Souvenirs de Desgenettes, tome III, inédit
Et il prouva à Murat qu'il était parfaitement au courant de ce qui s’était passé... Au sortir de cet entretien, Murat le raconta à son aide de camp Colbert et lui dit : « Je suis sûr que c’est ce b..... de Lannes qui a vendu la calebasse*! » Était-ce réellement Lannes qui avait révélé à Bonaparte les agissements d’un rival qu'il jalousait de plus en plus? Rien ne l'indique, si ce n’est le dire de ce rival lui-même, suspect tout au moins de prévention contre un camarade dont il] payait de retour les sentiments à son égard, mais il semble résulter de là que, si conformément à certaines assertions *, Lannes partagea tout d’abord le mécontentement des autres officiers généraux, il ne prit du moins aucune part trop visible aux menées qui causèrent l'irritation de Bonaparte. Il avait d’ailleurs le caractère assez fortement trempé pour ne pas éprouver longtemps les faiblesses auxquelles n’échappèrent pas plusieurs des plus vaillants, et l'esprit assez fin pour ne pas se compromettre par des plaintes inutiles. Soit par nature, soit par sagesse, sa belle humeur ne tarda pas à prendre le dessus et plaida pour lui auprès du chef de l'expédition plus encore que son éclatante bravoure. Kléber et Menou avaient été blessés à l'assaut d'Alexandrie et remplacés provisoirement à la tête de leurs divisions par les généraux Dugua et Vial. Ce dernier ayant été envoyé à
1. Souvenirs inédits du général Édouard de Colbert. 2. Desgenettes, Souvenirs déjà cités, général Damas, lettre à Kléber saisie par la croisière anglaise et publiée à Londres.
Rosette pour gouverner la province, Lannes fut investi le 26 juillet, du commandement de la division Menou, qu'il conserva jusqu’à son départ d'Égypte. Les historiens qui le rangent parmi les mécontents disent qu'il manifesta l'intention de refuser ce commandement : j'ai peine à le croire. Le mécontentement de Lannes, conséquence de son caractère ardent et sensible, n'aurait pas tenu un instant devant un mot aimable du général Bonaparte, de mème que plus tard le maréchal Lannes ne résista jamais à une bonne parole de l’empereur Napoléon. |
La division Menou se composait de la 22° demibrigade légère, des 13° et 69° de ligne : elle resta au quartier général sous la main de Bonaparte et concourut puissamment à la répression de la révolte du Caire en dispersant les rassemblements de paysans qui venaient au secours des révoltés. Par un ordre en date du 1° février 1799, Bonaparte donna en toute propriété à Lannes la maison que celui-ci habitaitau Caire. Murat et Dommartin, commandant l'artillerie de l’armée, furent l'objet de la même faveur, accordée à ces trois généraux « à titre de gratification extraordinaire pour les services qu'ils avaient rendus dans la campagne et les dépenses qu'elle leur avait occasionnées ».
Bonaparte gratifia bientôt Lannes d’une faveur plus sérieuse en lui laissant le commandement de l’ancienne division Menou, pour l’expédition de Syrie. Il avait résolu de prévenir par l’offensive, en se portant
en Syrie, les préparatifs d'invasion dirigés contre l'Égypte par la Turquie avec l’aide de l'Angleterre. L'armée qu’il organisa dans ce but se composait de quatre divisions d'infanterie, commandées par Kléber, Reynier, Bon et Lannes, une brigade de cavalerie sous les ordres de Murat et cinquante-deux pièces de campagne. Sa vaste imagination ne rêvait rien moins, après avoir imposé à la Porte une paix glorieuse pour la France, que de marcher sur les Indes et d’en chasser les Anglais. La résistance de Saint-Jean-d’Acre déjoua ces calculs grandioses. L’expédition de Syrie n'en fut pas moins pour les armes françaises lasource d’une gloire dontune bonne partie est restée attachée à la mémoire de Lannes. Les divisions Reynier et Kléber avaient ouvert la route à l’armée par la défaite des Turcs à El-Arisch et la prise de cette place, clef du désert qui sépare l'Égypte de la Palestine. Bonaparte partit du Caire le 7 février, emmenant les divisions Bon et Lannes, et campa avec elles à El-Khankah, le 10 à Belbeys, le 11 sous les palmiers de Koragon, d’où les nouvelles reçues de Reynier le déterminèrent à se porter rapidement de sa personne sur El-Arisch. Il y arriva le 15 : les divisions Bon et Lannes l’ÿ rejoignirent les 17, 18 et 49 février. La place d’El-Arisch ayant capitulé le 20, l’armée partit le 22 avant le jour, afin de franchir le désert qui sépare cette place de celle de Gaza et se termine à Khan-Younès (à quatre kilomètres de Gaza). Kléber prit l'avant-garde avec sa division et
s’égara. Ralliée par Napoléon et rejointe par le reste de l’armée, cette division s'arrêta, le 23 au soir, au puits de Zâoug. Le lendemain 24, Lannes prit à son tour l'avant-garde et parvint à Khan-Younès. Le 25, on se trouva en présence de l’armée turque, commandée par Abdallah-Pacha, qui couvrait la ville de Gaza. Bonaparte disposa ses troupes pour l'attaque; il donna la gauche à Kléber, le centre au général Bon, la droite à la cavalerie de Murat, que soutenait en arrière l'infanterie de Lannes formée en carrés. L’ennemi ne tint pas, et après un combat d’arrière-garde court mais vif entre les mameluks et la cavalerie de Murat, il battit en retraite vers la Palestine. Gaza fut occupée sans coup férir ; l’armée y séjourna peudant quatorze jours, vivant dans l’abondance, mais préludant aux scènes de Jaffa par le pillage et incendiant les oliviers qui formaient la richesse du pays. Enfin, après avoir trouvé dans les couvents des moines de Ramleh des ressources précieuses pour subsister, l'armée campa le 3 mars devant les murs de Jaffa, où s'était réfugié Abdallah avec toute son infanterie. La division Lannes à gauche, la division Bon à droite, commencèrent le siège, que la division Kléber couvrit sur la route de Saint-Jean-d’Acre, Reynier restant en réserve à Ramleh sur celle de Gaza.
