AFFAIRES DE FAMILLE
Le 15 août, Abraham Fabert, alors âgé de soixante-quinze ans, et pour la cinquième fois maître échevin de JMetz , suivait en tête du cortège, à travers les rues de la ville, la procession instituée pour le vœu de Louis XIII en l'honneur de la sainte Vierge, lorsque tout à coup une affreuse tempête s'élève. La grosse cloche du chapitre de la cathédrale, appelée Marie, qui se sonnait en grande volée, est brisée par le choc de la foudre , et , au milieu de la perturbation générale causée parle cataclysme, le vénérable magistrat tombe sans connaissance, frappé d'une attaque d'apoplexie. Peu de jours après, le 24 août, il succombait au mal, et recevait, par grand honneur, sa sépulture à la cathédrale, dans le collatéral de la Vierge.
Bien avant d'arriver au terme de sa carrière, le vieil Abraham avait senti combien sa conduite envers son second fils avait été injuste et cruelle. Les regrets qu'il éprouvait au fond de son cœur, mais que son orgueil avait longtemps comprimés, se frayèrent en môme temps un passage en présence de la mort prochaine. Il témoigna un amer repentir d'avoir été si dur pour ce fils, digne cependant de toute sa tendresse, et il donna au curé de Saint-Victor, sa paroisse, la commission formelle de lui exprimer la peine qu'il en ressentait.
La mort de son père causa à Fabert un violent chagrin, qui était redoublé par la pensée que leur réconciliation, qu'il espérait toujours, avait été devancée par cette mort rapide. La déclaration du curé de Saint- Victor lui apporta quelque adoucissement. Quant aux dispositions relatives à l'héritage de ses parents , elles étaient restées conformes aux rudes déclarations qu'il avait reçues de son père. Le temps, sans doute, ou la présence d'esprit, avait manqué à ce dernier pour les révoquer et assurer une équitable répartition de ses biens entre ses enfants. Fabert ne s'en préoccupa pas outre mesure, et remit à plus tard , quand il lui serait possible d'aller à Metz, le soin de défendre ses intérêts, s'il y avait lieu.
La campagne active étant terminée et les troupes établies en leurs quartiers d'hiver, il partit pour sa ville natale, « sur l'avis qu'on lui donna du mauvais état où il trouverait sa part de la succession. » Quand il arriva, en effet, le partage de tous les biens, meubles, argent comptant, valeurs, mobilier, était déjà effectué entre son frère et sa sœur. Il fut répondu à ses observations qu'on le dédommagerait sur le partage des immeubles.
Mais à peine était-il à Metz depuis peu de jours qu'il reçut une lettre du roi qui l'étonna fort; il lui était ordonné de se rendre immédiatement à la cour. Dans sa surprise, il alla au palais du gouvernement consulter ses deux amis, MM. de Roquepine et de Campels , l'un commandant, l'autre major de la place. Leur avis fut qu'il devait présenter ses excuses et obtenir un délai , de manière à savoir la raison pour laquelle on le mandait à Paris ; car « lié comme il l'était avec la maison
d'Epernon , il était possible qu'on eût à son égard de mauvaises intentions et qu'on voulût le contraindre à dire sur le compte de MM. de la .Valette des choses qui n'existaient pas » .
Quant à lui, son avis fut tout diiïérent. « Il est évident, dit-il, que la cour prend ombrage de mon séjour ici. Si je n'obéis pas à l'instant, elle sera confirmée dans le soupçon que j'y suis par ordre de M. le cardinal et que j'y prépare quelque trame. Si je pars, au contraire, à l'instant, et que je donne la preuve des raisons toutes personnelles qui m'ont amené en cette ville, on n'aura nul motif de suspecter mon chef. »
Fabert avait l'habitude de ne pas perdre de temps pour conformer ses actes à ses résolutions. 11 fit amener des chevaux de poste et partit sur l'heure. Aussitôt arrivé à Paris, il se rendit chez le ministre. Ce dernie-r lui dit qu'on avait besoin de ses services en Languedoc , et lui demanda de partir sans retard pour cette province afin d'y activer la levée des recrues. L'insignifiance absolue de cette mission le confirma dans sa première pensée. Il répondit au cardinal « qu'il était prêt à obéir à ses ordres, mais que ce serait pour lui l'occasion d'une perte considérable ; car, son père étant mort récemment, il était occupé au règlement de sa succession ». Tout dans son attitude et son langage montrait à Richelieu qu'il disait la vérité ; rassuré sur le but de son séjour à Metz, le ministre l'autorisa à y retourner pour y achever ses affaires.
