‹ Le maréchal LannesChapitre 10 sur 18 · Victoires et conquétes · texte numérisé non relu

Victoires et conquétes

Le 17 mars, la division Lannes s’empara, près une légère résistance, de la petite ville de Hayfà, située au bord de la mer, à l'embouchure de 1la rivière de Keysoun et au pied du mont Carmel. Le port de Hayfà était nécessaire à Bonaparte pour recueillir la flotte partie de Jaffa. Malheureusement deux vaisseaux anglais, mouillés dans le port de Saint-Jean d'Acre, donnèrent la chasse à cette flotte et s'emparèrent des bâtiments qui portaient le gros matériel de siège. Des ponts furent jetés successivement sur le Keysoun et sur le Belus, et, le 19 mars au matin, l’armée s'établit sur le coteau de Turon, en face de Saint-Jean-d’Acre. La place fut investie le jour même. La division Reynier occupa la gauche, la division Kléber fut portée à droite, les divisions Bon et Lannes, ayant entre elles le quartier général et le parc, formèrent le centre. La tranchée fut ouverte le 21. Huit batteries construites immédiatement ouvrirent leur feu le 23 mars.

Lesiège de Saint-Jean-d'Acre, que nous n'avons pas à raconter ici en détail, dura du 19 mars au 21 mai. L'absence de pièces de gros calibre, le fanatisme des Turcs, l'énergie féroce de Djezzar-Pacha, l’habileté de l'ingénieur émigré Phélippeaux, le ravitaillement incessant de la place par les flottes turque et anglaise, furent les principales causes de l’échec éprouvé devant Saint-Jean-d’'Acre par Bonaparte. Lannes ne prit aucune part aux combats et batailles livrés pendant le siège aux troupes de secours, tels que les com-

bats de Nazareth et de Safer et la bataille du Mont- Thabor. En revanche, il eut un rôle considérable à remplir dans les opérations du siège, sa division et celle de Reynier n'ayant jamais quitté leurs positions devant Saint-Jean-d’Acre. Trois grands assauts furent donnés à la place, le 28 mars, les 7, 8, et 10 mai. Lannes avait dirigé le premier de ces assauts, donné par les grenadiers de la 69° demi-brigade, dont une trentaine parvinrent à se loger à l'étage inférieur d'une tour et en furent chassés par les matières incendiaires que les assiégés firent pleuvoirsur eux. C’est dans cet assaut que fut tué le jeune capitaine d’étatmajor de Mailly Château-Renaud, qui avait pénétré dans la place et gisait à terre, blessé au picd par une balle, lorsque les Tures lui tranchèrent la tête. L'assaut du 7 mai donna aux assiégeants la possession de cette fameuse tour qui avait déjà coûté tant de peines et tant de sang. Les généraux Bon, Rampon et Vial y combattirent à la tête des 18° et 32° demi-brigades : le chef de la 18°, Boyer, fut tué avec dix-sept de ses officiers et plus de cent cinquante soldats de sa demi-brigade ! Le 8 mai au matin l'artillerie française ouvrit une violente canonnade : après deux heures de feu trois brèches furent pratiquées à la courtine : Lannes reçut l’ordre de conduire sa division à l'assaut. « L’intrépide général, dit l'historien que j'ai déjà cité, y marche avec joie, précédé de ses éclaireurs et de ses grenadiers, à la tète desquels se place le général Rambeaud. Ram-

beaud et Lannes s’avancent au pas de charge, leurs soldats se jettent dans les boyaux, escaladent le rempart. et deux cents grenadiers, que précède toujours le valcureux Rambeaud, pénètrent enfin dans la place. »

Des cris de victoire se font entendre dans toute l'arméc, témoin de ce brillant succès. Tout à coup les grenadiers sarrêtent : un obstacle inattendu s’est dressé devant eux. C’est une seconde enceinte construite par l'ingénieur Phélippeaux, en arrière dela première. En même temps un feu très vif de mousqueterie, prenant la brèche à revers. accueille les colonnes qui marchaient au soutien des premiers grenadiers : les troupes qui se tenaient sur la brèche redescendent dans le fossé; celles qui occupaient l’ancien rempart reculent à leur tour. Rambeaud et ses deux cents grenadiers, qui étaient parvenus à escalader le rempart de la deuxième enceinte, abandonnés à eux-mêmes, sont réduits à s’enfermer dans une mosquée, où ils se défendent avec fureur contre la garnison doublée par les renforts arrivés le matin même de Rhodes. Le général Rambeaud est tué avec un grand nombre de ceux qui l’accompagnaient : le reste se rend au commodore Sidney Smith, accouru avec un détachement de soldats anglais pour les soustraire à la férocité de Djezzar.

