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FABERT HOMME DE CONFIANCE DU ROI SUR LA FRONTIÈRE 2G

la Ferlé, Clerville, Talon. Aucun d'eux n'entreprend rien, en opérations militaires, en travaux de siège ou d'administration et de finances , sans s'être aidé de ses lumières. Il entretient des émissaires dont il centralise les rapports, et tient l'armée de siège au courant de tout ce qui se passe chez l'ennemi.

En 16H8, il est chargé d'organiser la réfection des fortifications de Montmédy et de celles de la Fère.

A Marsal se produit le même fait qu'autrefois à Mézières. M. de Rozières, gouverneur de la place, est mort, et sa veuve, mécontente de l'indemnité qui lui est offerte, refuse de rendre la place au roi. Elle fait prêter serment à la garnison et entre en négociations avec les Espagnols pour leur livrer la ville. Fabert reçoit la mission de la faire rentrer dans le devoir. Il emploie si habilement le langage de la menace et celui du sentiment qu'il obtient de cette nouvelle M""^ de Bussy l'acceptation des quarante mille écus offerts et la remise de la place entre ses mains.

A la fin de cette même année, il soumet au ministre un grand projet de traité avec les Espagnols pour les contributions, qui met les populations à l'abri des exactions violentes des gens de guerre. Il a, sur ces question de contributions, les idées les plus justes, on peut dire les plus modernes. « Je supplie, dit-il, que dans toutes les conquêtes on mette le roi maître de tout l'acquit des contributions. A mon avis, ceci est d'une suite si avantageuse au service du roi, à son autorité et au repos d'esprit de Votre Eminence , qu'il ne faut épargner ni peine ni soin pour cela et pour s'assurer des places qui aujourd'hui tirent cet argent : ce qui donne moyen aux gouverneurs d'être les maîtres et de se passer du roi. » Et, conformément aux principes qu'il pose, il demande qu'lvoy, place nouvefiement occupée, n'ait pas de gouverneur, mais un simple prévôt.

Enfin, dans Tannée suivante, il est à plusieurs reprises chargé du soin de rectifier divers abus et de reprendre plusieurs fonctionnaires, tels que le gouverneur de Montmédy, M. de Vaudy, qui, en raison d'actes d'insubordmation, voit les émoluments de sa place réduits de dix mille écus à quatre cents. Il a encore un rôle plus sérieux à remplir, celui de négociateur avec la Hollande.

On voit de quelle utilité était, pour le ministre et pour le roi, un homme de la valeur de Fabert, et surtout un homme de conscience tel que lui placé sur une frontière où se passaient tant de choses de nature à les intéresser. Ils s'en rapportaient à lui avec une entière confiance, et s'il fut un point où, pendant vingt ans, le roi fut bien éclairé, bien servi, bien obéi, ce fut sans contredit celui qui avoisinait Sedan et sur lequel le gouverneur de cette place pouvait porter ses yeux toujours ouverts et vigilants pour le bien de l'État.

LES CAMPAGNES SOUS l' ADMINISTRATION DE FABERT. PROJET DE CADASTRE

Il nous reste à envisager Fabert sous un aspect où nous ne saurons jamais l'honorer autant qu'il le mérite. Quelque grands, en effet, qu'aient été ses talents militaires, d'autres généraux l'ont, sous ce rapport, égalé, quelques-uns même l'ont surpassé. Mais il est un point sur lequel il garde une supériorité, nous osons l'affirmer, tout exceptionnelle, un point où nul ne peut même lui être comparé parmi les hommes de guerre, et nous dirions presque parmi les hommes d'État de son temps : c'est la sollicitude dont il se montra toujours animé pour les petits, pour les pauvres, pour les souffrants , et surtout pour le peuple des campagnes, cet opprimé de tous les jours, sur lequel retombait si lourdement le fardeau des guerres fréquentes et des exactions qu'elles amenaient à leur suite.

C'est ainsi qu'on le voit, par ses mesures contre les confiscations et les pillages, repeupler le pays messin en ramenant ses habitants dispersés, imposer des habitudes toutes nouvelles à ses soldats lorsqu'il les conduit à la guerre, soit en pays ami, soit en pays ennemi, différence peu sensible pour la plupart de ses contemporains ; partout, en un mot, montrer une véritable compassion pour ces pauvres gens, victimes d'une situation à laquelle ils n'ont pas contribué.

