D'après les Mémoires inédits de Marbot
de la cavalerie de Murat sur ses derrières, 1l gravit au pas de charge les hauteurs qu'il avait en face de lui et refoula les Turcs dans la plaine. Ceux-ci, pris entre son infanterie et les escadrons de Murat, n’eurent d'autre ressource que de se jeter à la mer. Destaing opéra de même sur la gauche ; la réserve appuya le mouvement. La première ligne de l’armée du pacha de Roumélie, forte de vingt mille hommes, fut ainsi complètement détruite; dix-huit canons et quarante drapeaux tombèrent entre les mains du vainqueur. La deuxième ligne donna plus de mal à vaincre. Elle occupait une forte position, les deux ailes appuyées à la mer, Le centre protégé par une puissante redoute : La 18° demi-brigade, sous les ordres du général Destaing, prématurément lancée contre la redoute, fui repoussée et laissa sur le terrain une cinquantaine de blessés. Les Turcs sortirent de leurs retranchements pour couper les têtes : Lannes, avec la 22° légère, se précipita sur eux et les força de rentrer dans la redoute : tandis que la 18° ralliée et la 32° abordaient cette redoute de front, 1l la tourna rapidement pour attaquer à la fois la face gauche et la gorge. Ses soldats dans leur élan gravirent les parapets et tombèrent à la baïonnette sur les défenseurs de l'ouvrage, qui prirent la fuite. Murat, qui avait filé avec sa cavalerie le long de la mer, les accueillit à coups de sabre. Lannes se dirigea ensuite sur le village d'Aboukir, s'y logea et se porta sur le camp turc, où le pacha se tenait avec la réserve. Au même moment Murat s'y
précipitait avec ses escadrons et s'emparait de la personne du pacha. L'armée turque n'existait plus : toutes les tentes ainsi que les bagages, les chevaux et les quarante-deux pièces de campagne attelées furent la proie des Français (Prêces justificatives).
On le voit, la part de Lannes dans cette brillante affaire avait été considérable; il s'était vu cependant éclipsé par son rival en gloire, Murat, à qui Bonaparte avait dit sur le champ de bataille : « Est-ce que la cavalerie a juré de tout faire aujourd'hui? » et qui. dans le rapport adressé au Directoire, fut cité comme avant décidé la victoire. Lannes trouva bientôt l’occasion de prendre sa revanche : les débris de l’armée turque s'étant réfugiés dans Îe fort d'Aboukir, Bonaparte lui donna le commandement des troupes chargées d’en faire le siège, troupes comprenant outre sa propre division, celle du général Rampon et le 45° dragons avec le général Davout. Assisté par le chef de bataillon du génie Bertrand, le futur compagnon d’exil de Napoléon à Sainte-Hélène, Lannes s’'apprêta à mener vigoureusement les opérations; il y apporta une telle ardeur que, sans écouter les avis de Bertrand qui lui demandait deux ou trois jours pour être prêt à ouvrir la tranchée, 1l résolut de chasser les Turcs des maisons qu’ils occupaient en dehors du fort. L'attaque ne réussit pas ; encouragés par ce premier succès, Les assiégés firent une sortie, s'emparèrent de nouvelles maisons et menacèrent la redoute sur laquelle s'appuyaient les travaux des
Français. Lannes marcha contre eux et les repoussa, mais il fut blessé d’un coup de feu à la jambe. Le général Menou, qui le remplaça, s'empara du fort d’Aboukir avec l’aide du général Davout.
Lannes, désespéré de voir lui échapper le succès certain sur lequel il comptait, fut obligé d'entrer à l'hôpital d'Alexandrie, où 1l retrouva Murat qui avait été blessé à la bataille d'Aboukir. L’ennui qu'il éprouvait à se voir cloué sur un lit de douleur tandis que sa division était aux prises avec l’ennemi, fut bientôt compliqué par des chagrins domestiques. Pendant qu'il était à l'hôpital, 1l apprit que sa jeune femme restée en France, l'avait rendu père. Le temps écoulé depuis son départ ne pouvait lui laisser aucune 1llusion sur ses droits à cette paternité, dont le divorce devait être plus tard la conséquence et dont la nouvelle n'était pas faite pour lui rendre plus agréable le séjour de l’hôpital.
La forte nature de Lannes prit le dessus des souffrances physiques et des douleurs morales. Assez promptement rétabli de sa blessure, il put répondre à l'appel de Bonaparte, qui l’'emmena avec lui en France, quoique marchant encore avec des béquilles. Outre Berthier, son chef d'état-major, ses aides de camp, son secrétaire Bourrienne, Bessières avec un fort détachement des guides, et quelques savants tels que Monge, Denon, Berthollet et Parceval Grandmaison, Bonaparte n'avait désigné pour l’accompagner que les généraux Lannes, Murat, Marmont et Andréossy.Tan-
dis que Bonaparte, Berthier, Bourrienne, Andréossy, Berthollet et le contre-amiral Gantheaume, chef de l'expédition, étaient transportés sur la frégate le Muiron, Lannes, Murat, Marmont, Denon et Parceval firent la traversée sur le Carrère. Tous débarquèrent à Fréjus le 9 octobre. Bonaparte partit sans tarder pour Paris. Murat, Lannes et Marmont l'y rejoignirent le plus promptement qu'ils purent, après avoir été chercher à Toulon leurs voitures qu'ils y avaient laissées au départ. L’enthousiasme des populations avait épargné au chef de l'expédition les lenteurs de la quarantaine. Ses compagnons y échappèrent, grâce à la présence d’esprit de l'amiral Gantheaume, qui se précipita au cou d’un des commissaires de la santé, son ami, et rendit complices de la violation des règlements, les fonctionnaires chargés de les faire exécuter. Le détachement des guides, resté à bord des deux bâtiments fut seul, avec les équipages, soumis à toute la rigueur de la loi.
HI
Le 18 Brumaire. — Mission dans le midi de la France. — Le divorce. — Le duel. — L'armée de réserve. — Passage du mont Saint-Bernard. — Combats d'avant-garde. — Batailles de Montebello et de Marengo. — Second mariage. — La garde consulaire. — Faveur et disgrâce de Lannes. — L'ambassade à Lisbonne. — M. de Talleyrand et Almeida. — Départ et retour de Lannes. — Amitié du prince régent. — Rappel en France.
Bonaparte avait ramené d'Égypte les officiers les plus dévoués à sa personne ou à sa fortune. Il trouva en eux, pour la préparation du coup d’État du 18 Brumaire, un concours absolu. Tandis que des personnages civils, tels que Cambacérès, Regnault de Saint- Jean d’Angely, Talleyrand, Lucien Bonaparte, travaillaient à lui former dans les conseils du gouvernement un parti capable de le porter au pouvoir, ses affidés militaires, Berthier, Lannes, Murat et Marmont s’efforçaient de gagner à sa cause les principaux officiers. On lit dans les Mémotres du duc de Raguse que la besogne fut partagée entre eux de telle sorte que Berthier fut chargé des officiers généraux, Murat
des officiers de cavalerie, Lannes des officiers d’infanterie et Marmont des officiers d'artillerie. Chacun d’eux invita pour le 18 brumaire au matin (9 novembre 1799) plusieurs camarades à déjeuner. Au milieu du déjeuner, un aide de camp de Bonaparte parut tout à coup, apportant à l'amphitryon l’ordre de monter à cheval pour rejoindre le général au pont tournant des Tuileries; des chevaux loués à un manège étaient prêts à l'avance. Les convives, rapidement initiés à l’entreprise, furent invités à se mettre de la partie. À peu d'exception près tous y consentirent avec empressement, et voilà comment Bonaparte se rendant au conseil des Anciens fut accompagné par un nombreux état-major. Le colonel Sébastiani, de son côté, lui avait amené pour escorte son régiment, le 9° dragons. Lorsqu'un décret du conseil des Anciens eut appelé Bonaparte au commandement des troupes réunies à Paris, Lannes fut nommé commandant du quartier général des Tuileries. Demeuré à ce poste pendant les journées des 18 et 19 Brumaire il ne prit aucune part aux événements de Saint-Cloud et au coup de force dirigé contre le conseil des Cinq- Cents. Deux jours plus tard, Bonaparte étant nommé consul avec Sieyès et Roger-Ducos, un arrêté consulaire, en date du 12 novembre, désigna Lannes pour le commandement supérieur des 9° et 10° divisions militaires (chef-lieux Toulouse et Perpignan). Il avait pour mission de réprimer toute opposition au nouveau régime. En outre, Bonaparte voulut probable-
ment le mettre à même d'aller veiller à ses affaires de famille, sur lesquelles plusieurs faits qui s’étaient passés dans sa ville natale avaient attiré l'attention du pays.
Tout en estimant que la gloire et le caractère de Lannes sont absolument au-dessus des atteintes qui pourraient résulter de faits passés dans sa famille en France, alors qu'il poursuivait en Égypte sa brillante carrière, je ne chercherai pas à approfondir ces faits pour enrichir d’un chapitre de plus l'histoire des faiblesses féminines et des dangers de l'absence. Ce qu'il suffit de savoir ici, c'est que l'union formée autrefois par Lannes, union purement civile comme toutes celles d’alors, fut dissoute par le divorce ; que la femme qui avait porté son nom se remaria par la suite ct que le fils né pendant l'absence de Lannes ayant, après la mort du maréchal, élevé des prétentions au titre de duc de Montebello ainsi qu’au riche majorat attaché à ce titre, fut débouté de ses prétentions par le tribunal de première instance; ilinterjeta appel de ce jugement, et mourut avant que la cause vint devant la cour. De tous les incidents relatifs à cette affaire, je ne retiendrai que le duel original qui eut lieu à Lectoure, pendant le séjour de Lannes, entre le frère du futur maréchal et un jeune officier d’infanteric, M. de la G***, qui avait été son aide de camp.
Madame Paulette Lannes, c’est ainsi que l’ancien volontaire du Gers appelait sa première femme, ne parait pas avoir été au mieux avec la famille de son
mari, et cela depuis longtemps, car, dans une lettre que j'ai déjà citée en partie, Lannes écrivait de Mantoue à Paulette, le 23 prairial an IV (13 juin 1796) :
« Notre ami R*** m'a écrit dernièrement une lettre qui m'a déchiré le cœur; je croyais que tu étais tranquille chez toi, je vois le contraire. Mes parents ont juré de me faire mourir à petit feu par leurs mauvais procédés à ton égard. Prends patience, ma bonne amie, j'irai bientôt venger les insultes que tu as supportées jusqu à ce moment. »
Il me semble cependant peu probable que le duel dont il s’agit ait eu pour point de départ, comme on l’a dit, le faux bruit de la mort du général Lannes, suivi d’une discussion entre sa femme et l'abbé son frère aîné, au sujet de l'administration de sa fortune, discussion dans laquelle le troisième frère, celui qui était parvenu dans la cavalerie au grade de maréchal des logis, prit les intérêts de l’abbé, tandis que M. de la G*** soutint la cause de madame Lannes. La version d’après laquelle le sous-officier de cavalerie voulut venger l'honneur de son frère absent est infiniment plus plausible. Ce qui paraît certain, c'est qu'il y eut offense publique et préméditée dans un café de Lectoure, que l'affaire fut jugée assez grave pour autoriser une rencontre entre un officier et un sous-officier, et que les conditions du duel furent des plus extraordinaires. Chacun des deux
champions dut combattre comme sl eùt eu à soutenir la prééminence de son arme, le cavalier à cheval avec son sabre, le fantassin à pied avec son fusil muni de la baïonnette. Le combat eut lieu dans une prairie auprès de la ville et eut pour témoin presque toute la population groupée sur la hauteur qui dominait cette prairie. L’officier d'infanterie blessa le cheval du sous-officier avec la pointe de sa baïonnette et fut lui-même renversé d’un coup de sabre sur la: tête, mais sans que la blessure eût rien de grave. Ona dit qu'il avait paré d'avance aux conséquences de ce coup en faisant river à l’intérieur de son shako une forte tige de fer, qui lui sauva la vie, et qu'il en ful quitte ainsi pour une balafre sur la figure.
