‹ Le Maréchal FabertChapitre 28 sur 54 · H OC · texte numérisé non relu

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FABERT GOUVERNEUR DE SEDAN 20b

Aussitôt qu'il se vit en possession de ce titre important, le gouverneur réunit le conseil souverain et les magistrats de la ville pour le leur notifier et faire procéder à son enregistrement.

Mais il rencontra une opposition formelle. Les membres du conseil déclarèrent que c'était une violation flagrante de leurs privilèges, maintenus, confirmés et amplifiés par les rois de France, et ils refusèrent de se soumettre à ce qu'ils appelaient un attentat contre leurs libertés. Une députation, composée des plus notables habitants, fut envoyée à Paris pour rappeler au roi les grâces qu'il leur avait déjà accordées, et le supplier de maintenir dans son intégrité l'organisation intérieure de leur État. La députation fut reçue avec bonté par le .roi, qui, par des lettres patentes du 13 novembre, accorda aux Sedanais la confirmation de leurs privilèges.

Mais une pareille condescendance rendait à Fabert l'exercice du pouvoir impossible, si elle allait jusqu'à autoriser l'attitude que le conseil avait prise vis-à-vis de lui. Il écrivit sur-le-champ à Richelieu, l'informa de la fermentation qui régnait dans la ville , du danger d'un soulèvement en faveur du duc de Bouillon, et lui dit que pour vaincre ces difficultés il fallait qu'il fût armé d'un pouvoir absolu. Il appelait de plus l'attention du ministre sur le fait que Sedan, assez bien fortifié du côté de la France, l'était extrêmement mal du côté du Luxembourg, et lui faisait pressentir les conséquences qui pourraient en résulter en cas de complications faciles à prévoir. Toutes les raisons s'unissaient donc pour que l'autorité de celui qui représentait le roi fiît mise au-dessus de toute insubordination et de toute discussion.

Piichelieu comprit parfaitement ce langage; il lui demanda de lui soumettre d'urgence des plans d'améliorations pour la place, et lui promit un subside de quatre-vingts mille livres pour leur exécution. De plus, il confirma tous ses pouvoirs en lui recommandant d'en faire usage pour éteindre l'esprit de révolte et y amener une soumission complète à sa volonté. Fabert réunit de nouveau les membres du conseil , leur donne connaissance des intentions du ministre , et les engage à ne pas persister dans leurs velléités d'opposition. Il leur montre les conséquences fâcheuses qui en résulteraient pour eux, et leur promet, au contraire, que, en échange de l'obéissance qu'il leur demande, ils sont assurés du maintien de leurs privilèges et de toutes les faveurs du roi.

Mais leur esprit, resté sourd à la voix de la raison, se laisse de nouveau entraîner à la résistance. Ils persistent dans leur refus de faire enregistrer les lettres patentes, et décident, au contraire, d'inscrire leurs protestations dans les registres du conseil. Fabert n'avait plus qu'une chose à faire, leur montrer que, si les procédés bienveillants qu'il avait eus jusque-là envers eux étaient inefficaces , il disposait d'autres moyens dont il ne craignait pas de se servir. Il fait enregistrer

ses pouvoirs, déclare les officiers de la ville casses de leurs charges, et remplace par des personnages de son choix ceux qui ont montré le plus d'obstination dans leur résistance.

Cependant il craint que ce coup d'aulorité, qui répand dans la ville une émotion extrême, ne soit présenté au roi sous des couleurs fausses, et qu'il n'excite son mécontentement. Il lui écrit sans retard pour lui faire connaître les circonstances qui l'ont obligé à prendre un tel parti. « ... Si je ne puis éviter, dit-il, que ceux qui troublent le repos public me haïssent, je dois, soutenu de votre autorité, faire en sorte qu'ils me craignent et qu'ils respectent vos ordres. Ils voudraient décrier ma conduite, parce que je ne puis souffrir leur résistance au pouvoir dont vous m'avez honoré. La fidélité que je dois à Votre Majesté m'oblige • de lui dire que , si elle veut conserver Sedan et y maintenir la paix , elle doit rejeter les plaintes de quelques factieux qui implorent son autorité contre son autorité elle-même. Commandez encore qu'on se conforme aux ordres que vous m'avez donnés, et soyez persuadé, Sire, que je n'ai pas abusé du pouvoir que vous avez eu la bonté de me confier. » (3 décembre 1642.)

Le roi lui répondit en l'assurant de toute sa confiance et de toute son amitié, et lui déclara qu'il approuvait tous ses actes.

Encouragé par cette assurance , il mit autant d'ardeur que de fermeté dans l'accomplissement des doubles devoirs qui lui incombaient. Les fortifications furent mises en état et augmentées de quelques ouvrages, là où le besoin s'en faisait sentir. Des ordonnances de police rigoureuses eurent raison de l'esprit de résistance et assurèrent la tranquillité publique. Des séditions pupulaires qui s'essayèrent furent sévèrement réprimées. Deux ou trois parmi les plus coupables payèrent de leur vie leur tentative de révolte ; quelques autres furent condamnés au bannissement ; d'autres enfin prirent d'eux mêmes le parti de s'éloigner. Au bout de peu de temps, non seulement l'ordre matériel était garanti, mais la tranquillité se rétablissait peu à peu dans les esprits.

«... Dans un nouveau gouvernement, écrivait Fabert à Chavîgny, c'est une clémence de faire d'abord des exemples qui diminuent le nombre des séditieux ou arrêtent le cours de leur révolte. Un peu de sang répandu à propos en épargne beaucoup, et fait craindre un gouverneur sans qu'il soit obligé d'user souvent de rigueur. »

S'il parvint si rapidement à inspirer à la population des sentiments moins amers que ceux qu'elle avait connus d'abord, c'est qu'il se montra toujours fidèle à ce qui constitue dans tous les temps le premier besoin d'un peuple, une impartiale et stricte justice. S'il était sévère avec ceux qui méconnaissaient son autorité, il ne refusait jamais le pardon au repentir, et montrait à ceux qui se tenaient fidèles à leurs devoirs une parfaite bienveillance et une véritable sollicitude pour

leurs intérêts. Et ainsi parvint-il à obtenir un calme relatif au maintien duquel contribuaient la crainte, la confiance, et déjà quelque gratitude.

Au milieu de ses efforts pour triompher des difficultés de la situation, Fabert apprit une nouvelle, non pas imprévue, mais bien douloureuse: la France venait de perdre Richelieu ! Ce grand ministre avait mieux su se faire craindre que se faire aimer; mais s'il y avait des cœurs qui lui fussent attachés par une profonde affection, celui de Fabert était du nombre. Il pleura le cardinal comme ami et comme Français. C'était pour lui une grande perte que celle de cet homme de génie avec lequel, depuis trois ans, il vivait sur un pied de si confiante intimité, et sur l'appui duquel il était certain de pouvoir compter en toute occasion. Il écrivit au roi pour lui exprimer ses sentiments , et s'assurer en même temps si les dispositions du souverain à son égard resteraient les mêmes. « La mort du cardinal, avec lequel j'avais contracté une union intime, lui disait-il, me cause un chagrin exlrême. Je n'avais pu m'empêcher de m'altacher aune personne dont je connaissais le zèle actif et infatigable pour le service de Votre Majesté, et c'est là le motif qui m'avait engagé à me donner à M. de Richelieu lorsqu'il me prévint en m'offrant son amitié. » (14 décembre 1642.)

Le roi lui répondit de la manière la plus cordiale : « Je suis persuadé de tout ce dont vous m'avez assuré dans votre lettre. Je ne doute pas que la mort de M. le cardinal ne vous ait causé une sensible douleur, fondée sur la perte que l'Etat vient de faire d'un grand ministre et sur celle que vous avez faite d'un bon ami. Vous pouvez vous flatter de trouver en ma personne autant d'estime et d'affection que feu M. le cardinal en avait pour vous, et, en toute occasion, je vous en donnerai des marques sensibles. » (9 janvier 1643.)

AFrRANCHISSEME^T DU CATHOLICISME A SEDAN

Fabert n'attendit pas plus longtemps pour aborder le second point de la tâche difficile qu'il avait à remplir : remettre le protestantisme à la place où il devait être , et faire sortir la religion catholique de son état d'humiliation. En arrivant à Sedan, en effet, il avait vu celte re-

ligion soumise à une oppression véritable. « Il avait vu le catholicisme, pour ainsi d'ire, proscrit, ses prêtres dépouillés de leurs biens, et réduits à se cacher pour se dérober à l'insulte ; le culte public aboli ; les processions, les cérémonies extérieures interdites; les fidèles méprisés, traités d'idolâtres, exclus de tous les honneurs, de toutes les dignités, de tous les emplois, subissant non pas une persécution sanglante, mais une persécution plus insupportable peut-être, celle du mépris et de l'avilissement *. » Cet état de choses parut à Fabert révolter à la fois la justice et la légalité ; il résolut de faire cesser une inégalité si choquante en ramenant les calvinistes de Sedan sous l'obéissance des lois qui régissaient en France leurs coreligionnaires.

Mais, tout en étant décidé à faire tomber cette tyrannique prépondérance des réformés , il voulut y parvenir sans actes de violence faits pour irriter les esprits. Il chercha à faire comprendre aux principaux membres du conseil et du consistoire qu'il y avait une anomalie inacceptable à voir, dans une ville soumise à l'autorité du roi très chrétien, la religion professée par l'immense majorité des Français traitée avec un tel mépris. Celte situation était môme contraire aux lois de l'État de Sedan ; car Frédéric-Maurice avait rendu des ordonnances pour permettre la célébration publique de la messe et faire admettre des catholiques dans les emplois publics ; mais ces ordonnances, restées à l'état de lettres mortes, n'avaient rien modifié.

Les réformés virent bien oii tendait Fabert. C'était la réaction catholique qui se préparait et l'abaissement certain du protestantisme ; car depuis que la Réforme s'était établie à Sedan, elle n'avait pris la prépondérance dont elle jouissait que grâce à de puissantes influences; il n'était besoin que d'une action inverse pour que ses progrès fissent place à une décadence rapide. La moindre modification dans l'état de choses alors existant devait, tout le monde le sentait, amener ce résultat. La liberté pour tous, c'était sa défaite assurée. Grand fut donc l'émoi dans le monde prolestant aux premières ouvertures faites dans ce sens par le gouverneur. Pendant que quelques hommes, de bonne foi et assez honnêtes pour préférer la justice à leurs intérêts, convenaient qu'il y avait quelque chose à faire, le plus grand nombre se préparaient à la résistance, et déclaraient qu'ils s'opposeraient même par la force à toute innovation dommageable aux privilèges acquis par leur religion.

Voyant les esprits se monter et l'agitation prendre un caractère presque menaçant, Fabert réunit les principaux réformés pour leur faire connaître que sa résolution était inébranlable. « Prenez garde. Messieurs, leur dit-il; respectez la religion du roi, la religion de l'État. Tenir le catholicisme dans l'avilissement, c'est avilir le roi lui-

1 Mérn. du président Mord, Preignon, Hist. de Sedan, 1, p. 366.

même , c'est l'insulter dans ses propres Etats. Nous respecterons en matière de religion vos habitudes, votre délicatesse, vos scrupules; mais laissez aux autres la liberté. Ne refusez pas à des concitoyens qui supportent comme vous les charges de l'Etat le droit de remplir comme vous les fonctions publiques, et celui de pratiquer les rites sacrés de leur religion. En cette matière, contrevenir aux lois du royaume ne serait pas loin d'une rébellion et du crime de lèse-majesté ^ »

Ce qu'il venait de déclarer aux principaux intéressés, il ne se fit pas faute de le répéter à tous ; il chercha par tous les moyens à en faire comprendre la justesse, et, en manifestant hautement son intention de conformer ses actes à ses discours, quoi qu'il pût arriver, il finit par obtenir du conseil souverain sinon une obéissance empressée, du moins une altitude de résignation. Il put même ainsi charger ce conseil de faire exécuter l'ordonnance suivante , véritable charte d'affranchissement de la population catholique de Sedan :

« De par le roi et M. Fabert, gouverneur,

« Le roi, désirant établir dans la ville et les souverainetés de Sedan et Raucourt l'entière liberté et exercice de la religion cathoUque, qui depuis plusieurs années a été interdit, nous ordonnons à toutes personnes , de quelque qualité et condition qu'elles soient , de se conformer entièrement à l'intention de Sa Majesté, de laquelle par la présente ordonnance nous leur donnons avis.

« Défendons très expressément qu'es actions publiques qui s'en feront à l'avenir, comme du transport du saint Sacrement aux malades, processions, baptêmes, enterrements ou autres cérémonies quelconques, aucune soit si osé de dire ou faire aucun chose qui puisse apporter scandale, sous peine de trois cents livres d'amende et de punition corporelle si le cas y échoit.

« Enjoignons aux pères de famille de contenir leurs enfants ou domestiques dans l'observation de la présente ordonnance, à moins d'en répondre en leur propre et privé nom.

« Défendons aussi, sous peine de dix livres d'amende, d'avoir à l'avenir aucune boutique ouverte les jours de fête ordonnés par l'Église.

« Et pour contenir le peuple dans l'union et parfaite intelligence dans laquelle il a vécu jusqu'ici, il est aussi défendu à toutes personnes de former aucun débat sur le fait de la religion, cérémonies, ou autre chose quelconque en dépendant, en aucune place publique, rue, ou

1 Mém. du président Morel.

boutique ouverte, ni es lieux où plusieurs personnes pourraient s'assembler, sous peine de cent livres d'amende.

« Fait à Sedan, le 23* jour de février 1643.

« Fabert. »

Le lendemain du jour où cette ordonnance avait été rendue, le gouverneur, rencontrant dans la rue un curé catholique qui allait, seul et caché sous un manteau , porter le saint viatique à un malade, pria le prêtre de rentrer à l'église et de l'y attendre quelques instants. Il vint l'y chercher lui-même à la tête d'une compagnie des gardes, et Sedan vit pour la première fois depuis bien des années le spectacle d'une pompe catholique traverser ses rues. Le prêtre, placé sous un dais, accompagné de soldats en armes, et bientôt suivi d'une foule de fidèles, se dirigea vers la maison du malade. Le pieux gouverneur marchait derrière lui, un flambeau à la main, faisant ainsi publiquement profession de sa foi religieuse et de la fermeté de ses résolutions.

Cette fermeté devait encore avoir bien des occasions de se manifester; car ce qu'il gagnait à l'intérieur sur l'esprit de la population, des influences extérieures multipliaient leurs efforts pour le compromettre.

