‹ Le maréchal LannesChapitre 14 sur 18 · Belmas, Journaux des Sièges d'Espigne · texte numérisé non relu

Belmas, Journaux des Sièges d'Espigne

de Valence et de Tortose. Un magnifique régiment, le 40° de ligne, fut distrait de la division Suchet pour renfoncer le corps de siège.

Le duc d’Abrantès s'était installé dans un château aux environs du camp : le maréchal Lannes, au lieu de suivre cet exemple, établit son quartier général au milieu des troupes, dans une mauvaise auberge abandonnée : Aux écluses d'Aragon, près de laquelle était établie une ambulance. Après avoir parcouru les camps et les travaux il écrivait . le 26 : « Demain nous attaquerons la ville; nous y serons logés dans deux jours. » En effet, à la suite d'un violent bombardement, l’asssut fut donné le 27 janvier; toute l’armée fut mise sur pied et forma trois colonnes. L'une de ces colonnes, dirigée par le colonel Rogniat, s'empara du couvent de Santa- Engracia. Nos troupes s’étendirent à gauche jusqu’au couvent des capucins Trinitaires où elles se fortifièrent. On attaqua vainement le couvent de Sainte- Monique, qui ne fut pris que le 30. Lannes écrivait le 28 à sa femme : « L'attaque a eu lieu hier, nous avons pris deux ou trois coins de la ville; ils la défendent avec acharnement et il faut faire le siège de chaque maison; c'est ce qui rendra la fin longue et pénible. Je suis obligé d’être nuit et jour en mouvement. »

Le siège ne faisait pour ainsi dire que commencer, ou plutôt il entrait dans une phase nouvelle, plus terrible que la première. Il fallait maintenant, comme le

disait le maréchal, assiéger les maisons une à une et cheminer péniblement vers le Cosso, pour s'établir au centre de la ville. Lannes et le général Lacoste apportèrent tous leurs soins à savancer sans mettre les soldats à découvert. « Dès qu'on sétait emparé d'une maison, raconte le général Lejeune, officier du génie et aide de camp de Berthier, en mission auprès du maréchal Lannes, le mineur descendait au plus profond de la cave et travaillait à souvrir un rameau par-dessous la rue ou sous la maison voisme pour arriver à celle quon voulait attaquer. La mine était ensuite chargée dans le plus grand silence... Sitôt que l'explosion avait eu lieu, les soldats s'élançaient à travers les nuages de poussière et s'emparaient des ruines de la maison renversée, ils s'y barricadaient promptement et attendaient ainsi la nuit : alors ils y apportaient des sacs à terre, roulaient des ballots de laine et amassaient tout ce qui pouvait leur servir à faire des épaulements. » Encore les choses ne marchaient-elles pas toujours aussi facilement. Lorsqu'on pénétrait dans la chambre basse d'une maison, les Espagnols se retiraient dans les caves, les étages supérieurs, les greniers, et multipliaient les trous dans les cloisons, dans les planchers, pour tirer d’une chambre à l’autre ou d'étage en étage; ils brisaient les escaliers pour en faire des barricades; chacun dans sa forteresse s'armait de grenades, de poudre, de balles, de pierres ; les femmes mêmes prenaient part à cette lutte. En même temps les assiégés essayaient

par de vigoureux retours offensifs, de reprendre les couvents dont nos soldats s'étaient emparés. Ces luttes incessantes et meurtrières éprouvaient l’armée qui avait contre elle l’infériorité du nombre. « Nous fatiguons beaucoup ici, écrivait Lannes le 30 janvier; voilà plus de huit jours que je n'ai pas fermé l'œil, joins à cela une santé délabrée, maïs, c'est égal, je veux en finir! »

Sans cesse au plus fort des attaques, avec le général Lacoste, le maréchal donnait à tous l'exemple de l'audace et du sang-froid. « Il était allé, Le 31 janvier, visiter les travaux vis-à-vis du faubourg et, au lieu de revenir à couvert par les chemins creux des tranchées, raconte le général Lejeune, il nous conduisit à travers champs à demi portée de fusil de la place. Là, 1l monta sur un tertre pour mieux découvrir ce qui se passait autour de lui: pendant qu’il nous donnait tranquillement ses ordres, plusieurs coups de fusil, ajustés sur son brillant uniforme, passèrent dans nos habits et blessèrent un de ses officiers. Chacun alors sauta dans les tranchées, mais M. le maréchal, restant immobile, continuait à me parler; jJaurais eu mauvaise grâce à l'écouter de loin, je montai auprès de lui ; ce ne fut qu'après avoir terminé qu'il descendit lentement dans la tranchée. »

Lannes donnait également des preuves de cet empire sur lui-même qui le caractérisa pendant les dernières années de sa vie. Malgré la défense plusieurs fois réitérée, les soldats déchargeaient continuelle-

ment leur fusil en faisant feu au lieu de se servir du tire-bourre. Pendant que Lannes passait à cheval devant les campements, un soldat lâcha ainsi un coup de fusil, dont Ia balle vint couper les rènes au-dessous de la main du maréchal; celui-ci éprouva tout d'abord une vive irritation et se précipita vers le soldat, qu on avait immédiatement arrèté. Mais sa volonté reprit le dessus, et, s adressant avec douceur au coupable : « Je suis sür, lui dit-il, que si tu m'avais tué tu en aurais eu le plus grand chagrin. Ne recommence plus! » Le soldat, en effet, était tout contrit; ce fut la seule punition qu'il encourut.

Le maréchal Mortier vint renforcer la division Gazan, quis'épuisait dans sa lutte contre le faubourg, et placa la division Suchet de manière à pouvoir l’appuyer tout en la garantissant des attaques du dehors. La tranchée fut ouverte devant le fauboure, dans la nuit du 31 janvier au 1° février. Le couvent de Saint-Auguslin, sur la rive droite, fut pris le 4°" février, mais, le même jour, l’armée fit une perte bien douloureuse. « Quelle guerre horrible ! écrivait Lannes le soir même, nous sommes dans la place depuis le 27; on se bat nuit et jour avec un acharnement sans exemple. Nous avons fait aujourd’hui une perte irréparable, le brave général Lacoste a été tué. Le feu est sur deux ou trois points de la ville, nous l’'écrasons de bombes ; cela ne fait rien sur le moral de ces gens-là. J'espère cependant, ma chère amic, que nous en viendrons à bout dans quelques jours. »

Le général Lacoste était jeune et doué des plus brillantes qualités, adoré de toute l’armée. Il était marié depuis deux ans à une femme charmante, qu'il chérissait et près de laquelle il avait passé en tout cinq jours depuis son mariage. En se dirigeant vers la maison où il devait être frappé, il s’entretenait avec un colonel qui l’accompagnait; il voyait l'avenir sous les couleurs les plus riantes, aspirant comme Lannes, comme beaucoup d’autres sans doute, après le moment où la paix lui permettrait de jouir de son bonheur. Il voulait, disait-il, abandonner alors la cour impériale pour se retirer près de sa femme, près de son vieux père et des enfants qu'il espérait bien avoir. Tout à coup, une balle traverse le ballot de laine qui le couvrait et lui rase le front en emportant une boucle de ses cheveux blonds. « Encore, si c'était pour elle! » dit-il en riant, et 1l continua sa marche. Quelques instants après, voulant juger des effets de l'explosion d’une mine qui venait de faire sauter un îlot de dix ou douze maisons, 1lmonta avec plusieurs officiers, aux croisées d’une maison voisine ; de là, il encouragait de la voix les soldats polonais qui s’élançaient sur les décombres. Les cris de hourrah poussés par son entourage attirèrent l'attention des Espagnols, qui, par de petit trous presque invisibles ajustèrent plusieurs coups de fusil. Une de leurs balles brisa le front du général Lacoste, qui expira quelques heures après. Le colonel Rogniat le remplacça dans la direction des travaux jusqu'au jour où,

blessé lui-même, il dut céder cette direction au commandant Haxo. Le chef du génie sur la rive gauche était le colonel Dode, devenu plus tard maréchal de France; il est difficile d'imaginer une plus belle réunion d'ingénieurs de haut mérite. Le général Lacoste, très apprécié de l'Empereur, qui l'avait pris pour un de ses aides de camp était, s’il faut en croire sa renommée, digne de leur commander à tous.

La lutte continuait de maison en maison. Les progrès de l'attaque étaient si lents et si chèrement achetés qu’on ne pouvait prévoir l'issue de cette guerre impitoyable. Les lettres de Lannes se ressentaient d'une telle situation. « Quelle guerre pénible ! lit-on dans celle du 6 février. J'aimerais mieux dix batailles dans un jour, que la guerre que nous faisons contre les maisons. Je serais bien content si nous étions maîtres de Saragosse dans un mois. Nous avons cependant un grand quartier dans la ville, je viens de faire une grande tournée à pied, je suis si fatigué que j'ai de la peine à me tenir même assis. » La ville était cependant dans l’état Le plus déplorable, la maladie faisait de grands ravages. Il mourait de quatre à cinq cents personnes par jour, les vivants ne parvenaient plus à enterrer les morts, les cadavres gisaient dans les rues, dans les cimetières et devant la porte des églises. Il régnait une odeur infecte de corps en putréfaction ou calcinés par les flammes des maisons incendiées. La garnison etla population commençaient à manquer des objets les plus nécessaires. Deux

grands groupes de bâtiments, le couvent des filles de Jérusalem et l'hôpital général, furent enlevés par les assaillants le 3 et le 6 février. Lannes écrivait le 10 : « Depuis plus de quinze jours le canontire nuit et jour ; c’est la guerre la plus désagréable que j'aie encore faite, mais j'espère que nous en viendrons à bout. »

Le 11 février, on s’empara de l’église de Saint- François, et on entreprit deux attaques de mines pour traverser le Cosso et arriver sous le bâtiment de l’Université. Ce travail présentait les plus grandes difficultés : une des opérations des plus pénibles consistait à amener l'artillerie par des rues couvertes de décombres sur les maisons conquises, afin d'y établir de nouvelles batteries de brèche, ce qui devenait d'autant plus long, plus périlleux et plus fatigant qu'on s’éloignait davantage de l'enceinte pour pénétrer dans l’intérieur de la ville. Le découragement commençait à gagner les troupes, Lannes ranimait les esprits. Un jour, raconte le général Lejeune, le maréchal passant près d’un groupe de soldats occupés à regarder un des tableaux échappés à l'incendie des couvents, fut surpris d'entendre ces paroles : « Le bon Dieu laissera boire un coup au vieux comme le maréchal nous fera passer le goût du pain. » Il s’approcha d'eux et vit qu'ils admiraient une composition de Murillo, représentant Jésus qui invite l’apôtre saint Pierre à marcher sur les eaux. « Eh bien! mes amis, leur dit-il avec assurance, Dieu parle ici à

saint Pierre précisément comme j'ai à vous parler à vous même, Dieu lui dit : « Pierre, si tu as foi en » mes paroles, tu marcheras sur les eaux », ce qui signifie : « Si tu as confiance en moi ta persévé- » rance triomphera de tous les obstacles ». Saint Pierre a marché sur les eaux, et vous, mes amis, dans peu de jours vous prendrez Saragosse. » Qui se serait attendu à voir le maréchal Lannes expliquer les paraboles de l'Évangile? Écoutée avec une respectueuse attention, l'explication obtint le succès le plus complet, et le maréchal s’éloigna au bruit des joyeux vivat de son auditoire. Mais il n’avait pas parlé à toute l’armée, et les plaintes reprirent de plus belle.

« Quelle folie, s'écriaient les soldats, de vouloir assiéger cent mille hommes avec dix mille; on nous enterrera tous ici. Le quart de la ville incendiée nous coûte déjà le quart des nôtres, nous sommes à peine nourris et exténués de fatigue. L'armée entière succombera avant d’avoir forcé ces frénétiques à nous abandonner une maison entière où nous puissions nous reposer un peu. »

Lannes répondait à ces plaintes par la voix des officiers : « Cinquante mille Espagnolsen état de porter les armes se laissent enfermer par une poignée de soldats : c’est qu'ils tremblent devant vous. Dans quelques jours, ils ne pourront plus vous opposer qu'une faible résistance. » Lannes disait vrai : les plus fanatiques, épuisés par la maladie mouraient de faim sur des tas de blé qu'ils ne pouvaient moudre.

Les autres osaient déjà élever la voix pour parler de se ‘rendre. Une centaine de paysans, hommes, femmes et enfants renfermés dans la ville désertèrent un jour en masse et se présentèrent à nos avant-postes, suppliant l'officier qui commandaitsur ce point de les laisser passer ou de les faire tuer plutôt que de les forcer à rentrer dans Saragosse. On les conduisit au maréchal Lannes qui, d’un ton sévère, leur reprocha d'avoir fait verser le sang français par leur féroce entêtement. « Vous me demandez la grâce de rentrer dans vos foyers, vous ne le méritez pas. » Et faisant approcher sa garde : « EÉmmenez-les, faites-les boire et manger, qu'on les rassasie; qu’on leur donne ensuite à chacun deux francs et deux pains et qu’on les reconduise à Saragosse. Je veux que les habitants de cette ville sachent que nous avons des vivres en abondance et qu'ils apprennent ce qu on peut attendre de ma générosité. »

Cependant le maréchal Lannes reçut bientôt de graves nouvelles : Les généraux Suchet et Watier lui annoncèrent que les frères de Palafox avaient réuni, à Mequinenza et à Lerida, un corps de quinze mille hommes, avec lequel ils se mettaient en mouvement pour faire lever le siège de Saragosse; en outre, le général Reding, qui se trouvait en Catalogne à la tête de trente à quarante mille hommes, se proposait également de venir au secours de Saragosse, après avoir battu le général Gouvion Saint-Cyr. Lannes partit immédiatement (13 février) avec Le 5° corps d'armée

et le 43° régiment de cuirassiers, en ne laissant devant le faubourg qu'une des brigades de la division Gazan et remettant la direction du siège au duc d'Abrantès. Il prit sur les hauteurs de Villa-Mayor, une forte position pour barrer le passage à l'ennemi et attendre les renforts que lui annonçait l'Empereur. Les travaux se continuèrent au milieu des mêmes difficultés et après avoir assuré la défense extérieure de façon à écarter l’armée de secours, le maréchal, comprenant la nécessité de sa présence à Saragosse, s'empressa d'y revenir (17 février). Lestentatives pour franchir le Cosso, barré par une forte traverse munie d'artillerie, donnaient journellement lieu à des luttes acharnées, et le quartier des Tanneries, situé à l'est du Cosso, le long de l’Ébre, tenait toujours bon. Les principaux efforts de l'attaque se portèrent contre le faubourg, en face duquel l'artillerie avait mis cinquante bouches à feu en batterie. Le maréchal parcourait les lignes de ce côté, quand un Espagnol embusqué dans les décombres, lui tira à bout portant un coup de fusil qui brüla le revers de son habit. « Le maréchal, irrité de cette audace, dit le général Lejeune, monta dans les combles du couvent de Jésus et ajusta lui-même une douzaine de coups de fusil. L’ennemi dirigea un obusier sur la lucarne d'où ces coups partaient, et un des obus coupa en deux le capitaine du génie Lepot, qui regardait par-dessus l'épaule du maréchal. »

Il importait d'enlever promptement le faubourg de la rive gauche pour mettre le quartier des Tanneries

- TÜUDELA, SARAGOSSE. 259

entre deux feux : le maréchal ordonna, pourle 18, une attaque simultanée sur la ville et sur le faubourg. Du côté de la ville, on s’empara du bâtiment de l'Université et l’on forca l’ennemi à abandonner la traverse du Cosso; du côté du faubourg, l'artillerie battit en brèche le couvent de Saint-Lazare, tandis que toutes les pièces et mortiers en batterie sur la rive droite, faisaient pleuvoir une grêle de projectiles sur le pont et sur les quais, pour intercepter la communication. Le général de Versage, émigré français, commandant le faubourg, fut tué en essayant de traverser le pont pour s'y rendre. La garnison, renonçant à se défendre, abandonna latête de pont. Trois cents des plus braves se firent jour pour rentrer en ville, un grand nombre furent noyés, les autres, au nombre de trois mille essayèrent de fuir par la campagne : la cavalerie leur barra le passage et ils mirent bas les armes. En outre, près de trois mille Espagnols furent tués ou blessés. Ce succès n’avait coûté quecinquante hommes à la division Gazan.

