FABERT HOMME DE CONFIANCE DU ROI SUR LA FRONTIERE
Nous avons passé en revue les principaux services de Fabert pendant les vingt années qu'il demeura à la tête du gouvernement de Sedan ; mais ce serait méconnaître l'importance de son rôle que do
le restreindre à l'accomplissement des faits dont nous avons parlé. Il ne cessa, en effet, d'être, pour le ministre comme pour le roi , l'homme fidèle et judicieux dont on peut, en toute assurance, suivre les avis, à la prudence duquel on n'hésite pas à livrer les secrets les plus délicats, les missions les plus difficiles, l'homme de confiance, enfin, dans la plus large acception du mot.
C'est dans les ordres d'idées les plus divers : guerre, administration, diplomatie, intérêts publics ou privés, qu'on le voit appliquer son esprit de justice, de modération et d'autorité, à la solution de difficultés de toutes natures. Il est chargé de les résoudre en dernier ressort, et cela bien au delà de la circonscription de son commandement, et jusque sous l'autorité directe des plus éminents personnages.
Prenons-en quelques exemples.
En 1644, M. de Thibaut, maréchal de camp et gouverneur de Stenay, déplacé au profit du duc d'Enghien, résisic à cet arrangement, en se plaignant que la compensation en argent qui lui est offerte , vingt mille écus et trois mille livres de pension, est fort insuffisante. Il refuse de livrer la place. Mazarin écrit à Fabert qu'il lui donne tout pouvoir pour régler les choses « avec sa prudence accoutumée ».
En 1649, il surveille toutes les manœuvres des Lorr^ains, des Espagnols et des Allemands, négocie avec le duc de Lorraine et cherche à obtenir de lui un accommodement. Il réunit les gouverneurs de toutes les places voisines et s'entend avec eux pour une action commune; ce n'est qu'à grand'peine qu'il réussit à maintenir le bon accord parmi eux.
Pendant toute l'année 1650 sa correspondance est remplie de conseils judicieux sur la politique, de renseignements précis au sujet des mouvements de troupes, des opérations militaires prévues; sur tous les points soulevés dans les lettres de Mazarin, il répand la lumière de son expérience, de sa connaissance des hommes et des choses, avec une franchise égale à la justesse de ses appréciations.
Quant à ce qui se passe sur la frontière du nord-est, rien ne lui demeure étranger.
En 1651, ce rôle s'accentue encore davantage. Pendant les troubles de celte orageuse époque, ses lettres au ministre sont fréquentes (treize dans le seul mois de novembre), généralement en chiffres, et inspirées par une grande sagesse et surtout par une parfaite loyauté. Mais à partir de ce moment une tâche vraiment difficile lui est imposée, c'est de maintenir dans le devoir les commandants des places voisines, et particulièrement le duc de Noirmoutiers, gouverneur de Charleville et du Mont-Olympe, et le vicomte de Bussy-Lameth, gouverneur de Mézières. Tous deux sont incertains, chancelants, attirés dans la Fronde par de fortes amitiés avec plusieurs chefs du parti, et
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en outre par le froissement d'intérêts privés. Ils ont besoin d'un appui solide pour ne pas succomber définitivement : c'est Fabert qui le leur fournira. Il va constamment les visiter et leur parler le langage du devoir. Souvent ils paraissent le comprendre ; d'autres fois ils semblent mieux écouter celui des passions qui les influencent.
Toutes ces lettres font voir combien la situation est délicate et tendue sur cette frontière infestée d'ennemis, et que peut seul garantir un parfait accord des loyaux serviteurs du roi.
Pendant des années, celte conservation de la fidélité des gouverneurs lui impose des démarches, des lettres, des visites sans nombre. 11 réussit cependant à les sauver de ce fléau de la déloyauté, si répandu alors, que la politique couvrait d'un autre nom, et qui donnait lieu à de si étranges et de si soudains revirements.
Sur ces entrefaites, il demande au cardinal de faire entreprendre le siège de Rethel. Il se charge de tout préparer, canons, poudre, pain, matériel de toute sorte. On n'a qu'à faire marcher les troupes, elles trouveront tout disposé.
Et les manœuvres de Condé, militairement et politiquement, avec quel soin il les surveille ! Quelle parfaite connaissance il en acquiert! Gomme il sait au juste le nombre d'hommes qui composent ses régiments et le succès des négociations qu'il tente pour grossir son parti !
Le 19 mars 1653, il écrit un rapport très long, très détaillé, très minutieux sur l'état de la frontière, donne les plus lumineux aperçus sur ce qu'il y a faire ; et ce rapport est d'autant plus intéressant, que ce jour-là il est au plus mal avec le ministre et que de la même plume qui , calme et sereine , étudie la situation sous tous ses aspects, il vient de se livrer, avec une passion trop peu contenue, aux plus vives récriminations. Mais l'intérêt public est en jeu , l'homme de devoir a reparu sur-le-champ, et sa liberté d'esprit est redevenue entière.
