FABERT ET L'ÉVÊCHÉ DE LIÈGE
ne prenaient pas l'initiative de la résistance, une armée française serait envoyée dans l'évêché pour le dégager , mais en même temps y établir ses quartiers.
Les états de Liège se trouvèrent fort embarrassés pour arrêter leur résolution. Les Espagnols y entretenaiant, par des intelligences qu'ils y avaient, une grande inquiétude sur les véritables intentions du roi. Ils se décidèrent cependant à faire quelques levées , puis presque austôt révoquèrent cet ordre.
Fabert pressa en vain le comte de Wagnée de s'arrêter à un parti décisif; enfin, fatigué de ses lenteurs, il fit marcher un corps de troupes, commandé par le chevalier de Montaigu, sur Couvein, petite place qui fut enlevée par surprise. Les ennemis, ayant voulu la reprendre, furent battus, et Montaigu mit à contribution les villages voisins. L'électeur Maximilien écrivit au roi pour faire cesser ces hostilités. Il promit d'aller à Liège et d'obliger les états à accepter la convention. Comme c'était un prince loyal et digne de respect , on n'hésita pas , sur sa parole, à lui rendre Couvein et à faire la remise des contributions qui restaient à lever.
Fabert fut appelé à Châlons, où se trouvait la cour, pour recevoir SCS intentions sur la suite à donner à cette affaire. Il fut invité à témoigner à révêque beaucoup de confiance et à ne pas lui ménager les subsides pour la levée des troupes dont il avait besoin.
L'ensemble de l'armée était mis sous ses ordres directs. Il alla plus loin : comme il s'agissait d'obtenir un concours sérieux et efficace de cet allié, jusque-là si difficile à entraîner, il demanda qu'il lui fût permis de ne lui ménager ni promesses ni services pour le fixer définitivement dans le parti français. On lui laissa sur ce point une liberté d'action complète.
De retour à Sedan, le 6 décembre, il écrivit à M. de Wagnée pour lui demander de s'entendre avec lui. L'entrevue fut relardée jusqu'au 26 décembre sur la demande de Wagnée ; elle eut lieu à la Chapelle, entre Bouillon et Sedan. On ne put s'entendre au sujet des places de sûreté. Une seconde conférence , qui eut lieu à Givonne , le 6 janvier, et où Fabert eut pour associé M. Talon, intendant de Champagne, ne fut pas plus décisive. Fabert écrivit au ministre pour lui demander d'entreprendre la campagne avec ou sans places de sûreté ; sa petite armée était toute prête et lui inspirait pleine confiance.
On se contenta de la parole de- l'électeur. Le 24 février, l'armée, forte de sept mille hommes, passe la Meuse et la Semoy pour marcher droit sur Liège. Le 26, elle loge à Saint - Hubert ; le 27, elle franchit la rivière d'Ourthe et de là va occuper la Hesbaye, pays stérile, d'où elle passe dans le Limbourg, qui lui assure plus de facilités d'existence. Mais c'est en vain qu'elle cherche un engagement ; les troupes lorraines reculent devant elle sans accepter le combat. Le 12
mars, elle s'est rapprochée de Liège et établie à Saint-Antoine, à quatre lieues de la ville; de là à Hervé, où son chef trouve un sujet d'importantes négociations.
Le duc de Lorraine venait d'être emprisonné par les Espagnols dans le château d'Anvers ; il semblait hors de doute qu'il y eût quelque parti à tirer de cet événement, pour amener au service du roi l'armée de ce prince, indignée du traitement dont il était l'objet. Fabert avait reçu de Mazarin tout pouvoir pour remplir cette délicate mission au plus grand avantage de la France. Il se mit aussitôt en rapports avec le rhingrave, on ne peut mieux posé pour servir utilement d'intermédiaire.
Il écrivit aussi au comte de Lignéville, commandant des troupes lorraines, pour offrir de la part du roi les plus beaux avantages, à lui et aux officiers sous ses ordres, s'ils voulaient quitter les Espagnols, coupables d'un tel affront envers leur duc, et lui amener leurs soldats.
Mais le comte de Fuensaldagne avait pris les devants ; il avait annoncé aux Lorrains que le duc François, père de leur prince, venait se mettre à leur tête , et avait obtenu le renouvellement de leur serment d'obéissance à l'archiduc.