Toute l'artillerie fut alors dirigée sur la ville, qui était aux aboïs. La cathédrale de Notre-Dame del Pilar était fort endommagée par les bombes. Lannes écrivait le 20 février à la maréchale :

« Quel métier, ma chère Louise, que celui que nous faisons ici ! Saragosse ne sera bientôt plus qu’un tas de ruines. J’ai fait attaquer avant-hier le faubourg, point très important; j'avais fait placer cin-

quante bouches à feu. il était défendu par sept mille hommes. Nons nous en sommes emparés. Aujourd'hui. c'est un corps de vingt mille hommes qui vient au secours de Sarragosse, 1l sera bien recu ; s'il était venu avant la prise du faubourg il ne nous aurait pas fait plaisir. En vérité, quand j'ai vu le faubourg, j'ai été très etfrayé des ouvrages que l'ennemi avait faits.

» Post-scriptum. — Saragosse vient de se rendre. Quelle grande chose. ma chère amie ! Ilest possible que je parte avant d'attendre les ordres de Sa Majesté. »

Voici ce qui s'était passé. Palafox, malade de la fièvre. avait remis une partie de son autorité à une junte composée de quarante membres; cette junte reconnut quil n’y avait plus d'espoir d'être secouru, que la poudre manquait, qu'il n y avait plus de moulins pour moudre le grain et que l'épidémie faisait mourir six à sept cents imdividus par jour. On n'osait cependant pas encore parler de capitulation, tant on avait peur dun mouvement populaire. Mais les principaux meneurs avaient succombé. Le peuple et le clergé ne comptaient plus sur la protection de la patronne de la ville, Notre Dame del Pilar, qui n'avait pu préserver sa propre église de la destruction.

Enfin le 19, Palafox envoya un de ses aides de camp demander au maréchal une trève de trois jours, pour permettre à cet officier d'aller vérifier l’état des affaires dans la péninsule. L'aide de camp était chargé

d'ajouter que, si la garnison se décidait à capituler, elle s en référerait aux conditions offertes Le 24 janvier par le maréchal lui-même lorsqu'il avait pris le commandement de l’armée française. Lannes répondit qu’il ne pouvait être question de trêve, que les choses avaient bien changé depuis le mois de janvier, qu'il n’y avait plus d'armée espagnole pour tenir la campagne, que le roi Joseph était rentré à Madrid, que pour son compte 1l était prêt à accorder un pardon général à tous les habitants de Saragosse, promettant de respecter leur vie et leurs biens, mais qu’en attendant, il allait pousser l'attaque avec une suprême vigueur. Au reçu de cette réponse, Palafox, ne voulant à aucun prix signer une capitulation, résigna son commandement. La junte elle-même ne put se résigner à braver la fureur populaire en votant la reddition de la place. Le 20 au matin, les cinquante bouches à feu qui avaient ruiné le faubourg, placées sur le bord de l’Ébre, ouvrirent un feu épouvantable sur les quais de la rive droite. Six fourneaux de mine pratiqués sous Le Cosso étaient prêts à faire explosion; tout à coup vers quatre heures, on vit un groupe d'officiers agiter des mouchoirs blancs attachés au bout de leurs épées. On leur répondit par des signaux semblables, on cessa le feu, et un Espagnol, montant sur une échelle au sommet du mur qui séparait les deux partis, demanda que le maréchal voulût bien envoyer un de ses officiers pour faire connaître ses intentions à la junte. Le maréchal averti confia cette mission à

son aide de camp Saint-Mars. Celui-ci fut admis devant la junte et, d’abord écouté avec faveur, il souleva une vive indignation lorsqu'il annonça qu'il fallait se rendre à discrétion : 1l ajouta qu'on pouvait compter sur la générosité du maréchal, et la discussion commençait à prendre un tour plus favorable, quand tout à coup une forte explosion se fit entendre, et une foule menacçante entoura la maison où se tenait l’assemblée en poussant des cris de mort. L'ordre de cesser l'attaque n'avait pu être transmis simultanément sur toute la ligne et particulièrement dans les rameaux de mine. Un officier du génie, ignorant ce qui se passait, avait mis le feu à une des mines pratiquées sous le Cosso. L'explosion produisit comme d'habitude une pyramide de pierres qui, projetées à une grande hauteur, retombèrent sur le sol de la rue remplie de monde, car les habitants avaient profité de la trêve (la première depuis le commencement du siège) pour sortir des caves où 1ls étaient enfermés depuis deux mois et respirer enfin en liberté. L'effet fut terrible, ils crièrent à la trahison et coururent à la junte pour massacrer le parlementaire. Celui-ci commençait à être d'autant plus inquiet que les chefs de la junte, et notamment le moine Basile, paraissaient peu disposés à le protéger, mais une troupe d'officiers espagnols se précipita dans la salle du conseil, l'épée à la main, entourant le colonel Saint-Mars; ils jurèrent de lui faire un rempart de leurs corps jusqu’à ce que le malentendu füt expliqué. Lannes,

entendant de son côté l'explosion, devina le danger que devait courir son aide de camp et s'empressa d'envoyer un second officier pour donner l'explication attendue. La multitude, qui n'avait plus le fanatisme des premiers jours, s’apaisa, et la junte désigna des délégués pour accompagner le colonel Saint-Mars chez le maréchal. Le colonel, désireux d’être promptement en sûreté, se dirigea vers la porte de la ville par laquelle il était entré et y trouva un autre aide de camp, le capitaine La Bédoyère, qui à la tête d'un escadron de lanciers, l’attendait avec une impatience facile à concevoir. Le maréchal était entouré de tout son état-major quand les délégués se présentèrent à lui ; il les accueillit avec égard, mais avec toutes les apparences de la sévérité et insista pour que la ville se rendît à discrétion. Il feignit toutefois de céder aux instantes prières des délégués et consentit à leur accorder une capitulation. Ils élevèrent d’abord de hautes prétentions, telles que celle de faire reconnaître Ferdinand VII comme roi d'Espagne, mais le maréchal leur montra le plan des attaques, leur annonça que six fourneaux, chargés chacun de trois mille livres de poudre, étaient prêts à jouer simultanément sous le Cosso de manière à bouleverser toute la ville. Ils reconnurent les édifices menacés parmi lesquels se trouvait la maison de l’un d'eux. Le duc d’Abrantès, présent à l’entrevue, dit en riant à ce délégué que, s’il voulait faire à son hôtel un changement de décoration, il n'avait qu’à parler, « en une

seconde, ajouta-t-il, on peut vous satisfaire, il suffit d’y laisser tomber l'étoile du mineur ».

Les députés signèrent enfin la convention dictée par Lannes, et craignant toujours la fureur populaire, ils se retirèrent dans le château de l’Inquisition d’où ils envoyèrent notifier la capitulation à Palafox et la junte. Immédiatement nos troupes occupèrent le château ; le lendemain 21, à la pointe du jour tous les postes intérieurs furent occupés de même. Enfin à midi, l’armée française étant rangée en bataille face à l’Ébre, du côté d'Alagon, la garnison espagnole défila devant elle. Cette garnison ne comptait plus que treize mille hommes, d’autres disent même huit mille sur un effectif de trente et un mille, encore étaient-ils malades et couverts de vêtements en lambeaux. Mais les visages noircis par la fumée de la poudre, les physionomies pleines de fierté, les costumes variés, la ceinture espagnole aux couleurs vives, le chapeau surmonté de plumes de coq ou de vautour, le manteau brun ou [a couverture rayée pliée sur l'épaule donnaient encore, à cette vaillante troupe l'aspect le plus pittoresque. Elle déposa ses armes etses drapeaux et fut emmenée prisonnière.

La ville présentait le spectacle le plus affreux; toutes les rues étaient barrées de traverses et de fossés et embarrassées de ruines L'air était infect, le feu qui duraït encore dans certains édifices remplissait l’atmosphère de fumée. Partout étaient entassés des monceaux de cadavres, la plupart bouleversés par

des explosions. Les maisons qui restaient debout étaient criblées de créneaux et de trous de boulets. Les habitants à demi vètus se traînaient comme des spectres livides, les femmes qui avaient respiré dans les caves un air vicié, dont la fumée des lampes et du feu avait noirci le visage et les vêtements, paraissaientencore plus épuisées que les hommes. Un grand nombre de familles s'étaient réfugiées sous Les arcades de la place du Marché-Neuf, théâtre des exécutions journalières, et gisaient sur le pavé pêle-mèêle avec les morts et les mourants.

Pour donner une idée du sort de la population de Saragosse, il suffira de citer la lettre suivante écrite le 19 mars par le maréchal Lannes au major-général Berthier :

« J'ai fait faire le relevé ci-joint des personnes mortes à Saragosse depuis le 21 décembre jusqu’au 21 février, jour de notre entrée dans la place. Votre Altesse verra qu'il y est mort cinquante-quatre mille et tant de personnes. C’est inconcevable! depuis notre entrée dans Saragosse 1l en est mort encore huit à dix mille, et cette ville est réduite en ce moment à douze ou quinze mille habitants. »

Le maréchal Lannes s’appliqua de tout son pouvoir à réparer autant qu'il dépendait de lui les maux soufferts par la ville de Saragosse. Le duc d’Abrantès fut nommé gouverneur de l’Aragon et le général

Laval gouverneur de la ville. Les troupes furent ramenées dans les camps, et on ne laissa à l’intérieur de Saragosse que le nombre de soldats indispensables pour maintenir le bon ordre. L'administration nommée par le maréchal dut s'occuperde faire nettoyer la ville et de l’assainir; on alluma de grands feux sur les places pour brûler les morts. Le château d’Alferia fut occupé par une forte garnison ; Palafox, gardé à vue dans son paleis, fut traité avec de grands honneurs jusqu'à ce qu'il pût être emmené prisonnier en France. On donna des ordres pour arrêter le moine Basile, rendu responsable de toutes les exécutions arbitraires qu'il avait ordonnées : il parvint à s'échapper des mains des soldats qui le gardaient et voulut gagner la campagne, mais il glissa dans l’Ébre et se noya. Cela se passait dans la nuit même du 21 février. Le maréchal Lannes pardonna à tous les autres moines. [1 écrivait à sa femme le 22 :

« J'espère que Sa Majesté m'enverra l’ordre de rentrer en France. Que je suis heureux, ma chère amie, d'être parvenu à sauver Saragosse ; pas un seul individu n’a été insulté : aussi, ma chère Louise, les habitants sont-ils nuit et jour dans les églises pour prier Dieu pour moi ainsi que Notre-Dame del Pilar. On doit chanter un Te Deum dans cette église. Je ferai mon entrée dans la ville ce jour-là avec lesétatsmajors des deux corps d’arméc. J'irai assister au Te Deum avec tout le clergé, et les autorités devront

prêter serment de fidélité au roi. Cette fête se fera avec la plus grande pompe. La prise de Saragosse donnera la tranquillité au peuple d'Espagne. »

La cérémonie annoncée dans cette lettre eut lieu en effet le 6 mars. Lannes fit son entrée, accompagné du maréchal Mortier, de tous les généraux et de tous les états-majors. Junot, duc d’Abrantès, toujours affligé d’avoir été mis en sous-ordre* ne voulut pas prendre part à la fête. Mortier, plus modeste, s’assit à côté de Lannes et comme lui sur un fauteuil placé en face du maître-autel; le fauteuil de Junot resta vide. Lannes écrivait le 7 mars à la maréchale :

« J’ai fait hier mon entrée; jamais je n'ai vu de cérémonie plus belle; toutes les rues par lesquelles nous sommes passés étaient tapissées d’une manière magnifique, les habitants ne reviennent pas de la manière généreuse avec laquelle je les ai traités. Aussi, d’ennemis acharnés, en ai-je fait de vrais amis à l'Empereur et au Roi. Je t'envoie, ma bonne amie, copie du discours qui a été prononcé par l’archevèque qui est un digne homme et un des admirateurs de Sa Majesté. À la suite de la fête j’ai donné un diner de quatre cents couverts; tout a très bien

1. Le général Junot regrettait tout naturellement sa position de général en chef, qui lui aurait peut-être valu le bâton de maréchal : mais il n'était pas en droit de se plaindre de ce que son corps d'armée avait été mis sous les ordres supérieurs de Lannes.

marché. J'espère que Sa Majesté m'enverra bientôt l’ordre de rentrer en France. »

Les autorités, reconnaissantes des soins assidus que prenait le maréchal Lannes pour consoler les habitants de Saragosse, vinrent après la cérémonie lui offrir un magnifique bouquet de îleurs en pierreries, tiré du trésor de Notre-Dame del Pilar. Elles offrirent en même temps un œillet en diamants de la valeur de cent mille francs au maréchal Mortier, qui ne consentit à l'accepter que pour en faire immédiatement hommage à Notre-Dame del Pilar. On croit rêver en entendant parler de maisons richement tapissées, de fêtes et de banquets dans cette ville où deux semaines à peine plus tôt l'incendie, les bombes, les explosions des mines et une horrible épidémie exerçaient leurs ravages, et où dix mille personnes moururent encore du 21 février au 19 mars.

