III. LE CONSEILLER DE L'ENTENTE
La fatale limite d'âge avait atteint le général Foch le 3o septembre igi6; mais, dans les circonstances présentes, on avait estimé ses services encore trop nécessaires à la France pour permettre
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à l'actif et vigoureux vainqueur de Saint-Gond, de l'Yser, de l'Artois et de la Somme, de s'anéantir dans un repos définitif. La loi, qui avait sacrifié tant de chefs éminents, avait fléchi en sa faveur. On lui avait décerné la médaille militaire et il avait été maintenu en activité.
C'était cependant l'époque où le Gouvernement, dans la pensée de donner plus de vigueur à la conduite de la guerre, entrait dans la voie du rajeunissement du haut commandement. Le général Joffre était discuté, les généraux Foch et de Castelnau étaient jugés trop âgés pour conduire les opérations ; le général Foch, que l'on disait malade, était surtout visé.
Le généralissime refusa obstinément de se séparer d'un collaborateur aussi indispensable et il trouva un moyen heureux, maintenant que la guerre allait languir dans le Nord, pour utiliser au mieux des intérêts du pays sa puissance de travail, sa clarté d'intelligence et la vaste étendue de son érudition. Le i3 décembre igiô, il obtenait du Gouvernement la création à Senlis d'un Bureau d'études des grandes questions interalliées;, et il lui en confiait la direction.
L'institution de cet organe répondait à une nécessité urgente.
Le généralissime, déjà écrasé par la lourde charge de la direction des opérations sur le front occidental, était dans l'impossibilité de suivre avec toute l'attention qu'ils méritaient les graves
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événements de guerre dont le monde entier était le théâtre. C'était l'écrasement de la Roumanie, permettant aux Empires centraux de rompre le blocus qui les étouffait et de se ravitailler; leur permettant aussi de réduire sensiblement leur front oriental et de disposer de toute l'armée bulgare pour la lancer contre Salonique. C'était la Révolution qui grondait en Russie, affaiblissant tous les jours davantage l'armée de nos alliés et laissant à l'Allemagne plus de liberté d'action... Où allait se porter la masse des effectifs rendus ainsi disponibles? Sur Salonique?... Sur lefrontitalien?...Sur la France?... Autant de questions vitales à creuser, sans parler des affaires de l'Orient moyen, d'Italie et même d'Allemagne où, le 12 décembre, le Chancelier avait lu à la Tribune du Reichstag des propositions de (( paix allemande » qu'il comptait bien trouver les moyens de faire agréer par l'Entente.
Le général Foch demeura à peine quelques jours à Senlis.
Dans l'immense complexité des problèmes à résoudre, son esprit clair eut vite fait de démêler le point précis dont il était urgent de s'occuper tout d'abord.
Pour lui, il n'existe qu'un seul théâtre d'opéraions principal sur lequel les intérêts les plus vitaux
les plus immédiats sont en jeu, sur lequel la ctoire entraînera la solution de tous les problèmes. Les autres théâtres, quel que soit leur intérêt plus ou moins lointain, sont secondaires. Ce théâtre
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principal, c'est le front occidental, de la mer du Nord à l'Adriatique. C'est donc là qu'il faut s'apprêter à recevoir le choc des masses allemandes, là qu'il faut être vainqueur.
Si ce choc se produit en France, le nécessaire est déjà fait pour y parer dans la mesure des moyens. S'il se produit sur le front italien, la possibilité de porter à nos alliés une aide efficace a été envisagée depuis longtemps; c'est là une question de transports de troupes qui est déjà à l'étude et poussée fort loin.
Reste l'éventualité, qui n'a pas encore été envbsagée, d'une manœuvre débordante par la Suisse. Or, l'Allemagne a déjà violé la Belgique, croyant ainsi s'assurer la victoire : elle violera de même la Suisse si elle voit un intérêt militaire dans cet acte. Par conséquent, c'est le problème de la défense de la Suisse dont l'étude s'impose à cette heure avec le plus d'urgence.
Le général Foch se rend à Mirecourt avec le titre nominal de commandant du groupement Foch et, activement secondé par le général Weygand, il se met à l'œuvre.