Quoi qu'il en soit, le séjour de Lannes dans le Midi fut d'assez courte durée. À peine arrivé à Toulouse il écrivait aux consuls, le 21 novembre, que le coup d'État du 18 Brumaire avait d'abord causé de l’étonnement et de légers murmures, qu'après informations détaillées, les deux partis qui divisaient la ville avaient témoigné un égal contentement. « Perpignan est inquiet. ajoutait-il; je partirai pour cette ville afin d’y rétablir la confiance. » Le lendemain 22, il adressait au ministre la dépêche suivante : « Les lois des 18 et 19 brumaire ont été lues hier dans le temple décadaire de la commune de Toulouse aux cris de : Vivent les consuls! Vive la république! » Le 25, ilannonçait de Perpignan que les nouvelles lois y avaient été proclamées et acclamées. De là il transportait son
quartier général à Lectoure, où l’ancien ouvrier teinturier reparaissait en chef suprème, investi des pouvoirs du gouvernement. Il y retraçait dans une lettre privée, adressée le 2 décembre au général Bonaparte, ses impressions personnelles :
« Un des caractères de la révolution du 18 Brumaire, c’est que vous seul pouviez la faire. Quel que soit le mérite de ceux qui ont partagé le péril et la gloire, dans tous les pays que j'ai parcourus, on ne crie ni« Vive Moreau! » ni « Vive Sieyès! » mais « Vive Bonaparte! » Ceux qui vous aiment de cœur, qui ne vous nomment qu'avec enthousiasme, hommes qui vous idolätreront si vous donnez la paix, sont les paisibles, les propriétaires, les riches, la masse de la nation, tous victimes des mouvements politiques excités par les ambitieux. »
Lannes s'établit ensuite à Auch, où 1l donna ordre de mettre en libertéles prisonniers détenus pour avoir pris part à une insurrection contre le gouvernement, ordre ainsi motivé : « La clémence fera plus de bien à la République qu'une excessive sévérité. »
Après avoir mené à bonne fin la mission délicate dont il était chargé, le général Lannes fut appelé, le 18 mars 14800, au commandement de la 4° division de l’armée de réserve, commandement qu'il n’exerça pas effectivement, et, rentré à Paris, il fut nommé le 16 avril suivant commandant et inspecteur de la
66 LE MARÉCUAL LANNES.
garde des consuls, de préférence à Murat, que le ministre de le guerre avait désigné pour ce poste. Cependant l'armée de réserve était en pleine voie d'organisation. On a dit, et Napoléon lui-même a écrit que cette armée fut formée mystérieusement; que l'attention des nombreux cspions entretenus en France par les puissances étrangères fut attirée à Dijon sur des préparatifs dérisoires et sur des rassemblements sans consistance de conscrits à peine sortis de leurs foyers, tandis que des divisions venues de l'Ouest ou organisées dans le Midi avecles dépôts de l’armée d'Orient, filaient en secretsur Genève et Lausanne. Îl paraît assez difficile d'admettre que l’Europe entière se soit laissé tromper, au point d'ignorer complètement les mouvements de troupes qui se faisaient en France. Il est beaucoup plus probable que les rassemblements signalés sur les bords du lac de Genève, furent considérés comme des renforts destinés à l’armée du Rhin, dont l'aile droite s'appuyait à la Suisse. Lannes, retourné à Paris près du premier consul, ne prit aucune part à ces mesures d'organisation. Bonaparte, parti de Paris le 5 mai pour venir prendre, des mains de Berthier, commandant en chef nominal de l’armée de réserve, la direction effective de cette arméc et arrivé à Genèvele 9, amenait Lannes avec lui. Il lui donna le titre de lieutenant général et le commandement de l'avant-garde, composée : 1° de la division d'infanterie Watrin ; 2° de la 28° demi-brigade qui depuis quelque temps déjà sous
les ordres du général Mainoni, occupait les débouchés du Valais en Italie; 3° de la brigade de cavalerie Rivaud, comprenant les 12° hussards et 21° chasseurs.
Il était temps d'agir si l’on voulait secourir Gènes héroïquement défendue par Masséna. On n’attendait plus que la nouvelle des premiers succès de l’armée du Rhin, qui devait refouler dans la vallée du Danube l’armée autrichienne d'Allemagne et dégager les passages orientaux des Alpes suisses. À cette nouvelle, le signal fut donné de franchir le Saint-Bernard, et, le 14 mai au matin, Lannes s’engagea avec son avant-garde sur cette route, qu’on aurait cru inaccessible à une armée. Les détails du passage sont devenus populaires : les canons démontés, couchés sur des traîneaux auxquels s’attèlent les soldats d'infanterie, les escarpements qui bordent l’abîme enlevés au pas de charge au son des tambours et des fanfares, les refrains patriotiques répétés en chœur, les repas à l’hospice du Saint-Bernard devant des tables abondamment garnies de pain, de fromage et de vin, puis la descente sur un sentier rapide et glissant, et l'enthousiasme des troupes saluant par des acclamations joyeuses la belle vallée de la Doire, tout cela a été décrit bien des fois. La première condition du succès pour l'opération hardie que tentait Bonaparte, c’est la rapidité de la marche : il faut que l'avant-garde tombe comme la foudre sur toutes les positions où l’ennemi pourrait barrer la vallée, avant qu'ilne s’y présente en forces suffisantes pour arrêter
le mouvement et donner à Mélas le temps d’accourir avec l'armée autrichienne. Nul n'était plus propre à remplirce rôleque Lannes, l'hommedes avant-gardes.
Dès le 15, ses éclaireurs rencontrent à Etroubles les avant-postes autrichiens, et le 16, un bataillon hongrois, posté au pont de la Cluse, pour défendre ce pont et la ville d'Aoste, est rejeté sur Châtillon. Lannes, laissant à la division Chabran, qui vient de descendre du petit Saint-Bernard, le soin de garder Aoste, continue sa marche et arrive, le 18 au soir, une heure avant le jour, devant Châtillon, dont l’ennemi occupe les hauteurs et enfile le pont avec des canons. « Il cherche à l’amuser, pour que le général Malher puisse le tourner, écrit Berthier à Bonaparte, mais les obstacles rencontrés par ce général ont retardé sa marche. Le général Lannes s’est décidé à une attaque de vive force : les grenadiers de la 22° ont enlevé le village à la baïonnette : cent hommes du 12° hussards ont reçu ordre de charger. Les généraux Watrin, Mainoni, et tous les officiers d’étatmajor ont chargé. Nous avons fait trois cents prisonniers, tué ou blessé cent hommes, pris deux pièces de 4 et quatre caissons chargés de munitions. Le général Watrin est, avec une partie de l’avantgarde, à plus de la moilié du chemin de Châtillon au fort de Bard, le général Lannes est parti aujourd’hui (19 mai), au point du jour, avec ce qui lui reste de troupes pour enlever les hauteurs de ce château. »
Le château de Bard opposa à la marche de l’armée
un obstacle beaucoup plus sérieux qu’on ne l'avait pensé. « Il est situé, écrit Berthier, sur une hauteur d'un accès difficile, fermé par deux enceintes contenant deux étages de batteries, dont douze pièces à la première, et cinq à la seconde. Le chemin qui passe à Bard est bordé d’un côté à pic par des rochers, de l’autre par la rivière qu'on ne peut guéer. Ce chemin est sous la protection du fort et coupé de trois pontslevis. je tenterai l’attaque de vive force pour m’emparer de la ville, mais le succès est incertain. »
L'avant-garde ne s’arrète pas à cet obstacle, et, sans tarder, elle s'engage dans le sentier qui traverse la montagne d’Albaredo en tournant le fort. L'infanterie seule peut y pénétrer, la cavalerie y passera moyennant quelques travaux, l'artillerie est arrêtée.
L’avant-garde, après cinq heures de la marche la plus fatigante dans le sentier d'Albaredo, débusque de Donas et de Saint-Martin le général autrichien de Briey, qui s’y trouvait avec deux régiments d’infanterie, deux pièces de canon et deux escadrons de hussards. Le général Gency le repousse avec la 6° légère. Le général Watrin, en rendant compte de ce combat, demande de l'artillerie, des cartouches, de la cavalerie et des subsistances. Lannes s'établit à Selto à l’entrée des gorges; chemin faisant il rencontre en avant de Carema l'ennemi, au nombre de quinze cents hommes d'infanterie, cent hommes de cavalerie avec deux pièces de canon; il le culbute.
Le village de Bard est pris le 21 mai. On parvient,
à force d’audace et de précautions, à faire passer les pièces d'artillerie à traversle village, pendant la nuit, sous le feu des canons du fort. Sans attendre son artillerie et sa cavalerie, Lannes précipite sa marche pour s'emparer d’'Ivrée ; il arrive le 22 mai, en vue de cette place, défendue par six mille hommes d'infanterie et de cavalerie. Après deux heures de combat et d’une résistance vigoureuse, un bataillon de la 22° escalade la citadelle et s'en empare à la baïonnette, L’ennemi tenait encore sur les remparts de la ville. L’assaut est décidé sur trois points. « Les 22° et &0° demi-brigades viennent à bout de couper à coups de hache les barrières et les chaînes des ponts-levis, tandis qu'avec l’audace et l’intrépidité qui le caractérisent, Lannes enfonce la porte de droite. Toutes les colonnes pénètrent en masse dans la ville, où nos troupes font plus de trois cents prisonniers, après avoir tué ou blessé un aussi grand nombre d’Autrichiens » (Rapport du général Watrin à Lannes). La prise d’Ivrée assure le débouché de l’armée dans les plaines du Piémont : si l’on avait tardé à occuper cette ville, les Autrichiens s'y seraient réunis en forces, et elle aurait exigé un siège en règle. Bonaparte, resté en arrière pour activer le passage du Saint-Bernard, s’en rapportait à Lannes du soin de conduire l'avant-garde.
Cependant le sentier d’Albaredo a été rendu praticable à la cavalerie : Lannes, certain d'être promptement rejoint par la brigade Rivaud (12° hussards
et 21° chasseurs) ainsi que par son artillerie, marche résolument enavant. Le 26 mai, à la pointe du jour, la division Watrin se met en marche pour attaquer l'ennemi, fort de six mille hommes d'infanterie et quatre miile de cavalerie, retranché à la Chiusella. Le pont était gardé par quatre pièces de canon, et tout le front du camp était hérissé de redoutes et de bouches à feu. La 6° demi-brigade de ligne s'était déjà emparée, l’arme au bras, du pont défendu avec la plus grande vigueur; deux régiments autrichiens se precipitant sur elle avec furie la forcent d'abandonner la position. Son chef de brigade Macon se jette alors avec sa troupe dans l’eau jusqu'au cou, tandis que la 22°, conduite par le général Gency en colonne serrée sur le pont, repousse l'ennemi. La déroute était complète ; notre infanterie poursuivait avec acharnement celle des Autrichiens, lorsqu'elle fut assaillie par quatre mille hommes de cavalerie tombant impétueusement sur ses têtes de colonne. La 40° et la 22° demi-brigades soutinrent à la baïonnette avec le plus grand sang-froid ces charges réitérées, jusqu’à ce qu'arrivent enfin les 12° hussards et 21° chasseurs, qui culbutèrent la cavalerie ennemie et la mirent en pleine déroute. Plus de deux cents chevaux des drasons de Latour restèrent sur le champ de bataille. Le général Palfy, qui commandait cette cavalerie, fut biessé mortellement ; plus de deux cents Autrichiens furent tués, blessés ou pris. La perte des Français monta à trois cents hommes tués ou blessés.
L'ennemi, renonçant à défendre le débouché des montagnes, se retira sur Turin. Lannes le suivit jusqu'à Chivasso, où il arriva le 18, faisant mine de vouloir se diriger sur la capitale du Piémont. Ce mouvement, combiné avec celui du général Turreau descendant à Suze par le mont Cenis, était une manœuvre destinée à tromper les Autrichiens sur les véritables intentions de Bonaparte. Tandis que celuici passait en revue à Chivasso les troupes de Lannes et les comblait d’éloges, elles et leur chef, pour la marche brillante et rapide qu’ils venaient de terminer, une nouvelle avant-garde formée, sous le commandement de Murat, de la division Monnier et d'une brigade de cavalerie, se dirigeait sur Verceil, franchissait la Sesia et le Tessin, refoulait les Autrichiens à Turbigo et poussait jusqu'à Milan, où le premier consul faisait son entrée le 2 juin.
Cette manœuvre était à peine démasquée que Lannes, à son tour, quittait Chivasso et, suivant la rive gauche du Pô, arrivait devant Pavie, enlevait cette ville sans résistance le 3 juin et s'y emparait de deux cents bouches à feu, moitié pièces de campagne et moitié de siège, dix mille fusils neufs, une grande quantité de poudre et d’approvisionnements de guerre de toute espèce, des magasins considérables, etc. De là il poussait jusqu’à Belgiojoso où il devait franchir le fleuve. De son côté Murat marchait sur Plaisance, s’emparait de la tête de pont, trouvait le pont coupé et traversant le Pô à Nocetto s'emparait
de Plaisance après avoir chassé les petites garnisons de la Lombardie. Déjà Loison était passé à Crémone sur la rive droite, mais il importait de barrer aux Autrichiens la route de Stradella, qui formait leur véritable ligne de retraite et dont ils avaient un intérêt majeur à s'assurer. Le6 juin, à quatre heures du matin, Lannes, à la tête dela division Watrin, engageait une vive canonnade sur plusieurs points afin de distraire l'attention de l'ennemi, passait le Pà à Belgiojoso sur un pont volant et occupait immédiatement la position de Stradeila.
L’ennemi, pénétré de l'importance de ce point, se jetait avec impétuosité sur les 28° et 40° demi-brigades, qui étaient seules parvenues sur la rive droite sans cavalerie et sans artillerie. Lannes prenait habilement en flanc les Autrichiens déjà victorieux, les forçait à s'arrèter, les chargeait ensuite vigoureusement et, après un engagement des plus acharnés, demeurait maître de Stradella. O’Reilly qui conduisait les Autrichiens, se retira jusque sur Casteggio, où arriva le 8 l'avant-garde du corps de Ott, accourant en toute hâte après la reddition de Gênes.
À la suite des troupes de Lannes (division Watrin), la division Chambarlhac du corps de Victor franchit le P6 ; l'artillerie de ces deux divisions et deux cents hommes du 12° hussards parvinrent également à passer, mais une crue subite du fleuve arrêta les autres divisions. Bonaparte, ignorant l'approche de Oti qui s’avançait avec treize mille hommes, vit
74 LE MARÉCIIAL LANNES.
avant tout la nécessité de pousser jusqu’à Voghera et Tortone pour y prévenir les Autrichiens ; il donna l'ordre à Lannes de marcher devant lui et de culbuter tout ce qui voudrait s'opposer à son mouvement.