Lannes disait vrai cependant, du moins dans une certaine mesure. Le discours de l'archevêque de Saragosse n'était sans doute qu'un ramassis de lieux communs et de platitudes redondantes, mais la conduite généreuse du maréchal avait préparé les voies à la sage administration du général Suchet, nommé gouverneur de l’Aragon et commandant du 3° corps d’armée en remplacement du duc d’Abrantès. La ville de Saragosse, qui plus que toutes les autres cités espagnoles avait souffert dans sa lutte contre les Français, fut celle qui se montra la plus soumise, on

pourrait presque dire la plus affectionnée, puisqu’au retour des expéditions entreprises pour la conquête des places de l’Aragon et de la Catalogne, Suchet et ses troupes furent toujours accueillis avec enthousiasme par les habitants, reconnaissants des soins pris pour leur éviter les maux de la guerre.

Le siège de Saragosse avait duré cinquante-trois jours, du 30 décembre 1808 au 21 février 1809. Il est resté dans l’histoire moderne l'exemple le plus éclatant de la résistance acharnée par laquelle Numance, Sagonte et Jérusalem se sont illustrées dans l'antiquité. Au point de vue militaire, ce siège doit être considéré comme un des principaux titres de gloire de l’armée française et de Lannes en particulier. Pour le juger il faut tenir compte de la grande infériorité numérique des assaillants, des difficultés qu'ils éprouvaient pour s'approvisionner de vivres et de munitions, de la constance avec laquelle ils supportèrent des privations et des fatigues inouïes, du courage qu'ils opposèrent pendant cinquante-trois jours et cinquante-trois nuits à des dangers continus. L'activité du maréchal Lannes, qui ne s'épargnait à aucun moment Ja peine et la fatigue, le sang-froid quil montra dans les positions les plus critiques, l’ardeur et la patience dont il donna l'exemple aux troupes, furent pour beaucoup dans le succès. L’historien anglais colonel Napier, peu suspect de tendresse pour les Français, a jugé en quelques lignes le siège de Saragosse : « trente-cinq mille Français (chiffre exagéré)

au milieu des insurrections, et en dépit d'une combinaison de circonstances singulièrement propres à la défense, réduisirent cinquante mille des hommes les plus braves et les plus énergiques de l'Espagne. » Napier dit encore : « Après l'arrivée du maréchal, le siège fut poursuivi avec une intrépidité et une fermeté remarquables. » L'armée de siège perdit trois mille hommes tués ou blessés; quinze cents autres se trouvaient dans les hôpitaux lors de la reddition de la place; ils moururent presque tous du typhus. Lannes lui-même était brisé de fatigue :

« Je ne reçois pas (écrivait-il le 49 mars) l'ordre que j'ai demandé pour rentrer en France ; il paraît, ma chère amie, qu'on ne fait guère attention si je suis malade ou non. J'envoie encore un aide de camp. Je serais déjà parti si j'avais écouté le médecin, mais j'ai cru que je devais recevoir l'ordre de jour en jour ; il me serait trop pénible de croire qu'on ne veuille pas que j'aille rétablir ma santé qui est totalement délabrée ; je vais calculer le temps qu'il faut pour le retour de mon aide de camp, c’est-à-dire jusqu’au 3 du mois prochaim, et si d'ici là je ne reçois rien je partirai. »

L'ordre tant désiré arriva enfin. Lannes quitta Saragosse le 26 mars pour se rendre à Lectoure, où la maréchale devait venir au-devant de lui. C'était la dernière fois qu'il rentrait en France.

Récit fantaisiste d’une prétendue conversation de Lannes. — Vraie physionomie de ce grand homme de guerre. — Ses goûts pacifiques. — Départ pour la campagne d'Autriche. — Campagne des Cinq Jours : Thann, Abensberg, Landshut, Eckmühl, Ratisbonne. — Assaut de Ratisbonne. — La modiste française. — Marche sur Vienne. — L'abbaye de Môlk. — Reconnaissance de la rive gauche du Danube. — Saint Polten. — Prise de Vienne. — Attaque infructeuse de l'ile de Schwarzelaken. —Passage du Danube. — L'ile de Lobau. — Première journée de la bataille d'Essling. — Altercation de Lannes et de Bessières. — Deuxième journée. — Succès de l'attaque dirigée par Lannes. — Rupture du grand pont. — La retraite. — Mort des généraux Saint-Hilaire et Pouzet. — Lannes frappé d'un biscaïien. — Amputation. — Entrevue avec l'Empereur. — Lannes transporté à Ebersdorf. — L'agonie. — La mort. — Regrets de l'Empereur et de l’armée. — Lettre de Masséna.

Le 25 mars 1809, le maréchal Lannes écrivait encore de Saragosse à la maréchale, pour lui annoncer son départ et lui donner rendez-vous à Lectoure. Moins d'un mois après, le 20 avril, il prenait une part active à la bataille d'Abensberg près des bords du Danube. Il y a peu de choses à dire sur lui pendant la courte période qui sépara ces deux dates. On a prétendu qu'il s’éleva alors avec force contre l’ambition de

272 LE MARÉCHAL LANNKNES.

l'Empereur. qui tenait la France dans un état de guerre perpétuelle. Le caractère du maréchal Lannes ressort assez bien. je le crois. des fragments de sa correspondance que j ai déjà cités, pour faire comprendre dans quelles conditions il a pu déplorer la continuation de la guerre. Admirateur passionné du génie militaire de Napoléon. éprouvant pour sa personne une profonde et sincère affection. mais impressionnable, sensible à la moindre marque dindifférence comine à la plus légère preuve d'amitié, jaloux dans son affection, il na jamais dissimulé le mécontentement quil ressentit dans certaines circonstances. En dehors des sentiments que lui inspirait l'Empereur, il était lui-même avide de gloire, ambitieux de se placer au premier raug parmi les grands capitaines, mais, d'un autre côté. aimant tendrement sa femme et ses enfants, il envisageait avec complaisance les perspectives de bonheur domestique qui fuyaient toujours devant lui sans quil ait jamais pu les attemdre. Le premier effet produit sur lui par l'ordre de partir pour une nouvelle guerre n était donc rien moins que de la satisfaction. Une conversation qu'il eut à Vienne avec son médecin habituel, à la veille du jour où il devait traverser le Danube pour se rendre sur le champ de bataille d'Essling, bien peu de temps par conséquent avant leterme de sa glorieuse carrière, me semble bien caractéristique à cet égard. Ce médecin, le docteur Lanfranc, écrivait à madame Guéhéneuc, mère de la duchesse de Montebello :

« Depuis huit heures du matin jusqu'à une heure le maréchal me parla constamment de sa famille, de sa maison, de l'originalité des discussions de Corvisart, des difficultés de l’art militaire, bien plus grandes que celles de la médecine malgré tout ce que Corvisart pouvait dire. La question de la guerre fut celle sur laquelle il insista beaucoup et qu'il aborda à différentes reprises : « Je crains la guerre, me disait-il, » et je lai dit à l'Empereur. Le premier bruit de » guerre me fait frissonner, mais aussitôt que j'ai fait » le premier pas je ne songe qu'au métier... Vous » entendez la musique de ce régiment (elle passait en » ce moment sous les fenêtres de l’appartement): » eh bien, c’est pour étourdir les soldats et les mener » à la mort sans qu'ils s'en doutent! Il faut que tous » les officiers paraissent sur le champ de bataille aux » yeux du soldat comme s'ils étaient à la noce... »

Voilà la vraie physionomie de Lannes peinte par lui-même ou par ceux qui vivaient dans son intimité journalière, et non pas arrangée sous la plume académique de Thiers ou de Villemain. Ce dernier, dans une monographie intéressante publié en 1857 par la Revue des Deux Mondes, a raconté tout au long une visite du duc de Montebello à un château situé près de Montgermont, visite à laquelle lui Villemain, alors élève du lycée impérial, assistait en spectateur et en auditeur attentif, dont l'impression s’est gravée dans son souvenir, mais qu'il a reproduite en ornant le lan-

27 LE MARÉCHAL LANVNES.

gage simple et naturel du maréchal Lannes des fleurs Je sa rhétorique pour le plaisir des lecteurs de la Rerue. D'après Villemain., au déjeuner pendant le- ‘çuel. assis à la table d'un amphitrvon renommé our la richesse etle zoûùt exquis de ses repas. le duc de Montebello se montra d'une sobriété presque exceptionnelle. il fut d'abord question de la guerre d'Espagne : + Quelle guerre: s'éeria le maréchal. quels hommes! un siège dans chaque rue. une mine dans chaque maison. Être contraint à tuer tant de braves gens ou mème tant de furieux : Cette guerre est horrible, je l'ai écrit à l'Empereur. la victoire fait peine! » On peut juger par les lettres de Lannes à sa femme, que j ai citées plus haul, si la victoire lui faisait de la peine. La conversation continue et le maréchal s écrie : « Que j aimais encore l'Italie en juin 1800, à cette fin de siècle qui jetait tant de gloire sur le nouveau siècle ouvert par la France. » Jamais Lannes, on peut en répondre, n'a su ou voulu arrondir des périodes aussi académiques. Il revient à l'Espagne : «On dit que c'estune guerre politique ; je nesais, mais cest une guerre antihumaine et antiraisonnable, car pour y conquérir une couronne il faut d'abord y tuer une nation qui se défend, et cela est triste et long. C'est une grande faute et un grand mal de s'attaquer ainsi aux convictions des hommes; c'est une guerre où on n'a jamais le dernier parce que la conscience est au-dessus de la force et ne s use pas comme elle. » A part les antithèses qui jurent avec le langage

ordinaire d’un soldat, rien ne ressemble moins aux opinions émises par Lannes dans son intimité comme, par exemple, dans ses lettres à la maréchale. Rappelons-nous qu'il lui écrivait le lendemain dela prise de Saragosse : « Cette ville est bien coupable: autant les habitants méritaient d’être châtiés, autant j'ai été généreux envers eux; aussi, d'ennemis acharnés, j'en ai fait de vrais amis pour l'Empereur et pour le Roi... La prise de Saragosse donnera la tranquillité à toute l'Espagne. »

Pour la guerre qui va commencer, le maréchal Lannes s'exprime ainsi dans le récit de M. Villemain : « Les armées s’usent promptement à ce jeu, et les chefs n’y durent pas; on ne peut espérer partout la même fortune, et dans ces brusques changements de front on rencontre vite son dernier champ de bataille... Saragosse pris et quelques grandes batailles gagnées bientôt en Allemagne vont redonner des prétextes à cette ambition, à laquelle nous sommes attachés en diagonale comme les faux tranchantes aux chars de guerre des anciens... » {ei les paroles du maréchal, quelles qu’elles aient été au fond, sont vraiment par trop déguisées dans la forme. « Nous courons de même, ajoute-t-il, lancés à toute course, coupant et moissonnant tout sur notre passage jusqu'à ce que nous tombions dans quelque abîime où le char se brise avec nous. » M. Villemain fait dire encore à Lannes, en parlant de l'Empereur : « Cet homme, je le dis à regret, car je

{ LE KAFTÉCEAL LANNES.

l'anmais et je mourrai pour fui, ua nul sonci de faire tuer set géuéraux. se maréchaux. tout son jeune aucieu élat-major de J'armée d'Italie. » Or Lannes. buuf peut-éire duus l'intunité la plus étroite et encore ! L a jamais dit cer homme eu parlant de Napoléon. D L a née pu dire « À ce moment je l'armais ». car bou affection duruit ioujours et était plus vive que jumuuie. Eu outre. il esi peu probable qu'il se soit plaiut bérieuserueut ep présence d'auditeurs de tout geure de a facilité uvec laquelle Napoléon l'en vovait u lu suort. Certes. 1] a pu. auprés d'un vwil ua] #t bur le tou de la demi-plaisanterie. laisser échapper lexclamaton que je vas rapporter, us celte exclamautiou. dout la forme ne convenait pus d'ailleurs à uu repas de cérémonie. doit re prise conne une boutade. On raconte que. retrouvaut au fléâtre de Bordesux, dans son vovage de Saragobse à Eckmüh]., cet ancien marchand drapier qui Jus avait douné autrefois de si bons conseils, M. Guilhon, 1j +e mit à causer avec lui pendant quou représentuit le ballet de l'Amour au village et -écria tout à coup: « Voulez-vous que je vous dise, 04 cher Guibon, ce f... b... de Bonaparte nous y fera tous purser! »

Quoi quil en soit, quelque sentiment que le maréchal Lannes éprouvât à son départ pour la guerre d Allesnagne, jamais 1l ne montra dans aucune campagne plus de dévouement, plus d'activité, plus d'esnpressement à obéir aux ordres de Napoléon, plus

d’assiduité auprès de sa personne, plus de coup d'œil militaire et, pour tout dire enfin, plus d’héroïsme. L'Empereur quitta seulement Paris le 13 avril 1809, pour aller prendre le commandement de l’armée en Bavière et arriva à Donawerth le 16. Il avait en partant laissé à Lannes l’ordre de le rejoindre au plus vite, lui destinant le commandement d'un corps d'armée. Les forces dont Napoléon disposait au début de cette campagne comprenaient : 1° l’armée du Rhin, commandée par le maréchal Davout et présentant un effectif total de soïxante-quinze mille hommes; 2° le corps d'observation d’Oudinot ayant près de vingt mille hommes; 3° le corps d'armée organisé sous les ordres de Masséna et fort d'environ quarante mille hommes ; 4° la réserve générale de cavalerie. L'armée du Rhin, formée des divisions d'infanterie Morand, Friant, Gudin, Saint-Hilaire et Démont, de dix-sept régiments de cavalerie légère et de trois divisions de cuirassiers, devait devenir le 3° corps, en cédant toute la grosse cavalerie et la plus grande partie de la cavalerie légère à la réserve générale de Bessières, et la division Saint-Hilaire au 2° corps. Il n’y eut pas de 1° corps; le 2° fut composé plus tard des troupes d'Oudinot, de la division Saint-Hilaire et de la brigade de cavalerie légère Colbert; c’est celui qui fut donné à Lannes. Le 4° corps, sous les ordres de Masséna, comprenait quatre divisions d'infanterie et une division de cavalerie légère. L'armée bavaroise était commandée par le maréchal Lefebvre; le général

Vandamme était à la tête des Wurtembergeoïis, et les troupes badoises marchaient avec le corps de Masséna. Mais cette organisation n’était pas complètement terminée quand les hostilités commencèrent, et la division Saint-Hilaire se trouvait toujours sous les ordres du maréchal Davout.