Le duc de Bouillon, après la mort du grand cardinal , s'était livré à l'espoir qu'il pourrait faire revenir le roi sur la cession de sa principauté; et la duchesse Eléonore, avec celte vivacité d'impressions particulière aux femmes, ne mettait pas en doute que sa famille ne dût rentrer prochainement en triomphe dans cette ville qu'elle avait quittée avec tant de douleur. Une telle conviction , passée dans l'esprit de ses serviteurs et transmise par eux à la masse de la population , était de nature à détruire tout le bien déjà réalisé par Fabert. Attristé, mais non découragé, il adresse au cardinal Mazarin, à la date du 23 avril 1643, la lettre suivante, où se trouve le tableau fidèle de ce qu'était redevenu Sedan à la suite de ces excitations.

« Monseigneur, je prie Votre Eminence de maintenir ici deux des compagnies suisses que j'ai reçu l'ordre de renvoyer, vu le peu de fond que je puis faire sur le régiment de Pidolla, J'ai en ce moment grand sujet de craindre quelque chose du côté de la bourgeoisie. Depuis le retardement de la venue des commissaires députés pour l'évaluation du domaine, des gens ont persuadé à la plupart du peuple que M. de Bouillon serait rétabli dans Sedan et qu'il châtierait rigoureusement ceux qui, dans sa disgrâce, auraient témoigné avoir des sentiments contraires aux respects qui lui sont dus, étant toujours leur prince souverain. Ces menaces ayant épouvanté une partie du peuple, on a glissé à exciter un mécontentement chez une partie de ceux de la religion prétendue réformée, leur persuadant que la liberté de l'exercice

de la catholique était établie au préjudice de l'Etat de la leur, et que la clôture des boutiques aux jours fériés était en quelque sorte contre la liberté de leurs consciences ; que le roi avait toujours haï leur religion, et que Sa Majesté était résolue à la détruire.

« Enfin, Monseigneur, ces mauvais discours ayant fait impression sur beaucoup d'esprits, on a poussé plus avant, ayant fait courir le bruit que le roi avait commandé le massacre de tous ceux de ladite religion. Les principaux n'ont pas cru cela, mais le commun peuple en a été effrayé. Peu de gens m'aident à détromper ce peuple. Je n'y puis avoir de créance contre le rétablissement de M. de Bouillon, à cause de l'intérêt évident que j'y aurais, et trois ou quatre hommes qui voudraient m'aider ne le peuvent pas, parce que M. de Bouillon les a fait déclarer ses ennemis et leur a retranché les gages qu'Us tenaient de lui. »

Il ajoute qu'il est de toute nécessité de faire prêter le serment de fidélité à ce peuple, et d'ordonner que la justice soit rendue au nom du roi, ainsi qu'il l'a demandé dans un rapport déjà adressé à la cour.

A ce moment même , une nouvelle douleur venait le frapper. Louis XIII, ce monarque si plein de droiture, de justice et d'honneur, et qu'il avait, pour sa part, des raisons si particulières d'aimer, était allé rejoindre son grand ministre dans le tombeau.

Fabert fit célébrer pour le repos de son âme dans l'église catholique un service solennel oii fut déployée toute la pompe des anciens jours. Qeulques semaines plus tard, il voulut que cette même pompe accompagnât la célébration de la fête du saint Sacrement. La procession parcourut les rues en grand appareil, et lui-même ouvrait le cortège, suivi de son état-major, pendant que le canon des remparts, mêlant sa voix tonnante aux chants religieux, annonçait au loin que les jours d'oppression de l'Église étaient passés.

Celte cérémonie, entourée d'un si grand éclat, excita chez quelques protestants une véritable exaspération. Le gouverneur en rentrant au château entendit sur son chemin des cris séditieux, des appels à la révolte. Un des plus animés s'avança jusque devant lui, et, se laissant entraîner à une violente irritation, lui adressa les paroles les plus injurieuses. Fabert le laissa dire, mais une insolence si voisine de la rébellion ne pouvait rester impunie. Il était temps de couper court aux excitations calvinistes par un exemple, et celui-là fut terrible. « Corbleu ! dit-il, qu'on le pende 1 » Et l'on dit qu'il fut pendu.

Une telle énergie n'était pas de trop dans les circonstances où il se trouvait. Les Sedanais se laissaient surexciter par tous les bruits venus du dehors. Ainsi, à la fin de juin, ils apprirent que le prince d'Orange avait demandé à la reine que les États de M. de Bouillon lui fussent rendus, et que celte demande avait des appuis sérieux à la cour. C'en était assez pour qu'un nouveau souffle de rébellion passât sur eux. Ils le firent bien voir. Le 1"'' juillet, Fabert écrit à Mazarin :

«... Une partie des habitants a refusé de clore ses boutiques le jour de la Saint-Pierre; le bailli et les échevins n'ont pu les faire fermer. Le major a été l'ordonner au nom du roi : ils ont répondu qu'ils n'avaient d'autre souverain que le duc de Bouillon , et que le gouverneur n'avait à se faire obéir que des gens du château. Là-dessus, comme le peuple ajoutait d'autres choses et qu'on proposait de se jeter sur les soldats, jen ai fait arrêter dix ou douze, et les autres se sont soumis. J'ai fait redoubler les postes et fermer les portes qui donnent sur les remparts, et je ferai la meilleure garde qu'il me sera possible... »

Mais les partisans du duc de Bouillon n'étaient pas disposés à désarmer, et ceux qui avaient été bannis ou s'étaient retirés de Sedan, établis sur les frontières, échangeaient avec ceux de la ville de fréquentes communications, dont le but était le rétablissement du prince et l'expulsion des Français.

Cet état de choses, qui ne pouvait être toléré, excitait toute la vigilante attention du gouverneur, lorsque le cardinal Mazarin, voulant être exactement renseigné sur la situation du pays, et en même temps traiter avec un homme connu par sa prudence divers points de la politique du jour, l'invita à venir le trouver par la lettre suivante, en date du 26 septembre 1643.

« Monsieur, je suis averti de bonne part qu'il se passe des choses sur la frontière du duché de Bouillon qu'il importe au service du roi d'éclaircir. Cela est cause que je vous fais celle-ci pour vous prier de vouloir bien en prendre connaissance et de venir nous informer de la vérité.

« Sachant quel est votre zèle pour le bien des affaires de Sa Majesté, je ne doute pas que vous n'apportiez en celte occasion tout le soin et la dihgence requise, et particulièrement à cause de la prière que je vous en fais. »

Fabert partit pour Paris ; il n'était pas bien siir de la bienveillance qu'il trouverait dans la reine, qui. avait été si fort l'ennemie du grand cardinal; mais l'accueil qu'il reçut d'elle fut des plus satisfaisants.

Mazarin était heureux de pouvoir s'entretenir avec l'ancien conseiller intime de Bichelieu sur tous les sujets politiques et militaires alors à l'ordre du jour. Mais il en était un, des plus graves aux yeux de Fabert, qui s'imposait particulièrement à ses entretiens avec le cardinal, c'était la nécessité de conserver à la France une conquête indispensable à sa tranquillité, et qui, grâce à la victoire de Rocroy et à' la prise de Thionville, assurait définitivement sa frontière. Or il était temps que le prudent gouverneur fît passer sa conviction sur ce point dans l'esprit de la régente et du ministre ; car le duc de Bouillon , présent à la cour depuis la mort du roi, y remuait ciel et terre pour parvenir à se faire rendre ses domaines. Il avait grand espoir d'y réussir ; mais

Tinlluence de Fabert fut assez puissante pour empêcher une faute aussi dangereuse : le duc fut bientôt informé qu'il devait renoncer à ses espérances. On lui promit de lui donner, en échange de sa cession définitivement validée, de grands domaines dans le royaume avec le maintien de tous les honneurs et dignités dont avaient joui ses ancêtres.

Frédéric-Maurice feignit d'abord de se soumettre à l'acceptation de ces offres ; mais bientôt après, retiré à Lorges, puis à Turenne et enfin à Nyons, il laissa voir, par les difficultés sans cesse renaissantes qu'il souleva, combien peu il était au fond disposé à aliéner ses droits, jusqu'à ce que, ayant laissé éclater son mécontentement et échapper quelques menaces, il se vit sous le coup d'une nouvelle arrestation. Il partit alors pour la Suisse et de là.pour Rome, où le pape Urbain Vlll le reçut en souverain , avec tous les égards et les honneurs possibles, malgré les protestations de Mazarin.

Devant cette attitude prise par le duc de Bouillon , le conseil de régence n'hésita pas à le considérer comme infidèle à la parole donnée, et attendant sa restauration du secours des ennemis du royaume. En conséquence, il fut décidé, le 18 avril 1644, que dès ce moment Sedan appartenait à la France, que Frédéric-Maurice était déchu de tous ses droits de souveraineté, que ses anciens sujets devraient prêter serment de fidélité au roi et que la justice serait au nom de ce dernier.

L'ordre étant maintenu à Sedan par des officiers dont il était sûr, Fabert put, pendant ce temps, prolonger son séjour à Paris sur les instantes prières que lui en fit le cardinal. Nous avons dit qu'il y avait de nombreux sujets sur lesquels le ministre désirait conférer avec lui, en dehors des préoccupations spéciales dont Sedan était l'objet. Il lui demanda en premier lieu d'examiner les abus qui existaient dans la manière de solder les troupes et de trouver le moyen de réduire les dépenses sans amoindrir la force des garnisons. Il le pria d'appliquer d'abord son étude aux troupes placées sous ses ordres, et de puiser dans cette expérience la matière d'un règlement qui pût être partout mis en vigueur

Fabert avait les idées les plus arrêtées sur la manière dont pouvait être améliorée l'organisation de l'armée. Il était convaincu.que la première chose à faire était de retirer aux capitaines le soin de fournir les recrues et de payer les hommes. Un officier-payeur devait être chargé de ce soin et tenir une comptabilité rigoureuse. Dans son projet, on donnait cent sols par jour à chaque capitaine, cinquante aux lieutenants, trente aux enseignes, dix aux sergents, six aux soldats, et tous devaient s'organiser à leur gré pour leur nourriture'. Avec cela il

^ A cette époque, les tarils de solde étaient les suivants : le major et les capitaines touchaient 800

s'engageait à gagner cent mille écus par an sur la dépense de sa garnison. Avec le prix que coulaient les quatre compagnies suisses qui en faisaient partie, il s'engageait à enlever neuf et à les entretenir. En y joignant les trois compagnies qui étaient à Donchery , il formait ainsi un régiment de treize cents hommes, sur lesquels, en cas de guerre, il pouvait en mettre huit cents à la disposition d'une armée aciive. Seulement il demandait que les fonds fussent servis régulièrement, de manière à ce que les soldats fussent payés chaque semaine et les officiers chaque mois. Le conseil eut bien de la peine à croire à la possibilité d'une combinaison si avantageuse. Il en résulta quelques oppositions, contre lesquelles l'auteur du projet montra sa raideur accoutumée. On finit cependant par l'inviter à appliquer son système à Sedan, et M. de Couvonge obtint d'en faire autant à Casai.

Il eut encore à défendre contre la méfiance du cardinal son glorieux compagnon d'armes Turenne. On craignait que ce dernier ne prît parti pour son frère , et ne s'associât à ses intrigues et peut être à sa rébellion ; aussi Mazarin pressait-il la reine de lui retirer le commandement de l'armée d'Italie. Fabert se fit avec une noble ardeur le garant de la loyauté de ce grand capitaine et de sa fidélité à tous ses devoirs, même au point de leur sacrifier les intérêts de sa maison. Il ne put empêcher cependant qu'il fût envoyé prendre un commandement en Alsace au lieu de celui qu'il occupait.

Après cela, Mazarin le pria de lui rendre un service personnel. D'un naturel très soupçonneux et sachant ce que peut l'envie dans le cœur d'un ambitieux, le cardinal crut avoir quelques raisons de penser que des dangers menaçaient sa vie. Fabert fut chargé de lui organiser la garde de son logis et de sa personne ; il lui composa une compagnie de mousquetaires choisis, exclusivement destinés à garantir sa sûreté.

Ces soins divers, tout en l'occupant à Paris, ne l'empêchaient pas de souhaiter vivement qu'il lui fût permis de retourner au siège de son gouvernement. La décision du 18 avril vint enfin lui donner la faculté de le faire, pour accomplir la commission dont il était chargé. Cette commission, avons-nous besoin de le dire, il la reçut avec joie, car il l'avait déjà assez souvent et assez vivement sollicitée. Il ne perdit pas de temps pour aller la remplir.

Dès le 28 avril, les différents ordres étaient appelés par lui à prêter le serment requis. La cérémonie se passa avec le plus pompeux appareil. Sorti du château à la tête de ses officiers et de la noblesse du pays, le gouverneur se rendit à l'éghse Saint-Laurent, où étaient réunis les ecclésiastiques de la principauté. Là il reçut leur serment, et , ayant assisté à la messe d'actions de grâces solennellement chan-

livres, les lieutenants 350, les enseignes 230, plus le pain. Les soldats avaient 2 sols par jour, les anspessades 2 sols 1/2; les caporaux et tambours 3 sols, les sergents 4 sols, plus le pain également.

tée, alla à Thôtel de ville magnifiquement décoré et orné des armes de France. Le conseil souverain et le corps municipal l'y attendaient. A genoux et les mains sur le livre des Évangiles, ils prêtèrent serment et reçurent l'ordre de rendre désormais la justice au nom du roi. A la suite d'une harangue émouvante de l'avocat général Petison, les cris de : « Vive le roi ! Vive la France ! » éclatèrent de toutes parts. Peutêtre l'allégresse n'était-elle pas partout bien sincère , mais elle était assez bruyante pour qu'on pût s'en contenter.

Seuls, deux des membres du conseil, le lieutenant général Aubertin et l'assesseur Daubrée, avaient refusé de se soumettre à la prestation de ce serment. Ils s'éloignèrent de Sedan, et leurs charges furent données à d'autres.

Ce fut alors le tour de la noblesse , dont le serment fut reçu dans la grande galerie du château ; puis celui de la communauté protestante, en la présence des ministres, des anciens, des professeurs de l'académie et des régents du collège. Réunis à l'hôtel de ville, non seulement ils se soumirent au serment, mais déclarèrent, par l'organe de Pierre Dumoulin, le plus fameux des ministres, qu'ils le faisaient de tout leur cœur.

Sur la grande place étaient assemblées en armes les compagnies bourgeoises. A l'arrivée du gouverneur, les tambours battirent aux champs, et alors officiers et soldats, « les piques et les drapeaux baissés, la main levée vers Dieu, jurèrent ensemble de risquer vie et biens pour le service de Sa Majesté envers et contre tous, et obéir sans réserve à tous les commandements qui leur seraient faits de sa part. »

Cette journée, officiellement close par un Te Deum solennel, finit au milieu des feux de joie, des salves d'artillerie des remparts, et des témoignages les plus bruyants de la réjouissance publique. On voit que depuis quelques mois Fabert avait gagné bien du terrain ; et nous disons cela tout en faisant la part de cet enthousiasme de commande auquel les foules sont toujours si promptes à s'associer sous l'impulsion officielle.

