PROJET DE CROISADE CONTRE LES TURCS
cours. Aussi , dès que les préliminaires de paix permirent d'espérer le rétablissement de la concorde parmi les nations catholiques, la république leur demanda-t-elle de se liguer pour éloigner définitivement un danger que l'avenir pouvait rendre des plus graves.
Malheureusement le pape ne crut pas ce projet susceptible de réussir. L'Espagne avait besoin de panser ses blessures, et était encore occupée d'une guerre avec le Portugal. Mazarin craignit, en rompant en visière avec la Porte, de compromettre les intérêts français, si nombreux dans le commerce du Levant ; cependant il ne se montra pas hostile à une expédition faite par des volontaires, telle que l'avait comprise Fabert. Il encouragea même les officiers et soldats licenciés à y prendre du service, mais sans attache officielle. Un corps de quatre mille hommes se forma ainsi, et, renforcé d'un millier de Savoisiens, fut embarqué sur la fiol te vénitienne.
Seulement ce n'était pas le gouverneur de Sedan qui était mis à sa tête. Il s'était vu préférer le jeune duc de Modène, qui venait d'épouser une des nièces de Mazarin.
Le succès répondit mal aux espérances. Les troupes, transportées à Candie, subirent un échec sanglant, et la peste acheva de les détruire ; ainsi finit tristement (novembre 1660) le grand projet qui, conçu sur des bases bien autrement larges, pouvait, sous la direction de son illustre auteur, exercer une si puissante et si salutaire influence sur la situation de l'Europe orientale.
Fabert a donc vu s'évanouir son beau rêve. La paix est faite, et son désir d'acquérir une nouvelle gloire ne se réalisera pas. Le voilà condamne, pour longtemps sans doute , aux préoccupations devenues insignifiantes de son gouvernement. C'est le moment pour Arnauld de reprendre ses insinuations ambitieuses, et de décider son ami non pas à briguer, mais à se laisser donner une place importante dans le conseil du roi.
Il lui dévoile de nouveau toute sa pensée dans la lettre suivante, datée du 18 novembre 1659.
« Plus je considère les sentiments qu'il a plu à Dieu de vous donner et que lui seul pouvait donner , plus je m'affermis dans la créance que le public aurait besoin d'une vertu , d'une activité^ d'une fermeté et d'un désintéressement tels que sont les vôtres, pour rétablir cet ordre qui fait les bons siècles et la félicité des empires. Ainsi, quelque peine que votre extrême modestie vous fasse prendre pour me faire changer d'opinion, pardonnez -moi si je vous dis qu'au lieu d'en venir à bout vous l'avez augmentée , parce que cette créance que vous avez, que pour réussir il faudrait, au milieu de mille difficultés, aller chercher toutes choses dans leur source, est, selon mon sens, la seule conduite capable de produire ces merveilleux effets qui font changer de face à tout un royaume.
« J'avoue que, pour cela, il faut remplir une grande place, et la remplir avec une grande autorité. C'est aussi ce que je vous souhaite, non pas pour votre particulier, qui y aurait fort peu d'intérêt; mais pour le bonheur de la France, qui a tant de sujets de le désirer! Et vous ne sauriez avec justice m'empêcher de le souhaiter toujours, puisque, après avoir jeté les yeux de tous côtés et connaissant assez le mérite des hommes, je puis dire sans flatterie n'avoir trouvé en nul autre tant de capacité et de désintéressement joints ensemble, qui sont deux qualités sans lesquelles il est impossible de faire rien d'utile et de glorieux pour un Etat.
« Que votre humilité ne vous fasse donc pas, s'il vous plaît, vous trop abaisser dans la connaissance de vous-même, ainsi que la vanité fait que les autres s'élèvent au-dessus de ce qu'ils sont, puisque vous ne sauriez mieux pratiquer cette vertu qu'en reconnaissant que vous n'avez rien que vous ne teniez de la bonté de Dieu, et qu'il vous oblige de l'employer poUr le bien des autres. »
Fabert était fatigué de s'èlre déjà tant défendu contre des insinuations toutes pareilles. Il rompt un peu brusquement la controverse par la lettre suivante, du 26 novembre, dont il n'est pas nécessaire de faire remarquer la sécheresse.
