II. LE GENERAL
a) Le 20e corps d'armée. Morhange. — C'est donc à l'avant-garde, en couverture le long de la frontière, que la guerre trouve le général Foch.
Le 20e corps d'armée fait partie de la 2e armée, commandée par le général de Gastelnau. Dès le j août, cette armée est tout entière en ligne, prête à l'action, couvrant Nancy, Lunéville et Epinal, face à Metz et à Château-Salins.
Le i4 août, elle prend l'offensive. Le 20e corps, qu'encadrent à gauche le 9e corps et à droite le i5% a pour premier objectif les hauteurs qui bordent la frontière ; les Allemands y sont solidement installés. Au prix de pertes sévères, on vient à bout de la résistance de l'ennemi, qui se retire, évacuant Vic> Moy envie et Château-Salins. Il va occuper, à une quinzaine de kilomètres plus au nord, une nouvelle position jalonnée par Delme, Morhange et Sarrebourg, formidablement organisée en grand secret depuis longtemps et abondamment pourvue de mitrailleuses et d'artillerie lourde.
L'artillerie lourde ! Cette artillerie, dont le général Foch avait prévu les terribles effets dans la bataille, est ici comme en Belgique, comme dans le Luxembourg, comme en Alsace, le puissant et
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sournois auxiliaire de l'infanterie allemande, l'adversaire trop lointain dont nos héroïques soldats reçoivent les coups sans pouvoir y répondre, sans même savoir d'où ils viennent. Aucune habileté, aucun héroïsme humain n'ont de prise contre de semblables moyens.
Le 20 août y avec son intrépidité ordinaire, le 20e corps a abordé les hauteurs de Marthil, de Baronville et de ConthiL II s'agit pour lui de mettre la main sur Morhange et d'enlever Bénestroff, nœud de voies ferrées d'une importance capitale. Il y a là l'armée du prince de Bavière, des troupes d'élite, en nombre au moins égal aux Français, avec un outillage incomparablement plus puissant.
Les pertes sont effroyables, d'autant plus effroyables que l'intrépidité est plus grande.
Or, à gauche, le 9e corps, menacé sur son flanc par des forces sorties de Metz, a dû s'arrêter, tandis qu'à droite, dans la région des Etangs, le i5e corps a dû reculer, : découvrant le flanc droit du 20e exposé maintenant aux coups de Jia VIIe armée allemande.
S'obstiner serait folie ; il faut renoncer à la victoire entrevue, que tout le monde croyait certaine, et on se retire sur la Meurthe où l'on arrive le 22 août.
La situation est critique. La droite de la 2e armée paraît hors de cause pour quelque temps, et l'ennemi peut, profitant de cette circonstance, soit foncer droit sur la trouée de Charmes, dans le vide
qui se crée entre les armées Dubailetde Gastelnau,
soit porter ses forces contre Nancy et consommer
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l'écrasement de la 2e armée : deux éventualités qui auraient des conséquences également redoutables.
Le 20e corps est épuisé, décimé, mais il est digne de son chef, dont la flamme et la foi l'animent. C'est avec lui seul que le général Foch va couvrira la fois Nancy et la trouée de Charmes. Il l'installe pour cela dans une forte position centrale, au sud de Saint-Nicolas-de-Port, où il se trouvera dans le flanc des deux directions de marche possible des colonnes allemandes.
Il est éclairé vers l'est par une forte avant-garde de la i ie division, placée dans la région de Flainval; vers le nord par les chasseurs qui, en attendant des renforts mandés en toute hâte, tiennent le Rambêtant, l'un des bastions de Nancy.
C'est vers la trouée de Charmes que l'invasion se rue. Ivres d'enthousiasme, les Allemands passent en trombe à Lunéville, livrant leur flanc droit au 20e corps. Le 2/} août, tandis qu'ils se heurtent à l'inébranlable résistance de l'armée Dubail, accrochée à la Meurthe, le général Foch reçoit l'ordre de passer à l'offensive, face à l'est. Ce jour-là, les hauteurs du Sanon sont enlevées : au nord, le bois de Crévic; au sud, Flainval. Le lendemain, c'est toute l'armée de Castelnau qui se porte en avant « à fond » .
