Comté. Quant à l'armée du Nord, elle devait avoir pour objectif de s'emparer du cours de la Sambre et de tenir ouvertes les communications avec Liège. Le maréchal de ChâLillon lui servait d'appui dans la direction du Luxembourg.
Ceite armée se composait de douze régiments d'infanterie, dont deux allemands, de sept régiments français et huit régiments étrangers de cavalerie. Le duc de Candale, frère du cardinal, y servait en qualité de heutenant général. Les maréchaux de camp étaient : le comte de Guiche, le vicomte de Turenne et le marquis de Ramburcs. Arnauld d'Andilly remplissait les fonctions de mestre-de-camp général de la cavalerie; de Thou , celles d'intendant de justice et finances. Vignoles était sergent do bataille, et Fabert, « sans charge, se tenait auprès du général, servant à ce qu'il voulait. »
L'armée se réunit à la fin de mai à Château-Porcien et, dans les premiers jours de juin, son chef vint en prendre le commandement. Il n'apportait de la cour aucun ordre précis. « La confiance qu'on plaçait en lui avait fait qu'on lui laissa la liberté d'agir, selon qu'il jugerait à propos, sur les avis qu'il aurait des ennemis et sur ce qu'il verrait étant sur les lieux. »
Il réunit un conseil de guerre composé des hauts officiers de son armée et des gouverneurs des places avoisinantes, et leur soumit son
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projet, qui consistait à s'emparer, au prix de tous les efforts, de quelque place importante. Il rencontra sur ce point beaucoup d'opposition. La plupart des officiers se montraient d'avis d'entrer dans le llainaut, d'y prendre quelques petites places, et de s'y fortifier, disant qu'on ne pouvait pas espérer faire un siège considérable sans immobiliser l'armée, ce qui permettait au cardinal-infant d'entrer en France sans obstacle.
Rambures proposa hardiment d'assiéger Landrecies, seule ville qui fût capable, par son importance, de couvrir utilement la frontière. « Les petites places ne servent de rien, dit-il, les grandes armées les emportent, tandis qu'une place solide forme une barrière sur laquelle un pays peut compter. Le siège, bien conduit, ne sera pas plus périlleux qu'un autre, et la ville sera prise, à noire grand honneur, avant que le cardinal-infant ait eu le temps de venir à son secours. »
Un personnage, protégé parle plus intime ami du cardinal-duc, que Fabert appelle « un homme d'esprit », et que nous pensons être le même qu'un certain Vercourt dont il sera question plus loin , combattit la proposition de Rambures, qu'il taxa de téméraire et d'imprudente. 11 rappela que Charles-Quint, avec cinquante mille hommes, avait essayé ce siège, et qu'il avait dû, après six mois, le lever honteusement.
On se souvient de la défaveur qui entourait Rambures à la cour; le conseil de guerre lui fit bien voir qu'un homme qui a encouru la disgrâce du grand ministre n'est pas fait pour être écouté. Son projet fut combattu par presque tous les membres présents. Seul, Fabert, soutenant les raisons qu'avait données son ami, pressa le cardinal d'accepter une proposition faite pour le couvrir de gloire.
« Il disait que faire en peu de temps et avec douze mille hommes ce que le plus grand empereur d'Alleniagne n'avait pas su faire en six mois avec cinquante, était chose si belle et d'un si grand éclat qu'il mourrait de regret si, en le rejetant, il donnait moyen à un autre de le faire à sa place; que Landrecies pouvait avoir acquis sa grande réputation par le malheur de Charles-Quint et la vigoureuse résistance d'une garnison nombreuse, plutôt que par sa force propre; que Metz, où l'Empereur avait eu la même disgrâce, était par elle-même une mauvaise place; que, d'ailleurs, la science de l'attaque des forteresses était toute nouvelle, et que c'était en France qu'elle s'était formée, à la suite de tant de sièges que le roi avait dû faire; qu'enfin pour acquérir de l'honneur, il fallait entreprendre des choses au-dessus du commun ; non pas sans doute qu'on dût aveuglément s'engager à faire tout ce qu'un autre n'avait pu faire, mais du moins qu'un homme aimant la gloire devait examiner les choses qu'un personnage vulgaire rejetait tout d'abord ; que, quant à lui, sa pensée était qu'on allât voir
Landrecies, que le cardinal lui-même en fît la reconnaissance avec les hauts officiers; qu'on s'informât de la force de sa garnison, et qu'on prît alors sa résolution pour l'attaquer ou non. »
Ce parti , si conforme à la raison , est adopté, et, le 14 juin, l'armée se met en marche. Elle se dirige vers Avesnes, dans l'espérance que, voyant cette place menacée, le gouverneur de Landrecies y enverra une partie de ses forces. Le vicomte de Turenne , détaché avec quelques troupes, attaque le château de Hiison , qui se rend aux premiers coups de canon. Plusieurs escadrons de cavalerie venant d'Avesnes sont mis en fuite ; deux compagnie'^, wallonne et italienne, postées au passage d'un pont, sont faites prisonnières. Il n'y a plus de d< ute qu'Avesiies est l'objectif de l'armée; le gouverneur de Landrecies y envoie on toute hâte une partie de son monde.
Mais dès le lendemain l'armée a changé de direction, et le cardinal vient faire la reconnaissance de Landrecies, accompagné de Fabert. « Monseigneur, dit ce dernier quand ils eurent tout vu, promettez à la cour de prendre cette place en vingt jours; moi, je me charge de vous la donner en quinze. » Mais le cardinal n'osa pas prendre un engagement si hardi, et toujours prudent dans ses rapports avec la cour, il y envoya d'Estrades, Fon aide de camp, pour demander la permi>sion d'entreprendre le siège. En attendant la réponse, on s'empara de quelques places voisines; on occupa fortement les ponts et passages par lesquels pouvait arriver une armée de secours, et deux mille paysans du duché de Guise furent amenés pour creuser une circonvallation, créer des forts et des redoutes, dont l'ingénieur en chef, marquis de la Barre, donna le tracé.
Le 8 juillet, d'Estrades rapporta de la cour l'approbation complète du projet, la promesse de tous les approvisionnenjents nécessaires et l'ordre donné au grand maîtie, de la Meilleraye, d'amener à l'armée le corps qu'il commandait près d'Abbeville. La nuit du lendemain fut choisie pour l'ouverture de la tranchée. Deux attaques se faisaient simultanément, l'une sous le commandemeni du cardinal, l'autre sous celui du duc de Candale ; la pr'^mière attaque était dirigée par Fabert.
Le jour de Fouverlure, l'infaligable « donneur d'avis », Vercourt, vint demander que le point d'atlaquc fût changé ; il savait un endroit par leipiel on pouvait s'avancer jusqu'à cinquante pas de la contrescarpe. Fabert ayant en vain démontré l'impossibilité de qu'il alléguait, le cardinal, qui ménageait cet homme, voulut qu'on allât en faire la reconnaissance et, le prétendu rapprochement s'étant trouvé en réalité un écart de plus de deux cents pas, le point choisi par le chef d'attaque fui dérinitivement adopté.
On le croyait du moins, et, la nuit venue, Fabert était déjà le cordeau à la main, faisant prendre ses distances et planter ses piquets, lorsque Vercourt arriva de nouveau avec une autre découverte. Il avait
trouvé un fossé à la faveur duquel on pouvait, sans creuser de tranchée, s'avancer beaucoup vers la place; le cardinal vint le dire à Fabert, qui haussa les épaules. Il fallut cependant aller vérifier la valeur du renseignement. Le fossé dont il était question ne pouvait servir en rien. Fabert revient au lieu choisi. Déjà il a repris son cordeau, lorsque le cardinal le fait chercher de nouveau pour lui dire qu'il faut absolument trouver le moyen de tirer quelque parti du fossé trouvé par ce Vercourt, à cause de la haute influence qui protégeait ce dernier. Deux heures furent perdues à démontrer qu'avec la direction que suivait ce fossé , ou bien la garde de tranchée ne verrait pas les batteries, ou bien les batteries ne verraient pas la place. Lorsque celte inopportune discussion se fut terminée par la mise à néant de l'idée suggérée au cardinal, la nuit était déjà fort avancée, et il n'était plus possible de pratiquer, avant le lever du soleil, une tranchée assez approfondie pour mettre les travailleurs à couvert. Fabert replia doncle cordeau, renvoya les sapeurs à leurs compagnies, et s'en alla en disant que l'attaque du duc de Candale gagnait à cela une nuit d'avance sur celle du cardinal, ce qui était vrai. Mais il avait bien la prétention, malgré l'incident de la nuit, d'arriver au but avant lui.
Dès le malin, il alla trouver la Valette et lui représenta le temps qu'il lui avait fait perdre par son inutile condescendance. « Je vous ai promis de vous faire prendre Landrecies en quinze jours, lui dit-il, mais cela n'est possible qu'à la condition que vous me laissiez agir librement. Avant ces quinze jours, le cardinal-infant n'aura pas le temps de venir secourir la place; mais, après ce délai, rien n'est plus probable que sa venue ; jugez alors de la honte que vous auriez s'il vous fallait lever le siège ! Quant à avoir des complaisances pour un homme qui n'entend rien à cette guerre, n'attendez pas cela de moi; et que gagnerez-vous d'ailleurs à le tant écouter? qu'il se vantera auprès du ministre qu'à lui seul revient tout l'honneur des succès que vous pourrez remporter. »
Le cardinal promit à Fabert de lui laisser une entière liberté d'action, et tint parole; mais il s'était senti un peu froissé de s'entendre si bien faire la leçon par son chef de tranchée, et il ne put pas s'empêcher de chercher quelque occasion de l'abaisser à son tour. Un jour, assistant au travail des approches, qui s'exécutait avec une régularité parfaite, sous la direction de Fabert , il lui dit d'un ton léger qu'il n'aurait pas cru qu'un siège fût chose si facile. « Parbleu! répondit brusquement le capitaine, l'infanterie en a tant vu depuis quelque temps qu'un caporal serait capable de conduire celui-ci. »
Une autre fois, en présence de Vercourt, il lui fit remarquer d'une façon assez désobligeante, qu'il y avait un point où l'ouvrage semblait en retard. « Adressez-vous aux ingénieurs qui en sont chargés, dit Fabert; quant à moi, je n'ai pas de charge dans l'armée; ayant vu
faire ailleurs une tranchée, j'en fais faire une ici pour vous complaire, mais là s'arrête mon talent. »
Il résulta de tout cela, chez lui, un peu de froideur avec le cardinal qui dura une partie de la campagne, et une ferme résolution de demander au roi de servir dans une autre armée que dans celle où un intrigant, bien appuyé, pouvait faire du tort à la réputalion des meilleurs officiers. Sur ces entrefaites, arriva le marquis de la Meilleraye, qui, voulant avoir sa part de l'honneur du succès, entama une troisième attaque et la mena avec une exlrème vivacité.