Pendant ce temps, qu'était devenu Lannes qui conduisait au secours de Rambeaud les colonnes de soutien? Resté intrépidement sur la brèche, il était

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parvenu à rallier ses soldats dans le fossé et à les porter de nouveau en avant, lorsqu'il tomba frappé d'une balle au cou. Sa chutè fut le signal d’une retraite précipitée. C’en était fait de Lannes, qui laissé au pouvoir des Turcs aurait été infailliblement égorgé, sil ne lui était arrivé un secours inespéré. Transporté dans la tranchée par les soins et le dévouement d’un capitaine de grenadiers, 1l fut pansé et soigné par Larrey et guérit de sa blessure. Il s’en ressentit tout le reste de sa vie, en ayant gardé une certaine difficulté de parole et une raideur dans le cou qui lui faisait pencher la tête de côté.

Quelques jours après l’assaut manqué du 8 mai et celui du 10 dans lequel le général Bon fut blessé mortellement, après avoir repoussé de vigoureuses tentatives de sortie, Bonaparte se résigna à lever le siège de Saint-Jean-d’Acre, en dissimulant son échec sous un ordre du jour pompeux. Dans le rapport qu'il adressa au Directoire 1l demanda le grade de général de division pour Lannes, légèrement blessé, disait-il, mais, sans attendre la réponse, il lui conféra ce grade par un ordre du jour du 40 mai 1799, ainsi conçu :

« Le général en chef, voulant donner au général de brigade Lannes un témoignage de la satisfaction du gouvernement pour la manière distinguée avec laquelleil a servi tant en Italie qu’en Égypte, campagnes pendant lesquelles il a honoré les armes de la République par des actions d’éclat si souvent répétées, vou-

lant le récompenser des services qu'il a rendus dans l'expédition de Syrie, où il a commandé une division, nomme le général de brigade Lannes général de di-

Vision. »

Dix ans après ces événements, le maréchal Lannes, qui venait de mener à bonne fin un siège dont le renom dans l'histoire a dépassé celui du siège de Saint-Jean-d'Acre, quittait Saragosse pour aller reioindre à Paris l’empereur Napoléon et mettre le comble à sa gloire par la campagne d'Autriche. Déjà marqué par le doigt du destin pour une mort prochaine, il traversait le midi dela France, accompagné de deux de ses aides de camp qui, à tour de rôle, lui tenaient compagnie dans sa voiture et cou- ‘aient la poste en avant pour faire préparer les relais. Le maréchal avait l'habitude, dans les voyages de ce genre, de ne jamais s'arrèter en route pour les repas ; d'un autre côté, comme il détestait l'odeur des mets dans la voilure, on ne pouvait y manger, et cette contrainte élait fort pénible pour de jeunes officiers doués d'un robuste appétit. Le capitaine Marbot, un des deux aides de camp qui revenaient d’Espagne avec lui, fut donc fort étonné lorsqu'un beau matin le maréchal lui donna l’ordre de faire préparer le déjeuner au relais de X***. Cet étonnement redoubla à la vue de la maison de poste de X***, qui ne ressemblait en rien à une auberge, et fut porté au comble par l'effet que produisit sur le personnel de