Pris ainsi de flanc, pressé durement de front depuis déjà deux jours par l'armée Dubail, l'ennemi, malgré son écrasante supériorité numérique, hésite ; il s'arrête... L'invasion est enrayée de ce côté ;
Nancy reste inviolée ; les Allemands ne franchiront pas la Meurthe.
b) La 9e armée. La Marne. — Mais de graves événements se sont déroulés ailleurs et le haut commandement a besoin du général Foch sur un autre théâtre.
En Belgique, nos armées n'ont pu, les 21 et 22 août, sous l'avalanche des gros obus de l'artillerie lourde, forcer les solides retranchements de l'ennemi. Abandonnant largement du terrain pour gagner par l'espace le temps nécessaire à la réunion de moyens suffisants, le général Joffre les ramène maintenant vers le sud, rabattant sa gauche sur Paris, avec Verdun comme pivot.
Dès le 20 août, en prévision d'une bataille nouvelle, il se met en devoir de réunir dans la région d'Amiens une masse de manœuvre : la 6e armée, qu'il confie au général Maunoury et que les événements vont amener sous Paris. Puis le 2g août, voyant que la continuation de la retraite va créer au centre de sa ligne, entre les armées Franchet d'Esperey et de Langle de Gary, un point de moindre résistance que l'ennemi pourrait forcer, il décide de constituer dans cette région une nouvelle armée, la 9e, dont le chef sera le général Foch? appelé d'urgence à Ghâlons.
Le jour même, Foch était au Grand Quartier général, ayant abandonné son 20e corps en pleine victoire.
Son armée n'existe pas : il faut la former. Elle comprendra : ne corps (général Eydoux), les 5âc et 60e divisions de réserve, la 9e division de cavalerie, toutes unités enlevées à l'armée de Langle de Gary et battant en retraite depuis la Belgique ; la 42e division (général Grossetti), enlevée au 6e corps de l'armée Sarrail et venant des Ardennes ; le g€ corps (général Dubois), enlevé à l'armée de Castelnau.
Rallier ces éléments en pleine retraite, leur donner des vivres, des munitions, du matériel, en faire un tout homogène capable de bondir de nouveau en avant, telle est la mission qui incombe avant tout au général. Et, en même temps, car les heures sont courtes et un ennemi ardent suit de près nos colonnes, il doit se bien pénétrer lui-même de la situation générale qu'il s'agit de redresser.
Une instruction du général Joffre, du /cr septembre, prévoit l'arrêt des armées sur la ligne Pontsur- Yonne — Nogent-sur-Seine — Méry — Arcis-sur- Aube. Un rectificatif du 2 septembre prévoit même l'abandon de Bar-le-Duc et le repli de la droite jusqu'à Joinville. Paris est laissé à la garde de la 6e armée et de six divisions territoriales.
Et voici le grand État-major allemand à la devine. Va-t-il essayer d'enlever Paris ? Va-t-il au contraire négliger la capitale, le cœur de la France, pour consacrer toutes ses forces à la destruction de l'armée française ?
Paris est un grand camp retranché. S'il l'attaque,
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l'ennemi devra employer à sa conquête des forces considérables qui lui feront défaut sur le champ de bataille ; et s'il le néglige pour continuer à poursuivre l'armée française, il devra bien, à un moment donné, en s'enfonçant vers le sud, prêter le flanc à l'armée Maunoury.
C'est cette dernière éventualité qui va se produire. Le 4 septembre, l'armée allemande entre dans le piège. Se couvrant de Paris par un simple corps d'armée, l'armée von Kluck glisse vers le sud-est pour chercher à déborder la gauche de l'armée Franchet d'Esperey. En même temps les armées Bulow et Hausen, une masse de près de 3oo.ooo hommes, vont se ruer sur Epernay et Châlons, en direction de Sézanne, pour rompre le front français entre les armées Franchet d'Esperey et de Langle de Gary. Le haut commandement allemand sait ne devoir trouver de ce côté que des éléments sans consistance...