Quelques jours plus tard, le gouverneur continuait la série des prestations de serment. Le l"mai, c'étaient les capucins, puis les maires, échevins et officiers de justice des villages de la principauté. Vinrent ensuite les corps des milices villageoises et bourgeoises du pays.

Le procès-verbal de ces cérémonies , signé par les principaux de ceux qui y avaient pris part, fut envoyé au roi, et il fut convenu qu'une députation chargée de le lui présenter recevrait en même temps pour mission de lui exprimer de vive voix les sentiments de fidélité et d'obéissance de la population, et de lui demander en échange la confirmation des anciens droits, franchises et privilèges accordés aux Sedanais par les rois, ses prédécesseurs.

Dans une lettre du 10 mai à Chavigny, Fabert résume avec un sentiment très vif de satisfaction les événements qui viennent de se pisser. Dans la loyale confiance qu'il attache à un serment prêté, il considère ce peuple comme désormais acquis à la France, alors que la veille encore elle était en danger de le perdre. Il ajoute que « deux des notables se sont exilés volontairement, allant au-devant de ses désirs, et qu'il les a remplacés dans le conseil par deux protestants pour ne pas troubler la joie publique. II reste une place vacante qu'il réserve à un catholique ».

Le 30 mai, il annonce que le conseil presbytéral envoie le pasteur Rambour et le conseiller Chadirac, un des anciens du consistoire, pour remplir la mission dont nous avons parlé. Il demande instamment qu'une réception bienveillante leur soit faite par le roi et que leur demande soit accueillie.

L'éditde Rueil du 30 juin 1644 donne entière satisfaction aux Sedanais ; tous leurs privilèges reçus tant de leurs princes que des rois de France leur sont confirmés, et ils sont de plus mis en possession de tous les droits afférents à la qualité de Français. Quant à ce qui concerne la religion réformée, les avanlages et libertés dont elle jouit lui sont garantis ; le collège et l'académie sont maintenus, et douze mille livres sont attribuées à leur entretien sur les revenus de la principauté, en échange de pareille somme qui avait été usurpée sur les fondations catholiques. Enfin les trois temples de Sedan sont conservés. Deux autres seront construits aux frais du roi, à Francheval et à Givonne pour faire cesser le service commun des deux cultes dans les mêmes églises. Tout ce qui peut donner satisfaction aux réformés, en respectant la liberté des catholiques, a été prévu, demandé par le gouverneur et accordé par le roi.

Rien ne pouvait être plus efficace pour l'établissement définitif et la conservation de la paix dans la principauté que la généreuse et habile mesure qu'avait provoquée le sage gouverneur. La reconnaissance publique ne se trompa point sur l'influence à laquelle le pays était redevable de ce bienfait. Les rancunes que les premières rigueurs avaient pu laisser dans les cœurs s'effacèrent entièrement, et une confiance sans réserve leur succéda. Toutes ses ordonnances furent accueillies avec une soumission parfaite, et les protestants, désormais assurés du maintien de leurs droits, virent, sinon avec indifférence, du moins avec calme et résignation, les mesures prises par son zèle pour le rétablissement complet de l'indépendance et de la dignité du culte catholique.

Au milieu de cet accord si heureusement rétabli , une tentative violente fut faite par un conspirateur isolé pour arracher à la France la possession de sa nouvelle forteresse. Un certain Fournier, qui avait été, dans les premiers temps de l'occupation, exilé de Sedan, et qui

avait obtenu d'y rentrer par l'inlercession du duc d'Orléans, avait formé le projet de livrer la ville aux Espagnols. Il devait introduire des soldats dans le château en les cachant dans des tonneaux vides ; un parti d'autres Espagnols, sous divers déguisements, s'était d'avance répandu dans la ville, et une troupe nombreuse devait venir la nuit leur prêter main-forte pour massacrer le gouverneur et la garnison française.

Mais le vigilant Fabert a saisi les fils de la conspiration. Fournier et ses complices espagnols sont arrêtés, ainsi qu'un jeune avocat de Sedan, nommé Néaulme , qui a reçu la confidence du projet.

En apprenant cette trame criminelle, la population ne manifeste autre chose qu'une horreur unanime , et le conseil souverain s'empresse de députer à la cour son lieutenant général , M. d'Ozanne , pour présenter « les excuses du peuple pour le crime d'un méchant traître, qui a voulu livrer la ville aux ennemis du roi ». (Lettre de Fabert à Chavigny du 20 juillet 1644.)

Fournier meurt dans le supplice de la roue, au milieu d'une population restée absolument calme. Les Espagnols sont mis en liberté, et Fabert sollicite et obtient la grâce de l'imprudent Néaulme. (Lettre de Fabert à Mazarin du 23 septembre 1644.)

Dès les premiers mois de 1643, Louis XIII avait demandé à saint Vincent de Paul, fondateur de la maison de Saint-Lazare, que des missionnaires de cette maison allassent exercer leur pieux ministère dans la principauté, afin de venir en aide au clergé trop longtemps abattu et humilié pour pouvoir exercer une action efficace. Cinq lazaristes, à la tête desquels était Guillaume Galais, homme d'une religion aussi pure qu'éclairée, d'une intelligence supérieure et d'un caractère doux et tolérant, vinrent s'établir à Sedan, et, dès le début, leurs efforts furent couronnés de succès. Ils se conformèrent avec un tact et une prudence admirables aux instructions de leur saint fondateur, résumées dans la lettre suivante.

a ... Lorsque le roi vous envoya à Sedan, ce fut à la condition que vous ne disputeriez jamais contre les hérétiques ni en chaire ni en particulier, sachant que cela sert de peu et que souvent on fait plus de bruit que de fruit. La bonne vie et la bonne odeur des vertus chrétiennes mises en pratique attirent au droit chemin ceux qui en sont sortis et y confirro.ent les catholiques. C'est ainsi que la congrégation doit profiter à la ville de Sedan, en ajoutant aux bons exemples l'exercice de nos fonctions comme d'instruire le peuple selon notre méthode ordinaire, de prêcher contre le vice et les mauvaises mœurs, d'établir la nécessité des vertus, de faire connaire leur beauté, leur usage et le moyen de les acquérir. C'est à quoi vous devez particulièrement travailler... »

En restant fidèles à ces sages prescriptions, les lazaristes réussirent

à ramener dans le sein de l'Église un grand nombre des partisans de la réforme. Le nombre des catholiques, qui n'était en 1642 que de quinze cents sur dix mille âmes, était doublé deux ans plus tard.

Le roi jugea alors à propos de faire régler d'une manière complète l'administration spirituelle et temporelle des diverses cures, et il envoya dans ce but l'archevêque de Reims, M. de Valençay; il fit à Sedan, le 12 août 1644, une entrée solennelle dont rien ne troubla le caractère de majestueuse allégresse.

Conduit au milieu d'une foule immense à l'église Saint-Laurent, il y officia pontificalement et y donna le sacrement de confirmation ; puis il s'occupa du règlement dont il avait été chargé. Fabert était au comble de la joie. « ... Monseigneur de Reims est venu, écrit-il à Chavigny le 21 août. Il a été fort satisfait du peuple. Les réformés lui ont porté le dais et l'ont suivi respectueusement ; il a réglé tout ce qu'il y avait à faire pour la restitution des biens d'église, et l'a fait avec une grande modération, de sorte que chacun est content de lui... »

Quelques jours après , sa satisfaction éclata encore dans une autre lettre. « ... La visite de l'archevêque, dit-il, a produit les meilleurs résultats. La religion catholique est désormais libre, et les peuples sont pourvus de leurs curés. Je ne mets pas en doute qu'avec un peu d'adresse on ne ramène ce peuple... »

De son côté, l'archevêque était parti de Sedan avec un entier contentement de ce qu'il avait vu. Le 24 août, il écrivait à Mazarin dans ces termes :

« ... Véritablement il ne se peut rien ajouter à l'affection de M. Fabert, qui sait, par sa douce conduite, tenir ce peuple dans toute l'obéissance que Votre Éminence saurait désirer. Cette place ne pouvait être confiée à une personne plus intelligente et plus sage, et qui, par sa vertu et ses bons exemples, est plus capable de faire du fruit dans la religion. Il ne manque ni de soins pour sa charge, ni de zèle pour l'Église, ni de fidélité pour Sa Majesté, et je puis assurer Son Éminence qu'elle n'a jamais eu un meilleur serviteur ni plus affectionné. Je n'ai rien fait en cette ville que par ses avis... »

C'est ainsi qu'en quelques mois s'accomplit, sous l'action à la fois généreuse et habile du digne gouverneur, ce revirement politique et religieux que nul n'aurait osé espérer à la fin de 1643. Les cœurs qu'il attirait à lui sentaient se relâcher insensiblement les liens qui les avaient attachés à la maison de Bouillon ; les préjugés dont les esprits avaient été remplis à l'égard de l'autorité française se dissipaient de jour en jour; l'annexion morale de la population se faisait, grâce à une influence basée sur le respect et l'affection , et bannissait pour l'avenir toute inquiétude de nouveaux troubles.

Ajoutons encore que vers la même époque le gouverneur donnait à

ses administrés une autre raison de se féliciter de voir leurs intérêts dans ses mains. La guerre que la France soutenait contre l'Espagne continuait ses ravages sur les frontières, et déjà elle touchait aux Terres-Souveraines. Fabert eut assez d'habileté pour obtenir, en 1644, du général de Beeck, gouverneur du Luxembourg, la conclusion d'un traité par lequel ils s'engageaient réciproquement à garder sur leurs territoires respectifs une stricte neutralité et à laisser subsister sans trouble les relations commerciales des deux pays. Il en résulta que, pendant que le plus dévastateur des fléaux passait sur les provinces voisines, les Sedanais^ en pleine sécurité, se livraient à leur négoce, et récoltaient les fruits de leurs terres. Ce traité, ajoutons-le, avait été de la part de la cour l'objet d'une complète approbation.

En même temps que Fabert s'occupait avec ardeur d'assurer à la France les sympathies de ses nouveaux sujets, il mettait la même ardeur à perfectionner l'organisation matérielle de son gouvernement. Les levées de son régiment , effectuées d'après un règlement dont il était l'auteur, se faisaient avec tant de succès qu'en quatre mois ses douze compagnies étaient au complet. Les officiers, choisis par lui parmi ceux dont il avait apprécié le mérite , lui offraient les meilleures garanties. Le service de la solde se faisait avec régularité ; et tel était son désintéressement , en même temps que [l'exactitude de sa comptabilité, qu'il put au bout de l'année augmenter son effectif de cent hommes, au moyen des économies réalisées par lui.

Pour le logement de ses soldats, il donna un règlement dont la sévérité garantissait les habitants contre tout excès de la part de leurs hôtes militaires, et obligeait les hommes placés sous ses ordres aune régularité de vie qui contrastait étrangement avec les habitudes ordinaires des gens de guerre.

Mais ce n'élait pas assez pour lui d'avoir des soldats disciplinés ; il voulait qu'ils connussent à fond les moindres détails de leur métier. Tous les|ours il les faisait manœuvrer, dirigeait lui-même les évolutions, exhortait les officiers à augmenter sans relâche l'étendue de leurs connaissances. En peu de temps il avait fait de son régiment le modèle de l'armée. Aussi, lorsque le duc d'Enghien, passant par Sedan pour aller en Alsace rejoindre Turenne, vit ces soldais si bien instruits, si habiles dans les manœuvres, il demanda à leur chef de lui en donner quelques compagnies.

Fabert, qui avait promis au ministre d'avoir toujours des renforts disponibles pour une armée active, n'hésita pas à déférer à sa demande. Le prince emmena avec lui quatre compagnies , qui se conduisirent d'une manière si parfaite à son armée et prirent une part si brillante à la bataille de Fribourg, qu'il écrivit à Fabert une lettre pleine d'effusion pour le remercier de lui avoir donné de tels soldats.

La situation était devenue telle à Sedan que le gouverneur de cette place pouvait être momentanément appelé à servir ailleurs sans que les grands intérêts qui lui étaient confiés eussent à en souffrir. Il lui en aurait trop coûté de renoncer d'une manière définitive à ce service actif, qui avait été depuis trente ans l'honneur et la joie de sa vie.

L'année 1644 n'avait pas été favorable aux armes de la France en Catalogne, alors qu'elles avaient ailleurs remporté de si brillants succès. Le maréchal de la IMothe-Iîoudancourt avait laissé prendre Lerida, échoué devant Tarragone, et, bien qu'il n'eût été que malheureux, il était traité en coupable. Le vrai, le seul coupable était le système que l'on avait adopté. On s'était écarté de la sagace pensée de Richelieu, prendre les Flandres en Espagne. L'armée de Catalogne avait été affaiblie en hommes, amoindrie en ressources, et l'Espagne avait pu dès lors consacrer avec plus de succès ce qui lui restait de forces à la défense de son territoire.

Fabert, appelé par le cardinal pour lui donner son avis sur la situation , n'eut pas de peine à lui faire comprendre les causes de l'échec du maréchal de la Molhe, non plus que la nécessité de reprendre une vigoureuse offensive. L'état des affaires en Italie permettait d'en retirer la plupart des régiments, devenus disponibles par suite du traité qui rendait à la duchesse Christine le soin de garder les forteresses, Turin excepté. Quant au choix d'un chef parfaitement digne de la viceroyauté et fait pour inspirer toute confiance au roi de même qu'aux soldats, il n'en était pas qui fût mieux indiqué que le vainqueur de Casai et de Turin, le comte d'Harcourt.

Un si sage avis fut adopté sans opposition par le conseil. D'Harcourt, ave: ce qui restait de l'armée de Catalogne et les troupes d'Italie qui débarquèrent à Barcelone avec lui , se trouva de force à relever sans retard l'honneur des armes françaises. On lui donna, pour servir ^ous ses ordres , quatre officiera généraux : le conit^ du Plessis-Pras-

lin avec le titre de lieutenant général ; Fabert, d'Uxelles et de Vaubécourt avec celui de maréchaux de camp.

Le 5 mars 1645, Fabert était à Montpellier, d'où il écrivait à son ami de Chavigny qu'il avait reçu une mission ennuyeuse, celle de conduire à Agde, et là, de faire embarquer pour Barcelone, avec leur matériel et leurs approvisionnements, cinq mille hommes auxquels on faisait prendre la voie maritime. Celle mission, il ne l'avait acceptée que par égard pour M. d'Harcourt, car elle lui semblait à peine digne de l'intendant de l'armée. Après l'avoir remplie, il alla rejoindre le général à Narbonne, et le plan de campagne fui définitivement adopté.