la maison l'annonce de la visite du maréchal. Après avoir donné ses ordres aux domestiques, la maitresse de la maison courut revêtir ses plus beaux atours; les enfants furent lavés, peignés, habillés en grande toilette, le maître de poste lui-même endossa ses habits du dimanche. Lorsque la voiture s'arrêta, toute la famille se précipita au-devant du maréchal avec les signes du plus profond respect, en même temps que de la joie la plus vive. De son côté Lannes, pendant tout le déjeuner, se montra affectueux au possible pour tout ce petit monde, témoignant le plus vif intérêt pour les enfants, s’inquiétant avec sollicitude de tout ce qui les concernait. A la fin du repas, il pria le capitaine Marbot d'aller chercher un écrin qui se trouvait dans une des poches de la voiture, en tira une fort jolie montre avec chiffre en pierreries, attachée à une belle chaine d’or dont le fermoir était orné d’un brillant et la remit à la jeune femme, qui le remercia les larmes aux yeux. Il fit remettre à chacun des serviteurs de la maison une somme en or; puis, quand vint le moment du départ, on le reconduisit jusqu'à sa calèche, devant laquelle la séparation eut lieu avec les marques réciproques d’un réel attendrissement. |

Une fois en route, le maréchal se retourna vers le capitaine Marbot, que son tour appelait à voyager avec lui: « Vous avez dû être bien étonné, lui dit-il, de tout ce que vous venez de voir. En voici l’explication : Blessé grièvement sur la brèche de Saint-Jean-

d'Acre au moment où mes grenadiers, cédant à la violence du feu des assiégés, redescendaient précipitamment dans le fossé, j'allais être abandonné à la fureur des Turcs qui, vous le savez, ne se gênaient pas pour achever les blessés en leur tranchant la tête, lorsqu'un capitaine s'aperçut que je n'étais pas dans le fossé avec la troupe. Il prit avec lui cinq ou six hommes, remonta Île talus de la brèche, me vit élendu à terre et me fit prendre par ses grenadiers pour m'emporter. Les balles pleuvaient autour de nous ; tous les hommes qui me portaient furent tués ou blessés, et je retombai à terre. Le capitaine me prit alors par une jambe et, me trainant sur le sol pour me faire descendre le talus, m'amena en lieu de sûreté. Ce mode de transport était fort peu commode, car ma tète et mon cou, meurtris par la blessure que j'avais reçue, éprouvaient de rudes secousses sur le sol inégal et semé de pierres — mais on fait ce qu'on peut. — Une fois dans la tranchée, Larrey me pansa et je guéris. Plus tard, le capitaine, ayant été blessé à son tour, se vit obligé de quitter le service. Je sus qu'il avait demandé une jeune fille en mariage, mais qu’on hésitait à la lui accorder parce qu'il était sans fortune. Je le dotai, je lui achetai cette maison de poste avec les chevaux et le matériel nécessaires. Ces braves gens y vivent heureux, et leur bonheur me fait plaisir à voir. Mais avouez que je devais bien cela à mon sauveur... » Hélas! c'était la dernière fois que la famille du maitre de poste devait saluer son bien-

faiteur : Lannes allait trouver dans quelques mois, à Essling le terme fatal de ses grandeurs et de sa gloire. « Combien ils durent le regretter ! » fait observer Marbot en terminant le récit de ce touchant épisode, sur lequel on aime à se reposer en traçant l'histoire d’une vie remplie par les aventures de guerre ?.

Revenons à l'expédition de Syrie. Lannes, nous venons de le voir, avait été plus sérieusement blessé que Bonaparte avait bien voulu le dire dans sa lettre au Directoire. Îlne quitta pas cependant le commandement de sa division. La traversée du désert dans une saison aussi chaude aurait pu lui être funeste, mais l’armée ne perdit qu'un très petit nombre de ses blessés : l’extrème sécheresse de l'atmosphère les avait préservés des accidents que les chirurgiens redoutaient pour eux. Rentré au Caire et de nouveau gardé près du général en chef, il fut emmené par lui lorsqu’à la nouvelle du débarquement de l’armée turque dans la presqu’ile d'Aboukir, Bonaparte, précédé par l'avant-garde de Murat, courut au-devant de cette armée. Il concourut puissamment au gain de la bataille d'Aboukir. Sa division formait la droite de l'armée française, la brigade Destaing occupait la gauche, le général Lanusse était en réserve, Murat précédait la ligne avec sa cavalerie. Lannes fut chargé d'entamer l'attaque. Saisissant avec à propos le moment où l'ennemi était ébranlé par les manœuvres

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