Il sait tout ce qu'il y a de sueurs et de larmes dans ces chétives ressources que le soldat arrache au paysan, et les scènes de pillage, qui se renouvellent si souvent sous ses yeux, ne laissent jamais son cœur indifférent. Il est toujours compatissant pour les victimes, souvent rigoureux pour les persécuteurs, et à qui s'étonnait de lui voir faire pendre un maraudeur pour un vol peu important, il répondait par ce mot, dont bien peu de généraux eussent alors compris la profondeur : « Le moindre vol est un crime capital chez un homme de guerre qui a en mains la sûreté publique. »

Constamment il demande que les troupes, et surtout les troupes étrangères, ne soient pas logées dans les villages de la souveraineté de Sedan , et considère comme la plus douce récompense de ses efforts

d'épargner cette lourde charge à la population dont les intérêts lui sont confiés. « Les faveurs obtenues pour ce peuple , écrit-il à Mazarin le 21 novembre 1G49 \ je vous les ai demandées en considération du service du roi, et je ne crois pas diminuer l'obligalion de les avoir reçues en vous disant cela , puisque Dieu m'est témoin que je le*s eslime autant au-dessus de celles que j'ai pour mes intérêts propres que j'estime mon honneur au-dessus de mes biens. »

En IG'JO, ce défenseur si dévoué des intérêts des campagnes voit avec douleur un partisan attaché au service de la France, le colonel Rozen- Worms, faire vivre ses troupes dans la province comme si elles étaient en pays ennemi, et livrer sans vergogne tous les villages à un pillage, pour ainsi dire, systématique.

Fabert écrit àMazarin, le l"'" janvier 1651, pour lui exposer le danger que fait courir à la contrée cet abandon des intérêts agricoles livrés sans défense aux excès de la force brutale. « L'affaire des troupes de M. Rozen, dit-il, s'en va s'échauffer; l'on m'a dit qu'il est résolu à faire piller tous les villages qui sont entre l'Aisne et la Meuse, lesquels il disait hier à souper lui être abandonnés pour cela. MM. les gouverneurs de la frontière savent néanmoins que pour les conserver Votre Éminence fait donner de l'argent à ces troupes. Cependant il continue à les étendre dans les gouvernements de Mézières et Charleville, où de nouveau il s'est encore saisi de quelques châteaux. Nous lui avons écrit, et avons jugé à propos de mettre des gens dans les châteaux qui restent pour lui en empêcher l'entrée. Cela, Monseigneur, s'il s'opiniûtre, ira à mettre toutes les garnisons aux mains contre ses gens, et je ne vois que Votre Eminence qui le puisse empêcher, en lui faisant connaître son intention sur cela. La noblesse et le peuple sont merveilleusement scandalisés qu'une personne de son emploi publie avoir ordre de ne les considérer pas. 11 est certain, pourtant, que les places frontières succomberont si la culture du pays ne les soutient. »

Trois jours après, il craint que sa réclamation personnelle soit insuffisante pour émouvoir le ministre. Il la renouvelle en demandant à ses amis les gouverneurs des places les plus voisines, Noirmoutiers, Bussy- Lameth et Montagut, d'associer leurs noms au sien dans sa protestation.

La réponse de Mazarin ne fut rien moins que satisfaisante. Il est même aisé de comprendre que c'avait été mal faire sa cour au ministre que lui dénoncer les excès de mercenaires employés par lui.

«... J'ai été bien surpris d'apprendre qu'au lieu de recevoir de l'assistance des gouverneurs de la frontière, M. de Rozen les ait vus traiter ses gens comme ils pourraient faire des Espagnols. On ne prétend pas autoriser les désordres qu'ils pourraient commettre à leur passage, et je ne réponds même pas qu'ils n'en fassent pas, quelque soin

1 Arch. nat. kk 1071.

qu'on y apporte, puisque ce ne sont pas d^s anges. Mais, comme par le traité qu'on a avec le sieur Rozen il s'est engagé à les faire vivre avec toute sorte de modération et de discipline, je puis assurer qu'ils ne feront aucun mal dont les auteurs ne soient punis aussitôt avec la dernière sévérité, et que les particuliers seront dédommagés ponctuellement de ce qu'ils pourront souffrir.