Celles du duc de Candale et du cardinal avaient pour objet deux bastions voisins, comprenant une demi-lune qui fut abandonnée lorsque les assaillants arrivèrent sur la contrescarpe, ce qui eut lieu en mènie temps. Le duc se préparait à faire le passage du fossé par le moyen d'une galerie couverte; méthode sûre, mais fort longue, en usage chez les Hollandais. Fabert manifesta l'intention de le devancer en employant un procédé plus rapide; mais le cardinal s'y opposa, voulant que la gloire de son frère reçiàt encore un nouveau lustre par la prise de la place , et que la réputation qu'il avait acquise à l'étranger fût confirmée par un succès obtenu en France.
A cette prétention de son chef Fabert opposa une résistance énergique. « Le service du roi, lui dit-il, ne souffre pas un tel retard. Le cardinal-infant, jusque-là retenu par le désir de faire lever le siège de Breda, peut d'un jour à l'autre changer d'avis et marcher sur Landrecies , et vous savez de plus que l'armée allemande se dirige vers le Hainaut. Il n'y a donc pas de temps à perdre pour prendre la place, surtout quand on pense à son importance pour la sûreté de la frontière de Picardie. D'ailleurs, le grand maître, de son côté, peut très bien profiter des lenteurs que vous voulez vous imposer pour faire réussir son attaque ; et jugez alors de la honte qu'il y aura pour votre frère et pour vous ! » Devant des raisons si fortes le cardinal ne pouvait que se rendre. Il dut laisser libre carrière à l'initiative et à l'activité de son chef de tranchée.
Fabert avait fait battre le parapet à l'endroit où il voulait attacher le mineur ; la brèche était déjà assez ouverte pour que l'éboulement s'élevât au-dessus de l'eau du fossé et permît de commencer le travail de la mine. Sans rien dire à personne de son projet, il donne l'ordre aux mineurs de se trouver le soir à la tranchée, et là il leur prescrit de prendre des madriers, de traverser le fossé dans l'eau et de monter sur la brèche pour s'y faire un logement. Le capitaine de Saint- Amand, qui les commande, déclare la chose impraticable, et pas un des mineurs ne croit plus que lui qu'on puisse leur faire passer, sous le feu de l'ennemi, un fossé dont la profondeur est inconnue, pour aller s'établir dans une brèche battue par les deux canons dont le flanc droit reste armé.
Fabert leur dit qu'il répond de tout, et, sans plus discourir, il descend par la contrescarpe qui n'élail pas revêtue, et entre dans l'eau, qui lui vient à hauteur de poitrine. Les mineurs, leur capitaine en tête, sont entraînés par son exemple; en quelques minutes ils sont sur la brèche et en déblayent la partie par laquelle ils doivent se frayer un passage. Les madriers qu'ils ont apportés forment au-dessus d'eux un abri incliné; plus abrités encore par l'obscurité de la nuit, ils travaillent gaiement à ouvrir leur boyau.
Cependant le bruit de leurs marteaux excite l'inquiétude des défenseurs de la place ; ils se rendent compte de l'entreprise qui est dirigée contre eux et en comprennent le péril. Des grenades sont lancées en grand nombre sur la brèche, et, glissant le long des madriers, vont éclater, inolîensives, au fond de l'eau. Les canons du flanc tirent sans relâche ; mais la nuit est trop obscure pour qu'on puisse en diriger le feu , et au bout de peu de temps les mineurs , que Fabert n'a pas quittés, ont trouvé, dans l'épaisseur même de la muraille, une défense assurée contre les tentatives des assiégés.
Le soudain retentissement de ces coups de canon et le bruit de ces explosions de grenades avaient mis le camp français en émoi. Le cardinal envoie Palluau, un de ses aides de camp, s'enquérir de ce qui se passe. Arrivé à la tranchée, ce dernier s'informe et reçoit pour réponse que Fabert et les mineurs ont traversé le fossé depuis quatre heures et qu'aucun d'eux n'a reparu. Au moment où, fort inquiet, il donne des ordres pour que , malgré le péril , on aille à leur recherche, il voit arriver Fabert tout ruisselant d'eau et tenant à la main la première pierre détachée de la muraille, qu'il allait, selon l'usage, porter au général en chef.
Le lendemain matin, il fit détruire, par sa batterie de brèche, le flanc du bastion encore armé, et put dès lors faire les honneurs de sa mine au cardinal, qui voyait pour la première fois employer ce périlleux moyen de destruction. Le Rasle et tous les ingénieurs étaient d'avis que Fabert se contentât du fourneau déjà préparé sous la muraille et qu'il le fît jouer sans relard ; mais il tenait à en placer également sous le rempart et sous le terre-plein, de manière à ce que l'éboulement provenant de l'explosion remplît mieux le fossé, qui avait une certaine profondeur. Le cardinal se rendit à ses raisons; il disposa trois fourneaux en forme de trèfle, qui furent terminés le jour suivant, et dont l'effet fut complet. En un instant, le bastion ne fut plus qu'un amas de ruines.
Mais ces ruines furent défendues avec une grande énergie, et l'assaut tenté après l'explosion fut repoussé, non sans pertes sensibles. Fabert décida l'ouverture d'un nouveau fourneau de mine, poussé plus en avant, et se mit dès le soir à l'œuvre. Deux heures après, le comte de Haynin , gouverneur de la place, se mettait en communication
avec le comte de Longueval , commandant la tranchée, et le chargeait d'offrir au cardinal une capitulation. Elle fut signée le lendemain , 23 juillet, et porta que la place serait livrée à Tarmée française le 26, à midi, si elle n'était pas secourue jusque-là. La garnison devait être envoyée à Valenciennes , avec tous les honneurs de la guerre.
Il s'était écoulé douze jours entre l'ouverture de la tranchée et la prise de la place, juste comme Fabert l'avait promis au cardinal; le jour où son attaque était couronnée de succès, celle du grand maître élait fort avancée, le mineur venait d'être attaché à la muraille. Quant à celle du duc de Candale , elle était fort loin d'être achevée; l'emploi des procédés hollandais lui avait causé un retard considérable.
Le cardinal s'attendait à ce qu'un honneur infini dût rejaillir sur lui d'un succès remporté en si peu de jours contre une place si importante ; mais il connaissait mal les jalousies de cour. On fut généralement d'avis qu'il fallait que, pour avoir été prise en douze jours, Landrecies fût une place bien au-dessous de sa réputation ; et ainsi furent récompensés le général victorieux et l'officier auquel, plus qu'à lui sans doute, devait en être attribuée la gloire.
Il faut dire cependant qu'au point de vue stratégique on avait le droit de faire à la Valette un reproche sérieux. Il aurait certainement dû marcher droit sur le cardinal-infant, qui n'avait que peu de troupes à lui opposer, et qui se fût trouvé dans une situation critique, tandis que les lenteurs de son plan de campagne furent cause que Piccolomini, échappant à Ghâtillon, put se donner, pour objectif d'opérer sa jonction avec les troupes espagnoles restées intactes.
Lorsque le cardinal , qui avait laissé Vaubecourt pour gouverneur à Landrecies et fait hâtivement réparer les dommages résultant des attaques, apprit que l'armée impériale venait de passer la Meuse à Givet, il se mit en mouvement pour lui en disputer le passage.
Mais déjà elle avait gagné du terrain en avant et était arrivée près de la Sambre , avec le dessein de se porter sur Maubeuge. Sur la nouvelle de la venue des Français, elle changea d'itinéraire et se dirigea vers Mons. Le cardinal s'empara facilement de Maubeuge, d'Enneries, de Beaumont et de tous les châteaux avoisinants. Tout le pays arrosé par la Sambre devint tributaire de l'armée et lui fournit des approvisionnements. Maubeuge parut, au cardinal un poste d'une importance considérable, et il se résolut à y faire construire une citadelle, qui constituerait une place d'armes des plus avantageuses pour le succès des opérations ultérieures.
Cependant une partie de son armée était allée reconnaître l'ennemi, retranché entre Mons et une forêt, et défendu par un cours d'eau. La position était trop forte pour qu'on pût songer à l'enlever, et les Français se retiraient, lorsque leur arrière-garde fut attaquée vivement.
Mais le comte de Guiche et Gassion firent volte-face , et repoussèrent les assaillants jusque dans leurs lignes. Sur ces entrefaites, le cardinal infant, ayant abandonné Breda, vint réunir ses troupes à celles de l'Empereur.
Le projet de la citadelle de Maubeuge avait été approuvé par le ministre , et on se préparait à le mettre à exécution, lorsque le grand maître, marquis de la Meilleraye, revint à l'armée avec de vastes desseins qu'il voulait réaliser seul.
Le grand maître venait de la cour, où il avait étrangement desservi le cardinal et son conseiller ordinaire. Extrêmement irrité de ne pas tenir dans l'armée la première place, il voyait avec indignation l'expérience et le génie militaire de Fabert suppléer à celui qui manquait au cardinal ; de sorte qu'il n'avait même pas la consolation d'être moralement le chef de cette armée qu'il aurait tant désiré conduire.
