‹ Le maréchal LannesChapitre 12 sur 18 · Mémoires inédits du général Marbot · texte numérisé non relu

Mémoires inédits du général Marbot

15 LE MABÉCHAL LANVES.

La perte des Russes, dans le combat d'Hollabrünn, s'il fallait en croire le bulletin français. aurait été de deux mille prisonniers. deux mille hommes restés sur le champ de bataille, douze pièces de canon; mais ces chiffres méritent peu de crédit; c'est le lendemain 17 quil y eut des prisonniersde faits. Le maréchal Lanneset le général Sébastiani atteisnirent les Russes à Guntersdorf. Le général Sébastiani, avec sa brigade, coupa la retraite à plusieurs corps de troupe et prit plus de deux mille hommes. En annonçant ce résultat à l'Empereur, le maréchal Lannes avait sans doute exprimé son mécontentement pour le peu de résultats de l'affaire d’Hollabrünn. car voici la lettre par laquelle Napoléon lui répondit, lettre qui semble prouver d’ailleurs que le commandement de Murat était plus nominal que réel, puisque c’est à Lannes que l'Empereur s’en prend :

« 18 novembre.

« Je revois votrelettre d'aujourd'hui, qui m'apprend la bonne nouvelle que le général Sébastiani vient d'enlever douze cents Russes, mais le dernier paragraphe de votre lettre me fait bien de la peine. Je vous reproche constamment de trop vous exposer, et ce n’est pas vraiment m'aimer que d’exposer ainsi mes meilleurs amis. Si j'en voulais à quelqu'un, ce serait à Walther, parce qu'il faut qu'un général de cavalerie suive toujours l'ennemi l'épée dans les

reins, surtout dans les retraites, que je ne veux point qu’on ménage les chevaux quand ils peuvent prendre des hommes, et parce que j'ai la conscience qu’on pouvait faire hier ce qu'on a fait aujourd'hui. On ne m'a amené hier que quelques blessés et, à la manière dont vous avez battu l'ennemi, j'espérais un millier d'hommes. Si l’on a fait aujourd’hui ce qu'on devait faire hier, je suis satisfait et je n'y pense plus. Ménagez-vous et ne doutez jamais de mon amitié.

« Znaïm, 18 novembre, neuf heures du soir. »

Ce même jour 18, le général Sébastiani prit encore, sur la route de Brünn, sept à huit cents Autrichiens et Russes. C'était alors la cavalerie autrichienne qui formait l’arrière-garde de Kutusow, et il paraît, d’après le rapport du général Belliard, chef d'état-major de Murat, qu’elle se défendait médiocrement, prenant le trot ou le galop dès qu'elle était serrée de trop près. Murat fit son entrée le 19 dans la place de Brünn, capitale de la Moravie, où Napoléon vint installer le 20 son quartier général. Lannes s'établit dans le pays aux environs. Soult occupa Austerlitz. Murat repoussa la cavalerie russe à Raussnitz le 22 novembre. Napoléon, voulant concentrer son armée, donna quelques jours de répit aux troupes.

La seconde armée russe avait rejoint la première, et Kutusow comptait sous ses ordres près de cent mille hommes, dont quinze à seize mille Autrichiens.

32 LT Mei2CEiL LAVSETS

L'Empereur nen avait que siixante my mille à [ui cpposer : il +'attacha à ecmpenser evtts mféronté de forces par se boanes dispositions: 1l v réussit surtout en amenant l':anemi à l'attaquer sur une posrtion cherchés et trouvée par lui davance. C'est le 27 novembre que l'armée allife se mit en mouvement. La cavalerie légire de Lannes. composée des 9 et 19° hussards. sous Les ondres de Treilhard. fut attaquée dans Wischau et ne put séchapper. grâce à l'appui de Murat arcouru avec ses dragons. qu'en laissant aux mains de l':nnemi une centaine d'hommes. Excités par ce premier et facile succés. les alliés activérent leur marche et. selon les instructions de Napoléon, les corps d'armée français cédérent le terrain sur touts la ligne. Ce mouvement de retraite et les pourparlers entamés pour conclure un armistice inspirérent aux Russes une confiance sans bornes.

Napoléon suspendit son mouvement rétrograde le 29 novembre, et appela sur la ligne de bataille arrétée par lui, les corps de Bernadotte et de Davout; ceux de Lannes, de Soult et de Murat s y trouvaient déjà. L'armée alliée parvint le 1* décembre en face de cette position, et commença immédiatement la manœuvre enveloppante, qui devait procurer à Napoléon la plus brillante victoire des temps modernes.

Dans l’ordre de bataille adopté par l’armée francaise, le maréchal Davout avec la division Friant et les dragons de Bourcier, devait occuper l’extrême droite près des étangs de Menitz. C’est par là que

les colonnes russes et autrichiennes cherchaient à tourner l’armée. Davout et la division Legrand, du corps de Soult, devaient leur disputer le terrain pied à pied, tout en les laissant prononcer leur mouvement. Au centre, Soult avec les divisions Vandamme et Saint-Hilaire, avait pour mission de s'emparer du plateau de Pratzen, d’où descendaient les colonnes ennemies, pour couper l’armée alliée en deux et se rabatire ensuite sur la droite pour l’écraser entre les hauteurs et les étangs. Bernadotte avait l'ordre de remplacer Soult sur le plateau quand il en serait descendu. En arrière du centre, se trouvait la réserve formée par les grenadiers d'Oudinot et la garde impériale à pied et à cheval. Enfin la gauche, placée sous les ordres de Lannes, comprenait la division Suchet, la division Caffarelli empruntée au corps de Davout et la cavalerie légère des brigades Treilhard et Milhaud. Murat, ayant avec lui les divisions de dragons Walther et Beaumont, les cuirassiers de Nansouty et d'Hautpoul ainsi que la division de cavalerie légère de Kellermann, du corps de Bernadotte, placée ce jour-là sous ses ordres, occupait l'espace compris entre Bernadotte à droite et Lannes à gauche.