Le 5 septembre, à midi, l'armée Maunoury, poussée en avant par la fougueuse ardeur de Gallieni, fonce dans le flanc de von Kluck et engage dix-huit heures trop tôt la bataille prévue par le généralissime seulement pour le 6 au matin.
L'ordre est envoyé partout d'arrêter la retraite, de faire tête, de prendre l'offensive. Un magnifique ordre du jour du général Joffre, destiné à enflammer les courages, ne pourra être lu, presque partout, qu'après la victoire. Le général Foch a transporté son quartier général à Pleurs, point d'où
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il peut facilement rayonner vers Sézanne et Fère- Champenoise. Il a trois grandes artères à interdire à l'ennemi sur un front de 35 kilomètres : les routes d'Epernay à Sézanne et à Fère-Champenoise, celle de Châlons à Arcis-sur-Aube. En outre, il doit tenir les plateaux au nord de Sézanne, point d'appui de la droite de l'armée Franchet d'Esperey, et protéger cette armée contre un mouvement débordant, en empêchant à tout prix l'ennemi de déboucher au sud des marais de Saint-Gond.
La 42e division va tenir les hauteurs de Sézanne : mission de confiance donnée à un corps d'élite. La division marocaine et le 9e corps garderont les débouchés des marais de Saint-Gond : tâche qui sera rude aussi car les marais sont à peu près à sec et la Garde prussienne va les attaquer. Le 1 Ie corps arrêtera en plaine les masses allemandes se portant de Châlons sur Troyes. La 9e division de cavalerie couvrira le flanc droit de l'armée au camp de Mailly.
Ces unités ne mettent pas en ligne, toutes ensemble, plus de 70.000 combattants. Deux hommes par mètre courant, c'est peu pour arrêter en rase campagne l'effort de 3oo.ooo hommes qui se croient vainqueurs. Napoléon voulait cinq hommes par mètre courant pour livrer une bataille, et les Allemands vont en avoir dix ici.
Le général n'a pu conserver à sa disposition que les 52e et 60e divisions de réserve pour tâcher de transformer la lutte qui se prépare en une bataille-
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manœuvre telle qu'il la conçoit. Bien faible moyen pour une aussi lourde tâche !
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BATAILLE DE LA MARNE (9e ARMEE)
Le 6 septembre, Foch a Tordre d'appuyer sur sa gauche l'offensive de Franchet d'Esperey et, sur tout le reste de son front, de tenir l'ennemi, pour
donner aux armées voisines le temps de passer à l'attaque. Donc à gauche, la /pe division, conduite par le brave Grossetti, attaque le Xe corps allemand, s'accroche à Soizy et à Villeneuve pris et repris deux fois. Elle tient finalement en respect un ennemi très supérieur en nombre, et la nuit seule arrête la tuerie sur ce plateau ensanglanté qu'illumine l'incendie.
Mais, à l'extrême droite, il a fallu envoyer la 60e division de réserve au secours du 1 Ie corps qui, débordé par deux corps allemands, reculait. Ainsi découvert à sa droite, le 9e corps qui cherchait à se maintenir devant la Garde, au nord des marais de Saint-Gond, doit se replier, lui aussi, et il faut l'appuyer par la 52e division de réserve pour être certain de conserver les débouchés au sud des marais.
Maintenant, toutes les forces de la 9e armée sont engagées dans un dur combat, et le général Foch n'a déjà plus sous la main aucune troupe disponible...
Pourtant, le 7 septembre, les instructions générales restent les mêmes que la veille : offensive à gauche, en liaison avec la 5e armée; défensive acharnée partout ailleurs, en attendant de pouvoir passer à l'offensive.
Sous les rafales de l'artillerie lourde, la 4^e division, la 52e division de réserve et la division marocaine, loin de pouvoir progresser, ne réussissent à conserver leurs positions que grâce à des prodiges d'héroïsme. Sans répit, malgré les pertes
les plus effroyables, les masses allemandes se ruent à l'assaut en vagues massives.