Nous arrivons, en suivant l'ordre des dates, à un incident assez sérieux et non moins singulier, où la cour fut bien heureuse de mettre à profil l'influence qu'il avait acquise sur les hauts fonctionnaires ses voisins. Le 20 juin 1653 , le vicomte de Bussy-Lameth, gouverneur de Mézières , vient à mourir subitement, et les difficultés que sa mort amène à sa suite méritent d'être racontées avec quelque détail.
Antoine-François de Lamelh, comte de Bussy, lieutenant général des armées du roi, fils de ce brave comte Charles de Bussy, tué en 1637 au siège de la Capelle, avait succédé à son père dans le gouvernement de Mézières. Il avait épousé une femme d'un esprit étroit et entêté, Claire de Nicey-Bomilly. Elle lui avait donné un fils, encore enfant à la mort de son père.
La comtesse douairière de Bussy, née de Duras, habitait avec ses enfants. C'était une femme d'une hauteur extrême et d'un caractère
impérieux et opiniâtre. Excitée par sa belle-mère, M™" de Bussy demanda pour son fils la survivance du gouvernement de Mézières, et Fabert, qui était l'ami de M. de Bussy, voulut bien présenter au roi la requête de sa veuve; mais il lui fut répondu que le commandement était trop important pour le laisser entre les mains d'un enfant, si bien secondé qu'il pût être. On avait, au contraire, besoin pour l'occuper d'un officier aussi sûr qu'expérimenté.
On offrit à M"'® de Bussy cinquante mille livres, et autant à ses enfants pour prix de l'office perdu par leur famille ; mais ces offres furent repoussées avec dédain. M™*' de Bussy fit venir auprès d'elle son beaufrère, le chevalier de Lameth, et l'abbé de Lameth, son cousin , et elle déclara son intention de garder le gouvernement de Mézières par la force, plutôt que de le laisser passer à un étranger.
Fabert essaya en vain de lui faire comprendre ce que cette résolution avait de coupable, et réclama d'elle au nom du roi la remise de la place. Le chevalier de Lameth, qui avait usurpé les fonctions de gouverneur,.n'hésita pas à répondre que « s'il capitulait, ce serait entre les mains de M. le prince ou des Espagnols ».
Or Fabert avait appris qu'un officier de la garnison avait été envoyé à Gharlemont, et il ne mettait pas en doute que les pourparlers avec Fuensaldagne ne fussent déjà engagés. Ce qui rendait la situation très délicate, c'est que le duc de Noirmoutiers penchait visiblement vers le parti de M""® de Bussy, et la défection simultanée de^ deux places pouvait avoir de graves conséquences.
11 fallait donc, avant d'arriver à une rupture complète et à l'emploi de la force, dernier moyen qu'il tenait en réserve, essayer de tous les ménagements et de toutes les ressources de sa diplomatie. On se demande comment il fut possible que cette affaire traînât près de deux ans en longueur et que, durant cet espace de temps, la résistance des Bussy-Lameth pût faiblir ou se raidir sans faire place à une pure et simple soumission. On voit que si Richelieu avait bien humilié l'orgueil des grands seigneurs, il ne l'avait pas encore complètement dompté.
C'était surtout l'attitude de Noirmoutiers qui causait à Fabert de sérieuses préoccupations. 11 faut dire que le gouverneur de Charleville était une personnage des plus importants et avec lequel la cour ellemême avait à compter.
Louis de Trémoille, duc de Noirmoutiers, vivait fort retiré dans son gouvernement ; mais il avait des alliances puissantes et une influence personnelle que son absence n'avait pas amoindrie. Son action en bien et en mal pouvait être considérable ; aussi ce que Fabert voulait, c'était de l'avoir avec lui, du côté de la discipline et du droit, et surtout de l'y maintenir définitivement. 11 y travaillait avec ardeur.
Au commencement de 1654, il est fort inquiet. Noirmoutiers lui
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marque beaucoup de mécontentement des procédés de la cour, et M™° de Bussy réclame ave plus d'énergie que jamais la survivance du gouvernement pour son fils.
Vers la fin de Tannée , quand il revient du siège de Stenay , son premier soin est de reprendre le cours de cette affaire. Sa lettre du 6 décembre représente Noirmoutiers « plus libre que du passé », il espère voir les choses de côté-là en bonnes dispositions, grâce à la bienfaisante intervention de M"° de Chevreuse, très puissante dans l'esprit du duc.
Mais toute la concession que veut faire M'"^ de Bussy c'est d'accepter dans la place un lieutenant général du roi dépendant de Sa Majesté; quant à la citadelle, elle dit en être et prétend en rester maîtresse.