Voici le langage qu'il tenait en toute occasion et que surtout il avait fait entendre en haut lieu^ « 11 disait que Fabert gouvernait l'esprit du cardinal et l'empêchait de se porter aux choses auxquelles, sans lui, il donnerait les mains. Il haïssait Fabert, qui en plusieurs rencontres avait contredit son avis. Le ruinant à la cour, il satisfaisait sa haine, et ce qu'il n'osait directement faire contre le cardinal, il le faisait par là, sans l'accuser de rien, si ce n'est de la faiblesse de se laisser aller aux conseils d'un homme qu'il disait être malintentionné. Gela était assez pour l'ôter de sa place, où il voulait se mettre. »
Lorsqu'il s'adressait au roi, comme il connaissait sa grande bienveillance pour celui dont il poursuivait, l'abaissement, il enveloppait ses critiques de quelques éloges. * Fabert est bon ingénieur, disait-il, et heureux dans ses entreprises ; mais il gâte tout par son opiniâtreté téméraire jusqu'à l'excès; il expose les troupes aux plus grands dangers, assez souvent sans nul besoin ^ »
Notre héros reste bien juste et peut-être même bien indulgent pour
1 Mém. de Fabert, p. 80.
2 Camp, de Fabert, p. 281. P. Barre, p. 205.
le grand maître, alors que ce dernier l'était si peu pour lui. « M. de la Meillcraye était jeune, dit-il, l'esprit enflé des grandes espérances que lui donnait la faveur en laquelle il était près du cardinal-duc , duquel il était plus particulièrement estimé et aimé qu'aucun de ses parents. C'était avec raison , le grand maître ayant de grands lalents pour la guerre , qui était son emploi. Il avait avec lui force gens de courage, qui ne pouvaient souffrir qu'il servît sous un autre. »
Informé de tout ce qui s'était dit à la cour à son sujet , et jugeant que sa situation deviendrait insoutenable avec une hostilité si puissante et si vive, mais craignant surtout que celle du cardinal ne devînt également difficile, il alla demander à ce dernier la permission de s'éloigner de lui. Il lui dit que les services qu'il pouvait lui rendre n'étaient pas comparables au préjudice que les mauvais discours dont il était l'objet lui causeraient, tant qu'il le garderait près de lui. A cette ouverture , la Valette répondit avec une réelle grandeur d'àme?- « Je cherche à bien faire, dit-il; si Dieu veut que je réussisse, il m'est indifférent qu'on croie que c'est pour avoir suivi un bon conseil, ou pour avoir suivi une bonne inspiration. Tout ce qu'il y a à faire avec le grand maître, c'est de nous séparer de lui le plus tôt possible; et, pour ne pas se mettre mal avec le cardinal-duc, en formant obstacle à la fortune d'un parent qu'il veut avancer, je vais lui céder le commandement de l'armée et me retirer à la cour, pour tâcher d'y soutenir les intérêts de mes frères ^
Fabert n'eut cependant pas de peine à lui faire reporter jusqu'à la fin de la campagne la réalisation de ses projets, en lui représentant que l'honneur lui commandait de ne pas laisser inachevée l'œuvre que la confiance du roi avait mise entre ses mains.
Or une sérieuse complication venait d'être introduite dans celte œuvre ; le grand maître avait apporté de la cour l'ordre de faire le siège d'Avesnes. Aux troupes qu'il commandait personnellement étaient jointes, dans ce but, six compagnies de gardes et dix régiments, sous le commandement des maréchaux de camp de Rambures et Bussy- Lameth , détachés de l'armée du cardinal. Le reste de cette armée devait être maintenu à Maubeuge ; mais les ordres de la cour ne portaient pas si le cardinal lui-même y resterait, ou s'il prendrait le commandement supérieur de l'armée assiégeante. C'était le parli vers lequel il penchait, par amour- propfe et aussi par raison.
Fabert, cependant, faisait tous ses efforts pour l'en détourner. Il lui représentait que c'était le moyen assuré de blesser le grand maître, qui avait conçu le projet , et le cardinal-duc, qui l'avait favorisé. « En cas de succès, lui disait-il, vous sembleriez n'avoir été là que pour lui en disputer l'honneur. Mais, sachez-le, ce succès est plus
1 Mém. de Fabert, p. 89.
que douleux; le siège d'^vesnes est une opëralion des plus difficiles, qu'il me paraît absolument impossible de faire réussir en présence de l'armée du cardinal-infant, toute prête à porter secours à la place. La plupart des régiments sont de nouvelles levées et très peu aguerris. Ils ne seront capables ni de travailler dans le voisinage de l'ennemi, ni de soutenir ses attaques. Du reste ces attaques mêmes, le cardinalinfant peut se les épargner. Il n'a qu'à coup'er les vivres à l'armée assiégeante, et elle sera bien vite forcée à la retraite. De toutes les façons, le siège d'Avesnes est une opération manquée d'avance, à laquelle voire gloire vous commande de rester étranger. » — « Mais c'est précisément parce que c'est une opération déplorable, dit le cardinal, qu'il est de mon devoir d'y aller. La défaite du grand maître sera des plus douloureuses au cœur du cardinal-duc; si par m.on absence je m'expose à être accusé d'avoir été la cause indirecte du désastre qu'il peut subiiv, ce sera un grief dont je ne me relèverai jamais; car il est une chose dont je suis jaloux par-dessus tout, c'est ma fidélité à mon devoir. Or, absent, je paraîtrai y avoir manqué; présent^ au contraire, je me verrai à couvert de tout reproche et affranchi de tout ressentiment de la part du ministre. »
Fabert, qui voyait avec peine le cardinal ainsi disposé à aller chercher une humiliation assurée , lui répliqua brusquement : « Je n'ai pas été nourri de ces raisons de cour; la proposition d'attaquer Avesnes est déraisonnable ; le grand maître est parti de l'armée pour aller la porter à la cour sans vous en dire un mot, quoiqu'il fût sous vos ordres ; ce qu'il a désiré, en la faisant approuver, c'est de la réaliser sans votre concours. Hé bien ! ce que votre devoir exige n'est pas que vous vous associiez aveuglément à son dessein, mais que vous lui en fassiez comprendre les insurmontables difficultés, afin qu'il épargne aux armes du roi une honte certaine. »
De si bonnes raisons furent impuissantes contre les « finesses de la cour » ; le cardinal craignait, en détournant la Meilleraye de son projet , de paraître vouloir l'empêcher d'acquérir de l'honneur. De plus il donnait, chose plus grave encore, une leçon au ministre qui l'avait approuvé. Il partit donc avec le grand maître à la tète de la partie de son armée qui était mobilisée, laissant le duc de Caudale avec le reste préparer la construction de la citadelle de Maubeuge.
Bien que la Meilleraye ne vît pas sans un évident déplaisir la présence du cardinal à son armée, il ne pouvait, sans manquer aux convenances, se dispenser de le prier de reconnaître la place avec lui. Mais laValette n'eut garde d'y consentir. Il craignait trop d'être contraint à louer un dessein qu'il n'approuvait pas, ou, en le blâmant, d'offenser le grand maître. Ce dernier, sur son refus, lui demanda de lui donner Fabert pour l'accompagner dans cette reconnaissance. Le cardinal y consentit.
La Meilleraye n'avait jamais vu Avesnes, et Fabert, au contraire, avait pris soin d'en faire la visite et l'étude détaillée, dès que le projet de l'assiéger avait été conçu. C'était donc en toute connaissance de cause qu'il s'était montré l'adversaire de ce projet. . •
Dès le premier coup d'oeil, le grand maître ressentit une impression fâcheuse. « Celte place ressemble à Dole ! » s'écria-t-il. Or Dole passait pour une place exceptionnellement forte ; puis, s'adressant à son compagnon : « Dites-moi ce que vous en pensez, luidemanda-t-il brusquement. — Mais, je ne vois qu'une chose à faire, répondit Fabert avec froideur, c'est d'exécuter les ordres de la cour et de décider les quartiers et les attaques. Quont à ma pensée sur la force de la place, il est en ce moment inutile de la formuler. »
Rentré au camp, le grand maître avoua ingénument au cardinal que l'entreprise qu'il avait formée lui paraissait téméraire, et qu'il désirait faire une nouvelle reconnaissance avec lui et les hauts officiers de l'armée, avant de prendre un parti définitif. Après une inspection passée minutieusement, le conseil se réunit, et le grand maître ayant invité ses membres à parler sincèrement et sans crainte de l'offenser, Fabert résuma, pour la première fois, d'accord avec la Meilleraye, toutes les difficultés en présence desquelles on allait se trouver, en donnant suite au projet de siège ; le corps de place peu élevé et bâti sur un rocher de marbre, les approches longues et difficiles à cause de la nature du terrain, presque partout le marbre au niveau du sol. Il fit remarquer ensuite qu'une autre place, la Gapelle, posée entre l'armée et la France, serait moins difficile à prendre, et jouerait un rôle bien plus important pour le reste de la campagne ; or on pouvait espérer s'en rendre maître avant que Piccoloniini et le cardinalinfant vinssent présenter la bataille à l'armée occupée aux travaux du sièee.
Le conseil de guerre approuva la justesse de ces raisonnements , et l'attaque de la Capelle fut résolue. Cette décision prise, Fabert ne perdit pas un instant pour en opérer la reconnaissance ; un incident curieux se rattache à cette opération.
Il était seul en avant, suivant sa coutume, faisant des croquis et notant toutes choses , lorsque le hasard de sa marche l'amène dans un petit vallon oiî paissait le troupeau de moutons de la garnison, sous la garde de quatre cavaliers. Ces derniers, à sa vue, cherchent en hâte à réunir le troupeau pour le remmener en lieu sûr. Quant à lui, faisant volte-face, il court rejoindre Fétat-major, et demande au comte de Guiche quelques cavaliers d'escorte pour enlever les moutons.
