PRISE D'ARRAS
nison sortait avec les honneurs de la guerre. En apprenant l'heureuse nouvelle de ce succès, le roi n'oublia pas que c'était à Fabert qu'il était du : « Sans ce brave homme, s'écria-t-il, je ne serais pas maître d'Arras. »
La conquête de cette capitale de province, si longtemps boulevard de l'Espagne contre la France, et désormais boulevard de la France contre l'Espagne, excita une joie universelle. La campagne avait été bien employée, elle se termina sur ce grand succès. Le roi retourna à Saint-Germain, et Fabert l'y suivit. Le cardinal avait besoin de lui afin de préparer la campagne qu'il méditait pour l'année prochaine. Le plan des opérations militaires fut arrêté, le siège d'Aire résolu, et Fabert eut pour mission de diriger sans bruit les préparatifs de cette entreprise. Par ses soins, les places avoisinantes reçurent des approvisionnements considérables pour que l'armée du maréchal de la Meilleraye trouvât en abondance et à sa portée tout ce qui lui serait nécessaire.
Richelieu, en faisant de cet officier si modeste, si sûr, si dévoué à son devoir, son collaborateur et son confident, ne craignait pas d'avoir à regretter de mettre en lui une telle confiance. 11 savait que Fabert était incapable de jouer un double jeu et de servir des intérêts opposés. L'altitude froide et presque hostile qu'il lui avait vu conserver vis-à-vis de sa personne jusqu'au jour de leur réconciliation , le zèle extrême et même fait pour le comprometlre qu'il avait montré aux intérêts de la maison d'Épernon, constituaient précisément aux yeux du cardinal la meilleure garantie de sa fidélité.
De plus, Fabert était le moins vaniteux des hommes et le moins porté à faire valoir ses actions ; pour lui, bien faire était tout. Pourvu que le roi fût bien servi, sa conscience était satisfaite, et s'attribuer la moindre part d'un succès amené par ses conseils, quelquefois assuré par ses démarches, ne lui venait pas à l'esprit. Du reste, son caractère d'apparence froide et calme, ses habitudes d'extrême réserve étaient encore des gages certains de sa discrétion. 11 avait coutume de ne jamais pai'ler de lui, ni pour se vanter ni pour se plaindre; et quant aux confidences qu'il recevait, on savait qu'elles s'adressaient au plus sûr des hommes. L'association de ces rares qualités à celles qui faisaient de lui un des premiers hommes de guerre de son temps, réalisait le type parfait du conseiller mihlaire intime, tel qu'il le fallait à Richelieu. Aussi leur collaboration devint-elle chaque jour plus suivie, et leur commerce plus étroit et plus sympathique.
Fabert reçut le titre de membre du conseil du roi, et Louis XITI, pour se l'attacher par un lien plus familier, y ajouta celui de gentilhomme ordinaire de sa chambre. La cour devint donc pour quelque temps son séjour habituel ; il y trouvait des occupations intéressantes dans l'intervalle de ses campagnes ou de ses missions. Encore ne faut-il
pas oublier le commandement de sa compagnie des gardes et le service qu'en cette qualité il avait à faire au château. Mais il ne se sentait aucunement attiré par ce tourbillon d'ambitions, d'honneurs, de plaisirs et d'intrigues, qui s'agite dans le palais des rois. Son âme était trop fière, ses habitudes trop simples, son langage trop sincère pour qu'il s'y sentît à l'aise. Dès le début, loin de se laisser éblouir par cet éclat nouveau pour lui, il juge les choses et les gens de la cour avec une sévérité peut-être excessive. Sur ce point, son sentiment ne variera jamais, et, à toutes les époques de sa carrière, son langage restera le même. Enfin, faut-il l'avouer? il trouve qu'à la cour les femmes tiennent une trop grande place ; ce n'est pas galant : mais la galanterie n'est pas son fait, nous devons le reconnaître. « Croyant bien que les dames, écrit-il à Ghavigny, faisant la principale partie de la cour, y font toutes choses à leur gré, vous aurez soin de ne pas m'engager dans un lieu où la galanterie m'obligerait à perdre mon temps. »
Tel était Fabert à la cour. Il n'était pas courtisan, il ne pouvait pas l'être : sa nature s'y refusait absolument..