Cette fureur n'émeut pas le général Foch. Avec son clair bon sens auquel l'immensité du drame semble donner encore plus d'acuité, il juge ainsi la situation : « Puisqu'ils veulent enfoncer avec cette fureur, c'est évidemment que leurs affaires marchent mal ailleurs... »
Il prononçait ces paroles exactement à l'heure où le IVe corps allemand, retiré du feu, quittait la région de Rebais et se portait en arrière pour arrêter sur l'Ourcq le mouvement débordant de Maunoury; où l'armée anglaise, dégagée par cette retraite, passait à l'offensive dans la région de Goulommiers; au moment précis du premier reflux de l'invasion.
Donc, le 8 septembre, le haut commandement allemand a compris que la victoire par le mouvement débordant lui échappait. Il est tenace, il va encore essayer de la fixer en arrêtant Maunoury à droite par l'envoi de puissants renforts et en enfonçant Foch, par Bulow et Hausen. Ce sera la rupture stratégique au lieu du mouvement enveloppant : la victoire n'en sera pas moins décisive.
Toute cette journée du 8> la lutte se maintiendra extrêmement violente. A gauche, Franchet d'Esperey dégage puissamment la 4^e division en poussant en avant son 10e corps. Mais à droite, le 11e corps, accablé par des forces doubles des siennes, écrasé par l'artillerie lourde, plie. Il subit
des pertes élevées. Il perd F ère- Champenoise. Décimée, la 60e division de réserve se retire sur Mailhj.
Au centre, le 9e corps, encore pris à revers, recule. La Garde prussienne s'approche de Mondement, et, si Mondement est enlevé, la 9e armée est coupée en deux. Or, il va être midi, et l'ennemi dispose encore de longues heures pour exploiter sa victoire qui paraît certaine.
Sa victoire!... Mais le colonel Foch n'a-t-il pas enseigné dans ses cours qu'une bataille ne se perd que si l'on est persuadé moralement de l'avoir perdue? Or, si le général replie son quartier général sur Plancy, parce que les obus allemands commencent à gêner le fonctionnement des services, il est si peu persuadé de la victoire de l'ennemi qu'il envoie au généralissime le rapport laconique suivant :
« Pressé fortement sur ma droite; mon centre cède; impossible de me mouvoir; situation excellente ; j'attaque. »
Boutade? Non, certes! Tandis que le téléphone à l'oreille, il écoute, en mâchonnant un cigare, les rapports alarmistes qui lui arrivent de tous côtés, il suit par la pensée les progrès de l'offensive de Maunoury sur l'Ourcq, ceux de French et de Franchet d'Esperey sur le Petit Morin. Il faut tenir, tenir atout prix, puisque « la victoire va à ceux qui la méritent par la plus grande somme de volonté... ». Et comme plus on est faible, plus on doit attaquer,
à ces troupes qui refluent « hallucinées de fatigue » il donne Tordre de se porter en avant. Appuyée par l'armée d'Esperey, la 42e division gagne du terrain; partout ailleurs, on n'avance pas, mais l'ennemi étonné, épuisé, s'arrête, et les positions essentielles sont conservées jusqu'à la nuit.
Le soir, en prévision de la journée du lendemain qui sera peut-être encore plus dure, le général demande du renfort à la 5e armée. Le général Franchet d'Esperey s'empresse de mettre à sa disposition tout le 10e corps et la 5ie division de réserve.
La 42e division, après les trois jours de lutte disproportionnée qu'elle vient de supporter, semble, bien que son moral soit demeuré très élevé, hors d'état physiquement de supporter encore un jour d'une épreuve aussi terrible. Le 8 septembre, dès l'aube, elle est remplacée en première ligne par la 5 ie division de réserve, tandis que le 10e corps reçoit la mission d'attaquer le flanc du Xe corps allemand.
De leur côté, Bulow et Hausen ne tardent pas à renouveler leurs attaques avec la même violence que la veille. Toute la ligne est en feu. La Garde, les VIIe, Xf, XIIe corps actifs, les Xe et XIIe corps de réserve, se ruent tous à la fois dans un suprême assaut.