Le 9 juin au matin, Lannes, exécutant ces instructions au pied de la lettre, se heurta au corps de Ott, grossi par les troupes de O’Reilly qui s'étaient repliées sur ce corps et présentant un effectif de quinze à seize mille hommes dans la forte position de Casteggio, défendue par une nombreuse artiilerie. Lannes en avait à peine cinq mille, mais il n’était pas homme à s'effrayer d’une telle infériorité de forces. Au signal de l'attaque, deux bataillons de la 6° de ligne se portèrent à droite pour tourner les batteries ennemies, tandis que le général Malher, avec le 3° bataiilon de la 6° et [a 40° de ligne, marchait sur les hauteurs de Casteggio et que la 22° attaquait le village de front. D'abord repoussé, le général Watrin revient à la charge avec la 28° et entre dans Casteggio par les derrières, tandis que Lannes, à la tête de sa réserve, y pénètre de front. Furieux d’être battus par une poignée d'hommes, les Autrichiens reprennent l’offensive. Aguerris par les longs combats du siège de Gênes, ils luttent avec acharnement : Casteggio est pris et repris plusieurs fois. Lannes etles généraux sous ses ordres sont au plus fort de la mêlée, l'artillerie se porte audacieusement sur la ligne des tirailleurs, les deux escadrons du 12° hussards chargent incessamment en désespérés. Malgré tout, le nombre va
l'emporter, et les Autrichiens poussent déjà des eris de victoire, lorsqu'un nouvel adversaire se dresse devant eux. C’est la division Chambarlhac que Victor, attiré par ie bruit du canon, amène au pas de course. Les troupes de Lannes épuisées passent un instant en seconde ligne : le général Rivaud à droite, avec la 43°, s'empare successivement de deux mamelons défendus par les Autrichiens, cerne et prend le ch4teau de Lordone, appui de la gauche de l’ennemi. Le général Herbin, à gauche, obtient le même succèsavec la 24° de ligne. La 96°, au centre, enlève Casteggio. Les Autrichiens, dont toutes les réserves ont été engagées, sont ainsi débusqués de leurs positions. Lannes et Victor donnent le signal d’une charge générale et triomphent sur toute la ligne. L’ennemi s'enfuit de toutes parts, ayant perdu quatre mille sept cents hommes tués, blessés ou pris, c’est-à-dire près du tiers de son effectif. Cinq pièces avec leurs caissons restent aux mains des Français. Telle fut la bataille de Montebello, dont le nom glorieux devint plus tard pour le maréchal Lannes un titre de noblesse. La victoire due avant tout à son intrépidité et à son indomptable ténacité était complète (Pièces justificatives D). Par les soins de Marmont, commandant l'artillerie de l’armée, les divisions Gardane, Monnier et Boudet, la garde consulaire et la cavalerie furent transportées sur la rive droite du P6, tandis que le général Ott, ralliant les débris de son corps d'armée allait rejoindre Mélas sous les murs d'Alexandrie.
Jusqu'ici le plan hardi de Bonaparte avait été couronné du succès le plus marqué. L’exécution avait été à hauteur de la conception, et une heureuse chance avait favorisé toutes les opérations. La partie faillit être perdue au moment décisif. La nature du pays se prêtait mal sans doute aux explorations de la cavalerie, assez peu nombreuse d’ailleurs, attachée à l’armée de réserve. Toujours est-1l que le premier consul ne pénétra pas les desseins de son adversaire et que trompé, dit-on, par le rapport d’un faux espion, il lui attribua l'intention de se retirer sur Gênes, ou de chercher à gagner Mantoue, tandis que Mélas s'était décidé à livrer bataille. Bonaparte, craignant de voir l’armée autrichienne lui échapper, étendit donc les mailles du filet dans lequel il était parvenu à l’enserrer, alors qu'il aurait fallu resserrer ces mailles en concentrant ses forces. La perte de la bataille de Marengo et de l'empire du monde faillit être la conséquence de cette erreur. En face de l’armée autrichienne, réunie derrière la Bormida et forte d'environ trente-cinq mille hommes, dont six à sept mille de cavalerie, 11 ne se trouvait le 13 juin au soir dans la plaine de Marengo que les trois divisions françaises Gardane, Chambarlhac et Watrin, avec deux brigades de cavalerie, soit en tout quinze mille hommes. Les seules troupes assez rapprochées pour arriver en temps opportun sur le champ de bataille, étaient la division Monnier et la garde consulaire, restées avec le premier consul à Torre di
Garrafolo, à quatre lieues de Marengo, et la division Boudet envoyée avec Desaix en reconnaissance sur la route de Novi, en tout dix mille hommes. L’artillerie n'avait que quarante et une bouches à feu à opposer aux cent pièces de l’armée autrichienne. L’ennemi avait une avant-garde de quatre à cinq mille hommes à Marengo, en decà de la-Bormida et du profond ravin du Fontanone. La division Gardane déposta le 13 au soir cette avant-garde, qui n’opposa qu'une très faible résistance; ce qui entretint Bonaparte dans son erreur relativement aux projets du général Mélas, et le décida à regagner en arrière, le quartier général de Torre di Garrafolo. La nuit se passa ainsi qu'il suit : Gardane en première ligne avec la brigade de cavalerie de Kellermann; Chambarlhac en seconde ligne; Lannes en troisième échelon avec la cavalerie de Champeaux. Au point du jour l’armée autrichienne déboucha de la tête de pont de la Bormida : une colonne commandée par O’Reilly prit à droite en remontant le cours de cette rivière ; une autre, commandée par Ott, s’avança à gauche sur la route de Castel-Ceriolo. Le gros, commandé par Mélas en personne, marcha au centre, directement sur Marengo. La résistance de Victor et de ses deux divisions fut énergique et réussit longtemps à contenir les colonnes autrichiennes sur l’autre rive du Fontanone. Au premier avis du combat, Lannes s'était mis en mouvement pour secourir Victor, et 1l vint se placer à sa droite avec la division Watrin. Les forces
autrichiennes gros-issaient sans cesse, mais Victor. Lannes. Watrin, Rivaud. celui-ci chargé de défendre Marengo, luttaient énergiquement, lorsque la colonne de gauche des Autrichiens, celle de Ott ne trouvant rien devant elle. se rabaitit sur le flanc droit de la division Watrin. Lannes dut engager toutes ses résérves pour parer à cette nouvelle attaque. En même temps la colonne autrichienne de droite commandée par O'Reilly, exécutait unc manœuvre semblable sur la gauche de Victor. Menacés d'être enveloppés, sur le point de manquer de cartouches Lannes et Victor se décidérent à battre en retraite; ce qu'ils firent dans le plus grand ordre sous le feu de quatre-vingts pièces d'artillerie, sans se laisser entamer, couverts par les charges réitérées de la cavalerie de Kellermann ct de Champeaux.
Alors apparut sur le champ de bataille le premier consul, accourant avec la division Monnier et la arde consulaire, après avoir envoyé à Desaix, qui depuis la veille était en observation sur la route de Novi, l’ordre de venir le rejoindre. Enflammant de sa présence ct de ses paroles les soldats de Lannes et de Victor, 1l fit porter sur la droite les renforts qu'il amenait, mais la division Monnier fut bientôt chassée du village de Castel-Ceriolo, et la garde consulaire elle-même, tournée par la cavalerie autrichienne, fut forcée de battre en retraite.
La bataille semblait perdue. Mélas se croyant vainqueur était rentré dans Alexandrie pour an-
noncer sa victoire à toute l’Europe. Conduits par le chef d'état-major général Zach, les Autrichiens en colonne marchaïient à la poursuite des vaincus, lorsque survint Desaix avec la division Boudet. Une nouvelle ligne est formée, toutes les pièces disponibles sont réunies en une seule batterie, qui accueille par un feu subit la tête de colonne des grenadiers autrichiens, Desaix s’élance sur eux à la tête de la 9° légère; il est tué, le désordre se met dans ses soldats, mais Kellerman, avec sa brigade de cavalerie, obéissant à une heureuse et soudaine inspiration, tombe sur le flanc de la colonne ennemie, la sabre et la disperse. Zach est fait prisonnier. Trois batail- Llons de grenadiers et le régiment de Vallis mettent bas les armes. Notre cavalerie prend six drapeaux et quatre canons.
Kellermann se retourne sur la cavalerie ennemie, qui flanquait la colonne des grenadiers et la met en fuite. Toute la ligne française reprend le mouvement en avant, avec un élan irrésistible, l’armée autrichienne, dans une confusion entière, regagne la tête de pont. Le lendemain 15 juin, Mélas concluait avec Bonaparte la convention d'Alexandrie, par laquelle il abandonnait à l’armée française tout le nord de l'Italie jusqu’au Mincio.
Les Autrichiens avaient perdu plus de six mille cinq cents hommes tués ou blessés, dont un général (Haddick) et six généraux blessés, ainsi que trois mille hommes faits prisonniers; les Français per-
dirent environ six mille hommes, dont deux généraux tués (Desaix et Champeaux) et trois blessés.
Dans cette sanglante bataille de Marengo, pleine de péripéties émouvantes et de retours inespérés de la fortune, Lannes avait brillé comme d'habitude par son intrépidité etsa ténacité. Lui-même, dans son rapport à Berthier, décrit ainsi qu'il suit la retraite opérée à la fin de la première période de la bataille et le retour offensif qui termina la journée. « Il n’y a pas eu un seul moment de désordre; je me suis retiré par échelons sous un feu d'artillerie des plus vifs et chargé par une cavalerie formidable à plusieurs reprises. Je n'avais pas un seul canon pour soutenir ma retraite, et malgré cela elle s’est terminée dans le plus grand ordre... Vous avez ordonné que les troupes que je commande attaquassent de nouveau l'ennemi, en soutenant la droite du général Desaix; je n'ai jamais vu des troupes attaquer avec plus de courage et de sang-froid : tout ce qui s’est trouvé devant elles a été repoussé et culbuté une seconde fois au delà de la Bormida.. »
Après s'être rendu à Milan, où un Te Deum fut chanté dans la cathédrale, pour célébrer la gloire des armées françaises, et avoir organisé le gouvernement du pays reconquis, ainsi que l’armée d'Italie placée sous le commandement de Masséna, Bonaparte repartit le 25 juin pour Paris, où il avait hâte de rentrer pour mettre fin aux intrigues suscitées par son absence. Il emmena avec lui Berthier, Lannes
et Murat. Ces deux derniers se disputaient toujours la première place dans sa faveur. À leur émulation de gloire, une rivalité d'un autre genre était venue s'ajouter depuis le retour d'Égypte. Tous les deux aspiraient à la main de Caroline Bonaparte, la plus jeune et la plus séduisante des sœurs du premier consul. Celui-ci hésita pendant quelque temps entre ses deux fidèles : 1l ressentait évidemment plus de goût personnel et plus d'amitié pour Lannes, mais la cause de Murat était plaidee auprés de lui par des voix influentes, à commencer par celle de Joséphine, qui, lors de la campagne d'Italie de 1796, avait distingué le premier aide de camp de son mari et le voyait toujours avec plaisir. Son compatriote et ami intime Bessières, ancien coinmandant des guides, un des familiers de Bonaparte que celui-ci écoutait le plus volontiers, parlait en faveur de Murat toutes les fois qu'il en trouvait l’occasion. Enfin, les préférences de Caroline n'étaient pas douteuses, et elle partageait sans mystère la passion qu’elle inspirait au vaillant général de la cavalerie. Bref, Murat l'avait donc emporté, et son mariage avec Caroline Bonaparte avait été célébré depuis deux mois déjà, lorsqu'il partit pour l’armée de réserve. Lannes en avait gardé contre lui, et plus encore peut-être contre Bessières, une disposition hostile, qui fut payée de retour et qui dura jusqu'à sa mort, contenue par l'autorité de Napoléon. Lannes qui, paraît-il, avait été déjà fiancé à mademoiselle Leclerc, belle-sœur de Pauline Bona-
parte, ne tarda pas, du reste, à se remarier lui-même et, d’après tous les témoignages contemporains, il ne perdit pas au change. Mademoiselle Louise-Antoinette Guéhéneuc, fille d’un sénateur administrateur des forêts, qu'il épousa le 15 septembre 1800, était incomparablement belle : « Sa tête, dit madame d’Abrantès, rappelait celle des vierges du Corrège », et madame la maréchale Lannes, duchesse de Montebello, a laissé le souvenir d'une femme charmante à tous égards. Quant à Lannes, c'était à ce moment « un jeune général de trente-deux ans, d’une taille svelte et élégante (11 avait cinq pieds, cinq à six pouces), son pied, sa jambe et ses mains étaient d’une beauté remarquable, sa figure n'avait rien de beau, mais sa physionomie était très expressive, ct quand il s’'animait, ses petits yeux devenaient énormes et lançaient des éclairs. Il avait une réputation de bravoure qui éclipsait toutes les autres, mais, ajoute la duchesse d’Abrantès, peu de succès auprès des femmes ». |
Le général Augereau, le plus vieil ami de Lannes, lui écrivait à propos de son second mariage, le 8 octobre 1800 :
« C’est avec bien de la satisfaction que je vois ton bonheur domestique bien préparé par le choix d’une compagne digne de toi. Tu méritais un ample dédommagement aux chagrins de ton premier lien. Tu éprouves que, si trop souvent la justice de Dieu se fait attendre, elle n'arrive pas moins tôt ou tard. »
Le premier consul témoignait au général Lannes une faveur marquée, et ne passait pas une revue dans la cour du Carrousel, sans être accompagné par lui. Or, ces revues étaient fréquentes et longues, car Bonaparte s’arrêtait à tous les détails avec une minutieuse attention, et certains officiers de l'état-major laissaient parfois apercevoir leur impatience, lorsque la cérémonie se prolongeait plus que de coutume. Bonaparte dit un jour à Lannes :
« Ce n’est pas à toi qu'ilarrive de grogner, parce que la parade nous a fait diner quelquefois une heure plus tard. — Oh! pour cela non, répondit Lannes, je vous en donne ma parole d'honneur! il m'est pardieu bien égal de manger la soupe froide ou chaude, pourvu que vous nous fassiez travailler à chauffer un bon bouillon à ces s... Anglais. » Le général Lannes éprouvait, en effet pour les Anglais une profonde antipathie, et comme une sorte de répulsion : Ce sentiment provenait probablement du siège de Saint- Jean-d’Acre.