Au milieu de ses triomphes à l'extérieur, Richelieu avait vu se dresser de nouveau contre lui cette hydre des conspirations intérieures dont il avait déjà si souvent brisé les têtes. Sedan , cette forte place située à la frontière, domaine d'un prince demi-sujet, demi-souverain , devenait cette fois l'objet des soucis du grand ministre. Le comte de Soissons, qui y résidait, ainsi que le duc de Guise, archevêque de Reims, et le duc de Bouillon, leur hôte, lui étaient également suspects.
De cette ville partaient, en effet, les fils d'une conspiration à laquelle le turbulent Paul de Gondi , si fameux plus tard sous le nom de cardinal de Retz, ne manquait pas de prendre part, et à laquelle on voulait rattacher également Gaston d'Orléans, ce triste porte-drapeau ordinaire
des mouvements politiques. Le cardinal se décide à en finir avec ce foyer d'intrigues.
Le duc de Bouillon est sommé d'abandonner le comte de Soissons et de lui retirer l'asile qu'il lui a donné dans sa principauté. Mais Frédéric-Maurice est trop digne et trop fier pour traiter ainsi les lois de l'hospitalité. Il répond qu'il a, avec l'agrément du roi, pris auprès d'un prince qui est son ami l'engagement de lui donner asile et protection, et qu'il ne saurait revenir sur sa parole; que, du reste, ce prince est plus que jamais fidèle aux sentiments de respect et d'obéissance qu'il doit au roi , et qu'il le voit en ce moment même « tout disposé à entrer en accommodement avec Son Eminence * ».
Mais ce qui était vrai le jour où il répondait au cardinal ne l'était plus le lendemain. Les résolutions pacifiques du comte de Soissons avaient fait place à la volonté de pousser jusqu'au bout sa résistance. En présence de cette nouvelle décision , le duc de Bouillon l'engagea à prendre avec réflexion un parti définitif, car il fallait pourvoir à leur commune sûreté ; déjà les troupes françaises étaient réunies en Champagne sous le commandement de Ghâtillon, et certainement elles avaient Sedan pour objectif.
Les sages observations de son hôte ne parviennent pas à persuader le comte de la grandeur du péril où il se jetait. Le duc de Guise part pour Bruxelles, afin d'y négocier une demande de secours auprès de l'Empereur et des Espagnols. Pendant que les fortifications de Sedan sont activement mises en état de défense, les négociations de Bruxelles suivent un cours rapide, et les princes, ligués sous le titre de Princes de la Paix, publient, le 2 juillet, un manifeste où ils déclarent que ce n'est pas contre le roi ni la France qu'ils prennent les armes, mais uniquement contre l'injuste oppression et l'insupportable tyrannie dont ils sont les victimes de la part du ministre. Ils ont reçu la promesse de deux corps d'armées, chacun de sept mille hommes, l'un d'Impériaux et l'autre d'Espagnols; de plus un subside de deux cent mille écus leur est accordé.
Le conseil du roi prend , de son côté , les résolutions les plus énergiques. Le cardinal déclare que « Sedan est devenu l'asile de tous les factieux » et que c'est une autre la Rochelle qu'il faut « raser jusque dans ses fondements ». Toutes ses propositions sont approuvées.
Les hostilités éclatent sans retard. Le maréchal de la Meilleraye arrête en Artois le contingent espagnol, qui est mis en complète déroute. Les sept mille Impériaux commandés par Lamboy arrivent seuls à Sedan se joindre à la petite armée des princes. Mais Ghâtillon, qui a reçu pour mission de les combattre, a en vain attendu les renforts demandés
■1 Mêm. du duc de Bouillon.
186 LE MARECHAL FARERT
au duc de Lorraine. 11 lui faut agir seul , jusqu'à l'arrivée d'une armée que le roi a promis de lui amener snns relard.
Il a cependant reçu un renfort : c'est Fabert, à qui le cardinal a donné, avec le litre d'aide de camp général des armées du roi, l'ordre de le rejoindre en toute hôte. Chàlillon, brave et expérimenté, a un grand défaut : c'est le manque de décision ; il est lourd et irrésolu. Fabert, au contraire, qui va ôlre attaché à sa personne comme homme du roi, a une pénétration égale à sa promptitude de volonté. Ses qualités compenseront celles qui manquent à son chef.