Lannes, encore sans commandement, arriva le 18 avril à Donawerth. Le 20, il écrivait de Neustadt à la maréchale :

« Je suis arrivé à Donawerth au moment où Sa Majesté montait en voiture; je suis parti avec Elle. Nous sommes en présence de l'ennemi; nous aurons une affaire d'ici à deux jours, nous le rosserons et nous serons bientôt à Vienne. Mon arrivée auprès de l'Empereur lui a fait le plus grand plaisir. Il m'a dit les choses les plus agréables. »

Le début de la campagne de 1809 est resté classique. L’armée autrichienne, préparée de longue date, s'approchait lentement et progressivement de la frontière bavaroise, qu'elle franchit Le 8 avrilen traversant Ton à Braunau, Mühldorf et Schärding. L'armée bavaroiïise se replia sur Munich et Augsbourg. Le major-général Berthier, devançant l'Empereur à Donawerth, Le 43 avril, prit le commandement de l’armée française. Admirable chef d'état-major, surtout avec Napoléon dont 1l n'avait qu'à expédier les ordres, Berthier se montra tout à fait au-dessous du rôle de général en chef. Sourd aux conseils de Masséna et de

Davout, repoussant les justes observations de ces deux grands hommes de guerre, 1l sépara l'armée en deux masses isolées l’une de l’autre. Davout dut concentrer les troupes de l’armée du Rhin autour de Ratisbonne, Masséna groupa les siennes, y compris le corps d’Oudinot, dans les environs d'Augsbourg. Les Autrichiens, refoulant la division bavaroise Deroy, forcèrent le passage de l’Tsar le 45 avril, et entrèrent dans Munich le 16; les Bavarois prirent sur l’Abens une position intermédiaire entre les deux masses de l’armée française. Îl était temps que l'Empereur arrivât. « L'armée, hit-on dans les Mémoires de Masséna, sentait bien qu'elle avait été dirigée jusqu'alors par une main inhabile ; aussi salua-t-elle avec transport l’arrivée de l'Empereur. » La première pensée de Napoléon, pensée toute naturelle, il faut bien le dire, mais difficile à traduire dans l'exécution, fut de concentrer l’armée en ramenant vers le centre le maréchal Davout isolé sur la gauche et menacé d'être coupé. Ce maréchal se trouvait en effet dans une position dangereuse, qui, d'un moment à l’autre, pouvait devenir critique. Une partie des forces autrichiennes, les deux corps d’armée de Kolhowrath et de Bellegarde, venant de Bohème, marchaient sur Rastisbonne par la rive gauche du Danube, tandis que sur la rive droite l'archiduc Charles se dirigeait vers le même point avec le centre de son armée, composé des corps de Hohenzollern, de Roseuberg et de Lichtenstein et que son aile droite, formée par les corps de Hiller, de

l’archiduc Louis et de Kienmayer gardait le cours de l'Isar à Landshut. Napoléon fit placer l'armée bavaroise sur l’Abens à Pfaffenhoffen et à Abensberg, et établit la communication entre Lefebvre et Davout. Celui-ci avait à opérer pour rallier le centre de l’armée une marche des plus délicates puisqu'il devait prêter le flanc aux trois corps d'armée conduits par l’archiduc Charles. Cette marche fut exécutée par Davout le 19 avril, avec autant d'audace et d'habileté que de bonheur. Il laissa pour garder Ratisbonne le 65° de ligne, commandé par le colonel Coutard et disposa ses troupes en trois colonnes, couvertes à gauche par la cavalerie légère de Montbrun. Les parcs et équipages, formant la colonne de droite sur la chaussée qui longe le Danube, gagnèrent sans encombre le gros de l’armée. Les divisions Morand et Gudin, formant la tête des deuxième et troisième colonnes, la cavalerie légère de Jacquinot (1, 2° et 12° chasseurs), arrivèrent sur l’Abens sans avoir rencontré l’ennemi il en fut de même des cuirassiers de Saint-Sulpice. Davout envoya immédiatement ces troupes rejoindre l'Empereur et resta avec les divisions Friant et Saint- Hilaire en face du corps de Rosenberg, qu'il battit complètement après une lutte opiniâtre et sanglante. Pendant ce temps Montbrun, par ses manœuvres habiles, tenait en échec à Dinzling le corps de Hohenzollern. Lannes venait d'arriver auprès de Napoléon, qui lui ordonna de prendre immédiatement le commandement des divisions Morand, Gudin et Saint-

Sulpice. Le maréchal, ayant voyagé en poste, n'avait même pas un cheval avec lui; il en monta un des écuries de l'Empereur, et, se mettant à la tête des troupes dont le commandement venait de lui être confié, il refoula au delà d’Arnhoffen, les rassemblements autrichiens qui se montraient en face de lui. Lefebvre en fit autant avec les Bavarois à Pfaffenhoffen. Cette première journée, dont la gloire doit revenir au maréchal Davout, porte dans l’histoire le nom de bataille de Tengen ou de Thann; elle inaugurait dignement la campagne dite des Cing Jours, une des plus belles de Napoléon, la plus remarquable peut-être de toutes par la précision des mouvements.

Le plus important était fait; l’armée, compromise par les fausses manœuvres de Berthier, se trouvait concentrée. Napoléon, pour continuer l'exécution du plan qu'il avait conçu, avait maintenant à couper l'armée autrichienne en deux. C’est ce qui fut commencé pendant la deuxième journée, celle du 20 avril, dans une série de combats qu’on a appelée bataille d'Abensberg. L'Empereur avait devant lui le corps du général Thierry et une partie de la cavalerie des corps de l’archiduc Louis, d'Hiller et de Kienmayer. Pour écraser ces forces, tandis que Davout à gauche et Masséna à droite, tenaient en respect l’archiduc Charles et le général Ililler, l'Empereur disposait des troupes passées sous le commandement de Lannes, de l’armée bavaroise et des Wurtembergoois. Il fit

former ces trois corps sur les hauteurs. Lannes à gauche, les Wurtembergeois au centre, les Bavarois à droite. Il prit en personne le commandement des troupes alliées. les enflamma d'enthousiasme en leur témoignant pleine confiance et en leur adressant une proclamation des plus éloquentes. Vers neuf heures du matin, Napoléon donne le signal de l'attaque. Lannes marche de manière à couper toute communication avec l'archiduc Charles. Tandis que l'Empereur, pour lui donner le temps d'arriver à sa hauteur, entretenait le combat au centre, les divisions Morand et Gudin, appuvées par les cuirassiers, savancent vivement sur Rôhr;: Launnes lance ensuite sa cavalerie autour de ce village: il fait culbuter et sabrer par les cuirassiers Les hussards et les dragons autrichiens. L'infanterie du général Thierry, mise en désordre par ces charges, cherche à se reformer; le maréchal Lannes, suivant de près les cuirassiers avec la tète de ses deux divisions, aborde cette infanterie et la fait presque tout entière prisonnière. Le soir, l'ennemi était en pleine retraite; sa gauche était séparée de sa droite. Pendant ce temps, Davout contenait l’archiduc Charles ; Ratisbonne, investie à la fois sur la rive gauche du Danube par Kolhowrath et sur la rive droite par Lichtenstein, était abandonnée aux Autrichiens par le colonel Coutard après une défense assez molle. Cette prise de possession de Ratisbonne devait sauver l'armée de l'archiduc Charles d'une destruction presque complète.

La journée du 21 fut consacrée à repousser définitivement la gauche des Autrichiens campés près de Landshui. A cet effet, l'Empereur enjoignit aux maréchaux Davout et Lefebvre d'attaquer vivement les troupes qu'ils avaient en face d'eux, pour les empêcher de se porter sur Landshut; il ordonna ensuite à Masséna de jeter un pont sur l’Îsar pour traverser cette rivière le plus près possible de Landshut. Puis il dirigea sur cette ville la division bavaroise de Wrède, les Wurtembergeoïs, les cuirassiers de Nansouty et le corps de Lannes. Les troupes autrichiennes, battues la veille à Abensberg, se retiraient en désordre lorsque tout à coup l'Empereur apparut sur les hauteurs en arrière de Landshut : il fit aussitôt canonner l'ennemi. La cavalerie légère bavaroise chargea vigoureusement les hussards et les uhlans autrichiens qui, ramenés vers le pont l'épée dans les reins, entraînèrent avec eux l'infanterie restée sur la rive gauche. Il y eut alors dans les colonnes de l'ennemi une certaine confusion; deux bataillons qui défendaient le faubourg de Seelingthal permirent, par leur ferme contenance, à une partie des fuyards de se réfugier dans la ville. Le général Zandt, commandant la cavalerie bavaroise, fut emporté par un boulet; mais ses chevau-légers et ses dragons continuèrent leur attaque, un régiment de chasseurs français les appuya, et les cuirassiers accoururent à leur aide. Bientôt Lannes, avec la division Morand, aborda le faubourg.

La position était des plus formidables. L'Isar est

coupé en deux à Landshut per une île, danslaquelle se trouve la plus petite partie de la ville; sur la rive droite est le gros de la ville, sur la rive gauche le faubourg de Seelingthal déjà cité. L’infanterie de Morand s’empara d'abord du faubourg, et on se fusilla de la rive gauche à l'ile. L’ennemi commencait à détruire le second pont ; il n’y avait pas un moment à perdre, l'Empereur ordonne au général Mouton, son aide de camp, de se mettre en tête de la colonne. Mouton, suivi des grenadiers du 17° de ligne, franchit le premier pont et s'empare de l'ile. L’ennemi, se retirant au plus vite sur la rive droite, cherche à incendier le grand pont de bois fermé par une porte ; le général Mouton‘ crie aux grenadiers de sa voix de tonnerre : « Ne tirez pas et marchez! » Sous le feu le plus meurtrier partant des maisons de l’autre rive, il traverse le pont qui commençait à brüler, pénètre duns Landshut où il est bientôt suivi par les Bavarois”. Hiller et l’archiduc Louis résistent avec la plus grande énergie ; ils étaient perdus si le corps de Masséna était arrivé à temps. L’avant-garde de ce corps, composée du 23° chasseurs et suivie de toute la cavalerie légère de Marulaz, avait franchi rapidement l'Isar à Mosbourg et se présenta devant le faubourg de Landshut sur la rive droite. Mais le général Cla-

1. Mouton était renommé dans toute l'armée pour sa voix de stentor, qui lui valut souvent l'honneur de commander la manœuvre devant l'Empereur.

2. L'Empereur commanda au peintre Hersent un tableau représentant cette action d'éclat du général Mouton.

parède, dont la division suivait de près la cavalerie, refusa de s'engager sans ordre de Masséna, etles Autrichiens purent battre en retraite, vivement poursuivis d’un côté par le maréchal Lannes et le général Mouton, de l’autre côté, par de Wrède et Masséna qui venait d'arriver avec le gros de son corps d’armée; ils avaient perdu dix mille hommes, cinquante-deux pièces de canon, un équipage de pont, etc. Le plus beau résultat de cette affaire avait été de mettre hors de cause toute la gauche ennemie et d’affaiblir ainsi l’archiduc Charles de quarante à quarante-cinq mille hommes.

Le succès avait été complet d'ailleurs dans cette belle journée, car le maréchal Davout avait exécuté avec la même précision et le même bonheur les ordres de l'Empereur, et battu sur toute la ligne les troupes de l’archiduc Charles. Mais la position de ce maréchal, et surtout celle de Montbrun qui couvrait son flanc gauche avec la cavalerie légère, était devenue critique par suite de l'entrée des Autrichiens à Ratisbonne; il était temps de venir à son secours. Napoléon fit dire d'abord à Lefebvre et à Davout de tenir bon et de l'attendre pour dessiner leur attaque, puis laissant Bessières, avec les divisions Molitor et de Wrède, poursuivre les vaincus de Landshut, il fit partir immédiatement Vandamme avec les Wurtembergeois, Lannes avec Gudin, Morand, Nansouty et Saint-Sulpice; lui-même se mit en route dès le matin avec le corps de Masséna et les cuirassiers d'Espagne.

Mais bientôt il prit les devants pour rejoinüre le corps de Lannes, Masséna l'accompagnant de sa personne.

Davout et Montbrun attendaient avec impatience le signal qui leur était annoncé. Les avant-postes de cavalerie commençaient à être aux prises avec ceux de l'ennemi lorsque le canon annonce l'arrivée de l'Empereur. Les chevau-légers wurtembergeois, qui formaient son avant-garde, tombent sur la cavalerie ennemie, et tout le corps de Vandamme., se déployent en ligne, chasse les Autrichiens de leurs positions par le feu de son artillerie. En même temps la division Gudin manœuvrait pour tourner la gauche de l'ennemi et Lannes entrait en ligne avec la division Morand. Ainsi appuyés, les Wurtembergeois semparent de la ville et du château d'Eckmüdhl; les cuirassiers, ainsi que la cavalerie wurtembergcoise. débouchent dans la plaine et l’armée ne forme plus qu'une seule ligne. Au premier coup de canon, Davout avait porté en avant les divisions Friant et Saint-Hilaire qui s’étaient emparées du village d'Unter-Leüchling. Placé au point décisif du champ de bataille, Lannes, dont l'infanterie était animée par la présence de l'Empereur, pousse vi- “oureusement les Autrichiens devant lui. Toute la ligne s'avance d'un mouvement irrésistible, Quarante escadrons, appuyés par plusieurs batteries et quelques bataillons de grenadiers, protégeaient la retraite de l'ennemi : Napoléon lance contre eux sa

cavalerie légère, suivie des cuirassiers de Nansouty et de Saint-Sulpice; en tout quarante-huit escadrons. Alors eut lieu à la clarté de la lune un des plus mémorables combats de cavalerie des guerres de l’empire, combat que plusieurs descriptions ont rendu célèbre. Ceux qui en avaient été les témoins n'oublièrent jamais ni le cliquetis des sabres retentissant dans le silence de la nuit, car le feu avait cessé des deux côtés, ni les lueurs jetées par l’acier poli des casques et des cuirasses, d'où les rayons de la lune jaillissaient en millions d’étincelles.

Le corps de Kolhowrath, débouchant sur le flanc droit de l’armée française, arrêta notre cavalerie. Napoléon, qui avait suivi le mouvement, accompagné de Masséna, de Berthier, de Lannes et de Lefebvre, leur demanda leur avis sur ce qu'il convenait alors de faire. Lannes, toujours plein d’ardeur bouillante, s’écria qu'il ne fallait pas laisser de relâche à l'ennemi et qu’on devait profiter de la victoire pour détruire complètement l’armée autrichienne sous les murs de Ratisbonne. Masséna objecta l’extrème fatigue des troupes, les dangers et les hasards des combats de nuit, surtout contre un ennemi poussé au désespoir. L'Empereur se rangea à cet avis et ordonna d'arrêter l’armée. La bataille d'Eckmühl avait coùté aux Autrichiens, de leur propre aveu, six mille hommes tués ou blessés, quinze mille prisonnicrs, douze drapeaux et seize pièces de canons. L'armée française avait perdu douze cents morts et

24 zLl HEFLLEs, LaRKEes,.

quuirs lis jusesse, Lame gout. en des bes je auers COUR 0e Canon. x dembenr de voor tomber pres de jui. moralement frappe. un de se viens € bdshæ compmonous dial. le semaral Cervoni Ce céLéri. Lait avec Le maréchsl ue carie. quik teuiseut chacun de Son côté: un bemlet la traverse et ten je cénéré rode mort Toni en témoignant Le vie recrete our Jc-méme qu perdait un ami et pour zu France à luqueile étuit exlevé un de ses plus brasse se date, Lunnes < éeria ceqendant : « Heurense port: Efectivemenut. comme je fuit remarquer un des tone de cetie scene. Cervoni n'avall pes eu un iusiaut de souffrance. Pareille destinée n'était pas réservée au maréchal Lannes.