« Je ne veux plus contester contre vous; je vous ai dit, selon que je le sais, tout ce qui est de moi. J'ai peur que vous soyez trompé dans l'opinion que vous prenez, meilleure que vous ne la devez avoir, mais l'honneur de votre amitié, que vous n'accordez qu'à l'estime, m'est si cher que, pour me la conserver, je donnerais les mains que vous m'estimiez plus que je ne vaux. »
Quant au fond de l'affaire , son refus absolu de jouer un rôle dans la conduite de l'Etat, il y persévère absolument.
Le 13 février 1661 , le maréchal éprouva une grande douleur ; il perdit M""^ de Fabert.
Ainsi que nous l'avons dit, l'inclination et l'intérêt avaient eu d'abord une part égale dans le choix qu'il avait fait de M"'' Richard de devant. Les circonstances firent que l'inclination demeura, en der-
nier ressort, le seul mobile d'une union on ne peut mieux assortie ni plus heureuse.
Claude Richard de devant , de même que son futur époux, appartenait à une famille riche et honorable, mais fort éloignée d'être illustre. Son père, Dominique Philippe, avait été adopté par CoUignon Richard, second mari de sa mère, ancien et fidèle serviteur du duc Charles III, anobli en 1600, et celui-là même duquel dépendait la fortune de sa petite-fille.
Dominique Richard, autorisé en 1604 à succéder à la noblesse et aux armes de son père adoptif, avait épousé Anne Mailler, fille d'un marchand de Pont-à-Mousson. Il en avait eu six enfants, dont Claude était la quatrième. Il était en possession du titre de capitaine-prévôt-gruyer et receveur de Pont-à-Mousson, magistrature locale moins importante que la diversité des fonctions pourrait le faire supposer, et aussi du titre plus fructueux et plus solide de seigneur de Clévant, Vandières, Jouy-sous-les-Côtes, Pagny et Maidières.
Claude Richard était âgée de moins de vingt ans à l'époque de son mariage. Tous ceux qui ont parlé d'elle s'accordent pour en faire le plus grand éloge.
(c L'inclination, dit de Termes, qu'il eut pour la vertu de M"" de Clévant, le fit penser au mariage. Il fut obligé à cela par le mérite do la personne qu'il recherchait, qui certainement passe en esprit, jugement, conduite et qualités les plus recommandables, les personnes de son sexe qui ont acquis le plus de réputation; et, outre les qualités de l'esprit et de l'àme, elle était bien faite, d'humeur gaie et modeste. »
Au commencement de leur mariage, les jeunes époux se trouvèrent dans une position fort modeste, la brouille de leurs parents ayant singulièrement amoindri leurs apports respectifs. Cependant les forges de Moyeuvre reçurent de l'application de la dot, si réduite qu'elle fût, de M"*® de Fabert, le moyen de développer leurs produits, et elle se trouva en situation de se créer à Metz une existence des plus simples, mais cependant honorable, pendant les longues et fréquentes absences que le service du roi imposait à son mari. A partir du moment où il fut nommé gouverneur de Sedan, leur vie commune ne fut plus que rarement interrompue.
Le Ciel bénit l'union de Fabert et de Claude Richard de Clévant. Ils eurent six enfants, dont trois fils et trois filles, sur lesquels quatre survécurent à leurs parents.
De leurs fils, l'aîné, Louis, né à Sedan en 1651 , reçut la survivance du gouvernement de Sedan, dont une mort prématurée ne lui permit pas de jouir longtemps; le second, Nicolas, mourut en bas âge en 1656; et le troisième, Abraham-Louis, né en 1659, survécut peu à son père. De ses trois filles, M"'^ de Fabert n'assista qu'au mariage
de l'aînée, Anne-Dieudonnée, avec le marquis de Vervins. Ce fut après sa mort que les dernières, Claude et Angélique, épousèrent, l'une le marquis de Caylus, l'autre le marquis de Genlis, et en seconde noces le marquis de Beuvron.
Tous les témoins de la vie de famille du maréchal sont d'accord pour rendre un éclatant hommage aux vertus intimes de M""^ de Fabert, et à l'extrême sollicitude dont elle fit preuve dans l'éducation de ses filles. Elle ne se séparait d'elles que lorsqu'elle y était absolument obligée, et leur apprenait par son exemple à remplir avec un soin scrupuleux les moindres devoirs de la vie d'intérieur. Elle était le charme du foyer et l'ange gardien de la maison.
Mais ce n'était pas seulement comme mère de famille que la digne compagne de Fabert méritait d'être louée et admirée ; elle prenait avec une intelligence égale à son dévouement sa part des oeuvres d'utilité publique qui , en dehors des travaux de la guerre, incombaient à son époux.