Deux régiments seulement refusèrent de le prêter ; Fabert se mit aussitôt en mesure de les amener à lui. Sur ces entrefaites, il apprit avec étonnement que l'électeur, intimidé par des influences favorables à l'Espagne, venait de conclure à Tirlemont un traité par lequel le territoire de Liège serait évacué complètement par toute armée étrangère à partir du 20 mars.
Appelée la résidence du prince pour en recevoir communication, il répondit qu'il ne s'y conformerait qu'après y avoir été autorisé par le roi, et, quelles que fussent les instances de l'électeur, persista dans cette résolution. Ce ne fut que quelques jours plus tard que , ayant reçu des ordres de la cour en ce sens, il évacua les états de Liège, non sans avoir exprimé au prélat, dans un langage respectueux mais ferme, le peu de satisfaction que lui avait inspirée sa conduite, sans cesse flottante et ambiguë.
La discipline que ses troupes avaient gardée dans cette expédition, leur attitude irréprochable vis-à-vis des populations, leur avaient fait un honneur infini, à elles et surtout à leur chef. Le cardinal écrivit à ce dernier pour lui adresser ses félicitations à ce sujet.
« On ne peut rien ajouter à la conduite que vous avez tenue depuis que vous êtes entré dans le pays de Liège ; tout le monde lui donne les éloges qu'elle mérite. On demeure d'accord qu'il y aurait eu peu de personnes capables de maintenir dans un pays étranger la discipline que vous avez fait observer à des troupes accoutumées à la licence et au libertinage. »
Il fit rentrer ses troupes en France par Mouzon , leur distribua des
quartiers, et rentra à Sedan, pour continuer de là ses négociations avec les Lorrains, et exercer une surveillance assidue sur les manœuvres des Espagnols et sur celles des partisans de Condé.
A ce moment, la grave question d'argent reparut, et si cette fois elle ne fit pas éclater de nouveaux orages, du moins elle les prépara. Comme le travail des fortifications durait toujours et qu'une partie continuait à en être faite à ses dépens, il réclama le payement d'une somme de vingt mille écus avancée par lui en 1649, et qui lui avait été formellement promise ; mais, ce payement n'étant pas effectué au moment de son départ pour Liège, il avait dû emprunter à ses amis une somme considérable pour y suppléer. Lorsqu'il obtint enfin le règlement de 1649, la moitié seulement de ce qui lui était dû lui fut versée. Alors, pour montrer ce qu'un tel déni de justice avait de révoltant à son égard, il envoya, le 9 juin, au cardinal l'état exact de ce qu'il réclamait, tant pour ses gages et pensions que pour des avances faites par lui a la garnison.
Le total s'élevait à 407,581 livres dues par le trésor, et à 68,741 livres dues par le domaine de Sedan; en tout, 476,322 livres. Par son importance ce chiffre peut, pensons-nous, se passer de commentaires.
Le prince de Condé ne possédait plus sur la frontière du nord d'autre place importante que Stenay. Le roi la lui avait donnée en apanage en 1646 , après l'avoir enlevée au duc de Lorraine. Le cardinal résolut de la lui reprendre vers la fin de mai. Fabert reçut l'ordre d'en former le blocus, en attendant que le roi, après les cérémonies de son sacre , pût aller en personne assister aux opérations du siège.
Cette mission lui était rendue facile par la présence, sous sa main , d'une partie des troupes qu'il venait de ramener de Liège. Il la remplit rapidement, et put, dès le 6 juin, en laisser la charge au comte de Grandpré pour venir à Reims assister au sacre de Louis XIV. Le soir même de ce jour solennel , ayant l'honneur de dîner à la table du roi,
il apprit de ce dernier que le siège de Stenay allait être entrepris immédiatement , et que la gloire de le diriger lui était réservée. Une pareille nouvelle reléguait bien loin dans son esprit les soucis et les irritations de la question financière. Ce jour-là tout fut oublié.
Les lettres patentes qui lui furent adressées pour l'établissement de ses pouvoirs comme commandant en chef étaient conçues dans les termes les plus flatteurs. Le roi y rappelait les éminents services qu'il avait rendus à la France, et lui conférait les prérogatives les plus étendues.