Tout porte à croire que la part de la succession attribuée au second fils du maître échevin n'alla pas au delà de l'abandon de son règlement de compte avec son père, au sujet des forges de Moyeuvre. Il en avait pris fadministration à la suite d'une convention verbale, et n'avait, en efl'et, été légalement que représentant du bailliste officiel. La succession était donc en droit de lui demander la justification de ses comptes de recettes et de dépenses, et comme ce règlement eût entraîné mille lenteurs et sans doute autant de difficultés, il dut accepter une transaction aux termes de laquelle il renonçait au surplus de l'héritage paternel. Ce qui est certain, c'est que l'exploitation de Moyeuvre lui resta définitivement, et que la seigneurie de Moulins devint intégralement le partage de son frère, ainsi que l'hôtel du Petit- Saulcis.
Pendant qu'il était retenu à Metz par le soin de ses intérêts, les affait'es allaient assez mal en Italie. La cour de France avait fort à se plaindre des procédés de la duchesse régente. Voulant néanmoins s'assurer la conservation du Piémont, Richelieu manda à Fabert, dans les premiers jours de mars 1639, de venir le trouver à Rueil. Il se rendit à cet appel avec sa promptitude ordinaire.
« Vous devez, lui dit le ministre, vous rendre en Piémont sans relard. Le cardinal de la Valette a grande confiance en vous, et il sera
fort soulagé en vous ayant près de sa personne. Il est là en présence de mille difricullés fort graves. Cela me fait peine, car il est grandement mon ami, et je veux l'assister énergiquement, de manière à ce qu'il puisse résister avec honneur aux efforts des ennemis de la France. Je tiens à lui faire transmettre ma promesse par un homme en qui il ait toute confiance; et c'est pour cela que je vous ai fait venir, et pour conférer en même temps avec vous sur ce qu'il y aurait à faire, dans l'intérêt de la satisfaction du cardinal et du service du roi.
« A parler franchement, Monseigneur, répondit Fabert, il faut pour cela deux choses : l'une, que vous ayez une forte armée, afin de contenir les Piémontais en leur devoir ; l'autre, que vous ôliez au cardinal de la Valette la trop grande crainte qu'il a de vous déplaire, et que vous lui donniez la hardiesse de faire ce qu'il jugera à propos, et selon les circonstances favorables. Toutes les fois qu'une de ces occasions se présente, rien ne peut le décider à agir sans votre approbation ; et dans le temps nécessaire pour l'obtenir l'occasion se perd. Celle hardiesse lui est absolument nécessaire ; il ne l'a pas, et vous seul pouvez la lui donner. Il faut que vous lui déclariez qu'il vous déplaira en vous envoyant consulter, alors qu'il est visible que tout retard sera préjudiciable à l'exécution de ses propositions. »
Richelieu acquiesça à cette double demande avec empressement. Il le chargea d'annoncer au cardinal un renfort considérable; il le chargea également d'insister près de' lui pour qu'il se confiât davantage à sa propre initiative. Satisfait du bon accueil qu'avaient reçu ses observations, Fabert partit pour le Piémont. Le 4 avril, il était à Turin.
Fabert trouva la situation bien plus fâcheuse encore qu'il ne l'avait prévu. Le parti de la régente, femme à la fois dévote et légère, pleine de contradictions et d'inconséquences, allait chaque jour s'affaiblissant. Celui de l'Epagne, au contraire, avait à sa tête deux princes in-
telligenls et populaires, le cardinal Maurice et Tliomas de Savoie, au premier desquels un décret de l'Empereur avait attribué la régence.
La duchesse , qui ne savait ni se défendre ni se laisser défendre , avait refusé ses places aux troupes françaises pour leurs quarliers d'hiver. Il en résultait que les Espagnols, qui occupaient une partie du pays, avaient pu s'étendre dans le reste avant le retour du printemps, tandis que les Français étaient encore en Dauphiné.
Parmi les commandants des places appartenant à la régente, peu résistèrent ; la faiblesse des uns, la trahison des autres firent que, quand la campagne de 1639 commença, presque tout le Piémont était aux Espagnols.
La régente, retirée à Turin, s'y voyait menacée d'un siège d'autant plus périlleux pour elle que la population était manifestement favorable au parti du prince Maurice. Elle fit instamment demander au cardinal de venir la défendre dans sa capitale. L'armée française était composée de soldats éprouvés, mais très faible numériquement. La Valette avait fait connaître au roi son extrême embarras, et attendait un puissant renfort. Le comte de Guiche était déjà arrivé, et de bonnes troupes, commandées par le duc de Longueville, étaient en chemin pour le rejoindre.
Comme le danger était pressant, le cardinal n'hésita pas à envoyer à la duchesse le secours dont elle avait besoin. Il mit Fabert à la tête de dix-sept cent cinquante hommes, 'et le chargea d'aller tout organiser à Turin, de manière à mettre cette place au moins à l'abri d'une surprise. Ces troupes, jointes aux quelques bataillons qui y étaient déjà et à celles sur la fidélité desquelles la duchesse pouvait compter, représentaient un total de près de six mille hommes. Le 23 avril, elles étaient réunies dans la place.