Le comte les lui refuse, disant qu'il y a sans doute par là quelque embuscade. « Vous le verrez tout à l'heure, » s'écrie l'impétueux officier; et il reprend à toute bride le chemin du vallon. Il trouve
deux des cavaliers occupés à emmener le troupeau; les deux autres marchent sur lui, le mousquet levé, et font une décharge qui atteint légèrement son cheval ; puis ils prennent la fuite. Le désordre se met dans le troupeau. Fabert passe derrière lui et, pour accélérer sa fuite dans la direction opposée à la place, tire un coup de pistolet ; puis, l'épée à la main, il se dispose à recevoir le choc des deux cavaliers qui restent, lorsque l'approche de l'escorte les décide à tourner bride. Le troupeau de la Capelle est emmené triomphalement, et Fabert a, une fois de plus, affirmé aux yeux de l'armée un courage qui trouve, dans les incidents même les moins importants, des occasions de se faire jour.
Cependant il manquait au siège de la Capelle, décidé dans les conseils de l'armée, une plus haute approbation : il fallait faire accepter parla cour le changement de projet du général, La Meilleraye, qui commençait à se faire de Fabert une opinion plus juste, le désigna pour celte mission de confiance ; mais notre héros fit observer avec raison qu'appartenant à la maison militaire du cardinal, il serait exposé au soupçon de parler de parti pris, vu î'éloignement qu'on avait toujours connu à son chef relativement au siège d'Avesnes. Le grand maître comprit la portée de cette observation, et envoya un des officiers attachés à sa personne.
En attendant que l'approbation de la cour au siège" de la Capelle arrivât, les généraux prirent leurs dispositions préalables. Le cardinal fit retourner à Maubeuge une partie de ses troupes, et ne garda que quelques compagnies de cavalerie avec les maréchaux de camp Rambures et Bussy-Lameth. La Meilleraye et Fabert, ayant pris l'avance pour reconnaître la place, choisirent pour point d'attaque deux bastions comprenant une demi-lune; et lorsque les troupes arrivèrent le lendemain, elles occupèrent immédiatement leurs postes, la cavalerie restant en arrière pour couvrir les approches.
Fabert avait sous ses ordres, dans l'attaque qu'il dirigeait, des compagnies des gardes et le régiment de Picardie, composé d'hommes récemment appelés au service et encore peu aguerris. Il occupait un lieu avantageux, un peu élevé, et ayant des vues étendues sur les environs. Il avait fait border d'une tranchée ce terrain, et se proposait de le garnir de mousquetaires, ce qui, en mettant le glacis à sa discrétion, devait empêcher toute sortie; une redoute formait la tête de cette tranchée; de plus il faisait creuser une communication entre ces travaux et une ravine profonde oi^i il pouvait placer tout un bataillon à l'abri des vues de l'ennemi.
Pendant qu'il surveillait l'exécution de ces plans, il reçut à la tranchée la visite de son cher Rarabures, qui, ayant été souffrant la veille, s'était fait remplacer par Bussy-Lameth dans le commandement des troupes et se préparait à reprendre son tour de service. Sur son ins-
tante prière, Fabert le conduit à un point assez périlleux, où il se proposait d'établir une batterie dont l'effet devait être désastreux pour la place ; une grêle de balles les y accueille, et Rambures en reçoit deux dans ses vêtements. « Retirons-nous, dit Fabert à son ami, on dirait que les balles voué cherchent. »
Bussy, qui se disposait à dîner dans la tranchée, invita son collègue à partager son repas, et Fabert les quitta pour aller préparer la correspondance du cardinal. A peine était-il entré dans la tente de ce dernier, et avait-il pris dans son portefeuille les lettres auxquelles il voulait répondre, qu'un cavalier arrive à toute bride, lui criant de faire chercher à la tranchée MM. de Rambures et de Bussy qui sont tués. Fabert saute sur le premier cheval qu'il rencontre, court à la redoute où il venait de quitter ses deux amis, et les y retrouve, l'un mort et l'autre grièvement blessé.
Peu d'instants après son départ , une sortie de trente hommes s'était faite dans la direction du boyau de communication ouvert avec la ravine. Le petit détachement qui le gardait s'était repUé après avoir fait feu, et les travailleurs s'étaient enfuis, pris d'une terreur panique. Au bruit de la fusillade, les deux maréchaux de camp, sortis de la tranchée, s'étaient trouvés en présence des travailleurs débandés et de sept soldats espagnols qui n'avaient pu résister au plaisir de les poursuivre.
En un instant, Bussy-Lameth était tombé mort et Rambures évanoui, avec deux balles dans le cou et une dans le bras gauche.
Il reprenait connaissance , étendu par terre dans un manteau, lorsque arriva Fabert éperdu de douleur. « Ah! mon pauvre Fabert, lui dit le blessé, je ne serais pas en cet état si le régiment de Rambures eût gardé la tranchée! Mais il faut vouloir tout ce qui plaît à Dieu. Je me console par la pensée que le monde saura que je n'ai pas fui. » Allusion douloureuse aux bruits indignes que ses ennemis avaient répandus jusque chez le roi.
Rambures, transporté à Guise, fut soigné avec une extrême sollicitude. Mais il avait eu la colonne vertébrale brisée, et il succomba le vingt-huitième jour.
Cette mort causa à Fabert une extrême douleur. C'était le plus cher et le plus sûr de ses compagnons d'armes , dont il se voyait séparé.
Après ce sanglant et douloureux épisode, le siège de la Capelle, que ne troublèrent plus les sorties de l'ennemi, suivit une marche régulière. Fabert, qui avait toujours sur le cœur les paroles désobligeantes du cardinal et l'intervention malencontreuse de Vercourt devant Landrecies, trouva une occasion de faire apprécier plus justement les ressources de son esprit et sa parfaite connaissance de la guerre de siège.
Il y avait, entre le fossé de la place et la tranchée, une mare profonde, et c'était dans l'étroite langue de terre qui les séparait qu'il fallait ouvrir un passage pour aller à la demi-lune et construire un logement à des laousquetaires, pour favoriser l'établissement sur la brèche, lorsque celte dernière serait ouverte. Or cette direction, imposée par la situation du lieu, était précisément enfilée par la demi-lune et par le flanc du bastion. La difficulté était sérieuse, et il fallait pour la lever un esprit vraiment inventif.
Fabert la jugea telle qu'il la souhaitait pour faire perdre au cardinal l'opinion que « tout le monde était capable de prendre des places ». Pendant plusieurs jours , il feignit d'être fort en peine des moyens de pousser plusloi-n les travaux, lorsqu'ils seraient arrivés à la hauteur de cette mare ; sur sa prière, le cardinal demanda à tous les officiers un expédient qu'aucun d'eux ne trouva.
Le soir, alors que l'avancement de la tranchée obligeait à prendre un parti, quel qu'il fiit, et à entamer ce difficile passage, le cardinal, venu en ce lieu, fort embarrassé, n'y trouve pas Fabert. On lui dit qu'il était allé à Guise accompagner M. de Rambures, qu'on y transportait ce jour-là. Dans une très grande perplexité, il fait prier la Meilleraye de lui envoyer ses ingénieurs. La solution reste introuvable.
Le cardinal s'en allait, désolé et furieux en même temps, lorsque Fabert arrive de son air le plus calme. Ils retournent ensemble à la tête de la tranchée avec plusieurs officiers, et toutes les propositions déjà faites sont passées en revue et repoussées d'emblée. Fabert presse M. de Vercourt de donner son avis. Ce dernier, beau parleur comme toujours, se lance, selon sa coutume, dans une suite d'histoires et d'anecdotes militaires ayant plus ou moins de rapport avec le cas qui se présente , et finit par conclure que pousser plus loin l'attaque est absolument impossible, et qu'une seule chose reste à faire, c'est de s'attacher à l'autre flanc du même bastion. Ce moyen, évidemment des moins heureux, était de plus une cause de grand retard; mais, faute de mieux, l'état-major semblait penser qu'on pouvait y recourir, lorsque Fabert démontra que c'était, d'une part, recommencer le siège, et, de l'autre, le faire dans des conditions d'insuccès inévitables.
On restait donc engagés dans une impasse de laquelle nul n'essayait même plus de sortir. Le cardinal s'en va, et tous les officiers se mettent en devoir de le suivre. « Mais que vais-je faire cette nuit? demande Fabert ; ce n'est pas au quartier général que vous trouverez une solution ; c'est ici , sur les lieux , et en face de la difficulté , qu'il faut inventer un moyen pour la vaincre. Vous avez avec vous les plus habiles gens de l'armée, qu'ils vous conseillent le parti qu'il faut prendre 1 » Tout le monde garde le silence.
Alors le cardinal, ayant peut-être pénétré la pensée de Fabert ou
ne trouvant pas d'autre réponse , lui dit : « Je ne suis pas en peine de ce qu'il faut faire, vous le savez fort bien. » Satisfait de cet hommage rendu à son génie inventif, le major do tranchée déploie son activité ordinaire ; il renonce à marcher à découvert et fait emploi de la sape. Il demande au cardinal de faire enlever la demi-lune, ce qui se fait sans difficulté. Puis, pendant une nuit obscure, il fait creuser, le long de la mare, une série de trous pouvant contenir chacun huit ou dix Mousquetaires, choisis parmi les meilleurs tireurs de l'armée. Le tir de ces mousquetaires est si juste et si vif que les canonniers du flanc sont tués sur leurs pièces; le bastion devient ainsi intenable, et l'on peut , presque sans pertes , arriver à la contrescarpe , pour de là faire le passage du fossé et attacher le mineur.
L'opération imaginée par Fabert avait été d'abord mal comprise et fort critiquée ; mais, quand on en vit le succès, il fallut en reconnaître le mérite. Le cardinal lui dit qu'il voyait bien maintenant qu'il savait mieux que personne les secrets de la guerre de siège. « Vraiment, monsieur, lui répondit-il, je ne m'attendais pas à être traité par vous comme un homme de cour! » Le cardinal, qui ne voulait pas laisser subsister de nuage entre eux , l'emmena alors dans son logis pour s'expliquer avec lui sur ce qui s'était passé au siège de Landrecies.