Stenay était une place très forte , défendue à la fois par la nature et par l'art ; sa garnison, de plus de quinze cents hommes, était composée de soldats éprouvés. Le colonel allemand Colbrand commandait dans la ville, et M. de Chamilly, un des meilleurs officiers de Condé, dans la citadelle. Les troupes du blocus se rapprochèrent sans relard de la place, et commencèrent, le 18 juin, les travaux de circonvallalion, sans attendre les renforts qui devaient leur être envoyés. En six jours, malgré le petit nombre des soldats et les difficultés du terrain, cet ouvrage préliminaire était exécuté. Turenne et la Ferté se portèrent sur les confins de la Picardie et de la Champagne pour observer l'armée de l'archiduc Léopold et de Condé qui se mettait en mouvement. Mais, au lieu de venir secourir la place, les Espagnols, imitant la tactique que Turenne avait employée l'année précédente, se décidèrent à marcher sur Arras, dont ils ne tardèrent pas à faire l'investissement.
L'importance des opérations que préparait l'ennemi ne pouvait qu'exciter Fabert à hâter les opérations du siège dont la direction lui était confiée; mais la même raison. réduisait aussi le nombre de troupes mises à sa disposion. Au lieu des neuf mille hommes qui lui avaient été promis, il n'en avait que quatre mille sept cents. C'était une difficulté de plus ; heureusement il était de taille à la surmonter. Le roi, accompagné de la reine mère, de Mazarin et d'une partie de la cour, était venu s'établir à Sedan, où la population lui avait fait un accueil enthousiaste. Laissant ses illustres hôtes aux soins de sa digne compagne, Fabert alla se mettre à la tête de ses troupes et ouvrit la tranchée dans la nuit du 3 au 4 juillet.
Ce siège vit pour la première fois l'emploi de deux procédés d'attaque dus au génie de Fabert, et qui depuis, perfectionnés par Vauban , devinrent d'un usage général; nous voulons parler des parallèles, lignes tracées d'un attaque à l'autre, et des cavaliers de tranchée, élévations factices destinées à dominer les travaux de l'ennemi.
Grâce à ses habiles dispositions, le siège marcha, du 4 au 15 juillet, dans des conditions exceptionnellement avantageuses à l'attaque. Ce jour-là on était arrivé à faire des logements sur la contrescarpe des deux demi-lunes.
Le roi, qui était venu animer ses soldats par sa présence, donna alors l'ordre de s'établir sur la contrescarpe du bastion. Cette position fut enlevée avec un entrain admirable, malgré une résistance acharnée; mais il ne fut pas possible de s'y maintenir sous le feu terrible que les assaillants y concentraient. Il fallut se replier avec une perte considérable : quatorze capitaines et autant de lieutenants restèrent sur la place. L'intendant Talon, qui avait pris part à l'attaque comme volontaire, avait été blessé.
Fabert fit comprendre au roi qu'ayant peu de troupes en face d'une garnison nombreuse et aguerrie, il était à propos de ménager le sang des soldats. Il lui demanda de renoncer aux actions de vigueur, toujours coûteuses et incertaines, pour y substituer le travail de la sape, moins rapide, mais infaillible en ses résultats. Le monarque se rendit à ses avis, et le siège régulier reprit son cours.
Six jours furent employés à passer le fossé de la demi-lune. Une traverse y fut exécutée sous la protection du cavalier de tranchée, le mineur fut attaché, et les fourneaux jouèrent avec un succès qui permit d'établir un logement sur la contrescarpe du bastion. Le 28, maître de tous les ouvrages extérieurs, Fabert fit faire, sous les yeux du roi, un double descente du fossé. Cette opération périlleuse s'opéra à découvert avec une merveilleuse ardeur.
Restait à attacher le mineur pour ouvrir une brèche au bastion. Le courage et l'habileté des défenseurs de la place rendirent ce dernier travail on rie peut plus pénible. Au moyen d'une contre-mine , qui régnait le long du fossé, ils parvinrent trois fois à chasser les mineurs ou à éventer les mines. Enfin la chambre de la quatrième était prête et on la chargeait, quand les ennemis viennent y attaquer les travailleurs.
Un combat violent s'engage , auquel Fabert et les premiers officiers de l'armée prennent part comme les derniers soldats ; les Espagnols sont repoussés. Avec une célérité sans pareille, la mine est bouchée, chargée ; on y met le feu, et une brèche de quarante pieds est ouverte dans le bastion. Une batterie de douze pièces travaille sans relâche à la rendre praticable.
