LANNES
D'agris ss leltres, 1] ne serait pas étonnant que plis tard. ‘ans un entretien familier tenu aux Tuilerie, aptes la guerre. Lannes. comme on l'a raconte. -é fat plaint à l'Empereur de l'mjustice du bulle tin ét “-l1 en termes assez vifs. Il aurait fait surtout ressortir l'oubli commis envers Augereau qui, e débouchant sur lé plateau et repoussant les Prussiens du bois d'fssertaedt avait fortement contribué à la victoire. Nous allons voir d'ailleurs le maréchal Lanne: adresser à Napoléon une réclamation de ce genre a propos de la poursuite de l'armée prussienne. Les 3. 5° et 3° corps. le 3° surtout, avaient été, dans la bataille du 14. beaucoup plus éprouvés que les autres. Le 6° navait eu d'engagé qu'une avant-garde; le #une division: le {*, par suite de l'inertie coupable de Bernadotte, quiavait failli laisser écraser Davout. était resté l'armée au pied, entre deux batailles. Ces trois corps d'armée furent lan cés en avant, dès lelen-
1. À ce sujet, la duchesse J'Abrantés prète au maréchal Lannes les paroleales plus vives ; elle se trompe évidemment en appliquantà la bataille d'Eÿlau la conversation que le maréchal aurait eue avec l'Empereur, puisque Lannes n'assistait pas à cette bataille où Murat joua un rôle capital; mais elle n’a sans doute rien inventé, et en cela,
comme en bien des points, elle n'est que l'écho des on dit de l’entourage imptrial.
demain de la bataille, avec la cavalerie de Murat : Bernadotte pour s'assurer du passage de l’Elbe, Ney pour aider la cavalerie à s'emparer .de la place d’Erfurt, Soult, pour serrer de près les débris de l’armée du roi de Prusse. Davout se reposa à Naumbourg, Augereau à Weimar, Lannes qui, le soir du 14, avait par son énergie maintenu l’ordre dans cette dernière ville, s'établit sur la route de Naumbourg et à Iéna. Le prêtre saxon qui avait indiqué au maréchal le sentier du Landgrafenberg fut comblé de bienfaits par l'Empereur, mais, en 1813, il fut obligé, pour éviter les représailles des vaincus d’Iéna, d'accompagner l’armée française dans sa retraite et de s'établir en France, où les Prussiens le firent enlever pendant la campagne de 1814 ; enfermé par eux dans une forteresse, il y resta détenu jusqu’à ce que, sur la prière du roi de Saxe, Louis X VIII réclamäât sa mise en liberté en se fondant sur ce qu'il avait été arrêté en France.
Dès le 17 octobre, le 5° corps se mit en mouvement pour atteindre l’Elbe, en passant par Mersebourg. Le 19 octobre au soir, Lannes était à Dessau avec sa cavalerie légère, dépassant de vingt kilomètres le gros de son corps d'armée. L’Elbe était franchi dans la journée du 21 ; Lannes, avec sa cavalerie légère et la division Suchet, se dirigeait rapidement sur Trauenbrietzen et Potsdam. La citadelle de Spandau, après une reconnaissance faite par le 10° hussards, était sommée de se rendre. Le général Bertrand, envoyé par l’'Empereur, faisait mine de vouloir l’assiéger. Le
maréchal Lannes voyait lui-même le gouverneur, vieux soldat glacé par l’âge et terrifié par la rapidité des succès de l’armée française; il le menaçait lui et sa garnison des traitements les plus sévères; la garnison, profondément démoralisée, demandait à capituler. L’adresse et l’aplomb de Lannes avaient promptement raison des derniers scrupules du gouverneur ; Spandau fut occupé par le général Victor, le jour même où l'Empereur faisait son entrée dans Berlin. Napoléon en fit le grand dépôt de l’armée. Pendant ce temps, Davout, Augereau et la garde avaient traversé Berlin; Soult et Ney bloquaient la grande place de Magdebourg, et Murat, avec sa cavaleric légère, les dragons et les cuirassiers de d'Hautpoul, ayant enfin trouvé les traces des débris de l’armée prussienne réunis sous les ordres du prince de Hohenlohe et de Blücher, les poursuivait vivement. Lannes reçut l’ordre d'appuyer Murat en marchant le plus vite qu’il pourrait.
Alors commença pour lui et pour son infanterie un rôle des plus ingrats. La cavalerie légère, cherchant à barrer aux Prussiens la retraite sur l’Oder, forçait son allure. Lannes, pressé par Napoléon, appelé par Murat, suivait celui-ci de près, arrivait généralement sur le terrain pour décider la retraite ou la capitulation des colonnes ennemies, et tout l'honneur en revenait à la cavalerie de Murat. Pour marcher plus vite, le maréchal avait formé une colonne légère de deux mille et quelques cents hommes, composée
du 17° léger, des compagnies de voltigeurs et de six pièces de canon. La division Suchet venait en second échelon, puis la division Gazan. La difficulté des subsistances commandait cette marche par échelons. « Nous sommes dans un pays bien misérable, écrivait Lannes à l'Empereur, et nous marchons après six ou sept mille hommes de cavalerie. » Murat, de son côté, se plaignait des prétendues lenteurs du 5° corps. Après les combats de Zehdenick et de Boïtzembourg, dans lesquels les husserds de Lasalle, les dragons de Grouchy et les chasseurs de Milhaud avaient rencontréet pris plusieurs régiments de cavalerie prussienne, mais où le gros de la colonne ennemie s'était échappée, Murat écrivait à l'Empereur, le 27 octobre à onze heures du soir : « Si l'infanterie eût pu arriver, l'ennemi n'aurait pas forcé le passage, et le prince de Hohenlohe aurait peut-être été forcé de capituler. J'attends l'infanterie, et, si elle arrive avant minuit, j'espère reprendre le village de Boïtzembourg. Je vais de nouveau demander à M. le maréchal Lannes d’être rendu demain de très bonne heure auprès de moi, et nous altaquerons l'ennemi s’il n’a pas effectué sa retraite, ou je marcherai vigoureusement surses derrières. » Puis Murat ajoutait, en post-scriptum : « M. le maréchal Lannes n’a que trois mille hommes d'infanterie à Templin; le reste de son corps d'armée se trouve à Zehdenick; il m'annonce qu'il se met en marche à minuit ; je crains bien que ce ne soit trop tard et que le prince de Hohenlohe ne
188 LE MARÉCHAL LANVNES.
gagne de vitesse. » De son côté Lannes écrivait. de Zehdenick. Nous voilàsur notre cavalerie, j'espère quil n'échappera pas grand monde de la colonne du prine» de Hohenlohe ; nous sommes un peu fatigués, nou: avons marché toute la nuit, mais je sais qu il faut cela pour couper les colonnes ennemies et mettre notr: cavalerie à même de les poursuivre avec sécurité'. .
L'empereur répondait : « J'ai reçu votre lettre, j: vois avec plaisir l'activité que vous mettez dans vos mouvements. Poussez le prince de Hohenlohe. » L'incomparable activité de Murat et de Lannes était bientôt couronnée du plus brillant succès. Atteint à Prenow le 28 octobre et coupé de sa ligne de retraite, le prince de flohenlohe capitulait avec seize mille hommes d'infanterie, quarante-cinq drapeaux et soixante-quatre pièces d'artillerie attelées ; six régiments de cavalerie, qui s'étaient échappés, étaient
1. L'avant-garde du 5° corps, partie de Spandau le 96 octobre était arrivés à Oranienburg (25 kilomètres) vers trois heures de l'aprés-midi, en était repartie à dix heures du soir, était arrivée le 27 au matin à Zrhdenick {28 kilomètres): après un repos de quatre heures elle s'était mise en route pour Templin (18 kilométres: où elle était arrivée vers sept heures du soir et qu’elle avait quitté à dix heures pour être à Boïtzembourg (18 kilomètres) à quatre heures du matin et, repartie immédiatement, arrivait à Prenzlov (18 kilomètres) à neuf heures du matin. Ainsi, cette avant-garde avait fait 10% kilomètres en quarante-huiït heures, dont deux marches de nuit, favorisées il est vrai par le clair de lune. Les divisions Suehet et Gazan avaient fait 102 kilomètres en cinquante-trois heures, dont 78 kilomètres en trente-trois heures. IL faut noter que ces troupes, venant après six à sept mille hommes de cavalerie, trouvaient à peine de quoi vivre (Capitaine Foucart, {a Cavalerie dans la campagne de Prusse).
cernés à Passewalk par le général Milhaud et forcés à leur tour de mettre bas les armes.
Pour bien comprendre les sentiments qui animèrent le maréchal Lannes dans cette circonstance, il convient de lire toute sa correspondance avec l'Empereur et avec Murat.
Le 29 octobre, lendemain du combat de Prenzlow, Lannes écrivait à l'Empereur :
« Le prince de Hohenlohe vient de mettre bas les armes avec tout son corps d'armée. Le grand-duc de Berg a fait faire les plus belles charges qu’on ait jamais vues. Îl vous dira que mon corps d’armée a toujours été avec sa cavalerie, et qu'il l’a mis à même de se jeter sans ménagement sur l'ennemi. Il y a trois jours et trois nuits que le soldat marche : aussi est-il sur les dents. |
» Votre Majesté m'a fait faire des reproches sur ce que je ne marchais pas assez vite. Le grand-duc de Berg peut vous dire que j'ai toujours été en vue de sa cavalerie : aussi je ne méritais pas ces reproches. Je sentais vivement l'importance de prendre le corps d'armée du prince de Hohenlohe, etassurément j'eusse été désespéré moi-même s’il nous eût échappé. »
Après cette lettre, il en écrivait immédiatement à l'Empereur une autre, qui était ainsi conçue :
« J'ai eu l’honneur d'écrire hier à Votre Majesté que la colonne du prince deHohenlohe s'était rendue; elle
est forte d'environ vingt mille hommes. On a trouvé trente-trois pièces de canon avec leurs caissons. J’ose dire que la prise de cette colonne est due en grande partie aux marches forcées de l'infanterie du 5° corps. »
À cette mème date du 29 octobre paraît l’ordre du jour dans Îequel il est rendu compte de l'affaire de Prenzlow. Le nom de Lannes n'y figure même pas, et 1] n’y est fait aucune indication de son infanterie. Tout est pour le prince Murat et la réserve de cavalerie.
Lannes, surpris et indigné lorsqu'il reçut ce bulletin le 31 octobre, écrit au grand-duc de Berg :
« Monseigneur, je reçois l’ordre du jour concernant la prise du corps du prince de Hohenlohe; le 5° corps verra avec la plus vive peine qu'il n’est pas fait mention de lui dans cet ordre du jour... J'avais seulement fait part de la prise de cette colonne à Sa Majesté, et je ne lui avais pas parlé de mon corps d'armée, croyant que Votre Altesse lui rendrait justice dans son rapport. J'avais seulement dit à Sa Majesté que Votre Altesse avait fait les plus belles charges qu'on eût jamais vues... Sans doute que les grandes occupations de Votre Altesse lui ont fait oublier que j'étais à ses côtés ; que j'avais mon avant-garde avec moi et que je lui avais moi-même amené le chef d'état-major du prince de Hohenlohe, qui m'avait demandé à se rendre. Que Votre Altesse me permette
encore de lui dire ce que j'ai fait pour la mettre à même de poursuivre l'ennemi. »
Ici vient un exposé détaillé des faits dont je me borne à extraire ce passage important :
« Votre Altesse Impériale se rappellera aussi que je lui dis de ne pas croire que l'ennemi tint à Boïtzembourg. Votre Altesse me répondit qu’elle pensait, d'après ce qu'elle avait vu la veille, que l’ennemi voudrait se battre là. J’eus l’honneur de lui faire observer que je ne le croyais pas et que j'étais sûr qu'il n'y aurait pas un seul homme au point du jour; que nous n'avions pas un seul instant à perdre pour nous porter sur Prenzlow, et j'en sentais tellement la nécessité que j'ordonnai aux divisions Suchet et Gazan de presser la marche et de se rendresur ce point par le chemin le plus court. Votre Altesse me répondit qu’elle croyait prudent d'attendre le jour pour opérer ce mouvement. Elle envoya son chef d'état-major pour sommer l’ennemi, mais il ne trouva personne, tous ayant filé pendant la nuit sur Prenzlow.... »
Et Lannes terminait ainsi sa lettre :
« Que Votre Altesse ne pense pas qu’en mon particu-
lier je sois fâché de ce qu'on n'ait rien dit du 5° corps si Je n'eusse reçu l’ordre du jour qui fait mention de
Lier pes «ins parler des miennes. Je ne pr:
se nemen" + -nmuniquer cet ordre au 5° corpsdat Lee is 25 -ranx etles régiments qui le composr:
M: :-ux cependant que Sa Majesté Impériaser +: “onduite de mes troupes dans cette «ir Leur re? the que je me trouverai heureuxquarl tie ivuneus que Je ne me bats que pour
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E:. 1! à l'Empereur la copie de cette lettre Li... !1 M. Thiers. lui écrivait le même jour:
M n:-v-uement à votre personne mme mettra torursau- sus Jetoutesflesinjustives, mais ces brar: “ass que j 4 fait marcher Jour et nuit, sans repos ms nurriiüre, que leur dirai-je? Quelle récomperx pruvent-ils -eperér, sinon de voir leur nom publiépar Lssent voix de la Renomméedont seul vous disposez?
C'est à une lettre arrangée pour les effets de style: Lanun.s évrivit en réalité à l'Empereur :
J'ai recu l'ordre du jour concernant Ia prise du corps du prince Hohenlohe. Votre Majesté doit sentir tout mon étonnement de ne pas y voir figurer mon corps d'armée. Je n'ai pu. Sire, communiquer cet ordre aux soldats que je commande; ils en eussent été trop affectés et cela n'aurait produit qu'un très
mauvais effet. Quant à moi, Sire, mon amour pour votre personne me mettra loujours au-dessus de toutes les injustices. »
Cette lettre se croisa avec un billet du major-général Berthier, qui félicitait le maréchal Lannes d’avoir déterminé par les mouvements de son corps d'armée la capitulation du prince de Hohenlohe. « L’Empereur vous rend justice, ajoutait-il ; ce qu'il ne dit pas il le pense, et il le dira dans un autre moment. Nous sommes de vieux vétérans de la gloire : il va sans dire que nous méritons les éloges. »
Napoléon répara d’ailleurs par les paroles les plus gracieuses l'injuste oubli dont le 5° corps avait été victime. Ïl écrivait le 1° novembre au maréchal Lannes :
« Croyez-vous, que je ne vois pas que votre corps d'armée a fait des marches forcées et que vous l'avez dirigé avec toute l'intelligence possible? Vous êtes de grands enfants! En temps et lieu je donnerai des preuves, à vous et à votre corps d'armée, de toute la satisfaction que j'ai de votre conduite. J'attends avec impatience que vous preniez le duc de Weimar. Le grand-duc de Berg m'a sans doute envoyé beaucoup de renseignements, mais je n'ai reçu qu’une page de sa lettre; l'autre page est restée sur son bureau. »
Lorsque le maréchal reçut cette lettre, son avantgarde occupait la place de Stettin, qui s’était si mira-
culeusement rendue au général Lasalle et à sa brigarde de hussards, mais qui leur aurait échappé cependant si l'infanterie du 5° corps n'était arrivée à temps pour en prendre possession. Lanneslui-même venait d'y installer son quartier général. Il répondit à Napoléon :
« Sire j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire : 1l m'est impossible de lui rendre le plaisir qu'Elle m'a fait éprouver. Je ne désire rien tant au monde que d’être sûr que Votre Majesté sache que je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour sa gloire. J'ai fait part à mon corps d'armée de ce que Votre Majesté a bien voulu me dire pour lui. Il serait impossible de peindre à Votre Majesté le contentement qu'il a ressenti; une seule parole d’Elle suffit pour rendre les soldats heureux. »
L'indépendance que Lannes conservait dans ses relations avec l'Empereur, n’excluait pas la flatterie pour sa personne et pour sa puissance, comme le prouve cette lettre du 2 novembre :
« J’ai fait lire hier la proclamation de Votre Majesté à la tête des troupes (il s’agit ici de la proclamation du 26 octobre 1806, qui se termine ainsi : « Sol- » dats, je ne puis mieux vous exprimer les senti- » ments que j'ai pour vous qu’en vous disant que je
». vous porte dans mon cœur l’amour que vous me » montrez tous les jours »). Les derniers mots qu’elle
contient ont vivement touché le cœur des soldats. Ils se sont tous mis à crier « Vive l’empereur d'Occident! » Il m'est impossible de dire à Votre Majesté combien ces braves gens l’aiment, et vraiment on n’a jamais été aussi amoureux de sa maîtresse qu'ils Le sont de votre personne. Je prie Votre Majesté de me faire savoir si Elle veut qu’à l'avenir, j'adresse mes dépêches à l’empereur d'Occident, et je le demande au nom de mon corps d'armée. »
La réponse de Napoléon, en supposant qu'il ait répondu à cette insinuation, est restée un secret.