Au mois de mars 1917, sa tâche était parachevée. Un plan d'opérations avait été élaboré, en plein accord avec l'État-major helvétique, et une bataille était préparée dans les moindres détails, que devaient livrer nos trois armées de l'Est, appuyées à droite sur toute l'armée de la Confédération.
Son importante mission remplie, le général Foch
était appelé, le i5 mai iqij, au poste de chef d'Etatmajor général de Tannée, en remplacement du général Pétain, qui recevait le commandement des armées du Nord et du Nord-Est. Installé aux Invalides, le général devenait en même temps le conseiller technique du Gouvernement, qui pensait prendre une part plus grande à la direction de la guerre.
Le mois de juillet igij voit l'effondrement complet de la puissance militaire russe. Indignée par les crimes allemands, l'Amérique s'était heureusement rangée à nos côtés depuis le 3 février ; mais, si l'intervention de la grande République nous garantissait la victoire, il fallait cependant prévoir un rude hiver, au cours duquel la France, l'Angleterre et l'Italie allaient devoir, avec leurs seules ressources, faire échec à toute la puissance militaire des Empires centraux.
Ce n'est pas sur la Suisse, c'est sur l'Italie que la foudre s'abattit avant que l'on eût pressenti l'éclair. Le 22 octobre, on annonçait comme probable un formidable coup de bélier austro-allemand sur l'Izonzo, accompagné d'une manœuvre débordante dans les Alpes Carniques, puis brusquement, le 26 > les communiqués allemands montraient l'armée italienne refoulée sur l'Izonzo, perdant 3o.ooo prisonniers et 3oo canons : le 26, le chiffre des prises était porté à 60.000 prisonniers et à 5oo canons; des bruits dignes de créance parlaient même de plus de 100.000 prisonniers et d'une perte de plus de 700 canons..., c'était un désastre!
Dès le 26, le général Foch a expédié un télé gramme laconique au général Cadorna : « Si vous avez besoin de nos troupes, nous sommes prêts à marcher. »
Le transport de 4 divisions françaises que sui vront plus tard 2 divisions anglaises commence le 28 ; il s'effectuera à raison de 4o trains par vingtquatre heures de façon que les premiers éléments débarquent dans la plaine lombarde le itr novembre. C'est le général Duchêne, commandant la 10e armée, qui va commander l'armée française d'Italie. Il part le 2gy après avoir reçu des instructions précises du général Foch.
Le haut commandement italien, craignant de voir ses armées de l'Est prises à dos par l'offensive allemande venant des Alpes, serait enclin à abandonner du pays, à se retirer au besoin jusqu'au Mincio... Déjà le Tagliamento a été forcé malgré un commencement de résistance, l'évacuation de la Livenza est en voie d'exécution. La propagande ennemie produit des effets désastreux dans certains milieux italiens et le moral de l'armée est fortement menacé par ces manœuvres.
Foch accourt en Italie. Il persuade à Cadorna qu'il n'est pas battu; que, seule, la 2e armée a été attaquée ; que l'ennemi peut être arrêté sur le Piave et dans le Trentin. Il faut pour cela un plan d'opérations auquel tout le monde se conformera; ulj commandement énergique sur les points qu'il importe de conserver ; en arrière, une réorganisation
des troupes et la constitution d'une masse de manœuvre.
Donc, l'armée italienne qui s'est tout de suite ressaisie, résiste vigoureusement sur le Piave et sur le plateau à'Asiago. Elle y sera encore en 1918, quand l'heure de l'offensive sonnera pour elle.
Sur ces entrefaites s'est créé à Versailles un Conseil supérieur de guerre interallié, étape timide, mais cependant décisive vers la réalisation de l'unité de commandement. Le rôle de ce conseil devait être de mettre en lumière et d'accorder les points de vue des divers gouvernements de l'Entente, puis de donner aux généraux commandant les diverses armées les directives nécessaires pour atteindre le but commun. C'était évidemment là la place du général Foch. Il y fut appelé pour représenter la France et présider aux décisions du Conseil.