Fabert les répartit entre les bastions et les remparts, faisant alterner les postes français avec ceux des soldats de Madame. Il s'assura de l'état des approvisionnements, fit rapidement réparer les parties des fortifications les plus négligées, couvrit les murailles par quelques ouvrages de campagne. En un mot, il prit de si bonnes dispositions que le prince Thomas, qui s'était avancé jusque dans le voisinage de la place avec Leganez, dut renoncer à l'espoir de l'enlever par surprise, tant qu'un gouverneur si vigilant serait chargé de sa défense. Quant à l'ordre intérieur, il dut veiller à sa conservation au moyen de Il patrouilles fréquentes, et par la rigoureuse application d'un règlement
de police très sévère. Le prince ne fut pas plus heureux dans ses efforts pour soulever la population que dans ses tentatives pour s'emparer des fortifications.
Il ne lui restait qu'à entreprendre un siège en règle ; mais tel n'était pas son projet. Il leva son camp, et alla attaquer l'une après l'autre
les dernières forteresses qui reconnaissaient encore l'autorité de la régente. La plupart lui ouvrirent leurs portes sans résistance.
Cependant le cardinal, voyant d'une part Turin assuré contre un danger actuel, et, d'autre part, les renforts qu'il attendait amenés par Longueville, se résolut à sortir de l'immobilité forcée qui lui avait tant pesé jusqu'alors. Le 31 mai, il se met en mouvement dans la direction de Casai , à la tête de six mille cinq cents hommes d'infanterie et de trois mille chevaux environ. Son but était d'aller dégager Sautja, en ce moment assiégé par le prince Thomas. Mais, avant qu'il fut arrivé dans le voisinage de la place , elle avait capitulé.
Fabert lui proposa alors d'entreprendre le siège de la ville de Chivas, une des plus importantes parmi celles dont les Espagnols s'étaient emparés. Cette opération était difficile, mais le succès était de nature à faire grand honneur à l'armée, et il y avait tout lieu d'espérer que l'ennemi viendrait pour secourir la place et donnerait ainsi l'occasion de lui livrer combat.
La Valette y consent avec empressement. Le 14 juin, la place est investie, et les travaux de circonvallation s'exécutent avec rapidité sous la direction du sergent de bataille. Pendant qu'il passait l'inspection de ces travaux, il s'aperçut qu'il y avait urgence à modifier leur tracé, en comprenant dans les lignes une petite colline couverte de bois, qui, occupée par l'ennemi, eût fourni à ses batteries un emplacement des plus avantageux. Malgré l'opposition de quelques officiers, la faute fut réparée sans retard.
Pendant que Fabert était tout entier à la surveillance des préliminaires de l'attaque, il apprit un désastre qui, pour plusieurs raisons, était de nature à l'attrister profondément. Ce siège de Thionville, qu'il avait préparé avec tant de soin, dont il avait caressé la pensée avec tant d'amour, et dont les dispositions prises par lui auraient assuré le succès, venait d'être essayé par le marquis de Feuquières, et il en était résulté un sanglant échec pour les armes de la France.
Le 7 juin, Piccolomini, échappant par sa célérité à l'armée de Châtillon , était venu attaquer les quartiers français , trop étendus, incomplètement retranchés, et surtout, hélas! très mal gardés. La nombreuse artillerie des Impériaux avait triomphé du courage et de la ténacité de l'infanterie française. Celte dernière s'était fait hacher sur place , et avait laissé cinq mille morts sur le terrain. Ce qui était fait pour navrer surtout l'ancien major de Rambures, c'est qu'au nombre de ces héroïques régiments était particulièrement celui-là, resté si cher à son cœur , et oii il comptait tant d'amis et de camarades dévoués. Ce noble corps avait fait des prodiges de courage et de constance ; il était resté presque entier couché sur la terre.
Cependant les prévisions de Fabert au sujet du dégagement de Chivas ne devaient pas tarder à se réaliser. Le 26 juin, dès le point du
jour, étant parti en reconnaissance, selon sa coutume, il vit de loin Tarmce espagnole qui marchait sur les retranchements français. Elle avait précisément pour point de direction cette colline dont il avait remarqué l'importance.
Il retourne au galop faire savoir au cardinal l'arrivée des ennemis, et lui demande d'être chargé spécialement de la défense du point menacé. Il le prie en même temps de mettre sous ses ordres le régiment de Lorraine, commandé par le comte de Slainville-Couvonges, excellent officier, son ami ; le cardinal y joint le régiment de Clochegourde. Sans perdre un moment, il fait établir de l'artillerie sur la colline, distribue les postes aux deux régiments, et attend de pied ferme l'ennemi.