La faveur de Lannes auprès du premier consul commençait cependant à être ébranlée par la trop grande familiarité du commandant de la garde consulaire, et par sa liberté de langage sur une question au sujet de laquelle Napoléon n’entendait pas raillerie : les négociations pour le concordat et Le rétablissement du culte catholique. Lannes, l’ancien ouvrier teinturier, fils de la Révolution, ne reniait pas sa mère, et comme beaucoup de ses camarades, à tort
84 LE MARÉCIAL LANNES.
ou à raison, il voyait dans la reconstitution du clergé et la restauration des pratiques officielles du culte, un retour vers l’ancien ordre de choses. Il ne se gènait pas pour plaisanter ces cérémonies, qu'il regardait comme surannées. C'est à tort, toutefois, qu'on lui a attribué un rôle dans une démarche qui causa au premier consul une vive irritation. Le concordat, signé le 15 juillet 1801, par les représentants du Saint-Siège et du gouvernement français, avait été presque immédiatement ratifié par le Saint-Père. La consécration de cet acte important fut célébrée en grande pompe dans la cathédrale de Paris, le jour de Pâques (18 avril 1802), avec un appareil tout militaire et au bruit des salves d'artillerie. Plusieurs généraux, parmi lesquels Augereau et Delmas, crurent devoir protester auprès du premier consul contre cette cérémonie. On prête même au général Delmas cette réponse à une question que lui adressait Bonaparte : « C’est une assez belle capucinade, à laquelle il manque seulement un million d'hommes, qui ont donné leur sang pour renverser ce qu'on relève aujourd'hui! » Cette réponse valut au général Delmas une disgrâce qui dura jusqu'en 1813, époque à laquelle il fut rappelé à l’activité pour aller se faire tuer à Leipzig.
Quant à Lannes, il n’était plus à Paris à ce moment. Napoléon avait d'ailleurs conçu trop d'estime pour ses talents militaires et la loyauté de son caractère, et il avait gardé trop bon souvenir de ses services et
de son dévouement, enfin, il avait conservé pour lui trop d'affection pour le frapper d’une disgrâce complète. |
Le baptème du premier des fils nés du mariage de Lannes avec mademoiselle Guéhéneuc, donna bientôt lieu, dans la chapelle du palais de Saint-Cloud, à une nouvelle cérémonie religieuse plus intime et plus siguificative que celle de Notre-Dame. Le premier consul avait résolu de tenir sur les fonts baptismaux, avec Joséphine, un certain nombre d'enfants appartenant au monde officiel, à ce que l’on pouvait déjà appeler la cour consulaire. Le cardinal Caprera, légat du pape, commença la série des baptêmes par le fils aîné du général Lannes et la fille aînée de Junot. Bonaparte et Joséphine y remplirent en personne leurs rôles de parrain et de marraine.
La défaveur momentanée de Lannes eut un motif apparent autre que des plaisanteries et des critiques sur le concordat. Chef de la garde consulaire et fier de commander à cette troupe d'élite, 1l ne négligeait rien de ce qui pouvait la rehausser. Acceptant avec empressement les propositions qui lui étaient faites à cet égard, sans trop se préoccuper des formalités et des règles de la comptabilité, tenant table ouverte dans un hôtel somptueusement meublé, il engagea une dépense irrégulière de trois cent mille francs, que le conseil d'administration accepta sans observation. Suivant une version plausible, mais donnée sous toute réserve, Lannes aurait été autorisé verbalement
par le premier consul à faire ces dépenses, mais Bonaparte, mécontent des propos qui se tenaient dans des diners donnés aux frais de l’État, aurait après coup refusé de couvrir par son approbation le fait accompli : sur quoi Lannes se serait écrié : « Ah! tu ne veux pas approuver ces dépenses ; 1l faudra bien cependant que tu en passes par là! » Il avait alors compris les sommes ainsi dépensées dans les comptes généraux de la garde consulaire. Quoi qu'il en soit, le premier consul fut bientôt mis au courant de tout, et le maréchal Lannes a toujours pensé, à tort ou à raison, que cette information lui fut donnée par Murat, qui la tenait lui-même de Bessières, membre du conseil d'administration. Fondée ou non, cette supposition fut, jusqu’au jour de la mort glorieuse de Lannes, comme nous le verrons plus loin, une cause indélébile d’antipathie entre deux des plus fidèles serviteurs de l'empereur Napoléon.
Ce qu'il y a de certain, c’est que le premier consul, très décidé depuis quelque temps déjà à faire cesser les nombreux abus auxquels donnait lieu l’administration de l’armée, saisit avec empressement cette occasion de frapper l'opinion publique par un exemple de sévérité. Le général Lannes occupait une position élevée, un poste de confiance. Il était, aux yeux du public et de l’armée, un des favoris de Bonaparte, un des compagnons d'armes que le vainqueur de Marengo plaçait le plus haut dans son estime. Le frapper, c'était donc, de la part du pre-
mier consul, donner à tous un avertissement sévère, sur la portée duquel nul ne pourrait setromper. Bonaparte décida en conséquence, que la somme de trois cent mille francs, indûment dépensée, serait reversée au trésor par le commandant de la garde consulaire, et que, faute d’avoir opéré cette restitution dans un délai de trois semaines, il serait traduit devant un conseil de guerre.
Toutes les démarches faites par le général Lannes pour se procurer la somme de trois cent mille francs, demeurèrent vaines, et le délai fixé par l'arrêt rigoureux du premier consul allaitexpirer, lorsque le général Augereau, apprenant la position difficile dans laquelle se trouvait son ancien compagnon d'armes des Pyrénées-Orientales et d'Italie, celui que le premier il avait signalé à la reconnaissance nationale après la bataille de Loano, vint mettre généreusement cette somme à sa disposition. On dit que Bonaparte, ému dans son amitié pour Lannes des conséquences qu’allait entraîner, pour ce fidèle serviteur, la décision qui lui avait été dictée par ses devoirs de chef de l’État, sut un gré infini à Augereau de cet acte de haute camaraderie. Je me plais à croire qu'il n'aurait pas persévéré dans sa rigueur vis-à-vis de Lannes jusqu’au terme imposé par lui-même, et que le souvenir de la journée d’Arcole l'aurait rendu plus indulgent pour celui qui, dans cette sanglante journée, l'avait couvert contre les balles ennemies de son corps déjà criblé de blessures.
Grâce à Augereau, qui n'avait jamais mieux mérité que dans cette occasion le jugement porté sur lui par le duc de Raguse, savoir qu'il dépensait avec magnificence les richesses acquises sans trop de scrupules, le coup qui menaçait le général Lannes était paré, mais le général ne pouvait être maintenu à la tête de la garde consulaire ; il fallait même l’éloigner de Paris. L'organisation de la garde fut changée, elle reçut d’abord, le 18 novembre 1801, deux commandants : l’un, le général Davout, pour l'infanterie; l’autre Bessières, pour la cavalerie. Plus tard (5 mars 1802), le commandement fut partagé entre quatre colonels généraux (Davout, Soult, Mortier et Bessières.)
Soit qu'il éprouvât le besoin d’écarter un censeur trop bruyant en même temps qu'un compagnon d’armes trop familier et un ami contre lequel il s'était vu forcé de sévir, soit que, comme on l’a prétendu, il eût voulu faciliter à Lannes le remboursement de lasomme prêtée par Augereau, le premier consul, par un arrêté en date du 14 novembre 1801, le nomma ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire à Lisbonne. Lannes exhala publiquement en plaintes amères et en sarcasmes violents le mécontentement qu’il éprouvait d'être ainsi éloigné.
L'importance du poste qui lui était confié ne doit pas se mesurer à la valeur géographique du pays auprès duquel il s'agissait de représenter le gouvernement de la France. Lisbonne était, sur le continent, un des foyers les plus actifs des intrigues de l’Angle-
terre, auxquelles il était indispensable de faire échec, pour empêcher ces éternels adversaires de la France de prendre un pied sur le continent.
. Lannes n'avait d'autre aptitude pour la diplomatie qu'une très grande finesse d'esprit : la haine qu'il portait aux Anglais était à la fois une garantie pour la vigilance avec laquelle il remplirait la mission qui lui était confiée, et un danger pour les incidents que son caractère emporté pourrait susciter sous l'influence de cette haine. A cette époque, d’ailleurs, où le haut personnel de la diplomatie professionnelle dispersé par la Révolution n'existait pour ainsi dire plus, les ministres accrédités par Le premier consul auprès des grandes cours étrangères étaient presque tous des officiers généraux, représentants naturels d’un gouvernement tout militaire : Hédouville à Saint-Pétersbourg, Beurnonville à Madrid, Brune à Constantinople, Andréossy à Londres, Lannes à Lisbonne, Turreau à Washington. On pouvait rire tout bas des erreurs d’étiquette commises par ces soldats peu familiers avec les habitudes des palais royaux ou impériaux, mais, malgré tout, la notoriété de leurs brillants services de guerre commandait le respect. Les difficultés que Lannes rencontra à Lisbonne furent augmentées par le caractère du personnage qui représentait le cabinet de Londres. Lord Robert Fitz-Gerald, diplomate de carrière, rendait à la France la haine que Lannes portait à l'Angleterre; mais il était froid, poli et mesuré autant que son antagoniste
était emporté. Les agissements du premier ministre M.d’Almeida, entièrement dévoué aux visées de l’Angleterre, étaient encore une source de difficultés pour l’accomplissement de la mission du général Lannes. Les rapports entre l'ambassade de France et le ministère furent tout d’abord très tendus. Le général, s'étant offensé dela manière d’être de M. d’Almeida à son égard, le lui fit sentir un peu vertement, et le menaça de prendre ses passeports. Le premier ministre, saisissant la balle au bond, les lui offrit séance tenante, et Lannes, pris au mot, quitta Lisbonne. On prétend même qu'il partit de cette ville sans prévenir ni le régent ni son ministre. La rupture fut encore accentuée par les procédés de M. d'Almeida, qui dans une réunion du corps diplomatique, s'empressa de divulguer le brusque départ du ministre de France. Napoléon n’apprit cette incartade que par une lettre de Lannes, déjà arrivé à Orléans. Or, il n'avait aucun intérêt à se brouiller avec le Portugal, ni aucun désir de voir cette brouille se déclarer. Il fit adresser de vifs reproches à Lannes, en refusant de le recevoir à Paris. Il finit cependant par écoutersesexplications avec faveur et, tout en reconnaissant ce que la conduite de son ambassadeur pouvait avoir d’irrégulier, il se plaignit fortement au régent de l'attitude de M. d'Almeida et exigea le renvoi de ce ministre comme condition essentielle de la reprise des relations diplomatiques. C’est M. de Talleyand, ministre des affaires étrangères, qui avait écrit de sa main la
lettre dereproches adressée au général Lannes. Celui-ci en conçut une vive irritation contre le ministre. La lettre était, en effet, un peu dure, eu égard surtout à la haute position de son destinataire, à son cœur chaud, à sa tête ardente et à son caractère ombrageux. Les reproches étaient d’ailleurs fondés. Voici les principaux passages de cette lettre datée du 21 septembre 1802 :
« Le premier consul m'a donné l’ordre de vous faire connaître que, quelque graves que soient les torts que les ministres du prince régent ont eus envers le gouvernement de la république etenvers vous, votre départ de Lisbonne, sans son autorisation, était une infraction publique à des usages universellement observés entre les puissances. Il me charge de vous faire connaître qu'il désapprouve votre conduite dans cette circonstance. Les ministres du prince, en mélant adroitement dans leur conduite des marques de déférence et des refus désobligeants, ont tendu à votre franchise un piège dont 1l est fâcheux que vous n'ayez pas su vous défier. Alors, en vous déterminant à une démarche qui d'ordinaire est l’annonce d’une déclaration de guerre, vous leur avez donné l'avantage d’une récrimination fondée.
» Le premier consul désire que vous restiez à Vitry, ne pouvant vous donner audience jusqu’à ce que votre affaire soit définitivement terminée, ce qui ne peut avoir lieu que lorsqu'il connaîtra le parti que prendra la cour de Lisbonne. » (Pièces justificatives D).
Le ministère portugais fut changé, et les relations diplomatiques ne tardèrent pas à être reprises entre la France et le Portugal. Lannes fut renvoyé à Lisbonne, malgré les intrigues de M. de Talleyrand et de M. d'Almeida. « Le premier consul, dit un contemporain à même par sa position d'être très bien renseigné, pardonna à son ambassadeur à Lisbonne ce quil n'aurait toléré chez aucun autre, parce qu'il connaissait sa loyauté, et le savait trop fin pour se laisser duper. » L'événement lui donna raison, et « l’impétueuse susceptibilité d’un soldat servit plus la cause de la France que la souplesse d'un diplomate consommé ». Le général Lannes rentra le 21 février 1803 à Lisbonne par le Tage, avec une certaine solennité, et il reparut à la cour du régent. Lui et sa femme trouvèrent auprès de ce prince, tout d’abord un accueil des plus gracieux, et peu à peu la sympathie la plus marquée. Plein de finesse d'esprit sous la brusquerie de ses manières, l'ambassadeur de France sut attirer dans ses salons Ja noblesse portugaise qui, jusque-là, s'était tenue à l'écart. Plusieurs bals somptueux eurent bientôt raison des scrupules ou des dédains de cette aristocratie besogneuse, à laquelle Lannes servit même plus d’une fois de protecteur auprès du régent.
