L'ERE DES PROSPERITES COMMENCE
de la frontière, dont il compléta la sûreté. En une circonstance assez chaude, il eut occasion de montrer ce que peut le calme uni à une fermeté inébranlable.
Le gouverneur de Thionville, M. de Marolles, venait d'être tué dans une reconnaissance devant un méchant petit château lorrain nommé Mussy. Sa veuve manifestait la prétention de ne pas rendre la place, à moins qu'on ne lui donnât une grosse somme. Fabert, envoyé pour régler cette affaire, était à Metz, attendant la réponse de M""® de Marolles à une lettre qu'il lui avait écrite, lorsqu'il apprit que les soldats de la garnison s'étaient révoltés, avaient emprisonné les officiers et sergents et tourné les canons des remparts contre la ville. Un caporal avait été élu commandant en chef; l'excitation était grande, et l'on pouvait redouter les plus grands malheurs.
Fabert monte à cheval et arrive rapidement aux portes de Thionville ; il se nomme ; et la barrière s'entr'ouvre devant lui ; mais ceux qui l'accompagnent doivent rester en dehors.
Le voilà donc seul en face d'une soldatesque révoltée. Il donne l'ordre que les troupes se mettent sous les armes et se réunissent sur la grande place. Il se présente devant elles. « Qu'est-ce ceci? leur dit-il d'un ton sévère, et quelle est votre audace? Vous êtes donc traîtres à votre roi et à votre patrie? Je vous ferai tous pendre 1 »
Le caporal improvisé commandant lui explique alors « que la révolte a été amenée par ce fait que M"'* de Marolles avait gardé toute la paye et que le roi ne voulait pas que ses soldats fussent pillés et le servissent pour rien. — Si cela est ainsi, justice vous sera rendue ; mais, avant tout, je vous ordonne de mettre bas les armes, de rendre vos officiers à la liberté et de vous ranger sous leurs ordres ; sinon vous serez traités avec la dernière rigueur. »
Les soldats n'hésitent pas à obéir. Deux heures après, il se trouve de nouveau en présence des troupes dans l'ordre de revue le plus régulier, les capitaines et les lieutenants en tète de leurs compagnies.
Cette fois, c'est à ces derniers que s'adresse son indignation. « Quoi ! Messieurs, s'écrie-t-il, sur soixante officiers il ne s'en est pas trouvé un qui ait inspiré assez d'attachement à ses soldats pour être averti d'une conspiration! Il n'y en a pas un qui, la révolte ayant éclaté, se soit senti assez de cœur pour s'y opposer, même au risque de sa vie 1... Aucun de vous n'a reçu une égratignure ! C'est une ignominie que je ne vous pardonnerai jamais ! » Il s'assure que les réclamations des soldats sont justes , leur promet de leur envoyer de Metz ce qui leur est dû et d'y ajouter une pistole par tête « pour boire à la santé du roi ». Les sergents lui demandent s'ils n'en auront pas autant. « Vous ne méritez que la corde , leur répond-il, pour n'avoir pas défendu vos officiers. » Et il les chasse à coups de plat d'épée.
II installe un excellent officier, M. du Bosquet, à la place de gouverneur de Thionville, et le. prévient qu'il va demander au roi de casser ou de déplacer les officiers qui ont fait preuve de peu d'énergie. Et cette mesure fut, en effet, exécutée peu après.
Vers le môn:ie temps, il eut la satisfaction devoir enfin se réaliser celte paix avec le duc François de Lorraine depuis plus d'un an objet de ses négociations. Les soldats lorrains, après l'emprisonnement de leur duc, n'avaient été maintenus dans l'armée espagnole que par la promesse de le voir mis en liberté ; mais ils n'y servaient qu'avec une répugnance croissante, en voyant que cette promesse n'était pas tenue. Le duc François finit par comprendre que sa place n'était plus au service de la puissance qui traitait son frère si rigoureusement. Il chargea Fabert de traiter avec le roi des conditions d'une réconciliation complète, et, entrant brusquement en Picardie avec ses troupes, les attacha au service de la France, sans autres conditions que celles des pnéliminaires d'accommodement convenus entre lui et Fabert. (Novembre 1655.)
Ce dernier, au commencement de l'année suivante, éprouva une vive douleur; il apprit qu'une calomnie des plus graves avait été portée contre lui. Un soi-disant cordelier portugais l'accusait de haute trahison. M"^ de Fabert, étant à Paris, avait appris celte nouvelle presque par l'effet du hasard ; mais, en la faisant connaître à son mari, elle était en mesure d'ajouter qu'une telle dénonciation n'avait produit aucun effet sur l'esprit du cardinal, et que sa confiance en lui était restée entière. Toutefois l'émotion fut vive chez le loyal gouverneur, objet de la calomnie ; l'idée qu'on pouvait soupçonner son honneur le mit au désespoir.
Il écrit sans tarder à Mazarin. « J'ai su par une lettre que ma femme m'a écrite comment un étranger, prisonnier dans la Bastille, m'accuse d'avoir traité avec M. le prince, pour lui livrer les personnes du roi et de Votre Eminence, que par certains moyens je me persuadais faire réunir en ces lieux. Je ne veux pas me justifier ; mais je veux faire les choses auxquelles les formes de la justice obligeraient le moindre Français. » (16 mars 1656.)
Mazarin lui répondit que son accusateur était « un méchant fou ; réclamé par le roi de Portugal pour divers crimes, et qu'il n'y avait pas lieu de donner une suite judiciaire à une affaire digne de son mépris ». Quand il était question d'honneur, Fabert était difficile à satisfaire. Il ne voulait pas qu'une ombre restât sur le sien. Sa réponse au ministre se ressent de cette délicate susceptibilité. « Il reste inconsolable, dit-il, de la calomnie dont il est l'objet, et insiste pour que justice soit faite : l'intérêt de ses enfants le lui commande. »
Tel n'était aucunement l'avis du cardinal. Le roi de Portugal réclamait son sujet pour le livrer à la justice de son pays, et rien n'était