Le 28 février 1655, Noirmoutiers, redevenu plus mécontent que jamais, se refuse à l'appuyer dans ses demandes. Il faut cependant en finir ; il va trouver ces dames, et leur offre de la part du roi dix mille livres d'or pour qu'elles lui livrent la place. Elles refusent avec hauteur. En sortant de la citadelle, fort irrité, il avise dans le corps de garde le duc de Noirmoutiers et le chevalier de Lameth qui semblent épier son départ. Il n'est plus maître de son indignation et éclate en violents reproches contre le chevalier; il le menace de le traiter avec la dernière rigueur quand il aura pris la place, ce qui ne tardera pas. Quant au duc, il lui fait sentir à quel rôle indigne il se laisse entraîner. De là, il va écrire au ministre que pour sa part il renonce aux négociations, et se tient prêta agir par la force, quand on lui en donnera l'ordre. Il pense cependant qu'un envoyé du roi, porteur d'une lettre de menaces, pourra produire plus d'effet.
La cour adopta ce dernier parti. Le 18 mars, le maître des requêtes, Barlel , se présente avec Fabert à Charleville. Malgré son caractère officiel d'envoyé de la cour, malgré une lettre de M°'® de Chevreuse dont il a pris soin de se munir, il est reçu par Noirmoutiers avec une hauteur presque insultante. Le duc lui déclare qu'il est voué tout entier aux intérêts de la famille de Bussy, et de plus il réclame pour son propre compte dix mille écus qu'il a avancés pour le payement de la garnison.
Chez M""^^ de Bussy, la réception n'est pas meilleure. « Femmes avares, dit Fabert, incapables d'affaires et de fort petit esprit, en sorte que tout ce qu'il y a de mortifiant au monde en une négociation est en celle-là. Esprits bouchés atout, elles ont dit mille choses pitoyables , inutiles, hors de propos. » Elles demandent cinq cent mille livres; c'est leur dernier mot.
Devant cette attitude déraisonnable, Bartel et Fabert ne montrent plus qu'une résolution, celle de rompre les négociations pour recourir aux moyens de rigueur. Mais au moment de passer le seuil de la porte, Fabert sent s'émouvoir en lui l'affection qui l'a uni au comte
de Bussy ; il change de ton et leur parle le langage le plus élevé et le plus sérieux. Cette fois enfin il a trouvé le chemin de leurs cœurs; elles sont ébranlées et demandent quatre jours pour prendre une résolution définitive. Fabert les leur accorde sous sa responsabilité personnelle, et il a la satisfaction de voir ce délai mis à profit par la raison.
Le 14 août, l'affaire est terminée, M"'"^ de Bussy acceptent cent quarante mille livres; dix mille écus sont accordés au jeune vicomte, ainsi qu'une compagnie dans un régiment de cavalerie ; le duc de Noirmoutiers est remboursé de ses avances de dix mille livres; et, le 16 mai, Fabert, maître de la place et de la citadelle de Mézières, a la joie d'en assurer la possession au roi et en remet le commandement entre des mains éprouvées.
Pendant ces longues négociations , le gouverneur de Château-Regnauld, M. de la Ferrière, est mort au commencement de l'année 1654. Fabert a pris immédiatement possession de la place et y a mis des officiers de son choix. De même après la prise de Rocroy c'est lui qui est chargé de constituer l'état-major et la garnison.
11 veille à la sûreté de l'armée, fait couper les ponts, en fait jeter d'autres, donne l'ordre de réunir des approvisionnements, d'emmagasiner des fourrages. En même temps il évalue la force et étudie les manœuvres des troupes ennemies. Sa vigilance n'est en défaut sur aucun point; tout est signalé par lui; les mouvements des ennemis, les projets des frondeurs sont devinés : rien n'échappe à sa clairvoyance et à son zèle.
Nous ne pouvons pas suivre Fabert dans les démarches si nombreuses et si variées qui jusqu'à la fin de sa carrière furent imposées à son dévouement. Mais pour juger à quel point se déploya son activité, soutenue par ce dévouement, il faudrait pouvoir les énumérer, en compulsant lettre par lettre sa correspondance avec Mazarin.
Faute de l'espace que nécessiterait cette étude, nous indiquerons seulement les occasions où il fut appelé pendant ses dernières années à donner des preuves de ce patriotisme dont l'âge chez lui ne refroidit jamais l'ardeur.
En 1656, chargé d'étudier la valeur politique et militaire de Rocroy, il rédige un long mémoire sur la question. En même temps, de concert avec le chevalier de Clerville, il prépare le siège de cette place. Dans la même année, il inspecte Stenay, relève le moral de ses habitants et pourvoit à ses approvisionnements.
En 1657, il négocie par l'intermédiaire du rhingrave l'acquisition du duché de Bouillon , et insiste pour que le roi , dans un but d'influence et de défense à la fois, achète en même temps Herstalle au prince d'Orange ainsi que Hermal et Argenteau au marquis de Trélon.
Pendant le siège de Montmédy, il se tient en contact continuel avec