Les forces de ce dernier montaient à environ douze mille hommes d'infanterie, divisés en trois corps, et accompagnés d'une cavalerie nombreuse. Le cardinal était venu se joindre à Fabert, tenant à être témoin de ce premier et sérieux engagement.
L'attaque fut rude, la résistance vigoureuse. La mêlée était chaudement engagée, et personne ne voulait reculer. Les bataillons espagnols se soutenaient mutuellement, et nos soldats, fatigués mais toujours fermes, tenaient tète à des adversaires cinq fois plus nombreux, lorsqu'une heureuse inspiration de Fabert leur apporta du secours par le moyen d'une diversion extérieure..
Il va demander au commandeur de Souvré , mestre-de-camp général de la cavalerie, de lui donner un détachement de cinq cents hommes choisis. Il se met à leur tète avec Souvré, et, se glis?ant le long de la colline, abrités par le taillis, ils débouchent brusquement sur l'arrière-gardc espagnole, composée de cavalerie et commandée par le duc de Parme.
Les Espagnols, surpris, sont en un instant sabrés et mis en désordre. Au même moment, le brave Couvonges sort des lignes à la tète de ses soldats et du régiment de Caylus, et aborde vigoureusement l'ennemi. Celui-ci , attaqué en tète et en queue , se démoralise , et la confusion se met dans ses rangs. Cependant l'infanterie résiste encore, non sans vigueur, et inflige au régiment de Lorraine des pertes sérieuses. Mais la cavalerie de l'arrière-garde espagnole est moins heureuse; après avoir perdu plus de quatre cents hommes, elle finit par se débander et prendre la fuite. Ce mouvement détermine la retraite de l'infanterie, qui se fait en bon ordre et toujours en combattant.
Pendant que cette chaude bataille avait lieu, la garnison de Chivas avait, elle aussi, tenté le soi t des armes. Elle avait fait une vigoureuse sortie, à laquelle le cardinal, après quelques alternatives de succès, mit fin par l'intervention d'une forte troupe de réserve. Les défenseurs de Chivas furent refoulés dans la place. Sur tous les points la victoire restait à nos soldats.
Fabert ne s'était pas ménagé ; la plus grande partie de l'honneur de la charge de cavalerie lui revenait ; ses habits étaient criblés de balles. Le succès des Français leur coûtait cher. La bataille avait duré de huit heures du matin à trois heures du soir, sans interruption. Le régiment de Lorrame avait perdu plus du quart de son effectif.
Les ennemis, après s'être ralliés, vinrent camper à une petite distance des lignes. On s'attendait à une reprise de l'attaque pour le lendemain ; mais les soldats se préparèrent en vain à y répondre ; au point du jour, l'armée espagnole se retira.
Les défenseurs de Chivas, n'ayant plus rien à attendre, demandèrent à capituler, et, le 29 juin, ils ouvrirent leurs portes. L'armée s'empara ensuite de Saluées et de Bène ; la citadelle de cette dernière place, ayant refusé de se rendre, fut prise d'assaut, et sa garnison eut beaucoup à souffrir de l'ardeur des assaillants. Mais ensuite, pendant que le cardinab trompé par une ruse du prince Thomas, allait le chercher dans la direction de Carmagnola, le prince reparaissait avec Leganez devant Turin, dont la garnison était très affaiblie, et y entrait, grâce aux intelligences qu'il avait dans la place.
La duchesse eut à peine le temps de se couvrir d'une robe et de se sauver avec son fils dans la citadelle. De là elle adressa aux généraux français un appel désespéré. Le 31 juillet, la Valette et Longueville opéraient leur jonction à IMirafiore, et, après avoir mis en déroule un corps de cavalerie espagnole , entraient dans la citadelle de Turin avec des troupes et des munitions. Le reste de leur armée s'établissait dans une position très solide entre le Pô et des retranchements tracés par les soins de Fabert, en communication assurée avec la citadelle.
Dès la première nuit , une surprise fut tentée sur le front le plus voisin ; mais elle échoua devant l'action meurtrière de l'artillerie des remparts. La duchesse demanda alors a être menée dans un lieu plus sûr, et le cardinal la conduisit lui-même à Suse, sous l'escorte des chevau-légers et des gendarmes. Le sénat de Turin la déclara déchue de la régence.
Le 7 août, une attaque générale fut résolue. Profitant de l'obscurité de la nuit, un corps de troupes, commandé par les maréchaux de camp de Nérestan et de Veillac, se précipita sur les avant-postes espagnols et les força à reculer. Plusieurs barricades furent enlevées, et le succès des Français se prononçait, lorsque le feu mis par eux à quelques maisons vint répandre de vives lueurs sur la scène où l'action se passait. Toutes les pièces de canon des ouvrages de la place purent alors prendre part à la lutte, et la face du combat changea bientôt; les assaillants, décimés par la mitraille, durent se retirer en désordre vers la citadelle.