Au moment où, le 4 juillet, il arrive à l'armée, campée à Rémilly, la situation était très près de se résoudre. Les Impériaux de Lamboy avaient opéré leur jonction avec les troupes du duc de Bouillon et se préparaient à passer la Meuse. C'était ce passage qu'il était urgent d'empêcher. Le jour même de son arrivée, Fabert monte à cheval avec le maréchal ; il va prendre connaissance des lieux qui serviront de théâtre aux hostilités. Arrivés sur une petite hauteur couronnée par des bois, qui s'appelait la Marfée , il est frappé des avantages que présente ce lieu pour l'établissement du camp royal. De là rien n'est |)lus facile que de surveiller l'armée ennemie; et le passage de la IVIeuse devient pour elle une opération des plus difficiles. Fidèle à son système, pour faire réussir un projet, de laisser croire à celui qui en a la responsabilité qu'il en a eu aussi l'iniliative, il déclare au maréchal que le choix qu'il a fait de ce terrain pour s'y établir fait le plus grand honneur à sa perspicacité. « C'est ici que vous voulez placer l'armée, lui dit-il ; je le vois bien , puisque vous m'y amenez. Quant à moi, j'approuve votre opinion sans réserve. Je suis assuré que nulle part vous ne pourriez être plus avantageusement posé pour déjouer toutes les tentatives de l'ennemi. »
Le maréchal reçoit sans sourciller ces félicitations , et dit qu'en effet c'est là qu'il va asseoir son camp, a Seulement, ajoute Fabert, failes-lc sans retard. » Les ordres sont donnés pour que le mouvement des troupes s'opère dès le lendemain matin. Malheureusement une pluie abondante vient à tomber ; Chàlillon remet l'exécution de ses ordres au jour suivant, Fabert et les autres officiers essayent en^ vain de lui faire comprendre les conséquences fatales que peut avoir ce retard. Il se rejette imperturbablement sur le mauvais état des chemins.
Enfin le 6, dans la matinée, l'armée se met en marche vers Chau-
mont,en laissant à sa gauche la vallée de la Bar. Mais, pendant la nuit,
j, l'armée des princes a passé la Meuse et se dirige précisément vers ces
Il hauteurs de la Marfée, dont l'importance stratégique n'a pas échappé
au comte de Soissons.
Fabert, avec sa vigilance toujours en éveil, marchait en tête des premiers détachements d'avant-garde. Il aperçoit de loin l'ennemi, et
FABERT A LA MARFEE 187
vient en toute hâte en porter la nouvelle au maréchal. « Ce n'e?t rien , répond ce dernier, c'est quelque parti qui vient nous observer. — J'ai vu l'infanterie, s'écria Fabert ; j'ai vu les piques, j'ai vu l'armée entière ! » Et, voyant le maréchal incrédule devant une assertion aussi formelle, il se tourne avec vivacité vers le fils du marquis de Sourdis, qui était présent : « Avez-vous jamais vu une armée défaite? — Non, répond ce jeune homme. — Eh bien ! aujourd'hui vous en verrez une, et ce sera celle-ci. »
Cependant il fallut bien reconnaître que c'était l'armée ennemie qui était en marche, mais il n'y avait nulle raison de se décourager pour cela, et la faute que Chàtillon avait commise en lui laissant passer la Meuse pouvait encore se réparer. Les Impériaux, en effet, se trouvaient au moment de la rencontre sur un terra'n peu avantageux. Ils étaient resserrés entre des bois mal en ordre, à cause de l'inégalité du sol. Quant au nombre des troupes, il était à peu près le même de part et d'autre.
S'étant approché des ennemis pour juger de leurs dispositions, Fabert remarqua leur désordre et les difficultés qu'opposait le terrain au développement des lignes. « Dieu vous les livre, vint-il dire au maréchal ; marchez sans retard et ils seront battus. » Le combat s'engage, et, dès le début, les soldats de Lamboy reculent. Ils reprennent cependant l'offensive, et une vigoureuse mousquetade s'échange entre les deux lignes d'infanterie. Les Français gagnent du terrain, mais l'engagement est encore loin d'être général. Fabert et le marquis de Sourdis montent au galop sur une éminence du haut de laquelle ils voient le reste de l'armée des Impériaux qui se trouvait « dans un petit fond, fort confusément ». Sur leur rapport, le maréchal ordonne au régiment de Piémont d'aborder l'ennemi , ce qui est fait avec vaillance. Puis il se porte , accompagné de Fabert , vers la cavalerie , pour lui donner l'ordre de marcher en avant.