La bataille d'Austerlitz est restée classique, et ce n'est pas ici le lieu de l’exposer dans son ensemble. Rappelons seulement en quelques lignes les faits principaux, pour restreindre notre récit aux traits qui concernent plus particulièrement le maré-

134 LE MARÉCHAL LANYES.

chal Lannes, ce qui sera d'autant plus facile que l'aile gauche de l'armée française eut à livrer pour ainsi dire, une bataille particulière, indépendante de l’action générale. Les alliés avaient formé le projet de tourner l’armée française par la droite pour lui couper la route de Brünn à Vienne, et la rejeter sur la Bohême. A cet effet, trois colonnes commandées par Doctorof, Langeronet Pribyschewski descendirent des hauteurs et attaquèrent avec violence l'extrême droite de la ligne française. Davout, Friant, Legrand et Bourcier résistèrent toute la journée avec acharnement. Lorsque le mouvement des Russes fut prononcé, Soult gravit les hauteurs, culbuta la 4° colonne que commandait Kolhowrath et resta maïtre du plateau qu'il céda à Bernadotte ; 1l fit ensuite conversion à droite pour descendre sur les derrières des trois premières colonnes. En même temps Bernadotte occupait la gauche du plateau. Les 2° et 3° colonnes russes furent presque entièrement détruites. La première fut complètement noyée dans les étangs, tandis qu'au centre la colonne de Kolhowrath était vivement refoulée sur Austerlitz. La bataille était gagnée à droite et au centre; elle l'était aussi à gauche par Lannes et Murat.

Le plan des alliés ne consistait pas uniquement à tourner l'aile droite de l’armée française. Voyant la gauche fortement établie sur la route d'Olmütz à Brünn, ils avaient formé le projet de l’accabler pour la rejeter sur le centre, et rendre presque impossible

le mouvement de retraite sur la Bohème, quisemblait devoir être la dernière et unique ressource de Napoléon.

L’aile gauche de l’armée française, placée sous le commandement de Lannes, ainsi qu'il résulte des ordres qui précédèrent la bataille et des bulletins rédigés après la victoire, était appuyée à la route d'Olmütz, près de laquelle une hauteur connue sous le nom de Santonberg (montagne du Santon) était occupée par une batterie de dix-huit pièces et défendue par le 17° léger sous les ordres du général Claparède : la division Suchet à gauche sur un terrain accidenté, la division Caffarelli à droite dans la plaine étaient disposées sur deux lignes; la brigade des chasseurs de Milhaud et celle des hussards de Treilhard étaient placées à gauche et au nord de la route. Les cinq divisions de cavalerie étaient à la droite de Caffarelli, chaque division en ligne de colonnes de brigade, accouplées dans l’ordre suivant : Kellermann, Walther, Beaumont, Nansouty et d'Hautpoul. La division Beaumont, commandée par le général de brigade Boyer, fut envoyée de bonne heure pour appuyer le corps de Bernadotte. Murat resta donc avec quatre divisions; en outre, les deux brigades Treilhard et Milhaud étaient sous ses ordres. L’entente la plus complète exista, pendant toute la bataille, entre le commandant de l’aile gauche et le chef de la cavalerie. La rivalité qui excitait ces deux hommes l’un contre l'autre n’a jamais eu dans les

combats que des conséquences heureuses pour les opérations auxquelles ils étaient appelés à concourir. Le succès de l'aile gauche à Austerlitz fût dû principalement à l’habile combinaison des mouvements de la cavalerie et de ceux de l'infanterie, qui semblent avoir obéi à un seul et même chef.

La lutte fut engagée par la cavalerie de Kellermann, qui se porta en avant de la division Caffarelli et pressa vivement la garde impériale russe. Le prince de Lichtenstein qui commandait à quatre-vingts escadrons de cavalerie, lança sur Kellermann le beau régiment des uhlans du grand-duc Constantin. Assez vivement ramené par les ulhans, Kellermann manœuvra adroitement pour se reformer derrière l’infanterie en passant par les intervalles des bataillons : accueillis par une vive fusillade, les uhlans furent mis en déroute et presque détruits : le général Essen, qui chargeait à leur tête, fut blessé à mort. Kellermann, aidé par les dragons de Walther, renouvela à plusieurs reprises ses charges vigoureuses; l’intervention des cuirassiers de Nansouty décida la victoire en leur faveur. La cavalerie de Lichtenstein, rejetée sur le centre, ne chercha plus qu’à couvrir la retraite de ce centre refoulé par Bernadotte et la cavalerie de la garde impériale française. Lannes mit alors en mouvement la division Caffarelli, ou du moins trois régiments de cette division, les 17°, 30°, et 61° qui, chargeant à la baïonnette, culbutèrent, après une vive résistance, l'infanterie de la gauche du

prince Bagration ; ils firent quinze cents prisonniers, s'emparèrent du village de Blasowitz, en avant des troupes de Bernadotte, et, conversant sur l’aile droite la gauche en avant, ils refoulèrent sur le centre déjà battu la gauche de Bagration.

La droite de Bagration {extrême droite de l’armée russe) tenait encore et s'était même emparée du village de Bosenitz. La voyant fortement ébranlée, Lannes ordonna à la division Suchet de faire un changement de front, l'aile droite en avant. La première ligne, formée de colonnes de bataillons en masse, rompit la ligne ennemie ; la seconde ligne déployée reprit Bosenitz, et le maréchal Lannes fit établir une grande batterie de vingt-huit pièces sur le plateau en avant de ce village. Douze escadrons de cavalerie russe, laissés à la gauche de Bagration par le prince de Lichtenstein et commandés par le général Uwarow, passèrent à la droite de la ligne. Pour répondre à ce mouvement, Murat transporta à gauche les divisions Kellermann, Waltheret d'Hautpoul. La division Kellermann vint garder la grande batterie de vingt-huit pièces, Les dragons de Walther repoussèrent la cavalerie russe et essayèrent en vain d'entamer l'infanterie. Le général d'Hautpoul chargea à son tour, enfonça la ligne russe, prit un drapeau, huit pièces de canon, douze à quinze cents hommes. Toutefois les débris de cette infanterie s'étaient groupés en une seule masse : d'Hautpoul essaya vainement de la rompre. Alors Lannes fit battre le pas de charge, et les bataillons de la divi-

sion Suchet abordèrent à la baïonnette tout ce qui résistait encore. Ce choc eut un plein succès, toute l'artillerie russe fut enlevée, et près de deux mille hommes furent faits prisonniers. Le prince Bagration, voyant ses troupes fuir en désordre et convaincu de l'impossibilité de tenir plus longtemps, se décida à la retraite. Lannes et Murat ne le poursuivirent pas : ils étaient sans nouvelles de Napoléon et de {a bataille quise livrait à leur droite; ils ne voulurent pas s’avanturer trop loin ; ils se contentèrent d'occuper la route d'Olmütz, que le prince Bagration, en se retirant, laissait à découvert, et où la plus grande partie des équipages russes furent enlevés par la cavalerie. L'infanterie de l'aile gauche avait combattu pendant cinq heures, les divisons de cavalerie avaient multiplié les charges : la division Kellermann, à elle seule, avait chargé dix fois. Lannes et Murat avaient, à eux deux, fait sept à huit mille prisonniers, pris deux drapeaux et vingt-sept pièces d'artillerie. L’ennemi avait laissé sur le terrain environ quinze cents morts. Le général Walhubert, de la division Suchet, avait été blessé à mort. Les généraux Walther, Kellermann et Sébastiani avaient été plus ou moins grièvement blessés. Les pertes totales de l’armée alliée s’élevaient à dix-neuf mille prisonniers, dix mille tués, dix mille blessés. L'armée française eut environ dix mille hommes hors de combat. Une suspension d'armes, conclue le 4 décembre à Gœding, fut bientôt suivie de l’armistice, signé le 6 à Austerlitz.