L'infanterie du 5° corps était épuisée de fatigue : Lannes reçut l'ordre de s’arrêter à Stettin. Tandis que Bernadotte et Soult accompagnaient Murat dans la poursuite de Blücher, le maréchal Davout, parti de Berlin, s'était emparé, le 28 octobre, de Francfortsur-l’Oder et de Custrin le 1° novembre : l’armée française occupait toute la ligne de l’Oder, en deçà de laquelle il ne restait plus à prendre que la garnison de Magdebourg, bloquée par le maréchal Ney et l’ancien corps du duc de Weimar commandé par Blücher, en retraite sur Lübeck. Le 7 novembre au matin, Murat, parvenu sur la frontière danoise, annonçait en ces termes à l'Empereur la capitulation du corps de Blücher : « Sire, le combat finit faute de combattants. » Le même jour Magdebourg se rendait au maréchal Ney. C'était d’une part vingt mille hommes, d'autre part vingt-deux mille, qui venaient augmenter
le nombre des prisonniers. L'armée prussienne. :: comptait cent quarante-cinq mille hommes au débri Je la guerre, élait complètement détruite : il ne restait plus au roi que dix-huit mille hommes environ. Maïs les Russes arrivaient sur la Vistule. Pour marcher à la rencontre de ces nouveaux adversaires, Napoléon fit un instant deux parts de son armée. Laissant « réunir sur la rive gauche de l'Oder les corps dé Bernadotte, de Soult et de Ney ainsi que les divisions de dragons Grouchy et Sahuc, les cuirassiers d'Hautpoul et la cavalerie légère de Lasalle, il ports sur la Vistule les corps de Davout, de Lannes & d'Augereau avec les cuirassiers de Nansouty, les drasons de Klein, de Beaumont et de Becker, tandis que le prince Jérôme, avec le 9° corps d'armée, compos de Bavarois ct de Wurtembergeois, assiégeait les places de la Silésie ct que le maréchal Mortier, ave le 8° corps récemment formé, gardait à Hambourg le bas Elbe. L'Empereur restait d'ailleurs de sa personne à Berlin, se réservant d'envoyer Murat, à peine revenu de sa pointe sur Lübeck, prendre le commandoement des corps dirigés sur la Vistule.
Les premiéres instructions adressées au maréchal Eannes pour celle nouvelle phase de la campagne dutaient du 3 novembre. Napoléon lui manifestait l'intention de laisser reposer son corps d'armée pendant cinq ou six jours à Steltin, et comme avec ce grand homme de guerre il n’y avait jamais de temps perdu, ces cinq ou six jours devaient être em-
ployés à réorganiser le 5° corps, à augmenter son artillerie, à faire fabriquer cent cinquante mille rations de pain biscuité, à visiter l'habillement et la chaussure. Les magasins de la place de Stettin renfermaient de quoi faire trois ou quatre millions de rations de pain et des fours suffisant pour la confection journalière de cinquante mille rations: il s'y trouvait en outre environ deux millions de rations d'eau-de-vie et de rhum. L’effectif du 5° corps était de quatorze mille six cent quarante-quatre hommes présents. En y ajoutant le 21° léger, détaché pour l’escorte des prisonniers, et Le 28° léger, destiné à renforcer la division Gazan, le maréchal Lannes devait disposer, une fois toutes ses troupes réunies, d’environ dix-huit mille hommes, dont mille de cavalerie légère. Mais le 21° et le 28° légers étaient en fort mauvais état et manquaient à peu près de tout. Lannes fut obligé de les laisser en arrière, lorsqu'il commença son mouvement. La cavalerie légère fut jetée sur la rive droite de l’Oder, et le corps d'armée dut la suivre de manière à être rendu le 8 ou le 10 novembre à Schneidemühl. Déjà, l'avant-garde du maréchal Davout était entrée à Posen le 4 novembre, au milieu d’un enthousiame difficile à peindre. Augereau devait, avec son corps d'armée, occuper une position intermédiaire en marchant par Custrin et Driesen.
Les avant-gardes du 3° corps d'armée, qui suivaient la route principale et traversaient les grandes villes,
trouvaient des vivres et de l’enthousiasme, leurs rap-
ports faisaient entrevoir le soulèvement des Poloni et la restauration d’une Pologne indépendante, hetile à la Russie. Lannes était loin de partager ce rive. Le 7 novembre, il écrivait de Stettin à l'Emperar:
« J'ui fait questionner plusieurs personnes ami de la France sur l'état de la Pologne; toutes s'accor dent à dire quil sera impossible de rétablir cit: nation, qui est dans une anarchie révoltante, et qe si on arme les Polonais, il ny aura pas de provit qui ne se batte contre l’autre. »
Obligé, comme nous venons de le voir, de laisæ deux régiments en arrière, Lannes n'avait sous h main que onze mille trois cents baïonnettes au li de dix-sept mille que lui en attribuait l’Emperur tandis quil lui en aurait fallu vingt mille. Aus était-il loin de voir les choses en beau, ainsi que k constate une lettre datée de Schneidemühl, le 41 n vembre, ct adressée à l'Empereur :
« Le pays de Stettin ici ressemble absolument i celui que nous avons traversé pour aller d'Égypte a Syrie, excepté que les routes sont plus difficiles i cause des sables. Il est impossible de trou ver du pan pour un jour, pour mon corps d'armée, même emk prenant dans un rayon de dix lieues... J’ai laissé à Stettin, le 28° d'infanterie légère; je n’ai jamais vu un régiment plus mal équipé que celui-là. Beaucoup de soldats sont chaussés avec des souliers de femme.
IËNA ET PULTUSK. 179
et, les carabiniers exceptés, pas un de ces hommes n'a de capote. »
L’'Empereurattendait toujoursle soulèvement général de la Pologne ; il prescrivait au maréchal Davout de faire savoir aux habitants que, s'ils voulaient s'insurger contreles Prussiens, illes soutiendrait avec sa cavalerie, 1l prévoyait même le cas où l’on aurait à organiser à Varsovie les gardes nationales et des bataillons de jeunes gens en armes, mais il recommandait en même temps à Davout de ne prendre part à l'insurrection administrative et militaire que par ses conseils et ses encouragements verbaux. « Je ne veux me déclarer, disait-il, que lorsque je verrai les Polonais organisés et armés. Je désire beaucoup savoir positivement sur quoi l’on peut compter et si, dans ce pays, on est assez décidé pour que les hommes armés vous soient d’une assistance réelle. »
En même temps l'Empereur consultait le maréchal Lannes, dans le jugement duquel il avait la plus grande confiance : « Vous ne parlez point dans vos lettres, lui écrivait-il le 14 novembre, de l'espoir qui anime les habitants du pays où vous êtes ; tâchez de m'en dire un mot par le premier officier que vous m'expédierez. Toutes les nouvelles sont que les Russes sont loin et peu nombreux; cependant j'aurais plus de confiance dans les renseignements que vous me donneriez. » Et comme si en ce moment où il faisait appel au dévouement de Lannes, Napoléon eût
senti le besoin de l'encourager par ses témoignages de satisfaction, il revenait sur l'affaire de Prenzlow : « Il est possible, écrivait-il, que vos soldats aient trouvé qu'on n'ait pas parlé aussi dignement d'eux qu'ils l’auraient mérité; ils ont raison d'être exigeants, car ils sont aussi braves que bons. A la première bataille ils se comporteront comme à Austerlitz et à Iéna et on aura soin de mettre quelques mots de plus. » Lannes lui répondit le 48, du bivouac devant Thorn. Il avait marché sur cette ville par Bromberg en repoussant la cavalerie prussienne du général Lestocq, que sa cavalerie légère avait forcé à passer sur la rive droite de la Vistule à la suite d’un brillant engagement. Les avant-postes du 5° corps occupaient une île au milieu de la rivière, en face de la ville. Le général Lestocq, sur l'invitation du maréchal Lannes, vint y causer avec lui pendant: une heure. Aussi disait-il en faisant part à l'Empereur de cet entretien qui nous semblerait aujourd’hui assez extraordinaire :
« C’est un brave homme et qui a beaucoup de bon sens. Il m'a dit en dernière analyse qu'il n'avait d'autre espoir pour faire la paix que la Vistule: que si nous la forcions, il ne leur resterait plus rien. Nous sommes ici horriblement mal pour les subsistances. Les bords de la Vistule, qu’on avait dit si beaux ne sont autre chose que des sables, et il faut faire au moins quatre lieues aux environs avant de
trouver un pouce de terrain cultivé ; il est impossible de penser à passer la Vistule sans moyens. Je n’ai mème pas pu me procurer une seule barque pour par-: lementer. Aussi je ne puis faire autrechose qu'attendre les ordres de. Votre Majesté, et comme il faut beaucoup de temps pour avoir une réponse, je prévois que nous souffrirons beaucoup pour les subsistances. La. route de Bromberg ici est presque impraticable, on marche dans des terrains où il y a de la boue jusqu’au: ventre des chevaux...
» D'après tout ce que je vois et les renseignements qui me sont parvenus, la Pologne est composée de deux classes d'habitants : la:première est très riche et par intérêt ne peut se séparer du roi de Prusse ; la seconde, et c’est la plus nombreuse, tient le milieu entre l’homme et la brute: ce sont des êtres sans aucune espèce d'énergie. Je prie Votre Majesté de croire avec confiance aux renseignements que je lui donne sur cette nation. Je suis bien convaincu que: si on veut chercher à la soulever, au bout de quinze jours elle sera plutôt. contre nous que pour nous. Je: suis fâché, Sire, qu'on juge l'esprit polonais dans les grandes villes ; 1l faut considérer plutôt la misère et l'avilissement des campagnes. »
Ces sentiments de Lannes étaient partagés par Augereau qui comme lui, traversait. un pays désolé. Marbot, alors aide de camp d’Augereau, résume ainsi, dans ses Mémoires, ses impressions pendant la marche
sur la Vistule : « Temps affreux, vivres rares, plus de vin. bière détestable et eau bourheuse, pas de pain, logements partagés avec les vaches et les cochons. « Et ils appellent cela une patrie ! » disaient, en parlant des habitants du pays, les soldats du 7° corps. »
A ce moment Napoléon était encore à Berlin, et Murat venait prendre le commandement des troupes de première ligne. Le corps de Davout se concentrait sur Varsovie, Lannes commencait le 23 son mouvement pour appuyer le 3° corps, et Augereau venait le remplacer en face de Thorn. Le 28 novembre Murat entrait dans Varsovie à la tète du 13° chasseurs et du 8° dragons : « C'est le seul pays, disait le général Belliard dans son rapport à Berthier, où nous ayons trouvé de l'enthousiasme. Ce soir la ville a été illu-
1. Ces impressions, causées par le passage ätravers les campagnes de la Pologne, étaient partagées par presque tous les officiers de l'armée. J'ai sous les yeux la correspondance d'un officier supérieur de la cavalerie de la garde impériale, qui devait cependant être mieux traitée que le gros de l’armée. 1] ne tarit pas en exclamations sar la misère et la saleté du pays. « Les cases des paysans polonais, dit-il, ressemblent à celles des nègres ou pour dire plus vrai à des étables à cochons, je n’ai jamais vu pays si mauvais ni habitants si dégoûtants. Ils vivent pèle-mèle avec Jeurs vaches,leurs poules et leurs cochons. Ce sont des animaux différents, vivant ensemble et mangeant pour ainsi dire à la même table. » (Lettre du général Chamorin, alors chef d’escadron aux grenadiers à cheval de la garde.) « La Pologne, écrivait le 4 janvier un officier du 10° dragons, est bien le plus indigne pays que j'aie jamais vu : la pauvreté, la malpropreté, l'ignorance, tout y est au suprême degré. Ces avimaux de Polonais n’ont rien à vous mettre sous la dent et ne savent que tomber à vos pieds en vous traitant de « mon illustre seigneur, » gros comme le bras, toutes les fois qu'il leur arrive de lâcher quelques paroles. »
minée. » Le lendemain Davout, avec le 3° corps d’armée, entrait à son tour dans l’ancienne capitale dela Pologne. Lannes s'apprêtait à le suivre. Les Russes occupaientsur la rive droite de la Vistule, Le faubourg de Praga. Les corps de l’armée française restés en arrière commençaient àrejoindre, etle maréchal Ney venait à son tour remplacer, devant Thorn, Augereau, qui appuyait à droite sur le maréchal Lannes.
Bernadotte arrivait pour former l'extrême gauche de la ligne. Soult s’intercalait entre Augereau et Ney. La réserve de cavalerie était partagée en deux masses, dont l’une sous les ordres de Bessières formait avec Bernadotte et Ney la gauche de l'armée, tandis que l'autre, toujours commandée par Murat, appuyait la droite composée des corps de Davout, de Lannes et d’Augereau. Les Russes avaient évacué Praga, mais le pont était à moitié détruit, la Vistule charriait et il était très difficile de la faire traverser par les troupes. Peu à peu, cependant, l'infanterie de Davout passait sur la rive droite, et Lannes venait le remplacer en ville, où les ressources n'étaient pas beaucoup plus abondantes que dans les campagnes, comme le prouve cette lettre de Murat à l’Empereur :
« Sire, les généraux sont très mal : les vivres sont fort chers, et la plupart des hôtels refusent de fournir leur table. Tout le monde est extrêmement gêné, et cependant personne ne se plaint, tant on vous aime... Je ne saurais trop le répéter à Votre Majesté;
il faut des moyens extraordinaires pour assurer les subsistances de l'armée. »
Cependant Ney avait franchi la Vistule à Thornet lancé ses avant-postes sur la route de Kænigsbere. Davout avait poussé ses avant-gardessur la rive droite du fleuve jusqu'au confluent de la Narew et de l'Ukra. Augercau s'établissait à Modlin, au confluent del Narew et de la Vistule. Soult s’installait de même Plock. Tous les rapports s'accordaient à représenter les Russes comme solidement établis dans l'angle formé par la Narew cet l’Ukre, dans un pays coupé de bois. Napoléon quitta enfin le 45 décembre P osen, où il était installé depuis le 26 novembre et arriva à Varsovie dans la nuit du 18 au 49. Résolu à battre les Russes dans le coupe-gorge où ils s’étaient concentrés, il fit franchir l’'Ukra par le corps de Davout dans le brillant combat de nuit de Czarnowo, livré en sa présence le 23 décembre, en même temps qu'Augereau et Soult la passaient plus haut à Kolozomb, etil dirigeait Davout droit devant lui sur Nazielsk. Lannes reçut l'ordre de suivre d'abord le corps de Davout et après avoir, derrière ce corps, passé l’Ukra à Czarnowo, de prendre la droite pour marcher sur Pultusk. La division Gudin, du corps de Davout, devait se tenir à sa portée pour le soutenir au besoin.