Ce prince ne savait rien lui refuser. Madame Lannes étant accouchée d’un fils, au mois de juillet 1803, il voulut bien accepter d'en être le parrain. « Le jour
du baptême, raconte le général Marbot, qui tenait le fait du maréchal Lannes lui-même ‘, le prince régent conduisit l'ambassadeur de France dans une salle du palais où étaient enfermés les diamants bruts provenant du Brésil; il en prit une poignée qu'il mit dans la main de Lannes, en lui disant : « Voici pour mon filleul. » Puis il lui en donna une seconde en ajoutant : « Voilà pour la mère. » Enfin, il y joignit une troisième poignée pour l'ambassadeur. « À partir de ce moment, disait plus tard le maréchal Lannes, je me sentis vraiment riche. » Peut-être y a-t-il quelque peu d’exagération dans ce récit : d’autres documents parlent simplement de diamants, avec lesquelles on monta, pour la maréchale, une magnifique parure.
On raconte, en outre, comment pendant la durée de sa mission à Lisbonne, Lannes, profitant d'une habitude établie avant lui, se serait procuré la somme de trois cent mille francs, qui lui était nécessaire pour rembourser Augereau. Les navires munis d’une patente délivrée par un ambassadeur accrédité auprès du gouvernement portugais, avaient le droit de pénétrer dans le port de Lisbonne sans être soumis à la visite de la douane. Ce privilège, exploité sur une échelle plus ou moins vaste, était, comme on peut le
1. Tous les détails qui précèdent sont empruntés en partie aux Mémoires inédits de Marbot, en partie à un manuscrit également inédit de M. de Menneval, secrétaire de Napoléon Icr, dont un extrait est reproduit aux pièces justificatives E à la fin de ce volume.
penser, l'origine d'une contrebande assez considérable. Lannes, à l'exemple d'autres ambassadeurs, aurait, movennant une redevance de trois cent mille francs, cédé son droit à un négociant, qui aurait ainsi fait entrer en franchise une cargaison d'objets soumis aux droits. Le gouvernement portugais se serait alors plaint, et l'empereur Napoléon aurait rappelé son ambassadeur.
On peut admettre, en effet, que malgré sa probité incontestable, Lannes se soit conformé à un usage, ou, si l'on veut, à un abus antérieur à son ambassade, mais les causes de son rappel sont d'une tout autre nature, et se rapportent uniquement au désir bien naturel éprouvé par Napoléon, de donner à un de ses meilleurs généraux un commandement dans la grande guerre qu'il préparait. Loin de se plaindre de Lannes, le gouvernement du régent lui témoignait la plus grande déférence, et au moment de son rappel, il était en état de disposer du Portugal au gré de Napoléon (Pièce justificatives E).
La correspondance du général, pendant son ambassade, roule exclusivement sur ses démélés avec l'ambassadeur d'Angleterre, ses plaintes contre M. de Talleyrand, les avantages qu'il obtient pour la France, l'amitié que lui témoignait le régent.
Le {1 juillet 1803, il adressai au premier consul un courrier extraordinaire, pour lui rendre compte de l’insulte qui venait de lui être faite dans sa maison, et qu’il raconte à son beau-père dans les termes sui-
vants : « Une bande de brigands sont venus m'’assaillir à coups de pierres. Je n'étais pas chez moi en ce moment; je rentrai avec Louise dans le fort de la bagarre. J’ai sauté de la voiture pour courir sur les brigands ; un d’entre eux m'a mis un pistolet sous la gorge. Comme je lui tombais dessus, Louise s’est trouvée derrière moi et m'a arrêté. Il est probable que ce coquin meût tué. Le pavillon a été insulté en plein jour dans la rade. J'avais déjà été insulté dans ma voiture pendant la promenade, étant encore avec Louise. Il faut vraiment tout son courage, pour ne pas avoir pris mal dans l’état où elle se trouve... » (Madame Lannes accoucha quelques jours après).
Au mois d'octobre, Lannes écrivait à son beau-père :
« Nous resterons en paix avec le prince, qui est vraiment l’ami naturel des Français. Depuis le changement de ministres, notre nation jouit d’une grande considération. » Cependant M. de Talleyrand continuait à négocier avec le Portugal par l'entremise du gouvernement espagnol. Lannes s'en plaint amèrement à M. Guéhéneuc, dans une lettre datée du 10 novembre :
« Je n’ai d’abord reçu aucun avis du traité avec l'Espagne; je n’en suis pas étonné : Talleyrand a voulu perdre ce pays-ci et me compromettre. Heureusement que je n'ai rien fait de tout ce qu'il m'avait dit de faire. J'espère que le premier consul chassera ce misérable qui le déshonore, ainsi que son gouverne-
LE NARÉCHAL LANNES.
ment. Au reste. mon ami, je suis bien décidé à donner ma démission si je ne reçois pas une entière satisfaction de la part du premier consul. Tallevrand a dit à M. de Souza {ambassadeur du Portugal à Paris) : « Vous pouvez dire à votre gouvernement de regarder « la mission de Lannes comme nulle. Toutes les af- « faires se traiteront à Paris, etc. » Vous ne serez pas étonné, mon ami, si j ai autant à lutter avec le ministre; j'attends avec impatience la réponse à mon dernier courrier; si elle n'était pas comme je la demande, j'envoie ma démission, même celle de militaire. »
À la même époque, Lannes adressait au premier consul sous la date du 5 décembre, un long rapport dont j'extrais les passages suivants :
«.. En arrivant à Lisbonne j'y ai trouvé une armée anglaise, un ministère choisi et appelé par l’Angleterre, des généraux anglais commandant les troupes portugaises, la factorerie française dépossédée, dispersée et désorganisée, la factorerie anglaise en possession de tous les ateliers, magasins, fabriques. J'ai senti que c'était moins avec le cabinet de Lisbonne qu'avec celui de Londres que j'avais à combattre. »
Lannes se plaint ensuite du traité de neutralité signé entre la France et le Portugal sans son assentiment et malgré ses efforts pour en faire accepter un autre plus avantageux pour la France. 11 demande
pourquoi ses services sont si mal récompensés : « J’attends de l'amitié et de l'équité du premier consul, dit-il, la réponse à cette question. Ma juste confiance dans les sentiments qu'il m'a toujours témoignés, mon dévouement bien connu à sa personne, le simple récit de ma conduite, de mes efforts et de mes succès, me dédommagent d'avance de tous les dégoüûts personnels que j'éprouve. »
Craignant que ce rapport ne soit pas remis au premier consul, Lannes en envoie copie à M. Guéhéneue, pour qu'il puisse en parler ou en faire parler par Murat à Bonaparte et déjouer les intrigues de Talleyrand :
« Vous serez sans doute bien indigné, mon ami, devant toute cette intrigue. Outre les avantages qu'elle fait perdre à la République, elle attaque mon honneur. Le ministre des relations a eu deux millions pour lui : aussi a-t-il mis l'intérêt de la République de côté. Vous verrez le traité que j'avais fait et les avantages que j'avais obtenus pour notre commerce ; je compte cependant qu’on sera obligé d’en finir ici par mon canal. »
Les choses tournèrent à peu près comme Lannes le désirait. Le 19 mars 1804, il adressait à M. Guéhéneuc ce cri de victoire :
« J'ai obtenu une nouvelle signature et un nouveau traité, c'est-à-dire les mêmes articles que mon
premier. Ce misérable T*"*, au lieu d’applaudir à tout ce que je fais, m'a toujours cherché chicane, mais je crois que, si le premier consul a eu le temps de réfléchir, elle restera pour lui. Au reste j'ai fait l’impossible, j'ai obtenu de grands avantages pour notre commerce ; j'ai enterré l'influence anglaise en Portugal.
« Pour vous en donner une idée, je vous fais passer copie d’une note adressée par le ministre anglais au gouvernement portugais. [l n’y a pas de misère qu'il ne me fasse. Il cherche quelqu'un qui veuille m'insulter, je doute qu'il trouve. Pour lui, c’est un misérable aboyeur. Je me suis trouvé dernièrement à un concert où il était accompagné de plus de quarante de ses compatriotes; pour sortir de la salle, il m'a fallu traverser ces messieurs. Si vous les aviez vus, mon cher ami, vous auriez ri comme tout le monde, car, en me levant de dessus ma chaise, ils ont tous fait un mouvement à croire qu'ils sauteraient par la croisée. Il faut vous dire aussi, mon ami, que Louise est entrée un moment avant la femme du ministre anglais, que tout le monde s'est levé et que personne ne s'est assis avant elle, que personne n’a bougé pour l’Anglaise. Du reste, ce doit être comme cela. Je ne vous parle pas de l’amitié qui existe entre moi et le prince : je serais son enfant qu'il ne m'’aimerait pas davantage. »
D'autre part, Lannes recevait du premier consul
une lettre en date du 16 avril 1804, dont j'extrais les passages suivants :
«(Citoyen général Lannes, ministre de la République à Lisbonne, je suis content du traité que vous avez fait... je vous sais gré de l'attention que vous portez à soutenir notre dignité et notre influence... Vous resterez encore quelque temps à Lisbonne, mais, soyez tranquille, on ne frappera pas de grands coups que vous n’y Soyez. »
La lettre se termine par ces mots écrits de La main de Bonaparte :
« Mille choses aimables à madame Lannes. »
» Votre affectionné, ( BONAPARTE. »
Lannes, fut rappelé en effet, dans le courant de l’année 1804, alors qu'il était déjà maréchal de l’empire. La maréchale et ses enfants firent le voyage par mer. Quant à lui, vu sans doute l’état de guerre dans lequel on se trouvait avec le gouvernement britannique, il revint par la route de terre, qu'il se plaignit de trouver très fatigante.
Lannes maréchal de l'empire. — L'armée des côtes de l'Océan et le 5e corps de la Grande Armée. — Combat de Wertingen. — Attaque d'Ulm. — Combat d'Amstetten. — Entrée à Vienne. — Passage du Danube. — Combat d’Hollabrünn. — Bataille d'Austerlitz. — Brouille mystérieuse entre Napoléon et le maréchal Lannes. — Traité de Presbourg.
Pendant que Lannes, dans une sorte d’exil déguisé, exerçait à Lisbonne des fonctions diplomatiques si peu en rapport avec son caractère et s’en tirait cependant avec honneur, de grands événements s’accomplissaient en Europe et en France. La paix conclue avec l'Angleterre, à Amiens, le 25 mars 1802, et saluée avec un si vif enthousiasme par les deux nations, n'avait. été qu'une trève de courte durée, rompue presque aussitôt que signée, par suite de prétentions inconciliables, et la guerre avait recommencé entre les deux peuples, éternellement ennemis.
Napoléon Bonaparte, proclamé d’abord consul pour dix ans, puis consul à vie, était devenu Le chef hérédi-
taire de l’État avec le titre d'Empereur des Français.
Parmi les institutions destinées à rehausser l'éclat du nouveau trône, figurait au premier rang la dignité de maréchal de l'empire, conférée à quatorze officiers généraux, qui devaient former, avec le titre de cousin de l'Empereur, la famille militaire. Le sénatus-consulte qui réglait cette institution, portait à seize le nombre des maréchaux; il n’en fut nommé que quatorze : deux places furent réservées pour récompenser, plus tard, des services éminents ou de grandes actions de guerre. En outre, quatre généraux sénateurs, qui, aux termes de la constitution, étaient placés en dehors des cadres d'activité, furent investis de la dignité de maréchal. C’étaient Kellermann, le vainqueur de Valmy ; Pérignon, un des plus illustres chefs de l’armée des Pyrénées-Orientales; Lefebvre, vaillant soldat de Sambre-et-Meuse, un des instruments les plus dociles du coup d’État du 18 Brumaire: Sérurier, un ancien divisionnaire de l’armée d'Italie, le seul des quatre maréchaux sénateurs choisi parmi les campagnons d’armes de Bonaparte à ses débuts. Le choix des quatorze maréchaux à prendre dans le cadre d'activité dut être des plus laborieux. Tant de généraux avaient mérité cette dignité par l’éclat de leurs services et par la capacité dont ils avaient fait preuve! Telle qu'elle fut signée par Napoléon, la liste des quatorze élus parait de nature à soulever quelques critiques, surtout si l’on veut, par la pensée, s’isoler de la connaissance des
faits ultérieurs et ne juger les concurrents que par les services rendus avant leur nomination.
On connaît les motifs personnels et les considérations politiques qui, sans parler de Moreau, en ce moment même accusé de complot contre le gouvernement, firent écarter Gouvion-Saint-Cyr, Lecourbe, Macdonald, Reynier et plusieurs autres qu’à bon droit on pourrait s'étonner de ne pas trouver sur la liste. D'autres, tels que Snchet, Dupont, Victor, Grenier, avaient, autant et plus que certain d’entre les élus, exercé avec distinction de grands commandements ; enfin, parmi ceux qui devaient leur nomination à la faveur du maître, on pourrait se demander pourquoi celui-ci plutôt que celui-là? Mais, quels que fussent le nombre et la valeur personnelle des mécontents, nul ne s'étonna de voir figurer.le général Lannes parmi les maréchaux de l'empire. Tous, au contraire, eussent été bien surpris de n'y pas voir le commandant de l’avant-garde de l'armée de réserve, le vainqueur de Montebello.