L cardinal, accouru pour essayer de rétablir le combat, trouva son
sergent de bataille amenant de nouvelles troupes ; il lui dit combien on avait besoin de lui. Sans hésiter, Fabert se précipite en avant, à la tête des soldats qu'il entraîne ; il rallie ceux qui fuyaient , reprend une des barricades et s'élance sur la seconde, où il a à essuyer une mousqueterie terrible. Là il a la cuisse traversée de deux balles ; mais rien ne l'arrête; il s'empare de la barricade et pousse jusqu'à la troisième. Il combattait comme un lion, en môme temps qu'il donnait ses ordres et veillait aux moindres détails de l'action. Réduit enfin à battre en retraite sur les ordres formels du cardinal, il se relire dans la citadelle, ramenant avec lui M. de Nérestan, blessé mortellement. « Et maintenant, s'écrie-t-il, que faut-il faire? Recommençons-nous l'attaque ? » Un des officiers présents ne peut cacher son admiration pour une telle ardeur. « Fabert en fera tant, dit-il, qu'il deviendra maréchal de France, quoi qu'on en ait ! »
Mais il ne restait plus qu'à abandonner une opération dont on ne pouvait espérer le succès, dès lors que l'ennemi était sur ses gardes. Le cardinal lui commanda de faire rentrer les troupes dans leur campement. A peine se fut- il retiré pour exécuter cet ordre, que les forces lui manquèrent et qu'il tomba sans connaissance, au point qu'on le crut mort. La Valette, au comble de l'affliction, le fit relever et porter dans son quartier, où les chirurgiens visitèrent ses blessures. Elles leur parurent d'une extrême gravité, et le lendemain, après avoir levé l'appareil, ils trouvèrent une inflammation telle qu'ils pensèrent ne pouvoir lui sauver la vie qu'en faisant le sacrifice d'un membre si cruellement atteint.
On le fit transporter à Pignerol, et là le cardinal, qui l'y avait accompagné, lui fit connaître la décision des hommes de la science, et l'exhorta à avoir le courage de s'y soumettre.
Le blessé pria les médecins de lui expliquer en détail sa situation ; après les avoir écoutés attentivement, il leur répondit en ces termes. « Non, non. Messieurs; il ne faut pas mourir par pièces; la mort m'aura tout entier, ou n'aura rien, et peut-être lui échapperai-je. Je serai à moi-même mon chirurgien. » Il les congédia ainsi, quelques instances que pût faire auprès de lui le cardinal désolé.
Resté seul avec son fidèle valet de chambre et chirurgien la Rivière, il imagina avec lui que pour calmer l'inflammation des tissus, seule cause du danger qu'il courait, la crème, par sa propriété rafraîchissante, devait produire un heureux effet; il en fit chercher, y trempa des linges et les appliqua sur ses blessures. En renouvelant souvent ce simple remède, il obtint de l'amélioration. Bientôt cette amélioration se marqua davantage , et tous les symptômes alarmants disparurent. En douxe jours les plaies avaient perdu leur caractère inflammatoire, qui faisait redouter la gangrène, et commençaient à se fermer. Au bout de trois semaines, leur cicatrisation était presque complète, et
le blessé pouvait marcher dans sa chambre; quelques jours après, il montait à cheval pour retourner à Turin.
Pendant qu'il se soignait avec un tel bonheur, aucun événement militaire ne s'était passé sous les murs de celte ville. Les deux partis, sentant le besoin de reprendre haleine, claient convenus d'une trêve de soixante et dix jours, qui fut signée le 14 août. Chacun resta dans les positions dont il était maître.
Bientôt la duchesse Christine fut appelée à Grenoble, oi^i s'étaient rendus le roi et le ministre, pour conférer avec eux sur les conditions auxquelles la France pouvait consentir à lui continuer sa protection. Elle y arriva le 24 septembre. Fabert, qui était tout à fait remis, reçut l'ordre de venir sans retard, pour apporter aux conférences le concours de sa parfaite connaissance de la situation politique et militaire du Piémont. Il partit immédiatement, laissant le cardinal assez souffrant, bien que capable encore de remplir les devoirs de sa charge.
A peine Fabert était-il installé à Grenoble qu'il éprouva un chagrin très sensible. Le 28 septembre 1639, le cardinal de la Valette mourait à Rivoli, près de Turin, succombant à une fièvre lente, ou plutôt, ainsi qu'il l'avait prévu lui-même, à l'excès de ses peines de famille.