Fabert lui ouvrit son co3ur; il lui dit sans détour ce qui l'avait blessé, et ne lui dissimula pas son intention de demander, après la campagne, à servir dans une autre armée. Il lui rappela les services qu'il avait cherché à lui rendre, en acceptant de servir sans titre et sans appointements sous ses ordres , et lui déclara qu'il ne pouvait pas supporter de se voir préférer dans l'armée « des gens qui ne devaient cette préférence à d'autre motif que l'abaissement où les grands de la terre ont coutume de mettre ceux qu'ils croient dépendre d'eux ».
Ce discours toucha le cardinal d'autant plus qu'il savait que Fabert avait, en effet, par dévouement pour sa personne, renoncé aux avantages qu'il aurait eus en restant près du roi ; que, servant sans charge et tenant à honneur de vivre à ses frais, il ne touchait aucune solde et n'était pas même indemnisé de ses fréquents voyages à la cour; il savait, enfin, qu'en toute occasion il n'avait pas craint de s'exposer à la haine des ennemis de la maison d'Epernon, en lui restant fidèlement attaché. Ces choses revenant en l'esprit du cardinal , qui était du meilleur naturel du monde, le firent parler si obligeamment à Fabert et le traiter avec tant d'amitié et de confiance que depuis lors et jusqu'à sa mort rien n'altéra plus leur intimité.
Mais il faut dire que Fabert prenait son rôle d'ami par le côté sincère plus que par le côté aimable. Quand il croyait devoir se rendre utile à son chef en lui adressant quelques observations, il le faisait avec peu de ménagement, si bien que le cardinal lui dit plusieurs fois « qu'il avait
l'esprit si privé de douceur que, s'il ne le connaissait à fond, il le croirait souvent beaucoup moins son ami qu'il ne l'était ».
Cependant le siège se continuait avec succès. La descente du fossé fut commencée suivant la méthode hollandaise, malgré les efforts de Fabcrt, qui demandait un procédé plus expéditif; mais l'influence de M. de la Barre, ingénieur de grand mérite qui succédait à Rambures comme maréchal de camp, prévalut sur ce point. A peine les travaux approchaient-ils de leur terme, qu'on apprit, à n'en pouvoir douter, la prochaine venue du cardinal-infant, à la tête d'une forte armée.
La Valette se trouvait dans un extrême embarras; car livrer bataille dans les lignes actuelles était impossible vu leur exiguïté, et créer de nouvelles lignes était une œuvre impraticable au petit nombre de ses soldats disponibles. Lever le siège et se retirer lui répugnait à tous les titres. Mais cet embarras ne dura guère. Un ingénieur tel que Fabert savait faire face à toutes les difficultés.
Il fait ouvrir le long de la contrescarpe de petits logements, s'ouvrant par d'étroites meurtrières, où prennent place les officiers, dont l'habitude de la chasse a rendu le tir plus juste ; les défenseurs de la place, décimés par leurs mousquets, n'osent plus se présenter le long de la crête du bastion. En présence de cette inertie forcée des assiégés, un petit bateau transporte les mineurs ; un va-et-vient est établi, et, comme à Landrecies, la mine est ouverte dans les débris de la brèche. En même temps il organise le passage du fossé. M. de la Barre lui demande de le lui laisser préparer correctement par le procédé hollandais; mais il lui répond que ce qu'il faut en ce moment c'est d'aller vite , puisque la place doit être prise avant l'arrivée de l'ennemi ; il demande qu'on le laisse faire, et il répond de tout.
Le lendemain matin, le fossé rempli de fascines ouvre un chemin déjà praticable vers la brèche. Le grand maître, surexcité par les progrès de l'attaque de gauche, met à pousser la sienne une ardeur incroyable. Il a, de son côté, attaché le mineur. Les défenseurs, intimidés par ces préparatifs et inquiets des représailles que pourra leur coûter la mort de Rambures , demandent à capituler. Il était temps; le cardinal-infant était bien près; mais une courte résistance d'Enneries l'avait heureusement retenu, et, au moment oii la garnison espagnole, don Carlos de Lima en tête, sortait de la place le 21 septembre, son canon se faisait entendre pour annoncer le secours promis.
La capitulation de la Capelle coûta la vie à son gouverneur, qui fut décapité à Valenciennes quelques jours après.
L'armée royale attendit l'ennemi pendant quatre jours dans ses lignes, pendant que M. de Lambert, nommé gouverneur de la place, remettait tout en ordre pour sa défense. Mais le cardinal-infant
avait renoncé à combattre la Valette. Il s'était dirigé vers Maubeuge, et livrait une furieuse attaque aux troupes qu'y commandait M, de Candale. Son succès paraissait d'autant plus assuré que la ville était sans dehors, la citadelle encore à l'état de projet et que les troupes françaises se trouvaient dans un état marqué d'infériorité numérique.
Le bruit du canon des Espagnols venant jusqu'à la Capelle décida rapidement la Valette à marcher au secours de son frère. En apprenant ce mouvement, le cardinal-infant leva le siège de Maubeuge, vint se placer à Pont-sur-Sambre entre les deux armées françaises , et s'y fortifia.
La Meilleraye, comprenant que désormais les choses allaient traîner en longueur, partit pour la cour. Le duc de Candale, ayant besoin de conférer avec son frère, passa audacieusement devant le front de l'ennemi avec quatre escadrons de cavalerie, et vint dire au cardinal que les difficultés du terrain empêchaient la construction de la citadelle, que les vivres étaient rares et difficiles à renouveler en présence de l'ennemi ; il lui demandait, en conséquence, de faire replier ses troupes et d'abandonner Maubeuge. C'était, en effet, le parti que commandait la prudence. L'intendant de l'armée, M. de Thou, fut envoyé à la cour pour solliciter son approbation ; etTurenne, qui commandait à la place de M. de Candale tombé malade sur ces entrefaites, fut avisé d'avoir à tout disposer pour se mettre en marche au premier signal.
En attendant le retour de M. de Thou, on étudia les moyens de retirer de Maubeuge sans trop de pertes l'armée qui s'y trouvait. Le parti qui était en faveur près des hauts officiers, et qu'avait proposé Turenne, consistait à mettre simultanément en marche les deux armées, en gardant un profond secret, et à se porter, avec la plus grande vitesse possible, jusqu'à un point de la Sambre, entre Avesnes et Chimay, où, cette rivière franchie, la jonction serait opérée.
Fabert combattit avec énergie un si dangereux projet. Il fit ressortir qu'une armée qui part avec son canon et son bagage ne peut ni marcher secrètement ni marcher vite; que l'armée ennemie, quittant un lieu bien retranché, où son retour est assuré, peut former une colonne légère où ne sont contenus que des éléments de combat ; que , si l'action de guerre se prolonge quelques jours, les Espagnols peuvent tirer des ressources de leur camp et du pays situé en arrière, tandis que les troupes en retraite, n'ayant pas de pain, sont exposées à toutes les misères ; que de plus il connaissait les chemins par lesquels il faudrait passer, et qu'il pouvait affirmer que, n'y eût-il pas un ennemi dans le pays, ni le bagage ni le canon ne viendraient à bout d'en sortir.
Le conseil reconnut que ces objections étaient très sérieuses ; mais
il ne trouvait pas de meilleure solution, si périlleuse que fût celle-là. Fabert proposa que Turenne partît pendant la nuit et, se tenant sur les hauteurs, marchât vers Pont-sur-Sambre, son bagage à sa gauche, séparé de ses troupes; que, dans le même temps, le cardinal exécutât le même mouvement par l'abbaye de Marolles, et qu'au point du jour les deux armées françaises vinssent offrir le combat aux Espagnols surpris, en opérant leur jonction en face d'eux.
Le conseil trouva d'abord ce projet téméraire et contraire aux règles de la stratégie. N'était-il pas, en effet, imprudent d'attaquer une forte armée avec deux corps plus faibles, contre le premier desquels l'en- I nemi peut concentrer toutes ses forces, pour venir ensuite écraser le
second? Mais la réponse était péremptoirc. « C'est le seul parti qui « puisse à la fois, s'il réussit, assurer le salut et la gloire de l'armée; « avec l'autre, la perte et la honte sont certaines. » Cette puissante raison entraîna l'adoption de la proposition de Fabert, et tout ce qu'il resta à faire fut d'en préparer l'exécution.
Quelques jours plus tard, le secrétaire d'État de Chavigny vint luimême à l'armée, et, ayant vu de près la situation, donna l'autorisation de la cour d'abandonner Maubeuge.
Cependant il n'était pas facile de faire passer un courrier sans qu'il fût pris et dépouillé de ses dépêches. Au delà du point occupé par l'armée, tout le pays appartenait à l'ennemi, et la surveillance des il routes était exercée par lui avec une stricte vigilance. Or il fallait bien
que, dans une circonstance si délicate, Turenne reçût des instructions précises, et que ces instructions restassent un secret absolument bien gardé.
Fabert, toujours ingénieux, trouva le moyen d'y réussir. Une clef de son invention transforma le sens d'un certain nombre de mots, de manière à leur donner une apparence entièrement insignifiante. Des lettres auxquelles fut appliqué ce système furent envoyées à Turenne par des hommes sûrs qui avaient appris par cœur la série des mots détournés de leur valeur vraie. Il poussa plus loin la précaution, et, pour ne rien donner au hasard dans une conjoncture si grave, se déguisa en paysan et passa heureusement à travers les lignes ennemies. 11 s'assura que les instructions du cardinal avaient été bien reçues et bien comprises, et que rien ne devait mettre obstacle à leur exécution.