Les nôtres opposent une résistance désespérée. A gauche, notre 10e corps progresse; mais, au centre, le sacrifice héroïque de la division marocaine ne peut empêcher la Garde prussienne de
s'emparer de Monde ment et d'arriver jusqu'aux abords à! Alternant. Dès 9 heures du matin, sous une pluie d'obus de gros calibre, le 11e corps recule de 4 kilomètres vers Corroy, et la 60e division de réserve abandonne Mailly. Il est évident que la limite des forces humaines est atteinte. Si l'ennemi est encore capable d'un effort, il perce notre centre, et la situation compromise pour lui sur l'Ourcq se rétablit aux marais de Saint-Gond !
Mais il est épuisé, lui aussi. Ses attaques faiblissent ; les lignes de tirailleurs deviennent hésitantes; les colonnes qui les suivent sont moins épaisses ; elles n'avancent plus ; elles se couchent sous les rafales de nos canons. Les nôtres faisant appel à toute leur énergie, s'accrochent au terrain, blottis dans les trous d'obus, ils brûlent leurs dernières cartouches.
L'heure critique approche. « La bataille est mûre », suivant l'expression de Napoléon, et, suivant l'aphorisme du colonel Foch, la victoire appartiendra (( à celui qui aura un dernier bataillon de réserve à jeter dans la fournaise, quand son adversaire nen aura plus... ».
Or, les Allemands n'ont plus de troupes disponibles, mais, de notre côté, une réserve est en route !... Cette réserve suprême, c'est l'héroïque 42e division qui, retirée du feu, à bout de souffle, ce matin, arrive à ce moment, sur l'emplacement de repos qui lui a été assigné, entre Linthes et Pleurs. Elle est fatiguée, très réduite; elle n'au-
rait certainement pas pu supporter un nouvel assaut, mais elle est disponible; l'étape qu'elle vient de faire aura reposé ses nerfs tendus par le combat; son moral est élevé; elle retrouvera toute sa vigueur pour attaquer.
En avant ! Objectif : le flanc droit du XIIe corps allemand qui dépasse maintenant Connantre : c'est là que s'opère la jonction entre Bulow et Hausen...
L'exécution est lente, en raison de l'extrême fatigue des troupes qui, à peine relevées de trois jours et de trois nuits de terribles combats, n'ont pas eu le temps de se restaurer, même sommairement; les derniers éléments de la division ne sont même pas encore arrivés à Linthes ! Ce paroxysme d'efforts, les grands généraux sont seuls capables de les obtenir des collectivités, et il faut pour cela que le chef ait su «faire passer l'énergie suprême qui V anime dans les masses d'hommes qui sont son armée »... On ne trouve guère des exemples aussi caractéristiques de ce phénomène qu'au cours de la campagne de France de i8i4? sous l'œil de Napoléon.
Moins de 4 kilomètres séparent Linthes de Connantre. Ce n'est que vers 6 heures du soir, après quatre heures de mortelles angoisses où Ton sentait se décider le sort de la patrie, que la 42e division entrait en ligne.
Pendant ce temps, le général Foch, qui avait désormais jeté sa dernière carte, et qui comptait bien d'ailleurs sur la victoire, montait à cheval et,
FOCU
3o LE MARÉCHAL FOGH
accompagné du lieutenant Ferrasson, exécutait une tranquille promenade, au cours de laquelle il s'intéressait à des questions de philosophie et d'économie politique.
Napoléon avait dormi deux heures sur le champ de bataille de Bautzen, en attendant la décision du Destin ; Foch, lui, ne dormait pas ; il reposait son cerveau en oubliant la bataille, en dépit des hurlements de la canonnade.
Rentré à Plancy, le général apprend que la 42e division est prête pour l'attaque. Immédiatement, l'ordre est expédié à tout le monde de se lever et de marcher à l'assaut.
Ce qui fut fait.
Subitement, la situation change. L'armée Hausen, qui se croyait près de vaincre et supposait les Français épuisés, est décontenancée par l'apparition de nouveaux ennemis. Nos obus tombent dans Fère-Champenoise où les Allemands commençaient à dételer, comme un soir de victoire. Les trains régimentaires s'empressent d'atteler de nouveau et de rebrousser chemin vers le nord.