Le temps était épouvantable, le dégel, la pluie, la neige fondue avaient détrempé les terres au point que
les roues des voitures s’enfonçaient dans la boue jusqu'au moyeu, les hommes jusqu'aux genoux et les chevaux jusqu’au poitrail. Une voiture qui: portait M. de Talleyrand resta embourbée pendant toute une nuit sans pouvoir démarrer, bien qu'elle fût attelée de dix chevaux.
Dans de pareilles conditions, l'artillerie restait forcément en arrière; celle du 5° corps fit à grand’peine trois lieues dans les deux journées des 24 et 25, et la cavalerie se trouvait dans l’impossibilité d'éclairer les mouvements de l’armée. Il en résulta pour le maréchal Lannes une des situations les plus critiques qu'il ait eues à affronter pendant sa brillante carrière. L'armée française se portait en avant sur toute la ligne; la journée du 26 décembre fut marquée par plusieurs combats indépendants les uns des autres et livrés sur un front de plus de vingt-cinq lieues. Tandis qu'à l’extrème gauche, Bernadotte marchant sur Biezun ne rencontrait personne devant lui et que tout se bornait là à un engagement de cavalerie soutenu par le maréchal Bessières à Biezun même, le maréchal Ney chassait de Soldau après une lutte acharnée le corps prussien de Lestocq, Soult trouvait la route de Ciechanow entièrement libre, Murat, Davout et Au-: gercau, opérant chacun pour son compte, avaient affaire autour de Golymin à des forces inférieures aux leurs, et Lannes se heurtait en avant de Pultusk à la portion la plus considérable de l’armée russe. Près de quatre divisions présentant ensemble environ
quarante-cinq mille hommes d'infanterie, cinq mille cavaliers réguliers et plusieurs milliers de cosaques étaient rangés dans la plaine, le dos tourné à la ville, l’aile gauche s'appuyant à la Narew, l'aile droite sur les hauteurs boisées, se repliant en équerre, prolongée dans la direction générale du front par une ligne de cosaques. Lannes, avec les divisions Suchet et Gazan, la brigade de cavalerie légère de Treilhard et les dragons de Becker (13°, 22°, 15° et 25° régiments) comptait à peine dix-huit mille hommes. La division Gudin, quile suivait de près, lui amenait à son insu un renfort de cinq à six mille hommes. Une forte artillerie, comprenant cinquante pièces de gros Calibre, garnissait le front de l’armée russe, tandis que le corps d'armée français amenait avec les plus grandes difficultés quelques canons de bataillon.
Lannes n’hésita pas cependant à attaquer les Russes avec la division Suchet, laissant la division Gazan en réserve sur la lisière de la forêt. L’avant-garde ennemie, promptement refoulée par Le 17° léger et le 88°, se replia sur le corps de bataille. Lannes forma ensuite ses troupes sur trois colonnes. À gauche les généraux Victor et Reille marchèrent contre les hauteurs avec le 34° et un bataillon du 88°, soutenus par la 1"° brigade de dragons (13° et 22°), commandée par le général Boussart. Placés sur un terrain marécageux, où les chevaux entraient dans la boue jusqu’au ventre, ces dragons intimidèrent l’ennemi au point qu'il n'osa rien entreprendre contre eux.
Pendant que la lutte s'engageait avec violence de ce côté, Lannes dirigeait la colonne du centre, commandée par le général Védel et composée du 64° avec l’autre bataillon du 88°, sur le pont de la Narew, pour couper la retraite à l’aile gauche des Russes, qu'il fit attaquer en même temps de front par le général Claparède avec le 17° léger et la cavalerie légère de Treilhard. Cettemanœuvre fut couronnée de succès : l'aile gauche des Russes, vivement abordée, s'enfuit en désordre; elle allait être prisonnière lorsqu'elle fut sauvée par un accident survenu au bataillon du 88°. Aveuglé par une tourmente de neige, ce bataillon n’aperçut pas la cavalerie russe prête à fondre sur lui. Surpris par la charge avant d’avoir pu former le carré. il fut rompu et renversé. Il put toutefois reprendre ses rangs et faire payer cher aux cavaliers russes son échec momentané. Au centre, la brigade Vialanes (15° et25° dragons) manœuvrait sous le canon de l’ennemi, sopposant à toute tentative de sa part. Les choses n'allaient pas aussi bien à l’aile gauche, où se trouvait une masse de quinze mille Russes, appuyés par la plus grande partie de l’artillerie. Les généraux Victor et Reille soutenaient énergiquement un combat inégal. Le 34° opposait aux charges de la cavalerie ennemie une constance inébranlable. Lannes, aussi prudent à l’occasion qu'il était généralement impétueux, ne voulait pas engager la division Gazan, sa dernière ressource; il se contentait de la tenir à la lisière des bois sous un feu violent d'artillerie pour faire
188 LE MARECHAE LANKKES.
échec à la division Tolstoi. repliée en équerre à la drvite des Russes et empècher cette division denvelopper les troupes de Reille. En effet. la division Tolstoi. tenue en respect. ne faisait aucun mouvement, non pas seulement par crainte de voir la division Gazan se porter en avant. mais parce quelle apercevait toutes prètes à entrer en ligne les colonnes de la division Gudin. cachée par les bois à la vue du maréchal Lannes et de ses troupes.
I était déjà tard lorsque la division Gudin, conduite ce jour-là par le général d'Aultanne. chef d'état- . major du 3° corps d'armée, apparut sur le champ de bataille. Sans s'arrèter à prendre les ordres du maréchal Lannes, le général d'Aultanne l'envoya prévenir de son arrivée et du mouvement qu'il allait exécuter, puis. par une conversion à gauche et un déploiement, il aborda le saïllant de l'aile droite des Russes avec sa division formée en échelons de deux bataillons à cinquante pas de distance. L'effet produit par cette manwuvre opérée avec vigueur fut tout d'abord irrésistible, mais la nuit tombait ; une affreuse bourrasque de pluie et de neige fondue vint augmenter encore l'obscurité, et les Russes, qui recevaient cette neige à dos, en profitèrent pour se jeter dans l'intervalle qui séparait le 5° corps de la division Gudin. 11 y eut un moment d'échauffourée, et le 34°, fatigué d'une lutte aussi longue, recula en désordre, mais le 85°. qui formait l'extrème droite de la division Gudin, déployant l'héroïque fermeté dont il
avait déjà fait preuve à la bataille d’Auerstaedt en défendant le village d'Hassenhausen, tint bon contre toutes les attaques. La gauche du 5° corps reprit son assiette, et la lutte continua jusqu’à huit heures du soir. Lannes, sûr de disposer désormais de la division Gudin, se préparait à renouveler ses attaques le leñdemain matin; les Russes, en profitant de la nuit pour se retirer, le frustrèrent du triomphe sur lequel il était en droit de compter, et il entra dans Pultusk sans coup férir.
La victoire restait incontestablement au maréchal Lannes, puisque les Russes battaient en retraite après avoir perdu trois mille hommes tués ou blessés, deux mille prisonniers et presque toute leur artillerie. La perte des Français ne dépassait pas quinze cents hommes tués ou blessés. Le maréchal Lannes et le général Suchet avaient eu chacun un aide de camp tué; les généraux Védel, Claparède, Treilhard, le colonel Barthélemy du 15° dragons, étaient blessés. Le maréchal Lannes lui-même avait été légèrement touché par une balle. « Quoique malade depuis huit jours, dit le X° bulletin de la Grande Armée, il avait voulu suivre son corps d'armée. » C’est bien certainement à cet état de maladie du maréchal qu'il faut attribuer la rédaction incomplète du rapport sur la bataille de Pultusk, établi en dehvurs de lui-même, car lui qui s'était plaint si amèrement de Murat, après l'affaire de Prenzlow, pour n'avoir pas fait mention dans son rapport à l'Empereur, de l'appui prêté
à la réserve de cavalerie par l'infanterie du 5° corps, il se montrait bien plus injuste encore envers le œénéral d'Aultanne et la division Gudin, en passant complètement sous silence l'initiative intelligente de ce général et l'intervention décisive de cette division qui avait subi des pertes considérables. Le rapport du 5° corps ne mentionnait même pas la présence de la division Gudin. Cettefois du moins l'Empereur fut informé de la vérité par le maréchal Davout et le rapport très net du général d'Aultanne : le bulletin fit ressorlir en particulier la belle conduite du 85° de ligne.
Le mauvais temps, la nature du pays, le déplorable état des chemins avaient, dans cette circonstance ,paralysé les mouvements de Napoléon et neutralisé l’élan de ses troupes. 1l écrivait le 29 décembre au général Clarke, gouverneur de Berlin :
« Nous avons, en quatre jours de temps, battu l'armée russe, poursuivie jusqu’à Ostrolenka, obligée d'abandonner son artillerie et ses bagages, mais les horribles chemins et la mauvaise saison mont décidé à prendre nos quartiers d'hiver. Je dois désormais regarder la campagne comme finie. Nous avons pris à l'ennemi six mille prisonniers et quatre-vingt pièces de canon. Je l’ai surpris dans ses cantonnements sans qu'il lui ait été possible de se rallier. Sans les mauvais chemins, il n'aurait pas échappé un homme de ces deux armées. »
Le même jour Napoléon écrivait à Lannes :
Ciechanow, 29 décembre, une heure du matin.
« J'ai appris avec plaisir, par votre relation, la brillante conduite de votre corps d'armée, mais j'apprends avec peine que votre santé est toujours faible. Je vous sais gré de tout le courage que vous mon-
trez, et je l’attribue à votre zèle pour mon service et à l'amitié que vous me portez. »
En effet Lannes, comme Murat retenu au lit à Varsovie, comme Augereau arrêté par des douleurs rhumatismales, pliait sous le poids des fatigues occasionnés par cette campagne exceptionnellement active et pénible, qui durait depuis près de trois mois.
Conformément aux ordres de l'Empereur l’armée prit ses quartiers d'hiver : le maréchal Lannes cut son quartier général à Varsovie, gardant cette ville par la division Suchet, et Sierock, au confluent du Bug et de la Narew par la division Gazan. Tant que les troupes restèrent immobiles, Lannes, quoique malade, garda nominalement son commandement. Le général Campana, qui remplaçait le général Gazan, également malade, lui écrivait le 13 janvier, de Slerock.
« Nous avons de malade un homme sur huit; mais ce sont des maladies légères, que guérissent le repos et une bonne nourriture. Vous savez où nous
en sommes là-dessus. 11 est évident que nos soldats ont presque tous une mauvaise couleur, qu'ils sont maigres, surtout les plus anciens et les conscrits. et que quelqu'un qui les aurait vus en France et en Bavière, l'année passée ne les reconnaîtrait pas aujourd'hui. Quant à leur esprit, il est toujours excellent; ils ne se plaignent que quand ils n’ont rienà manger. Ils sont mal logés : chaque maison en a de vingt à trente; mais ils y sont habitués. »
Le moment approchait cependant où la maladie, qui chez les soldats ne résistait pas à quelques jours de repos et à une meilleure nourriture, allait pour quelque temps triompher de l'énergie de leur chef.
Offensive de l’armée russe. — Bataille d'Eylau. — Chagrin de Lannes. — Affaire des fonds de Stettin. — Vif mécontentement. — Création du corps de réserve. — Siège de Dantzig. — Combat du 15 mai 1807. — Batailles d'Heilsberg et de Friedland. — Importance du rôle de Lannes. — Nouvelle injustice du Bulletin. — Traité de Tilsitt. — Noblesse impériale. — Principauté de Sievers. — Lannes créé duc de Montebello. — Entrevue d’Erfurt. — Lannes et l’empereur de Russie Alexandre Ier. — Commencement de la guerre d’Espagne. — Répugnance de Lannes pour cette guerre. — Il est appelé à suivre l'Empereur.
Lannes ne jouit pas longtemps du repos que Napoléon avait réservé à son armée dans ses premiers quartiers d'hiver. Le général en chef russe Benningsen, profitant habilement de l’épais rideau de forêts qui dérobait ses mouvements à la cavalerie française, avait, par une grande marche de flanc, reporté vers le Nord la masse de ses troupes, et tandis que la division Essen restait comme une menace en face de Varsovie, les autres divisions tombaient à l’improviste sur la gauche de l’armée française, composée
des corps de Bernadotte et de Ney. Le premier de ces
corps eut à soutenir, le 25 janvier, à Mohrüngen un combat dont il se tira à son honneur et se replia ensuite sur le maréchal Ney, qui s'était établi dans une forte position en avant d'Osterode. A la nouvelle de ces événements, Napoléon donna à son armée, pour point de ralliement, le bourg d’Allenstein, situé entre l’Alle et la Passarge, afin de couper la retraite aux Russes. Le 5° corps fut laissé en Pologne pour couvrir Varsovie, mais son vaillant chef était hors d'état de supporter les fatigues d’une nouvelle campagne d'hiver. Après avoir essayé, avec son énergie habituelle, de dompter le mal qui depuis un mois le tenait cloué sur son lit, il se voyait forcé, le 31 janvier, d'écrire à l'Empereur la lettre suivante :
« La fièvre m'a pris à Nieporoul avec des tranchées horribles, et je me suis traîné à Pultusk comme j'ai pu; j'espérais que ce ne serait rien, maisilm'a étéimpossible aujourd'hui de sortir de mon lit. J'ai remis au général Suchet les instructions que j'avais reçues du major-général, en lui remettant le commandement du 5° corps d'armée. Votre Majesté doit sentir le chagrin que j'éprouve de ne pouvoir pas suivre mon corps d'armée. »
Le major-général répondit le même jour à cette lettre :
« L'Empereur veut absolument que vous vous occupiez de soigner votre santé. Sa Majesté a reconnu
elle-même l'impossibilité où vous étiez de vous livrer aux fatigues qu’exige la continuité de la campagne. En conséquence Elle vient de confier le commandement en chef du 5° corps au général Savary. »
Voilà donc le maréchal Lannes condamné à une longue immobilité ; 1l en fut consolé par la visite de la maréchale qui, sur la nouvelle qu’il était malade, s'était mise en route pour Berlin et vint jusqu’à Varsovie. Du commencement du mois de février au milieu du mois d'avril, Lannes resta à Varsovie pour se soigner. Pendant cette période de temps marquée par la bataille d'Eylau, et par l'établissement de l’armée dans ses quartiers d'hiver, la correspondance du maréchal avec l'Empereur et avec le majorgénéral ne roule de sa part que sur les regrets qu'il éprouve d’être éloigné de l’armée et réduit à l’inaction; de la part de Napoléon que sur la nécessité de soigner avant tout sa santé et de ne revenir que lorsqu'il sera bien guéri. L'Empereur n’aimait pas les gens malades. Après la bataille d'Eylau, où le corps d'Augereau avait été presque entièrement détruit, il écrivait le 12 février, au maréchal Lannes :
« Je reçois votre lettre du 10 février; je conçois la peine que vous éprouvez, mais il faut surmonter toute l'inquiétude que vous pouvez avoir pour vous guérir promptement. Nous avons eu une affaire fort chaude. La canonnade a fait de part et d'autre un mal
épouvantable. Nous sommes restés douze heures nous mitraillant sans bouger de place. L’ennemi a laissé sur le champ de bataille quatre mille cadavres, et nous en avons laissé de douze à quinze cents. Il nous a laissé seize pièces de canon et quelques drapeaux. Il est actuellement réuni sur la Prégel. Augereau était malade à ne pouvoir monter à cheval. Il a voulu s'y trouver par zèle, mais, à la guerre, il faut rester debout une partie de la nuit pour pouvoir connaître ses affaires. Pensez à vous guérir, afin de pouvoir reprendre votre poste. » n
Au milieu du mois de mars, la maréchale repart pour Paris, et Lannes lui écrit de Varsovie :
« J'ai envoyé mon aide de camp auprès de l’Empereur pour le prévenir que je comptais aller le joindre bientôt. Il m’a répondu une lettre très aimable. Je compte donc partir dans deux jours. Je suis sorti aujourd'hui pour la première fois; je me trouve bien faible. »
Cependant, deux jours après, Lannes est encore à Varsovie. Sa santé ne s’est pas remise ; il s'y trouve encore le 10 avril. Enfin, le 14 avril il est au quartier général impérial, mais bientôt les plaintes recommencent.
