PROJET DE CROISADE CONTRE LES TURCS
Le 28 juin, il répond à une demande de renseignements d'Arnauld que le cardinal a parlé de la proposition à l'ambassadeur de Venise, qui en a écrit au sénat, et qui insiste pour qu'elle soit accueillie avec empressement. Il ajoute :
« L'on me fait sentir que beaucoup de gens à la cour et ailleurs blâment ma fantaisie, disant rien n'être plus contre mes intérêts. J'ai tant de biens au-dessus de ce que mon père m'a laissé, j'ai de la fortune si fort au-dessus de ma naissance , et l'on me persécute en disant que je ne veux pas considérer ma famille ! Ne diriez-vous pas, Monsieur, que chacun est d'accord que c'est perdre son temps que de l'employer pour Dieu ?
« Je pense combien de fois j'ai hasardé visiblement ma vie , étant soldat et simple officier, pour m'élever un peu au-dessus de ce que j'étais alors, sans penser à ce que Dieu a fait pour moi. . . Et quand la cause de Dieu ne serait pas telle ici, pourrais-je mieux employer ma vie, si inutile ici, que de l'offrir à occuper des gens qu'il faut casser après tant de services, ou leur donner de la besogne hors du royaume ? »
Le rêve, cependant, semblait en chemin de prendre un corps et, le 27 juillet, Fabert écrivait à d'Andilly ce qui suit : « De la manière que Son Eminence a parlé à un de mes amis, elle pourrait bien proposer à don Luis de Haro la guerre contre le Turc, l'Empereur y entrant avec les deux couronnes. Il a dit qu'il avait des moyens de faire de grands progrès contre les infidèles , si la maison d'Autriche ne veut pas s'en mêler. Cet ami m'a dit qu'il croit que la France n'enverra pas d'armée, mais seulement qu'elle donnera aux Vénitiens des régiments particuliers qui reconnaîtront tous leurs hauts officiers. »
Ici intervient d'Andilly avec un contre-projet si extraordinaire, qu'il eût été difficile de s'y attendre. Il procède par insinuations et finit par lui demander de changer l'objectif de cette expédition qu'il projette. Il voudrait la lui voir diriger contre l'Angleterre, hérétique et mal gouvernée, pour en faire la conquête et la remettre, rendue à son antique foi, sous l'autorité de son roi légitime.
Fabert repousse avec vivacité cette proposition. Il commence par la combattre avec son admirable bon sens, et met en évidence les nombreuses impossibilités qui s'y trouvent ; mais ceci n'est pour lui que l'accessoire. Il s'anime et donne une ampleur singulière à la dernière partie de sa réponse.
«... Quand ces choses ne seraient pas, dit-il, je n'eusse pas préféré ce dessein à celui de la Turquie. Les Turcs sont des ennemis de Jésus-Christ. Ils nous ont ôté tout l'Orient et le Midi, ils nous viennent chercher dans l'Occident ; leur laisser faire progrès en Dalmatie, c'est les appeler dans l'Italie par l'État de Venise. Ils sont forts ; le hasard peut leur donner pour chef un homme de vertu qui, tournant ses
armes contre nous, ne trouvera de résistance aucune, si nous sommes en guerre comme nous l'étions l'an passé.
« Ceux qui sont éloignés d'eux ne font aucun effort pour soutenir ceux qui sont voisins. Ils sont venus de loin. Ils nous ont ôlé tous les saints lieux, la côte d'Afrique, la Grèce, la Hongrie, qui sont à présent leur limite contre nous. S'ils les passaient, jugez oii ils seront et ce qui restera de chrétiens pour leur faire barrière ! Enfin, Monsieur, je crois qu'on ne saurait trop ménager les temps qu'on peut les faire reculer, ou du moins leur faire voir de si grandes oppositions à des progrès contre nous, qu'ils jettent ailleurs leur pensée. Les hérésies ne sont pas à craindre comme cela. Il y en a eu en tout temps, elles reviennent enfin au giron de l'Église. »
N'est-il pas prophète, ce vieux soldat, quand il parle des dangers que peut apporter l'islamisme au sein de l'Europe? N'a-t-il pas comme une vision enflammée des étendards du Croissant sous les murs de Vienne ? Ne semble-t-il pas voir déjà les Kuprogli et les Mustapha agiter leur cimeterre sanglant dans la direction de l'Occident? Il sent combien est glorieux et providentiel le rôle de sauveur, réservé dans l'avenir à Jean Sobieski et au prince Eugène ; il rêve de le remplir lui-même !
Mais Port-Royal n'avait pas des visées si hautes ni si patriotiques. Son apôtre continue à prôner une guerre contre les Anglais, et il s'attire cette vigoureuse réponse de Fabert, en date du 20 août 1659 :
<' Si l'on faisait la guerre en Angleterre, je n'y aurais nulle part; je ne crains pas l'hérésie comme l'infidélité. Si les Turcs poussaient leurs conquêtes en Dalmatie et de là en Italie, jamais on ne les en chasserait, et ils pourraient ensuite, conduits par un brave, ruiner ce qu'ils ont laissé de chrétiens. »
La correspondance relative à la croisade contre les Turcs s'arrête là dans le recueil de V Arsenal.
Il est temps de rattacher à la réalité des faits de l'histoire générale le projet de guerre formé par Fabert. Il ne faut pas croire le moins du monde que ce projet fût du domaine de la rêverie et de la fantaisie, comme son illustre correspondant paraissait le penser. La situation politique de l'Europe le rendait non seulement très pratique, mais encore en réclamait l'exécution au nom des plus sérieux intérêts. Voici, en effet, ce qui s'était passé.
Les Turcs, profitant de ce que les puissances chrétiennes depuis tant d'années avaient détourné leurs regards de l'Orient, pour faire face aux urgentes nécessités de la guerre générale, ne cessaient d'étendre leur domination dans la Méditerranée, et en même temps menaçaient l'Autriche en Hongrie. La conquête des îles grecques était presque complète. Candie résistait encore, défendue par les Vénitiens ; mais le danger était pressant, et Venise avait besoin d'un prompt se-