Partout, l'ennemi se terre ; il creuse le sol ; par endroits, il recule nettement ; la division marocaine lui arrache Mondement ; le souffle de la défaite l'effleure, et nos soldats, dont la nuit vient d'arrêter les progrès, demeurent à leur poste de combat, persuadés que l'aube du lendemain verra la retraite de l'adversaire.
Celle-ci s'effectue en effet avant le jour.
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Le io septembre, à 5 heures du matin, nos lignes se portent en avant. Pas de résistance ; des trophées, du matériel; dans les localités, surtout à Fère-Champenoise, évacuée précipitamment, des officiers et des soldats de la Garde ivres comme des ilotes.
Une première résistance sérieuse s'affirme sur la ligneMorains — Normée — Lenharrée — Sommesous* Pour la réduire, il faut attendre l'artillerie. Le soir, le général Foch avait transporté son quartier général à Fère-Champenoise.
Le // septembre, la 9e armée borde la Marne entre Epernay et Châlons.
Le i5, l'ennemi a gagné sur l'Aisne une solide position de repli, au nord de Reims et du camp de Châlons. Il s'est réapprovisionné en munitions et il a reçu d'importants renforts. L'accrocher, repousser ses vigoureuses contre-attaques, telle est l'œuvre des premiers jours de contact. Pour le réduire, il faudra multiplier le nombre de nos canons, les nourrir... La victoire, contre de formidables organisations, garnies de troupes braves, nombreuses et puissamment outillées, est à ce prix. Vouloir les forcer à coups d'hommes serait folie. Bon gré mal gré, la lutte se stabilise donc sur ce point ; déjà, l'intérêt s'est porté ailleurs.
c) Le Groupe des Armées du Nord. LTser. — Les Etats-majors français et allemand se sont rendu compte qu'une rupture du front ennemi est impos-
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sible pour le moment et que la décision de la bataille en cours ne peut plus être demandée qu'à la manœuvre débordante. La Suisse est interdite; pour les deux adversaires, le seul flanc vulnérable est le flanc occidental : toute leur activité va donc consister à faire glisser leurs forces vers l'ouest, au risque d'anémier à l'extrême le reste du front.
Le 20 y c'est toute l'armée de Castelnau, qui, appelée d'Alsace, débarque dans la région de Beauvais ; elle arrive à temps pour contenir, vers Roye, une nouvelle ruée des masses allemandes sur Paris.
Le 3o> c'est l'armée de Maud'huy qui débarque dans la région d'Arras et dont les unités arrivent encore à temps pour briser, en descendant du train, le choc de 3oo.ooo Allemands.
Le h octobre } un coup de téléphone annonce au général Foch, sans autre préparation, qu'il est nommé adjoint au commandant en chef et chargé de coordonner les opérations du groupe des armées françaises du Nord. Il y a là les armées de Castelnau et de Maud'huy (6e et ioe), le groupe de divisions territoriales du général Brugère (4 divisions), les corps de cavalerie Conneau et de Mitry.
Qu'a-t-il besoin de plus amples indications ? La situation générale, il la connaît bien : elle est claire. Les difficultés d'exécution ne se voient que sur le terrain de l'action. Là seulement se posent et se résolvent les problèmes de guerre, et c'est l'affaire du cerveau.
Il quitte Châlons à 10 heures du soir et, à 4 heures du matin, il est à Breteuil, auprès du général de Castelnau. Le canon tonne avec violence; les renseignements affluent toutes les cinq minutes; la 56e division et le 4e corps d'armée soutiennent une lutte extrêmement dure contre les XVIIIe corps allemands actif et de réserve, le XXIe corps et le Ier corps bavarois. Le moral des troupes est excellent; on peut attendre des renforts; la route de Paris est bien gardée. D'ailleurs, l'ennemi fait glisser ses réserves vers le nord; son but est de fixer nos disponibilités devant Paris, et pas précisément de percer; il cherche notre flanc gauche.