On se résolut d'un commun accord à faire le siège de l'importante place maritime de Roses , que les Espagnols avaient conservée à l'extrémité nord -est de la Catalogne, et de laquelle ils inquiétaient le Roussillon de la manière la plus incommode. Le comte du Plessis- Praslin fut chargé , avec Fabert, de la direction du siège, et le comte d'Harcourt, avec le gros de l'armée, se mit en devoir d'arrêler l'armée de secours qu'on pouvait attendre dans la direction d'Urgel.

Cependant on apprit que quelques régimenls de cavalerie venaient d'être débarqués, et que la garnison, combinant une sortie avec leur arrivée, préparait une double attaque contre l'armée de siège. Fabert prend une compagnie de chevau-légers avec laquelle il va reconnaître le terrain que pouvait occuper l'ennemi. A deux ou trois lieues du camp, étant dans un défilé assez étroit, il voit en face de lui un régiment espagnol qai s'avançait à grandes allures. Sans hésiter, il donne à ses soldats l'ordre de se préparer au combat, et, l'instant d'après, leur commande décharger. Il prend sur eux quelque avance, accompagné de M. de Lafontaine , son aide de camp, de M. d'Arry, son parent, et de ses deux ordonnances. Tout à coup il tourne la tète et s'aperçoit que ses chevau-légers, effrayés par la disproportion du nombre, ont tourné le dos et s'enfuient à toute bride. Quant à lui, rien n'ébranle sa résolution. Avec cette témérité calme qu'on lui a vu montrer si souvent, il ne craindra pas d'affronter le choc des Espagnols.

Le pistolet au poing, il se porte au-devant du chef de la colonne et le renverse mort à bas de son cheval, puis, se jetant dans le gros des ennemis, s'escrime contre eux de son épée jusqu'à ce qu'il se voie environné au point de ne plus pouvoir se défendre. Les Espagnols, furieux de la perte de leur commandant, se disposaient à le tuer sans miséricorde ; mais, Lafontaine ayant fait connaître son grade, l'espoir d'une riche rançon les rendit plus humains. Il fut emmené prisonnier avec ses compagnons, et, par égard pour sa haute position, confié à la garde spéciale du gouverneur de Roses, don Diego Caballero. C'était un officier plein de bravoure et d'honneur, mais dont les talents militaires étaient fort médiocres.

Voici en quels termes, le 18 avril 1645, Fabert rend compte à Chavigny de ses impressions, et lui raconte brièvement le funeste incident qui vient de lui arriver.

« Je crains bien, lui dit-il, de ne pouvoir de sitôt me consoler de n'avoir rendu aucun service, ni rien fait qui puisse être utile à Sa Majesté. Autrement, pour ce qui est de moi, il y a longtemps que je suis disposé à souffrir avec patience les accidents auxquels les hommes sont sujets. »

Pendant ce temps, du Plessis-Praslin commençait le siège de la place, et se trouvait, dès le début, en présence d'un cataclysme qui, avec des troupes moins solides que celles qu'il commandait, eût pu suffire pour la ruine de son entreprise. A la suite de pluies diluviennes, des torrents avaient brusquement envahi le camp français et entraîné son matériel. Mais ce désordre avait été réparé, et le siège n'avait pas tardé à reprendre sa marche méthodique. La résistance de fortifications construites en pierres « dures comme du diamant », et celle d'une garnison aussi nombreuse que vaillante, ne purent qu'en retarder l'issue , favorable aux armes de la France.

Il faut dire que les assaillants avaient dans la place un auxiliaire, dont ils ne se doutaient pas, qui était parvenu au moyen d'une ruse, après tout, de bonne guerre, à induire la défense dans certaines fautes dont l'attaque n'avait pas manqué de profiter. Voici ce qui s'était passé.

Don Caballero avait cru devoir, par déférence pour la haute position et la réputation plus haute encore de son prisonnier, se mettre avec lui sur un pied de bonne grâce empressée. Il lui avait fait quelques visites, et la noblesse de caractère de Fabert avait exercé sur lui une telle attraction que bientôt ces visites étaient devenues quotidiennes. Chaque matin le voyait aller s'enfermer dans l'appartement oii le gouverneur de Sedan était étroitement retenu. Il lui rendait compte de ce que les assaillants avaient fait ou tenté , et des dispositions au moyen desquelles les défenseurs de la place espéraient rendre vains tous leurs efforts.

Fabert n'avait pas tardé à mettre à profft les indications qu'il puisait dans les récits de son visiteur et les réponses qu'avec une extrême obligeance ce dernier faisait à ses questions. Il était parvenu à se créer, parce moyen, une idée exacte de la forme du terrain, de la composition et de la valeur des ouvrages, des progrès de l'attaque et des ressources de la défense.

Ayant de plus remarqué que don Caballero était loin d'être un savant ingénieur, il entreprit de le dérouter en manifestant de vives inquiétudes au sujet de telle mesure qui ne pouvait être qu'avantageuse aux Français, et une parfaite indifférence pour telle autre qui pouvait réellement leur nuire.

« Heureusement, disait-il, que vous n'avez pas pensé à dégarnir cet ouvrage au profit de celui-là ; car c'est de ce dernier que l'attaque a tout à craindre. » Le lendemain, le point véritablement dangereux était dégarni.

« Plaise à Dieu, disait-il encore, que vous ne pensiez pas à ôter l'eau des fossés du corps de place ! rien ne contrarierait davantage le passage * du fossé que l'approfondissement qui en résulterait. » Et le candide gouverneur mettait le fossé à sec^

Nous ne voulons pas donner à cette petite comédie plus d'importance qu'elle n'en mérite, mais nous ne devions pas non plus la passer sous silence. Le 28 mai , Roses fut réduite à capituler. La marine espagnole n'avait rien fait pour la secourir ; elle n'osait , pour ainsi dire, plus montrer son pavillon sur les mers où flottait celui de la France.

Pour se consoler de l'humiliation qu'il lui fallait subir, don Caballero demanda à Fabert, que la prise de la place rendait libre, de rester avec lui, en ami, pendant les quatre jours que devaient durer l'échange des formalités et l'évacuation de la place. Il y consentit gracieusement et accepta même de se charger de la rédaction des termes de la capitulation. Cette mission fut accomplie par lui si habilement que la plupart des articles y furent, comme on l'a dit, « honorables pour les Espagnols et favorables aux Français. »

La lettre qu'il écrivit à Ghavigny pour lui rendre compte de cet heureux événement est d'une extrême simplicité ; la voici :

M Roses, 28 mai, 11 heures du soir.

« A la fin, Dieu a mis cette place entre les mains du roi. Le gouverneur, don Diego Caballero, a demandé quatre jours pour embarquer ses troupes, et m'a prié de rester avec lui jusque-là. »

Rendu à la liberté, Fabert n'eut pas d'occasion de réparer en Catalogne, par quelque glorieux service, le temps qu'il avait perdu, inaclif et désœuvré, dans le château de Roses. Le comte d'Harcourt avait assez des troupes placées sous son commandement direct pour prendre l'offensive du côté de la Sègre, oii l'attendaient les plus brillants succès. La presque totahté de l'armée de du Plessis fut renvoyée en Italie pour agir dans le Milanais, et Fabert reçut la mission d'aller pourvoir à la conservation d'Antibes, place fort imparfaite au point de vue défensif.

Il s'y rendit avec MM. de Campels et de Saint-Sauveur, organisa tout ce qui était nécessaire pour son amélioration , et décida en outre la création de divers nouveaux ouvrages de fortification , au moyen

1 Mém. de M. du Bosquet. L'auteur dit tenir ce récit de la bouche de Fabert lui-même.

desquels la ville fut mise à l'abri de toute insulte. Au commencement du mois d'août cette œuvre était terminée, et il reprenait le chemin de Sedan, où l'attendait l'accueil le plus respectueux et le plus empressé.

Il eut cependant, vers cette époque, à souffrir quelques mortifications par suite de démarches faites contre lui par des envieux, tels que ne peut manquer d'en avoir un homme haut placé et d'un mérite supérieur. On écrivit à la reine que le gouverneur de Sedan agissait d'une manière indépendante des ordres de la cour, et que son autorité dépassait celle des ducs souverains eux-mêmes. De la reine ces dénonciations passèrent au cardinal ; mais elles furent l'objet de son mépris. « S'il faut se méfier de M. Fabert, dit-il, c'est qu'il n'y a plus personne en qui l'on puisse mettre confiance. »

Un pamphlet injurieux fut également publié contre lui, où son rôle dans la principauté était représenté sous les couleurs les plus fausses, et qui fut condamné à être brûlé par la main du bourreau. On attribuait ce « libelle grossier » à M. Brun, ministre plénipotentiaire d'Espagne. Il était écrit en latin et avait pour titre : « Avertissement touchant la bienveillance du roi très chrétien envers les villes impériales et libres, au moyen d'un flatteur faux et fourbe, avec les plans des mêmes villes et ceux des citadelles qu'on doit y faire en forme d'airain, à Metz, par l'industrie d'Abraham Fabert, architecte royal des machines et gouverneur de Sedan. »

Ce pamphlet était l'œuvre d'un ennemi de la France ; celui contre lequel il était dirigé ne pouvait, après tout, que s'en faire de l'honneur.

L'année suivante Fabert eut encore à s'éloigner de son gouvernement pour aller servir au delà des frontières du royaume. C'était l'Italie qu'il allait revoir, mais non plus le Piémont et la Lonibardie, jusque-là théâtre ordinaire de ses exploits. En effet, pendant que le génie de Turenne donnait à la France, en Flandre et en Allemagne, des triomphes éclatants, garanties d'une paix glorieuse et prochaine, la

guerre avait été transportée en Italie, tout près des Etats pontificaux, et l'altitude défiante gardée par le souverain pontife vis-à-vis de Mazarin n'était pas étrangère à cette résolution.

Les Espagnols possédaient dans la Toscane et ses parages quelques places maritimes, qui servaient de lieu d'escale et de dépôts à leurs flottes, entre la Ligurie et le royaume de Naples. C'était Piombino, en face de l'île d'Elbe , Porto-Longone, ville principale de celte dernière île, et Orbitello, plus au sud. Cette place, choisie pour être fobjectif de la première attaque, avait été investie le 11 mai 1646. Les troupes de terre étaient conduites par le prince Thomas de Savoie ; la flotte avait pour chef l'amiral de Brézé. Mais, en dépit d'une brillante victoire navale remportée par ce dernier et dans laquelle il périt malheureusement , une nombreuse armée espagnole n'avait pas tardé à dégager la place. Les Français s'étaient vus forcés de battre en retraite.

Un échec si humiliant appelait une prompte revanche : elle ne se fit pas attendre, et Mazarin, voulant qu'elle fût complète, ne manqua pas de faire appel au zèle infatigable du gouverneur de Sedan. Dès la fin de juillet, il lui faisait témoigner le désir de s'entretenir avec lui, et, le 3 août, l'appelait formellement et sans retard à Fontainebleau. Fabert, interrogé par lui sur les causes de l'échec d'Orbilello, n'eut pas de peine à les exposer : elles consistaient dans l'éloignement de deux armées qui auraient dû se soutenir mutuellement, et dans la faute commise par le prince Thomas en dégarnissant ses lignes.

Tout fut préparé dans le conseil pour une nouvelle expédition, et elle fut menée si rapidement que six semaines après la victoire du prince Thomas le maréchal de la Meilleraye, avec Fabert servant sous ses ordres en qualité de maréchal de camp, s'embarquait à Toulon, le 13 septembre, pendant que le maréchal du Plessis mettait à la voile à Oneglia, avec un corps détaché de l'armée de Piémont.

Au commencement d'octobre, ils débarquaient à Piombino et emportaient cette place le 8, après trois jours de tranchée ouverte. Aussitôt après, Fabert, avec huit mille hommes, allait investir Porto- Longone, ville principale de l'île d'Elbe. Celte place, munie d'un vaste port et placée sur une éminence, était fortifiée au moyen de cinq bastions dont trois étaient rendus inexpugnables par le voisinage de la mer et la disposition du terrain. Le point d'attaque était donc tout indiqué : c'étaient les deux bastions du centre et la demi-lune qui les couvrait.

Suivant son invariable coutume, Fabert voulut avant toute opération procéder à la reconnaissance personnelle et détaillée de la place. Il se glissa le long des fortifications, en observant avec soin la configuration du sol, l'assiette des ouvrages, et sonda la terre avec son épée, pour s'assurer de la possibilité d'y creuser des tranchées.

S'étant approché fort près de la place, il se trouve tout à coup en face d'une senlinellc qui, le voyant venir, le met en joue et tire sur lui à l'instant. Mais la balle ne l'atteint pas; prompt comme l'éclair, il fond sur le soldat et le perce de son épée. Au bruit du coup de feu l'alarme se répand parmi les défenseurs de la place, la fusillade éclate sur toute la ligne ; quant à lui, il se retire tranquillement au milieu d'une grêle de balles, et rejoint son escorte, qu'il a laissée en un lieu abrité.

Le lendemain, il voulut compléter sa reconnaissance du côté de la mer; à la faveur de la nuit, monté sur une barque de pêcheur avec quelques compagnons, il se fit conduire le plus près qu'il le put des ouvrages de la place. Une chaloupe espagnole remplie de soldats se rencontre à peu de distance. « Il faut fuir à toutes voiles, » lui dit son parent, M. d'Arry, aitaché à son étal-major. « Fuir! répond-il, mais c'est nous qui allons, je l'espère bien , les épouvanter et l'es prendre. » La barque est rapidement dirigée vers la chaloupe ; ceux qui montaient cette dernière, surpris et sommés de se rendre sous peine de perdre la vie, se laissent sans résistance emmener prisonniers.

Dans la nuit du 10 au 11 octobre, la tranchée fut ouverte. Fabert creusa une ligne parallèle à la courtine du front et la garnit de tirailleurs, dont le feu favorisa puissamment le travail de l'exécution des boyaux en empêchant l'ennemi d'en approcher.

Dès le début du siège, il y eut un engagement très vif, dans lequel, à la tête d'une compagnie de grenadiers, il joua personnellement le rôle le plus brillant. Au bout de quelques jours de cheminement on arriva à la contrescarpe, où un logement fut établi.

Voici en quels termes, à la suite de ce succès, Fabert rendit compte à Chavigny de la manière dont étaient conduites les opérations du siège.