Le soir même du 4 décembre, Lannes écrivait à la maréchale :

« Nous voilà enfin en paix (il s’agit ici de la paix conjugale), ma bonne amie ; j’espère te gronder à mon tour dans un mois au plus tard. Comment as-tu pu me dire que je ne t'aime pas, parce que je ne t'écris pas plus souvent? Tu ne peux te faire une idée, ma chère Louise, des marches forcées que nous avons faites; je puis te dire que depuis mon départ de Paris, je ne me suis pas déshabillé quatre fois. Je t'ai écrit par un courrier du prince Murat, je t'ai fait part de la belle bataille que nous avons eue avec les armées russe et autrichienne, fortes de plus de cent mille hommes contre la nôtre forte de soixante mille. Nous avons tout culbuté, c’est-à-dire tout tué ou pris : on n’a jamais vu carnage pareil. Je ne veux plus te parler de guerre, nous nous reverrons dans un mois. Que ce mois sera long! »

Les négociations pour la paix durèrent peu, et le traité définitif fut signé à Presbourg, le 26 décembre 1805. Les ratifications furent échangées le 1° janvier 1806 et l'évacuation de la Moravie commença le {1 mars. Lannes n'était plus à l’armée. Que s'était-il passé entre l'Empereur et lui depuis le 4 décembre? Il est assez difficile de le savoir, sa correspondance ne renfermant aucun renseignement à cet égard. Ce qui est certain, c’est qu'il y eut, immédia-

tement après la bataille d'Austerlitz. brouille compléte entre Napoléon et son fidèle lieutenant. Le 9 décembre, le major général Berthier écrivait au maréchal Lannes : « J'ai rendu compte à l'Empereur de votre désir de rentrer en France, l'Empereur y consent, bien que vous voyant partir avec peine. Si l'armistice n amène pas la paix. Sa Majesté compte sur votre retour. Vous pouvez remettre le commandement de votre corps d'armée au général Suchet. »

Les motifs qui avaient déterminé Île maréchal Lannes à demander de rentrer en France étaient de date récente, puisque ses lettres écrites immédiatement après la bataille, témoignaient de sa satisfaction et renfermaient seulement quelques plaintes sur la fatigue éprouvée par lui. Une lettre qui lui fut écrite par son ancien chef d'état-major, le général Compans, sous la date du 7 janvier 1806, ne laisse d'ailleurs aucun doute sur sa brouille avec l'Empereur. Compans, un des généraux les plus distingués de l'armée, profita du départ de l'aide de camp Subervie, pour lui remettre une lettre dans laquelle il sexprimait à cœur ouvert, sans inquiétude de voir violer le secret de sa correspondance. Il raconte au maréchal qu'il est assailli de questions : « Pourquoi Lannes est-il parti? me demande-t-on de toutes parts. À ces questions je réponds avec prudence. Si j'ai rencontré quelques courtisans qui ne pouvaient dissimuler leur joie de votre départ, combien n'en ai-je pas vu qui désirent ardemment votre réconciliation,

et qui espèrent qu'elle suivra immédiatement le retour à Paris... Je ne vous parle pas des voix de l’armée, c’est la voix du peuple : elle rend toujours justice au mérite. » Le général Compans parle ensuite du travail des décorations et de l’avancement, qui n'était pas encore complètement arrêté ; 1l annonce comme probables les nominations de Saint-Hilaire, Vandamme et Legrand, du corps de Soult, à la dignité de grand-cordon de la Légion d'honneur et celle d'Oudinot, du corps de Lannes, à la dignité de maréchal de l’empire. Puis 1l ajoute : « Un bâton équivaut-il à trois grands-cordons? Suchet pourrait répondre à cette question : il ne peut dissimuler son regret de n’avoir obtenu aucune de ces distinctions. Îl est du nombre de ceux qui désirent ardemment votre réconciliation; est-ce à lui ou à vous qu’il en rapporte les avantages? je me garderai de le décider... » La brouille survenue entre l’Empereur et le maréchal Lannes après la bataille d'Austerlitz paraît donc incontestable, la cause de cette brouille est restée un mystère,

Membre de droit de la Légion d’honneur, le 24 septembre 1803, pour avoir reçu un sabre d'honneur après la bataille de Merengo, nommé grand-officier le 19 mai 1804 et grand-aigle le 30 janvier 1805, le maréchal Lannes était chef de la 9° cohorte ayant pour chef-lieu l’ancien évèché de Béziers. Cette organisation par cohortes fut de très courte durée.

IÉNA ET PLTLICSE

Le mar-cnal Lannes à Lectoure. — Sa popularité. — Campagne de Prusse. — Combat de Saalf:ld. — Bataille d'iéna — Le curé 222010. — Bulletin de la bataille. — Micontertement de Lannes. — Poursuite de l'armée prussienne. — Capitulations de Prenrbow et de Stttiu. — Injustice de l'Empereur envers le 5° corps — Plaintes de Launes. — Bonnes parcles de Napoléon. — Marche sur la Pologne. — Opinion du maréchal Lannes sur le pays — Passage de la Vistule et de l'Ukra. — Les boues de la Pologne. — Bataille de Pultusk. — Lannes tombe malade et quitte son commandement.