Tout en conférant, les deux généraux ont déjeuné d'une tasse de café. Dès 6 heures du matin, le général Foch prend congé très affectueusement de son chef d'hier devenu son subordonné, puis, par la route de Sain t-Pol, son automobile longe la bataille dont la grande voix s'étend indéfiniment vers le nord. A g heures du matin, il est à Aubigny où le général de Maud'huy a installé son poste de commandement.
Ici aussi, déjà, la bataille fait rage. L'extrême gauche de notre ligne atteint à peine la région de Lens. Le ioe corps, la ioe division de cavalerie, la 70edivisionde réserve, contiennent l'assaut furieux des bataillons allemands qui ne cessent de débarquer. Vers Lille, le corps de cavalerie Gonneau est seul en vedette, mais il n'a encore aucun ennemi devant lui.
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Dès le lendemain, 6 octobre, le général Foch, pleinement orienté, a installé son quartier général à Doullens. Pour le moment, sa mission principale va consister à hâter, par tous les moyens à sa disposition (chemin de fer, automobiles, véhicules de toutes sortes) le transport vers le nord des troupes et du matériel que le Grand Quartier général retire de tout le reste du front et ne cesse de faire affluer de ce côté. Il devra aussi veillera la solidité du mur qui arrête l'invasion et se tenir prêt à aveugler immédiatement toute brèche qui viendrait à s'y produire.
Simple comme conception, cette mission va être rendue d'une exécution fort difficile du fait que le maréchal French a demandé que l'armée anglaise fût rapprochée de ses bases et transportée dans la région de Lille. Au lieu de troupes françaises, c'est donc quatre corps d'armée anglais qui sont destinés à prolonger la gauche de notre ligne.
Le général Foch, ancien chef de mission à Londres, connaît bien les Anglais» ïl sait que ces soldats héroïques et tenaces se prêtent mal aux nécessités d'une guerre nerveuse où la rapidité des mouvements est la condition sine qua non du succès. Gomment l'Etat-major britannique, au demeurant inexpérimenté, va-t-il résoudre le problème des transports ultra-rapides ? N'y aura-t-il pas aussi dans l'exercice d'un commandement dont les attributions sont mal définies, non pas des froissements, mais des malentendus et des lenteurs?
LE MARÉCHAL FOGH 35
Les débarquements britanniques commencent cependant le g octobre, et notre cavalerie qui les couvre n'a pas encore signalé les Allemands.
Mais justement, ce jour-là, se produit un événement d'une importance considérable, dont l'éventualité avait été envisagée depuis longtemps. Anvers, la gigantesque forteresse, le réduit de la défense belge, écrasée par les obus de 4^0, vient de succomber. Le commandement allemand ayant commis la faute de brusquer l'attaque avant d'avoir assuré l'investissement de la place sur la rive gauche de l'Escaut, l'armée belge a pu se dégager, et elle fait retraite vers l'Yser. Pour couvrir cette retraite, le général Foch envoie en toute hâte par chemin de fer, de Dunkerque sur Gand, la brigade des fusiliers marins de l'amiral Ronarc'h. Sa mission remplie, cette brigade se repliera sur Dixmude où elle servira d'appui à la droite de l'armée belge qui doit s'installer derrière l'Yser.
Deux de nos divisions territoriales creusent activement des tranchées autour d'Ypres. Ce point d'appui sera occupé par une division anglaise envoyée trop tard au secours d'Anvers et qui est à Ostende où elle vient de débarquer. Quand les Anglais seront là, ces deux divisions territoriales, avec quelques autres éléments anglo-français, appuieront vers le nord, pour aider l'armée belge à défendre le secteur Ypres — Dixmude. Mais au sud à? Ypres et jusqu'à La Bassée, s'ouvre une trouée de quelque 3o kilomètres absolument dé-
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garnie de troupes et surveillée seulement par nos patrouilles de cavalerie. Si l'armée allemande, rendue libre par la chute d'Anvers, se présente de ce côté-là, la situation pourra devenir difficile.
Heureusement, le haut commandement allemand, ignorant sans doute la situation exacte du front de Lille, toujours plein de mépris pour l'armée belge et comptant consommer entièrement sa ruine, prend comme objectif le front de l'Yser, solidement occupé, entre Dixmude et la mer.