« Au camp devant Porto-Longone , le 14 octobre 1646.

a Le siège a commencé mercredi soir, et la nuit passée on a gagné la contrescarpe. Les ennemis ont fait tous les jours des sorties avec peu de gens, mais jusqu'à hier ils se sont bien servis de leur canon contre le nôtre, qui avait peine à s'en défendre. Aujourd'hui la chose a tourné, et ils n'ont plus que deux pièces qui tirent. On travaille fortement à la descente du fossé, et Ton continuera une tranchée pour aller à la demilune, qui nous pourrait incommoder au logement du bastion, si nous le laissions aux assiégés. S'il n'y arrive quelque chose d'extraordinaire, notre siège ne sera pas long ; chacun y travaille avec tant d'affection que cela n'est pas croyable. L'union est grande entre MM. les généraux et tous les autres officiers. »

Il fallut encore consacrer dix jours, tant au passage du fossé qu'à l'ouverture du fourneau de mine. Enfin, ce dernier travail s'étant terminé par une explosion qui ouvrit une brèche dans le flanc gauche du bastion, les assiégés demandèrent à capituler et livrèrent la place, en échange des honneurs de la guerre, auxquels, du reste, une vaillante résistance leur donnait tous les droits.

Fabert, comme s'il eût oublié qu'il était maréchal de camp et que sa carrière n'était plus à faire, s'était prodigué dans ce siège avec une hardiesse inouïe. Il avait tenu à en diriger lui-même toutes les opérations, toujours aux postes les plus périlleux, en compagnie des soldais les plus exposés. Grâce à son bonheur ordinaire , une forte contusion à la tète fut le seul prix de celte constante audace; mais son état-major la paya bien cher, car sur huit officiers qui le composaient quatre furent tués et deux autres grièvement blessés à ses côtés.

Cette campagne lui rapporta un honneur infini. M. de la Meilleraye, en fait de courage meilleur connaisseur que personne, ne pouvait pas élever assez haut celui dont son maréchal de camp avait prodigué les preuves. Il en parla au cardinal avec enthousiasme lorsque, la paix rétablie à la suite du succès qu'il avait obtenu, il revint à la cour avec Fabert.

Les extrêmes fatigues que celui-ci avait endurées dans ses dernières campagnes avaient fortement éprouvé son tempérament. Son estomac était réduit à une délicatesse telle qu'un peu de viande rôtie était le seul aliment qu'il pût supporter. Cet état, à la fois douloureux et destructeur de ses forces, lui imposait des précautions et des sacrifices très pénibles. Mais rien ne put le faire souffrir plus que de se voir demander, l'année suivante, par le maréchal de Granimont, pour un poste éminent dans l'armée qu'il commandait, et de se voir mis, par sa santé, dans l'impossibilité de l'accepter.

« Je pense être encore capable, dut-il répondre, d'une action prompte et vigoureuse, mais je ne saurais supporter les fatigues d'une longue campagne. » Le maréchal de Grammont ne lui sut pas mauvais gré d'un refus dans lequel il avait bien compris un motif plus fort que la volonté ; mais quelle douleur pour un tel soldat d'avoir manqué l'occasion de s'illustrer dans une journée comme celle de Lens. ! Pauvre Fabert, au moment de cette grande victoire, il demandait aux eaux de Bourbonne un peu de soulagement à ses souffrances !

Lorsque Fabert revint de la campagne de l'île d'Elbe, il trouva la question de l'arrangement définitif avec le duc de Bouillon entrée dans une bonne voie. Le prince avait compris que le parti le plus sage était d'en revenir au traité d'échange primitivement proposé ; aussi avait-il donné, le 10 août 1646, à Charlotte de la Tour, sa sœur, une procuration générale pour traiter en son nom des conditions de l'échange.

En conséquence de cette délégation, Justel, surintendant des finances du duc, et les conseillers Chadirac et Aubertin furent choisis par la princesse pour commissaires de l'estimation, tandis que trois conseillers au parlement de Paris recevaient du roi la même mission. Fabert reçut, le 16 avril 1647, l'ordre de leur donner aide et protection pour l'accomplissement de leur mandat.

Le revenu moyen du domaine ducal fut arrêté à soixante-dix-huit mille livres. C'était là le chiffre qui devait servir de base au traité. Il semblait que ce dernier fût enfin sur le point d'être conclu, mais bien du temps devait encore se passer avant que le bon accord fût définitivement établi entre les parties contractantes. En vain Fabert insista sur le danger qu'il y avait à irriter le duc par des lenteurs évidemment malveillantes ; la rancune du cardinal fut la plus forte. Elle fit, de jour en jour, reculer la solution désirée, en dépit de toutes les observations, et, on peut l'ajouter, en dépit de ce que réclamaient à la fois la politique et la justice.

Mais ce n'était pas le seul point sur lequel le gouverneur de Sedan se trouvât en désaccord avec le ministre; la question d'argent, pour lui, devenait chaque jour plus brûlante.

F'abert avait pris, nous l'avons vu, l'engagement de créer un régiment par des moyens économiques, et il avait tenu parole. Mais on s'était engagé en échange à lui en faire toucher exactement la solde ; or cette promesse était de plus en plus mal observée. Ce n'était pas tout : il avait vu autoriser ses premiers projets d'amélioration des fortifications, et, en attendant les fonds, il n'avait pas hésité à en faire

l'avance. Rien non plus de ce chef ne lui était remboursé, et, fatigué de réclamer en vain, il avait fini par y renoncer.

Au commencement de 1647, il était à bout de ressources, et Tenlrelien de la garnison devenait pour lui une cause de dificultés absolument pressantes. La lettre suivante, qu'il écrivit à Mazarin, montre assez s'il avait le droit de se plaindre.

« J'ai prié M. de Campels de vous dire l'état oii est celte place, croyant que Votre Éminence aura pour agréable d'apprendre par un homme entendu qu'il s'est fait ici des travaux assez considérables, sans que je prétende qu'il en coûte rien au roi. Il lui dira aussi la nécessité qu'il y avait de faire le travail que je fais achever au château, pour lequel les frais n'ont pas été bien grands.

« Mais les soldats de la garnison se débandent ; les officiers sont partis. Je supplie qu'on avise à les payer; car depuis des mois c'est moi seul qui les paye, et en l'état oiî sont mes affaires, faire plus me serait chose impossible. » (20 janvier 1647.)

Après avoir à plusieurs reprises réitéré sa réclamation, il reçoit enfin une lettre de crédit , mais c'est à la condition de créer trois compagnies de chevau-légers, de cent cinquante maîtres. Il y dépense sept mille cinq cents livres par compagnie , et quand il a rempli sa tâche , la lettre de crédit est presque épuisée. Il se voit donc encore une fois réduit à la nécessité de se plaindre.

« J'ai une honte inconcevable, écrit-il à Mazarin, en rendant cet office à un autre, de m'accuser moi-même de n'avoir pu faire les avances de ces levées, ainsi que Votre Eminence le désirait. Je sais. Monseigneur, que je vous ai [remis mon sang et mon bien ; mais en vérité il ne me reste que le premier, et sans la détresse où je suis par l'appréhension que j'ai que Votre Eminence ne me croie moins abandonné à son service que je ne suis, jamais il ne m'arriverait de vous parler du second ; bien que je sois obligé, par la bonté que Votre Eminence témoigne avoir pour moi, à lui dire que messieurs des finances n'ont guère de volonté de me rendre ce que j'ai déboursé. » (7 août 1647.)

Quelques jours après, Turenne lui demande des secours en hommes et en approvisionnements. Des hommes il n'en pourrait donner sans compromettre la sûreté de la place : quant aux approvisionnements, il offre tous ceux qu'on pourra trouver dans une terre qu'il possède. « Cela étant à moi, dit-il, j'en puis disposer librement. »

Le premier sujet de son désaccord avec Mazarin vient bientôt s'imposer à lui de nouveau. Voyant que le traité d'échange paraît ne pas devoir aboutir, M"" de Bouillon reprend le cours de ses intrigues parmi le peuple de Sedan. Les troubles qui agitent la France lui ont rendu l'espoir de rentrer en possession de ses domaines ; mais le vigilant gouverneur a les yeux ouverts sur ses menées.

Il écrit à Mazarin, le 8 juillet 1G48 : « Votre Éminence verra si j'ai quelque sujet d'appréhender que les faveurs de M™^ de Bouillon envers ce peuple ont un autre fondement que celui de la seule charité. J'apprends toujours que tous ceux qui viennent d'auprès elle sont chargés de faire des recommandations à ses bons et fidèles "bourgeois et de les assurer qu'elle les reverra bienlôt. Je ne vous importunerais pas par la redite des cho?es que j'ai eu l'honneur de vous représenter sur la nécessité qu'il y a d'ôter tout crédit et toute autorité ici à M. de Bouillon , et à ce peuple l'opinion qu'on veut lui donner de son rétablissement; mais je ne puis m'empêcher de vous supplier très- humblement de considérer que celte affaire est de celles auxquelles, dans le commencement, on peut remédier avec des remèdes assez doux. Je dois attendre de votre bonté et prudence les ordres nécessaires pour éteindre entièrement un feu dont le progrès obligerait à en venir à des moyens extrêmes et violents, et me feraient perdre la confiance que jusques à présent j'ai cru pouvoir prendre en ce peuple. »

Les éternelles promesses, jamais suivies d'effet, qu'il recevait de Mazarin au sujet des travaux de fortifications de la place finirent par lui inspirer la résolution de se passer du secours du ministère , et de se créer des ressources pour réaliser une œuvre rendue si urgente par les circonstances politiques. Il réunit à l'hôlel de ville les principaux bourgeois de Sedan, et leur expose d'une manière saisissante les événements déplorables qui amenaient le pays à d'infaillibles catastrophes. En présence de cette double guerre civile et étrangère à laquelle on était exposé, Sedan, dans son état actuel et avec la force de sa garnison, courait un péril manifeste. Il fallait donc à ses habitants ou bien veiller eux-mêmes à leur propre sûreté par une amélioration sérieuse des fortifications, ou bien demander à la régente des troupes bien plus nombreuses pour assurer la défense de la place.

« Or qu'arrivera-t-il dans ce dernier cas? leur demanda-t-il ; c'est qu'en présence de la pénurie du trésor c'est vous qui aurez à payer ces troupes et à subvenir à tous leurs besoins, en même temps qu'à combler les vides qui y seront ouverts par la désertion ou la mort. Je crois qu'il serait beaucoup plus avantageux pour vous de faire un effort pour la mise en état de vos remparts , et la construction des ouvrages qui font défaut à leur solidité. Ce sacrifice, tout en ne chargeant pas plus le présent que ne ferait l'entretien d'une garnison , sera des plus avantageux pour l'avenir, puisque, en tout état de cause , vous lui devrez votre sécurité. Il y a plusieurs ouvrages à cornes dont la création est d'une évidente nécessité. Si vous voulez en faire exécuter deux à vos frais, je me chargerai des autres aux miens propres. »

L'assemblée fut immédiatement entraînée à accepter la proposition qui lui était soumise. Le maire se fit l'organe de son unanime adhé-

sion, et l'on décida séance tenante quels seraient les ouvrages dont la ville prendrait à sa charge les frais de construction. Pour créer dans ce but des ressources spéciales, un droit d'entrée fut volé sur les boissons et sur les grains , et rien ne mit obstacle à l'exécution des travaux, qui furent entrepris sur-le-channp.

La ville eut d'abord pour sa part l'achèvement du flanc des Capucins, destiné à couvrir le front voisin de la Meuse, sur la rive droite du fleuve. Quant au gouverneur, il prit à sa charge l'approfondissement des fossés de la corne du Palalinat , commencé par Henry de la Tour, ainsi que l'achèvement des ouvrages dits du Grand-Jardin, des Écossais et de la Rochetle, boulevards de la place du côté du nord et du nord-est.

La corne de Floing n'était défendue que par le moyen des carrières qui rendaient la montagne ardue et escarpée. Il y fit creuser des fossés et ajouter des ouvrages en maçonnerie. Ces derniers furent commencés par la grande muraille située le long du faubourg. Ils ne devaient pas être terminés avant 1658.

Deux rentrées de fonds, de soixante-deux mille livres chacune, dont Fabert fut redevable à l'intervention de Chavigny, lui permirent de supporter les premières dépenses résultant des engagemenis qu'il venait de prendre. Cependant, il faut l'avouer, ces engagements avaient quelque chose d'un peu excessif. « Une si grande générosité qui a peu d'exemples, dit Sandras de Courlils, fit que madame son épouse et ses plus intimes amis lui représentèrent que par celte dépense il ôlait à sa famille un bien qu'il était obligé de lui conserver. Il leur répondit que « si, pour empêcher qu'une place que le roi lui 'avait confiée tombât au « pouvoir des ennemis, il fallait mettre à une brèche sa personne, sa « famille et tout son bien, il ne balancerait pas un instant à' le faire'; « que d'ailleurs la dépense qu'il faisait pour conserver Sedan assurait « sa famille, sa vie et une partie de son bien, tandis que l'autre serait « toujours employée au service du roi. »

Au bout de quelques mois, Sedan avait acquis un supplément de forces de nature à donner déjà quelque sécurité contre les dangers du dehors. Pendant ce temps, les prévisions de P'abert se réalisaient, la Fronde armait les Français les uns contre les autres, et le pouvoir de Mazarin se voyait violemment ébranlé.

Parmi les personnages dont le premier contre-coup de ces troubles avait renversé la situation comptait M. de Chavigny, un des plus chers amis de Fabert. Ce dernier crut de son devoir d'aller chercher, au prix JE

de tousses eflorts, à faire cesser ou du moins à adoucir une disgrâce I

qu'il croyait imméritée. Cependant, lorsqu'il arriva à Paris, les pre- ■■

> Ces belles paroles ont été gravées sur le piédestal de la statue que la ville de Metz a élevée à son glorieux fils.

mières rigueurs dont son ami avait clé l'objet s'étaient déjà relâchées, et il avait quitté sa prison du Havre pour se retirer dans une de ses terreSc Fabert l'y suivit pour lui prodiguer ses consolations et ses encouragements; puis il revint à Paris, auprès du cardinal, dans l'intérêt du banni. Il se trouvait en cette ville lors des agitations violentes des premiers jours de janvier 1649, et son sang loyal se révoltait dans ses veines en présence de cette véritable violation de l'autorité royale dont il était le témoin désolé.

Cependant le cardinal n'était pas sans quelque appréhension à son sujet en raison de celte intimité avec Chavigny dont il se faisait honneur. Dans un moment d'irritation il décide de le faire arrêter. Le maréchal de Grammont, qui en avait reçu la confidence, lui envoie en toute hâte un de ses officiers pour l'en instruire et l'engager à aviser à sa sûreté en regagnant Sedan sans retard et sans bruit.