« Que M. de Rozen en use de la sorte, comme je n'en doute pas , il semble qu'il devrait bien plutôt trouver toute sorte de laveur et de correspondance parmi les bons serviteurs du roi qui sont dans son voisinage, que d'en recevoir des actes d'hostilité comme il se plaint qu'on a exercé contre lui..., ce qui continuant rendrait inutile le traité qu'on en a fait avec lui, et justifierait les courses que ses troupes seraient contraintes de faire dans le pays pour chercher leur subsistance. »

Il faut dire, pour être juste, qu'il y avait un moyen de faire rentrer M. de Rozen dans la pratique de procédés plus humains et moins violents, mais que ce moyen n'était pas, en ce temps de ruine, entre les mains de Mazarin ; c'était de lui payer ce qui lui était dû pour la solde et pour l'entretien de ses troupes. Or depuis bientôt cinq ans Rozen n'avait rien reçu, et, à la lettre que lui écrivait le ministre touchant la réclamation des gouverneurs, il avait répondu en demandant comment on voulait qu'il vécût, lui et sa troupe, s'il ne remplaçait pas le payement qui lui faisait défaut par des réquisitions plus ou moins régulières et en nature ; car depuis plusieurs années, disait-il, il était réduit à « vivre en gueux ».

Le roi , reconnaissant les services exceptionnels que la fermeté et l'esprit de justice de Fabert, unis à une humanité bien rare, étaient capables de rendre dans une province frontière, presque constamment occupée par des gens de guerre, lui donna le commandement supérieur et l'inspection des troupes établies dans la générahtéde Champagne. Faire un tel choix, c'était dire que les soldats allaient être enlevés à leurs habitudes de désordre et de violence, les paysans rappelés dans leurs villages du fond des forêts où ils se cachaient et mis à même de vivre avec sécurité du produit de leurs terres, les officiers instruits de leurs devoirs et chargés de réparer les injustices qu'ils n'auraient pu empêcher, les employés des élections, enfin, occupés avant tout à répartir selon l'équité les tailles et autres charges imposées à la population.

Pour cette dernière mission, Fabert avait le meilleur et le plus consciencieux des collaborateurs. M. Daniel Voisin, précédemment intendant des finances en Auvergne, avait été récemment nommé intendant de Champagne', et une estime réciproque, fondée de part et

1 11 devait , en quittant cet emploi, devenir prévôt des marchands de Paris en 1662.

d'autre sur d'éminentes qualités, unit bientôt ces deux hommes capables par leur bon accord de faire le plus grand bien.

Au mois de janvier 1G56, ils commencèrent ensemble la visite minutieuse de tous les établissements militaires de la province. Partout ils provoquèrent jusqu'aux moindres plaintes des habitants, et partout les écoutèrent avec la plus sérieuse attention. Nulle part un désordre bien constaté, si léger qu'il fût, ne resta sans punition.

A Vitry-le-François, quatre compagnies du régiment de la marine avaient commis quelques exactions : les officiers en sont déclarés responsables et obligés de le réparer. A Bar-sur-x\ube, un soldat, parla force et sur la grande route, avait dépouillé une vieille femme do quelques provisions ; il est pendu. A Chaumont, à Langres, des exemples semblables sont ordonnés. A Troyes, oia tenait garnison le régiment de Fabert-cavalerie, l'accusation d'avoir exigé trop de logements est portée contre un des capitaines, le baron de Kerkheim : Fabert le casse, malgré les liens d'amitié qui l'unissaient à lui. A Sézanne, il force le marquis de Neslcs à restituer aux habitants huit cents livres qu'il a exigées d'eux en dépit des ordonnances.

Celte vigilance à la fois si humaine et si ferme porte les fruits les plus avantageux. Les villages se repeuplent, les champs cessent de rester incultes, les impôts directs recommencent à remplir les caisses du roi. La généralité de Champagne, en I600, produisait à peine un million deux cent mille livres; deux ans plus lard, elle payait aisément deux millions.