Pendant les deux commandements qu'il exerça à Metz, en 1634 et en 1637, à cette dernière époque surtout où une horrible famine ravageait le pays messin. M''"'' de Fabert reçut de lui le ministère de la iDienfaisance, et elle en accomplit les devoirs avec une bonté qui lui valut la gratitude universelle. Cette bonté ne fit que redoubler ses effets, lorsque Fabert dut quitter ses fonctions pour aller servir en Italie. Il laissa à sa compagne le soin de subvenir aux besoins d'un peuple qu'il aimait, et sa confiance fut hautement justifiée.
Elle sut mettre en pratique tout ce que peut inspirer l'esprit de charité le plus tendre et le plus ingénieux. Elle ne ralentit l'action de son zèle que lorsqu'elle vit le pays remis par des circonstances moins funestes dans sa situation normale.
Telle avait été à Metz M™" de Fabert, telle on la vit à Sedan pendant toute la durée du gouvernement de son mari. Non seulement elle s'occupa des pauvres et des souffrants au point de mériter le titre de « la mère des misérables », mais elle poussa la bonté jusqu'à doter Sedan d'une industrie nouvelle.
Habile dans l'art de façonner la dentelle, dite point de Venise, elle voulut l'enseigner aux femmes de la bourgeoisie et du peuple.
Elle se fit leur institutrice, les recevant gracieusement en grand nombre dans ses appartements ; elle leur enseigna le secret de cette élégante industrie ; si bien qu'en peu de temps le point de Sedan avait pris un rang distingué dans le commerce des dentelles et rivalisait avec celui de Venise même. Cette fabrication, qui s'est longtemps soutenue avec grand succès , est donc due à l'initiative personnelle et à la bonne grâce de M"'*' de Fabert ; aussi la tradition locale lui en a-t-elle conservé avec justice tout l'honneur.
Il ne faut pas s'étonner de cette ardeur à faire le bien qu'on admire
dans toute sa vie. Elle réunissait tout ce qu'il faut pour cela : un grand cœur uni à un esprit très vif, et de plus, se trouvant en communication continuelle d'idées et de sentiments avec l'iiomme éminemment bon et généreux auquel elle avait uni sa destinée , elle apprenait de lui à considérer « le service des autres comme la première obligation des gens en place ».
Elle portait à son mari une affection profonde ; rien ne troubla jamais la tendre union de leurs esprits comme de leurs cœurs. Elle fit bien voir ce que Fabert était pour elle, et ce qu'elle était pour lui, lors de sa captivité à Bruxelles.
« Il reçut, dit de Termes, pour sa liberté, dans ses affaires étrangères et politiques, tout le secours, tout l'ordre et toutes les assistances qu'une des plus vertueuses, des plus éclairées, des plus intelligentes femmes du monde pouvait donner. Bien que madame sa femme fiât jeune et d'un âge à ne pas attendre tout ce qu'elle fit, elle surprit tous ceux qui la virent agir et qui furent témoins de sa conduite. »
Telle était la confiance que Fabert plaçait en sa compagne, que, pendant les années difficiles où la guerre menaçait constamment la frontière de Champagne, lorsqu'il était obligé de s'éloigner de Sedan, c'était à elle, plutôt encore qu'au commandant en second et au major de place, qu'il s'en rapportait du soin de toutes les choses importantes et délicates. Nous n'en donnerons pour preuve et pour exemple que la lettre autographe suivante, choisie entre plusieurs autres analogues dans le dossier de Fabert, aux Archives nationales. Elle est datée du 24 juillet 16571.
« Je vous envoie les avis que je reçus hier soir. Je suis fort persuadée que tous ces gens qui ont passé avec ces charrettes font un convoi pour mener les choses nécessaires aux places qui sont dans le Luxembourg, et qu'ils n'ont d'autre dessein que de les mener.
<i Je reçus hier soir votre lettre par M. Danfer. L'on travaille à lui donner les choses qu'il peut porter dans deux ou trois bateaux qui sont ici. Il ne veut que six mille de rnèches et la moitié des boulets que vous me mandez.
« J'ai envoyé à M. d'Angecourt pour les grenades que vous m'ordonnez qu'il mène à Stenay.
« J'ai ordonné que l'on façonne incessamment les dix milliers de plomb que vous demandez et qui sont à la grange Jolyfons. Comme vous me mandez d'envoyer le plomb à M. de Bourlémont, vous me chargez aussi des frais qu'il y a à faire pour des barils à mettre ledit plomb et de la voiture.