« Je ne prendrai pas un tel parti , répond Fabert ; mon départ ferait trop d'éclat : les gens malintentionnés ne manqueraient pas de le tourner contre le premier ministre, et s'en feraient un prétexte de plus à leurs mauvais desseins. Mais d'ailleurs je ne crains rien. C'est quelque chose de bien fort qu'un honnête homme. On regarde plus d'une fois à ce qu'on va faire quand il est question de l'attaquer. Je continuerai à aller le droit chemin, et il arrivera ce qu'il plaira à Dieu. »

Il avait raison de ne rien craindre. Le lendemain, le cardinal revenait à une plus juste appréciation de l'estime qui lui était due : à telles enseignes que, cherchant entre tous lesgrandsfonctionnairesduroyaume celui auquel il pût avec le plus de sécurité confier ses richesses et sa famille, il n'en trouva pas de plus sûr que ce Fabert, la veille encore objet de ses soupçons. Il le pria d'emmener avec lui ses trois nièces et son neveu avec plusieurs coffres remplis de ce qu'il possédait de plus précieux.

Les circonstances étaient pressantes : aussi, dès le lendemain, la petite troupe se mettait en marche, et le 17 janvier elle arrivait heureusement à Sedan, après avoir échappé , grâce à la sagacité de celui qui la dirigeait, à une embuscade tendue par de Tresmes, un des partisans les plus actifs de la Fronde. M"°^ de Mancini établies au château de Sedan, et entourées par M'"°de Fabert des plus délicates attentions, devaient rester en ce lieu jusqu'au mois de juin de la même année, époque où, le mariage de l'aînée ayant été conclu avec le duc de Mercœur, elles furent reconduites par leur hôte à la cour.

Il nous faut encore revenir aux agissements du duc de Bouillon. Ce prince, comme on pouvait le prévoir, n'avait pas manqué de se jeter dans le parti de l'opposition, avec l'espérance de tirer profit de cette attitude. Ses agents s'efforçaient avec plus d'ardeur que jamais de préparer les esprits des Sedanais à sa restauration. Bien que la masse

de la population fût dès lors et restât sérieusement affectionnée à la France, il se manifestait dans quelques groupes une agitation qui ne pouvait pas être tolérée. Il fallait, de toute nécessité, prendre des mesures sévères. Aussi, dès son retour à Sedan, le gouverneur fit-il paraître, le 19 janvier 1649, une ordonnance par laquelle il était défendu, sous peine de mort, d'avoir aucune communication avec les anciens princes , non plus qu'avec les personnes bannies de la principauté, pour cause de manoeuvres en leur faveur.

En même temps, pour mettre les compagnies de la milice bourgeoise et même les troupes de la garnison dans l'impossibilité de se laisser entraîner à un acte infidèle, il décida que l'occupation et le commandement des divers postes de la place seraient, chaque jour, répartis par la voie du sort. De celte manière, les officiers et les soldats ne connaissaient le lieu où devait se passer leur garde qu'à l'heure même où ils avaient à la monter.

Sa vigilance était tenue en éveil par des inquiétudes, non sans motifs graves, dont nous trouvons la trace dans ses lettres à Mazarin et à Chavigny, écrites dans les derniers jours de février.

« Je crains, dit-il au premier, que le dépit ne porte M*"^ de Bouillon à vouloir que Sedan soit à l'Espagne et qu'elle ne fasse passer M. de Bouillon dans l'armée ennemie, auquel cas je ne pourrais porter ce peuple à prendre les armes contre lui. »

Dans la même lettre, il se plaint de ne pas avoir assez de soldats pour occuper tous les postes qui seraient nécessaires. Il lui faudrait cinq cents hommes de plus pour les mêler avec les habitants , de façon à les entraîner au besoin. « Sans crime, ajoute-t-il, je ne pourrais en demander un de moins. » Il redoute, en effet, la jonction des armées de Turenne et du duc de Lorraine.

La seconde lettre contient des détails précis sur la situation des esprits.

« Je connais ici, dit-il, quarante-deux familles que je sais corrompues par M. et M""* de Bouillon. J'en ai chassé dix de la ville; les autres promettent d'être sages, mais je les fais soigneusement surveiller... Je savais bien qu'on avait tort de laisser agir M. de Bouillon comme on l'a fait. »

Or, pendant qu'il prenait de si minutieuses précautions pour assurer la place contre tout péril, il se trouvait menacé de la perdre par la trahison d'un homme dont il n'avait jamais cru devoir se méfier. C'était le baron de Migenne, son lieutençint du roi à Sedan depuis 1643, officier intelligent et actif, que protégeait le prince de Condé. Il avait vu le duc de Bouillon dans un récent voyage à Paris, et s'était laissé, paraît-il, gagner parles promesses du prince. Il avait reçu de lui des sommes importantes pour lever des troupes dans le pays de Liège, et se proposait, au moyen de ces troupes, renforcées

par un parti de frondeurs, de tenter une surprise sur Sedan, qui serait ainsi rendue à son ancien maître.

Mais il fallait à RJigenne un prétexte pour lever ces soldats sans exciter de soupçons. Il rédigea un mémoire dans lequel il exposait que plusieurs olficiers étrangers, affectionnés à la France, s'offraient à faire des levées de soldats pour le service du roi, dans Tévêché de Liège; qu'ils s'engageaient à fournir à leurs frais, pour toute la durée de la guerre contre l'Espagne, six régiments d'infanterie et six de cavalerie, avec dix pièces de canon, à la condition d'être remboursés de leurs avances à la paix ou d'être maintenus en possession des pays qu'ils auraient pu conquérir.

Ces propositions furent transmises à la cour par Condé, et y reçurent le meilleur accueil. On les trouva si avantageuses que les pouvoirs et instructions nécessaires furent immédiatement expédiés à Fabertpour qu'il traitât, au nom du roi, avec ces officiers. Le sagace gouverneur soupçonna immédiatement quelque fourberie; il voulut avant tout savoir, par le détail, les noms de tous ceux avec lesquels il avait à traiter, et il les demanda à Migenne. Celui-ci répondit qu'ils s'étaient mis d'accord pour se faire représenter par le colonel Jamard , Liégeois, autrefois au service de France. Fabert ayant dit qu'il lui écrirait sans relard, le perfide officier s'offrit à faire porter la lettre par un émissaire de confiance. Comprenant aisément le jeu qu'il voulait jouer, Fabert accepta ses services et lui remit les dépêches destinées à Jamard ; mais il en écrivit en même temps une seconde expédition qu'il envoya par un homme à lui.

Le lendemain, il acquérait la preuve de la duplicité de Migenne, et il lui faisait les plus sanglants reproches.

Cependant, comme la légèreté et l'inconsistance du lieutenant du roi ressortaient de sa conduite, plutôt encore qu'une évidente trahison de sa part, Fabert crut devoir aller s'expliquer sur son compte avec le cardinal et en même temps avec le prince de Condé, qui avait mis en son protégé une si imprudente confiance. Il fut convenu que, pour diverses raisons, on éviterait de donner de l'éclat à l'affaire en intentant à Migenne une action judiciaire. Il fut seulement destitué et éloigné de Sedan.

Pendant le séjour que Fabert fit à la cour, il y fut l'objet des plus honorables attentions, et eut l'honneur de dîner à la table du roi, avec plusieurs éminenls personnages.

Mazarin avait, en toute occasion, fait de visibles efforts pour s'attacher le gouverneur de Sedan par des liens aussi étroits que ceux qui l'avaient autrefois uni à Richelieu; Fabert ne s'y prêta que dans une certaine mesure ; le naturel insinuant et rusé du ministre était loin de lui inspirer cet enthousiasme que le grand caractère de son prédécesseur avait fait naître en lui dès que, admis dans son intimité, il avait

DIFFICULTÉS DU GOUVERNEMENT DE SEDAN 23b

pu apprécier ses vues si grandioses et si patriotiques. Il ne repoussa cependant pas les avances du ministre, mais il lui fit nettement comprendre qu'il y avait certains services qu'il ne faudrait jamais lui demander. Le cardinal, l'ayant prié de se tenir au courant de diverses choses qu'il pouvait tirer de certaines confidences et de certaines observations faites en dehors de ses fonctions et de ses relations officielles, reçut de lui cette noble réponse :

« Monseigneur, un grand ministre comme vous doit avoir toutes sortes de gens à son service : les uns doivent le servir de leur bras, les autres par leurs rapports. Veuillez trouver bon que je sois dans les premiers. »

Une telle réponse ne pouvait qu'augnnenter encore l'estime du cardinal pour son caractère. Aussi vit-on bientôt Mazarin, lorsque les troubles élalèrent de nouveau, envoyer à Sedan plusieurs caisses de bijoux et d'objets précieux, ainsi que des sommes considérables, qu'il confia à la garde du loyal gouverneur. Celui-ci , rentré à Sedan , ne s'occupa plus qu'à rendre inattaquable la place dont il avait le commandement. Le 4 juillet 1649 , il écrivait à Chavigny : « Je crois maintenant n'avoir rien à craindre ici pour cette année ; mais je me prépare, par des ouvrages que je fais continuellement avancer, à résister aux efforts que les ennemis y pourraient faire l'année prochaine, si, comme je le crains, les désordres qui se préparent en France leur en donnent les moyens. Celte place leur serait si utile que je ne doute pas qu'ils songeraient à l'acquérir, s'ils voyaient jour à le pouvoir faire. »

Quelque temps après, un ordre de la cour, qui donnait aux troupes allemandes au service de France la principauté pour logement, lui causa un souci des plus graves. Il connaissait trop les habitudes pillardes et brutales de ces étrangers pour ne pas être assuré que ce serait la ruine des villages de son gouvernement. Privé par là du revenu du domaine, que deviendrait-il, avec tous les travaux dont il poursuivait l'achèvement?

Il écrit à Mazarin une lettre très vive pour lui demander de révoquer son ordre. Sa prière n'est pas accueillie. Son mécontentement ne peut pas se contenir, et il l'exhale dans les termes suivants, où* se trouvent résumées toutes les difficultés en face desquelles il se voit placé.

« Au misérable état où je suis réduit, je ne peux pas avoir d'autre consolation que celle de le représenter à Votre Éminence. Aussi saitelle bien que je ne lui ai jamais parlé pour augmenter ma fortune ni mon bien, et que mon but n'a été que pour le service du roi. Le soulagement que je lui ai demandé pour les villages ne m'ayant pas été accordé, le peuple perd confiance en moi. Je n'ai plus de garnison dans la ville; bientôt je n'en aurai plus au château. Mes travaux res-

tent inachevés, et le Ciel m'est témoin de l'impossibilité oi^i je suis de trouver un sou. Je n'ai qu'à rappeler à Votre Eminence l'importance de cette place, et le péril où la met la manière dont elle est abandonnée. »

Mais bientôt il est délivré de son angoisse. Les Allemands ont refusé d'accepter les cantonnements qu'on leur donnait ; la situation est sauvée.

Alors il redouble d'instances pour obtenir d'autres satisfactions. Cette fois on ne les lui refuse pas. Les privilèges de la ville, un moment menacés , restent intacts ; la dispense de loger à l'avenir les gens de guerre est de nouveau confirmée au pays, et, au moyen de ces grâces, il se voit remis en possession des moyens de travailler à l'achèvement des fortifications de la place.

Il ne faut pas omettre de dire que, si les Sedanais se montraient disposés à déférer en toute occasion aux désirs de leur gouverneur, c'est qu'ils lui devaient, pour d'autres services encore que ceux rendus sur le terrain politique, de profonds sentiments de gratitude. Ils étaient redevables à ses soins d'un développement aussi puissant que rapide de l'industrie qui devait porter si loin le renom de leurs fabriques, du tissage des draps.

Cette industrie, fondée vers le milieu du xvi® siècle, était déjà prospère vers la fin de ce siècle ; elle avait été, dès son début, favorisée et en même temps réglementée par les princes de Sedan. Mais cette prospérité peut être appelée un véritable état d'enfance, si on la compare à celle qui fut atteinte à la suite de l'annexion française. Fabert, en effet, voulant donner un élan nouveau à une fabrication qui constituait un des éléments principaux de la fortune publique, appela de Paris trois négociants, les sieurs Cadeau, Binet et Marseille, et leur fit concéder, par lettres patentes datées de Fontainebleau en juillet 1846, le privilège exclusif d'établir à Sedan une manufacture de draps noirs, façon d'Espagne, ou plutôt de Flandre et de Hollande, décoiée du titre de Manufacture et draperie royale.

Il accorda en outre à ces industriels de nombreux privilèges particuliers ; il leur fit obtenir du conseil de la ville, pour un prix modique, un vaste terrain appelé le Dijonval, et leur concéda gratuitement les pierres et bois nécessaires à leurs constructions. De leur côté ils envoyèrent en Hollande un habile ouvrier, Abraham Chardron, afin qu'il étudiât sur place les procédés les plus perfectionnés de ce pays, et ramenât avec lui tout le matériel et personnel nécessaires pour faire donner à l'usine, dès son début, des produits de qualité supérieure. Et, en effet, peu de temps s'était écoulé que la fabrique de Sedan fournissait au commerce des nations voisines du drap dont la beauté, la solidité et la finesse pouvaient défier toute concurrence.

Les ouvriers de Sedan n'avaient pas tardé à se former à Técole des étrangers et à égaler leur habileté. Bientôt la manufacture du Dijonval fut trop étroite pour les besoins des commandes et pour l'activité de la population. De nouvelles usines furent ouvertes, sous la seule condition de payer aux possesseurs du privilège une indemnité de cent soixante-cinq livres par métier; la production prit un immense essor. L'initiative due à Fabert avait fait, en peu d'années, de Sedan un centre industriel du premier ordre , et l'on sait que tel il est resté.

Ce n'était pas sans raison que Fabert déployait une si grande activité pour maintenir les principautés à l'abri de tous troubles , qu'ils vinssent du dedans ou du dehors. Autour de lui, tout appartenait à la Fronde ou aux Espagnols. Les places et forteresses voisines étaient gouvernées par des membres secrets ou déclarés du parti de la révolte. Le vicomte de Turenne, entraîné à la fois par l'influence de son frère et par celle de M""" de Longueville, s'était déclaré contre la cour, et, établi à Stenay à la tète d'un corps d'armée, il menaçait de près le gouverneur de Sedan, resté seul activement fidèle à son devoir au milieu de cette désertion erénérale.

Les Espagnols, maîtres de Ghémery, passaient la frontière et venaient piller jusqu'en face de Donchery. Mouzon avait été pris par eux; Rethel l'avait été par Turenne ; mais rien ne décourageait Fabert ; sa vigilance et son zèle croissaient seulement avec les difficultés et les dangers. Bientôt il eut la joie devoir quelque améhoration se produire dans la situation. Donchery et Mouzon furent repris par les troupes royales.