Pour arriver au résultat qu'il poursuivait, faire régner partout la justice, Fabert , dans tous les lieux oiî il passait, prenait les informations les plus minutieuses. Il s'enquérait du nombre des habitants, de la richesse, de l'industrie, du rendement des terres de chaque village, ne dédaignant de mettre en note ni le genre de nourriture des paysans, ni la valeur de leurs bestiaux. Les habitants de la campagne et les militaires gagnaient également à cette exacte connaissance des choses : les uns n'étaient pas surchargés au delà de leurs forces, et les autres étaient siirs de trouver, dans les lieux où on les envoyait, des ressources suffisantes pour les faire vivre.

M. Alphonse Feillet' a étudié d'une manière remarquablement exacte ce côté de l'administration de notre héros.

« Tous les mois, dit-il, chaque hôte donnait des certificats de la conduite des hommes de guerre qu'il logeait. Tous les quinze jours, des inspecteurs allaient de maison en maison s'informer si les soldats n'avaient pas commis de délit et faisaient leur rapport au conseil de guerre. En cas de discussion on obligeait l'hôte et le soldat à comparaître, et l'on jugeait du dommage supporte par le premier, de la peine

1 Hevue historique des Ardcnncs.

que méritait le second. Quelquefois Fabert faisait lui-même des inspections pour juger par ses yeux. Grâce à cette conduite, il vint à bout d'humaniser le soldat, de le piquer d'honneur, de lui inspirer l'horreur du larcin. »

A mesure qu'il étudiait les éléments de cette grande question, faire vivre tranquilles et prospères les populations qui lui étaient confiées, les idées de Fabert grandissaient, et son amour du bien, éclairé par tout ce qu'il apprenait, lui suggérait des améliorations plus larges et plus définitives dans le sort du peuple des campagnes ; la mesure qu'il désirait avant tout, c'était l'établissement d'un cadastre, qui assît d'une manière exacte et légale la valeur de la propriété agricole.

Il est à peine nécessaire de mettre en relief les avantages d'une telle institution. Elle délivrait les peuples des inégalités, surcharges et injustices inévitables dans la répartition de la taille personnelle, et réglait la contribution uniquement sur la juste estimation du bien de chacun, mettait le gouvernement et les généralités provinciales à même de faire une équitable répartition , d'abord entre les provinces, ensuite entre les élections , rendait impossibles les modifications arbitraires dues au bon plaisir des répartiteurs, et amoindrissait les frais considérables de perception que chaque année voyait augmenter.

Dès la fin du xv'^ siècle, des jurisconsultes avaient élevé la voix pour demander qu'un tel bienfait fût accordé au pays. On ne les avait pas écoutés. Aux états généraux de 1614, on avait inscrit dans les cahiers du tiers l'élablissement de la taille réelle, c'est-à-dire celle qui s'imposait sans acception de personnes sur tous les immeubles. A l'assemblée des notables, en 1627, une nouvelle tentative fut faite par M. Chevalier, président de la cour des aides ; elle fut repoussée « comme dangereuse ».

Une seule province, le Dauphiné, avait persisté dans cette lutte courageuse pour obtenir l'égalité civile. Le chef était un syndic du tiers, Claude Brosse, V Avocat des pauvres communautés villageoises, comme il s'appelait ; député du tiers en 1614, il ne cessa de lutter pendant vingt ans. Enfin, en 1634, par son courage, sa persistance et l'éloquente énergie de ses mémoires, il remporta la grande victoire pour laquelle il combattait depuis le commencement du siècle. Le dernier jour de mai 1634, intervint un arrêt du conseil d'État du roi qui décida « que les biens roturiers seraient encadastrés, et qu'une revision générale des feux serait faite, afin d'établir les impositions sur une base solide^ ».

Cette ordonnance fut longtemps éludée dans la pratique. Mais la lutte glorieuse qu'avait soutenue l'avocat dauphinois avait frappé

* Alphonse Feillet , loco prcëcitato.

Fabert, et le bienfait qu'avait su obtenir une province , il voulait en voir doter la Champagne, et après elle, s'il se pouvait, toute la France.