Peu de mois auparavant, il avait eu la douleur de voir le duc de la Valette, son frère aîné, condamné à mort par contumace « pour défection et infidélité » à la suite du désastre de Fontarabie , auquel il faut avouer que son mauvais vouloir et ses lenteurs plus ou moins calculées avaient eu une large part. Déjà, un peu plus tôt, le 21 février, son plus jeune frère, le duc de Candale, était mort de la fièvre maligne à Casai , entouré jusqu'au dernier moment de ses soins les plus tendres. C'en était trop pour une âme depuis longtemps ulcérée. A ces chagrins était venu se joindre celui de ses insuccès; il n'avait pas pu les surmonter,
Fabert, qui avait sacrifié sa carrière et ses intérêts de fortunée
son affection pour M. de la Valette, éprouva de sa perte plus que de la tristesse : il se laissa aller à un véritable découragement. Il se vit compromis par sa fidélité à la maison d'Épernon , livré sans défense à la malveillance dont il ne doutait pas d'èlre Tobjet de la part du grand ministre ; il se demanda s'il ne valait pas mieux renoncer à l'espoir de se créer un avenir que de lutter sans chance de succès contre les obstacles qu'il lui était aisé de prévoir. Richelieu, en effet, avait toléré sa participation aux affaires de la guerre, parce qu'il savait combien le cardinal avait besoin de son concours ; celte raison n'existant plus, il pouvait s'attendre à être obscurément relégué dans les emplois les plus ordinaires, sans possibililé d'en sortir. Plein de ces fâcheuses pensées, il demanda une audience au cardinal pour traiter cette question , sans retard comme sans détour.
Richelieu lui fit un accueil gracieux. Il lui parla tout d'abord de la mort de la Valette. « Monsieur Fabert, lui dit-il, nous avons fait tous deux une grande perte, moi de l'homme qui me portait l'affection la plus sûre, et vous de celui que vous aimiez le plus tendrement. En cela, je suis donc plus à plaindre que vous n'êtes; car, quant à ce qui vous regarde, vous trouverez en moi un autre lui-même, si vous voulez vous attacher à mes intérêts comme vous l'étiez aux siens. »
Fabert, stupéfait d'une ouverture à laquelle il était loin de s'attendre, resta un moment sans répondre. Il reprit cependant assez de sang-froid pour pouvoir remercier Son Eminence de la bonté qu'elle lui témoignait. Il le fit avec sa modestie ordinaire, en disant que ses services ne méritaient pas l'honneur d'une parole si flatteuse. « Non, non, repartit le ministre, je vous connais bien, monsieur Fabert, je désire votre amitié, et, pour toute assurance que vous me l'accordez, je ne vous demande que votre parole, — Monseigneur, répondit Fabert, il n'y a personne en France qui ne se sentît trop honoré de la demande que vous me faites, et s'il faut la dernière goutte de mon sang pour en marquer ma reconnaissance, je suis prêt à le faire avec joie. — Je n'en demande pas tant, répliqua Richelieu, je ne veux que votre parole; mêla refusez-vous? — Non, Monseigneur, je vous la donne, et, en la donnant, je me donne tout entier à Votre Eminence. — ïouchez-moi donc la main, en gage de celte parole. » Et un serrement de main affectueux scella l'engagement que tous deux venaient de prendre.
Fabert avoua alors au cardinal qu'il s'attendait si peu au traitement dont il venait d'être honoré, qu'il comptait lui demander la permission de se retirer dans une terre que son intention était d'acheter dans l'évêché de Metz. « Dieu garde le roi et moi de faire une telle perte 1 » s'écria le cardinal. Et il lui déclara que depuis longtemps il désirait vivement se l'attacher par les liens les plus étroits, et il lui en donna franchement la raison. « Votre amitié, dit-il, m'est
nécessaire ; je sais combien vous avez le bonheur d'être agréable au roi, et je suis assuré que vos propositions seront toujours bien accueillies par lui. En cela, vous pouvez me rendre les plus grands services. » Il lui fit connaître alors toutes les difficultés de sa situation, et les obstacles qu'il trouvait souvent dans l'humeur du roi à l'adoption des mesures les plus avantageuses. Il lui énuméra tous les gens de la cour dont l'influence lui était hostile, et lui découvrit les manœuvres contre lesquelles il avait sans cesse à se défendre.