Là se borna, pour le moment, le retour de faveur de Napoléon à l'égard de celui qu’il nomma constamment son ami. Appelé à Paris pour assister aux fêtes du sacre, Lannes ne fut pourvu d'aucun des commandements militaires distribués à cette époque et dont furent exclus la plupart des généraux d'Égypte et d'Italie. Les deux plus célèbres chefs de l’armée d'Égypte, Kléber et Desaix étaient morts; le premier des lieutenants de Bonaparte en Italie, Masséna, était
au nombre des disgraciés ou tout au moins des mécontents; un autre, Joubert, était resté sur le champ de bataille de Novi; Junot et Brune étaient ambassadeurs, Victor, pourvu d’un commandement territorial; Augereau, seul, fut placé à la tête des troupes du camp lointain de Bayonne, transféré plus tard à Brest. Berthier demeura Île fidèle chef d'état-major de Napoléon. Le commandement de l’armée chargée d'occuper le Hanovre fut donné à Mortier qui venait des armées du Nord et d'Helvétie. Les trois princi- paux camps de l’armée des côtes de l'Océan étaient commandés, ceux de Montreuil et de Boulogne par Ney et Soult, qui avaient conquis leurs titres dans les armées de Sambre-et-Meuse, d'Helvétie et d’Allemagne, celui de Bruges par Davout, formé à l’école de l’armée du Rhin, et général de cavalerie modérément estimé de Bonaparte à l’armée d'Égypte. Les quatre colonels-généraux de la garde impériale étaient Davout, Soult, Mortier et Bessières : ce dernier, seul avec Marmont, commandant le camp d'Utrecht mais exclus de Ia liste des maréchaux, représentait dans les postes de confiance l’entourage familier de Napoléon.
L'intention de l'Empereur ne pouvait être cependant de se priver, pendant la grande expédition qui se préparait, des services actifs du maréchal Lannes. L'armée des côtes de l'Océan, destinée à envahir l'Angleterre, comprenait : une aile droite ou camp de Bruges, commandé par Davout (trois divisions d’in-
fanterie, une brigade de cavalerie légère); un centre, ou camp de Boulogne, commandé par Soult (quatre divisions d'infanterie, une brigade de cavalerie légère); une aile gauche, camp de Montreuil, sous les ordres de Ney (mème composition que l'aile droite); une réserve formée par la division des grenadiers d'Oudinot, par plusieurs divisions de cavalerie et par la garde impériale. L'Empereur décida la création d'un quatrième corps destiné à servir d’avantgarde et qui dut être composé de la division des grenadiers d’Oudinot, d’une brigade de cavalerie légère, et d'une nouvelle division d'infanterie à organiser sous les ordres du général Gazan. La division Oudinot était elle-même composée des compagnies de grenadiers détachées des régiments qui ne devaient pas faire partie de l'expédition et groupées en douze bataillons. Du moment où il s'agissait d’une avantgarde, le commandement en revenait de droit au général Lannes qui, en effet, fut nommé par décret du 22 mars 1805, commandant du 4° corps de l’armée des côtes de l'Océan et remplacé à Lisbonne par le général Junot.
Au commencement du mois d'août, et à la suite de plusieurs mouvements de concentration, l’armée prête à s'embarquer était rassemblée dans un espace de trois à quatre lieues, la droite à Ambleteuse, la gauche à Étaples, où se trouvait le maréchal Lannes. Napoléon n'attendait plus, pour donner le signal de l'embarquement, que l'apparition dans
la Manche des flottes combinées sous le commandement de l’amiral Villeneuve. L’Angleterre, pour détourner le coup qui la menaçait, avait noué des intrigues sur le continent et réussi à former contre la France une nouvelle coalition. Une armée autrichienne se rassemblait sur les frontières de la Bavière alliée à Napoléon. Celui-ci, tout en ayant l’œil fixé sur ces préparatifs hostiles, comptait bien en finir avec l'Angleterre avant de se retourner contre l’Autriche et la Russie. La timidité de l’amiral Villeneuve, allant s'enfermer dans la rade de Cadix, au lieu de se diriger sur Brest et de là sur la Manche, le força de renoncer à ses projets de descente en Angleterre. Sa décision fut arrêtée avec une incroyable promptitude. L'armée des côtes de l'Océan fut transformée et complétée, pour devenir la Grande Armée, composée de sept corps d'armée, savoir : le 1° commandé par Bernadotte et formé par l’armée d’occupation du Hanovre; le 2°, Marmont, troupes du camp d'Utrecht; le 3°, Davout, ancien camp de Bruges; le 4°, Soult, ancien camp de Boulogne; le 5°, Lannes, ancienne avant-garde de l'armée des côtes de l'Océan; le 6°, Ney, ancien camp de Montreuil; le 1°, Augereau, troupes du camp de Brest ; en outre de la réserve de cavalerie de Murat, qui comprenait quatre divisions de dragons, les deux divisions de cuirassiers Nansouty et d'Hautpoul, et une division de dragons à pied ; enfin de la garde impériale sous les ordres du maréchal Bessières.
Le corps de Lannes, c’est-à-dire le 5°, devait être augmenté à son arrivée en Allemagne de la division Suchet, enlevée au corps de Soult. Ce corps comprenait donc :
La division de grenadiers Oudinot, 12 batail-
lons (brigades Laplanche-Mortière, Dupas
et Ruffin), effectif............. . 1220 hommes. La division Suchet, 10 ‘bataillons des 150 léger,
34°, 40e, 64e et 88° de ligne (brigades Becker,
Claparède, Walhubert), effectif....,....... 9 602 — La division Gazan, 8 bataillons des 4 léger,
100® et 103° de ligne (brigades Graindorge,
Campana et Rheinwald), effectif. ....... ... 6 962 — La division de cavalerie légère Treilhard,
16 escadrons (9° et 10° hussards, 13° et 21°
chasseurs) ................,.............. 2168 — Artillerie et génie........................,. 1411 — Effectif total....,..... 21 363 hommes.
L'organisation de la Grande Armée fut portée à la connaissance des troupes par un ordre du jour en date du 30 août. La lettre de service conférant au maréchal Lannes le commandement du 5° corps était datée du 29 août. Déjà, le 26, Les corps d'armée avaient reçu l’ordre de lever leurs camps pour aller prendre position le long du Rhin. Lannes, destiné à former encore l'avant-garde avec les grenadiers d’Oudinot et la cavalerie légère, quitta Étaples le 27 ; passant par Cambrai, Mézières, Verdun, Metz, Château-Salins, il arriva le 23 septembre à Brumath, près Strasbourg. Les 3°, 4° et 6° corps d'armée partirent les 28, 29 et 30 août, à raison d’une division par jour. Les dragons
se mirent en route le même jour que Lannes. Les 1° et2° corps, plus rapprochés du but assigné à l’armée, commencèrent leur mouvement les 1° et 2 septembre. L'opération était terminée le 25 septembre, et toute l’arméese trouvait alors répartie sur la rive gauche du Rhin, de Strasbourg à Mayence. Le 1° corps occupait Francfort. Ce jour-là même, Murat franchit le Rhin sur le pont de Kehl avec lestrois divisions de dragons Klein, Beaumont et Walther, et se porta sur Offenbourg. Lannes le suivit immédiatement avec les grenadiers d'Oudinot, les 9° et 10° hussards; enfin la marche fut terminée par la division de cuirassiers d'Hautpoul. Lannes établitson quartier général à Reuchen. Le lendemain, 26, l’empereur Napoléon arriva à Strasbourg et prit le commandement de l'armée, jusque-là provisoirement confié à Murat. Pendant que Lannes et Murat, gardant leurs positions, observaient les défilés de la Forêt Noire, poussaient des reconnaissances en avant, attiraient l’aitention des Autrichiens par des démonstrations fréquentes, sans aller jusqu’à l’offensive, les autres corps d'armée, à l'abri derrière le rideau formé par la cavalerie et par l'avant-garde, franchissaient le Rhin à Durlach, à Spire, à Mannheim et à Mayence de manière à tourner les Alpes de Souabe par le nord et à déboucher dans les plaines de Nordlingen, prêts à passer le Danube. Ils allaient ainsi tomber sur les derrières de l’armée autrichienne de Mack, rangée le long de l’Iller, face à la frontière française : la droite à Ulm, la gauche à
Memmingen. Une fois le mouvement de conversion prononcé, Lannes, qui avait été rejoint par la division Gazan, abandonna son poste d'observation pour se diriger vers le nord-est par Rastadt, Ettlingen et Pforzheim, vint se placer à Ludwigsbourg, résidence de l’électeur de Wurtemberg, où Napoléon établit son quartier général. |
Dans cette marche, le 5° corps coupa la route suivie par le maréchal Ney, qui avait occupé Stuttgart, en sorte que Lannes cessa de former la droite de l’armée et que celle-ci se trouva disposée de la droite à la gauche dans l’ordre inverse des corps d'armée, c’està-dire le 6° à droite et le 1°° à gauche (le 7°, sous les ordres d’Augereau, traversait en ce moment la France pour rejoindre les autres). Ces corps étaient répartis en trois colonnes, ou, pour mieux dire en trois groupes : à droite Murat, Ney et Lannes; au centre Soult et Davout, à gauche Bernadotte, Marmont et l’armée bavaroise qui lors du mouvement agressif des Autrichiens, s'était réfugiée à Wurtzbourg. A l'extrême droite Murat manœuvrait avec les trois divisions de dragons Klein, Beaumont et Walther. La 4°, celle du général Bourcier, qui avait rejoint l’armée, couvrait le pivot de la conversion en masquant la place d'Ulm. Les cuirassiers de Nansouly accompagnaient le corps de Davout, ceux d’Hautpoul marchaient avec le maréchal Lannes, ainsi que la garde et le grand quartier général de l’'Empereur.
Cette colonne s’avançait dans l’ordre suivant : l'avant-garde, forméede la cavalerie légère du 5° corps avec deux bataillons d'infanterie: à deux heures de distance en arrière les grenadiers d’Oudinot; à trois heures la division Gazan (la division Suchet n'avait pas encore quitté le maréchal Soult) ; à trois heures, la garde impériale; à un intervalle de deux heures de marche le quartier général escorté par quatre escadrons et six pièces d'artillerie; à deux heures, les cuirassiers d'Hautpoul formant l'arrière garde.Les heures du départ étaient calculées de telle sorte que le quartier général quitta Ludwigsbourg le 5 octobre à dix heures. On arriva le 7 à Ahlen, où on laissa la division Gazan, les dragons à pied de Baraguey d'Hilliers et la division de dragons à cheval de Bourcier, pour couvrir tous les débouchés dans la direction d’Ulm. Le quartier général et Lannes avec les grenadiers se portèrent ensuite d’Ahlen à Nordlingen.
Le passage du Danube commence le 7; Ney reste sur la rive gauche avec son corps d’armée, la division Gazan, les dragons de Bourcier et de Baraguey d’Hilliers. Lannes suit les dragons de Murat avec les grenadiers d'Oudinot; viennent ensuite la division Suchet et la cavalerie légère (9° et 10° hussards). Les cuirassiers de Nansouty ont rejoint Murat. A la nouvelle de l'apparition des Français sur ses derrières, Mack, croyant qu'une faible partie seulement de l’armée de Napoléon avait franchi le Danube, dirige sur Donawerth le corps du général d’Auffenberg, fort de huit
mille hommes et mille chevaux. À ce mème moment les troupes françaises débouchaïent en masse sur la rive droite du fleuve. Auffenberg se préparait à rétrograder lorsque, le 8 octobre, il est atteint par l'avant-garde de Murat qui se dirigeait sur Zusmershausen.
Les officiers autrichiens, surpris à table par l'arrivée des Français courent précipitamment se mettre à la tête de leurs troupes. Les dragons de Murat culbutent les avant-postes, traversent le bourg de Wertingen et trouvent, au delà de cebourg, l'infanterie autrichienne formée en un seul carré que flanquaient à droite et à gauche des escadrons de cuirassiers. Ces cuirassiers, chargés de flanc par le 10° hussards, tandis que le général Klein les abordait de front avec ses dragons, sont culbutés et mis en déroute. Notre cavalerie enfonce alors le carré d'infanterie, sur lequel le maréchal Lannes lance la première brigade des grenadiers Oudinot. La seconde brigade, qui cherchait à tourner les Autrichiens, est arrêtée par un marais et ne peut arriver à leurcou per la retraite. Ils parviennent donc à s'échapper à la faveur de la nuit, laissant aux mains de Murat et de Lannes deux mille cinq cents prisonniers, trois drapeaux et six canons.
« La division Oudinot, lit-on au III° bulletin de la campagne, frémissait de l'éloignement qui l'empéchait de se mesurer. À sa vue seule, les Autrichiens effectuaient leur retraite... »
L'Empereur écrivit au maréchal Lannes, à cette occasion, la lettre suivante :
« Ce 9 octobre.
« J'ai vu avec plaisir dans votre rapport la bonne conduite des grenadiers d'élite. Il est fâcheux que vous n'ayez pas eu deux heures de plus: il n’eût pas échappé un seul homme de ce corps. Vous vous trouveztoujours dans les bonnes circonstances. Il est vrai que vous vous en tirez toujours fort bien. Mettez à l’ordre des grenadiers que je suis content de la manière dont ils se sont conduits au combat de Wertingen. »
Et, après la formule consacrée, « Sur ce, je prie Dieu quil vous ait en sa sainte et digne garde », Napoléon ajoutait de sa main, pour Lannes seul, « je vous embrasse de cœur ».
Le lendemain du combat de Wertingen, le 9° hussards, qui était à l’avant-garde, rencontra un corps autrichien, qu'après une courte canonnade les grenadiers débusquèrent de sa position. Le même jour Napoléon passait en revue à Zusmershausenles troupes de Murat et celles de Lannes, qui reçut l’ordre de se rapprocher de la place d’Ulm.