L'armée envemme se replia sur Raïsbonne : l'ar- “hiduc Churles fi jeter un pont de bateaux en face du fauboure de Stadt-am-Hoff. Ce pont futterminé vers huit beure: du matin: les corps de Hohenrollern et de Rosenberg étaient passés pendant la nuit sur le pout méme de Ratisbonne. le corps de Lichtenstein franchit le pont de bateaux : celui de Kolhowrath couvrait Ja retraite. La cavalerie. en se retirant par la ville, dissimula à nos cuirassiers l'existence du pont de bateaux. Lannes, dès quil sen aperçut, sv porta rapidement et, dirigeant sur ce pont fort étroit un feu vif d'artillerie, il changea la retraite en déroute. Une grande partie du pont tomba en notre pouvoir, et la cavalerie autrichienne, poussée jusqu'aux portes de Ratisbonne, éprouva de grandes pertes.

Le général Hocheim, laissé dans Ratisbonne avec six bataillons, fit barricader celles des portes qui ne l’étaient pas encore et borda les remparts d'infanterie. Napoléon fit avancer les pièces de 12 et les obusiers de la réserve et engagea une vive canonnade, puis il poussa son infanterie jusqu’à six cents mètres des remparts, Lannes à droite, Davout à gauche, la cavalerie légère de Montbrun à l'extrême gauche. Nos tirailleurs, se glissant au travers des jardins, arrivèrent jusqu'à cent cinquante mètres des bords du fossé, mais pour pénétrer dans la ville il fallait descendre avec des échelles dans ce fossé profond, revêtu d’une bonne contrescarpe, le franchir et escalader la haute muraille; tout cela sous un violent feu de flanc. Pendant la canonnade et les préparatifs de l'assaut, Lannes faisait avancer les troupes à couvert et apporter des échelles des villages voisins.

Napoléon venait de déjeuner gaîment avec son entourage; il se trouvait seul avec Lannes sur un plateau découvert d'où il observait les remparts, lorsque tout à coup il se sentit touché au pied droit; on lui enleva sa botte, et on reconnut qu'il avait une assez forte contusion produite par une balle morte de carabine tyrolienne. Le bruit de cet accident se répandit rapidement dans toute l’armée et y produisit la plus vive émotion. Officiers et soldats se portèrent par milliers autour de l'Empereur et le saluèrent de leurs cris enthousiastes ; ils attirèrent ainsi le feu de l'artillerie autrichienne sur le groupe où se trou-

vait Napoléon, qui s'empressa de remonter à cheval et de parcourir le front des troupes.

Cependant Lannes avait remarqué une grande maison adossée aux remparts de Ratisbonne près de la porte de Straubing ; il fit diriger contre elle le feu de l'artillerie, et les débris du mur abattu tombant dans le fossé formèrent un talus, assez praticable jusqu’à huit ou dix pieds au-dessous de la crête. Lannes demanda cinquante hommes de bonne volonté pour tenter l'escalade sur ce point. Pour y arriver il fallait parcourir deux cents pas à découvert en portant les échelles, descendre dans le fossé par ces échelles, gravir avec elles la rampe formée par les décombres et les appuyer de nouveau contre les murailles. Tous les hommes de la division s'étant présentés, on en prit au hasard cinquante qui s’élancèrent intrépidement sous la conduite de leurs officiers. La fusillade la plus violente fut dirigée contre eux depuis les remparts, tous ou presque tous tombèrent frappés par les balles. Lannes demanda cinquante autres hommes de bonne volonté; comme les premiers ils furent tous tués ou blessés. Un troisième appel reste sans réponse. Lannes furieux s’écrie : « Eh bien, je vais vous faire voir qu'avant d'être maréchal, j'étais grenadier et que je le suis encore. »

Il était en grande tenue, paré de toutes ses décorations; il saisit une échelle, l’enlève et se porte vers la brèche. Ses aides de camp se jettent devant

lui pour l'arrêter, il les repousse avec autorité et s’indigne contre eux. « Monsieur le maréchal, lui dit l’un d'eux, vous ne voudrez pas que nous soyons déshonorés, et nous Île serions si vous receviez la moindre blessure avant que vos aides de camp fussent tous tués. » En même temps Marbot, car c'était lui, saisit le bout d'une échelle et le place sur son épaule, le capitaine Viry prend de même l’autre bout et tous les aides de camp se rangent ainsi deux par deux. Un cri d'enthousiasme s'élève à cette vue dans la division Morand. Officiers et soldats veulent tous marcher cette fois, mais les aides de camp, pensant que ce serait une comédie de ne pas persister dans leur dessein, refusent de céder la place. Lannes les approuve et s'écrie : « Partez, mes braves enfants, Ratisbonne est enlevé! » A ce signal les aides de camp s’élancent suivis de cinquante grenadiers, mais en ayant soin de ne marcher que deux par deux, espacés à vingt pas de distance. Marbot et Labédoyère sont en tête, ils atteignent le fond du fossé, le traversent avec leurs échelles, les appliquent contre le mur et apparaissent bientôt sur la crête du rempart.Ils sont suivis de près par leurs camarades, par les cinquante grenadiers et par un régiment qui arrive au pas de course jusqu au bord du fossé. Les Autrichiens surpris perdent la tête et abandonnent le rempart. La porte de Straubing était à cent pas de là : Les aides de camp et les grenadiers s'empressent d'y courir et tombent en poussant de grands cris sur les derrières

d’un bataillon serré en masse sous la voûte. Cependant le maréchal Lannes n'avait pu y tenir; 1l s'était élancé vers la porte à la tête de la division Morand et avait ordonné de l’enfoncer à coups de hache. Le chef du bataillon autrichien, croyant être attaqué du côté de la ville par une troupe beaucoup plus nombreuse, ne savait quel parti prendre, et lorsque les sapeurs eurent enfoncé la porte, se voyant entre deux feux, il fit mettre bas les armes.

La division Morand se répand comme un torrent dans la ville. Tout à coup le chef du bataillon autrichien s’écrie : « Arrêtez, nous sommes tous perdus!» Un long convoi de chariots dételés et chargés de barils de poudre était en file dans la rue, dont les flammes avaient envahi toutes les maisons. Lannes, plein de sang-froid, fit sonner la halte ; Autrichiens et Fran- Çais s’attelèrent aux chariots et, franchissant la voûte, ils les conduisirent en dehors de la ville. Le danger écarté, on se mit en marche pour gagner le pont, mais, dans ce labyrinthe inextricable de rues tortueuses et étroites, à travers lesquelles les Autrichiens fuyaient dans tous les sens, nul ne pouvait se reconnaître, lorsqu'une modiste française sortit de son magasin en implorant l’appui de ses compatriotes. On la prit pour guide, et comme le sifflement des balles, l'éclatement des obus, le roulement des boulets la rendaient folle de frayeur, deux grenadiers la prirent chacun par un bras pour la soutenir ou plutôt pour la trainer. Le danger devint bientôt si

sérieux qu'il fallut, par pitié pour la pauvre fille, la placer derrière le premier peloton. Un des grenadiers qui la tenaient ayant eu le bras percé par une balle, le sang rejaillit sur elle ; on fut alors obligé de la porter et l’on arriva d'après ses indications sur la place où débouche le pont. Là se trouvait une petite chapelle, entourée d'une grille : les grenadiers soulevèrent la modiste et la firent passer par-dessus la grille; elle s’élança dans la chapelle où sans doute elle remercia le ciel.

Le maréchal Lannes, qui n'avait cessé de marcher en tête de la colonne, reconnut l'impossibilité de s'avancer sur le pont, et la retraite de l’armée autrichienne se termina sans difficulté. Le 24, à la pointe du jour on ne voyait plus un Autrichien au delà de Stadt-am-Hoff.

Les journées du 23 et du 24 furent employées par Napoléon à passer en revue les corps d'armée qui se trouvaient auprès de lui. Les plus braves officiers ou soldats de chaque régiment désignés par les colonels, dont le suffrage était ratifié par les soldats euxmêmes, furent crées barons ou chevaliers avec des dotations de quatre mille et de douze cents francs. Dans cette campagne, dite des Cing Jours, marquée par trois batailles et six combats, l’armée avait fait cinquante mille prisonniers et pris cent pièces de canon, quarante drapeaux, trois équipages de pont attelés, trois mille voitures de munitions et de bagages, toutes les caisses des régiments, etc. Napoléon

avait été secondé par le talent de ses lieutenants autant que par la bravoure de ses soldats. Il est vrai que ces lieutenants s'appelaient Masséna, Davout et Lannes, c’est-à-dire les trois premiers de tous. Quant à Lannes, il avait combattu pendant ces cinq journées à Arnhofen, à Rottenbourg (Abensberg) à Landshut, à Eckmühl, à Ratisbonne, ne cessant de marcher depuis le moment où 1l avait rejoint l'Empereur en arrivant de Paris.

L'archiduc Charles était, pour lemoment du moins, hors de cause. Il restait à le suivre sur la route de Bohême, tout en marchant sur Vienne par la rive droite du Danube pour y arriver avant lui et en culbutant, si cela était nécessaire, les troupes autrichiennes restées sur cette rive et battues le 21 avril à Landshut. Tout en passant des revues, Napoléon donna sans tarder les ordres nécessaires pour atteindre ce double but. Tout d’abord, il compléta l’organisation de l’armée, retardée par la brusque apparition des Autrichiens en Bavière. Le maréchal Davout, chargé d'observer et de suivre l’archiducsur la rive gauche, ne conserva que les divisions Friant, Morand et Gudin (ces deux dernières venaient de lui être rendues) avec la cavalerie légère de Montbrun. Ainsi se trouva reconstitué le 3° corps. La division Saint- Hilaire fut placée sous les ordres de Lannes et forma, avec les deux divisions d'Oudinot (Claparède et Tharreau) et la brigade de cavalerie légère Colbert, le 2° corps d'armée. Dès le soir de la bataille d’'Eckmühl,

Masséna avait été ‘envoyé sur Schärding et Passau avec le 4° corps d'armée diminué de la division Molitor, qui avait été laissée au maréchal Bessières, et de la division Boudet qui n'avait pas encore rejoint, mais augmenté de la division Claparède. Longeant la rive droite du Danube, ce corps formait la gauche de l’armée. Lannes, privé jusqu’à nouvel ordre de la division Claparède, mais suivi de près par la réserve de cavalerie et par la garde, marchait au centre et avait l’ordre de se diriger sur Braunau. Le maréchal Lefebvre, avec l’armée bavaroise, formait la droite. Quant à Bessières, il avait subi un échec en poursuivant Le général Hiller. La division bavaroise de Wrède avait été assaillie et malmenée, à Neumarkt par des forces supérieures, mais le général Molitor était accouru au secours des Bavarois avec autant d’énergie que d’à-propos, et Bessières, grâce à la fermeté inébranlable du 2° de ligne, s'était replié en bon ordre. Lannes dut aller à lui pour le recueillir. Masséna entra dans Passau le 26 avril, Lannes, avec qui marchait Napoléon, franchit l’Inn à Mühldorf, le 27 au soir; il atteignit la Salza à Burghausen, le 29 au matin, par une marche de nuit. Il fallut réparer le pont, ce qui demanda deux jours, et la Salza fut franchie dans la soirée du 30. La Bavière était délivrée de la présence de l’ennemi, le général Jellachich, qui occupait Munich s'étant retiré sur le Tyrol. Davout, après avoir suivi l’archiduc jusqu’à la frontière de Bohème et laissé en observation à Cham un

petit corps de cavalerie, était venu remplacer Masséna à Passau. Toute l'armée se porta en avant.

Le 1* mai, Oudinot, formant l'avant-garde de Lannes, enveloppa entre Altheim et Ried l'arrièregarde autrichienne, ramassa quinze cents prisonniers et sempara dans la ville de Ried de magasins considérables. Le lendemain, Lannes rencontra à une lieue en decà de Wels, où il devait traverser la Traün, un corps autrichien avantageusement posté dans un bois. Pendant qu'il occupe l'ennemi par une nuée de tirailleurs, il charge lui-même à la tête de son état-major et d'un escadron quil avait sous la main, perce le centre des Autrichiens et les force à la retraite: mais l'ennemi, en se retirant, brûle le pont de Wels et en défend les approches avec une artillerie formidable. Tout était à leur avantage, la largeur du lit de la rivière et la situation dominante de la rive droite qu'ils occupaient. Lannes fit avancer, le 3 au matin, son artillerie de réserve, et, sous la protection de cette artillerie, il put faire rétablir le pont que ses troupes traversèrent immédiatement. Il se dirigea ensuite sur Steyer pour y franchir l’Ens. |

Pendant cette même journée du 3 mai, Masséna se heurta, devant Ebersberg, au corps du général Hiller établi dans une position inexpugnable. Peutêtre, sil eût différé son attaque, eût-il pu franchir la Traün sans obstacle, car le général Hiller, tourné par Lannes et Bessières, aurait battu en retraite, mais