M. Feillet apprécie avec autant de hauteur de vues que de justice le rôle de ce soldat qui pense aux intérêts du peuple et qui veut modifier la répartition de l'impôt :

« ... La conduite de Fabert dans cette circonstance nous inspire, nous l'avouerons, une sympathatique admiration. Parvenu par sa fortune, son mariage, ses honneurs, à une position élevée, ayant pris rang désormais parmi les privilégiés, Fabert pouvait se tenir tranquille, faire sa cour, se pousser en avant ; mais il préféra administrer au mieux les intérêts du pauvre et menu peuple, à une époque où il n'y avait que des donneurs d'avis ^ c'est-à-dire des gens qui enseignaient à tondre de près le troupeau à la condition d'avoir part au marché. Plus tard les systèmes de gouvernement seront à la monde : une foule d'esprits seront atteints de ce mal contagieux. De son temps Fabert est seul. C'est ce qui, à nos yeux, l'élève au-dessus de ses contemporains. »

Le projet de cadastre fut communiqué au cardinal Mazarin après avoir été soigneusement préparé par M. de Téruel, ingénieur distingué, capitaine dans un régiment sous les ordres de Fabert, qui le détacha de son corps pour lui confier, pendant quatre ans, la mise en pratique de son système. Bien qu'ayant reçu des encouragements et la promesse d'une prochaine adoption, ce projet finit par être complètement abandonné. C'est qu'il était du nombre de ces innovations excellentes que l'on admire, que l'on approuve, que l'on encourage, mais qu'en définitive on laisse toujours de côté, parce qu'en les mettant en œuvre on se heurterait à des abus invétérés, profitables à de trop puissants intérêts.

Les archives nationales contiennent* une série de pièces autographes qui nous paraissent mériter les honneurs d'une reproduction intégrale , parce que la pensée de Fabert s'y révèle avec son double caractère de passion pour la justice et pour les intérêts du pays, et qu'on peut également y apprécier la profondeur de sa conviction.

Mémoire que M. de Termes fera voir à S. Em. en lui présentant la carte de Champagne faite par M, Téruel.

Il est connu à Son Éminence que la ruine du peuple procède de ce que l'argent qu'il paye continuellement est diverli pour la plus grande partie, et que la moindre va seulement au roi ;

Que celle moindre partie ne pouvant suffire aux dépenses nécessaires qu'il faut faire, d'autres impositions qui étaient sujettes aux mômes accidents mettent le peuple

1 Arcb. nat. KK 1072,

dans rimpossibililé d'y satisfaire et la nécessité d'abandonner leurs demeures ou d'y désobéir, et ce dernier est appuyé des seigneurs des villages pour conserver leur bien, et l'esprit de révolte passe ainsi du menu peuple aux autres dont les grands profilent dans leurs mauvais desseins.

Il semble qu'on peut éviter ce mal-là en perfectionnant l'ouvrage que Son Éminence a si heureusement et glorieusement commencé par l'établissement des quartiers d'hiver comme ils sont à présent, par le moyen desquels le peuple ne paye pas un sol de ce qui lui est ordonné qu'il ne soit employé en choses nécessaires et au ■bien de l'État.

Mais, comme la corruption est extrême parmi les officiers établis pour les tailles, ils ont trouvé moyen de continuer leurs vols, donnant des mémoires faux de la force des lieux, prenant argent de ceux qu'ils ont fait taxer bas, et cela avec tant d'insolence qu'ils ne le nient pas, quelques-uns d'eux ayant dit à des personnes qui sont dans le service et de condition que leurs villages étaient taxés plus haut que d'autres, parce qu'ils n'avaient souci que de ceux qui les considéraient, ayant égard qu'ils n'avaient plus de gages. Celte manière d'agir des élus met les élections de Reims, Rethel et de Sainte-Ménehould en danger de ne pouvoir payer ce qui leur est imposé pour le quartier d'hiver; car les villages bons deviennent insolvables par l'excès de leur taxe, et les mauvais, bien loin de se remettre, sei'ont bientôt déserts. Tout le pays sera ainsi inculte, les gens de guerre prenant les chevaux de labour. Étant certain qu'en ruinant celle année les villages surchargés ainsi par les élus, la prochaine les autres seront ruinés par la charge trop grande qu'ils auront à porter, ou il faudra réduire la taille à moins de la moitié, qui serait une grande perle au roi.