Dans la nuit du 4 au 5, le logement est établi sur le bastion et un retranchement intérieur reste seul à emporter ; M. d'Arpajon propose à Fabert de l'enlever d'assaut. Mais la garnison manifeste l'intention de faire une défense désespérée ; il ne veut pas risquer inutilement des vies précieuses, et en même temps condamner au massacre de braves gens qui se sont si bien défendus. Jusqu'au bout, le siège se fera par les moyens réguliers de la sape et de la mine.
Cependant, à côté de Colbrand et des Espagnols, qui étaient résolus à ne pas accepter de composition, il y avait dans Stenay beaucoup d'officiers du prince de Condé qui redoutaient d'être traités en rebelles
s'ils étaient pris les armes à la main. Fabert, ayant les pleins pouvoirs du roi, leur fit offrir une capitulation honorable, qui assurait leurs vies. Les Espagnols durent se soumettre à son acceptation; et, le 6 août, M. de Bosquet allait porter au cardinal la nouvelle de la prise de la place. La garnison, réduite à mille hommes environ, sortit avec tous les honneurs de la guerre et fut conduite à Montmédy. M. de Chamilly obtint sa grâce entière, à la seule condition de prêter serment au roi. La place avait tenu trente-trois jours, et la vigueur déployée dans l'attaque avait seule égalé l'héroïsme de la défense.
La cour inclinait à faire démolir les fortifications de Stenay. Fabert combattit vivemement cette résolution ; il obtint que la place serait conservée, et fut chargé de la faire remettre en état, ce qu'il exécuta sans retard après l'avoir garnie d'une solide garnison. Le reste de son armée se dirigea vers Arras, sous la conduite du comte de Grandpré, pour contribuer au dégagement de cette ville importante.
Le 16 août, les Espagnols, complètement battus, étaient obligés d'en abandonner le siège. La prise de Stenay et la délivrance d'Arras étaient deux événements d'une extrême importance pour le cardinal et pour le roi. Ce dernier, en féhcitant Fabert sur la manière dont il avait accompli sa tâche, lui dit que le bâton de maréchal en serait prochainement la récompense.
Peu de temps après, il le fit appeler près de lui pour arrêter avec Mazarin, Turenne et la Ferté le plan de la prochaine campagne. Il fut décidé qu'on la commencerait par le siège de Landrecies. Les préparatifs en furent poussés activement ; et la prévoyance ordinaire du gouverneur de Sedan lui permit de mettre à la disposition de la future armée de siège quatre mille outils empruntés à ses magasins.
L'année 1654 et celle qui la suivit furent remplies par bien d'autres services encore , tels que le rélabhssement de l'autorité du roi dans Mézières, le renouvellement des traités de neutralité, l'inspection des places de la Champagne, le règlement des contributions et des taxes , et enfin la reprise de ses premières négociations avec les troupes lorraines. On peut voir par là s'il se ménageait pour le bien du service du roi, et cependant il continuait sur plusieurs points essentiels à en obtenir peu de satisfaction, disons mieux, peu de justice.
En premier lieu, il ne recevait rien sur ce qui lui élait dû, et il s'était vu réduit à écrire au cardinal, le 6 décembre 1654 :
« Je vois bien que je suis totalement abandonné,, étant privé depuis dix ans, et sans espérance aucune, de jouir jamais des gages et pensions qui m'ont été accordés ; mais aucune misère ne m'entraînera à puiser dans les sommes qui sont destinées au service public. »
C'est au nom de ce service public qu'il réclame. On lui a pris son artillerie pour le siège d'Arras, on a vidé ses magasins à poudre pour Clermont, on ne lui a rien rendu ; l'arsenal de Sedan est vide. C'est ce qui fait l'objet de sa désolation. 11 supplie qu'on attache plus de considération à une place importante, pour laquelle on n'a jamais rien fait, et qu'on la mette en état de jouer, dans la défense du pays, un rôle utile. Un peu plus tard, il se plaint qu'on lui ait fait lever un nouveau régiment, qui est appelé le Petit-Fabert, et qu'on ne s'occupe pas plus de la solde que du prix des levées de ses soldats. Ce n'est qu'après six mois de réclamations réitérées qu'il obtient ce qui lui touche le plus au cœur, la restitution d'une quantité de poudre équivalente à celle qu'il a livrée, et le retour dans ses magasins de la plus grande partie de son matériel d'artillerie.