Masséna avait reçu l’ordre de pousser vigoureusement ce général, afin de l’empêcher de franchir le Danube à Muthausen pour rejoindre l’archiduc Charles; il donna donc le signal de l'attaque, signal qui fut suivi du combat le plus effroyable. Jamais, peut-être pendant toute la durée des guerres de la république et de l'empire, aucun engagement ne mérita mieux le nom de boucherie. Les deux divisions Claparède et Legrand eurent à lutter contre quarante mille hommes retranchés sur les hauteurs et couverts par le lit torrentueux de la Traün large de six cents toises. On ne pouvait aborder l'ennemi que par une chaussée étroite et un pont de bois de deux cents toises de long, dominé par l'artillerie des hauteurs, enfilé par la fusillade partant des maisons. Le général Cühorn, commandant la première brigade de la division Claparède, franchit le pont avec une audace incroyable, fait enfoncer la porte d’'Ebersberg, pénètre dans la ville dont les défenseurs gagnent le château, grosse masse carrée de maçonnerie, situé sur un mamelon détaché. Les brigades Ficatier et Lesuire arrivent à son aide, mais les Autrichiens voyant qu'ils n'avaient affaire qu'à une division, reviennentengrand nombre à la charge; pendant trois heures, les troupes de Claparède soutiennent la lutte la plus inégale. L’incendie dévorait déjà la moitié des maisons d’Ebersberg, et Claparède allait succomber, lorsque parut enfin la division Legrand, commandée par un des meilleurs généraux de l’armée. Le château

et [es hauteurs farent enlevés et la première ligne de l'ennemi culbutée, mais la seconde ligne tint bon et e est seulement à l'apparition de [a cavalene sur ses flancs que le général Hiller se déeida à ordonner la retraite. On raconte que Napoléon. arrivant sur le champ de bataille à la nuit tombante. éprouva. à [a vue du spectacle qui se présentait à lui. une émotion qui n entrait pas dans ses habitudes. Les Autrichiens avaient perdu quatre mille einq cents hommes. les Franeais deux mille huit cents: mais les morts et les blessés étaient entassés sur un terrain resserré au milieu des maisons et du château en flammes, d'où s échappaient une fumée et une odeur de chair brülée insupportables. L'Empereur. pour tout reproche, se borna à dire au général Côhorn, en lui parlant sur un ton paternel : « Si vous aviez attendu les troupes qui vous suivaient pour soutenir votre attaque, le mème résultat eût été obtenu, et nous n'aurions pas à déplorer la mort de tant de braves gens. » Napoléon se retira si péniblement affecté que, rentré à son quartier, 1l ditau général Mouton, son aide de camp, de se jeter à côté de lui sur son lit de paille et d’y passer la nuit. Pendant le combat d'Ebersberg, Lannes avait marché de Wels à Stevyer, et. les mauvais chemins retardant son artillerie, 1l trouva le pont de Steyer brülé, ne put traverser l'Ens que le £ à onze heures du matin et fut devancé au défilé d'Amstetten par Hiller, qui n'avait pu franchir le Danube à Muthausen. L'Empereur fit pousser vivement l'ennemi par Mas-

séna et Lannes. Le général Édouard Colbert, commandant l’avant-garde de Lannes, rencontra les Autrichiens à Amstetten et fit charger le 20° chasseurs, qui ramassa cinq cents prisonniers. Bernadotte, avec les Saxons, était venu remplacer Davout surles derrières de l’armée pour couvrir les passages du Danube. Lannes, accélérant sa marche, arriva le 7 à Môlk, où il fut rejoint dans la soirée par l'Empereur. Le quartier impérial y fut installé dans la magnifique et riche abbaye qui domine la rive droite du Danube. Le fleuve, grossi par les pluies, coulait avecune rapidité effrayante ; le temps était sombre et orageux, on distinguait sur la rive gauche du fleuve, qui a, dans cet endroit, plus de huit cents mètres de largeur, les lumières d’un vaste camp. Il s'agissait de savoir quelles troupes occupaient ce camp. Était-ce uniquement celles qui avaient suivi l’archiduc Charles, ou bien s’y trouvait-il en outre le corps d'Hiller, qui aurait franchi le pont de Mautern ? Dans cette dernière supposition, l’armée n'avait plus d’ennemis entre elle et Vienne et pouvait courir à toute vitesse sur la capitale de l'Autriche. Il était donc de la dernière importance desavoir au juste à quois’entenir.

Napoléon et Lannes avaient dîné ensemble dans la grande galerie de l’abbaye. Accoudés sur le balcon, d'où l’on n’entendait plus que le grondement des eaux du fleuve, et d'où l’on ne voyait que les lumières du camp ennemi, ils discutaient les chances de la position, lorsque Lannes proposa à l'Empereur d'envoyer à la découverte un de ses aides de camp. Quoique la

réussite d’une semblable mission parût peu probable, l'Empereur accepta, et Lannes fit appeler le capitaine Marbot. Dès que cet officier arriva, le maréchal le saisissant par le bras le conduisit sur Le balcon où Napoléon lui dit : « Je vous préviens que rien ne vous force d'accéder à l'invitation que je vais vous adresser. Il s'agit de traverser le Danube et d'aller ramasser sur la rive gauche quelques prisonniers: mais vous avez bien peu de chance d'en revenir sain et sauf. » Marbot, cela va sans dire, répondit qu’il était prêt à suivre les instructions de l’Empereur et de son maréchal, quelles qu'elles fussent. L’ordre fut donné à l'état-major général d'obtempérer à toutes les demandes de l'aide de camp. On fit choisir par le syndic des mariniers la meilleure barque et les plus habiles bateliers du pays; on décida ceux-ci à se mettre en route, en leur promettant une forte somme en cas de réussite et en les menaçant, ce qui produisit plus d'effet encore, d’être immédiatement fusillés s'ils n'obéissaient pas. On donna à Marbot pour l’assister un sergent et dix grenadiers de la vieille garde, choisis parini les soldats réputés les plus braves et non décorés encore. Plus de vingt fois pendant la traversée la barque fut heurtée, et faillit être renversée par les troncs d'arbres qu’entraînait le courant rapide ; elle fut même arrêtée pendant quelques instants dans les branches des arbres qui s'élevaient audessus des îles submergées, et la force du courant l'entraina bien au-dessous du point de départ. En-

fin la petite expédition arriva près de la rive gauche, la barque fut cachée dans les arbres, et les bateliers tenus en respect par les grenadiers qui les couchaient en joue; Marbot, le sergent et quatre hommes descendirent à terre. On distinguait dans l’obscurité les canons et les sentinelles qui les gardaient. Un homme qui venait puiser de l’eau dans le fleuve avec un bidon fut brusquement saisi à la gorge, renversé la tête dans l’eau et porté jusqu’à la barque : c'était un domestique d'officier. La tentative fut renouvelée ; cette fois on saisit avec le même bonheur deux soldats d'infanterie, on regagna la barque et on la poussa au large. Le bruit éveilla l’attention d’une sentinelle, un coup de feu partit et fut répété sur toute la ligne. À ce moment la lune, jusque-là complaisante, perça le rideau de nuages et la barque mise en pleine lumière, fut saluée par les boulets comme pour annoncer à l'Empereur et au maréchal Lannes qui, n'ayant pas quitté le balcon, interrogeaient la nuit avec impatience, que leurs ordres étaient en bonne voie d'exécution.

Malgré les boulets, la barque reprit le chemin de la rive droite, mais elle fut entraïnée si loin qu'on n'apercevait plus les lumières de Môlk et qu’en approchant de la rive on reconnut celles d’un camp nombreux. Salués par les cris de : «qui vive?» et par des coups de fusil, Marbot et ses grenadiers parvinrent à se faire reconnaître et à débarquer au milieu des hussards du 9° régiment, qui formaient

l'avant-garde de Lannes sur la route de Vienne. Le colonel Gautherin, commandant les hussards, fit atteler deux ou trois chariots qui emportèrent au galop vers Mülk, Marbot, son détachement et ses prisonniers. L’aide de camp de Lannes, aussitôt sorti de la zone des boulets, avait interrogé ces prisonniers; c'étaient précisément des soldats du corps d'Hiller , et Marbot arrivait tout joyeux d’avoir si bien répondu aux intentions de l'Empereur. Il fut salué en entrant à Môlk, par les cris d'enthousiasme des familles des mariniers, qui avaient passé la nuit en prières. On dédommagea ces pauvres diables de leurs fatigues et surtout de leurs inquiétudes nocturnes en doublant la récompense qui leur avait été promise. Les grenadiers recurent tous la croix. Quant à Marbot, Lannues lui sauta au cou, l'Empereur le remercia et lui donna le lendemain le grade de chef de bataillon qui lui avait déjà été promis après l’assaut de Ratisbonne. Restaient les prisonniers. Napoléon les interrogea sans retard et apprit ainsi ce qu’il voulait savoir. Puis, l’interrogatoire terminé, il prit lui-même dans son bureau quelques rouleaux de pièces d’or qu'il leur distribua ; il ordonna en même temps qu'aussitôt après l’arrivée de l’armée à Vienne, ils fussent reconduits aux avantpostes autrichiens et rendus à l'ennemi, attendu que des hommes qui avaient eu l’honneur de parler à l'Empereur ne pouvaient rester prisonniers. L'un d’eux, cependant (le domestique d’officier), hésitait à s’éloigner et versait des larmes abondantes. Napoléon,

croyant que cet homme avait peur d’être maltraité par les Français, lui adressa quelques bonnes paroles pour le rassurer : « C’est, lui répondit l’Autrichien, que j'ai sur moila ceinture pleine d’or de mon capitaine, et qu'en ce moment 1l doit m'accuser d’avoir déserté pour le voler. » Napoléon lui remit une plus forte somme et donna l’ordre de le faire repasser la nuit suivante sur l’autre rive en payant et assurant son passage. « [l faut, dit-il en se retournant vers son entourage, honorer et encourager la vertu partout où elle se trouve. »

Sans attendre même la fin de l’interrogatoire, l’Empereur, certain que le général Hiller n’était plus devant lui, avait fait prescrire à la cavalerie légère de se porter rapidement sur Saint-Polten. Lannes, suivant de près son avant-garde, arriva bientôt dans ce bourg, que les Autrichiens avaient évacué à notre approche. Il y trouva sur la porte du couvent de femmes, bien connu de toute l'Autriche, l’abbesse et ses religieuses, accourues tremblantes de peur pour implorer sa protection. Le vainqueur de Saragosse s'empressa de les rassurer de la façon la plus courtoise et, mettant pied à terre, 1lconsentit à prendre part à une collation qui avait été préparée pour lui et son état-major. Les nonnes de Saint-Polten s'étaient surpassées, et le maréchal trouva, dit-on, les confitures si bonnes qu'il accepta avec empressement l'offre qui lui fut faite d'en expédier une caisse à ses enfants vers qui, comme sa correspondance en témoigne, sa pensée se reportait

sans cesse. Peut-être hélas : le présent des religieuses de Saint-Polten ne devait-il arriver à sa destination qu'après la nouvelle de la mort du maréchal.

L'Empereur et le maréchal Lannes couchèrent à Saint-Polten le 8 mai; ils en partirent le lendemain matin pour se diriger à toute vitesse sur Vienne avec les divisions Oudinot suivies de la garde, tandis que Bessières avec sa cavalerie et la division Saint-Hilaire allait brûler le pont de Mautern, sur lequel venait de passer le corps du général Hiller. L'archiduc Charles put arriver à temps pour défendre la capitale de l'Autriche, où le général Kienmayer avait jeté quelques troupes.

La ville proprement dite est fort petite et entourée par d'immenses fauboures dont elle était séparée par d'assez larges glacis. Le 10 mai, de grand matin, Napoléon arriva aux portes des faubourgs, fit escalader la première enceinte et occuper les faubourgs sans résistance. Il alla ensuite s'installer à une demi-lieue de Vienne, au château de Schænbrünn : vingt-sept jours seulement s'étaient écoulés depuis son départ de Paris. Les faubourgs furent traversés avec une telle facilité que le maréchal Lannes crut toute la ville occupée par les Français et envoya prévenir l'Empereur, qui sempressa de transmettre la nouvelle à Paris. Cette nouvelle était prématurée : le général Tharreau, qui commandait l'avant-garde de Lannes fut accueilli à coups de canon lorsqu'il déboucha sur le glacis et fut blessé ; il fit reculer ses troupes jusque dans le fau-

bourg pour les mettre à l’abri du feu. Lannes envoie alors en parlementaire, pour sommer la place de se rendre, un deses aides de camp, accompagné de M. de Lagrange, autrefois attaché à l’ambassade de Vienne. Par un singulier hasard, ces deux officiers rencontrent un peloton des hussards de Szekler, régiment auquel, depuis le meurtre des plénipotentiaires de Rastadt, les troupes françaises ne faisaient plus jamais de quartier. 1ls furent maltraités et blessés par les hussards. Napoléon refusa d'accéder à la demande des faubourgs, qui le priaient d'envoyer de nouveaux députés à l’archiduc Maximilien commandant la garnison et renvoya à Vienne la députation qui était venue le trouver. Les remparts ouvrirent aussitôt sur les faubourgs un feu des plus violents. Napoléon, résolu d’en finir, ordonna à Masséna de s'emparer de la promenade du Prater et fit établir, pour tirer sur la ville, une batterie de vingt obusiers, qui commencèrent à bombarder les riches quartiers de Vienne. L’archiduc Maximilien, craignant alors d’être cerné dans l’intérieur de la ville, s'empressa de repasser le grand pont du Tabor et de le brûler, laissant dans Vienne le général O’Reilly avec quelques soldats pour traiter de la reddition. Le drapeau blanc fut arboré sur les remparts, une capitulation fut signée et ratifiée le 13 mai à deux heures du matin. Les troupes françaises occupèrent dès six heures la porte de Carinthie, et la cavalerie légère du général Colbert entra au galop dans la ville, précédant le corps du maréchal Lannes.

L'Empereur, en allant constamment de Schænbrünn aux faubourgs de Vienne et revenant coucher à Schænbrünn, avait couru un grand danger qui resta ignoré de l’armée. Il montait, en revenant de Vienne par un clair de lune superbe, un cheval de toute beauté, cadeau récent du roi de Bavière, et l'avait lancé à fond de train, lorsque tout à coup le cheval s'abat et l'Empereur violemment projeté en avant reste évanoui. On le crut mort; on le releva cependant et il reprit ses sens, ordonnant, du ton le plus formel, à tous les témoins de sa chute de garder sur cet accident le silence le plus absolu. Bien qu'il y eût plus de deux cents personnes présentes ce secret fut si admirablement gardé qu’on n’entendit jamais parler du danger que la vie de Napoléon avait couru sur la route de Vienne à Schænbrünn. M. de Canisy, écuyer chargé de faire essayer les chevaux que devait monter l'Empereur, s'en était rapporté à la belle apparence de celui-ci. Il le monta pour achever la route après avoir donné le sien à Napoléon, et le cheval s’abattit à plusieurs reprises.

Le corps du maréchal Lannes fut installé dans Vienne et le maréchal fut logé dans le palais du duc Albert de Saxce-Teschen, d’où l’on avait une vue splendide, mais il préféra s'installer dans une modeste maison de Schænbrünn pour être plus près de Napoléon. On avait perdu quatre jours avant d'entrer dans Vienne; les grands ponts du Tabor avaient été brülés, il fallait à tout prix passer le Danube le plus

promptement possible pour marcher contre l’armée de l’archiduc Charles avant qu’elle fût grossie par les renforts venus des divers points de la monarchie. Après une reconnaissance attentive, Le choix de l’Empereur s'arrêta sur deux points, l’un où le Danube était partagé en deux bras par l’île de Schwarzelaken, en face de Nussdorf, à une demi-lieue en amont de Vienne, le second à hauteur de l'ile Lobau, à la même distance en aval. Deux ponts durent être entrepris en même temps, l’un par Lannes, l’autre par Masséna. Lannes ordonna le 143 au matin au général Saint- Hilaire de faire passer en bateau cinq cents voltigeurs dans l’île, qui n'était séparée de la rive gauche que par le petit bras du Danube, et de les faire suivre par deux bataillons. L'expédition fut manquée : le général Saint-Hilaire envoya deux chefs de bataillon appartenant à deux régiments différents et aussi peu intelligentsqu'ils étaient braves. Sans laisser de réserve pour les recueillir en cas de retraite ils s’élançent à la poursuite des détachements qui gardaient l’île, lesquels détachements, renforcés par bateau, attaquent vigoureusement les assaillants; ceux-ci se forment en carré, se défendent avec vaillance et succombent tous avant qu’on ait eu le temps de les secourir. Lannes et l'Empereur, témoins de cette catastrophe, adressèrent de vifsreproches à Saint-Hilaire, qui n'avait pas préparé des renforts prêts à se succéder rapidement. Trop de précipitation avait tout perdu, quand il aurait suffi, pour assurer le succès, des ba-

ETS LE KAFEUEAZ LANNES.

léaux qui servireut tout d Lord pour la retraite des Autrichieus.