La ruée se produit le 16 octobre. Les XXIIe, XXIIIe, XXVe et XXVIIe corps de réserve foncent en colonnes profondes, sûrs de la victoire sans combat, au chant du Deutschland ùber ailes. Ce sont des unités de formation récente, composées de jeunes gens, élite de la jeunesse prussienne, ignorant tout de la guerre et sachant à peine se servir de leurs armes, mais imbus de toutes les illusions du pangermanisme.
Ce fut une effroyable hécatombe, qui se renouvela sans répit les 17, 18 et ig octobre. Partout l'armée belge, soutenue par quelques éléments français, résista sous les rafales de l'artillerie lourde, et le sanglant sacrifice de l'armée allemande n'obtint pas le plus léger avantage. En même temps, et avec aussi peu de succès, après un violent bombardement, lç XIXe corps se portait à l'assaut d'Ypres et se heurtait, lui aussi, à une résistance inébranlable des troupes anglaises.
Or, tandis que la bataille fait rage dans le Nord,
LK MARECHAL FOGH 3y
la partie inconsistante du front se constitue en toute hâte au sud de Dixmude. Le ij octobre, les quatre corps anglais ont déjà débarqué, et la trouée Ypres — Cambrai est interdite à l'ennemi.
Maintenant, la partie la plus faible du front du Nord est le secteur Ypres — Dixmude, en raison du retard que l'arrivée des Anglais a fait subir à nos débarquements. Mais des renforts puissants vont affluer de ce côté aussi, où le général d'Urbal vient d'être appelé, le 20 octobre, au commandement des troupes françaises. Le 22, c'est le 9e corps, le ier novembre, ce sont les 16e et 32e. Nuit et jour, trains, automobiles, camions, glissent derrière la ligne de feu et, tandis que le canon gronde rageusement et fait trembler le sol, que les villages s'effondrent sous les gros obus, ils déversent sur les points désignés par le général Foch leur précieux chargement d'énergie.
Les officiers d'état-major qui ont servi sous les ordres du général Foch, à cette époque, sont unanimes à déclarer que c'est son ingéniosité et sa volonté qui ont tout fait, son activité qui a tout animé. Des difficultés invraisemblables se présentaient, qui étaient résolues sans qu'on pût savoir comment. Des canons lourds étaient-ils nécessaires sur un point? on en trouvait et on les y transportait. Fallait-il un bataillon ici, une brigade là-bas? le bataillon et la brigade étaient rendus à l'endroit voulu, au moment voulu. Des unités débarquaient du train dans la nuit : on les expédiait sur des
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camions ou on les réembarquait sans savoir ni comment elles arriveraient, ni si elles avaient mangé, ni si elles mangeraient..., et elles arrivaient et elles étaient là, à point nommé, pour arrêter l'ennemi.
Or, parallèlement à ce travail écrasant, le gêné rai a une autre tâche à remplir, la plus lourde peut-être : elle consiste à soutenir le moral de nos alliés qu'impressionnent vivement la faiblesse de nos moyens, la puissance et l'acharnement de l'ennemi. Les journées et les nuits du 20 au 24 octobre sont de longues heures d'angoisse. Dixmude est écrasé de bombes, les Allemands, dont les effectifs se renouvellent à chaque instant, se ruent avec plus de fureur que jamais sur les lignes belges, qui finissent par plier. Keyem et Beerst sont enlevés; l'armée belge, qu'anime l'héroïque fermeté de son Roi, voit ses dernières réserves fondre dans la fournaise. Il lui reste moins de 3o.ooo combattants; elle est épuisée, à court de munitions. Elle avait promis de tenir pendant quarante -huit heures, et, depuis huit jours, elle meurt sans qu'il ait encore été possible de l'appuyer efficacement. L'Yser a été forcé. L'État-major envisage l'exécution de la retraite sur Dunkerque. Ce serait le désastre !...
Informé téléphoniquement, Foch accourt. Il survient par hasard au milieu d'un conseil de guerre où nos braves alliés, la mort dans l'âme, discutent les dernières dispositions.
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