Pendant cette conversation, le secrétaire d'Etat des Noyers entra dans le cabinet du cardinal. En voyant Fabert il se tint à l'écart et garda le silence. « Fabert n'est pas de trop ici, dit alors Richelieu. Il est présentement aussi attaché à nos intérêts qu'il l'était à ceux de la Valette, et je suis résolu à n'avoir pas de secrets pour lui. » Bes Noyers venait entretenir le ministre des affaires d'Italie ; nul ne pouvait mieux que Fabert donner à leur sujet des renseignements exacts ; il entra ce jour-là de plain-pied dans les fonctions que lui destinait la confiance du ministre. Il fut décidé que le commandement devenu vacant par la mort du cardinal serait donné au comte d'Harcourt, et le génie guerrier que ce prince fit paraître avec un éclat extraordinaire montra bientôt que nul autre choix n'aurait pu être plus heureux.
Dès le lendemain de ce jour, M. de Guiche, ami de Fabert , vint lui dire qu'il avait appris sa nomination au poste de gouverneur de la Gapelle, et qu'il lui en apportait ses félicitations. Mais cette nouvelle fut reçue d'une manière bien différente de ce qu'il pouvait attendre. « Ge n'est pas du tout à moi que doit revenir cette récompense, répondit vivement Fabert; elle est due bien plutôt à Roquepine, qui sort de Metz, où il a commandé en second pendant plusieurs années avec beaucoup de mérite. Il me paraît si juste que ce gouvernement lui soit donné, que je vais à l'instant en faire mes représentations à Son Éminence. »
Il se rend chez Richelieu, et, l'abordant avec un air de joyeux empressement, lui dit qu'il vient d'apprendre la grâce dont Roquepine doit être prochainement l'objet, et qu'il le loue de vouloir mettre le gouvernement de la Capelle dans de si dignes mains : « Je l'ai vu à l'œuvre, dit-il, dans le commandement de Metz, et je sais que Votre Eminence ne pouvait pas faire un meileur choix. Aussi viens-je à la fois la féliciter de ce qu'elle sait si bien placer ses récompenses, et la remercier de la faveur dont elle honore le plus cher de mes amis. »
Richelieu ne se trompa pas sur la délicate générosité qui inspirait ce langage ; il voulut s'y associer. « Gette grâce, répondit-il, était destinée à un autre; mais puisque vous la demandez pour Roquepine, le roi la lui accorde. Vous pouvez le lui dire et ajouter que c'est à vous qu'il la doit. »
Quelques jours après, Richelieu proposa au roi de faire acquérir à son nouveau protégé, qui était privé de commandement actif, une compagnie dans le régiment des gardes. Un des capitaines de ce corps, le baron de Meslay, avait, en effet, demandé l'autorisation de se défaire de sa charge. Fabert fut mis en possession de ce commandement, aussi flatteur qu'avantageux. Le prix de la cession était de cinquantequatre mille francs. Mais il ne lui en coûta rien; car le roi, tenant à l'indemniser de ce que, depuis plusieurs années, il avait servi sans appointements sous le cardinal de la Valette, voulut payer trente-six mille francs sur sa cassette, et le cardinal, avec sa libéralité ordinaire, se chargea du reste. Les lettres lui en furent expédiées le 18 octobre 1639.
Cependant le comte d'Harcourt avait pris le commandement de l'armée d'Italie et refusé la prolongation de la trêve. La place du sergent de bataille était auprès de lui ; Fabert demanda donc la permission de reprendre son poste, et se mit en chemin après avoir étudié d'une manière complète, avec le cardinal, la situation de l'armée et la marche à suivre pour la continuation de la guerre. Mais avant de partir il reçut un nouveau titre, celui de maréchal de bataille, ou chef d'étatmajor général, et fut chargé en même temps de remplir le rôle « d'homme du roi ».
Son premier soin , après un rapide voyage, fut de veiller à l'exécution des dernières volontés du cardinal de la Valette et à la défense de se& intérêts. Il apprit du fidèle Binos, aide de camp du cardinal, tous les détails de sa mort touchan'e et pieuse, et reçut en même temps l'assurance que les fonds dont il avait fait l'avance à son chef, en plusieurs occasions, ne seraient pas perdus pour lui.
L'armée du comte d'Harcourt était auprès d'Asti; c'est là que son maréchal de bataille la rejoignit. Il la trouva dans un état assez fâcheux : trop peu nombreuse pour prendre l'offensive, à court de vivres, et n'ayant ni farine ni moulin pour moudre le peu de blé qui lui restait. Un expédient, dû à l'industrie de Fabert, rendit la situation moins tendue. Il fit broyer du blé dans la cuirasse des cavaliers, et fournit ainsi les moyens de faire du pain. Peu de jours après, heureusement, les renforts attendus arrivaient à Pignerol, amenant avec eux un convoi de vivres. L'armée se dirigea vers cette place, et la jonction des troupes françaises s'opéra sans obstacle.