Je n’ai pas vouluinterromprele récit des événements de lacampagne de 1806, pour parler d’uneaffaire qui pa-
raftavoir été singulièrement pénible pour le maréchal Lannes et dans laquelle il donna une nouvelle preuve de la susceptibilité de son caractère. Cette affaire est d’ailleurs assez obscure, et l’on n’en sait guère que ce qui résulte de la correspondance échangée entre le maréchal Lannes et le major-général Berthier. Des sommes assez considérables avaient été trouvées dans Stettin. Lannes avait disposé d'une partie de cette somme pour payer aux troupes l’arriéré de leur solde. Son chef d’état-major Victor lui proposa d’affecter le reste aux dépenses de l’état-major. Il s’y refusa, mais par suite d'un malentendu, l'Empereur crut que le maréchal avait disposé de la totalité des sommes trouvées à Stettin, et il lui fit exprimer son mécontentement d’une manière assez vive. Lannes écrivit au major-général, le 23 novembre 1806 :
« Je suis très fâché que Sa Majesté Impériale et Royale ait eu de l'inquiétude au sujet des sommes trouvées à Stettin. La connaissance qu'Elle doit avoir de mon caractère devrait la tranquilliser. Elle sait que je me suis toujours intéressé et que je m'intéresserai toujours vivement à son service et que mes sentiments pour Elle sont inaltérables. Je relis ces mots du premier ordre de Votre Altesse : « L’Em- » pereur désire qu'un mois de solde soit payé sur les » six cent mille francs trouvés à Stettin : si vous ne » l’avez déjà fait, il vous l’ordonne sur-le-champ. » J'avoue franchement à Votre Altesse que ces mots
ont révolté mon âme et qu'on n’eût pas dù les écrire même à un sous-lieutenant. J'envoie à Votre Altesse avec regret des pièces qui constatent l'emploi de ces sommes. Je n'eusse jamais dû entrer dans de pareils détails. C'était une affaire à démèler entre l'administrateur du 5° corps et l’intendant général de la grande armée. »
Berthier répond, le 25 novembre :
« Il] me semble, mon cher maréchal, que la phrase qui paraît vous choquer est toute naturelle de la part de celui qui commande à celui qui obéit et que le mot « Sa Majesté ordonne » est depuis le connétable jusqu'au sous-lieutenant. »
Lannes répond dans unelettre du 29 novembre :
« Je ne me choque pas, de ce que Sa Majesté m'ordonne de me faire tuer, ct je sais que je dois obéir plus encore par attachement que par devoir, mais je répéterai mille fois que cette phrase (voir ci-dessus) est une attaque à l'honneur, et j'espère que l'Empereur ne trouvera pas mauvais que je cherche à me disculper d'une chose qui révolte mon âme. J'étais loin de m'attendre à un pareil traitement. L'Empereur connaît ma délicatesse depuis longtemps, et c’est ce qui me tourmente encore davantage. Toute sorte de soupçons me portent à croire que tout ceci tient de la politique. »
Les choses s'arrangèrent cependant. La comptabilité des sommes trouvées à Stettin fut réglée par ordre de l'Empereur, et Berthier écrivit encore au maréchal Lannes :
« Je suis fâché que vous soyez affecté d’une chose qui n’a d'autre politique qu'un ordre de l’Empereur relatif à la comptabilité de l’armée. Vous connaissez au surplus son entier attachement dont il vous à donné tant de preuves. Quant à moi vous connaissez mon amitié. »
L'affaire de Stettin revint cependant sur l’eau lorsque Lannes rejoignit le quartier général au mois d'avril 14807, ou du moins l’accueil qu'il reçut de l'Empereur réveilla en lui le souvenir de cette affaire et parut le rendre profondément malheureux. Il écrivait le 18 avril à la maréchale :
« Je me porte assez bien, je crois t'avoir écrit pourquoi on dirait qu'on soit... (mot 2/hsible) de se sacrifier pour des gens qui n'aiment personne. Je t'avoue qu'il faut bien du courage pour supporter tout le mal qu'on a voulu me faire. Tu connais l'affaire de Stettin. Qnelle perfdie ! quelle politique infernale ! je ne suis pas tranquille; je suis révolté, ma chère Louise, quand je pense qu'au moment où je sacrifiais ma vie pour sa gloire, 1l cherchait à me perdre et toujours de la manière la plus révoltante ! Je te jure,
200 LE MARÉCHAL LANYNES.
ma chère Louise, que je ne serai heureux que quand je serai loin de tous ces gens-là. »
Il écrit encore le 3 mai :
« Que tu es heureuse d’être auprès des enfants! et moi je suis ici à m'ennuyer pour des gens qui n’ont jamais connu l’amitié ! Je veux absolument aller aux eaux. C'est une duperie de sacrifier sa santé : on n'est pas reconnaissant. J'ai vu hier plus que jamais, ma bonne amie, que je suis victime de mon attachement. Que ce grand monde est loin de nos sentiments'.. Que nous serons heureux quand nous serons tous réunis! Dieu veuille que cela soit bientôt! »
Le 6 mai, il continuait à peu près sur le même ton :
« Je commande le corps d'armée de réserve de la Grande Armée; cela n'empêche pas que je ne sois pas content, comme je te l’ai dit plusieurs fois. Je crois servir des ingrats et tu me connais assez pour te faire une idée du malaise où je me trouve. J'ai toujours cru qu'on avait de l’amitié pour moi. Je crois que je me suis trompé. Comme il ne faut pas avoir tort je vais voir à me convaincre davantage; ensuite je prendrai un parti. Je me retirerai près de toi, ma chère amie, et près de nos enfants. C’est là où je trouverai la vraie amitié. »
Le 8 mai, c’est à son beau-père M. de Guéhéneuc que le maréchal écrit :
« Je ne suis pas heureux ici... Si vous saviez, mon ami, tout le mal qu'on a voulu me faire, vous ne diriez plus que j'ai tort de croire que l'Empereur est mon ennemi. Oui, mon ami, Je le crois, j'en ai mille preuves. Jugez d’après cela tout le plaisir que je dois avoir d'être ici... Tout ce qui me console, mon ami, c’est d’avoir toujours fait mon devoir avec honneur. Je marche la tête levée, j'espère qu'un jour on appréciera mieux mes services. Quoi qu'il en soit, mon ami, je resterai jusqu à la fin, à moins que je n’aperçoive quelque croc-en-jambe; alors je prendrai mon parti. »
Cependant la maréchale est allée s'installer au château de Maisons, dont Lannes a fait l'acquisition, et il lui écrit de Marienbourg le 11 mai :
« Nos enfants doivent être bien contents d’être à la campagne! Ils doivent être bien gentils... je suis sür qu'ils ne vont pas me reconnaître. (Remarquons-le en passant, cette même préoccupation se retrouve dans toutes les lettres des généraux et des officiers mariés qui écrivaient de l’armée). Ma santé va assez bien et irait encore beaucoup mieux si j'étais content. Mais je n'ai pas de raison de l'être. Il me tarde bien, ma chère amie, que la paix se fasse. Dis à ton ami (M. de Guéhéneuc, père de la maréchale,
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que tout le monde appelait ainsi dans la famille) qu je ne suis pes étonné qu'il n'ait pas été invité à la fète qu a donnée Cambacérès. Je l'avoue cependant. cel: me révolte. pas contre lui, il est possible qu'on lui at défendu... Quand je pense. ma bonne amie, que je puis perdre la vie pour la gloire de ces personnages, je ny tiens plus et je me trouve bhumilié... Ton ami doit voir actuellement que je ne me suis pas trompé sur |’... Je suis persuadé que j'ai en luiw ennemi. Je t'avoue que je suis toujours tenté de m'en aller: je ne trouve pas grand honneur à servir de cette manière. »
L'Empereur avait donné à Lannes le commande ment dun corps de réserve récemment organis, compreuant : la belle division de grenadiers et volticeurs d'Oudinot, la division Verdier et une brigade de cavalerie composée du 9° hussards avec les chevau-légers et les cuirassiers saxons. Ce corps ne tard: res à entrer en action. Le siège de Dantzig durait depuis deux mois; la place, qui avait résisté longtemps, grâce à la nombreuse artillerie qui armait ses remparts, allait enfin succomber. Les coalisé tentérent un dernier effort pour la sauver. Deux divisions russes réunies à Pillau, sous les ordres du général Kamenski, durent être amenées par mer, au camp retranché de Newfabhrwasser, qui avait ét établi pour assurer les communications de Dantzig avec la mer et qui se trouvait séparé de la place depuis
que les assiégeants s'étaient emparés de l’île de Holm. De là le général Kamenski devait attaquer les îles de Nehrung et de Holm pourdébloquer la place.
Dès la nouvelle de ces mouvements, l'Empereur envoya au maréchal Lefebvre un renfort de plusieurs régiments. Il prescrivit en même temps au maréchal Lannes, qui se trouvait à Marienbourg, de se porter au secours de l’armée assiégeante, en lui recommandant bien de se borner à repousser toute tentative venant de l'extérieur, sans intervenir ni dans la direction ni dans les travaux du siège. L’émotion était assez vive autour du maréchal Lefebvre, et cette émotion s'étendait à tout son corps d'armée; on craignait d’avoir affaire à trop forte partie et d'être exposé à perdre, par un échec, le fruit de deux mois de travaux et de dangers. L'arrivée de Lannes et d'Oudinot avec leurs grenadiers, dans la soirée du 12 mai, fut donc saluée avec enthousiasme. Le maréchal Lefebvre alla au-devant d'eux et les remercia avec effusion de l'activité qu’ils avaient apportée dans leur marche. La prise de Dantzig parut dès lors assurée.
Le 15 mai, à quatre heures du matin, le général Kamenski commença son attaque ; il fut vigoureusement reçu par le général Schramm, qui commandait dans l’île de Nehrung. La lutte fut des plus violentes. Trois fois repoussés, les Russes firent entrer leurs réserves en ligne, et Schramm allait succomber, lorsque parurent Lannes et Oudinot à la tête de quatre bataillons de grenadiers. Au moment même où ils
arrivaient sur le terrain un boulet renversa mort le cheval d'Oudinot, après avoir effleuré la poitrine du maréchal Lannes. Oudinot, démonté et combattant à pied, entraina un bataillon qui culbuta les réserves russes et poursuivit l'ennemi la baïonnette dans les reins presque sous le canon du fort de Weichselmünde. Une colonne prussienne de quatre mille hommes, qui venait de Pillau le long du Frische-haff pour concourir à l'attaque de Kamenski, fut repoussée par la brigade de grenadiers Albert et la cavalerie légère du général Beaumont. Après cette action décisive, Lannes vint retrouver le maréchal Lefebvre à Dantzig et, se conformant strictement à la recommandation de l'Empereur, assista en spectateur aux dernières opérations du siège.
En racontant à la maréchale le combat du 15 mai, Lannes lui écrivait le 17, de l'armée devant Dantzig :
« Je t'ai écrit que je n'étais pas étonné que ton ami n'eût pas été invité à la fête de C... Il a voulu par là, faire la cour à son souverain qui ne nous aime pas. Il faut s'en consoler, surtout quand on n'a rien à se reprocher que d’avoir montré trop d’attachement... »
Ces plaintes sont renouvelées le 20 :
« Quand serons-nous réunis, ma bonne Louise?
Ma santé va toujours la même chose. Il n’y a que le courage qui me soutient, J'aurai bien de la peine à me
remettre : mon cœur n’est pas content. Tu sais mieux que personne que je ne suis pas heureux quand je ne fais pas les choses avec plaisir. En vérité, je ne suis pas payé pour cela. On n'aime ici les gens que quand on a besoin d'eux. Je m'en suis convaincu. Heureux si on ne cherche pas à attaquer votre honneur! »
Enfin Dantzig capitule le 26 mai. Le maréchal Lefebvre proposa à Lannes d'entrer triomphalement avec lui dans la place, mais Lannes déclina avec raison cette offre. Il ne voulait triompher que pourson propre compte. Aïnsi il écrit à la maréchale en lui . racontant cet événement :
« Îl est possible, que cela nous donne la paix. Pour moi, ma chère amie, je n'ose pas y croire, tant je le désire! Je suis très impatient, ma chère Louise, de ne pas voir la fin de tout ceci; je suis dégoûté à tel point que j'abhorre mon état. On m'en a tant fait que je ne réponds pas de ne pas partir. Je te jure, ma chère amie, que je suis souvent fâché d'avoir versé mon sang pour la gloire de l”...… J'ai toujours été victime de mon attachement pour lui. Il n’aime que par boutade, c’est-à-dire quand ila besoin de vous. »
Enfin le 27 mai 1807, presque à la veille de Friedland, il écrit encore de Marienboursg :
« Depuis qu'il fait chaud, je me porte beaucoup
mienx. Î ne me manque (que x tranquillité de l'âme... jai été trop mal traité pour que cela vienne de longtemps. »
La scène va changer à vue. Le moment de reprendre la campagne approche. L'armée se prépare à quitter les camps où elle s'est installée au retour de [a belle saison. L'Empereur + oevupe de concentrer ses corps d'armée. il projette de reprendre l'otfensive Le 10 juin, mais Benningsen. qui commande en chef l'armée russe. prend l'initiative de l'attaque. Le 5 juin, au matin. Le corps du maréchal Nevy est assailli et enveloppé par plus de quarante mille hommes. A force de sang-froil. d'intrépidité et d'habileté, Ney parvient à se replier dans les journées du 3 et du 6 sur Deppen. sans ètre entamé. Napoléon accourt Le soutenir avec Les corps de Davout et de Lannes, suivis de la garde impériale et de la réserve de cavalerie; il appelle également à lui les corps de Soult et de Bernadotte. qui avaient été attaqués Le 3 à Lomitten et à Spanden. Bernadotte, blessé au combat de Spanden, était remplacé dans le commandement du t* corps per Le général Victor. C'était pour ce général qui, comme chef d'état-major du 5° corps, avait été impliqué dans l'affaire de Stettin, un retour à [a faveur du maitre et une première satisfaction donnée au maréchal Lannes. L'Empereur traverse la Passarge avec toutes ses troupes, et la cavalerie de Murat, qui marchait en avant, attaque, le 9 juin, l'arrière-garde du
prince Bagration à Gutstadt. La cavalerie légère de Lasalle et les cuirassiers de Nansouty culbutent l'ennemi: les Russes franchissent l’Alle sur quatre ponts de bateaux et gagnent par la rive droite la position d'Heilsberg, à cheval surles deux rives, où ils avaient établi à l'avance de formidables retranchements armés de soixante pièces de canon.