Mais Fabert remarque que les régiments de cette arme, placés à l'aile droite, se sont retirés de plus de douze cents pas en arrière de la ligne : il s'élance au galop pour les ramener à leur place de bataille. Enlevés par lui, quelques escadrons engagent très vigoureusement
l'action. « Fabert prend la tête des gendarmes de la reine et de
Monsieur, et avec eux il charge les ennemis, qu'il mène battant jusqu'au delà de leur canon, où étaient les troupes du comte de Soissons, Celui-ci, voyant une bonne partie de sa cavalerie renversée et fuyant, vint avec dix de ses domestiques pour arrêter les fuyards, qui se renversèrent sur lui, et il fut tué dans la mêlée par un Français, sans qu'il le connût K »
Pendant ce temps le reste de la cavalerie de l'aile droite, après avoir
1 Relation de Fontrailles.
échangé quelques coups de pistolet , avait tourné bride et quitté le champ de bataille.
Le maréchal de Châlillon était à la tête des escadrons de l'aile gauche. Ces bataillons ne donnaient qu'avec une extrême répugnance; cependant il les faisait charger d'assez près l'ennemi. Mais tout à coup, cherchant à se Tendre compte de ce qui se passait à droite, il voit en un instant le terrain abandonné, les armes jetées et les bataillons confondus. Allant plus à droite pour voir ce qu'était devenue la cavalerie, il n'aperçoit que quantités de fuyards déjà bien loin, sans aucun ordre.
L'infanterie, démoralisée parla fuite de la cavalerie, avait été prise d'une terreur panique. Rompant ses rangs , elle avait cherché un abri dans les bois et les ravins. A la vue de cette déroute, la cavalerie de l'aile gauche tourne bride à son tour, rien ne peut l'arrêter. Voici en quels termes le comte de Roussillon rend compte de cette déplorable journée : « ... La peur avait tellement saisi notre cavalerie poltronne et infâme que tous les efforts du général ne purent la rallier : tout prit la fuite, cornettes arborées et trompettes sonnantes. C'est la plus grande lâcheté que firent jamais des gens portant l'épée... Ce sont donc nos gens trop lâches qui se sont défaits eux-mêmes , les ennemis n'ayant rien fait d'extraordinaire pour cela; au contraire, ils ne firent que fuir devant ceux qui eurent le courage de les attaquer... »
« Le maréchal de Châtillon \ se voyant abandonné de ses troupes, se retira n'ayant avec lui que trois gentilshommes et cinq de ses gardes. Les comtes d'Andelot, de Roussillon, les seigneurs de Lamourssaye et de Chambaud se rallièrent autour de lui. Arnauld, Fabert, qui n'avait épargné sa personne en. ce combat selon son courage accoutumée, après avoir fait leurs efforts pour le ralliement, vinrent se ranger auprès du maréchal, auquel Fabert fit connaître qu'il n'y avait plus d'espérance et qu'il fallait penser à sauver sa personne... »
M. de Châtillon, désespéré, voulait se faire tuer. « Gardez-vous bien, dit Fabert, d'une pareille résolution; le désespoir n'est pas glorieux à un général. Rallions ce que nous pourrons de troupes pour gagner la rivière d'Aisne , et en couper le passage aux Impériaux. C'est prendre la revanche d'une bataille que d'ôter aux vainqueurs le moyen de profiter de leur victoire^ »
h fallut donc fuir. Poursuivi par l'ennemi jusqu'à Chémery, Châtillon, qui avait péniblement rallié quatre mille hommes, parvint à passer le ruisseau de Bar et se retira à Réthel. La plus grande partie des cavaliers avait cherché un asile à Mouzon.