Le maréchal Ney s'était emparé des ponts de Günzbourg après un brillant combat, dans lequel les Autrichiens perdirent encore deux mille cinq cents hommes et six canons. L'armée pouvait ainsi se placer à cheval sur les deux rives du Danube, en face d'Ulm.
La lettre suivante, écrite par Lannes à la maréchale le 10 octobre, montre bien son enthousiasme au dédébut de cette campagne et son admiration pour le génie militaire de Napoléon.
« Aagsbourg le 18 vendémiaire an XIV.
« Tu vois, ma bonne amie, que nous faisons du chemin. Le corps d'armée que je commande a rencontré l'ennemi hier, nous nous sommes battus pendant environ quatre heures. J'ai fait trois mille prisonniers et environ autant de tués. (Il y a là sans doute un peu d'exagération méridionale). C’est donc moi qui ai ouvert la campagne; j'ai reçu une lettre de l’Empereur on ne peut plus aimable. Quelle tête que la tête de l'Empereur! L'armée ennemie est plus bloquée qu'elle ne l'était à Marengo ; nuus espérons que dans huit jours elle sera toute en notre pouvoir. Le maréchal Ney a battu avec succès l’ennemi et [ui a fait beaucoup de prisonniers ; ainsi voilà les Autrichiens en pleine déroute et point de retraite. Les Russes arriveront tout juste pour se faire rosser après qu'il n’y aura plus d'armée autrichienne. »
Jusqu'ici l'Empereur avait marché avec la droite : la laissant un instant sous les ordres de Murat, il partit pour Augsbourg et Munich, afin de prendre des mesures contre l'entrée en ligne des Russes qui s’avançaient dans la vallée du Danube. Murat réunit en conséquence sous son commandement les
corps de Lannes et de Ney, au grand mécontentement de ces deux maréchaux, qui se considéraient comme ses égaux dans la hiérarchie militaire et comme supérieurs à lui par leurs talents. La mésintelligence ne tarda pas à se déclarer entre eux, mais surtout entre Murat et Ney. Exagérant la portée des instructions de l'Empereur, Murat prescrivit au maréchal Ney de faire passer sur la rive droite du Danube tout le 6° corps, la division Gazan et les dragons de Bourcier. Appuyé par Lannes et conseillé par Jomini, qui était attaché à son état-major, Ney vouut faire sentir au commandant de la cavalerie les inconvénients de ce mouvement. Ses observations furent repoussées avec hauteur ; il obtint cependant, ou plutôt il prit sur lui de laisser sur la rive gauche la division Dupont et une brigade de dragons. Cette détermination fut justifiée par le beau combat de Haslach, livré le 11 octobre par Dupont à l'avantgarde de l’armée autrichienne, qui cherchait à sortir d'Ulm pour gagner la Bohême. Grâce à l’iniative hardie et à l'énergie de Dupont, admirablement secondé par ses soldats dans cette lutte de six mille hommes contre vingt-cinq mille, l'ennemi fut rejeté dans la place : quelques troupes parvinrent cependant à passer, et la brigade de dragons ayant été culbutée par une nombreuse cavalerie, les bagages de la division Dupont ainsi que le grand parc, mal gardés par les dragons à pied, tombèrent au pouvoir des Autrichiens.
Napoléon, apprenant ces événements, accourut en
toute hâte auprès de Murat : il prescrivit au maréchal Ney de s'emparer des ponts d'Elchingen pour repasser avec tout son corps d'armée sur la rive gauche; il fit venir en toute hâte le corps de Marmont pour aider le maréchal Lannes à investir la tête de pont d'Ulm sur la rive droite. Cette double opération eut lieu le 14 octobre. Pendant que le maréchal Ney s'illustrait par le beau combat d'Elchingen et que le général Dupont repoussait encore les Autrichiens à Albeck, Lannes enlevait avec vigueur tous les ouvrages avancés de la rive droite, occupait le mamelon de Kappellenberg, resserrait l'ennemi dans la place et lui rendait la tête de pont inhabitable par un feu de tirailleurs des plus vifs; en même temps, Marmont s'emparait des ponts situés près de l’embouchure de l’Iller. La place d'Ulm se trouvait ainsi investie à l’est sur toute l'étendue d’un demi-cercle. Pourrendrel'investissement complet, Soult, qui venait de s'emparer de Memmingen en y forçant à capituler un corps de cinq mille hommes, vint se placer à la gauche de Marmont, et le corps de Lannes, devenu inutile sur la rive droite, reçut l’ordre de franchir les ponts d'Elchingen. Ce mouvement s’exécuta dans la nuit du 14 au 15 sous une pluie torrentielle. Lannes, avec les divisions Suchet, Oudinot et Gazan vint occuper les positions que le maréchal Ney lui céda pour appuyer à l’ouest et fermer le cercle avec la division de dragons Bourcier. La garde impériale, les dragons de Klein et les cuirassiers de Nansouty se
placèrent en réserve derrière le corps de Lannes. L'Empereur lui-même, avec les chasseurs de la garde, couvrait ce mouvement en examinant avec attention les positions à attaquer. Toutes les troupes étant rangées, le signal de l’attaque fut donné vers midi. Il s'agissait d'enlever les hauteurs du Michelsberg et du Frauenberg défendues par des redoutes. Ney était chargé de la première et Lannes de la seconde.
Le Michelsberg fut brillamment enlevé à la baïonnette. Napoléon s'empressait de s’y rendre lorsqu'une batterie de cinq pièces, qui, du Frauenberg, prenait en flanc les colonnes d'attaque, brusquement démasquée, couvrit de ses projectiles le terrain occupé par l'état-major. Le maréchal Lannes, ne pouvant persuader Napoléon de la nécessité de se retirer, saisit avec autorité la bride de son cheval et l’entraîna de force loin de ce point dangereux. Pendant ce temps, Ney s’engageait dans les faubourgs ; Napoléon lui envoya l'ordre de s'arrêter en attendant que le 5° corps eût enlevé les hauteurs qui menaçaient son flanc gauche. « Allez dire à l'Empereur que la gloire ne se partage pas ! » répondit le fougueux vainqueur d'Elchingen au général Mathieu Dumas, aide-majorgénéral qui était venu lui apporter cet ordre.
Cependant la division Suchet, chargée par le maréchal Lannes d'attaquer les retranchements du Frauenberg, s'était acquittée de sa tâche avec vigueur. La brigade Claparède, après avoir chassé l’ennemi des ouvrages de fortification, le poursuivit jusqu’au fau-
bourg. D’après l’ordre de Suchet, Claparède se met à la tête du 1° bataillon du 17° léger, franchit un ruisseau, déloge les Autrichiens et s'établit dans le faubourg. Le colonel Védel, qui marchait avec son 2° bataillon au soutien du premier, entendant battre la charge par les troupes du maréchal Ney, se précipite en avant et pousse jusqu'à la porte de Stultgart, où il fait mettre bas les armes à près de cinq cents hommes. De son côté Claparède pénètre jusqu'à la porte du Danube. Suchet ne demandait qu’à être soutenu pour donner l'assaut. L'Empereur, satisfait d’avoir enfermé l’ennemi dans la place, ne voulut pas risquer une tentative de vive force pour s’en emparer. Il fit retirer en arrière les troupes qui s'étaient trop avancées. Le 17° léger, entouré par les colonnes sorties d'Ulm, ne pouvant, sous des torrents de pluie, faire usage de ses fusils, fut accablé par le nombre. Le général Claparède parvint cependant à se maintenir dans les maisons dont il s'était rendu maître, mais le colonel Védel resta aux mains de l’ennemi avec cent cinquante hommes de son régiment. La perte du 17° léger en hommes tués ou blessés s'élevait au même chiffre.
On sait comment le général Mack, sommé le soir même du 15 par M. de Ségur, essaya vainement d’obtenir une suspension d'armes; comment il se rendit lui-même le 17 auprès de Napoléon et comment 1l signa une capitulation aux termes de laquelle la place devait être livrée à l’armée française le 25 octobre,
si elle n’était dégagée avant cette date par une armée de secours. On sait encore comment le général autrichien consentit, le 18, à une convention additionnelle, stipulant qu'Ulm serait remise aux Français dès le lendemain 19, sous la condition que le corps du maréchal Ney resterait dans la place jusqu’au 25, date primitivement fixée pour sa reddition. On sait enfin comment les troupes enfermées dans Ulm défilèrent devant Napoléon, entre les deux lignes de l’armée française rangée en bataille sur les hauteurs du Michelsberg et du Frauenberg, Trente mille hommes, dont deux mille de cavalerie et dix-huit généraux, déposèrent les armes, livrant au vainqueur soixante pièces de canon et quarante drapeaux.
Le maréchal Lannes n'assista pas à ce défilé. Dès le 15 octobre, pendant l'attaque des hauteurs du Michelsberg et du Frauenberg, l'Empereur avait envoyé Murat et sa cavalerie à la poursuite des troupes qui étaient parvenues à s'échapper de la place sous les ordres de l’archiduc Ferdinand et de Werneck. Murat emmenait avec lui la division de dragons Klein, les chasseurs à cheval de la garde, la division Dupont, dont faisait partie le 1° hussards et la brigade de chasseurs du général Fauconnet. Cette poursuite peut être citée parmi les plus belles opérations de ce genre et fit Le plus grand honneur à Murat, dont la cavalerie exécuta en cinq jours, du 16 au 20 octobre, une course de quarante-cinq lieues, eut avec l'ennemi plus de huit grands engagements et lui prit
plus de quinze mille hommes avec onze drapeaux, cent vingt-huit canons, cinq à six cents caissons et chariots, sans compter le grand parc et le trésor de l’armée française, enlevés par les Autrichiens pendant le combat d'Iaslach et repris par Murat à Nordlingen. Lannes fut envoyé, le 17 octobre, avec la division des grenadiers Oudinot et les deux régiments de carabiniers pour appuyer le mouvement de Murat : il déploya dans cette circonstance une incroyable activité: les grenadiers exécutèrent des marches de treize, quatorze et quinze heures et parvinrent plus d’une fois à atteindre l'ennemi.
Le maréchal écrivait de Dortlingen, le 18 octobre, à sa femme :
« Je t'expédie un courrier pour être sûr que tu aies de mes nouvelles. Je suis très fatigué, mais la fatigue n’est rien quand on est victorieux comme nous le sommes. Il n'existe plus d'armée autrichienne, nous avons fait trente mille prisonniers. Je te prie de voir la princesse Murat et de lui dire que le prince se porte bien. Il y a trois jours et trois nuits qu'il se bat. Mon corps d'armée était avec lui, nous avons ouvert le bal ensemble et nous le fermerons avec les Autrichiens. »
Remarquons en passant avec quelle facilité tous les anciens généraux de la Révolution, même les plus républicains comme Lannes, se traitaient mutuellement de prince, d’altesse, d'excellence, etc. Cela se
conçoit dans les lettres officielles, mais qu’en écrivant à sa femme Lannes dise « le prince » à propos de Murat, cela prouve combien le langage de la nouvelle cour était entré dans ses habitudes.
Cependant les Russes, que le gouvernement autrichien poussé par l’Angleterre, avait eu l’imprudence de ne pas attendre pour porter ses troupes en avant, s’approchaient du théâtre de la guerre. Ils étaient formés en deux masses, dont la première sous les ordres de Kutusow était entièrement rendue à Braunau sur l’Inn le 22 octobre. Ralliée au corps autrichien du général Meerfeldt, elle comprenait plus de soixante-dix mille hommes. La seconde, forte de cinquante mille hommes, commandée par Buxhowden et avec laquelle marchait l'empereur Alexandre, était encore en Galicie et s’apprêtait à franchir les frontières de Moravie. Napoléon prit immédiatement ses dispositions pour marcher sur Vienne, en poussant devant lui l’armée de Kutusow, et pour lui livrer bataillesielle cherchait à l'arrêter. Cette éventualité ne se réalisa pas. Le général russe, ayant reçu de son souverain l’ordre formel de ne rien risquer avant d’avoir été rejoint par la seconde armée, se borna, malgré les instances de la cour de Vienne, à disputer assez mollement le passage des affluents du Danube que l’armée française devait traverser dans sa marche sur Vienne, et à soutenir quelques combats d’arrièregarde. Lannes, dans cette marche, prit la gauche de l'armée et se dirigea tout d’abord sur la ville de
Braunau. ll trouva le pont coupé par les Autrichiens. Malgré la largeur et la profondeur de l’Inn, doublé au-dessus de Braunau par la Salza, 1l fit embarquer sur deux bateaux soixante hommes du 13° chasseurs qui, parvenus sur la rive autrichienne (l' [on séparant l'Autriche de la Bavière) se firent ouvrir les portes. Lannes entra bientôt dans la ville ets empara d’approvisionnements considérables réunis par les Autrichiens. Napoléon y installa le grand dépôt de son armée, précédemment établi à Augsbourg.
Lannes occupa ensuite, après un engagement assez vif entre les chasseurs de Milhaud et la cavalerie russe, la ville de Linz, capitale de la Basse-Autriche. À partir de là il longea la rive droite du Danube jusqu'à Vienne, précédé d'une partie de la cavalerie de Murat. Le maréchal Soult formait le centre de l’armée, Davout et le général Marmont la droite. Un corps d'armée provisoire fut organisé sous les ordres du maréchal Mortier, pour garder la rive gauche du Danube et flanquer le mouvement de la Grande Armée. Ce corps comprenait : la division de dragons Klein, la division Dumonceau, empruntée au corpsde Marmont, la division Dupont, qui était séparée de Ney depuis son départ d'Ulm, et la division Gazan enlevée à Lannes. Une flottille devait descendre le Danube pour relier le maréchal Mortier au maréchal Lannes.