Les troupes de la Grande Armée et leurs généraux passérent, dans les cantonnements d'Allemagne et principalement en Bavière, les neuf premiers mois de l’année 1809. Le 5° corps commandé, ainsi que nous l'avons vu, par le maréchal Mortier, fut placé au mois de septembre sous les ordres du maréchal Lefebvre (Mortier étant appelé auprès de l’empereur, qui lui destinait un nouveau corps d'armée à créer sous le n° 8). Entre lacampagne d’Austerlitz et celle d'Iéna Lannes resta donc à Paris et en profita pour se rendre à Lectoure. L’ouvrier teinturier qui avait quitté son pays natal comme sous-lieutenant dans les volontai-

res du Gers, y avait fait depuis lors quelques courtes apparitions. Il y revenait cette fois, dans tout l'éclat de la renommée acquise à Montebello, à Marengo, à Austerlitz. On a prétendu que les bourgeois de Lectoure, pour donner sans doute raison au vieux dicton : « Nul n’est prophète en son pays », accueillirent avec une jalousie marquée et une froideur affectée l'illustre guerrier dont la gloire devait rejaillir sur leur cité. Il est possible qu’au début ce sentiment, trop fréquent dans les petites localités, se soit manifesté dans une certaine mesure, mais tous les témoignages s'accordent à représenter le nom de Lannes comme étant depuis longtemps populaire dans le pays et sa mémoire comme vénérée de tous. Soncaractère loyal, franc et ouvert, ainsi que sa générosité, lui firent des amis de ses compatriotes àtous les degrés de l'échelle sociale, et ses parents ne furent pas seuls comblés de ses bienfaits. Les plus petits services rendus autrefois au jeune Lannes furent payés au centuple par le maréchal. Un de ses amis lui avait, dans un moment d'embarras, prêté mille francs : illui donna en retour une très belle maison avec un jardin, située à Lectoure dans une jolie position, à côté de l’ancien palais épiscopal. Les compagnons de sa jeunesse et de son enfance, si humble que fût leur origine, trouvèrent près de lui le même accueil que s’il était resté leur égal. Les sentiments libéraux qui l’animaient dans les rangs des armées républicaines n'avaient pas été étouffés en lui par les grandeurs impériales. Témoin

155 LE MARÉCHAL LANVES

le fait suivant : Pendant un de ses séjours à Lectoure. il se rendait à Auch. où il était attendu à la préfecture pour diner. Surla route. il rencontra un paysan conduisant au marché une charrette chargée de bois : il le reconnut aussitôt pour un de ses compagnons d'enfance. le fils d'un honnète cultivateur. Profondément ému. le maréchal ne ditrien à cet ancien compagnon. mais il le fit suivre par un de ses aides de camp avec ordre de le fui amener. À peine arrivé à la préfecture. où on l'attendait en grande pompe, il demande au préfet la permission d'inviter à sa table et de faire asseoir à son côté un ami d'enfance qu'il venait de rencontrer et qu'il allait lui présenter. En effet. quelques instants après. le brave garçon à la figure honnète. sous la conduite de l'aide de camp. fait son entrée dans le salon, ne sachant ce quon voulait de lui, et fort troublé de se voir ainsi amené devant les plus hauts personnages du pays... Lannes le rassure en : embrassant. le présente au préfet et le traite pendant tout le diner comme il eût traité un frère. Jamais, paraît-il, un enfant de Lectoure ne fit vainement appel à la protection et à la bienveillance du maréchal Lannes. « Jamais, m écrit un vieillard qui avait déjà l'âge de raison lors de la mort du duc de Montebello, on n'invoqua son patronage sans en tirer profit. » Après la mort du maréchal, la duchesse, sa veuve, témoigna la mème bonté à ses compatriotes. En souvenir de lui, et conformément aux intentions qu'ilavait manifestées elle fit don à la ville de Lectoure

des bâtiments de l’ancien évêché, que l'Empereur lui avait donnés. C’est dans ces vastes bâtiments que sont installés aujourd'hui la sous-préfecture, la mairie et le tribunal. Par une clause du traité de donation, une chambre a été réservée aux héritiers du maréchal, et ils en jouissent encore, tout au moins en théorie. Pour ne pas interrompre le récit des actions du maréchal Lannes, j’airésumé, sans avoir égard aux dates, tout ce quiconcerne ses relations avec sa ville natale. Je reviens aux événements de 1806. Au commencement du mois de septembre, la guerre avec la Prusse semblait imminente malgré un échange continuel de communications diplomatiques. C’est le 19 septembre que Napoléon donna ses premiers ordres pour la concentration de l’armée. Le maréchal Lefebvre dut réunir le 5° corps à Kœænigshoffen pour le 3 octobre. Augereau devait se trouver, avec le 7° corps, le 2 octobre, à Francfort. Ces deux corps étaient destinés à composer la gauche de l’armée, dont le centre était formé des corps de Bernadotte et de Davout suivis par la garde, tandis que les corps de Soult et de Ney composaient la colonne de droite. En apparence, le 5° corps étaitappelé à s’avancer sur la grande route de Mayence à Leipzig, en se portantsur Meiningen et Hildburghausen, mais, en réalité, l'intention de l'Empereur était de ramener ce corps vers le centre de l’armée, pour le porter sur Cobourg en dérobant sa marche à l’ennemi. Le plan conçu par Napoléon consistait, on le sait, à traverser les défilés de la Thuringe pour se

eu in. Un BR Got À

146 LE MARÉCIIAL LANNES.

jeter sur les communications de l'armée prussienne, au licu de descendre dans la plaine pour aborder cette armée de front par la grande route de Francfort à Leipzig. Dans ce mouvement, le 5° corps devait former le pivot et se trouver le plus exposé de tous, comme étant le plus rapproché, par son aile gauche, du grand rassemblement des troupes prussiennes qui sous les ordres du duc de Brunswick, étaient rangées derrière la forêt de Thuringe. Dès le 30 septembre, le maréchal Lefebvre, initié en partie aux projets de l'Empereur, recevait l'ordre d'occuper une position en arrière de Neustadt et de faire reconnaître une route telle qu'il pût se porter par une marche de flanc sur le chemin de Wurtzbourg à Cobourg. Napoléon reprochait en même temps au maréchal de trop disperser ses forces, d'éparpiller la division Gazan dans les montagnes et de chercher à gurdertrop de points à la fois. Un peu plus tard il lui indiquait Schweinfurt comme devant être le point de concentration du 5° corps d'armée.

C'est à ce moment que le maréchal Lannes fut appelé à l’armée, et qu'en vertu d'un ordre de l’Empereur il reprit, à la date du 5 octobre, le commandement du 5° corps. La composition de ce corps d’armée était à peu près la même que pour la campagne de 1805 ; 1l y manquait toutefois la division des grenadiers d'Oudinot, qui n’était pas encore reconstituée et qui devait marcher avec la garde impériale. I] se composait donc des deux divisions d'infanterie Suchet