1 Mém. de Montrésor.
2 Camp, de Fabert, dans P. Barre, I, p. 362.
FABERT A LA MAPFÉE 189
Le maréchal avait été certainement trahi plutôt que battu : c'est surtout à la cavalerie qu'en revient la honte. Des haines de parti , des intérêts personnels avaient troublé le sens moral de beaucoup d'officiers, et les soldats, mécontents d'une retenue de solde, les avaient suivis dans cette voie funeste. Mais il n'en revient pas moins une lourde part de responsabilité à ce que le grand cardinal appelle « la pesanteur et la léthargie ordinaires de M. de Châtillon^ ».
Le duc de Bouillon, bien que la mort du comte de Soissons changeât singulièrement le motif et le but de la guerre, voulut profiter de l'avantage qu'il venait de remporter. Il poussa en avant et prit Donchery. Mais Lamboy, obéissant à des ordres supérieurs, lui déclara qu'il ne pouvait l'accompagner plus loin.
Pendant ce temps, Louis XIII se mettait en marche avec l'armée du maréchal de Brézé pour rejoindre Châtillon, et les deux corps réunis représentaient plus de vingt-cinq mille hommes. Il ne restait qu'une chose à faire au duc de Bouillon , s'enfermer dans Sedan et s'y défendre, à moins de chercher son salut dans un accommodement qui respectât sa dignité de prince comme son honneur de gentilhomme.
Fabert, aussitôt que les débris de l'armée furent en sûreté à Béthel, partit pour Fisme, où se trouvait le roi. Il avait fort à cœur de défendre le maréchal contre des appréciations malveillantes, et fit un tableau si juste et si vrai de la manière dont « les Français s'étaient défaits eux-mêmes », qu'il amena le roi à dire à son ministre : « Il faut reconnaître qu'une bataille ne se perd pas toujours par la faute du général. » Ses instances auprès du cardinal ne furent pas moins vives ; mais son plaidoyer ne réussit pas aussi bien qu'auprès du roi. Richelieu l'écouta avec complaisance. « Vous parlez pour le maréchal en homme généreux et qui n'a pas de rancune , lui dit-il en lui frappant doucement sur l'épaule. Je vous en estime. » Mais la disgrâce de Châtillon , si elle fut retardée par ses efforts, ne put être cependant conjurée.
1 LcUrc du 10 juillet 1641.
190 LE MARÉCHAL KABERT
Le roi vint à Rélhel avec Fabert dans le but d'arrêter les dispositions à prendre pour la fin de la campagne. Là il lui conféra le grade de maréchal de camp, et lui confia, sous le maréchal de Brézé, la conduite d'une des deux attaques de Donchery, qu'il avait résolu de reprendre.
Le 27 juillet, Fabert ouvre la tranchée assez près de la place ; le lendemain il était parvenu à établir un logement sur la contrescarpe. Le succès de cette opération était si beau que le maréchal de Brézé en l'apprenant s'en vint l'embrasser publiquement pour lui témoigner sa joie. Le passage du fossé est heureusement pratiqué, et le mineur attaché au bastion.
Mais pendant ce temps des négociations s'étaient ouvertes, et, le 31 juillet, les travaux d'attaque étaient suspendus au moment où tout en promettait le succès.
La noble et généreuse conduite du duc de Bouillon avait excité en sa faveur une sympathie universelle. On déplorait à la cour qu'un prince si loyal et si vaillant se fût, par un point d'honneur et pour une cause étrangère, exposé à de si redoutables' vengeances. Richelieu lui même, quoiqu'il eût grande envie de prendre Sedan, se montrait disposé à ne pas pousser les choses à l'extrême. Les prétentions du duc étaient conformes à la loyauté ordinaire de son caractère. Elles furent accueillies , et la procédure contre le comte de Soissons fut abandonnée. Bouillon eut « abolition pleine et entière de ses fautes » . Leduc de Guise, esprit turbulent et téméraire, se laissa condamner par contumace, et le duc de Lorraine, se payant lui-même de sa déltjyauté, quitta son duché pour chercher une asile près du cardinal-infant. Le duc de Bouillon vint à Mézières, où l'accord se conclut; l'accueil qu'il y reçut fut digne de lui et de la France.
Cette crise rapide n'avait pas interrompu les opérations militaires en Artois. La Meilleraye, le général favori de Richelieu, avait pris Aire, après une longue et sérieuse défense (2G juillet). Mais à peine la
place s'élait-elle rendue, que le cardinal-infant, renforcé des troupes de Lamboy et du duc de Lorraine, reprenait une vigoureuse offensive. Il force la Meilleraye à la retraite, s'établit dans les lignes que ce dernier n'a pas eu le temps de détruire, et met à son tour le siège devant la place.