Dans la nuit du 8 au 9 octobre, les deux armées se mirent en mouvement. Le cardinal, accompagné de Fabert, avait opéré lui-même la reconnaissance du chemin que les soldats devaient suivre. Le comte de Guiche précédait la colonne à la tête d'une compagnie de pionniers pour faire rétablir les routes défoncées ou les ponts rompus. Un peu avant l'aube du jour, l'armée s'apprêtait à franchir un ruisseau, dernier obstacle qui le séparait du lieu fixé pour le rendez-vous, lorsqu'elle le trouva fortement occupé par l'ennemi, Piccolomini avait appris le
mouvement du cardinal et mis en bataille des forces considérables pour lui fermer le passage, sans paraître du reste comprendre la portée de ce mouvement. Le combat s'engagea avec une extrême vivacité ; le ruisseau fut plusieurs fois traversé, et le pont qui le franchissait regagné et reperdu. Pendant que ses premiers régiments étaient ainsi engagés, le cardinal, remontant plus haut, trouva un gué par lequel il fit passer le reste de ses troupes. Les Impériaux, menacés de se voir pris en flanc, se replièrent, et leur retraite se fit dans le meilleur ordre. Cependant Fabert, gravissant la colline qui s'élevait au delà du ruisseau, courait interroger l'horizon, et il avait la joie de voir à très petite distance l'armée de Maubeuge marchant en bon ordre et enseignes déployées. Turenne, pour ne pas perdre de temps dans le défilé étroit de la porte de la ville, avait fait sauter les murs qui la flanquaient , de manière à donner à la sortie une ouverture en rapport avec la largeur du front de sa colonne. C'est à cette précaution qu'il avait dû dé pouvoir être exactement au rendez-vous à l'heure fixée.
Les généraux français étant ainsi réunis, et se voyant en face des escadrons de Piccolomini déployés dans une petite plaine en avant de Pont-sur-Sambre, résolurent de les faire charger par leur cavalerie. Cette charge, exécutée par les régiments de Turenne, eut l'effet le plus décisif; les cavaliers impériaux furent dispersés en un instant et rejetés en désordre sur l'infanterie. Celle-ci, entraînée par une véritable panique, se rua sur le pont qui franchissait la Sambre, et une scène d'affreuse confusion se produisit. Plusieurs centaines d'hommes tombèrent dans la rivière et s'y noyèrent ; le reste ne dut son salut qu'aux batteries établies sur l'autre rive qui tinrent les Français en respect. Mais cette rapide échauffourée n'en coûta pas moins aux ennemis plus de onze cents hommes. Les vainqueurs restèrent fièrement sur le champ de bataille pendant plusieurs heures, attendant le bon plaisir du cardinal-infant, dont l'armée était rangée en ordre de combat sur l'autre rive de la Sambre. Mais les Espagnols n'ayant pas bougé , ils reprirent la route de leur campement de Lonfaverie , où ils se maintinrent, pour couvrir laCapelle et agir selon les décisions que prendrait l'ennemi.
Le cardinal-infant ayant marché sur le Quesnoy, ce mouvement décida la Valette à venir s'établir près de Cateau-Cambrésis, dans une position qui lui permettait, en même temps qu'il masquait cette ville, de surveiller Cambrai, place sur laquelle les ordres de la cour prescrivaient d'essayer une surprise.
C'était à l'influence de Vercourt sur le père. Joseph qu'était due cette inspiration delà surprise de Cambrai, plus qu'étrange dans les moyens proposés pour la réaliser. Cet aventurier, bâtard de la maison de Novion, homme de rien , frappé à plusieurs reprises par la justice française, s'était mis au service des Espagnols, que, l'année précédente encore, il accompagnait dans l'invasion de la Picardie ; mais le père Joseph, ayant entendu parler de lui comme d'un stratégiste plein de ressources, avait voulu « en faire présent au roi ». Il avait obtenu pour lui des lettres d'abolition, et l'avait attaché comme ingénieur conseil au cardinal de la Valette.
C'était un beau parleur, sachant beaucoup de choses, mais d'une imagination vraiment déréglée, et d'une suffisance telle que rien de ce qu'il avait conçu ne lui paraissait susceptible de rencontrer la moindre difficulté à l'exécution. On a vu qu'à Landrecies et à la Capelle ses propositions avaient eu peu de succès. Il en avait fait d'autres encore, que nous avons passées sous silence, et qui n'avaient pas plus de valeur. Ce mauvais résultat lui avait fort ulcéré le cœur, et il n'avait pas manqué de se plaindre au père Joseph de la résistance systématique que Fabert avait apportée à tout ce qui provenait de son initiative. Il en était résulté, disait-il, une perte énorme pour le service du roi, et un retard considérable dans la série des opérations de la campagne.
Le père Joseph , se trouvant offensé du peu de cas qu'on faisait des talents de son protégé, avait transmis ses plaintes au grand cardinal, en exaltant auprès de lui le génie inventif et la science profonde de Vercourt, et il avait réussi à lui faire partager son mécontentement de l'accueil dédaigneux fait à de si ingénieux conseils.
Pour le dédommager de ses mécomptes, Vercourt apportait une nouvelle proposition, et celle-là dépassait en insanité toutes les autres, et cependant, chose étonnante, le père Joseph et le cardinal lui-même la trouvaient admirable.
Elle consistait à attacher aux murs de Cambrai des pétards qui devaient, par leur explosion, renverser murailles et remparts ; pour aller les clouer à leur place, il fallait que les sapeurs descendissent dans le fossé par des échelles, sous le feu de l'ennemi ; mais il faut dire qu'il les armait de cuirasses à l'épreuve de la balle. La ville ainsi démantelée, il n'y avait plus qu'à y entrer.
Tel était le système extravagant en l'honneur duquel le minisire donna l'ordre à la Valette de marcher sur Cambrai , et d'en brusquer l'attaque.
Le cardinal, dont la qualité dominante était le bon sens, et Fabert, avec son ardeur d'impression ordinaire, furent révoltés à la pensée qu'une si ridicule expérience leur fût imposée. lisse voyaient, avec une certitude absolue, exposés à servir de risée à l'armée et à l'ennemi, à la suite du plus honteux échec.
Mais telle était la crainte, dans le haut état-major, de déplaire au cardinal-duc et à son confident, que nul autre qu'eux n'osa faire d'objections. La Valette, cependant, écrivit au ministre pour le prier de surseoir à l'exécution de ses ordres. Il lui présenta des observations fort sérieuses ; mais il n'eut d'autre réponse que la confirmation des instructions précédentes, et cela sur un ton assez impérieux.
Fabert demanda alors à son général d'être envoyé à la cour, pour bien faire comprendre, par un tableau exact des difficultés à vaincre, la ridicule insuffisance des moyens proposés. Dans une affaire si délicate , le cardinal pensa donner plus de poids à son opinion en lui choisissant pour interprète un homme qui fût moins à lui que n'était Fabert. Il en donna donc la mission à le Plessis-Bezanson, officier fort bien vu du ministre, qui était attaché à son état-major avec le litre d'homme du roi, c'est-à-dire de représentant de la cour.
Le Plessis étant parti, Fabert alla trouver le cardinal et lui dit que ce n'était pas assez de faire connaître la vérité au ministre; x il faut, ajouta-t-il, que le roi sache à quelle dérision on expose ses armées par des ordres futiles venus de la cour; et si ces ordres, malgré tout, doivent être suivis, vous devrez les recevoir formels et par écrit, de façon que, aux yeux des troupes et du pays, la responsabilité en incombe à qui de droit. »
Le cardinal convint qu'en présence de la jalousie de la Meilleraye et delà bienveillance douteuse du père Joseph et du secrétaire d'Etat des Noyers, une démarche de ce sens était fort utile. « Eh bien, dit Fabert, je me charge de la faire. Je vais à la cour; comme je n'ai pas d'emploi dans votre armée , vous ne pouvez pas m'empêcher de partir. Mais il dépend de vous de me donner une lettre pour le ministre. En tout cas, vous n'écrirez pas un seul mot sur l'affaire de Cambrai. ' Ce serait faire un affront inutile à le Plessis. Mais dites seulement que, l'armée étant au repos, vous m'avez autorisé à aller à Paris pour
mes intérêts personnels, et que vous n'avez pas voulu me laisser partir sans me charger d'assurer le cardinal- duc de vos respects. Après cela, fiez-vous à moi, je vous tirerai de ce mauvais pas, ou, si je ne réussis, raffairc tournera à la honte de ceux qui vous veulent du mal '. »
Une heure plus tard, Fabert, porteur de la lettre du cardinal, était en route pour Paris.
Il eut soin de ne pas dépasser le Plessis, dont il s'informait à chaque relais de poste, et arriva quatre heures après lui à Rueil, où se tenait alors le cardinal-duc. Le Plessis s'était acquitté de sa mission en homme d'honneur, et avait fidèlement répété au ministre ce dont il était chargé. ]Mais les volontés de Richelieu n'avaient été en rien ébranlées. Lorsque Fabert parut devant lui, il était au lit, et M. des Noyers travaillait à ses côtés.
L'accueil de Pvichelieu fut assez désobligeant. « Vous revenez d'une campagne qui aurait pu être bien glorieuse pour les armes du roi, » lui dit-il. Fabert entrait en des explications fort nettes sur les raisons qui n'avaient pas permis à la campagne d'être plus avantageuses lorsqu'il fut brusquement interrompu. « Avez-vous vu le roi? lui demanda Richelieu. — Pas encore, Monseigneur, » répondit-il. Sur cela le cardinal montra un extrême mécontentement qu'il exprima d'une façon assez rude.
Fabert voyait bien que c'était un prétexte qu'il prenait pour le mai recevoir, car tout le monde en usait avec le roi comme il l'avait fait , n'allant jamais le visiter qu'après avoir vu le ministre. Mais il n'était pas homme à s'émouvoir. « Monseigneur, dit-il, je suis venu vous apporter les compliments du cardinal de la Valette; je n'avais ni ordre ni volonté de vous parler d'affaires ; c'est Votre Eminence qui m'a interrogé. Du reste , je vous prie de trouver bon que j'aille à Paris m'occuper de mes intérêts particuliers, sans plus me mêler de ceux de l'Etat. » Richelieu insista pour qu'il allât voir le roi sans retard. Fabert le lui promit, fit sa révérence, et sortit de la ruelle où il avait été introduit.