Le lendemain 10, Murat et Soult, sans attendre l'Empereur, attaquèrent à Heilsberg l’armée de Benningsen. La bataille fut des plus meurtrières; notre cavalerie lutta énergiquement contre la nombreuse cavalerie des Russes; l’infanterie de Soult parvint jusqu'au pied des retranchements où elle se maintint inébranlable sous un feu violent de mousqueterie et de mitraille, mais sans pouvoir franchir les épaulements. L'Empereur envoya sur la droite les fusilliers de la garde soutenir la division Saint- Hilaire, et Lannes, arrivant avec son corps d'armée lorsque la nuit était déjà tombée, fit avancer la division Verdier sur la gauche pour menacer de déborder la droite des Russes. Le lendemain 11, la cavalerie ennemie se dérobait devant la nôtre, et Benningsen faisait évacuer les redoutes d'Heilsberg en portant toute son armée sur Îla rive droite de l’Alle.
Ce mouvement ouvrait à Napoléon la route de Kænigsberg, dernier rempart de la monarchie prussienne. Il se hâta d'en profiter, tout en usant de la supériorité numérique de ses forces pour chercher à atteindre un double but : l'occupation de Kænigsberg
et la destruction de l’armée russe. Il fit deux parts de ses forces : Murat avec les corps de Davoutet de Soult, les cuirassiers de Saint-Sulpice et d'Espagne, les dragons de Milhaud, la cavalerie légère de Lasalle, forma l'aile gauche et marcha droit sur Kænigsberg. Les corps de Victor, de Ney, de Mortier et de Lannes, les cuirassiers de Nansouty, les dragons de Grouchy, de La Tour-Maubourg et de La Houssaye restèrent avec l'Empereur à droite. Lannes fut dirigé sur Eylau, où Napoléon vint le rejoindre.
Le maréchal Lannes, resté l’ami intime d’Augereau, avait pris dans son état-major un de ses aides de camp, le capitaine Marbot, grièvement blessé à la bataille d'Eylau et rétabli de sa blessure. En l’envoyant auprès de Lannes, Augereau qui était bon homme et facile dans les relations de service et qui traitait familièrement le jeune Marbot, fils de son ancien général de l’armée des Pyrénées-Orientales lui dit : « Tu vas près de mon ami Lannes; tu n'y auras peutêtre pas la vie aussi douce qu'avec moi, mais tu feras mieux et plus vite ton chemin. » Lannes avait d’ailleurs ses raisons pour accueillir avec bonté Marbot, qu'il connaissait de longue date. Nous avons vu qu'il avait débuté en 1793 au camp de Miral, près de Toulouse, sous le commandement du général Marbot le père. « C'était à cette époque un jeune garçon des plus vifs, spirituel, très gai, sans éducation ni instruction, mais désireux d'apprendre et très ambitieux à une époque où personne ne l'était. Il devint très
bon instructeur et recevait avec bonheur les louanges que le général lui prodiguait parce qu'il les méritait. Aussi par reconnaissance, Lannes gâtait autant qu'il le pouvait les enfants du général... » (Mémoires inédits de Marbot.) Or, c'était un de ces enfants qui venait quatorze ans plus tard prendre place dans l'état-major de l’ancien lieutenant du camp de Miral, devenu maréchal de l'empire. Le capitaine Marbot fut bientôt un de ses aides de camp préférés. Lannes se fit expliquer par lui sur le terrain les péripéties de la batarlle d'Eylau et particulièrement la destruction du corps d'armée d'Augereau. Le champ de bataille avait singulièrement changé d'aspect depuis le 8 février, la neige avait disparu, et de grands lacs aux bords verdoyants s’étendaient au loin à la place des plaines glacées sur lesquelles avaient galopé la cavalerie et manœuvré l'artillerie. Lannes ne contempla pas sans émotion le mamelon où un régiment entier, le 14° de ligne, entouré par l’ennemi, avait succombé jusqu'au dernier homme, ainsi que la fosse dans laquelle reposaient tous ces braves soldats et le tertre qui recouvrait les restes de trente et un officiers du 14° : sépultures religieusement respectées par les Russes. Il n'était pas homme cependant à s’absorber longtemps dans cette contemplation ; il eut bientôt d’ailleurs à remplir une mission des plus importantes.
L'armée russe, nous venons de le voir, longeait la
rive droite de l’Alle; elle ne pouvait y rester sans se
condamner à faire un long détour pour atteindre Kænigsberg, puisqu'il lui fallait gagner, en marchant de l'ouest à l'est, Le confluent de l’Alle et de la Pregel, franchir ce fleuve et le descendre du sud au nord jusqu'à Kaænigsberg, décrivant ainsi les deux côtés d'un triangle dont le troisième côté était au pouvoir des Français. Passer sur la rive gauche de l’Alle et essayer de devancer Napoléon sur la route de Kænigsberg, tel devait être évidemment le plan de Benningsen. Or, le point de passage le plus favorable à son projet était sans contredit Friedland, comme le plus rapproché de Kanigsberg.
L'Empereur dirigea done le 13 sur Domnau, entre Evlau et Friedland, les corps d'armée qu'il avait avec lui et prescrivit à Lannes, son ancien général d'avantgarde, quisetrouvait en tête, de pousser jusqu’à Friedland. Lannes arriva à Domnau dans la soirée du 13 juin et envoya le 9° hussards en reconnaissance jusqu'à Friedland. Ce régiment se heurta à trois mille cavaliers russes, qui le malmenèrent assez rudement. ot se retira à moitié chemin de Domnau. Lannes averti se porta immédiatement au secours du 9° hussards, en se faisant précéder par la cavalerie saxonne (chevau-légers et cuirassicrs). Il n'avait avec lui que la division de grenadiers ct voltigeurs d'Oudinot, mais 11 était suivi de près par les dragons de Grouchy, à qui il envoya dire de Île rejoindre au plus vite.
La conduite de Lannes en cette circonstance peut ètre donnée comme un modèle à suivre par tous les
généraux d'avant-garde ; elle est en même temps un exemple frappant destalents militaires, de la présence d'esprit et de la ténacité de celui que Napoléon regardait comme le premier de ses lieutenants. A ce double titre elle mérite d'être étudiée avec quelques détails. L'armée russe tout entière, précédée par une forte avant-garde de cavalerie et d'artillerie, approchait de Friedland. Il était une heure du matin. Lannes arrivait avec ses grenadiers à Posthenen, au pied des hauteurs qui s'élèvent en face de cette ville; 1l attendit le jour qui ne tarda pas à paraître, car, dans cette saison et sous cette latitude, on est en pleine lumière dès trois heures du matin. À ce moment même Lannes fut rejoint par les dragons de Grouchy. Son premier soin fut d'envoyer au galop prévenir l'Empereur de ce qu'il avait devant lui ; il priten même temps ses dispositions pour empêcher, à tout prix l’armée russe de se déployer sur la rive gauche de l'Alle avant l’arrivée du gros des forces françaises. Il ne pouvait y employer que dix mille hommes, dont trois mille de cavalerie, mais il utilisa admirablement les ressources offertes par le terrain. Il avait à sa droite le village de Sortlack, sur le‘bord de l’Alle, puis une plaine s'étendant jusqu’à Posthenen, plaine coupée en deux par un bois. Il plaça son artillerie, composée de douze pièces et gardée par quelques bataillons de grenadiers sur le plateau qui domine Posthenen; il posta dans le bois de Sortlack deux bataillons de voltigeurs, répartis suivant [a configu-
ration du terrain, et confia au général Grouchy le soin de garder la plaine entre le bois et le village de Sortlack avec ses dragons et la cavalerie saxonne: le reste des bataillons de grenadiers et de voltigeurs fut disposé à gauche de Posthenen jusque sur les hauteurs qui dominent le village de Heinrichsdorf. II eût été bien important d'occuper ce village, par où passe la route de Fricdland à Kænigsberg, mais, faute de forces suffisantes, Lannes ne pouvait que le surveiller. Aussitôt que le général Nansouty fut en vue avec ses cuirassiers et carabiniers, Lannes et Grouchy (celui-ci commandait toute la cavalerie qui ne marchait pas avec Murat), lui prescrivirent de se déployer à gauche de Posthenen en prolongeant s ligne le plus près possible d'Heinrichsdorf.
Cependant les Russes avaient jeté plusieurs ponts de bateaux, et leurs masses profondes franchissaient l’Alle. Quand ils voulurent gagner du terrain sur la rive gauche, les voltigeurs postés dans le bois leur opposèrent une résistance invincible, et chaque fois qu'ils voulurent déborder le bois en s’avançant le long de la rivière, les cavaliers saxons, appuyés par les dragons de Grouchy, culbutaient et dispersaient leurs colonnes d'attaque. Ils se décidèrent alors à reporter leurs efforts vers leur droite sur Heinrichsdorf et la route de Kænigsberg. En les voyant accumuler leurs forces de ce côté, Lannes y envoya Grouchy avec ses dragons et lui dépêcha successive ment plusieurs aides de camp, pour lui prescrire
avec instance d'occuper l'ennemi sur ce point, jusqu’à l’arrivée de l'Empereur. Nansouty s'était déjà replié devant des forces supérieures ; Grouchy lui ordonna de revenir au galop.
Les Russes traversaient Friedland et se rangeaient dans la plaine sur plusieurs lignes. Lannes, de son côté, venait d’être rejoint par la division Verdier; la division Dupas, du corps de Mortier, approchait; il détacha sur la gauche la brigade de grenadiers Albert : sans attendre cette brigade, Grouchy se jeta sur Heinrichsdorf avec ses dragons, dont une partie attaqua le village de front, tandis que l’autre portion le tournait. Il s'empara ainsi d'Heinrichsdorf et de quatre canons, avec un assez grand nombre de prisonniers. La cavalerie russe, en bataille dans la plaine, ne pouvait rester simple spectatrice du combat; elle fondit sur les dragons et les repoussa, mais les cuirassiers et les carabiniers de Nansouty s'élancèrent à leur tour et culbutèrent cette cavalerie qui, rejetée sur l'infanterie, la mit dans un désordre complet ; cavaliers et fantassins reculèrent pèle-mêle jusque dans Friedland. Les grenadiers d'Albert s’établirent dans Heinrichsdorf. La division Dupas, du corps de Mortier, entra bientôt en ligne et occupa l'espace compris entre Heinrichsdorf et Posthenen. Lannes put rappeler à lui, vers la droite, les grenadiers qui gardaient cette ligne depuis le matin.
Le combat était plus sérieux et plus sanglant à la droite. Lannes et Oudinot ne se maintenaient qu’à
214 LE MARÉCUAL LANNES.
force d'énergie dans la plaine de Sortlack, autour du village et sur la lisière du bois. Lannes partagea la division Verdier en deux colonnes mobiles qui, cachées dans la profondeur du bois, en sortaient à l’improviste dès que l’ennemi cherchait à y pénétrer. Pendant ce temps, Grouchy disputait la plaine d'Heinrichsdorf à la cavalerie russe par d’habiles manœuvres, et Napoléon, averti par les aides de camp de Lannes, arrivait au galop, précédant les longues colonnes des corps de Ney et de Victor, ainsi que la garde impériale à pied et à cheval, les dragons de La Tour-Maubourg et de La Houssaye. Il prit la direction de la bataille et fit suspendre le feu pendant que les troupes se déployaient. A droite se plaça Ney, appuyé par les dragons de La Tour- Maubourg, puis, un peu en arrière, le corps de Victor et les dragons de La Houssaye; Lannes au centre à Posthenen ; Mortier, à gauche, entre Posthenen et Heinrichsdorf, soutenu par la jeune garde. Grouchy, renforcé par plusieurs brigades de cavalerie légère, continua de garder la plaine à l’extrème gauche. L'ordre d'attaque donné par l'Empereur est resté classique : il fut suivi de point en point. Lorsqu'à cinq heures une batterie de vingt pièces, établie audessus de Posthenen, donna le signal de la reprise du combat, Ney marcha sur Friedland où, après une lutte acharnée, il finit par pénétrer avec l’aide de l’artillerie de Sénarmont et de la division Dupont, du corps de Victor. Alors toute la ligne se porta en avant
pour jeter les Russes dans l’Alle ; ils essayèrent de se frayer un passage, mais Lannes, avec son corps d'armée, leur opposaencore une résistance invincible. La victoire fut complète et une des plus brillantes qu'ait jamais remportées Napoléon. Elle coùta aux Russes vingt-cinq mille hommes tués ou blessés et Les rejeta loin de Kænigsbersg.
: Ainsi la bataille de Friedland présenta deux phases bien distinctes : le combat d'avant-garde soutenu par Lannes jusqu’à l’arrivée de l'Empereur, et la bataille proprement dite livrée dans la soirée. Si la gloire de cette bataille rejaillit principalement sur Ney, sur Sénarmont et sur Dupont, l’honneur de la lutte supportée avec succès depuis trois heures du matin jusque dans l'après-midi, dans les conditions les plus difficiles, revient à Oudinot, à Grouchy et surtout au maréchal Lannes:; sans son habileté et son intrépidité, l’armée russe eût échappé à Napoléon.
Et cependant le bulletin de la bataille lui fit la part bien petite. En général, ces bulletins écrits pour la glorification de Napoléon lui-même, quand ce n’est pas pour répandre des illusions qu'il était dans son intérêt de propager, ne doivent être consultés qu'avec réserve. La bataille de Friedland, en particulier, n’y existe pour ainsi dire qu’à partir de l’arrivée de Napoléon : « Les maréchaux Lannes et Mortier furent les premiers engagés, et différents mouvements, différentes actions eurent lieu. » Voilà comment il
est tenu compte de tous les préliminaires de la bataille dans lesquels Lannes déploya de si hautes qualités militaires.
Il se plaignit, dit-on, à l'Empereur de ce déni de justice. Sans doute, les marques de satisfaction qu'il reçut à cette occasion furent à la hauteur du service rendu, car, à partir de cette époque, ses lettres ne portent plus trace du mécontentement et de l’irritation dont nous venons de voir l'expression tant de fois réitérée.