La cavalerie de Murat, ne rencontrant aucun obstacle, poussait rapidement devant elle l’arrièregarde russe. Lannes, avec les grenadiers d'Oudinot,
suivait immédiatement la cavalerie qui, le 5 novembre, trouva les Russes, commandés par le prince Bagration, en position sur les hauteurs d’Amstetten, dans des bois de sapins. Après plusieurs engagements de cavalerie, les bataillons de grenadiers, formés en colonnes d'attaque, s’élancèrent à la baïonnette sur l'infanterie russe, et, malgré un feudesplus meurtriers, abordèrent l’ennemi qui, se portant au-devant d’eux, résista énergiquement. Il y eut là un de ces véritables combats à la baïonnette dont on trouve si peu d'exemples dans l’histoire des guerres. Les Russes y déployèrent cet acharnement féroce qui a fait dire d’eux, par le grand Frédéric, qu'il faut deux coups pour abattre un des leurs : le premier pourle tuer, le second pour le mettre à terre. L'intrépidité des grenadiers d'Oudinot finit par l'emporter. Les Russes battirent en retraite, vivement poursuivis par les 9° et 10° hussards, qui leur enlevèrent plus de mille prisonniers. Ce combat accéléra encore la course de Murat, qui ne s inquiéta plus des colonnes de droite etde gauche. Napoléon espérait cependant atteindre les Russes et les Autrichiens et leur enlever la belle position de Saint-Polten, lorsqu'il apprit que Kutusow, se dérobant, avait pris à Saint-Polten la route de Mautern et franchi le Danube à Krems. Murat, au lieu de l'y suivre, continua sa course folle sur Vienne, et le corps de Mortier fut ainsi laissé fort en arrière sur la rive gauche, n'ayant pas encore l'appui de la flottille qui n'était pas arrivée à sa hauteur. Cernée par les
Russes, la division Gazan courut les plus grands dangers; elle ne fut sauvée que grâce à l’indomptable ténacité du maréchal Mortier et du général Gazan, à l'intrépidité de leurs soldats et à l’intelligente initiative du général Dupont accouru au bruit du canon. Napoléon réprimanda vivement Murat pour sa précipitation et lui fit suspendre sa marche pendant la journée du 12 novembre pour rallier ses corps d’armée, mais il lui prescrivit bientôt d'entrer dans Vienne et lui recommanda de chercher, par tous les moyens, à s'emparer des ponts de Spitz, sur le Danube.
La brigade de dragons du général Sébastiani, formant l'avant-garde de Murat, parut sous les murs de Vienne le 13 à la pointe du jour et en occupa sans résistance les principaux postes. Lannes et Murat, accompagnés du général Bertrand, aide de camp de l'Empereur, suivaient immédiatement les dragons de Sébastiani avec les grenadiers d'Oudinot et le 1°" hussards. Ils ne s’arrêtèrent pas dans Vienne, mais, traversant la ville et le faubourg de Léopold, ils se dirigèrent en toute hâte vers le Danube, où les troupes chargées de garder les ponts ne s’attendaient à rien moins qu'à les voir paraître. Le pont jeté sur le grand bras du Danube était précédé de plusieurs ponts servant à franchir les petits bras et dérobés à la vue par les détours de la route à travers des îles boisées. Le général Auersperg, à qui incombait la tâche de défendre ce passage, occupait la rive gauche, au delà du grand pont, avecun corps
de sept mille hommes. Le pont était enfilé dans toute sa longueur par des pièces d'artillerie, auprès desquelles les canonniers, la mèche allumée, se tenaient prêts à faire feu. Un petit poste gardait à Spitz l'entrée du pont, et un sous-officier se préparait à allumer les matières incendiaires qui couvraient le tablier.
Lannes, Murat et Bertrand avaient mis pied à terre et marchaient un peu en avant de leur escorte, formée de cavaliers du 1° hussards. Les petits postes se retirent en faisant feu sur eux : ils continuent à s’avancer en criant qu’il y avait un armistice conclu et qu'ils venaient en amis. Ils arrivent ainsi à la tête du grand pont et renouvellent leurs assurances au commandant du poste de Spitz, en lui affirmant que la première condition de l’armistice était l’occupation des ponts par les Français. A moitié convaincu, le commandant n'ose faire tirer sur ces trois grands personnages qui sont seuls et sans défense, mais, avant de les laisser passer, il veut aller prendre les ordres du général Auersperg, et il s'éloigne, laissant le poste sous les ordres d’un sergent. Les maréchaux s'efforcent de persuader à celui-ci qu'il risque d’encourir un châtiment sévère sl s'oppose à l'exécution des clauses de l’armistice, et, tout en parlant, ils le poussent doucement devant eux. Les grenadiers, sortant subitement des massifs d'arbres, s'engagent sur le pont : on arrive ainsi jusqu’au sous-officier chargé de mettre le feu aux matières incendiaires. Déjà ce
sous-officier allonge le bras avec son porte-lance. Lannes s’élance sur lui, le saisit par le corps, lui arrache sa lance enflammée des mains en disant qu'il va se perdre s’il commet un tel crime. Les grenadiers continuent à s’avancer, et les canonniers autrichiens vont faire feu : les deux maréchaux courent vers le commandant de cette artillerie, auquel ils renouvellent l'assurance d’une suspension d'armes, puis, s’asseyant tranquillement sur les pièces, ils engagent <et officier à faire prévenir le général Auersperg de leur présence. Celui-ci arrive enfin, lorsque déjà les grenadiers et les hussards, qui ont passé le pont en masse, enveloppaient les batteries et les troupes autrichiennes. Malgré tout, le général veut commander le feu, les maréchaux lui certifient que la première condition de la suspension d'armes est l'occupation des ponts par les Français. Le malheureux Auersperg, craignant de se compromettre en faisant verser du sang dans un combat inutile, perd la tête au point de s'éloigner en emmenant toutes les troupes qu'on lui avait confiées pour défendre les ponts.
On croit rêver quand on lit ce récit absolument authentique, au moins pour le fond. Il paraît difficile d'admettre l'emploi de la ruse poussée à ce point, et l’on ne saurait approuver cette espèce de comédie, dans laquelle fut quelque peu compromise la dignité de maréchal de France. Mais, comme le dit très bien M. Thiers, ce que l'acte de Lannes et Murat pourrail avoir de blämable, fut singulièrement rehaussé
par l'audace incroyable et l’incomparable présence d'esprit qu'ils déployèrent, comme par l’imminence et la grandeur du danger qu'ils couraient. Un tel sangfroid, une telle finesse en face des canons braqués sur eux, et de la nombreuse infanterie qui les couchait en joue sont vraiment admirables. Quant aux Autrichiens, ils perdirent évidemment la tête et leur général tout le premier. Traduit devant le conseil de guerre, l’infortuné général Auersperg fut condamné à la dégradation, à être traîné sur une claie dans les rues de Vienne et mis à mort par la main du bourreau. Déjà, Mack avait encouru les mêmes condamnations pour la reddition d'Ulm. Leurs peines furent commuées par l’empereur d'Autriche en une détention perpétuelle dans une forteresse ; ils furent même graciés au bout de dix ans, mais ils restèrent privés de leurs grades et chassés des rangs de la noblesse. Ils moururent peu de temps après leur mise en liberté. Je ne sais si je me trompe, mais ce dénouement me parait de nature à inspirer un Jugement moins favorable sur la conduite de Lannes et de Murat.
Le bulletin du 14 novembre rend compte du passage du Danube, dans les termes suivants : « À la pointe du jour, une colonne de cavalerie s’est portée sur le pont du Danube et a passé, après différents pourparlers avec des généraux autrichiens. Les artificiers ennemis chargés de brüler le pont, l'essayèrent plusieurs fois, et ne purent y réussir. Le maréchal Lannes et le général Bertrand, aide de
camp de l'Empereur, ont passé le pont Les premiers. »
Il semble résulter de cette rédaction, que le mérite et la responsabilité de l’occupation des ponts doivent incomber surtout à Lannes.
Si l’on veut maintenant appliquer à la conduite des deux maréchaux l’adage « la fin justifie les moyens », il serait difficile de trouver une action mieux justifiée. L’impossibilité de passer le Danube après l’occupation de Vienne aurait fait traîner la guerre en longueur et donné le temps à la Russie de se joindre aux autres puissances coalisées. La position de l’armée française à une telle distance de ses frontières aurait pu devenir des plus critiques. Du reste, ce n’est pas là une supposition; pour comprendre l’importance de l'opération exécutée par Lannes et Murat, il suffit de se reporter, par la pensée, à ce qui se passa quatre ans plus tard lorsque après la bataille d’Eckmühl et la prise de Ratisbonne, l’armée française, ne trouvant plus libres les ponts de Vienne, fut amenée à tenter de vive force Le passage du Danube, ce qui amena la sanglante bataille d’Essling et la mort de Lannes. Mais n’anticipons pas sur le récit des événements.
La cavalerie de Murat, les corps de Lannes et de Soult passèrent successivement sur la rive gauche du Danube. Les généraux français se laissèrent prendre à leur tour et assez vite aux fausses nouvelles d’un armistice, car on lit dans le XXIV* bulletin de la campagne, daté de Schœnbrunn, le 15 novembre :
« Une colonne de quatre mille hommes d'infanterie
autrichienne et un régiment de cuirassiers ont traversé nos postes, qui les ont laissé passer sur un bruit de suspension d'armes, qui avait été répandu dans notre armée. On reconnaît à cette extrême facilité le caractère du Français qui, brave dans la mêlée, est d’une générosité souvent irréfléchie hors de l’action. »
Voici en effet ce qui était arrivé :
« Aussitôt après le passage du Danube, le 13 novembre, tandis que Murat demeurait à Vienne dans le palais de l’archiduc Albert, le maréchal Lannes, placé encore une fois sous ses ordres, reconnaissait la route de Brünn avec une forte avant-garde dont le général Walther commandait la cavalerie. Cette avant-garderencontra, à Wolkersdorf, un corps autrichien et le laissa se retirer sans le poursuivre, peutêtre bien un peu à cause des bruits d’armistice mais surtout parce que le général Walther, excellent officier, très préoccupé de ménager sa cavalerie, la trouva trop fatiguée pour la mener plus loin dans la première journée. Cependant le général Kutusow parti de Krems, après le combat de Diernstein, cherchait à gagner Brünn avant d’être atteint par l’armée française. Il s'agissait pour lui de devancer Murat à Hollabrünn. Le prince Bagration commandait l’avantgarde russe; attaqué à Hollabrünn par la cavalerie de Murat, 1l se retira en arrière à Schœængraben, dans une assez forte position, laissant aux prises avec les Français, la cavalerie autrichienne du général Nostitz. Murat, n'ayant avec lui qu’une petite partie de son
Braunau. Il trouva le pont coupé par les Autrichiens. Malgré la largeur et la profondeur de l’Inn, doublé au-dessus de Braunau par la Salza, il fit embarquer sur deux bateaux soixante hommes du 13° chasseurs qui, parvenus sur la rive autrichienne (l’{nn séparant l'Autriche de la Bavière) se firent ouvrir les portes. Lannes entra bientôt dans la ville ets’empara d’approvisionnements considérables réunis par les Autrichiens. Napoléon y installa le grand dépôt de son armée, précédemment établi à Augsbourg.
Lannes occupa ensuite, après un engagement assez vif entre les chasseurs de Milhaud et la cavalerie russe, la ville de Linz, capitale de la Basse-Autriche. À partir de là il longea la rive droite du Danube jusqu'à Vienne, précédé d’une partie de la cavalerie de Murat. Le maréchal Soult formait le centre de l’armée, Davout et le général Marmont la droite. Un corps d'armée provisoire fut organisé sous les ordres du maréchal Mortier, pour garder la rive gauche du Danube et flanquer le mouvement de la Grande Armée. Ce corps comprenait : la division de dragons Klein, la division Dumonceau, empruntée au corps de Marmont, la division Dupont, qui était séparée de Ney depuis son départ d'Ulm, et la division Gazan enlevée à Lannes. Une flottille devait descendre le Danube pour relier le maréchal Mortier au maréchal Lannes.
La cavalerie de Murat, ne rencontrant aucun obstacle, poussait rapidement devant elle l’arrièregarde russe. Lannes, avec les grenadiers d'Oudinot,
Le terrain était peu propice à l’action de la cavalerie. Murat disposait de quatre divisions d'infanterie, celles de Suchet et d’'Oudinot du corps de Lannes, celles de Vandamme et de Legrand, du corps de Soult. Tandis que Vandamme était tenu en réserve, Suchet tournait les Russes par leur flanc gauche, Legrand était dirigé sur leur flanc droit, et Lannes, avec la division Oudinot, marcha de front contre le village de Schœængraben. La lutte, qui se prolongea jusqu’à cinq heures, fut d'un acharnement inoui. Lannes et Oudinot combattirent comme des lions ; Oudinot fut blessé. Le village avait été incendié par les obus des Russes, et cet incendie donna lieu à des scènes d'horreur. Les blessés furent grillés dans les maisons, sans qu'on pût parvenir à les sauver. Tout ce qui pouvait encore marcher s'était enfui à l’approche de ce nouveau danger, mais les estropiés, ainsi que les hommes qui avaient été frappés grièvement, furent brûlés vifs dans les décombres. Beaucoup avaient cherché à fuir l'incendie en rampant sur le sol, mais le feu les avait atteints dans les rues, et l’on voyait des centaines de ces malheureux à demi calcinés et dont plusieurs respiraient encore. Les cadavres des hommes et des chevaux tués pendant le combat avaient été également grillés, en sorte que l’infortuné village de Shœngraben répandait à plusieurs lieues à la ronde, une épouvantable odeur de chair grillée qui soulevait le cœur ‘. »