et Gazan : la première comprenant les 17° léger, 34°, 40°, 64° et 88° de ligne et un bataillon d'élite de grenadiers et voltigeurs (brigades Claparède, Reille et Védel); la seconde formée des 21° léger, 100° et 103° de ligne et augmentée plus tard du 28° léger (brigades Campana et Graindorge) et de la brigade de cavalerie Treilhard (9° et 10° hussards et 21° chasseurs). L’effectif total était de dix-neuf mille hommes d'infanterie et quinze cents de cavalerie. Les régiments d'infanterie venaient de recevoir les renforts préparés par les soins du maréchal Kellermann, qui commandait à Mayence les réserves de la Grande Armée. Les régiments de cavalerie devaient être portés au complet de cinq à six cents chevaux chacun. Toute l’armée se trouvait ainsi sur un pied beaucoup plus redoutable que le pensait le gouvernement prussien, d’après le rapport de ses agents. Lannes choisit pour chef d'état-major du 5° corps d'armée le général Victor, son ami, son ancien compagnon d’armes de Montebello ct de Marengo, qui pour le moment, était peu en faveur auprès de l'Empereur, sans doute pour avoir laissé entrevoir, ou peut-être avoir manifesté un peu haut, son mécontentement de n'être pas compris dans la promotion des maréchaux de l'empire. Napoléon s’empressa cependant d’approuver le choix fait par Lannes : « C’est un homme solide, lui écrivait-il en parlant de Victor, et en qui j'ai confiance; je lui en donnerai des preuves dès que les événements me le permettront. »

is Le Mai Ta LaNtEs

A peine Je marrhe, Lirses avait-il pris possesshon de sm eormmindernect qui reevait. le 3 crisbre. ls instructions détaillés de l'Empereur. Ï était temps puisque. le mime jour. is colonnes du centre ét de La droits fran<hissaieut la frontiere. La guerre était déclarés. Il était preseri: à Lannes. déjà prévenu opinairement par la lettre du 5% novembre. des intentions de Napoléon. de < porter sur Cobourg. pour vétre rendu le lendemain & de tres bonne heure. Augereau devait v arriver avec son corps d'armée dans la soirée du #. Au lieu d'attendre au lendemain pour entrer à (sbourg avec toutes ses forces. Lannes ÿ arriva. le 3 au soir. avec peu de monde et ne fit aucun prisonnier. Cela lui valut une légère réprimande de Napoléon. auquel il répondit quil avait précisément précipité sa marche pour essaver de surprendre l'ennemi, mais que son arrivée avait fait fuir de Cobourg trente cavaliers prussiens, seule force qui occupät cette petite ville. et quils se seraient retirés encore plus vite devant tout un corps d'armée. L'Empereur prescrivait par la même lettre, datée du 9 octobre, au maréchal Lannes de se porter sur Graffenthal et Saalfeld. où 1l devait être rejoint par Augereau. Le même jour, la colonne du centre, conduite par Murat et Bernadotte, sous les yeux de l'Empereur en personne, rencontrait l'ennemi etle battait à Schleitz. Le 4° hussards, Île 5° chasseurs et le 27° léger se signalaient dans cette affaire, qui coùûtait aux Prussiens et aux Saxons

sept à huit cents prisonniers, dont deux colonels.

Le lendemain matin 10, Lannes, parti à cinq heures de Graffenthal, se heurta, vers sept heures, à l’avantgarde de l’armée du prince de Hohenlohe, forte de sept mille hommes d'infanterie et deux mille cavaliers, commandés par le prince Louis de Prusse et disposée en bataille en avant de Saalfeld dans une plaine marécageuse, ayant à dos le ruisseau de la Schwarza et appuyant sa gauche à la Saale. Après avoir, du côté des Français, en traversantun pays tourmenté de ravins, débouché sur la hauteur qui domine la vallée, on accédait à la position de l'ennemi par un bois épais qui descendait en pente douce vers Saalfeld. Parvenu sur la hauteur, Lannes qui n'avait avec lui qu'une partie de la division Suchet, les 9° et 10° hussards et deux pièces d'artillerie légère, n’hésite pas un instant et lance en avant la brigade Claparède, composée du 17° léger et du bataillon d'élite. L’artillerie légère, suppléant au nombre des pièces par la rapidité de ses mouvements, porte le trouble dans la ligne prussienne, que l'infanterie aborde vigoureusement. De son côté, le prince Louis, qui, se tenant en tête des troupes, faisait admirer des deux . partis sa belle et énergique prestance, fit marcher contre Claparède une colonne de dix bataillons. Au même moment, la brigade Reille, comprenant les 34° ot 40° régiments avectrois pièces d'artillerie, apparaissait sur la hauteur; le général Suchet, faisant battre la charge, jette ces deux régiments sur le flanc

de la colonne ennemie, qui est culbutée et rejetée dans le bois avec une perte de quinze canons. La brigade Védel (64° et 88° régiments) prolongeait la ligne à gauche, le long des crêtes, et plus à gauche encore les 9° et 40° hussards se répandaiïent dans la plaine, cherchant à déborder l’aile droite des Prussiens. Le maréchal, saisissant l’à-propos, ordonne à ces hussards de charger. Le prince Louis, qui voit le danger, court à sa cavalerie, en prend le commandement et s'élance avec impétuosité au-devant des hussards français. La mêlée s'engage; déj blessé plusicurs fois, le prince est abordé par un maréchal des logis du 10° hussards, nommé Guindet. qui, sans le connaître, lui crie de se rendre; il répond à cette sommation en cherchant à sabrer son adversaire ct tombe aussitôt mortellement frappé d’un coup de pointe. Sa mort est pour son corps d’armée le signal dela déroute. Le général Victor, avec le bataillon d'élite et une partie du 17° léger, traversant la Saale, poursuit les vaincus jusqu’au delà de Rudolstadt. Le général Claparède, avec le reste du 17° léger et le 34°, pousse les fuyards dans la Schwarza, que quatre compagnies du 11° léger traversent, ayant de l’eau jusqu'à la ceinture. Quinze à dix-huit cents prisonniers, quatre drapeaux et trente-trois pièces de canon restent aux mains des Français. Quatre cents morts ou blessés jonchaient le champ de bataille et parmi eux le prince Louis, le corps percé de six coups de sabre... C'était un des principaux auteurs de la guerre.

L'effet produit par sa mort et par le combat de Saalfeld fut énorme dans les deux armées. Une lettre écrite par un officier prussien et adressée au prince de Saxe-Cobourg, lettre saisie à la poste, comparait cette défaite à celle des Autrichiens devant Ulm:. Le maréchal Lannes n'avait pas eu dans son corps d'armée plus de cent quatre-vingts hommes hors de combat : son infanterie avait montré un élan irrésistible ; sa cavalerie avait décidé de la victoire; son artillerie, par l’audace de ses manœuvres et la justesse de son tir, avait désorganisé les rangs ennemis. Les deux pièces d'artillerie légère arrivées les premières en ligne, avaient tiré deux cent soixante-quatre coups... Mais, par-dessus tout, le maréchal lui-même s'était montré une fois de plus ce qu'il avait été, ce qu'il fut toujours, le type du général d’avant-garde. Toujours bon camarade et se souvenant de Montebello, il avait dans son rapport cité en première ligne le général Victor. Il fit rendre au prince Louis, dans le château du duc de Saxe-Weimar, les honneurs dus à Son rang.