Pour éviter cela il semble nécessaire de prendre une autre voie que celle des élus pour faire la répartition de la taille : laquelle ne peut être que d'employer un homme de bien et habile à connaître la force de chaque lieu par la grandeur du territoire et le nombre des habitants, avec les circonstances sur ces deux choses qui seront nécessaires, et l'on mettrait ensuite, si l'on voulait, ces deux susdites choses sur le billet qu'on baille aux gens de guerre. Sinon l'on le tiendrait secret; mais mon avis serait que tout se fît à découvert pour la satisfaction générale des peuples. J'ai communiqué ma pensée à M. Voisin, qui n'y est pas contraire.

Je ne doute nullement que si Son Éminence se résout à faire pratiquer cette proposition, que le peuple n'en soit tellement soulagé à cette frontière, qu'aux autres élections l'on ne demande qu'il en soit fait ainsi ; et cela établi dans la Champagne, le peuple le requérant, il sera bien aisé de l'élablir ailleurs sans aucune contrainte. Et cela est proprement le cadastre que feu Son Éminence avait tant souhaité d'établir dans les lieux de la taille, ainsi qu'il est en Dauphiné, mais l'on n'osa jamais le proposer. Présentement il sera reçu comme une grâce pour ôler les surcharges que donnent les élus, ou pour affranchir les paysans de ce qu'ils en exigent.

Comme il est certain que les provinces payent beaucoup sur les ordres du roi, il est certain aussi que le roi aura plus d'avantage en empêchant les vols et les partis qui se font sur cela, que de vouloir augmenter sa recette par de nouvelles impositions, dont pour un sol qui en revient au roi les partisans en tirent plus de cent et ruinent le pays. Et si le roi reçoit ce que la France paye et que le ])euple le paye également chacun selon ses facultés, Sa Majesté aura de quoi soutenir la dépense de la guerre, le peuple ne sera point foulé, et Son Éminence, sur la fin d'une longue guerre étrangère et ensuite d'une civile, dont toutes les parties du royaume ont été agitées, fera voir à toutes les nations qu'il n'appartient qu'à son génie de trouver des moyens pour continuer les horribles frais à quoi l'État est engagé pour soi et pour ses alliés, et en même temps faire sentir au peuple du soulagement. Cela fera admirer sa conduite et le bénir des peuples dont il tient la fortune en sa main.

J'estime que Son Éminence, en lisant ceci , me fera bien l'honneur de croire que je

récris sans aucune pensée que celle que doit avoir pour sa gloire un homme aussi attaché à son service que je suis, et elle se souviendra, s'il lui plaît, qu'elle m'a commando de ne lui rien cacher de ce que je croirais à propos pour rendre plus parfait l'établissement des quartiers d'hiver.

Fait à Sedan, le 9 décembre 1656.

Le projet de Fabert, mis à l'épreuve, a donné de bons résultats, mais il a aussi excité de bien vives oppositions. On en trouve la preuve dans cet extrait de lettres du commencement de l'année

18 février.

«... Sur le sujet du travail de M. Téruel, je suis toujours dans la créance qu'il peut pousser les choses à un bien grand avantage du service du roi par la connaissance certaine que l'on aura des horribles abus dont on accablait les provinces. Mais, Monseigneur, bien des gens s'opposent à cela et veulent éteindre la chandelle !... »

Pendant l'année 1G57, Téruel multiplie ses efforts et obtient des résultats de plus en plus heureux ; mais les résistances se produisent aussi avec une intensité croissante, et l'on peut déjà prévoir que l'intérêt public sera sacrifié aux intérêts particuliers coalisés contre lui. Fabert écrit le 24 mars 1658 :

« ... M. Téruel a fait un travail fort utile pour connaître la force des élections qu'il vient de visiter. Il croit que, l'an qui vient, on peut, en suivant son projet, soulager le peuple de Champagne et augmenter la taille de trois cent mille livres, et de cinq cent mille livres l'année 1660. Mais pour cela il faut à M. Voisin les choses qu'il a demandées et auxquelles on s'oppose, je ne sais pas pourquoi, et au sieur Téruel une commission pour connaître la force des villages et en faire rapport à l'intendant... »

Mazarin le rassure et lui promet qu'il s'occupera de son zélé auxiliaire, duquel il dit « que c'est un ange du ciel tant il a de lumières et de bonnes intentions ». (Lettre du 30 mars 1658.)