Lanues et l'Empereur, vivement contrariés. parcouruenut le rivage lorsque le maréchal. <« embarrassant lee pisde dans des buissons tomba. dans le Danube. eutrainant Napoléon Iui-mème. qui eut de l'eau jusqu'à le ceinture. Reste debout. Napoléon tendit la imain au ziaréehal Lannes qui put ainsi se relever. L'attaque sur Nussdurf dut ètre abandonnée. et le pasage à travers l'ile Lobau fut décidément adopté. Pour opérer ce passage 1] fallait d'abord franchir un premier bras du fleuve. large d'environ huit cents mètres. coupé en deux parties à peu près égales par une île sablonneuse : on retrouvait ensuite dans l'ile Lobau. coupée par des marécages. des bouquets d'arbres et des prairies. un petit bras de vinst mètres de largeur; enfin l'ile Lobau était séparée de la rive gauche, par un dernier bras. large de cent quarante mètres. L'équipage de pout traîné à la suite de l'armée fut réservé pour le passage du petit bras: un pont de bateaux établi à l’aide des matériaux du pays fut construit sur le grand bras; enfin le génie établit un pont de chevalets surle bras qui coupe en deux l'île Lobau. Les matériaux et le teinps manquèreut malheureusement pour donner au grand pont la solidité nécessaire, les ancres firent défaut et durent être remplacées par des caisses ou des paniers d'ancrage, remplis de boulets et de pièces de canon amarrées à des cordages. Enfin on ne put, par suite du manque de matériaux, couvrir le pont par des

estacades contre les corps flottants que le courant entraînait avec rapidité. Le 19, dans l’après-midi, le major Sainte-Croix, aide de camp de Masséna, passa sur la rive gauche avec deux cents voltigeurs pour protéger l'établissement du pont de bateaux. Ce pont fut terminé vers six heures; la division Molitor déboucha immédiatement, appuyée par quelques pièces d'artillerie passées à bras. Elle fut suivie de la cavalerie légère de Lasalle; celle de Marulaz passait à son tour, lorsque Le pont complèté avec des chevalets et des troncs d'arbres, faute d’un nombre suffisant de pontons, vint à se rompre. Le défilé du 4° corps ainsi interrompu, ne fut terminé que dans la matinée du 21. |

L'armée autrichienne était établie sur les hauteurs du Bisamberg, en face du point de débarquement choisi par Napoléon. Ce point se trouvait dans un rentrant du fleuve, décrivant un coude dont les deux extrémités s’appuyaient à gauche au village d’Aspern, à droite à celui d’Essling ; en avant de ce dernier village était la petite ville d'Enzersdorf. Entre Aspern et Essling s'étendait un ancien fossé, derrière lequel s'abrita la division Molitor. La cavalerie légère de Lasalle gagna le terrain nécessaire pour le déploiement, et. le 4° corps se forma dans l’ordre suivant : à gauche, Molitor défendant Aspern ; à droite, Boudet chargé de garder Essling ; en arrière, Legrand et Carra Saint-Cyr ; au centre, la cavalerie légère de Lasalle en première ligne, les cuirassiers d'Espagne en

seconde ligne. C’étaient les seules troupes passées sur la rive gauche : encore la division Carra Saint-Cyr n’arriva-t-elle en ligne que vers deux heures de l’après-midi après la cavalerie de Marulaz.

Le maréchal [annes avait couché le 20 mai au soir dans la seule maison que renfermât l’île Lobau. Sans attendre son corps d'armée, il se rendit dans la matinée du 21 auprès de l'Empereur, qui lui confia la tâche de défendre Essling et son grenier public, vaste édifice à trois étages, construit en briques, long de trente-six mètres et large de dix, dont les murs étaient à l'épreuve du canon jusqu’à la hauteur du premier étage et où quatre cents hommes pouvaient tenir à l'aise. La lutte commença par Aspern : Legrand et Molitor s’y défendirent énergiquement, tandis que le général Marulaz culbutait la cavalerie autrichienne et se voyait obligé de reculer devant le feu de l'infanterie. Les Autrichiens dirigèrent alors tous leurs efforts sur Essling, où Lannes puissamment secondé par Boudet, repoussa trois attaques successives. Cependant le grand pont avait été rompu une première fois; le corps de Masséna et une partie de la cavalerie se trouvaient seuls sur la rive gauche, séparés du reste de l’armée. La situation était critique : il fallait, avec vingt-quatre mille hommes d'infanterie et cinq mille de cavalerie acculés au fleuve qui grossissait toujours, tenir tête à quatre-vingt mille Autrichiens. Napoléon donna au maréchal Lannes, outre le commandement de

l'aile droite, celui du centre composé des divisions Lasalle, Marulaz et Espagne sous les ordres supérieurs du maréchal Bessières, et, comme sil eût prévu ce qui allait se passer, il dit à Bessières : « Vous êtes sous les ordres du maréchal Lannes! »

J'ai dit plus haut d’où provenait l’antipathie qu’éprouvaient l’un pour l’autre Lannes et Bessières. Cette antipathie éclata au grand jour sur le champ de bataille d'Essling, ainsi que le raconte le général de Marbot dans ses intéressants Mémoires. À un moment où les colonnes autrichiennes menaçaient de percer le centre de l’armée française, entre Aspern et Essling, Lannes, trouvañt que notre cavalerie chargeait trop mollement à son gré, envoya successivement trois de ses aides de camp prescrire au maréchal Bessières de charger à fond; comme cet ordre ne lui paraissait pas avoir été textuellement transmis, puisqu'il n’était pas exécuté comme il l’entendait, 1l le fit porter une quatrième fois par Marbot, avec recommandation expresse de répéter mot pour mot ses propres paroles. Marbot, arrivant auprès de Bessières, demanda d'abord à lui parler confidentiellement, mais le maréchal lui répondit d’un ton sec : « Parlez tout haut, monsieur! — Eh bien, M. le maréchal Lannes m'a chargé de dire à Votre Excellence qu’il lui ordonne de charger à fond. — Est-ce ainsi, monsieur, qu'on parle à un maréchal ? Prenez garde à vous! Quels termes !.… vous ordonne et charger à fond! Je vous ferai sévèrement punir de cette inconvenance. — Mais, monsieur le

maréchal, plus les expressions dont je me suis servi paraissent fortes à Votre Excellence et plus elle doit être convaincue que je ne fais qu'obéir aux ordres que j'ai reçus. »

Là-dessus, Marbot salua et revint auprès du maréchal Lannes, qui lui fit répéter mot pour mot ce qu'il avait dit à Bessières et s'écria : « Voilà au moins un aide de camp qui me comprend! » La charge eut lieu avec la vigueur qui est restée célébre dans l’histoire : les cuirassiers Espagne s’élançant audacieusement sur la cavalerie et l'infanterie autrichiennes, sont ramenés après des prodiges de valeur et soutenus par la cavalerie légère de Lasalle. Le brave général Espagne est tué; les Autrichiens, arrêtés pendant quelques instants, reviennent à la charge et sont encore refoulés par les cuirassiers de Nansouty, aidés de la cavalerie légère de Marulaz : « Vous voyez, dit Lannes à son aide decamp, que mon injonction a produit son effet. » Il convient d'observer cependant que, depuis lematin, plusieurs charges des plus vigoureuses avaient été exécutées sous l’impulsion de Bessières.

Le combat cessa à la nuit; l'ennemi un instant maître de la partie basse du village d’'Essling l'avait abandonnée, mais, au moment où le maréchal Lannes, après avoir combattu comme un lion dans les rues de ce village, allait retrouver l'Empereur, il entendit le bruit d’une vive fusillade venant d’Aspern, où luttaient encore les troupes de Masséna. Voulant

voir ce qui se passait là, il se dirigea de ce côté, accompagné de Marbot. Tous les deux étaient à pied, et l’aide de camp marchait en avant pour reconnaitre le terrain Il cherchait le bivouac de Masséna lorsqu'il aperçut celui-ci se promenant avec Bessières qui, apostrophant très vivement l’aide de camp de Lannes, s’écria :

— C'est vous, monsieur! je vous apprendrai à mieux choisir vos expressions en parlant à vos supérieurs. Si vous n'avez fait qu'obéir à votre maréchal il rne rendra compte de cette injure, et je vous charge de le lui dire.

Lannes s’élança d’un bond, prit Marbot par le bras et dit à Bessières :

— Je vous trouve bien osé de gronder un de mes aides de camp; celui-ci a marché le premier à l'assaut de Ratisbonne, a traversé le Danube en bravant une mort presque certaine et vient d’être blessé deux fois en Espagne, tandis qu'il est de prétendus militaires qui de leur vie n’ontreçu aucune égratignure et n'ont fait leur avancement qu’en espionnant et dénonçant leurs camarades. Et que reprochez-vous à cet officier?

— Monsieur, dit Bessières, votre aide de camp est venu me dire que vous m'ordonniez de charger à fond, il me semble que de telles expressions sont inconvenantes.

— Elles sont justes, monsieur, et c’est moi qui Les ai dictées. L'Empereur ne vous a-t-il pas dit que vous étiez sous mes ordres ?

34 LE MABÉ HAL LASVE.

— L'Empereur im a prévenu que je devais obtempérer à Vis Avis.

— Sachez, monsieur. que dans l'état militaire on n'obtempére pas à des avis: on obéit à des ordres. Si J'Empéreur avait en la pensée de me placer sous votre commandement. je lui offrais ma démission. mais tant que vous serez sous le mien je vous donnerai des ordres et vous obéirez : sinon Je vous retirerai la direction des troupes. Quant à charger à fond. je vous J'ai prescrit parce que vous ne le faisiez pas, et que depuis le matin vous paradiez devant l'ennemi sans P'aborder franchement.

— (&ci est un outrage et vousm en rendrez raison.

— A l'instant méme. si vous voulez !

EtLannes miten parlant ainsi la main sur son épée.

Masséna. qui jusque-la avait cherché à les calmer sans pouvoir y parvenir, prit à son tour le ton du commandement :

— Je suis votre ancien, messieurs. vous êtes dans mon Camp, je ne souffrirai pas que vous donniez à mes troupes le scandale de voir deux maréchaux mettre l'épée à la main l'un contre l'autre et cela devantl'ennemi. Je vous somme donc. au nom de l'Empereur, de vous séparer sur-le-champ.

Puis. se radoucissant, Masséna prit Lannes par le bras et l'entraîna, tandis que Bessières s'en allait de son côté. Lannes alla se plaindre à l'Empereur qui, considérant sans doute qu'il lui avait donné le commandement et ne voulant pas d'obstacle à sa vo-

lonté, gronda Bessières. Celui-ci, cependant, n'était pas homme à dévorer un affront de quelque part qu'il vint, et l'affaire aurait eu sans doute un dénouement sérieux, si un boulet autrichien n'était pas venu le lendemain la trancher de la manière la plus tragique et la plus douloureuse.

Le corps du maréchal Lannes passa le Danube pendant la nuit; il se composait ce jour-là des trois divisions Démont, Claparède et Tharreau, ces deux dernières sous les ordres d’Oudinot, et de la division Saint-Hilaire. Une brigade des cuirassiers de Nansouty venait ensuite. Le Danube augmentait à vue d'œil; de gros arbres heurtaient incessamment le pont, et plusieurs bateaux s'en allant à la dérive exigeaient des réparations fréquentes. Masséna était à Aspern avec les trois divisions Molitor, Legrand et Carra Saint-Cyr. La division Boudet tenait toujours à Essling ; le corps de Lannes occupait le centre, Bessières était en seconde ligne avec la cavalerie. Les Autrichiens essayèrent d’abord de rentrer dans Aspern, mais ils passèrent bientôt de l'attaque à la défense. Lannes, avec cet élan irrésistible qui le caractérisait, s'avançait fièrement dans la plaine pour enfoncer le centre de l’ennemi; rien ne lui résistait. Il fait prisonnier un bataillon tout entier, s’empare de cinq pièces d'artillerie et d’un drapeau; l’ennemi se retire en désordre, et déjà les coureurs de notre cavalerie légère galopaient près de Breitenlee, où l’archiduc Charles avait porté son quartier général.

Ce prince rallie les régiments battus et les ramène dans la mélée en saisissant un drapeau. « Le généralissime, ditle Bulletin autrichien, se bat en cemoment pour l'honneur et la patrie avec le plus grand mépris de la mort, au milieu de ces attaques qui n'ont pas d'exemple dans l’histoire et d'un feu tel que les plus vieux soldats n’en avaient pas vu de pareil. » Tous les officiers de son état-major sont blessés autour de lui, etil est enfin entraîné par la retraite des siens. Nos divisions, poussant des cris de victoire et saluant l'héroïque Lannes de leurs acclamations, se déploient en bataille presque au milieu de l'armée ennemie. Masséna, sur la gauche, enlève deux bataillons autrichiens dans Aspern et se prépare à déboucher du village, tandis qu'à droite Boudet attend, pour se porter en avant, les fusiliers de la garde dont le concours vient de lui être annoncé.

Tout à coup, en plein triomphe, le maréchal Lannes reçoit de l'Empereur l’ordre de suspendre tout mouvement. Une partie du grand pont venait d'être enlevée, et les ofliciers d'artillerie demandaient au moins quarante-huit heures pour le rétablir. Voici ce qui s'élait passé : un officier autrichien, placé en observation avec quelques compagnies de chasseurs dans les îles en amont d'Aspern, s'était avancé à une certaine distance de la rive sur un petit bateau : il vit l'effet produit par les arbres flottants sur Îles bateaux de notre pont et fit pousser à l'eau un grand nombre de poutres et plusieurs barques remplies de

matières enflammées; de là une première brèche qui fut réparée par les pontonniers. L’officier autrichien fit alors couper les amarres d’un grand moulin flottant qui, lancé sur le pont par le courant, en détruisit une forte partie. Plusieursbateaux furententraînésau loin, emportant avec eux le général Pernetti qui commandait l'artillerie, les pontonniers et leurs officiers.