1 Arch. nat. kk, 1704.
« S'il est vrai, ce que m'a dit ce malin im messager qui vient de la Fère, la reine ne serait ici qu'après-demain. Je ferai en sorte aujourd'hui que tout sera en état de la recevoir.
« Votre famille se porte bien ; je prie Dieu que vous soyez en même état.
« Claude de Clévant Fabert. »
On peut juger par le style de cette lettre du degré de confiance que Fabert plaçait en sa femme. Elle ne prenait pas aux affaires privées de son mari une part moins active, ainsi qu'il est aisé de le comprendre. Les quelques lettres personnelles adressées par elle à Mazarin donnent sur ce point de curieuses lumières. Ainsi, dans les premiers jours d'août 16S5, elle écrit au ministre pour se disculper d'avoir excité son mari, dans une de ces brouilles épistolaires, assez fréquentes, où Fabert , il faut l'avouer, allait quelquefois un peu loin. On sent dans cette lettre la douceur et l'adresse de la femme, mais on y sent aussi la fermeté d'une âme fière et fidèle.
Elle serait désolée, dit-elle, que Son Eminence persistât à croire que c'est elle qui pousse son mari dans l'esprit de révolte. Elle a été la première à regretter la lettre qu'il a écrite ; mais que pouvait-elle faire pour l'empêcher? Il est son mari, et elle lui doit respect et soumission en cette qualité et pour beaucoup d'autres raisons.
« Je ne puis nier, continue-t-elle, que je ne sois de l'humeur de toutes les femmes ; mais mon ambition et mon avarice ne m'ont pas jusqu'à présent fait perdre la connaissance du respect qui vous est dû.
« J'ai eu une extrême peine de la lettre que M. de Fabert écrivit à Votre Eminence ; mais il n'avait pas tant de tort non plus , puisque Votre Eminence, l'ayant engagé dans une si grande dépense, l'abandonnait.
« Nos affaires , Dieu merci, depuis peu se raccommodent ; en sorte que ce que je croyais absolument perdu se ramasse petit à petit. Je vois quelque espérance d'avoir de quoi donner à mes filles quelque chose pour les marier; mais je sais aussi que l'opinion qu'on a que Votre Eminence a des bontés pour nous, leur peut être utile bien plus que l'argent que nous pouvons leur donner. Pourquoi donc irais-je pousser M. de Fabert à perdre tous ses avantages et le jeter dans un malheur sans ressources? J'ai plus d'attachement aux choses de la fortune qu'il n'en a, et je ne voudrais pas le porter à renoncer à tout pour un petit sujet. »
M"'" de Fabert va à Paris, elle voit Mazarin, et, plus habile dans ses discours que son mari dans sa correspondance, obtient de lui le redressement des torts dont Fabert avait véritablement à se plaindre.
L'année précédente, elle avait été présentée à la cour, et, reçue en particulier par la reine, elle avait produit sur elle une impression de
vive sympathie. « La reine est satisfaite au dernier point, écrivait Mazarin à Fabert , d'avoir vu M"'® la marquise. Sa Majesté a connu d'abord ce qu'elle valait, et elle en parle avec toute l'estime qui est due à sa vertu et à son mérite. »
Dans son nouveau voyage de 1655, elle ne laisse pas effacer cette opinion avantageuse, voit souvent Sa Majesté, et se fait à la cour une situation en rapport avec sa valeur personnelle et l'éclat du nom qu'elle porte. La reine vient, en 1657, la visiter à Sedan ; puis au mois de septembre, étant à Metz, l'invite à venir la rejoindre en cette ville.
Peu de temps après, d'autres raisons, d'un ordre fâcheux, vinrent modifier ces conditions d'existence, et la forcer à quitter momentanément Sedan pour habiter Paris d'une manière continue. Au mois de décembre 1657, elle fut frappée d'une attaque de paralysie, qui donna à son mari les plus cruelles inquiétudes.
« Je suis dans une extrême appréhension d'une peine bien grande, écrivait-il à Arnauld le 23 de ce mois, ayant vu ma femme attaquée d'une apoplexie qui lui rendit perclus le côté gauche. La liberté du mouvement lui est maintenant revenue, mais elle est abattue d'une sorte qui n'est pas convenable. Je me résous à la mener à Paris pour tâcher de la garantir jusqu'au temps que l'on va à Bourbon, oîi je la mènerai. »
Au mois de mai 1658, M""^ de Fabert trouva dans l'usage de ces eaux une sensible amélioration à son état, bien qu'il lui restât une impressionnabilité assez surexcitée et une crainte, on pourrait dire maladive, des effets du climat de Sedan sur sa santé. Néanmoins elle était dans cette ville, à peu près complètement remise, lors de la nomination de Fabert à la dignité de maréchal de France.