Quant à l'argent, c'est autre chose : les promesses , dont Mazarin n'est pas avare , ne se réalisent jamais.
Pendant le cours de ces réclamations, le roi étant venu s'établir à la Fère pour se rapprocher du siège de Landrecies, Fabert se rendit auprès de lui , et prit part à la formation de l'armée chargée de cette opération. La plus grande partie des troupes s'était déjà mise en chemm, et le roi n'avait plus auprès de lui que quelques compagnies de ses gardes, lorsque l'on crut avoir à craindre que le prince de Condé, informé de la situation , n'eût formé le hardi projet de pousser une pointe jusqu'à la Fère et d'enlever la place et le monarque : déjà ses partis de cavalerie étaient arrivés à Ribemont.
L'émoi fut grand à la cour, mais il ne convenait pas au roi de fuir devant ses sujets révoltés; une résolution virile fut adoptée. « Le roi, dit Mazarin à Fabert, vous confie sa personne ; si la Fère est attaquée ,
il VOUS charge de le défendre. » Les préparatifs de résistance furent immédiatement commencés ; mais l'entreprise que l'on redoutait ne fut pas tentée, et le gouverneur de Sedan perdit celte occasion d'acquérir une nouvelle gloire.
Or, pendant qu'il avait tant de peine à se faire restituer ce qui lui était dû, les largesses de la cour étaient, autour de lui, distribuées avec munificence. MM. de Noirmoutiers et de Feuquières obtenaient le remboursement de leurs avances de deux ans et recevaient, en outre, l'un dix mille, l'autre vingt-cinq mille écus de gratification.
Fabert, resté seul dans l'oubli, ne pouvait pas y être indifférent , d'autant plus que la santé de M™*" de Fabert , fort ébranlée, ne s'accommodait pas de l'air de Sedan, et qu'il avait le désir d'acheter une terre pour qu'elle pût s'y retirer. Un excellent marché s'offrait à lui : c'était la terre de Montmirel, très belle et noble résidence, que les créanciers du cardinal de Retz mettaient en vente, et qu'il pouvait avoir pour un prix relativement modéré. Mais sans argent comptant l'acquisition était impossible ; la moitié seulement du remboursemement des quatre cent mille livres d'avance qui lui étaient dues lui permettait de la faire aisément. Il avait bien des assignations pour cette somme ; mais à quoi lui servaient-elles si les intendants des finances se refusaient à les payer ?
M™° de Fabert était allée à Paris porter les réclamations de son mari ; elle avait obtenu du cardinal mille politesses et mille protestations , mais de l'argent point. Et, tout en sentant son irritation s'accroître , le pauvre Fabert était encore obligé de remercier le ministre.
« Je vous suis mille fois obligé, lui écrivait-il, des honneurs que ma femme a reçus, grâce à Votre Eminence, de la part du roi et de la reine et de celui que vous lui avez fait de l'aller visiter et de m'écrire à son sujet, avec des bontés qui me rendent confus. »
Ce n'était pas avec ces politesses que Montmirel pouvait être payé. Fabert, obligé d'y renoncer, trouva occasion de rendre service à un ami. Il s'effaça devant le duc de Noirmoutiers, qui en avait aussi grande envie, et lui repassa le marché avec le bénéfice de toutes les formalités déjà accomplies. Le nouvel acquéreur en obtint un avantage de plus, et non pas des moins considérables. Le roi érigea en sa faveur ce domaine en duché-pairie.
Mais ce n'était pas encore là le plus grand sujet de mécontentement que Mazarin eût donné à Fabert. A la fin de 1654 , en présence des difficultés inextricables où se trouvait le service des finances, il avait résolu de le réorganiser et d'en confier le soin à deux agents supérieurs. Fouquet devait être chargé de procurer des ressources , et ce rôle allait bien à son caractère adroit, hardi, plein d'expéiient
et d'idées. Pour régler l'emploi de ces fonds et introduire dans les dépenses une régularité qui n'y était plus connue , le cardinal ne crut pas pouvoir faire un meilleur choix que celui de l'austère, économe et fidèle gouverneur de Sedan. Il lui proposa cette lourde charge, et n'épargna rien pour le décider à faire le sacrifice de l'accepter.
Après une longue résistance , Fabert se laissa convaincre de l'importance des services qu'il pouvait, dans ces hautes fonctions, rendre à son pays, et il se mit à la disposition du ministre. Quelques jours après, il apprit que Servien, par suite d'influences de cour prépondérantes , avait été chargé de cet emploi. Un tel procédé lui parut quelque peu blessant, vu l'absence complète d'explications de la part de Mazarin.