La division Gazan et Le corps d’Augereau (celui-ci n'avait pas été informé par Lannes de la position du 5° corps), malgré la rapidité de leur marche, n'avaient pu arriver à temps pour prendre part au combat. La division Dupont, envoyée par l'Empereur au secours de Lannes au bruit de la canonnade,

1. Lettre du maréchal Davout à Berthier (Naumbourg 12 octobre).

n'eut pas besoin de pousser jusqu'à Saalfeld, mais toute la gauche de l'armée s'y trouva réunie. A droite, les corps de Soult et de Ney n'avaient rien trouvé devant eux. Ils furent ramenés en seconde ligne derrière la colonne du centre. Le mouvement commençait à se dessiner. Il s'agissait de barrer la route aux armées prussiennes, que tous les rapports présentaient comme abandonnant leurs positions avancées pour chercher à gagner la ligne de l'Elbe. A cet effet, l'Empereur dirigea à gauche, sur Iéna, les corps de Lannes et d'Augereau, à droite, sur Naumboury, ceux de Bernadotte et de Davout, afin de fermer les deux points importants de passage de la Saale : Soult, Ney, la garde et la réserve de cavalerie devaient, le cas échéant, courir au point le plus menacé. En exécution des ordres de Napoléon, le 5° corps, qui se trouvait à Neustadt, partit le 12 pour Iéna, précédé par sa brigade de cavalerie et suivi de près par le 7° corps. L’avant-garde rencontra celle des Prussiens en avant du village de Winzerle, à quatre kilomètres d'Iéna. La cavalerie chargea avec vigueur et succès celle de l'ennemi, le général Claparède, avec les carabiniers du 17° léger, s'empara du village. On bivouaqua devant Iléna; on avait appris par les prisonniers que l’armée prussienne était établie entre léna et Weimar.

Le 13, de grand matin, Lannes se remit en mouvement pour occuper léna, où l'Empereur lui avait donné rendez-vous pour une heure. Une brume des

plus épaisses obscurcissait le jour. Les tirailleurs du 47° entrèrent dans léna, en prenant une trentaine d'hommes, dont quatre officiers. Le gros du corps d'armée tourna en même temps la.ville par les routes de Weimar et de Naumbourg. L’ennemi, en se retirant, disputa le terrain : plusieurs incendies se déclarèrent dans la ville, et des troupes allemandes auxiliaires marchant avec Le corps d'Augereau, qui venait d'y pénétrer à la suite de Lannes, commirent quelques désordres *.

Ici se place un fait, présenté par le général de Marbot sous un jour tout nouveau. M. Thiers, dont les récits brillent souvent plus par l'intérêt que par l'exactitude, dit que les éclaireurs de la division Suchet, s’aventurant audacieusement, dans les ravins au nord d'Iéna à la suite des tirailleurs prussiens, arrivèrent sur la hauteur du Landgrafenberg. D'après le journal du 5° corps, rédigé par le chef d'état-major Victor, les éclaireurs de Suchet ayant été attaqués par l'ennemi, le maréchal Lannes les fit soutenir par un bataillon du 40° et se porta lui-même sur le lieu de l'engagement pour juger de la situation. Voici maintenant ce que raconte le général de Marbot dans ses Mémotres inédits :

« Le peuple saxon se voyait à regret engagé dans

1. Le général de Marhot, alors aide de camp d’Augereau, raconte dans ses Mémoires qu’entendant des cris dans une maison, il y entra et ytrouva des soldats hessois qui cherchaient à violenter des jeunes

filles; il fit chasser ces soldats et installa une sauve-garde dans la maison.

une guerre qui ne pouvait lui procurer un avantage futur et portait dans le présent la désolation dans son pays. Les Prussiens étaient donc détestés en Saxe, et Iéna. ville saxonne, éprouvait au plus haut degré ce sentiment. que vinrent encore surexciter l'incendie occasionné par le combat et les désordres résultant de l'abandon de la ville par les Prussiens. Un prètre catholique soffrit à Lannes pour lui indiquer, dans ke bois. un sentier peu connu qui gravissait leshauteurs. D'après les indications de ce prètre, un peloton sy engagea et atteignit le plateau où, se déployant en tirailleurs, 1] fut accueilli à coups de fusil par les tirailleurs ennemis. Au bruit de la fusillade, le maréchal Lannes et le général Reille, conduits par le prètre, montèrent avec un bataillon du 40° pour soutenir leurs avant-postes. »

À ce moment le brouillard se dissipa, et l’on aperçut très distinctement l'armée prussienne rangée sur trois lignes, occupant, sur un développement de plusieurs lieues, le plateau ondulé en amphithéätre qui Sétend entre Jéna et Weimar. Immédiatement, le maréchal Lannes envoya prévenir l'Empereur. Ce souverain se trouvait alors à une lieue et demie d'Iéna : il y accourut en toute hâte, après avoir envoyé aux maréchaux Ney, Soult, Davout et Bernadotte ainsi qu'à Murat ses ordres pour la grande bataille qu'il comptait livrer le lendemain. Lannes l’attendait à Iéna avec le curé saxon et le mena sans tarder sur le Landsgrafenberg, où les avant-postes

du 5° corps occupaient un plateau rocailleux, très convenable pour prendre pied sur les hauteurs en face de l’armée prussienne :il était alors quatre heures de l’après-midi. Napoléon prescrivit de faire monter sur ce plateau le 5° corps, tout entier, avec son artillerie et de le faire suivre par l'infanterie de la garde impériale, puis il mit pied à terre et se promena quelque temps sur la ligne des postes les plus avancés, à deux cent cinquante pas à peine de la gauche des Prussiens', pour observer la position de l'ennemi. De ce qu'il voyait, il s'empressa de conclure qu'ilavait devant luitoute l'armée prussienne, ne soupçonnant pas que l’armée du prince de flohenlohe s’y trouvait seule et que le gros des forces ennemies, dérobé à la vue par la forme du terrain, marchait sur Naumbourg où le maréchal Davout, livré à luimême, allait courir le risque d’être écrasé. Joyeux de tenir l'ennemi, Napoléon quitta les avant-postes après avoir essuyé quelques coups de fusil, fit souper avec lui tous les généraux qui se trouvaient là et voulut redescendre à pied le sentier pour s'assurer que l'artillerie pouvait y passer. Le ravin était si étroit que les fusées des essieux portaient à droite et à gauche sur le rocher. Deux cents voitures se trouvaient arrêtées là sans pouvoir avancer. Heureusement il y avait dans les coffres de l'artillerie plus de quatre mille outils; on les distribua aux sol-