C'est dans la lettre de remerciements de la maréchale au ministre qu'on peut apprécier la joie qui déborde de son cœur. Cette lettre est absolument un dithyrambe ; elle est datée du jour oîi le chevaher de Montgaillard a apporté à son époux le glorieux bâton, insigne de sa dignité.
« Sedan, le 3 août 1658.
ce Monseigneur, Votre Éminence m'a bien tenu parole ; il y a un grand changement en vos affaires et en notre fortune, depuis que Votre Éminence m'a promis d'y en faire un notable. J'aurais bien grand sujet de me réjouir , si je pouvais espérer en ma vie de donner quelque marque à Votre Éminence de ma reconnaissance pour tant de grâces qu'elle nous a faites et de l'honneur dont il lui plaît de nous combler! Mais, Monseigneur, dans l'abondance où je me vois, je compatis avec M. de Fabert de ce que nous ne pourrons jamais par nos services nous
rendre d?gnes du bien que Votre Éminence nous a fait, ni lui en témoigner notre reconnaissance. Toute femme que je suis, je hasarderais ma vie de bon cœur pour le faire. Et si j'y rencontrais la mort, il me semble que je mourrais contente, donnant à Votre Éminence des marques que je suis aussi parfaitement que je dois l'être, Monseigneur, votre très humble, très obéissante et très obligée servante ,
« Claude de Clévant Fabert. »
Sous l'influence de la satisfaction qu'elle éprouvait, M'"° de Fabert vit s'améliorer définitivement sa santé, et, au mois d'avril 1659, elle devint mère d'un troisième fils.
Aux souhaits et félicitations que Fabert reçut d'Arnauld à ce sujet , Ùl répondit par quelques mots pleins de mélancolie, où se laissait voir le pressentiment d'une mort prochaine. ,
« Pour ce qui est de moi, l'âge où je suis ne me pouvant permettre de voir cet enfant en âge de raison, je ne puis avoir d'autre sujet de joie en sa naissance, sinon que c'est une âme qui a reçu le baptême , car, pour le monde, l'enfant y sera fort jeune orphelin. » (Lettre du 11 mai 1639.)
Peu de temps après, un grand péril menaça la vie du maréchal et de sa famille. Un magasin à poudre que l'on avait vidé, mais sous le plancher duquel avait coulé une assez grande quantité de poudre, vint à faire explosion , et emporta une partie du château voisine des appartements de M""® de Fabert. Pour reconnaître la protection dont elle avait été favorisée de Dieu , elle fit élever à ses frais une chapelle , en remplacement de ce dangereux voisinage.
Cependant la dignité de Fabert créait à sa compagne une situation considérable à la cour, et il était convenable qu'elle passât à Paris une partie de l'hiver. Ce séjour était, de plus, motivé par la peine qu'elle avait à supporter le climat dur et froid de Sedan, et par le soin qu'exigeait le perfectionnement de l'éducation de ses deux plus jeunes filles. Or on sait combien le jeu était à cette époque à la mode dans les plus hautes compagnies, et combien surtout les dames de la cour se livraient avec ardeur à ce goût funeste. M"'" de Fabert, il faut l'avouer, ne sut pas se défendre contre ces entraînements , et un des témoins de sa vie a pu dire avec justice que, « si elle n'eût pas été un peu trop joueuse, elle eût réuni en elle l'ensemble de toutes les perfections. »
Le maréchal en gémissait et aspirait chaque hiver avec ardeur à l'époque où , revenant à Sedan, elle se trouvait par là mise à l'abri de toute occasion de succomber à celte faiblesse. Il épanchait à ce sujet son cœur dans celui de son ami Arnauld', et ce dernier lui disait que c'était une question de tempérament, pour laquelle il fallait de l'indulgence.
« Ce n'est pas seulement le tempérament, lui répondait Fabert, le 11 janvier 1660, qui fait jouer la personne que vous savez, c'est la mode, qui peut tout sur les femmes. Il y en a d'autres que celle-là qui s'en mêlent et qui protestent d'y renoncer. Cela est ais4 à faire à la frontière, mais dans Paris il n'en est pas de même. »
A la fin de l'année 1660, M'"" de Fabert, retournée à Paris, vit de nouveau sa santé fortement altérée. Une noie, contenue dans une généalogie du Cabinet des titres, dit qu'une perle considérable subie au jeu ne fut pas étrangère à cette aggravation du mal dont elle était atteinte.