La place fut reconnue dans la journée du 4; on construisit dans la nuit du 4 au 5 trois batteries, dont une de brèche, armées ensemble de vingt pièces : la batterie de brèche était à cent quarante mètres de la
place. Le génie ne construisit pas de tranchées, mais seulement deux petites places d'armes sur les flancs de la batterie de brèche : l'abri fourni par les bois d’orangers parut suffisant pour couvrir les communications. La garde des batteries n'était pas assez nombreuse : elle fut surprise par une sortie des assiégés ; plusieurs soldats furent tués, et leurs têtes, rapportées dans la ville, furent exposées sur les remparts. L’ardeur des troupes turques redoubla.
Le 6 mars, après un tir de quelques minutes, un parlementaire fut envoyé au commandant de Jaffa pour le sommer de se rendre : ce parlementaire et son trompette furent massacrés, et leurs têtes allèrent rejoindre sur les remparts celles des soldats tués la veille, tandis que leurs cadavres étaient jetés en avant de la batterie de brèche. Aussitôt le feu reprit avec violence. Au bout de quatre heures la brèche était praticable : la charge sonna, et Lannes qui, à la tête de la 22° légère, en colonne derrière un pli de terrain, attendait le signal, s’élança suivi des autres régiments de sa division. Il franchit la brèche, traversa une haute tour qui la dominait et, s'étendant à droite et à gauche en occupant toutes les tours, il parvint à la citadelle, dont il s'empara. En mème temps, sur la droite, la division Bon, profitant du désordre occasionné par l'assaut, escaladait les remparts avec des échelles. « La ville, dit Bonaparte, éprouva toutes les horreurs d’une ville prise d'assaut. » Les scènes qui suivirent l'assaut de Jaffa,
figurent en effet parmi les plus terribles de ce genre. Les soldats, répandus de toutes parts et furieux du meurtre des parlementaires, égorgeaient hommes, femmes, vieillards, enfants, chrétiens, turcs; tout ce qui avait figure humaine était victime de leur rage. « Il devint impossible aux généraux français, dit un historien, de faire entendre la voix de l'humanité, de faire respecter leur autorité. Les soldats ne s’arrétèrent que lorsqu'ils furent las de tuer et épuisés par la fatigue. » Ils avaient du moins pour excusela fureur excitée en eux par la vue des tètes de leurs camarades exposées sur les remparts et le meurtre des parlementaires. Mais le massacre des prisonniers ordonné de sang-froid et par raison d’État, ne saurait trouver d’excuses. « Les débris de la garnison, réfugiés dans les mosquées, avaient mis bas les armes en demandant quartier : on les amena devant le général en chef, qui s’entretenait avecle général Lannes, assis sur une petite pièce de 3, devant la principale brèche. Les Égyptiens furent soigneusement séparés des Maugrabins, Albanais et autres soldats de diverses nations, et ceux-ci furent confiés à la garde d’un fort détachement. Trois jours après ils furent passés par les armes! On ne pouvait, dit-on, s’embarrasser de ces prisonniers pour marcher sur Saint-Jeand’Acre : leur nourriture eût augmenté les difficultés que l’armée avait à surmonter et, d’un autre côté, si on les avait renvoyés sur parole, ils seraient allés grossir le nombre déjà supérieur de l'ennemi. Ne
pouvant ni les nourrir ni Îles renvoyer libres sans compromettre également le salut de l’armée, on les tua : ils étaient au nombre de quatre mille ‘. »
C'est à Jaffa quela peste, qui couvait depuis quelque temps dans l’armée, éclata ouvertement et qu'il devint impossible de dissimuler ses ravages. Ce mal contagieux fut propagé, dit-on, par les étoffes arrachées, lors du pillage, du fond des demeures où elles étaient entassées depuis nombre d'années.
Dès le lendemain de la prise de Jaffa, Kléber se porta en avant. Les divisions Lannes et Bon partirent le 14 mars pour le rejoindre. Le 15, l'avant-garde se heurta à la cavalerie d’Abdallah, soutenue par quatre mille Naplousains en bataille au caravansérail de Quàquoum, parallèlement à la route. Il fallut, pour attaquer l'ennemi, opérer un mouvement de conversion à droite, l'aile gauche en avant. La division Lannes formait la droite, Kléber la gauche, et Bon le.centre. L’ennemi fut débusqué de toutes ses positions, mais la division Lannes se laissa emporter par trop d’ardeur et suivitimprudemment les Naplousains dans la montagne ; il en résulia une échauffourée dans laquelle fut tué le chef de brigade de la 69° et où la division, repoussée jusqu'à l'entrée des montagnes, eut une soixantaine d'hommes tués avec près de trois cents blessés. Les Naplousains perdirent près de mille hommes, mais ce demi-succès excita leur enthousiasme et leur ardeur.