Après la bataille de Friedland, le maréchal écrivait . à sa femme le 17 juin :
« Nous avons eu une bataille comme il n'y en a jamais eu. Il est incroyable le peu de monde que nous avons perdu et incroyable ce que les Russes ont laissé sur le champ de bataille. On évalue leur perte à plus de vingt mille hommes. Je me suis battu avec mon corps d'armée depuis une heure du matin jusqu'à huit heures du soir, sans perdre un pouce de terrain. Enfin, ma chère Louise, mes troupes se sont couvertes de gloire. L'Empereur a fait la plus belle manœuvre qu'il soit possible. Elle nous a valu plus de soixante pièces de canon et beaucoup de bagages. J'espère, ma chère Louise, que ce sera la dernière bataille et que nous aurons la paix. Je n'ai pas besoin de dire combien je le désire pour me rapprocher de toi et de nos jeunes enfants. Je suis bien fatigué, etc. »
Le corps du maréchal Lannes suivit la cavalerie de Murat dans la poursuite de l’ennemi. Le 20 juin il était à Tilsitt, d’où Le maréchal écrivait à sa femme :
« Tout annonce que nous aurons la paix dans huit jours et j'espère t’embrasser dans deux mois. J'ai vu l'Empereur aujourd'hui qui m'a dit : « Lannes, « je vous donnerai bientôt une preuve de mon amitié. Tu vois, ma chère Louise, combien je l’aime! je suis heureux quand il me dit qu'il a enfin de l'amitié pour moi. Quelle belle bataille, puisqu'elle nous donne la paix ! Je ne te parlerai pas de la conduite de mon corps d'armée. Il a fait tant de belles choses que ce n'est pas à moi à faire son éloge. »
Les traités de Tilsitt furent signés le 7 juillet avec la Russie, le 9 avec la Prusse. Depuis le 30 juin, l'Empereur avait déjà donné à Lannes une preuve sinon de son amitié, au moins de sa faveur et de sa munificence. En relevant le gouvernement monarchique, Napoléon avait entendu reconstituer, pour lui et ses héritiers, l'antique monarchie avec son cortège d'institutions nées de la féodalité. Il avait entouré le trône de hauts dignitaires civils et militaires et de grands-officiers tels que les maréchaux de l'empireet les colonels généraux. Tout en s’efforçant de rallier à sa dynastie les membres de la vieille noblesse, il avait résolu de créer une nouvelle aristocratie fondée sur les services rendus, ouverte à
tous ceux qui, comme lui-même et bien plus encore que lui-même, avaient, pendant le bouleversement révolutionnaire, surgi des bas rangs de la société. Déjà et dès le commencement de 1806, il avait fait de son fidèle compagnon d’armes Berthier, le prince souverain de Neuchâtel et de Valengin; il avait donné à Bernadotte, serviteur peu dévoué, on pourrait même dire adversaire secret, mais allié à sa famille comme beau-frère de Joseph Bonaparte, la principauté de Ponte-Corvo. Sa sœur Élisa, mariée à l'Italien Bacciochi, était devenue princesse de Lucques : la principauté de Guastalla avait formé l’apanage de son autre sœur Pauline Borghèse, et son troisième beaufrère, Murat, le chef suprème de la cavalerie, avait reçu le grand. duché de Berg et de Clèves, sans cesser d’être, comme grand amiral, un des hautsdignitaires de l'empire. Napoléon méditait d’aller plus loin encore. La noblesse qu'il projetait d'instituer devait être réglée dans sa hiérarchie sur l’organisation militaire : au sommet seraient des ducs et des princes, puis au-dessous d'eux des comtes, des barons et des chevaliers. Les plus élevés en dignité devaient être comme les grands vassaux de l’empire : à la possession de leurs titres devaient être attachés des fiefs. Lorsqu'il fallut en venir à l'exécution, les idées de l'Empereur se modifièrent, et sa conception première fut à peu près abandonnée. En réalité les titres devinrent purement honorifiques, appuyés il est vrai sur de riches dotations inaliénables en tant que ma-
jorats. Les titres de duc furent accompagnés des noms de batailles où s'étaient distingués les nouveaux titulaires, comme Rivoli, Elchingen, Montebello, Auerstædt, ou de pays conquis tels que Dalmatie, Reggio, Bassano, Trévise, Cadore, Feltre, etc. Quelquefois même, comme pour Decrès, ministre de la marine, le titre de duc fut simplement joint au nom de famille.
Le premier duc créé dans cet ordre d'idées fut le maréchal Lefebvre, nommé duc de Dantzig par décret du 28 mai 1807. Par cette création, Napoléon voulut non seulement récompenser les services rendus par le vieux maréchal pendant le long siège de Dantzig, mais encore flatter le Sénat dont Lefebvre était membre et bien marquer, par le choix d'un homme de l’origine la plus humble, le caractère de la nouvelle aristocratie. Les considérants du décret conférant à Lefebvre le titre de duc de Dantzig sont assez Curieux :
« C’est à nous (disait l'Empereur) à songer à assurer l'état et la fortune des familles qui se dévouent entièrement à notre service. L'ordre de notre société est ainsi constitué qu'à des distinctions apparentes et à une grande fortune sont attachés une considération et un éclat dont nous voulons que soient environnés ceux de nos sujets grands par leurs talents, par leurs services, par leur caractère... »
Ces considérants laissaient à penser que la faveur
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D'astres ivrres furent allouées en mème temps aux piiiwiganx chefs de la Grande Armée. max simplessesst à Uitre de domaine comme la terre de Lowiez, donnée au maréchal Davout. La principauté de &evers, au contraire. fut concédée à Lannes. ainsi que cela ect constaté par le procis-verbal de prise de pos- “sion, Avec tous les droits de souveraineté qui sy trouvaient attachés, Le maréchal ne porta cependant jurnais dans les pièces oflicielles autres que celles relatives à l'intérieur de la principauté le titre de prince de Sievers. Il recut. le 19 mars 1808. le titre bien autrement glorieux de duc de Montebello, destiné à perpétuer le souvenir de la bataille du 4 juin 4800, dans laquelle, sous son commandement en chef, la victoire avait été due à son audace, à son
intrépidité et à sa fermeté. A ce titre était attachée une dotation de cent cinquante mille francs de revenu, dont cent mille francs sur les biens de Westphalie et cinquante mille francs sur les biens de Hanovre. C’est seulement en 1812 que fut réglée, après de longs pourparlers, la question des biens de la principauté de Sievers. Un décret daté de Moscou, le 21 septembre 1812, affecta au domaine de cette principauté des biens nationaux dont le revenu était fixé à cent soixante dix-sept mille huit cent vingt francs. Indépendamment de la faveur que lui avait accordée l'Empereur, par le décret du 30 juin 1807, Lannes reçut à ce moment une double satisfaction, Le général Victor, qui depuis l’armée d'Italie et les journées de Montebello et de Marengo était resté son ami intime, fut élevé à la dignité de maréchal d’empire, et lui-même reçut, dès le 18 juillet, l’ordre de laisser le commandement du corps de réserve au général Oudinot, pour rentrer en France et aller retrouver sa famille. Une période de quinze mois de repos allait commencer pour lui. Toutefois ce repos faillit être troublé dès le début. Les agissements de l'Angleterre auprès de la cour de Lisbonne, la soumission de cette cour aux volontés du gouvernement britannique, venaient de déterminer l’empereur Napoléon à envoyer, de concert avec l'Espagne, une armée occuper le Portugal. Sa première idée fut, paraît-il, de confier le commandement de cette armée au maréchal Lannes, qui connaissait le pays et avait su, pen-
dant son ambassade, se concilier l’amitié du prince régent. On prétend même que ce prince, apprenant la marche des troupes françaises sur sa capitale, s'écria : « Ah! si c'était mon ami Lannes qui les commande jc resterais ici, et je lui confierais sans crainte ma famille et mes trésors... » Quoi qu'il en soit, le commandement de l'armée de Naples fut donné à Junot, ct Lannes, appelé à la situation honorifique de coloncel-général des Suisses, put rester au milieu des sicns.
Les huit premiers mois de l’année 1808 furent consacrés par le maréchal à la vie de famille et au règlement de ses affaires privées. Il s’occu pa beaucoup d'organiser sa propriété de Maisons et son hôtel de la rue de Varennes, qu'il venait d'acquérir avec l'argent dû à la munificence de l'Empereur, se rendit aux eaux de Saint-Sauveur, pour rétablir sa santé et fit plusieurs séjours à Lectoure. Un de ces séjours fut motivé par la présence de Murat, devenu roi de Naples et tombé malade en revenant lui-même des eaux où l'avait conduit son dépit de n'être pasroi d'Espagne...
Lorsque les empereurs Alexandre et Napoléon, désireux de s'entendre sur les conditions de leur alliance, se réunirent à Erfurt au mois d’octobre 1808. Napoléon qui était là chez lui, et qui recevait la visite de son puissant allié, désigna pour aller audevant d'Alexandre, le maréchal Lannes comme la personnification la plus brillante de la Grande Armée. Lannes reçut l'empereur de Russie à Bromberg, où
commençait le territoire de la Confédération du Rhin. Alexandre fit au duc de Montebello, au héros d’Austerlitz, de Pultusk et de Friedland le plus gracieux accueil. Lannes, en dépit des vieilles idées révolutionnaires qui dominaient toujours en lui, se montra on ne peut plus sensible aux avances flatteuses d’un grand souverain. Il écrivait le 30 septembre à la maréchale :
« Nos deux empereurs sont les meilleurs amis du monde. Tout va à merveille. Nous serons à Paris dans quinze jours. Je ne peux pas te dire combien l’empereur Alexandre est bon envers moi. Il me fait des reproches quand je ne vais pas passer une heure tous les jours avec lui. Enfin il n’y a pas de caresses qu'il ne me fasse. Il m'a fait promettre d'aller le voir l’an prochain. Il m'a dit : « Présentez, je vous « prie, mes respects à madame la maréchale. »
Ce dernier trait est caractéristique. Ces soldats parvenus ne se contentaient pas de la considération accordée à leur éclatante bravoure, si cette considération ne s’étendait pas à leurs femmes. En 1815, la conduite du maréchal Ney envers les Bourbons s'explique en partie par les humiliations infligées à la maréchale dans un milieu où la noblesse d’origine primaïit jusqu'à la grandeur et à la gloire militaires. Lannes, à qui la mort épargna du moins ces cruelles épreuves, était tout joyeux et tout fier de transmettre à celle qui
portait son nom les hommages respectueux dus à la courtoisie d'un autocrate de vieille roche.
Au moment de la séparation des deux empereurs, Alexandre donna au maréchal Lannes le grand-cordon de l'ordre de Saint-André, et, sur la lettre par laquelle le maréchal demandait à l’empereur Napoléon l'autorisation de porter ce grand-cordon, Napoléon écrivit de sa main : « Vous l’avez mérité aux champs de Friedland comme à celui de Pultusk. Ce titre d'un de mes anciens ennemis, aujourd’hui mon intime allié, vous honore et me plaît. »
Ainsi la faveur de Launes allait grandissant, et il ne songeait plus à se plamdre. Il semble, que toute ambition à part, l’ancien grenadier de Lodi et d’Arcole éprouvait pour la personne de Napoléon une amitié sincère et qu'il souffrait lorsque cette amitié ne lui paraissait pas payée de retour. À ce moment, les affaires d'Espagne étaient engagées et mal engagées, on peut le dire. Napoléon, par ses manœuvres, avait arraché l'abdication de Charles IV et de son fils Ferdinand, tous les deux captifs en France. Les troupes françaises avaient franchi les Pyrénées et occupé tout le territoire espagnol. Madrid avait donné, le 2 mai, le signal de l'insurrection, qui s’était propagée rapidement dans toute la péninsule, y compris le Portugal. A la nouvelle de la victoire de Medina del Rio Seco, remportée dans le nord par Bessières, avait succédé promptement celle de la honteuse capitulsüon de Baylen, subie dans le midi par l’armée de
Dupont. La convention de Cintra avait consacré la perte du Portugal, et pendant que la vie officielle se dépensait à Erfurt en conférences diplomatiques, en chasses, en banquets, en représentations théâtrales, les corps de la Grande Armée se dirigeaient vers les Pyrénées, que Napoléon s'apprêtait à franchir luimême pour aller réparer les fautes de ses lieutenants. Il devait emmener Lannes avec lui.
On a raconté que celui-ci avait supplié l’Empereur de ne pas se lancer dans cette aventure d’Espagne. Je ne trouve nulle trace, dans les papiers du duc de Montebello, de cette intervention dans les projets politiques de Napoléon, mais elle me semble bien peu probable. Lannes avait gardé visà-vis de l’ancien général d'Italie et d'Égypte une certaine liberté de langage, mais cette liberté n'allait pas jusqu’à donner des conseils, et le conquérant qui plus tard, sur la route de Moscou, quand la fortune commençait à lui tourner le dos, accueillait si mal les représentations de ses plus fidèles serviteurs sur les dangers d’un trop grand éloignement, n'aurait certes pas accepté, à l’époque de sa puissance, des observations relatives à une décision bien arrêtée dans sa pensée.
Ce qui est vrai, c’est que Lannes ressentait une profonde répugnance pour cette guerre, d'Espagne, mais nous verrons plus tard qu’à l'époque de sa vie à laquelle nous voici arrivés, il éprouvait, à un
moindre degré peut-être, la même répugnance pour
la guerre en général. Îl le montre dans une lettre écrile à la maréchale le 4 octobre :
« Il me tarde bien d'être près de toi, J'aurai but jours à v rester avant mon départ pour l'Espagne. Tu sais toute la répugnance que j'ai d'aller dans « pays-là. Je crois que c’est la plus grande preuve de dévouement que j'aie donné à Sa Majesté. Mais qu faire? J'espère que ce ne sera pas long et que nous serons de retour au printemps. »
Le 9 novembre il écrivait de Vittoria :
« Nous partons pour Burgos. Je suis définitivement attaché à l'Empereur. Tu peux être tranquille, j&père que nous reviendrons bientôt. Il fallait l’arrivée de l'Empereur. Tout était dans le plus grand désordre. Un mot de lui a tout réparé. »
Lannes écrivait encore le 12 novembre :
« Nous n’aurons pas de bataille. Les Espagnok sont, dit-on, en fuite. Le nom de l'Empereur sufit. La présence de l'Empereur était indispensable ici Depuis son arrivée tous brûlent d’aller en avant. Je ne doute pas que tout soit terminé avant deux mois. »
Ainsi Lannes voyait, selon son habitude, toute beau lorsqu'il était avec l'Empereur et en faveur
auprès de lui, se faisant de singulières illusions sur cette guerre d'Espagne qui commençait à peine et dont il ne devait connaître que le début. Peut-être après tout dissimulait-1l ses sentiments pour rassurer la maréchale, car à ce moment même nous allons le voir, il souffrait cruellement des suites d’une chute de cheval.
Entrée en Espagne. — Chute de cheval Moyen original de guérison. — Bataille de Tudela. — Faute du maréchal Xer. - Poursuite incomplète de l'ennemi. — Lannes rejoint l'Empereur à Madrid. — Passage du Guadarrama. — Siège de Saragosse. — Historique du premier siège. — Débuts du second siège.— Lann: investi du commandement supérieur des 3e et 5e corps. — Assaut donné à la ville. — Difficultés des attaques pied à pied park: rues. — Le général Lacoste. —Le Cosso. — Attaque du faubourg de la rive gauche. — Fanatisme des défenseurs de Saragosse. — Palafox et le moine Basile. — Activité et sang-froid de Lanne:. — Négociation avec la junte. — Danger couru par l’aide de camp Saint-Mars. — Capitutation de Saragosse. — Entrée triomphale. Te Deum. — Retour de Lannes en France.