Cependant elles n'atteignaient en tout qu'un total de dix mille hommes, et les ennemis en comptaient bien le double. Une telle disproportion de forces obligeait d'Harcourt à beaucoup de circonspection. Mais son génie et la valeur de ses soldats lui permettaient aussi d'y mêler quelque audace. Il commença par ravitailler Casai et la citadelle de Turin, puis s'établit dans une bonne position à Chieri, où il se fortifia. Cependant, serré entre les deux armées du prince Thomas et de
Leganez, il reconnut qu'il courait le danger de se voir affamé dans son camp; il résolut donc d'en sorlir. L'armée française ne tarda pas à rencontrer celle des alliés. Un double combat s'engagea immédiatement (20 novembre); Turenne, avec Fabert, avait le prince Thomas devant lui. En face du comte d'IIarcourt était Leganez.
C'était à la sagacité toujours en éveil du maréchal de bataille que les généraux français avaient dû de ne pas être surpris. Depuis le matin il avait annoncé la rencontre de l'ennemi, et, pour ainsi dire, forcé les troupes à se tenir en ordre de combat, contre l'avis de tout le monde. Au moment de la rencontre, l'armée, couverte à gauche par un bois fourré et à droite par un ruisseau profond , devait à cette double circonstance l'avantage de ne pouvoir être attaquée que de front.
Turenne fait coucher toute son infanterie à terre et attend l'approche des Piémontais. Lorsqu'ils sont à portée de pistolet, ses soldats se lèvent et les accueillent par une décharge meurtrière^ et, s'élançant sur eux la pique en avant, les forcent à reculer. La cavalerie arrive, Fabert à sa tête, et transforme la retraite en déroute. La nuit seule sauve l'armée du prince Thomas d'une complète destruction. Pendant ce temps , les Espagnols étaient tenus vigoureusement en échec par d'Harcourt, et la défaite de leurs alliés les forçait à se retirer précipitamment.
Celte brillante victoire de la Piota ouvrait aux Français le passage du Pô et la route de Carignan. Ce fut vers cette ville qu'ils se dirigèrent, et ils prirent leurs quartiers d'hiver dans les meilleures conditions.
L'interruption des opérations militaires, amenées parla mauvaise saison, donnait à Fabert sa liberté d'action. Le comte d'Harcourt le pressait de rester à l'armée et de prendre part, avec Turenne et lui, à la direction des affaires de la guerre en Italie. Mais il ne lui était pas possible de se rendre à ces instances. Pvichelieu réclamait son concours et l'invitait à venir sans délai le trouver à Paris, pour l'aider à préparer les plans de la campagne prochaine.
Il lui accordait en même temps une noble récompense ; il disposait en sa faveur du régiment de chevau-légers dont son ancienne compagnie avait été le noyau, et que la mort du cardinal de la Valette avait laissé vacant. Ce régiment prenait le nom de Fabert, nom qu'il conserva dans ses différentes transformations jusqu'à son licenciement, en décembre 1638.
PRISE d'aRRAS
La guerre durait depuis cinq ans, et elle n'avait pas donné les résultats qu'en attendait le génie de Richelieu. Il voulait étendre les frontières du royaume dans les Pays-Bas, le Luxembourg et l'Alsace, en même temps que les fixer dans le sud aux Alpes et aux Pyrénées. Pour réaliser ce dessein si patriotique et si grand, il devenait nécessaire de donner un plus vif élan aux opérations militaires des Pays-Bas. Le cardinal comptait sur la haute intelligence de Fabert, et sur sa parfaite connaissance du pays, pour l'aider à concevoir un plan de campagne décisif; et c'était dans ce but qu'il le rappelait d'Italie.
Le résultat de leurs communes études fut la résolution de faire assaillir la Belgique par quatre points : les Hollandais étaient chargés de deux attaques; les maréchaux de la Meilleraye et de Châtillon des deux autres. La combinaison était puissamment conçue ; mais son exécution fut entravée par la supériorité que le cardinal-infant parvint à garder sur les forces hollandaises. Le plan fut aussitôt modifié avec autant de sagacité que de promptitude : les deux maréchaux déroutèrent les Espagnols par quelques mouvements fictifs, puis concentrèrent rapidement leurs forces devant Arras, et investirent cette place avant que l'ennemi eût eu le temps d'en grossir la garnison (13 juin 1640).
Mais il faut dire à quelle intelligence et à quel courage on était redevable des indications nécessaires pour faire réussir aussi heureusement cette importante opération. C'est Fabert qui avait proposé le siège d'Arras ; c'est lui qui avait rédigé des mémoires où les moyens d'attaque étaient soigneusement étudiés et mis en rapport exact avec les ressources de la défense ; c'est lui qui était allé dans la place faire l'étude de ses fortifications , en même temps que le minutieux examen de sa situation comme matériel et comme garnison. Voici ce qui s'était passé.
Lorsqu'il eut présenté au cardinal son premier mémoire sur l'im-