Or, le haut commandement allemand, persuadé d'avoir mis pour longtemps l'Italie hors d'état d'entreprendre une opération offensive, est décidé maintenant à tourner contre la France tous les efforts de la coalition. Il veut en finir; l'Allemagne a faim ; elle s'épuise. Le bon sens indique qu'il faut écraser la France avant que l'armée américaine, dont on active l'instruction dans les camps des États-Unis, soit en état de figurer sur les champs de bataille de l'Europe.
Donc, les transports de troupes et de matériel du front russe sur le front occidental, dont on avail
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signalé l'importance en novembre et en décembre igij, s'intensifient en février et en mars igi8. Il n'est bruit, dans toute la presse neutre, que d'une puissante offensive allemande se préparant dans le plus grand secret, avec un art consommé, qui doit se déclencher incessamment sur tout le front occidental et dont l'effet sera fatalement irrésistible.
De notre côté, l'aviation, les services des renseignements peuvent constater, dès le i5 mars, que l'équipement offensif de la presque totalité du front ennemi semble parachevé ; identifier d'une manière certaine 188 de ses divisions, dont 109 seulement en première ligne, ce qui permet de présumer l'existence derrière le front et à la disposition du commandement, d'une masse de manœuvre de plus de 80 divisions. On a pu encore se rendre compte que de l'Oise à la mer, face aux armées anglo-belges, le front allemand a été renforcé de 3o divisions ; que face à l'armée française, il l'a été de 10; que deux nouvelles armées ont été constituées : la XVIIe dans la région de Valenciennes, sous Otto von Below, face à Montreuil; la XVIIIe, dans la région du Cateau, face à Montdidier, sous von Hutier, le vainqueur deRiga, le spécialiste en attaques brusquées.
La partie du front menacée d'une formidable attaque imminente s'étend donc d'Ypres à La Fère, sur environ i5o kilomètres.
On aurait pu être tenté de chercher à éviter ce coup mortel, en le devançant par une offensive
immédiate ; mais, pour qui possédait quelques renseignements sur le système d'organisation défensive réalisée par les Allemands sur le territoire français, une semblable entreprise ne pouvait apparaître, devant la supériorité numérique de l'ennemi, que comme un acte de folie.
Cette organisation comportait quatre lignes prinpales de défense :
i° De la mer à la Suisse, une immense ligne continue, profonde d'une dizaine de kilomètres dessine à peu près la forme du front : zone fortifiée infranchissable, formée de tranchées se croisant dans tous les sens, couvertes par des forêts de réseaux de (il de fer, avec réduits cuirassés pour canons et pour mitrailleuses, villages et bois fortifiés, pourvus de tous les perfectionnements de la science moderne. Elle s'appelle la ligne Hindenburg.
Les différents secteurs de cette formidable « muraille de Chine » portent des noms empruntés aux héros des Niebelungen : Wotan, Siegfried, Alberik, etc.;
20 Un système de deux lignes à peu près continues forme un croissant dont la convexité est tournée vers Paris et s'appuie d'un côté au camp retranché de Lille, puissamment organisé, de l'autre à la région fortifiée de Metz — Thionville.
La première de ces lignes est jalonnée par Douai, Cambrai, La Fère , Vouziers , Dun- sur- Meuse , Pagny-sur- Moselle. De l'ouest à l'est, elle s'appelle Hunding, Brunehilde, Kriemhilde, Michel Slellung.
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La seconde se raccorde à la précédente vers Douai, se prolonge par Le Quesnoy où elle se dédouble jusqu'à Hirson, couvre Rocroy, Mèzières, Sedan, et va se perdre dans le camp retranché de Metz ;
3° Une quatrième ligne, continue elle aussi, et très solide, est jalonnée par Valenciennes , Maubeuge, PhiUppeoille et Givet. Elle barre les vallées de la Meuse et de la Sambre, artères vitales de l'armée allemande, et procurera, en cas de désastre, le temps nécessaire pour évacuer les Flandres;
4° Des lignes intermédiaires, incomplètement terminées, mais susceptibles cependant de rendre de bons services, renforcent par endroits les lignes principales.