Fabert lui-même, extrêmement souffrant, était allé demander du soulagement aux eaux de Bourbonne, et en était revenu sans l'obtenir. Il était à Sedan, luttant contre son mal avec son courage ordinaire, lorsqu'il fut appelé à Paris par la nouvelle de cette crise dangereuse. Il y accourut précipitamment, et trouva sa chère compagne dans l'état le plus alarmant. Elle expira entre ses bras, le 13 février 1661, et fut déposée en l'église Saint-Nicolas-des-Champs , et ensuite transportée à Sedan, où une sépulture lui avait été préparée, sous le chœur de l'église des capucins irlandais.
Fabert avait tendrement aimé sa femme, il la pleura amèrement. Tout ce qui, dans sa correspolidance, est relatif à la perte qu'il vient de subir a le caractère le plus touchant. Mais, s'il la pleure, il le fait en chrétien et avec l'espoir d'une prochaine réunion, à jamais affranchie du déchirement de la séparation. Il répond, le 27 février, aux consolations d'Arnauld.
« Enfin, il faut se soumettre! Le monde est une mauvaise chose : le bien qu'on y possède ne nous est pas assuré; en en jouissant, la crainte de le perdre nous afflige. Les maux que ma femme a soufferts m'ont tenu de la sorte plusieurs années, et puis je me suis trouvé plongé dans un abîme qui n'a que de l'effroi , de quelque côté que je le regarde. Dieu, par sa grâce, vous garantisse d'un pareil malheur ! »
Déjà, le triste jour des funérailles, il avait eu le courage de répondre aux exhortations du curé de la paroisse, M. Joly :
« Monsieur, puisqu'il faut apprendre à mourir sans répugnance, il faut apprendre aussi à voir mourir sans désespoir les personnes qui nous sont les plus chères. »
Mais, si telle était la force de son âme, grâce au secours de la foi, son cœur était si cruellement brisé , que trois mois plus tard on put craindre de le voir succomber à sa douleur, et qu'il ne se remit jamais du coup qui l'avait frappé.
La mort de M'"" de Fabert causa une affliction générale à la cour, où elle était entourée d'une haute estime. Mazarin . qui lui portait
beaucoup d'attachement et l'avait été visiter dans sa maladie, était lui-même en ce moment mourant à Vincennes.
La lettre de condoléance qu'il écrivit à Fabert, au sujet de son malheur, fut une des dernières qu'ait tracées sa main ; quelques jours après, lui aussi avait cessé de vivre.
FABERT REFUSE d'ÊTRE MINISTRE
Le jour de la mort de Mazarin , le roi avait eu avec ses trois principaux ministres une conférence secrète ; le lendemain il avait réuni le conseil au Louvre et fait à ses membres une déclaration solennelle. « Désormais, avait-il dit, je serai mon premier ministre : vous m'aiderez de vos conseils quand je vous les demanderai. »
Malgré la conforrîiité que Louis XIV établit sans retard entre cette déclaration et ses pratiques de gouvernement, la cour, habituée à placer un nom et une puissance entre la pensée supérieure du monarque et les affaires publiques , ne mit pas en doute qu'il lui faudrait, avant peu, faire choix d'un premier ministre. La reine mère était pénétrée de cette conviction, et, à ses yeux, ce futur ministre dirigeant était tout indiqué ; nul ne pouvait disputer cette place à Fabert ; l'opinion publique reprenait son élan de 1658 avec plus d'intensité que jamais, puisque l'emploi qu'elle lui destinait semblait ne devoir que momentanément rester sans titulaire.
Nous trouvons la preuve de ce que nous avançons dans une lettre du P. Adam à Fabert, datée du 13 mai 1661 , où il fait allusion à ce projet.
« Vous devez être assuré, écrivait l'éminent jésuite, que le roi et la reine mère vous honorent et vous estiment d'une manière qu'on ne peut assez exprimer. Dans une audience que Leurs Majestés m'ont fait l'honneur de m'accorder, la reine fit devant le roi votre éloge en peu de paroles, mais si portantes que j'en fus réellement touché, et le roi confirma tout ce qu'avait dit la reine.
« Presque toute la cour m'a demandé l'état de votre santé ; presque tous vous destinent à un autre emploi que celui que vous remplissez à P