L'atlitude des habitants de Sedan était pour lui une source de consolations et d'affermissement. Il ne pouvait assez se louer des témoignages de leur confiance et de leur dévouement; c'est ainsi qu'il écrit à Chavigny, le 9 février 1650, que « lors d'une absence qu'il a dû faire pour inspecter les places voisines, les bourgeois ont spontané-

ment résolu de l'accompagner en grand nombre , à cheval , pour éclairer tout le pays, dans la crainte qu'il ne tombât dans quelque embuscade dressée par M. de Turenne ».

Le 5 juin, écrivant au même, il lui dit que « rien n'est comparable à la conduite du peuple de Sedan ». Il est moins siir des sentiments des gens de villages, mais il semble disposé à les excuser par ce fait que c'est le voisinage de Turenne qui agit naturellement sur eux, en leur rappelant leurs anciens souverains.

Dans la suite de sa correspondance, cette crainte de l'efTet produit par le nom de Turenne revient à plusieurs reprises ; mais il parvient à maintenir complètement l'ordre et la fidélité du peuple sedanais.

Malgré tout, la situation générale était toujours tellement tendue que, pour obvier à tout mal , il croit devoir prendre de sérieuses précautions ; il publie une ordonnance par laquelle « seraient punis de mort tous ceux qui auraient des intelligences avec les ennemis du roi et leur enverraient de l'argent ou des marchandises ».

Mais, assuré qu'il ne trouvera pas de meilleur moyen de conserver dans l'ordre sa population que de lui témoigner une entière confiance, il n'hésite pas, pour suppléer aux soldats dont le nombre est devenu insuffisant, à soumettre la bourgeoisie à une organisation militaire très sérieuse et très complète. Il enjoint à cette milice de consacrer plusieurs heures chaque jour à l'étude du maniement des armes et des évolutions tactiques. Il forme ainsi un effectif de neuf cent trente miliciens, répartis en six compagnies. Il crée, de plus, une compagnie de trois cent cinquante hommes, pris dans la jeunesse, à laquelle il donne ce nom et qui reçoit pour mission d'éclairer la place par des reconnaissances, d'accompagner les convois, et de faire, au besoin, des sorties contre l'ennemi.

■ Celte organisation ayant réussi à merveille , il ne tarda pas à l'appliquer dans les villages. Au bout de peu de temps chacun d'eux fut en possession d'une compagnie bien formée et bien armée, suffisante pour arrêter les coureurs et les partis ennemis, et qui, au signal du canon d'alarme, devait se replier derrière les remparts delà ville pour coopérer à leur défense.

Au moyen de ces efficaces précautions, Fabert intimida les ennemis dont il était entouré. Les Espagnols renoncèrent à toute incursion sur les principautés, et Turenne lui-même, qui connaissait les grandes qualités de son ancien compagnon d'armes, non moins que les ressources dont il disposait, ne se hasarda pas à rien entreprendre contre lui.

En ce moment, Fabert se trouva être l'objet d'une distinction flatteuse qu'il n'avait pas sollicitée. Le roi érigea en marquisat les terres de Larré etCerilly, dans le bailliage de la Montagne, en Bourgogne , qu'il avait acquises depuis peu, sur les bénéfices, restés intacts entre

les mains de Chavigny, de son ancienne exploitation des forges de Moyeuvre. Le cardinal avait écrit lui-même, le 5 avril 1651, au garde des sceaux pour le prier d'en faire sans retard expédier les lettres , et, dans le mois de mai, le parlement de Bourgogne procédait à leur enregistrement. Rien n'est plus honorable que les considérants qui précèdent et justifient cet acte de la faveur royale. « Cette création, y est-il dit, est faite du consentement de la reine régente , en récompense des grands et recommandables services rendus par ledit Fabert à la couronne en plusieurs charges qu'il a exercées depuis l'âge de dixhuit ans, pendant trente-six années de guerre, tant en France qu'en pays étrangers. »

Mais ce n'était pas tout encore; peu de temps auparavant, il avait reçu du roi le brevet de lieutenant général , daté du 20 septembre 1650. Enfin la régente, voulant compenser les pertes que son désintéressement lui avait fait subir, lui accorda une grâce d'un autre genre.

Elle l'autorisa à lever à son profit les contributions des pays de Luxembourg, de Limbourg et de Namur, qui se montaient à environ cinquante mille écus. Mais le consciencieux gouverneur se refusa à accepter cette grâce. Il avait fait un traité de neutralité réciproque avec le gouverneur du Luxembourg, et il lui semblait que c'était le violer que de percevoir quelques sommes prélevées sur les habitants de ce pays. Il craignait que les Espagnols n'en prissent prétexte pour imposer à leur tour des contributions aux principautés, et l'intérêt de ses administrés passa avant le sien propre.

Ce désintéressement était d'autant plus méritoire que nous trouvons, dans sa correspondance avec Mazarin, la preuve qu'à cette même époque la question d'argent était pour lui chose fort grave. Il était très embarrassé pour faire de nouvelles avances du payement de la garnison, et rappelait que « depuis sept ans il n'avait reçu pour son compte un sou de gages ou de pensions ».

Sa correspondance avec Chavigny, au début de l'année 1651 , est toute remplie par les témoignages de la douleur qu'il éprouve en voyant les esprits livrés en France à une telle confusion. Il multiplie ses efforts pour maintenir dans le parti de l'obéissance les gouverneurs ses voisins, frondeurs au fond de l'âme, et a le bonheur d'y réussir, mais au prix de quelles sollicitudes !

Enfin, le 6 mars, il entre dans une série de récits d'un intérêt saisissant. Le cardinal, vaincu par une coalition, avait du prendre le chemin de l'exil. Il se dirigeait vers le château de Bouillon, et, le 5 mars , il venait demander à Sedan une hospitalité de quelques heures, qui lui fut donnée avec le même respect que s'il eiit été encore en possession de toutes les grandeurs.

Le lendemain , Fabert écrit à Chavigny les impressions que lui a fait ressentir cette visite. Il lui en raconte les détails , et lui fait part d'un

entretien qu'il a eu avec Mazarin , à son sujet. « Je suis entièrement dégoûté, continue-t-il , de l'abandon qu'ont fait de lui ses gardes, gentilshommes et domestiques; les derniers qui lui restent le maltraiteraient, si quelque peu de honte ne les retenait. Je rougis de penser que les hommes soient des animaux si imparfaits, et je suis confirmé dans l'idée qu'on ne peut avoir de plus rudes ennemis ou de plus faibles consolateurs que dans ses propres gens. »

Le 9, il écrit que le cardinal n'a pas été reçu à Bouillon : il s'est retiré à Rethel, où Fabert est allé lui présenter ses hommages. De là il est parti pour Schelestadt, en passant par la Lorraine. Turenne a envoyé un parti pour l'enlever, mais il était accompagné de trois cents cavaliers du régiment de Rozen, qui ont fait bonne contenance, et il a échappé au péril. « Je lui ai encore parlé de vous, ajoute- 1- il, et du tort qu'il a eu de vous maltraiter; mais , en lui parlant , j'ai observé de ne lui rien dire qui pût lui déplaire ni aggraver son infortune. Je vous assure que les incommodités qu'il reçoit le rendent digne de compassion. Je lui eusse dit ce que je savais de vos sentiments s'il eût été encore dans l'autorité qu'il a perdue; mais je crois que vous me blâmeriez si, dans l'horrible affliction dans laquelle il est réduit, j'eusse été capable de lui faire connaître quelque espèce de mépris. »

Le 12 mars, le cardinal, qui n'a été que jusqu'à Bar, revient à Sedan, et de là il se rend à Bouillon, que l'évêque de Liège lui a permis de prendre pour résidence. Mais il est trop près de la France; la reine est obligée de lui commander de partir pour Bruhl , où l'électeur de Cologne lui assure un honorable asile.

Pendant tout ce pénible voyage, Fabert l'a traité du mieux qu'il a pu, l'a accompagné avec les gens nécessaires à sa sûreté; il est retourné le voir plusieurs fois, et il s'en honore très fort. « Je suis content, dit-il , d'avoir montré ce respect à un homme qui a élevé l'honneur de la France et abaissé ses ennemis. Je n'aurais pu m'en dispenser sans devenir infâme à mes yeux. » (Lettre du 29 mars 165L)

Sous quel noble jour ces extraits montrent Fabert, et quel contraste avec les conséquences ordinaires des révolutions et des disgrâces! C'est à un ennemi du cardinal qu'il s'adresse, mais il le sait capable de comprendre la délicatesse de son cœur; sans cela il n'en eût pas fait son ami.

La disgrâce de Mazarin eut pour eff'et immédiat de faire reprendre les négociations pour le règlement définitif de l'échange promis au duc de Bouillon. Le 20 mars 1G51 , fut enfin passé le contrat qui incorporait irrévocablement et à jamais la principauté de Sedan à la monarchie française. Le duc abandonnait au roi tous les droits de souveraineté qu'avait possédés sa maison, en échange de la cession, sous la simple condition de foi et hommage , des duchés-pairies d'Albret, de Château- Thierry, des comtés d'Auvergne et d'Évreux , des domaines utiles

d'Épernay et de Ghâlillon-sur-Marne et de plusieurs autres seigneuries.

Les rêves des derniers partisans de la maison souveraine étaient donc définilivement dissipés, et il ne devait plus exister à Sedan qu'un seul parti : celui de la soumission au roi de France.

En somme, si le traité d'échange était favorable à la maison de Bouillon, il constituait un réel avantage pour le royaume. Sedan, incontestablement ratlaché au pays, en devenait une des clefs sur la frontière du nord-est. Le duc de Bouillon rentrait dans le parti du roi, et Turenne, à son exemple, se préparait à quitter la Fronde. Mais ce traité allait avoir des conséquences que n'avait pas prévues Fabert, et qui, en excitant chez les Sedanais les plus vives inquiétudes, n'étaient pas moins fâcheuses à ses propres yeux.

La lettre suivante écrite à Mazarin dans son exil, comme s'il était encore le maître de la situation, fait connaître le sujet de ses alarmes.

« J'apprends présentement avec douleur extrême que dans le contrat d'échange fait avec M. de Bouillon l'on a inséré que Sedan serait soumis au parlement de ,'aris. Votre Éminence a vu , en passant, combien ce peuple est plein d'affection pour le service du roi, et de reconnaissance envers Votre Eminence, qui lui a conservé ses privilèges, lesquels ne peuvent subsister si la clause de ce contrat a lieu. L'académie même , à laquelle tous les principaux de la ville ont intérêt , ne peut subsister. Sedan étant traité comme le reste de la France, ceux de la religion seront contraints de se retirer ailleurs, ayant perdu leurs* charges, et, en leur place, un partisan nous baillera telles gens qu'il lui plaira pour rendre la justice, et gouverner un peuple qui a fait des efforts de dépenses incroyables en vue de témoigner au roi une entière affection à son service, lorsque ceux auxquels on veut maintenant les soumettre faisaient tout le contraire.

« Outre cette considération, Monseigneur, ces gens-là ont une déclaration du roi par laquelle Sa Majesté s'oblige à les conserver ainsi qu'ils sont présentement, et, sur la parole que je leur ai baillée, que ladite déclaration serait inviolablement observée, ils ont fait des travaux que Votre Eminence sait, et dont le parachèvement est absolument nécessaire à la conservation de la place. Votre Eminence, étant à Rethel, m'a dit qu'elle jugeait si nécessaire de conserver les privilèges à ces pauvres gens-là que, si elle ne l'avait fait, elle donnerait très volontiers un doigt pour l'avoir fait. Après quoi. Monseigneur, je ne puis douter que vous n'ayez la bonté d'empêcher que cette clause ne passe dans ledit contrat. Il n'est pas nécessaire qu'elle y soit pour faire la chose, lorsqu'il sera jugé à propos de la faire, ce qui, à mon avis, doit être fait après la mort de ceux qui sont nés sous une domination autre que celle du roi. Metz, pour cette raison, a été quatrevingts ans à la France sans souffrir aucun changement. Celui duquel

Sedan est menacé va à la désolation entière de la ville , qui devra la conservation de son peuple à Votre Éminence. Si, ainsi que je l'en supplie très humblement, pour la considération du service du roi et par la bonté qu'elle a toujours témoignée à ces pauvres gens-là, il lui plaît de faire en sorte que ces mots pernicieux soient ôlés du contrat, je l'en supplie encore par la passion inviolable que j'ai pour son service.»

Mazarin insista près de la reine pour que la réclamation du gouverneur de Sedan fût accueillie, et Fabert apprit bientôt avec bonheur que rien ne serait changé à la situation du peuple dont il s'était fait le défenseur.

Ce n'était pas près de Mazarin seulement qu'il avait multiplié ses efforts dans ce but ; il s'était également adressé à Chavigny, rentré aux affaires, mais pour peu de temps. Il avait même reçu de ce fidèle ami quelques conseils affectueux pour qu'il modérât, dans son intérêt personnel, l'ardeur de ces réclamations; car cette ardeur était faite pour indisposer contre lui le grand corps judiciaire, et lui amener par suite quelque disgrâce.

« Pour ce qui est du parlement, répondit Fabert à sa lettre, je ne sais ce qu'il pourrait faire contre le gouverneur d'une place, lequel, le roi voulant lui faire la grâce de lui accorder une récompense, donnerait sa démission à Sa Majesté et recevrait de l'argent de celui qui serait choisi pour lui succéder. Je ne dis pas cela avec la pensée de nie défaire de ma charge ; au contraire, je suis absolument résolu à la garder, me croyant obligé à cela par le désordre auquel sont les affaires publiques et par ce que je dois plus au roi qu'à ma famille, à laquelle, quand l'accident dont les médecins me menacent me sera arrivé , je laisserai plus de biens que je n'en ai reçu de mes parents. Et, si mes enfants sont gens de bien, Dieu, qui a béni le service que j'ai rendu au feu roi, ne les abandonnera pas, s'il lui plaît. »

Peu de temps après, il eut occasion de montrer combien il était sincère en tenant ce langage. Une très grosse somme lui fut offerte en échange de la cession de son gouvernement , et il n'hésita pas à refuser. « J'y voyais, il est vrai, écrivit-il à Chavigny, beaucoup d'avantage pour ma famille, mais de l'autre côté un péril de tomber en mille remords si mon avarice eût fait venir une chose si importante dans les mains d'une personne qui en eût mal usé. »

Dans toutes ses lettres à Chavigny, on le voit supplier sans relâche son ami de rester avant tout fidèle à son roi , et de travailler de toutes ses forces à l'accommodement et à la paix des partis. Quant à sa correspondance avec Mazarin , elle ne respire que deux sentiments : le mépris des gens qui troublent la France dans leur intérêt personnel et ne craignent pas d'amoindrir l'autorité royale, et une profonde pitié pour la France, « qui se laisse pâtir elle-même volontairement , plutôt que de régler l'ambition de ceux qui la déchirent. »

Le 24 décembre 1631 , Fabert recevait de nouveau à Sedan le cardinal Mazarin. Celui-ci rentrait en France à la lête d'une petite armée portant Técharpe verte, sa couleur, et , bravant les foudres parlementaires, venait, sur l'appel de la reine, ressaisir l'autorité suprême.