En outre, des organisations compliquées, appelées bretelles, les relient entre elles perpendiculairement, formant de gigantesques caponnières destinées à canaliser une offensive ennemie victorieuse et à prendre cette offensive à revers par le feu ou par la manœuvre. ♦
Seules l'Alsace et la Lorraine paraissent négligées. Elles ne sont protégées que par la ligne Hindenburg. Un sj^stème fortifié allant de Strasbourg au Donon semble se trouver là pour préparer un raccourcissement du front et localiser dans la Haute-Alsace les progrès des Alliés.
L'ensemble du système défensif qui rive l'invasion dans la chair de la France est donc formidable, et, dans l'état de notre organisation et de nos
moyens, il est bien impossible de devancer par une offensive le coup de bélier qui est imminent.
La terrible éventualité de celte offensive, le général Foch l'avait cependant prévue dès le mois de novembre, tandis qu'il assurait par sa présence le redressement de la situation en Italie. Dès ce moment il avait souligné l'urgente nécessité de développer la puissance de nos armées, de donner plus de souplesse à l'articulation de nos réserves, de créer une réserve interalliée, de multiplier les communications latérales pour rendre une manœuvre possible.
Tout cela, on n'avait pu le réaliser qu'imparfaitement. Le Conseil de Versailles avait bien décidé la création d'une réserve interalliée, dont le générai Foch, nommé président du Comité exécutif du Conseil supérieur de guerre, devait éventuellement prendre le commandement, mais cette décision était demeurée sans effet. Même, le Gouvernement britannique, obligé d'alimenter ses opérations d'Asie, réduisait de 200.000 combattants les effectifs de ses armées de France. L'Italie ne pouvait envoyer à notre aide que des travailleurs, mais point de soldats. Seule, la petite armée belge se renforçait et se réorganisait en douze divisions sur le modèle français.
Enfin, dans sa séance du 3 mars, et en dépit des énergiques protestations du général Foch, le Conseil allait jusqu'à décider une réduction importante de la réserve interalliée et à n'envisager que le
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parti de résister le mieux possible à l'effort allemand qui s'annonçait formidable.
Il le fut. Le 21 mars , à 9 heures du matin, après une très courte, mais terrifiante préparation d'artillerie, 42 divisions des XVIIe, IIe et XVIIIe armées se ruaient, entre La Fère et Fontaine-lès-Croisilles, sur 17 divisions britanniques des 3e et 5e armées. Dès l'abord, le front se fissurait dans la région de Saint-Quentin , et, le 22 mars, il cédait sur les 80 kilomètres de la zone attaquée. Le recul des 3e et 5e armées britanniques se poursuivait, rapide, jusqu'au 3o mars, date où il atteignait près de 3o kilomètres et la ligne générale Arras — Moreuil — Albert — Montdidier. Une brèche s'ouvrait déjà, béante, entre la droite de la 5e armée anglaise qui reculait vers l'ouest et la gauche de la 6e armée française qui, malgré toute l'activité déployée, ne réussissait pas à étendre assez vite son front vers Chauny et Noyon, pour conserver le contact avec nos alliés.
La route de Paris s'entr'ouvrait ; H utier y précipita ses réserves qui progressèrent jusque sur la ligne Montdidier — Noyon> à 60 kilomètres de la capitale.
II fallut cet extrême péril et la brutalité de ce coup de massue pour dessiller les yeux et faire taire les amours-propres. On comprit enfin que l'Entente allait être définitivement vaincue si elle ne consentait pas à coordonner les efforts de tous les Alliés vers le but commun. Le 26 mars, à Doul-
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lens, sur la proposition du Gouvernement britannique, le général Foch, sans recevoir encore le commandement suprême des armées alliées, se voyait chargé de coordonner les opérations de ces armées. C'est déjà à ce titre qu'il avait remporté la victoire de l'Yser.
Même, les idées évoluèrent avec une surprenante rapidité. Sous la menace grandissante du désastre imminent, toutes les objections s'évanouirent en fumée, et le mois de mars n'était pas écoulé que le général Foch était nommé généralissime des forces françaises, anglaises, américaines et belges combattant sur le front occidental.
L'Entente avait un chef : la première condition de la victoire était enfin réalisée.