Fabert est envoyé à l'armée avec le maréchal de Brézé, et la première mission qu'il reçoit est de savoir s'il est possible de forcer l'ennemi dans ses lignes. Il y pénètre, selon son habitude, sous un déguisement, et acquiert la conviction qu'avec les ressources dont on dispose l'entreprise est impraticable. Un seul moyen de gagner la place se présente à son esprit : c'est d'en attaquer quelque autre, afin de détourner l'armée espagnole de son opération par une menaçante diversion. Si on n'y réussit pas, on aura la consolation d'avoir pris un autre gage qui compensera le succès perdu. Il va, toujours sous le même déguisement de paysan qui vient de lui servir, faire la reconnaissance de Bapaume, et s'assure que la place est susceptible d'être enlevée; puis il retourne auprès du roi et lui propose de faire le siège de cette ville.
Il paraissait impossible à Louis XIII que cette entreprise réussît sans que l'armée du cardinal-in.ant y vînt mettre obstacle, et la supériorité numéiique de l'ennemi était telle qu'il pouvait le faire sans lever le blocus d'Aire. Mais Fabert lui garantit qu'en huit jours la place serait prise; or il fallait certainement plus que ce temps-là aux Espagnols pour adopter un parti et l'exécuter. Le roi, confiant dans sa parole, lui donna l'ordre d'entreprendre lu siège qu'il proposait, de concert avec M. de la Meilleraye. Il lui attribuait en même temps le commandement du corps d'armée du maréchal de Brézé, qui de sa personne était envoyé en Catalogne.
Sans perdre un instant, les deux généraux vinrent investir Bapaume. Ils établirent contre la place une double attaque; et Fabert, selon sa coutume, apporta à la direction des travaux de sape une activité infatigable.
Ce zèle ardent qui lui faisait s'occuper de tous les détails du siège, assister par lui-même aux moindres opérations, diriger les ouvriers à la tranchée ou à la mine, s'assurer de la vigilance des gardes, vérifier la justesse du tir de l'artillerie, faire, en un mot, fonction de tous les grades et de toutes les spécialités, excita la critique de quelques officiers , ses collègues aux gardes.. Ils chargèrent son ami de Grateloup, lieutenant-colonel dans Piémont, de lui faire» observer que c'était véritablement abaisser la digiuté d'officier général. « Je remercie beaucoup ces messieurs de leur sollicitude, répondit-il à son ami; mais je voudrais leur demander si le bien que m'a fait Sa Majesté doit être une raison pour diminuer le zèle que j'ai toujours eu pour son service.
Je ferai toujours de même, quand ce ne serait que par reconnaissance ^ »
Conformément à ce langage, il dirigea la descente du fossé, attacha le mineur, assista à l'ouverture de la galerie et de la chambre de mine, et peut-être y eût-il mis le feu de ses propres mains , si les assiégés n'avaient demandé à capituler. C'était le septième jour après l'ouverture de la tranchée.
Lorsque après ce rapide succès il reparut à la cour, qui se trouvait à Amiens , il s'entendit faire par Sa Majesté un compliment bien flatteur : « Fabert a des talents admirables, dit le roi; il promet plus qu'on n'espère, et fait plus qu'il n'a promis-. »
La campagne se continua par la prise de la Bassée et de Lens, dont il fut chargé de rétablir les fortifications, et par une pointe sur Lille, dont les faubourgs furent brûlés. Mais rien ne put empêcher Aire , vaincue par la famine, de retomber aux mains des Espagnols. Avant que ce malheur trop prévu arrivât, Fabert, sorti sain et sauf de tant de périls intrépidement bravés, avait vu sa vie menacée, dans les conditions les plus étranges, par l'élourderie coupable de deux jeunes officiers.
Il venait rendre compte au roi, qui se trouvait à Compiègne, des dernières"opérations dont il avait été chargé. Arrivé à Clermont-en- Beauvoisis, il n'y trouva pas de chevaux de poste ; tous étaient employés au dehors, et il n'en devait pas rentrer avant la nuit. Le maître de poste l'engage à se coucher, lai promettant qu'il trouverait à son réveil, dès le point du jour, les chevaux dont il avait besoin. Il se retire dans un appartement, se met au lit et s'endort.
