‹ Le Maréchal FabertChapitre 41 sur 54 · FABERT REFUSE D'ÊTRE MINISTRE · texte numérisé non relu

FABERT REFUSE D'ÊTRE MINISTRE

Sedan. Pour vous dire la vérité, on souhaiterait vous voir à la tête des affaires : c'est la voix des grands et du peuple. M. le maréchal de Turenne m'a longuement entretenu sur votre santé et sur les grands services que vous avez rendus à l'État. Il m'a parlé de vous avec estime , j'ose dire avec vénération.

« La reine mère est absolument à vous ; elle croit qu'il n'y a pas en France un plus grand homme de bien , un plus grand serviteur du roi et plus capable de manier les affaires. »

Louis XIV ne songeait certainement pas à rétablir, pas plus en la personne de Fabert qu'en celle d'aucun autre, les fonctions de premier ministre. Mais il est non moins certain qu'il avait la pensée de lui confier un portefeuille. Conseiller d'État depuis 1640, le maréchal s'était vu confirmer dans ce titre lors de la réorganisation du corps ; doué d'une égale supériorité en matière de guerre et de finances, il y apportait des lumières on ne peut plus précieuses.

Plusieurs mémoires, pleins des vues les plus élevées et les plus pratiques, avaient été, comme nous l'avons dit, remis au roi, sur la réorganisation de l'armée et sur les moyens de la faire passer du pied de guerre au pied de paix, sans léser des intérêts respectables et sans trop surcharger les finances de l'État. L'exécution de ces importantes mesures ne pouvait être confiée à des mains plus sûres et plus éprouvées, et le roi était tout disposé à introduire dans le conseil de ses ministres ce précieux élément de progrès.

Mais telle n'était pas la volonté du maréchal , et lui , le plus obéissant de tous les serviteurs , ne se croyait pas le droit , dans l'intérêt même de l'État, de souscrire aux désirs du souverain. Tout son sentiment à cet égard est contenu dans le passage suivant de sa lettre du 28 juin 1661 à Arnauld d'Andilly. Ce dernier, en effet, on le pense bien, n'avait pas été le moins ardent à le solliciter d'accepter le ministère, où le public et le roi étaient d'accord pour l'appeler.

« Ce que vous m'avez écrit m'oblige à vous répondre pour vous détromper sur l'opinion que vous avez de moi. Je me reconnais si peu capable de ce que vous me souhaitez, que je prends Dieu à témoin que, s'il dépendait de l'avoir ou de ne pas l'avoir, je ne l'aurais jamais. Après cela, vous pouvez juger si je serais propre à une telle charge ou non. On se connaît par les choses qu'on a faites ou faillies, et je sais, certainement , que je me sens incapable de ce que vous désirez pour moi. »

La même volonté se retrouve dans d'autres lettres écrites à la même époque. -Il dit dans l'une d'elles :

a Une telle pensée serait préjudiciable au royaume, qui a besoin d'un plus habile homme que je ne suis; elle serait funeste à moi-môme , puisque ce poste me causerait un chagrin mortel qui me conduirait infaiUiblement au tombeau. »

Dans une autre, il dit encore^ :

« Je n'ai nul dessein de sortir d'ici ni d'aller résider à la cour, et je ne pense pas qu'on puisse jamais me faire changer de volonté. »

En présence d'une résolution si arrêtée, le roi dut renoncer à son projet. Mais, peu de temps après, un événement imprévu vint troubler profondément la tranquillité du maréchal, menacé d'abord d'une complète disgrâce ; car cet événement fit revivre avec plus de vivacité la pensée de l'élever au faîte des honneurs. Nous voulons parler de la chute éclatante de Nicolas Fouquet, surintendant des finances.

En apprenant l'arrestation de celui qui, la veille encore, jouissait d'une si grande prospérité, P'abert se rendit à Fontainebleau. Il avait été avec le surintendant dans les termes d'une affectueuse intimité, et ce qui l'appelait à la cour était la pensée de le servir dans son malheur autant qu'il lui serait possible.

Sa première visite fut pour le ministre le Tellier. Mais quelle fut sa pénible surprise lorsqu'il apprit de ce dernier qu'on avait trouvé dans les papiers de Fouquet une note où il déclarait que, a dans le cas où il serait arrêté, M. de Fabert et d'autres gouverneurs lui avaient promis d'armer en sa faveur et de s'emparer de l'argent des recettes pour soutenir la lutte à son profit ! »

Tout stupéfait d'une pareille calomnie, il entreprend de se disculper; mais le ministre l'arrête aux premiers mots, lui dit qu'on n'en croit rien et qu'il n'a qu'à voir le roi pour en être assuré. Sa Majesté lui déclare, en effet, qu'elle n'attache aucune importance à ce qu'elle appelle « les propos d'un fou ». Et la reine ajoute que, s'il a besoin d'une caution, elle s'offre à être la sienne.

Le lendemain ce fut un autre émoi d'un genre tout différent : le comte de Noailles vint lui dire que sa parfaite innocence faisait si peu l'ombre d'un doute et que sa fidélité inspirait un si entière confiance , que le roi était résolu à lui donner l'emploi de surintendant des finances.

Moins que jamais une telle proposition pouvait le séduire. Ce terrain brûlant de la cour lui inspirait une répulsion invincible. Bien des courtisans, en effet, avaient été heureux de pouvoir profiter d'un méchant bruit pour projeter une ombre sur cette vertu jusque-là réputée incorruptible. Il n'en manquait pas qui affectaient de dire que Fouquet pouvait bien n'avoir pas menti, et que la promesse qu'il avait inscrite avait peut-être plus de réalité que le roi ne le pensait.

L'idée de se sentir soupçonné de manœuvres déloyales, ou même imprudentes, était insupportable pour l'âme à la fois si pure et si impressionnable du maréchal. Il lui tardait de se retrouver au sein de ses travaux, dans son paisible gouvernement, loin des jalousies, des intrigues et des mensonges. Il déclina donc formellement les offres qui lui étaient faites, et repartit pour Sedan, emportant une grande recon-

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naissance pour les bontés du roi , mais aussi une certaine amertume par suite des jugements légers et injustes dont il avait été l'objet.

Il laisse bien voir dans une de ses dernières lettres à Arnauld combien cela lui est allé au cœur.

« Je n'ai pas été bien reçu par tout le monde à la cour, lui dit-il. Plusieurs croyaient m'avoir fort obligé en disant qu'on est souvent trompé aux hommes, et qu'ils ne m'auraient jamais cru capable de faire la faute que j'ai faite. A leur avis, c'était fort doucement traiter un homme qu'ils croyaient criminel, par le plaisir qu'ont beaucoup de courtisans de voir ôter l'honneur à ceux qu'ils croient en avoir. »

Mais il faut ajouter qu'en ce moment même il faisait ce qu'il fallait pour s'attirer beaucoup d'ennemis. Il apportait son ardeur, disons mieux sa raideur accoutumée, dans une lutte où il rencontrait pour adversaire tout le corps judiciaire. C'était au sujet de la réorganisation du présidial de Sedan.

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