Le maréchal Lannes entra en Espagne avec l’Erpereur sans avoir été rejoint par ses équipages; il fut obligé de monter le cheval d'un de ses aides de camp. Il resta attaché au quartier général sans commande ment déterminé. Napoléon se réservait d’utiliser ses talents militaires suivant les circonstances et surtout de l'envoyer là où une direction énergique deviendrait indispensable pour rétablir les affaires.
En traversant les montagnes de Tolosa le maré-
chal fit une chute de cheval des plus graves; on le releva brisé et meurtri, ne pouvant plus faire un mouvement. Il semblait avoir été mis hors de combat pour longtemps. On dut le laisser à Vittoria, où l’on arriva le 8 octobre. Le docteur Larrey, qui marchait avec l'Empereur, employa un moyen assez original pour le remettre sur pied : il le fit envelopper dans la peau encore chaude et saignante d'un mouton écorché vif; le moyen réussit (pièces justificatives P); le maréchal put, malgré de très vives souffrances, rejoindre l’armée et l'Empereur à Burgos, où l’armée espagnole de Blacke venait de subir un rude échec et d’être repoussée sur le sud.
Cependant l'Empereur nourrissait un projet qui devait aboutir à l'entière destruction de l’armée espagnole du centre, commandée par Castaños, l’heureux vainqueur de Baylen. Cette armée bordait le cours de l'Ébre; elle était soutenue par l’armée de droite sous les ordres de Palafox, l’idole de la population de Saragosse. Le maréchal Moncey se trouvait avec le 3° corps d'armée en face de ce grand rassemblement de troupes espagnoles. Il lui était recommandé de ne pas bouger afin de laisser au maréchal Ney le temps de se porter sur la ligne de communication de l’armée de Castaños, pour lui couper la retraite. Les dernières opérations exécutées par Moncey dans le royaume de Valence n'avaient pas satisfait l'Empereur, qui reprochait à ce vieux maréchal de manquer d'activité. Il voulut en conséquence confier
à Lunnes l'exécution de son plan. Il lui prescrivit à cet effet de se rendre à Logroño avec les lanciers polonaïis de Lefebvre-Desnôettes, si redoutés des Espagnols, d'y recucillir les troupes qui s'y trouvaient déjà, savoir : la division d'infanterie Lagrange et la brigade de cavalerie légère Auguste Colbert, détachées du corps du maréchal Ney ainsi que la brigade de dragons Digeon ; d’y joindre le corps du maréchal Moncey, de prendre le commandement supérieur et de se porter en toute hâte sur Tudela, où il devait rencontrer les armées de Castaños et de Palafox. Le corps de Moncey, le 3° de l’armée d'Espagne, comprenait les quatre divisions d’infanterie Maurice Mathieu, Musnier, Morlot et Grandjean, avec la brigade de cavalerie Watier. Tout cela constituait une force totale d'environ trente mille hommes, dont quatre mille cavaliers, avec lesquels il fallait en attaquer cinquante à soixante mille occupant des positions formidables au milieu d’un pays insurgé contre les Français.
Lannes était encore très souffrant des suites de sa chute de cheval et pouvait à peine se tenir debout. Il n'en répondit pas moins immédiatement à l’appel de l'Empereur et se miten route, le 19 novembre, accompagné des lanciers polonais. N'ayant pas encore été rejoint par ses équipages, il voyageait en poste avec les officiers de son état-major. Il trouva le 20, à Lodosa, le maréchal Moncey fort mécontent d’être mis, lui, le doyen des maréchaux, sous le commandement
d'un camarade plus jeune, mais, avec l’abnégation d’un noble caractère, soumis aux ordres de l’Empereur. Le 3° corps se réunit, Le 22 novembre, aux troupes venues de Logroño avec Lannes. « On vit alors dit Marbot, ce que peut la présence d’un seul homme quand ilest capable et énergique : tout le monde brûla du désir de se porter en avant. » Nul plus que Lannes ne posséda ce don naturel qu'on nomme le feu sacré; nul n'eut un élan plus communicatif et plus entraînant.
L'armée commandée par le maréchal Lannes se mit en marche dès le 22 pour aller coucher à Alfaro. Le lendemain matin 23, le maréchal prit les devants avec Lefebvre-Desnôettes et ses lanciers pour reconnaître le terrain devant Tudela, et dès que les troupes arrivèrent, 1l donna le signal de l'attaque afin de ne pas laisser aux Espagnols le temps de se dérober. La division Maurice Mathieu eut bien vite raison de l'aile droite ennemie, qu’elle poussa sur Tudela. Une forte batterie canonna vivement le centre, qui fut enfoncé par les divisions Morlot et Grandjean ; immédiatement les lanciers de Lefebvre et la cavalerie légère de Colbert se précipitèrent dans la trouée, et se rabattirent sur les derrières de l'aile droite qu'ils sabrèrent ainsi que le centre. Lannes chargea le maréchal Moncey de pousser ces deux fractions de l'armée espagnole l'épée dans les reins. Pour lui, il se tint en observation en face de la gauche avec la division Musnier et les dragons de Digeon, attendant, pour
232 LE MARÉCHAL LANKES.
attaquer, l'entrée en ligne de la division Lagrange, composée de vieux soldats aguerris, héros d'Elchingen, de Gutstadt et de Friedland. Iloccupa l'ennemi en faisant charger les dragons. Le 26° régiment. commandé par un officier des plus énergiques, le colonel Chamorin, s'engagea à outrance sous les yeux du maréchal et refoula les Espagnols de l'autre côté d'un ravin derrière lequel ils se retranchèrent. Enfin la division Lagrange parut : son chefla forma en échelons à courte distance et enleva de la façon la plus brillante les hauteurs occupées par les Espagnols; il fut blessé grièvement. La victoire, un des plus beaux titres de gloire de Lannes, fut complète ; quarante bouches à feu, sept drapeaux, trois mille prisonniers restèrent aux mains des Français, l'ennemi
perdit en outre quatre mille hommes, tués ou noyés dans l'Ébre!.
1. Le général de Marbot raconte dans ses Mémoires une curieuse anecdote relative à cette campagne. Deux sous-lieutenants appartepant au même régiment se prirent de querelle sur le champ de bataille et se battirent en duel sous le feu de l'eunemi. Un d'eux eut la joue fendue par un coup de sabre. Le culonel du régiment les fit arrèter et conduire devant le maréchal, qui ordouna de les enfermer dans la citadelle de Burgos et rendit compte du fait à l'Empereur. Celui-ci augmenta la punition et interdit pour un mois aux deux officiers de marcher au combat avec leurs compagnies. Ce délai était écoulé depuis quelque temps déjà lorsque le régiment fut passé en revue à Madrid par l'Empereur, qui suivant son habitude se fit présenter les officiers proposés pour l'avancement. Parmi eux figurait le souslicutenunt balafré. En l'apercevant Napoléon lui demande brusquement : « Où avez-vous recu cette blessure ? » La question était embarrassante : on ne pouvait mentir à l'Empereur et, d'un autre côté, dire que le coup de sabre provenait d'un duel c'était se fermer tout
Lannes, ne pouvant plus se tenir debout et condamné à une immobilité complète, se vit, à son regret, forcé de rester à Tudela tandis que Moncey poursuivait Palafox sur Saragosse et que le général Maurice Mathieu, avec la division Lagrange et la cavalerie de Colbert, s'élançait sur les traces de l'armée de Castaños vers Catalayud (route de Saragosse à Madrid). Cette armée était perdue si, comme Lannes était en droit de le penser, d’après les instructions de l'Empereur, le maréchal Ney se fût trouvé sur sa ligne de retraite. Il n’en fut rien : pourdes raisons que je n'ai pas à examiner ici, et qui d’ailleurs n'ont pas été bien éclaircies, le maréchal Ney faillit à la tâche qui lui avait été assignée. Il crut, dit-on, que Lannes avait été battu et que l’armée espagnole, forte de quatre-vingt mille hommes s’avançait sur la route de Madrid, il ne voulut pas exposer son corps d’armée, diminué d’une division, à une destruction complète, et. au lieu de pousser jusqu'à Agreda où il aurait trouvé les Espagnols en fuite, il s'arrêta pendant deux jours à Soria ; cela suffit à Castaños pour se tirer du mauvais pas où l'avaient jeté les combinaisons de Napoléon. Ney ne put que se joindre à Maurice Mathieu et à Colbert pour marcher sur Saragosse.
avancement. Sans hésiter un moment, le sous-lieutenant porta la main à sa joue en répondant : « C'est là, Sire. » Napoléon sourit à ce trait de présence d'esprit : « Votre colonel, dit-il vous propose
pour le grade de lieutenant : je vous nomme, mais à l'avenir soyez plus sage, ou je vous casserai.
235$ LE MARÉCHAL LANXSE=S.
Lannes, croyant le 6° corps à Agreda, envova par cette route. qui était la plus courte. son aide de camp Marbot porter à Napoléon la nouvelle de sa victoire. Marbot tomba dans les avant-postes espagnols et fut attaqué à Guéda par cinq carabiniers à cheval : quoique blessé il en mit deux hors de combat: les trois autres prirent la fuite, et Marbot fut dégagé par l'officier d'infanterie commandant la grand garde la plus voisine. Par suite de cet incident, l'Empereur n apprit que le 26 la victoire du maréchal Lannes, ét lui écrivit sur-le-champ :
« Votre aide de camp ma annoncé la brillante affaire de Tudela; je vous en fais mon compliment. Le maréchal Ney na pas dans cette circonstance rempli mon but. Arrivé le 22 à Soria, il devait ètre le 23 à Agreda, mais. sétant iaissé imposer par les habitants et ajoutant foi à un tas de bêtises qu'ils lui débitaient, croyant sur leur parole quil y avait quatre-vingt mille hommes de troupes ennemies, il a eu peur de se compromettre. Il avait entendu votre canonnade, et il avait cru, sans motif et sans aucun indice raisonnable, que vous étiez battu. »
La conduite de Ney ne lui attira aucun reproche, mais seulement cette lettre d'encouragement du major-général, « Ce qui est passé est passé, Sa Majesté connait trop bien votre zèle pour vous en vouloir; Elle vous mettra à même de réparer tout cela. » C'est
bien à tort d’ailleurs qu’on a accusé le maréchal Ney d’avoir cédé dans cette circonstance à un sentiment de jalousie vis-à-vis de Lannes. Il serait plus juste de dire que le héros d’Elchingen et de la Moskova n'avait pas hors du champ de bataille l’audace et la présence d'esprit qui le rendaient si brillant en face de l'ennemi.
L'impossibilité où se trouva Lannes de monter à cheval et de se remettre en route le 24 au matin, fut un malheur, car lui seul était capable d'imprimer à la poursuite une activité qui, comme nous le verrons, aurait peut-être fait tomber Saragosse au pouvoir des Français, en leur épargnant un siège long, pénible et meurtrier. Malgré son état de souffrance, il était radieux de sa victoire ; il écrivait le 25 de Tudela à la maréchale :
« J'espère que tout sera fini dans quatre jours; on est à la poursuite de tous les côtés, la bataille de Tudela est la plus belle que nous ayons jamais eue ; on serait entré dans Saragosse si l’on avait exécuté mes ordres. Nous ne pouvons pas tarder longtemps à rentrer en France. »
Quelques jours plus tard il écrivait encore de Burgos :
« Je vais rejoindre l'Empereur qui doit être à Madrid, je n'ai que le temps de te dire que je me porte bien. Quelle bataille, ma chère amie! Il fallait autant d'habitude que moi pour oser, non seulement
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attaquer, mais encore regarder les positions et le nombre des ennemis. Aussi ai-je été le seul de l'avis de livrer bataille. »
Enfin Lannes est à Madrid auprès de l'Empereur.
« I ny a pas (écrit-il dans une lettre non datée) de meilleur médecin après Corvisart que la victoire: vlle a été comptète, c’est vraiment une belle bataille qui ne nous a rien coûté. Nous allons bientôt partir pour le Portugal. Je n’ai pas besoin de te dire que je souffre d ètre loin de toi et de nos enfants ; j'espère que quand ceci sera fini, ce sera pour longtemps. Me voilà encore une fois près de l'Empereur; il doit savoir que ses meilleurs amis sont ceux qui battent ses ennemis. »
La santé du maréchal était loin d’être rétablie, e il souffrait encore des suites de sa chute de cheval L'Empereur s'était décidé à marcher contre l’armé venue de Portugal sous les ordres de sir John Moore et forte d'environ quarante mille hommes, don trente mille Anglais ct dix mille Espagnols, qui me naeait Le maréchal Soult, dans le royaume de Léon Napoléon avait avec lui le corps du maréchal Ney une partie de celui de Victor, toute la garde impé riale et Les dragons de La Iloussaye. Ney se mit e route le 19 décembre ; Napoléon partit le 28 et arriv le soir même au picd du Guadarrama. Lannes l'a compagnait; on coucha au pied de la montagne, e
s'installant comme on put, dans un mauvais village, et on se remit en route le lendemain matin. L'avant-garde, déjà engagée dans la montagne, rétrograda pour venir entourer l'Empereur et le maréchal Lannes, qu'une tourmente affreuse empêchait d'avancer. La neige aveuglait tout le monde; le vent, de plus en plus violent, enlevait des hommes qui roulaient dans le précipice. L'Empereur fit marcher les soldats en se tenant par le bras dans chaque rang. Lui-même donna l'exemple en se plaçant ainsi entre Lannes et Duroc; on les encadra à droite et à gauche, et au commandement de Marche! proféré par l'Empereur, la colonne se mit en mouvement. On gravit la montagne malgré le vent, la neige et le verglas. On trébuchaït à chaque instant. Bientôt, fatigués de cheminer hors des sentiers battus avec de grandes bottes de cavaliers, Napoléon et Lannes se mirent à califourchon sur la volée d’un canon et achevèrent ainsi l'ascension. On trouva au sommet de quoi faire aux troupes une distribution de vin et de bois; on alluma un feu très vif et absolument nécessaire, car tout le monde grelottait, et après un repos de quelques heures on seremit en marche. La descente fut moins pénible ; à la nuit tombante on arriva dans la plaine au gros bourg de Saint-Raphaël, où l’on trouva des vivres, du vin et des abris. Le lendemain on reprit la marche par Espinosa, Arevallo, Medina del Campo ; la température devint plus douce, mais la pluie tombait, et les chemins étaient horriblement boueux.
La colonne arriva ainsi à Tordesillas le 28 décembre; les Anglais avaient décampé prudemment pour échapper à une ruine presque certaine dont le mauvais-temps les sauva. Napoléon était le 29 à Valderas, d'où Lannes écrivait à sa femme :
« Je suis bien fatigué de ma chute de cheval, j'ai bien de la peine à me remettre. Je suis sûr, ma chère Louise, que personne dans l'armée ne marcherait à ma place. Il faut espérer que nous aurons une affaire avec les Anglais, qui nous donnera du repos; j'en ai
grand besoin. »
Le surlendemain, 31, il écrivait de Benavente :
« Nous sommes toujours à la poursuite des Anglais; il ne nous reste plus à faire que quelques choses de détail, de manière que je ne vois plus que la présence de l'Empereur soit utile. Je suis auprès de lui. Je suis très content; 1l me semble quand je suis loin qu'il va toujours lui arriver du mal. Tu vois, ma chère Louise, que personne ne l’aime de cœur comme moi.»