Quelques heures plus tard , arrivent dans la même hôtellerie deux jeunes officiers, M. de Rantzau, neveu du maréchal de ce nom, et le Quesnay, tous deux capitaines dans un régiment allemand. Ils entrent bruyamment dans la chambre où il dormait et demandent du vin et du tabac.
Fabert , éveillé par le bruit , ouvre son rideau , et les prie de le laisser dorm^ir. « Dormez si vous voulez, répond Rantzau; quant à nous, il nous plaît de nous réjouir. — Cette chambre est à moi, Messieurs, dit Fabert avec calme, et, suivant la coutume qui s'observe dans les hôtelleries, lorsqu'un homme occupe une chambre, on doit l'y laisser en repos et en liberté. » Cette réponse ne fait qu'exciter la verve de ces deux étourdis, qui le traitent de « beau raisonneur » avec des éclats de rire insolents. « Par-ma foi, s'écrie- 1- il hors de lui, je jure Dieu que vous sortirez d'ici. » Et en même temps il saute de son lit tout furieux. « L'affaire est sérieuse, s'écrie Rantzau riant plus haut que jamais, monsieur met ses chausses! »
* Camp, de Fabert, dans P. Barre, I, p. 367. 2 Ibid., p. 369.
Fabert, exaspéré, sans bas ni souliers, court tirer son épée et fond sur les agresseurs. Ceux-ci se mettent en garde et lui portent des coups sans ménagement. Pendant qu'il tient tête à l'un, l'autre le frappe lâchement par derrière à plusieurs reprises, et en un instant son sang coule par de nombreuses blessures. Cependant il parvient à les acculer tous deux dans un coin de manière à les avoir en face, et, se portant avec fureur sur Rantzau , il le blesse grièvement et le jette parterre. 11 continuait à s'escrimer contre l'autre, lorsque l'hôtelier, éveillé par le bruit, entre dans la chambre, et à la vue de ce qui s'y passe pousse des cris terribles : « Au secours! on assassine M. de Fabert! » En entendant ce nom respecté, le blessé lui demande avec épouvante : « Quoi! vous seriez M. de Fabert? — Oui, traître assassin, répond-il , je le suis ! — Gela étant , fit Rantzau , je voudrais être mort. » Puis il lui dit son nom. « A cause de votre oncle, dit Fabert, je vous pardonne : tâchez de vous sauver si vous le pouvez. »
On avait fermé les portes de l'hôtellerie, et on était allé chercher main-forte. Fabert pria le maître du logis de laisser échapper les coupables ; mais il ne put l'obtenir, tant un crime si lâche excitait d'horreur. Ce fut lui qui, leur montrant un tas de fagots qui se trouvait sous la fenêtre, les engagea à profiter de ce moyen de salut. Ils s'enfuirent en toute hâte, mais furent pris quelques instants plus tard par la maréchaussée.
Fabert était atteint de dix-sept blessures, la plupart portées par derrière. Heureusement aucune n'était mortelle, bien que le poumon eût été lésé. Il fit panser ses plaies., et écrivit aussitôt au cardinal pour lui dire la raison qui l'empêchait de lui porter lui-même les dépêches et les mémoires dont il était chargé. Il le suppliait très instamment d'obtenir du roi la grâce des deux imprudents qui l'avaient maltraité.
Le ministre envoya sans retard les médecins et chirurgiens du roi, pour lui prodiguer les soins dont il avait besoin, avec ordre de ne le quitter que lorsqu'il serait rétabli. Aussi longtemps que dura son état de souffrance, un messager alla chaque jour chercher de ses nouvelles de la part de la cour. Au bout de quelques semaines, il était assez bien remis pour aller remercier le roi de sa sollicitude, et lui demander avec instances de pardonner à Rantzau et à son complice. Le roi eut beaucoup de peine à lui accorder cette faveur, car il avait promis qu'il serait tiré une vengeance éclatante d'un tel attentat. Il finit cependant par céder à des sollicitations inspirées par une si touchante et si chrétienne grandeur d'âme.