Aussi Fabert a-t-il repris quelque confiance quand il écrit au cardinal, le 10 avril 1658, pour lui témoigner sa joie de ce que le travail de Téruel a obtenu son approbation. Il insiste de nouveau pour faire obtenir à cet officier un emploi avantageux. Mais, malgré la promesse formelle qui lui en fut faite, rien n'est moins certain que cet acte de justice; il est, au contraire, permis de craindre que Fabert n'ait eu le déplaisir de se voir l'auteur involontaire de la disgrâce, ou plutôt de l'abandon de son collaborateur. Il écrit, en effet, au cardinal, le 25 février 1660, pour se plaindre que la charge de capitaine qui lui avait été promise au régiment de Podwitz ait été donnée à un autre.

Celle leltre esl la dernière qui, dans la correspondance de Fabert avec Mazarin , fasse allusion au cadastre et à Tofficier chargé de son exéculion. A l'époque où elle fut écrite, le conseil du roi avait décidé que la proposition du gouverneur de Sedan devait être écartée.

On ne saurait en être surpris. Le triomphe du droit sur Tinjustice, de la régularité sur les abus séculaires, du progrès sur la routine ne s'obtient jamais en une fois, et la réussite du projet de Fabert aurait été en contradiction trop flagrante avec ce qu'on est habitué à voir partout et toujours. Heureusement pour les intérêts du pays, le siècle ne devait pas se terminer sans que Colbert vînt donner une réalité au projet que Fabert n'avait pu, malgré tant d'efforts, faire sortir du domaine des idées; mais cette grande œuvre, telle que notre héros l'avait conçue, méritait de rester attachée à son nom comme un de ses meilleurs titres de gloire.

Cependant, tout en poursuivant le cours de ses luttes pour faire aboutir son vaste dessein, Fabert exécutait, cette fois dans la plénitude de son autorité, son programme de délivrance pour affranchir les paysans du fléau des garnisaires. sans loi ni frein, qu'ils étaient habitués à recevoir.

Les troupes d'infanterie étaient établies dans les garnisons le plus près possible des frontières à défendre : les cavaliers, répartis dans les campagnes selon la richesse et l'étendue des villages, avec un abonnement fixe de quinze sous pour la nourriture de l'homme et du cheval, place au lit, au feu et à la lumière, mais aussi l'obligation absolue de ne pas dépasser ces droits. Un système d'inspections fréquentes et rigoureuses garantissait l'habitant contre toute exaction, et la Champagne, sous ce régime, jouissait d'une Sécurité intérieure si parfaite , que la Bourgogne et les provinces voisines en deniandaient l'établissement. Il était, du reste, non moins favorable à la conservation des troupes; car pas un cavalier ne déserta en deux ans, dans toute l'étendue de la généralité de Champagne.

Fabert avait sans doute déjà obtenu de brillantes récompenses ; mais celle qui devait être le digne couronnement de sa longue et noble carrière lui restait encore à conquérir. Le bâton de maréchal , nous l'avons dit, lui avait été promis par Mazarin dès 1653, et très formellement par le roi après le siège de Stenay en 1G54, Deux ans s'étaient écoulés, et il attendait encore la réalisation de cette promesse, en ^'attachant de plus en plus à la mériter, lorsque la mort de Schomberg vint ouvrir une vacance dans le corps illustre des maréchaux de France. Il crut qu'il était en droit de prétendre à la remplir sans être pour cela accusé de présomption ; il écrivit donc au cardinal pour lui demander le bâton disponible, conformément aux promesses qu'il avait reçues. Voici les termes de sa lettre, simple et saisissant résumé d'une admirable vie militaire :

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