Mais au même instant, se souvenant qu'il avait quelque chose à diie au cardinal, il revint sur ses pas pour le faire. Un épais tapis absorbait le bruit de sa marche, et, au moment de soulever la portière, il entendit Richelieu dire à des Noyers : « Vous savez que cet homme est tout au roi ; partez au plus vite pour Saint-Germain, et écoutez comment il lui parlera.» En entendant cela, Fabert renonça à reparaître. Il remonta sur le cheval.de poste qui l'attendait et partit à toute bride pour Saint-Germain, de manière à pouvoir parler au roi à cœur ouvert, avant que son surveillant fût arrivé.
» Mém. de Fabert, p. 113.
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Il était nuit lorsqu'il arriva au château ; mais le roi, informé de sa venue, donna l'ordre qu'il fût introduit sur l'heure. Il était seul dans son cabinet, et témoigna en le voyant une véritable joie. Il lui demanda de lui raconter en détail la campagne à laquelle il venait de prendre part, s'appuyant, pour le mieux écouter, sur la table qui occupait le milieu de la pièce. Fabert se tenait debout tout auprès de lui. Il faisait son récit, et le roi, vivement intéressé, lui avait déjà témoigné qu'il y trouvait des choses toutes nouvelles pour lui, lorsqu'un huissier vint avertir que M. des Noyers demandait à être reçu par Sa Majesté,
Le roi ayant répondu qu'il entrât, le secrétaire d'État parut; ayant dépassé la portière, il fit une profonde révérence et s'arrêta. Le roi, visiblement embarrassé, ne lui dit pas de s'avancer, et les trois personnages restèrent un moment immobiles et muets.
Ce fut Fabert qui, en rompant le silence, mil fin à celte scène singulière. « Sire, dit-il d'un ton respectueux mais dégagé, plairait-il à Votre Majesté que, avant d'achever ce que j'avais l'honneur de lui dire , je reprisse tout mon récit, afin que M. des Noyers en fût entièrement instruit? » Le roi , fort heureux de ne pas être obligé de prendre lui-même un parli, y consentit volontiers. « Monsieur des Noyers, dit-il, Fabert me raconte des choses bien différentes de celles qu'on m'avait dites. » Le secrétaire d'État se contenta de lever les épaules pour toute réponse et s'avança pour écouter.
Fabert commença par dire en détail comment les choses s'étaient passées aux différents sièges. Il parla de la situation de Maubeuge, développa les raisons qui avaient imposé les plans de campagne, et, avec beaucoup d'adresse, sans prononcer le nom du grand maître, passa en revue les diverses opérations que ce dernier avait proposées , en prouvant les impossibililés en présence desquelles on s'était trouvé à leur sujet. Quant à Vercourt, il le traita avec la dernière sévérilé , sans rien dissimuler de son passé scandaleux ni de ses ridicules prétentions ; il s'étendit sur le projet de l'attaque de Cambrai, et dit franchem.ent au roi que ce serait avec étonnement que le monde apprendrait qu'une semblable insanité eût pu être l'objet de sa haute approbation. Louis XIII, très impressionné par ce qu'il venait d'entendre, signifia à M. des Noyers qu'il partageait toutes les vues de Fabert, et congédia ce dernier avec les témoignages de la plus cordiale amitié.
Sur l'invitation du roi , Fabert retourna le lendemain chez Richelieu. Celui-ci, informé par des Noyers de ce qui avait été dit à l'audience royale, l'avait pris en très mauvaise part, comprenant que les observations faites visaient principalement la Meilleraye, avec l'intention de l'abaisser dans l'opinion du roi. Son accueil se ressentit de ce mécontentement ; il fut fort peu gracieux.
Le père Joseph, qui entra sur ces entrefaites dans le cabinet du ministre, se montra plus désobligeant encore. Il avait été blessé au vif de la manière dont Fabert avec traité ce Vercourt, objet de sa confiance et homme de son choix, auquel il comptait attribuer l'honneur de tout ce qui se ferait d'heureux dans l'armée du cardinal de la Valette. De plus, l'extrême faveur avec laquelle il avait adopté le projet d'attaque de Cambrai lui faisait ressentir, comme un affront personnel, le dédain manifesté au sujet de cette conception. Il le fit bien voir; il dit avec vivacité, que « nul homme en France n'était capable d'atteindre à la hauteur du mérite de Vercourt, et que le roi avait reçu en sa personne le plus beau présent qu'il pût recevoir; que tous les avantages que les ennemis avaient obtenus l'an passé leur auraient été déjà enlevés si on avait eu pour lui à l'armée la considération dont il était digne, mais que par pure envie on avait fait peu de cas de ses bons avis ».
« Oui, continua l'ardent capucin, le duc de Caudale mériterait particulièrement d'être enfermé à la Bastille pour cela. Mais soyez assuré qu'à la cour on connaît la manière de servir de chacun, et que vous êtes, les uns et les autres, estimés selon vos mérites. Il est inouï que, sans raison, sans prétexte même, on refuse une occasion telle que celle de la surprise de Cambrai ! Quelle gloire pour une armée, quel service rendu au pays que d'enlever en un instant, à la barbe d'une armée ennemie, une place de celte importance! Non, il ne faut pas avoir l'ombre d'un désir d'honneur pour ne pas embrasser avec joie une occasion pareille, où ne se trouve même pas une apparence de péril et oiî tout est avantage et profit. »
A celte virulente apostrophe, Fabert répondit par des raisons sérieuses, données avec un calme parfait ; mais cette attitude ne fit que redoubler l'irritation du révérend père. « Monsieur, dit-il pour conclure, le roi n'a que faire de philosophes dans son armée. Ce qu'il lui faut, ce sont des soldats, des gens de main et de résolution. Quant aux subtils raisonneurs, qu'ils aillent dans les écoles^ ! »
Devant une semblable violence de langage, Fabert se contenta de s'incliner profondément et se retira.
Ce qu'il y avait de personnel pour lui dans la manière dont il avait été traité à Rueil ne le touchait pas sensiblement, mais il ressentait une peine extrême de la malveillance qu'il avait entendu témoigner à la maison d'Épernon et au duc de Caudale en particulier. Le mot de Bastille, associé à son nom, lui causait une appréhension des plus vives.
Son esprit, torturé par la pensée de ce qu'il devait à ses protecteurs et par celle de ses devoirs envers le roi , les plus chers qui lui tinssent
1 Mém. de Fabert, p. 119.
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aa cœur, s'arrêta à une resolution hardie. La chute du cardinal de Richelieu lui parut le seul moyen de conjurer les périls qui menaçaient ses amis , et de rendre en même temps au monarque la liberté de son gouvernement et la dignité de sa personne, étouffées par une autorité despotique.
On ne comprendrait pas qu'un pareil projet ait pu prendre naissance et se développer dans la tête d'un homme, serviteur passionné de l'ordre et du droit , et auquel les troubles politiques faisaient horreur, si on ne se souvenait que Louis XIII, quelques années auparavant, avait autorisé Rambures à lui parler d'une entreprise ayant pour but la chute du ministre. Il se considérait depuis lors comme en permanence à la disposition du roi, et n'attendait qu'un signal de lui. A ce moment il se crut autorisé à aller au-devant de ce signal, les circonstances le lui commandant.
Il se rendit auprès de Louis XIII, qui, selon sa coutume , le reçut seul dans son cabinet. Il lui dit sans détour « qu'il avait un vif regret de voir l'ingratitude avec laquelle le cardinal-duc en agissait avec Sa Majesté, disposant de toutes les ressources de l'État, en faisant profiter ceux qui s'attachaient à sa fortune, les dissipant en magnificences et prodigalités outrées, s'assurant des places et des armées par l'attribution des commandements à ses créatures, et s'élevant à un tel degré de puissance que les fidèles sujets du roi croyaient qu'il était temps d'arrêter cette fortune sans cesse grandissante, de peur qu'il n'en résultât quelque dommage et quelque humiliation pour la couronne ».
Il ajouta que l'armée commandée par le cardinal de la Valette était, ainsi que ses chefs, entièrement dévouée au roi, qu'elle se trouvait près de Paris, et que c'était une occasion dont il y avait d'autant plus lieu de profiter qu'elle pouvait, d'un jour à l'autre, passer entre les mains d'un autre commaudant animé d'intentions toutes différentes.
Le roi resta quelques instants rêveur et silencieux, puis il lui demanda : « Croyez-vous vraiment, Fabert, que M. de la Valette, si fort ami de M. le cardinal il y a peu de temps, serait disposé à me servir contre lui? — Oui, certainement, répondit -il; il est sujet de Votre Majesté et sait que son devoir est de lui obéir en tout et contre tous. — Mais, continua Louis XIII, quand cela serait, pourrait-il se rendre maître de son armée? Les parents de M. le cardinal, qui ont les hautes charges, ses créatures , qui ont les régiments et les compagnies, ferontils ce que leur général voudra? Fabert, pensez à cela; la chose n'est pas aisée, comme vous semblez le croire; c'est une affaire où il ne faut pas s'embarquer mal à propos, et prendre mal ses mesures. — Sire, affirma Fabert, tous les vieux régiments sont assurés à Votre Majesté; les amis personnels du cardinal de la Valette marcheront pour elle, et le nom du roi, joint à l'exemple des soldats fidèles, en-
traînera tous les autres. Je vous réponds de votre armée. — Il faut y penser, » dit Louis XIII.
Fabert lui raconta alors qu'il avait emporté de Rueil Tordre formel de faire exécuter sur Cambrai le ridicule projet de Vercourt, condamné la veille à Saint -Germain. « Je défends qu'on y donne suite, s'écria le roi, et je vous charge personnellement de le dire à M. de la Valette; pour le reste, revenez demain. »
Le lendemain, Fabert vint prendre congé de son prince; celui-ci lui témoigna une grande cordialité et lui renouvela la défense expresse d'attaquer Cambrai. Avant de le quitter, Fabert lui demanda à voix basse : « Sire, avez -vous songé à ce que j'ai eu l'honneur de vous dire hier? » Le roi lui prit la main et la lui serra deux fois avec affection. « Allez-vous-en, lui dit -il, je n'ai plus rien à vous dire. » C'était assez formellement l'inviter à renoncer à toute pensée de contribuer désormais au renversement du cardinal-duc. Fabert se le tint pour dit. Pour lui la volonté du roi était chose sacrée.