Le retour du cardinal ne pouvait manquer d'être le signal d'un redoublement dans la guerre civile qui désolait le royaume. Mais Turenne ne tarda pas à faire pencher la fortune vers le parti du roi. Pendant la durée de ces sanglantes péripéties, le rôle de Fabert, pour être en apparence effacé, n'en fut pas moins en réalité des plus considérables. Les principales opérations qui refoulèrent l'armée de Condé et finirent par lui arracher la plupart des places où elle s'appuyait, furent aidées par ses conseils , ses avis , ses fournitures d'approvisionnements et do munitions.

Il avait fait de constants efforts pour que les magasins de Sedan fussent continuellement tenus au complet, en poudre, boulets, bois nécessaires au siège, et, autant que i'ttat de misère générale le permettait, en vivres et en fournitures de toute sorte. Il en résultait qu'une armée manœuvrant dans son voisinage n'avait jamais à craindre de se trouver au dépourvu : plus d'une fois Turenne s'adressa à lui dans ce but et s'en trouva bien.

Quant à son rôle diplomatique, il continua, surtout à l'égard de ses voisins, à être ce que nous l'avons toujours vu, aussi délicat que pénible et continu. Mais il y obtint un égal succès, et la cause royale eut, grâce à lui, quelques ennemis de moins.

Ses talents militaires ne furent pas non plus laissés sans emploi ; il reçut la charge d'inspecteur général de toutes les places de la Meuse; il les visita et dirigea leur mise en état.

Le 12 août 1652 , il reçut de nouveau la visite du cardinal partant pour un exil, cette fois volontaire. Fabert l'écrivit à Ghavigny, dans la dernière lettre de cette correspondance si longue, si intéressante.

si intime , que la mort de son ami était sur le point de finir. « Le cardinal, lui disait-il, est résolu à tous les sacrifices pour relever l'autorité royale et mettre Sa Majesté en état de donner le repos à ses sujets. Il demande à se retirer à Bouillon pour faciliter un accommodement. »

Cet accommodement qui devait fermer l'ère sanglante des guerres civiles, Fabert l'appelait avec ardeur de ses vœux de bon citoyen. Ce ne fut pas encore cette fois qu'il le vit se conclure : après quelques semaines de retraite, Mazarin, en effet, rentré en France, se joignait à Turenne et faisait avec lui une brillante campagne d'hiver. A la fin de janvier, il reprenait le chemin de Paris.

Plein de gratitude pour le loyal dévouement qu'il avait trouvé en son hôte de Sedan, et témoin de ses incessants efforts pour le service du roi, il jugea à propos de le récompenser, sinon effectivement, du moins par de bonnes paroles et de belles promesses, sorte de générosité dont il était fort prodigue. Il lui écrivit qu'il avait tout à espérer de la bienveillance du roi; que le cordon du Saint-Esprit et le bâton de maréchal ne seraient pas jugés être des faveurs au-dessous de ce qui lui était dû. Quant aux moyens de remettre en ordre sa situation financière, compromise par tant d'avances non remboursées, il n'en voyait pas de meilleur qu'un brevet de retenue qu'il se chargeait de lui faire obtenir.

Fabert répondit à cette lettre dans les termes suivants :

« Sedan, le 21 février 1653,

« Monseigneur, ce me serait une extrême satisfaction de recevoir de Leurs Majestés, par le moyen de Votre Eminence , les grâces dont elle me fait l'honneur de me parler, si je m'en jugeais digne et que je crusse qu'on voulût faire en ma faveur ce qui pourrait se trouver nécessaire pour surmonter les difficultés qui se rencontreront à l'exécution, si je les acceptais aussi aveuglément, cohame ma femme peut en avoir parlé. Mais je reconnais que depuis la mort du feu roi j'ai demeuré sédentaire dans un emploi que la cour considère comme un lieu de repos et un grand avantage, et le soin assez exact que j'ai pris de l'administration du domaine tourne encore contre moi. Ainsi, ne voyant rien qui me soit favorable, j'ai quelque sujet de craindre qu'acceptant un brevet de retenue , dans un temps auquel force gens tâchent à faire leurs affaires par de mauvais moyens, l'on ne crût à l'avenir, et lorsqu'il devrait être utile à ma famille, que je l'aurais obtenu par de mauvaises voies, et qu'ainsi il soit mis au rang de ceux qu'il faudra révoquer. Quant à l'ordre du Saint-Esprit, mon père ayant été le premier gentilhomme de sa race, je ne vois pas d'apparence que je puisse tirer là plus d'avantages que de l'autre , sans faire des faussetés qui

me seraient honteuses. Ainsi, je tiens mon bien et mon honneur bornés à l'état présent de ma fortune. »

A côté de beaucoup de dignité, on sent, dans le ton de cette lettre, une certaine mauvaise humeur. Celte mauvaise humeur s'accentue davantage dans une autre lettre, écrite à peu de jours d'intervalle au sujet du cardinal de Relz, qu'il était question d'emprisonner à Sedan et dont il demande à ne pas avoir la charge.

Le cardinal prit assez mal le ton de cette lettre et y répondit avec une certaine hauteur, lui reprochant d'être trop exigeant et de ne pas savoir assez se rendre maître de son naturel irritable. Fabert lui écrivit alors ce qui suit.

« 19 mars 1653.

« Monseigneur, je ne saurais recevoir en ma vie de plus grand déplaisir que de savoir que je vous ai déplu. Je connais assez bien mes défauts, desquels le principal me fait souvent manquer, ce dont j'ai bien du regret. Mais quand , d'autre côté , je songe que ce trop vif sentiment de l'honneur qui me jette souvent dans le chagrin, m'a fait en ma vie plusieurs actions qui me rendent certain que je suis incapable de faire d'autres choses que celles qu'on doit attendre d'un véritable homme de bien , je remercie Dieu de m'avoir fait tel que , si toujours je fais contre moi-même, quelquefois je puisse faire pour autrui. Ma manière d'agir m'avait acquis créance en l'esprit de Monseigneur le cardinal de la Valette, pour l'intérêt duquel je me souciai peu de la haine que j'acquis de feu Monseigneur le cardinal, qui sut un peu après, par ce qui se passa avantageusement entre feu M. le grand et moi, en présence du feu roi, qu'il n'y a considération aucune capable de m'empêcher de faire les choses de vertu dont j'ai donné parole.

« Mais, Monseigneur, un homme de mon humeur est sensible à la honte et ne peut la souffrir. Je suis persuadé qu'il y a de la gloire à vous servir, et c'est ce qui m'a fait désirer passionnément d'en trouver les moyens; que, si mon malheur ne me le put permettre, l'affection que j'ai témoignée pour cela n'en est point méprisable. Cependant j'ai beaucoup sujet de me persuader que Votre Éminence me considère moins pour la passion que j'ai pour son service que par le peu d'effet que cela peut produire.

« Le roi n'a pas de bien, de charge, de dignité que je voulusse avoir en faisant le mécontent, et je me ferais horreur si j'avais la pensée d'avoir autre dessein que de faire connaître que la mort m'est mille fois plus douce que de souffrir le mépris vrai ou apparent. Si je n'en avais ni colère , ni nulle autre passion, tout me serait indifférent pour

246 LE MARÉCFIAL FARERT

moi et peut-clre pour Votre Éminence. Aussi elle considérera cela, s'il lui plaît, qu'il lui est nécessaire d'avoir des serviteurs agités de beaucoup de manières. Les uns la serviront aux choses oià il faudra de l'adresse, et les autres en celles auxquelles la fermeté et la fidélité se trouveront utiles. Des gens si sages, qu'ils ne peuvent être émus, peuvent être bons pour eux, mais jamais pour autrui. Plût à Dieu, Monseigneur, que la violente passion que j'ai pour votre service pût trouver moyen d'agir selon son étendue ! »

Dans une autre lettre, écrite le 22 avril, en réponse à une proposition du cardinal de se retirer puisque la position lui paraît si lourde, il revient sur les injustices dont il a été l'objet. Le cardinal a voulu qu'il eût un régiment, on le lui a laissé à sa charge ; un munitionnaire infidèle a emporté l'argent du roi, il a dû nourrir à ses frais la garnison de Sedan. Depuis neuf ans il n'a reçu ni gages ni pensions ; on lui propose sa mise à la retraite, comme unique moyen de sauver sa famille. Il dit en finissant: « Je ne suis pas de ceux auxquels la vanité persuade être au-dessus des hommes; je me connais infirme, mais toutes les passions dont je suis agité sont réglées par l'honneur. Je ne puis les haïr, leur devant une réputation que mille fois j'ai préférée à ma vie. Le comble de ma gloire aurait été de vous les rendre utiles si, Monseigneur, vous m'eussiez fait l'honneur de m'en donner les moyens. »

Dans un mémoire étendu, qu'il envoya au cardinal par son secrétaire, M. de Termes, il maintint très fermement la justesse de sa réclamation.

Mais Mazarin, après l'avoir lu, donna à de Termes cette réponse, aussi brève que peu encourageante : « Ah ! je vois bien que M. de Fabert est moins mon serviteur qu'on le dit ! «

Cependant telle était la justesse des raisons développées dans ce mémoire qu'il ne put se refuser à y donner satisfaction. Peu de jours après , une ordonnance de dix-huit mille livres , pour l'entretien des prisonniers, lui était envoyée ainsi qu'une autre de dix mille écus, qu'on promettait devoir être suivie de quelques autres encore. La bonne intelligence était si bien rétablie au mois de juillet, que le cardinal lui demandait de lui envoyer « trois bahuts pleins de linge », qui furent malheureusement pillés par les soldats du roi, puis de lui faire avoir, par des moyens sûrs, de l'eau de Spa, nécessaire à sa santé. Fabert lui répondait par l'envoi de deux cent seize bouteilles de cette eau « qu'il avait fait cacheter par les médecins , comme si c'était pour sa fille, et apporter sur des ânes par des gens à lui ». Il les adressait à Golbert , afin que nul ne sût quel était leur véritable destinataire.

Mais ce mois de juillet n'est pas terminé que la brouille recom-

mence. Il reçoit une lettre de Mazarin qui lui fait connaître qu'il doit renoncer à l'espérance de se voir remboursé de ses avances de 1644 , 1645 et 1646, parce que, dans une lettre écrite par lui autrefois, on a trouvé qu'il disait « n'en espérer plus rien ». Cette parole a été considérée comme une renonciation, et la dette a été annulée. A ce coup , Fabert, révolté d'une pareille injustice et d'un procédé si mesquin, laisse la colère s'épancher de son cœur dans une forme mordante. C'est à l'ironie qu'il demande sa vengeance, et voici ce qu'il écrit au cardinal :

« Je ne veux pas songer à cette affaire , qui ne peut avoir aucune importance, ne regardant qu'un particulier de petite considération comme je suis; mais ce que je crains par- dessus tout, c'est que Votre Eminence ne fasse de même pour son propre compte et ne renonce aussi à ce qui lui est dû. Or, comme la plupart de ceux qui s'attachent au service du roi ne le font que pour l'honneur et les biens qu'ils en espèrent, si l'on voyait ruiné celui qui tient les deniers de l'État, la chose serait d'une très pernicieuse suite. Aussi je croirais Votre Eminence sans excuse si , par le peu de soin qu'elle aurait de ses affaires, un si grand mal et une si grande honte arrivait à la France. Elle fera, je m'assure, quelques réflexions là-dessus. » (20 juillet 1635. )

Après quelques autres témoignages non dissimulés du mécontentement qu'il garde, Fabert est désarmé par un moyen qui ne manque jamais avec lui. Mazarin lui exprime son regret d'une mesure que la pénurie des finances seule a imposée ; il lui témoigne qu'il possède plus que jamais sa confiance et son estime, et lui promet de lui faire avoir prochainement une occasion de servir efficacement les intérêts du roi. Avec une telle perspective devant lui, Fabert était gagné sans réserve.

Il écrit au ministre pour le remercier. « J'avoue, dit-il, Monseigneur , avoir passé les bornes du respec t qu'on vous doit ; mais, croyant mon honneur attaqué, la tête m'a tour né, et mon esprit ne m'a fourni que des pensées sans raison. J'espère que Votre Eminence n'aura jamais à mon égard aucun ressentiment. »

La querelle était finie pour cette fois , mais ce ne devait pas être la dernière.

FABERT ET l'ÉVÊCHÉ DE LIEGE

Le cardinal s'était montré d'autant plus facile en rendant ses bonnes grâces à Fabert qu'il sentait que ses services lui étaient en ce moment fort nécessaires. Il avait besoin d'un homme sûr, à la fois habile et ferme, pour veiller sur les agissements du prince de Condé et pour se mettre d'accord avec l'électeur de Cologne , Maximilien , évêque de Liège , dans le but de faire sortir de ses Etats l'armée du duc de Lorraine.

Ce prince disposait encore de quatre mille hommes d'excellentes troupes très bien commandées. Il les avait réparties dans le pays de Liège pour y prendre leurs quartiers. De son côté, l'armée du duc de Condé, campée entre Sambre et Meuse, franchissait souvent les frontières de l'évêché et y commettait d'affreux ravages. Le comte de Wagnée, gouverneur de Bouillon et principal représentant de l'évèque de Liège , demanda conseil et secours au gouverneur de Sedan pour faire cesser un état de choses devenu intolérable.

Fabert lui répondait pour l'encourager à la résistance. « Nul doute, lui disait-il, que le clergé et la noblesse de Liège ne voient au premier jour leurs ennemis maîtres de leurs châteaux, disposer insolemment de leurs fortunes et de leurs vies, s'ils ne les préviennent par une généreuse résolution. Vos ancêtres ont toujours détesté le joug espagnol. Soyez convaincu que la France ne manquera pas de vous envoyer des troupes au premier mouvement que vous ferez paraître, et je suis presque assuré que les états de l'Empire formeront une ligue pour défendre et délivrer le pays de Liège de l'oppression sous laquelle il gémit. »

Il écrivit en même temps à la cour pour exposer la situation et demander l'ordre d'intervenir. Ses avis parurent si judicieux qu'on les adopta sur-le-champ. Il fut autorisé à tenir une force d'un millier d'hommes, sous le commandement du comte de Grandpré, à la disposition des Liégeois aussitôt qu'ils auraient pris les armes.

Il prévint en même temps le comte de Wagnée que, si ces derniers

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