Il résulta de l'ensemble de ces circonstances que, ce dernier lui ayant demandé de se charger du commandement général des troupes mises en quartier dans la généralité de Champagne, il crut devoir décliner la proposition par la lettre suivante, que nous ne donnons pas comme un modèle de douceur ni de convenance.
Monseigneur...,
« Je supplie très humblement Votre Eminence qu'il lui plaise trouver bien que je m'applique à l'avenir seulement à ce qui est de ma charge de gouverneur de Sedan. Je continuerai à y servir, sans gages, sans pension , et à payer de mon argent le supplément de la paye des soldats et le total de celle des officiers. Les travaux de la place s'achèveront à moitié aux dépens de ce peuple, l'autre moitié aux miens, et si je puis encore j'accroîtrai la ville. C'est tout ce que je puis faire sans ruiner mes enfants, et dont je me tiendrai obligé à Votre Eminence, s'il lui plaît ne vouloir que cela de moi.
« D'autres services me surchargent par trop, et persuadent au monde que Votre Eminence a tant de bontés pour moi que tout ce que je fais est aux dépens du roi. Lorsque je serai hors des apparences éclatantes où je suis, la France me saura gré de ce que je fais à Sedan plus que je ne dois pour elle ; et si à la honte que je reçois de ne pouvoir être payé, dans le temps où l'on donne grâces, argent et bénéfices et toutes choses aux autres, Ton ajoute encore celle de me déclarer indigne des dignités en les baillant, à mon exclusion, à ceux qui les demandent, j'en serais moins louché, le monde ayant connu qu'en l'état où je suis je sais ne devoir rien prétendre... »
A une lettre fort sévère du cardinal, qui semblait le soupçonner de chercher une raison pour quitter son service, il répondit en s'excusant de la manière suivante.
«... S'il n'est question que de bien, je sais me contenir et aime
mieux le perdre que de le recouvrer en fâchant Voire Éminence. Mais aux choses d'honneur il n'en est pas de môme. Je veux fuir la honte que je crois qu'il y a à être refusé de ce que l'on demande, alors que d'autres l'obtiennent avec moins de raison.
« Je veux bien, Monseigneur, n'avoir rien, pourvu qu'il paraisse que je n'espère rien, et que chacun connaisse que de vaines espérances de choses à venir ne me font pas agir. C'est la seule condition que je demande pour être toute ma vie très humble serviteur de Votre Éminence. Je n'y ajoute seulement pas qu'elle perde l'opinion que mon esprit soit assez faible et léger pour se laisser aller à ses ennemis. Ils m'ont dans tous les temps plus estimés que cela, aucun n'ayant été assez hardi de me rien proposer contre votre service. Mais je ne veux contraindre Votre Eminence à rien. Je ne puis celer, néanmoins, que, si j'étais tel qu'elle me croit, je ne me plaindrais pas du peu de cas que l'on ferait de moi... »
Mazarin finit cependant par reconnaître l'inconcevable injustice de tels procédés envers un si loyal et si fidèle serviteur. Il lui fit parvenir le mandat d'un remboursement considérable au moyen duquel il pût acheter la terre d'Estenay, et lui accorda pour son fils aîné la survivance du gouvernement de Sedan. Enfin, dans une lettre tout amicale, il lui parle de son intention de l'appeler bientôt à la dignité de maréchal de France, môme sans attendre qu'il se produisît une vacance dans le cadre des maréchaux.
Fabert est touché au cœur, et, prenant tout à fait au sérieux l'ouverture qui lui est faite, répond : « ... Au sujet du grand honneur dont Votre Éminence me parle, je suis d'avis que nul particulier n'y doit parvenir, tant pour le bien de l'État que pour le repos de Votre Éminence, à moins qu'une place ne vaque par suite du décès d'un des maréchaux... »
l'ère des prospérités commence
La grande satisfaction que venait de ressentir Fabert était de nature à redoubler son zèle pour le service du roi, et les occasions de se rendre utile ne lui manquèrent pas. C'est ainsi qu'il fut chargé de dresser des règlements pour les quartiers d'hiver des troupes, ce qu'il fit avec une sagesse admirable, et qu'il passa l'inspection des places