1. Mémoires du général Savary qui accompagnait alors l'Empereur en qualité d'aide de camp.

dats, qui se mirent tous à travailler à la lueur des torches pourélargir le sentier.L'Empereur lui-même, une torche à la main, éclairait la tête de la colonne et encourageait les travailleurs. « On était si serré, raconte le général de Marbot, que la poitrine des unstouchait les épaules des autres. La présence de Napoléon produisit son effet : tous les hommes étaient épuisés de fatigue ; aucun d'eux ne proféra a moindre plainte. »

Lorsqu'il fut certain du succès de l'opération, l’Empereur remonta sur le plateau, et, accompagné du général Victor, il parcourut à une heure du matin la ligne des avant-postes, puis il rentra sous l'abri en paille que lui avaient construit les grenadiers du 40° et, entouré par sa garde formée en carré, il s'y reposa pendant quelques heures. Il dormit peu cependant, et, dès quatre heures du matin, il fit appeler le maréchal Lannes pour lui donner ses dernières instructions. Le 5° corps prit alors sa formation de combat d’après les ordres du maréchal et sous la direction du général Victor. L'espace étroit dont 1l disposait ne permettait pas au corps d'armée de se déployer. La division Suchet, à droite, formait une espèce de carré; le 17° léger et le bataillon d'élite en bataille, Les 34° et 40° régiments en colonne serrée sur les ailes, les 64° et 88° en arrière. La division Gazan était rangée sur deux lignes à gauche et en arrière. Napoléon parcourut le front des troupes, escorté par des hommes qui portaient des torches et fut salué par les cris de : « En avant ! vive l’Empereur! » Les Prussiens enten-

dirent ces cris, aperçurent à travers le brouillard la lueur des torches et prirent les armes. A six heures du matin on ne distinguait rien tant le brouillard était épais. Il était important cependant de conquérir le plus vite possible le terrain nécessaire au déploiement de l’armée. L'Empereur donna le signal de l'attaque. Le 5° corps, seul, prit part à la première phase de l’action. À gauche, le 7° corps s'était mis en mouvement dès le matin : une de ses divisions, celle du général Desjardins, s'élevait par les sentiers sur la hauteur et venait se placer à côté du 5° corps; l’autre s’avançait sur la grande route d'Iéna à Weimar, et gravissait les premiers lacets de cette route en colimacçon, fortement défendue par l'ennemi. À droite, le maréchal Soult montait également de la vallée de la Saale sur le plateau avec sa cavalerie légère et la division Saint- Hilaire. Au centre, le maréchal Ney accourait avec une avant-garde forte de trois mille hommes, devançant le reste de son corps d'armée.

La brigade Claparède se dirige, comme elle le put, à travers le brouillard, sur le village de Closewitz, but assigné à ses efforts. Vivement soutenue par la brigade Reille et par la division Gazan, elle prend possession de ce village. La division Gazan chasse l’ennemi du bois qui s’étendait à droite et s’empare de vingt et un canons. Le terrain compris entre Closewitz et Cospoda à gauche est conquis, les Saxons et les Prussiens accourus à leur aide, sont rejetés sur Lutzerode. Pour obtenir ce résultat, le corps de

158 LE MARECUAL LANNES.

Lannes à pivoté sur la droite et laisse ainsi à sa gauche, entre la division Gazan et la division Desjardins du corps d'Augereau, une portion du terrain à découvert. Pour remplir ce vide. l'Empereur envoie l'artillerie de la garde impériale qui, avec une partie des pièces des divisions Desjardins et Gazan. forme une grande batterie de vingt-cinq bouches à feu Napoléon, maitre du sommet du plateau, croyant avoiraffaire à toute l'armée prussienne, veut donner le temps aux £° et 6° corps. ainsi qu à la cavalerie de Murat. dentrer en ligne. Du côté des Prussiens, assaillis sur leur extrème gauche, 1l faut le temps de manœuvrer pour faire face à l'altaque. Le combat reste done suspendu sur toute la ligne. Tout à coup, au milieu du brouillard qui lui dérobe encore la vue du champ de bataille, l'Empereur s'étonne d'entendre une vive fusillade mèlée de coups de canon. C'est le maréchal Nev. qui impatient de prendre part à l'action, a gravi avec son avant-garde les sentiers qui conduisent au plateau, et est venu se placer dans l'intervalle ouvert entre le 5° corps et le 7°. Accueilli à coups de canon. il a riposté avec la batterie légère qu'il amenait; ses chasseurs et ses hussards, entrainés par Colbert. ont chargé sur l'artillerie ennemie et se sont emparés de sept pièces : la cavalerie prussienne s est alors jetée sur son infanterie, qui s'est formée en carré pour lui résister. À ce moment le brouillard est complètement dissipé : la division Desjardins à gauche, la division Saint-Hilaire à droite,

IÉÈÉNA ET PULTUSK. 159

avec la cavalerie légère des 7° et 4° corps, débouchaient sur le plateau. Napoléon envoie au secours du maréchal Ney le 21° chasseurs et un régiment de hussards, puis 1l donne l’ordre d'attaquer sur toute la ligne. Alors commence la seconde phase de la bataille.

Le 5° corps, marchant dans un ordre parfait, pousse d’abord jusqu’au village de Vierzehn-Teilingen, centre de la position des Prussiens. Le maréchal Lannes fait occuper le village par deux régiments (le 40° de la division Suchet et le 21° léger de la division Gazan); ils y sont bientôt accueillis par des forces considérables, qu'appuient une centaine de pièces d’artillerie, et résistent avec acharnement. Pendant que le général Reille les soutient à gauche avec le 34°, Lannes se met en tête du 100° régiment pour s'emparer des hauteurs de droite ; il est entouré par l'ennemi, et dégagé par le 103° que conduit le général Gazan. Le maréchal, les généraux Gazan, Graindorge, Campana, se multiplient pour entraîner les troupes, auxquelles viennent prèter secours les 64° et 88° régiments, ainsi que les hussards du général Treilhard. La division prussienne Grawert menace d’envelopper Vierzehn- Heilingen : c'est le moment critique de la bataille. Lannes se met de nouveau en tête des 1400° et 103°, fait battre la charge, se précipite en avant, rallie le 40°, le 34° et le 21° léger, ct, dans un élan irrésisble, enlève son corps d'armée. À ce moment, un coup de mitraille vient déchirer son habit en effleu-