Avant de retourner à l'armée, il voulut encore offrir à Richelieu un moyen de conformer ses ordres à ceux qu'il emportait de Saint- Germain. Il alla donc prendre congé de lui, et lui demanda s'il avait définitivement résolu quelque chose au sujet de Cambrai. La réponse du cardinal resta invariable. Du reste, le Plessis-Bezançon, parti la veille, avait emporté des instructions écrites.
Malgré tout, le perspicace officier était bien convaincu en quittant Rueil que les ordres du cardinal n'étaient pas son dernier mot, et que son amour-propre seul lui avait fait maintenir, en apparence, une résolution qu'il ne comptait pas pousser plus loin. Les raisons par lesquelles le projet avait été combattu étaient trop fortes, en effet, pour qu'un esprit grand et juste comme celui de Richelieu n'en eût pas été frappé. Mais il ne voulait pas laisser voir que son jugement eût été un seul instant en défaut. Peu de jours après, les prévi-sions de Fabert devaient, en effet, se réaliser.
En rentrant au camp à une heure assez avancée de la nuit, Fabert alla trouver le cardinal pour lui rendre un compte fidèle de ce qui s'était passé.
La Valette manifesta une grande émotion à la pensée de l'engagement qui avait été offert au roi en son nom. Mais cette émotion changea de caractère lorsqu'il s'entendit présenter le tableau de la situation qui était, à ce moment même, faite à sa famille : son père disgracié, le duc de la Valette fugitif et suspect, le duc de Caudale menacé de la Bastille, et lui-même fort ébranlé dans sa position. Cependant tel était l'esprit de justice et de charité dont il était animé que, tout en reconnaissant la fidélité du tableau, il ne voulut pas y trouver un sujet de haine contre le cardinal. Le désir qu'avait ce dernier de le remplacer par un membre de sa propre famille était, à ses yeux, chose très natu-
relie, et, quanta son père et à ses frères, ils ne devaient attribuer leur disgrâce qu'à leur attitude provoquante et à leurs discours téméraires. 1) était donc désolé que Fabert eiit commis cette imprudence de se poser, comme il l'avait fait, en ennemi de Richelieu, et il faut le dire, ce qui le touchait le plus c'était la pensée du danger qui pouvait en résulter pour ce fidèle et dévoué serviteur de sa maison. « Souvenezvous, lui disait-il, que le roi n'a jamais rien caché au cardinal-duc; il lui rapportera votre conversation , et le péril dont Chalais et tant d'autres ont été les victimes est suspendu sur votre tête. J'ai le cœur déchiré par la pensée que ce malheur n'a d'autre cause que cette tendre amitié qu'en toute occasion vous me témoignez, et je voudrais le conjurer au prix de ce que j'ai de plus cher. Prenez la fuite, croyezmoi; cherchez à vous soustraire par ce moyen, le seul qui vous reste, à un ressentiment que nous savons trop être implacable. »
En écoutant ce langage, Fabert ne se départit ni de son calme ni de sa sérénité. « A Dieu ne plaise, répondit-il, que je mette un seul instant en doute la discrétion et la prudence de Sa Majesté. Peu de gens connaissent à fond les grandes vertus et les éminentes qualités qui sont en elle. Quant à moi, je suis assuré qu'elle gardera un profond secret sur ce qui s'est passé entre nous. Mais, en fût-il autrement, je ne laisserais pas de demeurer à cette place en attendant les événements. » Il entra alors plus avant qu'il ne l'avait fait dans le détail de ce qui s'était auparavant passé entre le roi , Rambures et lui, et finit par rassurer quelque peu le cardinal.
Il lui rendit compte ensuite de la position de l'affaire de Cambrai , et l'assura qu'il n'y serait pas donné suite.
Les amis de la Valette, informés des dispositions malveillantes dont il était l'objet, furent tous d'avis que ce qu'il pouvait faire de mieux, dans son intérêt et dans celui de sa famille, était de renoncer à son commandement et d'éviter par là une disgrâce complète. Ils lui montraient le cardinal-duc, autrefois son ami, ne voyant plus en lui qu'un obstacle à l'avancement de son neveu chéri, et se préparant à le briser sans pitié et à le tenir loin de la cour, sans emploi , obscur et disgracié ; tandis qu'en allant spontanément au-devant de cette substitution désirée et en laissant son litre de général entre les mains du grand maître, il rentrait en possession de toute la faveur du ministre. Bien plus, redevenu peut-être son confident et son conseiller, il était en situation de rendre encore service à ses amis et de défendre les intérêts de ses frères. Le cardinal écoutait ces raisons, et témoignait à ceux qui lui parlaient ainsi qu'il leur en savait bon gré et qu'il était disposé à suivre leurs conseils.
Cependant l'hiver s'approchait, et on pouvait considérer la campagne comme définitivement terminée. L'armée prit ses quartiers dans le voisinage des places qu'elle avait conquises.
Etant à Vervins dans les premiers jours de décembre, le cardinal pria Fabert d'aller prendre l'intérim du commandement de Metz à la place de M. de Roquepine, à qui sa santé compromise faisait solliciter un congé. Avant de partir, ce fidèle serviteur voulut s'assurer que les dispositions de son chef étaient bien restées conformes à ce que demandait véritablement l'intérêt de sa maison.
Il lui parla très sérieusement des difficultés de la situation. La Valette lui répondit qu'il n'avait qu'un regret, c'était de penser que ses amis, et lui en particulier, allaient se trouver sous les ordres d'un général moins bienveillant pour eux; mais qu'il était d'ailleurs tout à fait décidé à quitter les grands emplois militaires, et à reprendre simplement le rang que son titre de prince de l'Église lui assurait à la cour.
Il était couché, et Fabert, assis dans un fauteuil à côté de son lit, rêvait dans un profond silence à ce changement de situation si complet et si prochain. Il s'apprêtait à partir, ne doutant pas que le cardinal ne se fût endormi , lorsque celui-ci lui demanda tout à coup : « Au nom de Dieu! songez bien pendant votre voyage à ce que nous ferons la campagne prochaine. »
Ces paroles, échappées peut-être malgré lui à un esprit où la réflexion était à demi vaincue par le sommeil, firent comprendre à Fabert que quitter les grands emplois militaires était pour la Valette un sacrifice au-dessus de ses forces. Aussi, modifiant brusquement le langage qu'il lui avait tenu jusque-là, il le mit en face d'autres perspectives.
« J'y ai déjà songé , lui dit-il ; ce qu'il vous faut faire , c'est demander un emploi qui ne vous mette pas en opposition avec les volontés du cardinal-duc et la fortune du grand maître. Il ne convient pas que vous commandiez l'armée de Picardie ni celle de Champagne. On attend beaucoup d'elles, et ceux qui sont à leur tête ont une lourde responsabilité. Faites-vous-en une qui ne compte pour rien dans les grands desseins de la cour, et rendez-la utile et même nécessaire, en des lieux oi\ nul ne pense à exercer une action. Prenez Metz pour centre de vos opérations. Les ennemis ne sont pas nombreux dans le pays; mais ils le sont assez pour faire mourir de faim tout ce peuple, en ravageant les campagnes et en bloquant les villes. Allez les chasser jusqu'à la Sarre; bientôt après, ce sera jusqu'au Rhin. Au commandement de celte petite armée qui sera signalée par de si bons services, le roi ajoutera celui de l'armée de Lorraine. Ce litre, joint à celui de gouverneur des Trois-Évêchés, vous fera une situation telle que nonseulement vous serez élevé en honneur plus que vous n'avez jamais été, mais que vous pourrez faire à l'État un bien considérable, car vous rendrez à la vie une population mourante; vous rétablirez l'autorité du roi sur une frontière abandonnée, et vous en ferez un boule-
vard presque inexpugnable, à cause du grand nombre de places dans lesquelles pourra être cantonnée votre armée. »
Le cardinal dit que ce plan lui souriait extrêmement, mais que, pour en compléter les avantages, il lui fallait obtenir de la cour les troupes nécessaires , afin de pouvoir entreprendre le siège de quelque grande ville. Fabert lui répondit que Metz, dont il était gouverneur, et Nancy, où Hoquincourt se tenait presque dans l'inaction, lui fourniraient tous les éléments d'une opération de ce genre, et que rien ne lui serait plus aisé que de prendre Thionville, position avancée des Espagnols sur la Moselle. C'était une place forte et étendue, il est vrai, mais défendue par une faible garnison et par un gouverneur sans courage. Il fit ressortir le désir que le roi et le cardinal en éprouvaient, et la satisfaction qu'ils auraient de voir tomber entre les mains de la France cette ville qui rendrait libre le cours de la Moselle et joindrait le gouvernement de Metz à l'électorat de Trêves, pays allié.
Le cardinal, ravi de ces perspectives, promit de se conformer absolument à ce qui venait d'être convenu , lors de son prochain voyage à la cour; il recommanda à Fabert de tout préparer pour la réalisation de leur dessein, et lui dit adieu.
Quelques jours plus tard, Fabert était à Metz, et le cardinal partait pour rejoindre le roi , duquel il recevait un accueil meilleur qu'il ne l'espérait. Ce bon accueil, il le méritait sans nul doute par le dévouement et le courage dont il avait fait preuve.
En présence de celte bienveillance du roi, Richelieu ne crut pas pouvoir faire autrement que de proposer à la Valette la continuation de son commandement de l'armée de Flandre et Picardie; mais sa satisfaction fut grande quand il l'entendit lui demander en échange la permission de servir activement dans son gouvernement et de préparer le siège de Thionville. A tous les points de vue, une telle demande ne pouvait manquer d'être accueillie avec faveur. Tous les projets de la Valette obtinrent donc une complète approbation, et Fabert reçut sans tarder la confirmation des instructions qu'il avait si bien préconçues avant de quitter son général.