L'ERE DES PROSPERITES COMMENCE
plus naturel que de lui donner cette satisfaction. Aussi renouvelle-t-il à plusieurs reprises les déclarations les plus formelles de la confiance entière que le roi et lui placent dans leur fidèle serviteur. 11 lui offre de lui en envoyer le témoignage de la main du roi ; il atteste qu'à ses yeux « c'est une sottise des plus criminelles d'attaquer la personne du monde dont le zèle et la probité en toutes choses sont le plus généralement reconnus et estimés au plus haut point ».
Rien n'y fait. Fabert veut obtenir à tout prix justice de son calomniateur; il vient à Paris suivre l'aff'aire, et, sourd à toutes les observalions du cardinal, ne lui répond qu'une chose ; « Les interrogatoires et les déclarations subsistent; il faut, pour l'honneur de mes enfants, qu'ils soient détruits par l'arrêt de la condamnation. » Cet arrêt ne se fit pas attendre, et il eut la satisfaction de voir l'imposteur envoyé aux galères. Seulement il est permis de croire que Mazarin, blessé du peu de déférence qu'il avait rencontrée chez lui, en garda à son égard quelque rancune, et qu'il le lui fit bien sentir.
Peu de temps après, le siège de Montmédy ayant été résolu, Fabert se croyait fort assuré d'avoir l'honneur de son commandement ; mais ce fut le maréchal do la Ferté qui l'obtint. Louis XIV vint s'établir à Sedan pour se rapprocher des opérations du siège, et manifesta la plus vive satisfaction de tout ce qu'il eut occasion d'y voir. Rien, en effet, ne pouvait être plus de nature à le contenter que les progrès de ces fortifications grandioses qui se développaient sans cesse sans rien coûter à l'Etat; que ces milices bourgeoises, si bien disciplinées, si bien sous les armes qu'on pouvait les croire formées de soldats de profession, et particulièrement celle brillante compagnie de la jeunesse, de laquelle le roi disait qu'elle était « la plus leste et la mieux troussée de son royaume » ; ou bien encore que cette Académie des exercices, o\x s'instruisaient dans la science des armes les jeunes gens disposés à en faire leur carrière; que ce régiment de Fabert enfin, modèle de toutes les qualités militaires, qu'on appelait « la pépinière des bons officiers de l'armée » , et où s'honoraient de servir les jeunes gens des meilleures familles de la cour.
Aussi, lorsqu'il partit de Sedan le 22 août, après la prise de Montmédy, Louis XIV se fit un plaisir de témoigner au gouverneur le contententemenl qu'il éprouvait, en lui accordant une gratification de douze mille livres. De plus, il l'engageait à venir, avec toute sa famille, à Metz, où lui-même se rendait, de manière à y faire célébrer en présence de la cour le mariage de sa fille aînée, Anne-Dieudonnée, avec le marquis de Vervins, premier maître d'hôtel du roi, aUiance flatteuse ménagée par le cardinal.
Ce dernier paraissait, en effet, en ce moment avoir oublié son mécontentement passager. Par sa faveur, Fabert oblint à cette occasion un avantage imporlanl, celui de la fructueuse exploitation des bois do-
maniaux de la Tracone et du Gaud, el une nouvelle gratification de dix mille écus. Conformément à Tinvilation du roi, il se rendit à Metz avec sa famille; les fiançailles de sa fille et de M. de Vervins eurent lieu solennellement devant Leurs Majestés, et le contrat, dressé par M. le Tellier, fut honoré de leur signature.
Quelques jours plus lard, au commencement d'octobre, la bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes époux dans l'église Saint- Victor, par le grand chantre de la cathédrale , messire Jean Royer, avec une pompe extraordinaire. Chose étrange, et dont les Messins devaient être singulièrement frappés, la petite fille du vieux maître échevin de Metz, anobli par Henri IV, de l'auteur du Voyage du roi, s'unissait au petitfils et à l'héritier de ce détestable gouverneur, Roger de Comminges, seigneur de Soboles, de la tyrannie duquel le bon roi était venu délivrer les Messins ! Le rapprochement était, en efi'et, piquant et digne de remarque.
Peu de temps après, Louis XIV lui accorda une nouvelle faveur; il lui donna le régiment de Lorraine-infanterie, dont M. de Couvonge, qui en devait encore le prix à un M. de Ghambley, son prédécesseur, était obligé de se défaire. Le titre de mestre-de-camp de ce régiment fut attribué à son fils , déjà pourvu , à un âge bien tendre, du commandement d'un régiment de cavalerie, qu'on appelait le Petit-Fabert pour le distinguer de celui de son père, le Vieux- Fabert.
L'ère des prospérités était définitivement arrivée.
Mais, avant d'aller plus loin, il nous paraît nécessaire de donner quelques mots d'explication sur une anomalie qui a pu être remarquée dans le récit des dernières années. Alors que nous avons eu si souvent à parler des difficultés d'argent dans lesquelles se débattait le gouverneur de Sedan, on l'a vu, dans le môme temps, acquérir, à beaux deniers comptants, d'importants domaines. Comment cela peut-il s'expliquer ?
C'est qu'il avait fait reposer tout le système de l'édification de sa fortune, au point de vue pécuniaire, sur le principe, pratiqué avec une immuable fidélité, de la mise en réserve des vingt-cinq mille pistoles d'or, fruit de l'exploitation des forges de Moyeuvre, pendant les quelques années que dura leur prospérité.
Son ami le comte de Chavigny avait, comme nous l'avons dit, accepté d'être son homme d'affaires. Pendant vingt ans il garda les fonds, les fit valoir avec la plus grande intelligence et la plus active sollicitude. En accumulant les intérêts, non moins qu'en choisissant des placements avantageux, il fît rapidement grossir cette épargne, de laquelle rien ne fut jamais distrait, même dans les moments les plus difficiles. Aussi faut-il reconnaître qu'il existe un singulier contraste entre cet état de gêne qui fait si souvent pousser les hauts cris à