rant sa poitrine. Son cheval effrayé fait un violent écart; lui, sans paraître s'émouvoir s’écrie : « Les voyez-vous ? ils fuient tous sur Weimar, la route se couvre de leurs caissons; courez en avertir l’Empereur. » En effet, les Prussiens sont culbutés: ladivision Heudelet à gauche a gravi les pentes en lacet de la grande route, et le T° corps a enlevé le village d’Issertacdt tandis qu'à droite la division Saint-Hilaire a dépassé Vierzehn-Ileilingen. Toute la cavalerie légère, 8° hussards et 11° chasseurs à droite, 10° et 21° chasseurs, 3°, 9° et 10° hussards au centre, 7° et 20° chasseurs à gauche, hâtent, par des charges réitérées, la retraite de l’armée prussienne, la bataille est gagnée. La troisième phase est consacrée à la poursuite : l’arrivée des dragons et des cuirassiersde Murat vient rendre la victoire décisive. L'armée descend au pas de course, en poussant l’ennemi devant elle, les pentes qui conduisent à Weimar. Le général Rüchel, appelétardivement, essaye en vain de l'arrêter avec son corps d'armée. Après quelques charges heureuses de sa cavalerie, ce corps d'armée est balayé à son tour. Les cuirassiers et les dragons pénètrent dans Weimar, pêle-mêle avec le flot des fuyards.

La victoire était complète ; elle n’était que la moitié du triomphe de la journée, qui dans l’histoire de la Prusse porte le nom d’Auerstaedt plutôt que celui d’Iéna; Auerstaedt, où fut livrée une seconde bataille, dans laquelle le corps du maréchal Davout battit complètement la grande armée prus-

sienne, avec laquelle marchait le roi et le généralissime duc de Brunswick‘. Les trophées immédiatement recueillis par l’armée française après cette double bataille furent à Auerstaedt trois mille, à Iéna quinze mille prisonniers; à Auerstaedt cent quinze, à Iéna deux cents canons. On comptait dix mille Prussiens ou Saxons tués ou blessés à Auerstaedt; douze mille à Iéna. La perte des Français s'élevait à quatre mille hommes tués ou blessés sur le champ de bataille d’Iéna, à sept mille sur celui d’Auerstaedt où la lutte avait été soutenue avec acharnement contre des forces plus que doubles (Pièces justificatives F).

On a vu quelle part le maréchal Lannes avait prise à la victoire d'Iéna, et comment il avait eu, sans être blessé, la poitrine rasée par un biscaïen. En mentionnant cette circonstance, le ITF° bulletin de la Grande Armée se bornait à dire : « Le maréchal Lannes reçut ordre de marcher en échelons pour soutenir le

{. Le 9 juin 1867, après la grande revue passée au bois de Boulogne en présence du tsar Alexandre II et du roi de Prusse Guillaume Ier, les deux souverains avaient diné aux Tuileries; dans la soirée le roi de Prusse ayant demandé à un des grands personnages militaires qui avaient assisté au diner de lui nommer les originaux des portraits qui décoraient le grand salon des Maréchaux, ce personnage lui en nomma quelques-uns, mais arrivé au portrait de Davout, il se trouva un peu embarrassé. « Celui-ci, dit-il cependant, s'appelait le prince d'Eckmübhl. » Guillaume regarda fixement son interlocuteur, un des plus glorieux soldats de la France, et lui dit avec force : « Ce maréchal avait un autre nom.» Et, comme le Français se taisait, le roi ajouta d’un ton inexprimable : « Ilse nommait le duc d’Auerstaedt... et je m'en souviens! »

village d'Holstaedt » (erreur matérielle, il faut lire le village de Vierzhen-Heilingen). Le même bulletin attribuait au contraire une importance exagérée au rôle de la cavalerie de Murat, dont une division de dragons et une brigade de cuirassiers seulement avaient pris part à l'affaire alors qu’elle était complètement décidée. « Ces braves cavaliers, était-il dit au bulletin, ayant le grand-duc de Berg à leur tête, frémissant de voir la victoire se décider sans eux, se précipitèrent partout où 1ls rencontrèrent des ennemis. La cavalerie, l'infanterie ne purent soutenir leur choc. »

Trois jours après la bataille, le maréchal Lannes écrivait, le 17 octobre, de Naumbourg à la maréchale :

« Tu auras sans doute vu le bulletin de la grande bataille et tu auras vu l’armée prussienne détruite en grande partie. Les hommes les plus marquants de cette armée ont été tués ou pris. Ainsi voilà notre Empereur maître du monde. Il s’est bien exposé : je te donne ma parole, ma bonne amie, qu'il m'a fait souffrir comme il n’est pas possible... Il paraît que nous allons à Berlin. Si nous y passons l’hiver je t’enverrai chercher. Donne-moi souvent de tes nouvelles et de mes enfants. Mon corps d'armée s’est couvert de gloire. Ce n'est pas à moi à en faire l'éloge. Je laisse faire l’Empereur, je pense quil lui rendra justice. »)

.lIÉNA ET PULTUSK. 163

Lannes écrivait encore à la maréchale, le 24 octobre, de Postdam :

« Il faut avouer, ma chère amie, que c’est une campagne bien extraordinaire. Il faut avouer aussi que notre Empereur est un bien grand homme. Si tu le voyais! Il a l’air de s'amuser. Tu ne peux pas te faire une idée combien on l’admire dans tout ce pays ei. C'est aujourd'hui le 24. Il n'y a pas encore un mois que nous sommes partis : en vérité ma chère amie, ça a l'air d'un songe. »

Voilà l’enthousiasme de Lannes, mais lorsqu'il a connaissance du bulletin de la bataille d’'Iéna, il écrit d'une tout autre encre :

« Schneidemühl], 12 novembre 1806.

» Tu auras sans doute lu le bullettin de la bataille d'Iéna. Mon corps d'armée, qui s’est battu presque tout seul et qui s’est couvert de gloire, n’est pas traité, de bien s'en faut, comme il le mérite. Au surplus, il y est habitué; il est traité de même dans toutes les affaires, de manière, ma bonne amie, que tu dois voir que je ne suis pas content. J'attends la paix avec impatience pour me retirer heureux avec toi et mes enfants. Je ne sais que penser de l’Empereur : il n’a pas de jour que je ne lui donne des preuves qu’il n’y a pas de meilleur ami que moi; il n’y a pas de jour qu'il ne me donne du chagrin. Je

DE" LE MANC'UAL LANNES.

sta quil st jiehé de ee que je lux ai donne tu Me orenves de mon dévouement. Tu vois ma bonne ane que je teens de bien loin. Nos avant-postes ont sur la Vistnle.….

Page 1