Les choses ne marchaient pas aussi vite que le désirait ou l’espérait le maréchal Lannes; on n'avançait pas dans les cheminsdéfoncés, et quelque affreuse que fût la position des Anglais, nos avant-gardes ne parvenaient pas à les atteindre. Le 1° janvier 1809, l'Empereur était à Astorga; pendant qu'il faisait défiler devant lui les troupes de Soult et de Ney, il se trouva
TUNELA, SARAGOSSE. 239
en présence d’une bande de mille à douze cents femmes et enfants anglais qui n'avaient pu suivre l’armée de John Moore, et qui, depuis quarante-huit heures, vivaient d'orge crue au milieu des boues et des torrents débordés. L'Empereur donna l’ordre de les loger en ville et leur fit distribuer des vivres. C’est en se rendant de Benavente à Astorga, que Napoléon reçut des nouvelles de Paris qui lui signalaient les préparatifs de guerre de l’Autriche et qu’il se détermina subitement à rentrer en France pour parer aux événements. Chargeant le maréchal Soult de continuer la poursuite des Anglais, il reprit au galop le chemin de Benavente. Il emmenait avec lui son fidèle Lannes qui seul peut-être eût été capable de déployer l'activité nécessaire pour mener à bonne fin une tâche pareille, mais le vainqueur de Tudela n'était pas encore rétabli, et Napoléon lui réservait une autre mission. De retour à Benavente, Lannes écrivait à la maréchale, le 8 janvier 1809 :
« Je pars demain pour me rendre devant Saragosse ; j'espère après la prise de cette ville me rendre à Paris; il me tarde, ma bonne amie, de retourner près de toi et de nos petits enfants. »
De Burgos, 1l écrivait le 14, avec plus de détails :
« Je t'ai écrit que je partais pour aller prendre le commandement des corps de Junot et de Mortier,
qui sont devant Saragosse. Je n'ai pas besoin de te dire combien cela me contrarie : il est décidé que Sa Majesté part pour Paris: je comptais bien l'accompagner. Il attache le plus grand prix à la prise de Saragosse, il a désiré que js aille, je n'ai pas voulu lui refuser... Je viens de passer quinze jours bien pénibles, ma chère Louise ; j'ai suivi Sa Majesté pendant tout ce temps sans domestique, sans avoir de quoi changer une seule fois de chemise. Je ne me rappelle pas avoir tant souffert; il faut ajouter à cela que j'étais souffrant de ma chute de cheval. Je te jure qu'il faut plus que du dévouement pour Sa Majesté, pour avoir supporté toutes ces fatigues. On ne s'est même pas aperçu que je souffrais. De retour près de ina chère Louise, je ne penserai plus qu'au bonheur d'ètre avec elle. »
Le siège de Saragosse, outre quil fut un grand événement historique, tient une place considérable dans la glorieuse carrière de Lannes. Il n'est donc pas hors de propos de nous y arrèter un instant, en rappelant tous les faits d'ordre général qui sont de nature à mettre en relief le rôle rempli dans cette circonstance par le duc de Montebello. Pour cela, il nous faut remonter quelque peu en arrière. Lorsque, le 2 mai 1808, Madrid donna le signal de l'insurrection contre le roi que Napoléon voulait imposer à l'Espagne, l’Aragon fut une des provinces qui répondirent le plus vite à l'exemple du peuple de la capitale. Les habitants de
Saragosse prirent les armes et proclamèrent capitaine général le jeune Palafox, brigadier aux gardes, favori de Ferdinand VII, qui s'était échappé de Bayonne. Plus de dix mille paysans aragonais vinrent s’enfermer dans la ville. Le général Lefebvre-Desnôettes, envoyé de Pampelune, le 7 juin 1808, avec une colonne de quatre mille hommes, dont faisait partie le régiment de lanciers polonais, pour soumettre l’Aragon, battit successivement les insurgés à Tudela, à Mallen, à Alagon et jusque dans les faubourgs de Saragosse, mais, lorsqu'il aborda la ville elle-même, ses troupes épuisées de fatigue, accueillies dans les rues par une grêle de balles et de pierres, ne purent vaincre la résistance des habitants. Il fallut se replier sur les hauteurs de la rive droite de l’Ébre, faire venir de la grosse artillerie et commencer un siège en règle sous la direction du général Lacoste, aide de camp de l’Empereur, officier du génie des plus remarquables. Les insurgés furent encore battus en rase campagne à Épila. Le général Verdier arriva le 26 juin devant Saragosse avec sa division et prit le commandement supérieur. Le Monte Torrero, qui domine la place à la distance de quinze cents mètres, fut enlevé à la baïonnette le 28, et un premier bombardement commença le 4° juillet. La place y répondit avec vigueur; le général Verdier réclama des renforts en infanterie et en artillerie, le bombardement fut repris le 3 août par quarante-trois bouches à feu. Un assaut général fut donné le 4 : les Français s’em-
parèrenl de la moitié de Saragosse. Le général Verdier fut blessé grièvement et Lefebvre-Desnôettes, atteint plus légèrement, reprit le commandement. Le combat continua pied à pied dans les rues. Un corps de secours fut battu à Villa-Mayor par Lefebvre, mais à la suite des événements du midi de l'Espagne et de l'évacuation de Madrid, ce général reçut du roi Joseph, le'T août au soir, l’ordre formel de lever le siège dans la nuit même. Il avait déjà, en apprenant les nouvelles d'Andalousie, fait filer le gros matériel sur Pampelune ; il continua le feu pendant la nuit avec les pièces de campagne, fit jeter à l'eau les canons pris sur les Espagnols, brûler les voitures et replier les troupes. Il resta de sa personne le dernier devant Saragosse pour diriger le tir et la retraite de l’artillerie et se retira sans être poursuivi. Vingt-quatre heures après, Castaños arrivait d'Andalousie avec vingt-cinq mille hommes. Nous avons vu comment cette armée se grossit, comment Palafox en organisa une autre et comment toutes les deux furent battues par le maréchal Lannes, à Tudela, le 23 novembre.
Si les vamqueurs avaient marché immédiatement sur Saragosse, ils y seraient probablement entrés sans difficulté, tant la défaite imprévue de Castaños et de Palafox avait jeté le découragement dans la population, qui regardait la position de Tudela comme inexpugnable. Mais Lannes était cloué par la maladie : l'ennemi ne fut vigoureusement poursuivi ni sur Sara- .gosse ni sur la route de Madrid. Le maréchal Mon-
cey poussa jusqu’à Alagon, à une journée de marche de Saragosse; le maréchal Ney, après s'être mal à propos arrêté à Soria, se remit en mouvement le 5 novembre et rejoignit Moncey. Les deux maréchaux parurent en vue de la capitale de l’Aragon le 30 novembre, sept jours après la bataille de Tudela, et se concertèrent pour investir la ville sur les deux rives de l'Ébre, mais Napoléon, mécontent de ces ma-
nœuvres, rappela impérativement Ney sur Madrid et prescrivit au maréchal Mortier, qui venait d'entrer en Espagne avec le 5° corps d'armée, de se joindre à Moncey. Celui-ci se replia sur Alagon en attendant Mortier.
Revenus d'un premier mouvement d'effroi, enthousiasmés par l’inaction de l’armée française, les habitants de Saragosse utilisèrent, pour préparer une résistance énergique, le répit qui leur était accordé. Saragosse est une ville ouverte formant sur la rive droite de l’Ébre un demi-cercle, dont le fleuve luimême figure le diamètre septentrional; toute la partie est de la demi-circonférence est bordée par la petite rivière de la Huerba qui coule dans un ravin encaissé. Entre la ville et cette rivière s'étendaient des jardins, des vignes, des bois d'oliviers, entourés de haies et de fossés; la partie occidentale était couverte par des murs de huit à dix pieds de hauteur sur trois pieds d'épaisseur. Plusieurs couvents formaient, de ce côté de l'enceinte, de véritables citadelles et interdisaient à l’assaillant l’accès des portes de la ville. Au
point le plus méridional de [a demi-cireonférenee, la précisément où le cours de la Huerba commençait à former l'enceinte, une tète de pont fortifiée avait été construite. Le château de l'Inquisition sélevait au nord-ouest, à deux cents mètres environ de l'enceinte; c'était une immense construction aux murs épais garnis de tours en guise de bastions et entourée de fossés profonds. Le vaste couvent de Saint-Joseph se trouvait de mème du côté est en avant de la Huerba. Un pont de pierre joignait la ville au faubourg d'Arrabal, situé sur la rive gauche de l'Ébre et défendu à Fest par les couvents de Saint-Lazare et de Jésus. Près du pont se trouvait, sur la rive droite, la grande église de Notre-Dame del Pilar, cathédrale de l’Aragon, dont la Vierge était l'objet de la vénération de tous les habitants de cette province. Enfin la ville élait coupée en deux, sur la plus grande partie de sa longueur, par une grande et large voie de communication nommée le Cosso, parallèle à l'Ébre, se courbant à l'est vers le fleuve et se terminant à l’ouest au grand Marché Neuf qui, par une rue de traverse, aboutissait également au fleuve, entourant ainsi un massif considérable que l’on pouvait considérer comme la cité intérieure de Saragosse.
Jamais ville assiégée n'eut une aussi forte garnison : trente et un mille hommes de troupe de ligne, dont deux mille de cavalerie, quinze mille paysans aragonais bien armés, autant d’habitants de Saragosse, les uns et les autres excellents soldats derrière
des murailles, soit en tout plus de soixante mille hommes. Cette multitude était fanatisée; le véritable chef de la défense était, sous l'autorité nominale de Palafox, son ancien précepteur le moine Basile; il ne reculait devant aucun moyen d'intimidation pour assurer le pouvoir dictatorial de son élève, en réalité le sien. Une potence était établie en permanence sur la place du Marché; sur le plus léger soupcon de trahison ou de tiédeur, à la moindre dénonciation le malheureux suspect y était trainé et son supplice donné en spectacle au peuple. Le fanatisme des femmes égalait celui des moines. Organisées en compagnies, elles étaient chargées de porter les vivres, les munitions, les secours aux blessés; elles avaient à leur tête une jeune et belle comtesse, issue d’une des premières familles du pays, qui avait déjà montré son dévouement pendant le premier siège. Non contentes du rôle qui leur était assigné, elles ne perdaient pas une occasion d’exciter le courage et l’enthousiasme des officiers et des soldats. Des ingénieurs habiles dirigeaient les travaux de défense, la garnison disposait de cent cinquante bouches à feu de gros calibre et d’un immense approvisionnement de munitions envoyé de Tarragone par les Anglais. Tous les vivres qu'avait pu fournir la riche province d'Aragon avaient été amenés dans la ville.
Du côté des Français le 5° corps commandé par Mortier était arrivé à Tudela le 13 décembre. Le maréchal Moncey lui envoya des officiers pour le guider et
bientôt les deux corps d'armée réunis à Alagon purent agir de concert. Le 3°, depuis les derniers remaniements, comprenait les trois divisions d'infanterie Grandjean, Musnier et Morlot, avec la brigade de cavalerie Watier, composée du 4° hussards, du 13° cuirassiers, d'un régiment de marche de dragons et du 1“ provisoire de hussards. Le 5° corps était formé des deux divisions Suchetet Gazan, avec une brigade de cavalerie composée du 10° hussards et du 21° chasseurs. L’effectif de chacun de ces deux corps d'armée était d'environ vingt-trois mille hommes ; le général Lacoste dirigeait encore le génie. Tous les préparatifs étant terminés, les deux maréchaux mirent leurs troupes en mouvement le 19 décembre et arrivèrent le 20 en vue de Saragosse.
« À l'aspect des nombreux clochers de la ville, dit dans le style du temps un témoin oculaire, nos soldats éprouvèrent un vif enthousiasme; la joie animait tous les visages, le soleil brillait et rayonnait sur les arbres, l'ardeur, l’impatience d'arriver étaient sans égales; ce spectacle, ce carillon retentissant de tant de cloches mises en branle pour sonner le tocsin et annoncer l'approche des Français donnaient à la scène l'aspect d'un jour de fête. Aucun préparatif de défense n'apparaissait à la vue, déjà les têtes de colonne étaient à peu près à la distance d'une portée de canon de la ville, lorsqu'une vive fusillade éclata partant de derrière les arbres et les buissons. »
Le siège commençait: la division Gazan s'établit
sur la rive gauche en face du faubourg, la division Suchet et le corps de Moncey se déployèrent sur la rive droite. Les défenses extérieures tombèrent rapidement. Le Monte Torrero fut enlevé le 21, mais le faubourg de la rive gauche résista à toutes les attaques du général Gazan. Une sommation de se rendre fut fièrement et énergiquement repoussée par Palafox.
L'Empereur, voulant imprimer une plus grande activité aux opérations du siège, nomma le général Junot, duc d'Abrantès, au commandement du 3° corps d'armée. Les rôles respectifs des deux corps d'armée furent délimités : au 3° furent dévolus les travaux d'attaque, au 5° le soin de couvrir le siège. Toutefois la division Gazan, du 5° corps, fut laissée devant le faubourg; le maréchal Mortier, chargé de tenir la campagne avec la division Suchet et la cavalerie, partit pour Catalayud. Jünot arriva le 29 décembre pour prendre le commandement : la tranchée fut ouverte le soir même : à droite en face du couvent de Saint- Joseph, au centre, contre latête du pont de la Huerba, à gauche vis-à-vis le château de l’Inquisition. L'artillerie commença son feu le 10 janvier à six heures et demie du matin avec trente-deux bouches à feu; le 41, à trois heures de l'après-midi, les brèches faites au couvent de Saint-Joseph étant praticables, l'assaut y fut donné avec succès par un bataillon d'élite, qui s'y installa sous la conduite du commandant du génie Iaxo. La tète de pont de la Huerba fut enlevée dans la nuit du 15 au 16, par escalade, sous la direction
du colonel Rogniat. L’enthousiasme de la garnison et de la population, habilement entretenue par de fausses nouvelles, ne souffrit pas de ces deux échecs. La situation de l’armée de siège était au contraire des plus critiques : le départ de la division Suchet avait réduit à treize mille hommes l'effectif des troupes de siège sur la rive droite; la division Gazan en comptait à peine sept mille sur la rive gauche. Il fallait, avec ces vingt mille hommes épuisés de fatigue, venir à bout d’une place défendue par plus de soixante mille combattants. Tout l’Aragon était soulevé : le général Watier marcha sur les principaux rassemblements d’insurgés et les battit à plusieurs reprises, mais le général Gazan, serré de près sur la rive gauche, fut sur le point de lever le blocus.
C'est à ce moment que le maréchal Lannes arriva. Il prit le 22 janvier le commandement supérieur des deux corps d'armée. « Dès lors, dit un historien, on vit naître l'ensemble qui fait la force des armées, tous les efforts étant dirigés par une volonté ferme et unique. » Le premier soin du maréchal, même avant d’être rendu sous les murs de Saragosse, fut de rapprocher Mortier et la division Suchet qui, sur leur route, dispersèrent tous les rassemblements en armes. Le général Watier, avec la plus grande partie de la cavalerie resta à Alcañiz pour surveiller les routes