L'Empereur, perdant l’espoir de voir arriver sur la rive gauche le corps de Davout, le meilleur des trois de l’armée, et voyant les troupes, ainsi que l’arüllerie, près de manquer de munitions en l’absence des parcs, donne l’ordre de replier la ligne à hauteur d'Aspern et d’Éssling. L’archiduc, informé de la rupture des ponts, ramène en avantses troupes enhardies par la cessation de notre poursuite ; il fait avancer sa cavalerie qui charge violemment sur la division Saint-Hilaire. Cette division résiste tout d’abord avec énergie, mais l'artillerie autrichienne l’enveloppe de ‘toutes parts dans la position qu’elle occupe au milieu du feu le plus terrible. Saint-Hilaire, le type de l'honneur militaire, surnommé par tous le chevalier sans peur et sans reproche, est frappé mortellement par un biscaïen. C’était pour Napoléon et pour Lannes un vieil ami de l’armée d'Italie : la nouvelle de sa blessure les affecte profondément.

Le maréchal Lannes, voyant la division Saint- Hilaire accablée et près de succomber, court en prendre le commandement et la ramène lentement en arrière, imposant à l'ennemi par sa ferme conte-

nance et ses fréquents retours offensifs. Il s'arrète enfin sur la crête qui règne d'Aspern à Essling, sa droite appuyée à ce dernier village, toujours gardé par la division Boudet. Il n'était encore que neuf heures du matin, il fallait pouvoir tenir jusqu'à la nuit pour se retirer par le petit pont dans l'ile Lobau. Ce pont, notre dernière chance de salut, était déjà menacé par l'ennemi. L’archiduc ne pouvant percer le centre de l’armée française où Lannes et la division Saint-Hilaire conservaient victorieusement leurs positions, le carnage devint terrible. Masséna et Legrand, assaillis de toutes parts dans Aspern, y soutiennent une lutte acharnée. Tantôt à pied, tantôt à cheval, tour à tour dans Aspern et dans le bois, l'épée à la main, le feu dans le regard, le vainqueur de Zurich se multiplie. Legrand et Molitor se montrent dignes de lui. Repoussé d'Aspern, l’archiduc se jette sur Essling, et ses troupes s'emparent d'une partie du village : Boudet se retire dans le grenier d'abondance, d’où l'ennemi ne peut parvenir à le déloger. Alors l’archiduc lance toutes les masses de sa cavalerie sur le centre ; de fortes colonnes d'infanterie marchent derrière les escadrons pour achever la victoire sur laquelle compte le généralissime. Lannes ordonne à ses soldats de laisser approcher l'ennemi à petite portée de fusil et l’accucille par le feu le plus nourri. Bessières et Les cuirassiers, passant dans l'intervalle des bataillons, culbutent la cavalerie ennemie et renversent l'infanterie. Vaine-

ment l’archiduc excite les siens à se porter de nouveau en avant: Lannes, qui au milieu du feu le plus meurtrier paraît invulnérable, parvient à briser avec les jeunes soldats d'Oudinot les efforts redoutables des grenadiers hongrois. En même temps l’infanterie de la jeune garde, conduite par Mouton et Rapp, se précipite sur Essling et en chasse les Autrichiens.

L’ennemi semble renoncer à la lutte, qui dégénère en une longue canonnade ; notre artillerie, qui n’a presque plus de munitions et à qui le maréchal Davout vient de faire passer quelques caissons transportés en bateau sur le grand bras du Danube, résiste avec peine au feu concentrique des nombreuses batteries disposées en demi-cercle autour de la ligne française. Nos troupes cependant font bonne contenance, et Lannes fatigué met pied à terre pour se promener avec le général Pouzet, derrière la brigade de ce vieil ami, lorsqu'une balle vient frapper celui-ci et l’étend raide mort auprès du maréchal. C'était, on doit se le rappeler, cet officier du régiment de Champagne, l’instructeur des volontaires du Gers au camp de Miral et le professeur de tactique du jeune Lannes. Le maréchal reconnaissant avait veillé à son avancement et lui était resté toujours attaché. Sa douleur fut grande en le voyant tomber. Il était alors près de la tuilerie située à gauche en arrière d'Essling; il se retira tout ému et fit une centaine de pas dans la direction d'Enzersdorf, puisil fut

s asseoir sur le revers d’un fo ssé. Il y était depuisun quart d'heure environ, lorsque passèrent devant lui quatre soldats portant les coins d’un manteau dans les plis duquel était enveloppé un officier : le manteau sécarta et Lannes reconnut le cadavre du généril Pouzet : « Ah! s'écria-t-il, cet affreux spectacle me poursuivra donc toujours! » Il s’éloigna alors pour aller s asseoir sur le bord d'un autre fossé, la main sur {es Yeuxet les jambes croisées l’une sur l'autre. Il était là plongé dans ses sombres réflexions quan un petit boulet de trois, lancé par le canon d'Enzer:dorf arriva en ricochant et vint frapper le maréchal au point où les deux jambes se croisaient La rotule de l'une fut brisée, le jarret de l’autre déchiré. Presque tous ses aides de camp avaient été tués ou blessés; il dit à Marbot qui se tenait auprès de lui: « Je suis blessé, c'est peu de chose, donnez-moi la main, que je me relève. » Il essaya, mais cela lui fut impossible. « Les régiments voisins envoyèrent quelques hommes pour transporter le maréchal vers une ambulance; « mais nous n’avions ni brancard ni manteau, dit Marbot, nous primes le blessé dans nos bras. Cette position le faisait infiniment souffrir. Alors un sergent aperçut au loin les soldats qui portaient le cadavre du général Pouzet: il leur envoya demander le manteau dans lequel ce corps était enveloppé, on allait y poser Le maréchal quand ille reconnut et s'écria : « C’est celui de mon » pauvre «mi, il est couvert de son sang, je ne veux

»pasm'en servir, faites moi plutôt traîner comme vous » pourrez. » Unbouquet de bois était voisin, quelques grenadiers coururent y couper des branchages sur lesquels on transporta le blessé jusqu'à la tête de pont. Les chirurgiens en chef le pansèrent et tinrent un conciliabule secret dans lequel Larrey se prononça pour l’amputation de la jambe dont la rotule était brisée. Un autre voulait les couper toutes les deux. Le docteur Yvan s’opposait à toute amputation : il connaissait le maréchal depuis longtemps et assurait que la fermeté de son moral donnait quelques chances de le sauver tandis que, par ce temps chaud et orageux, l'opération le tuerait. Larrey était le chef, ajoute Marbot, la jambe fut amputée'. Le maréchal supporta l'opération avec un grand courage ; elle était à peine terminée lorsque l'Empereur survint. L’entrevue fut des plus touchantes : Napoléon à genouxpleurait en embrassant le maréchal dont le sang teignit bientôt son gilet blanc. »

L'histoire des reproches que Lannes aurait adressés à l'Empereur parait absolument controuvée; Marbot, qui pendant cette entrevue soutenait le corps du maréchal et qui entendit toutes les paroles échangées, l’affirme de la façon la plus positive. Le maréchal fut au contraire très tendre, et quand Napoléon forcé de le quitter pour veiller au salut de l’armée dit àLannes :

1. Une seule jambe et non les deux, comme le prétend M. Villemain qui dans son article de la Revue des Deux Mondes, n’est pas plus exact en cela que sur bien d’autres détails.

« Vous vivrez, mon ami, » le maréchal lui répondit en lui prenant les mains : « Je le désire si je puis encore être utile à la France et à Votre Majesté. »

Malgré ses souffrances, Lannes s’inquiétait de la situation des troupes; il apprit avec plaisir que l’ennemi ne poursuivait pas. Il s’informa ensuite avec intérêt de l’état de seé aides de camp blessés. Il lui fallut passer la nuit dans l'ile Lobau, parce que le pont était rompu et quon n'osait le faire transporter dans une frèle nacelle. On l’étendit sur un lit formé de plusieurs manteaux de cavalerie étendus les uns sur les autres. On manquait de tout, le blessé souffrait affreusement de la soif, il n’y avait pas de bonne eau, celle du Danube était sale et boueuse, il ne put en boire et dit avec résignation : « Nous voilà comme les marins qui meurent de soif bien qu’environnés par les eaux. » Un de ses valets de chambre avait un petit porte-manteau rempli de linge, on y prit une chemise du maréchal en toile très fine, on en ferma avec de la ficelle toutes les ouvertures excepté une seule, puis on plongea cette espèce d'outre dans le Danube d'où on la retira pleine et on la suspendit sur des piquets au-dessus d’un grand bidon où l’eau tomba filtrée, débarrassée tout au moins de ses plus grosses impuretés. Le maréchal suivait cette opération d’un œil avide et il but avec bonheur.

On craignait cependant de voir l'ennemi envahir l'île Lobau où ses batteries placées près d'Enzersdorf lancèrent quelques boulets. Grâce à l’héroïque

fermeté de Masséna la retraite se fit en bon ordre. Le 23 au matin le commandant du 4° corps franchissait le dernier de tous le petit pont de bateaux qui était immédiatement replié ; toute l’armée était en sûreté dans l’île Lobau. Le maréchal Davout, qui se trouvait sur la rive droite du Danube, déploya une grande activité et parvint à organiser un service de bateaux légers pour approvisionner en vivres et en munitions les troupes de l'ile Lobau et ramener les blessés. On créa des hôpitaux dans Vienne. Le 2° corps, la garde et la cavalerie repassèrent sur la rive droite, Masséna resta seul dans l’île Lobau avec le 4° corps. Un des premiers soins de l'Empereur, dans la matinée du 23, fut de faire transporter le maréchal Lannes sur la rive droite dans une barque de moyenne grandeur; il fut installé dans une des meilleures maisons d'Ebersdorf, où ses gens vinrent le rejoindre. Ses aides de camp blessés furent dirigés sur Vienne. L’archiduc Charles avait dû sa victoire à la rupture du grand pont; l'officier de chasseurs qui avait produit cette rupture, en lançant sur le pont un moulin flottant, fut récompensé de cet immense service rendu à l’armée autrichienne par la décoration de Murie- Thérèse, décoration d’une valeur exceptionnelle, accordée à ceux qui l'ont demandée après avoir fait plus que leur devoir. Une seule demande était admise : si elle échouaiït elle ne pouvait plus être renouvelée. La situation du maréchal Lannes fut bonne pendant les quatre jours qui suivirent la bataille d’Ess-

ling; il conserva toute sa présence d'esprit et tout son calme. Loin de renoncer à servir son pays, il pensait à se faire faire une jambe artificielle comme celle que portait le général autrichien comte de Palfi qui, avec cette jambe fabriquée par lecélébre mécanicien Master (de Vienne), marchaitet montait à cheval. Il fit même écrire à cet artiste pour l'inviter à venir lui prendre mesure. D’après une note adressée à Corvisart par le docteur Lanfranc, la fièvre, la suppuration, les plaies, tout se présenta sous un caractère favorable jusqu'au cinquième jour. Informé de l'existence du bulletin destiné à Corvisart, le blessé voulut en prendre connaissance : comme ce bulletin était rassurant on le lui mit sous les veux, il en suivit chaque mot avec une avide attention. « Écrivez à Corvisart, dit-il, qu'il recommande à ma femme, si elle vient, de ne point s'inquiéter; elle viendra, j'en suis sûr. »

Dans la nuit du 27 au 28 un accès de fièvre nerveuse se manifesta, et l’état moral du maréchal alarma les médecins. Le délire le prit et ne le quitta plus : les fortes chaleurs amenèrent la gangrène. Daus l’exaltation du délire, il se croyait toujours sur le champ de bataille, occupé à expédier ses aides de camp de droite et de gauche, disant à l’un de faire charger les cuirassiers, à un autre d'amener l'artillerie. En vain les docteurs Yvan et Lanfranc cherchèrent à le calmer ; la fièvre, devint de plus en plus violente, et le 30, après une nuit passée en imagination au sein

d'une bataille acharnée, il eut une longue faiblesse avec perte absolue de connaissance. On s’empressa d'aller chercher l'Empereur et, en l’attendant, onpromena un flacon d'ammoniaque sous les narines du malade pour essayer de le ranimer. 1l revint en effet à la vie et s'écria avec fureur : « Comment, drôle! tu mets des cochonneries sous le nez d’un maréchal d'Empire. Holà ! mes aides de camp, quarante grenadiers! qu'on traîne cet homme dehors par les cheveux ! »

Au même insiant l'Empereur arrivait : il aborda, avec toute l'expression de la plus profonde douleur, dit le docteur Lanfranc, le lit du maréchal qui s'écria : « Ah! voilà l'Empereur ! » et ajouta: «Sire, ce drôle qui m'a empoisonné! qu'il nerentre pluschez moi, Je vous en prie. » Il fallut expliquer ce qui s'était passé. Napoléon resta une demi-heure dans la chambre avec les médecins, puis Lannes demanda à être seul avec Sa Majesté, et Napoléon resta encore une demi-heure près du malade qui, malgré tous ses efforts pour parler, ne put rien lui dire de suivi; c’est ce qui résulte du rapport des médecins. Il ne put donc prononcer ces paroles que lui attribue M. Villemain:« Au nom de Dieu, Sire, faites la paix pour la France, moi je meurs. » Il fallut avouer à Napoléon que Lannes était perdu et qu’une fièvre pernicieuse mortelle l’emportait sans qu'il fût possible de rien faire pour le sauver. L'Empereur s’éloigna en manifestant un vif sentiment de surprise et de chagrin, et dans la nuit le

docteur Franck, son médecin particulier, arriva, envoyé par lui, pour lui rendre compte de l’état du maréchal. Ce nouveau médecin ne put que constater l’exactitude du pronostic de ses confrères. Le malade se calma cependant; un grand affaissement succéda au délire et toutes les facultés morales reprirent le dessus. Lannes reconnut son aide de camp Marbot, lui serra la main, lui parla de sa femme et de ses cinq enfants, et comme Marbot était très près de son chevet, il appuya la tête sur son épaule, parut sommeiller et rendit le dernier soupir.

C'était Le 31 mai, à six heures un quart du matin. Un quart d'heure après, l'Empereur se présenta à la porte de la maison : on se précipita au-devant lui pour l'empêcher d'enirer dans l'appartement infecté de miasmes putrides. Ici je crois devoir reproduire presque textuellement le récit de Marbot : « Napoléon écarta de la main l’aide de camp qui voulait l'empêcher d'entrer, s'avança jusqu’au lit, contempla le corps du maréchal en versant des larmes et dit à plusieurs reprises : « Quelle perte pour la » France et pour moi ! » En vain Berthier voulut éloigner l'Empereur, Napoléon résista pendant plus d’une heure à toutes les instances et ne céda que lorsque Berthier lui dit que le général Bertrand l’attendait, pour le conduire sur l’emplacement d’une batterie importante. »

Ce récit diffère quelque peu de celui du docteur Lanfranc écrivant à Corvisart. D'après ce médecin,

l'Empereur se serait trouvé à cheval devant la porte de la maison au moment où le général Frère, chef d'état-major et ami du maréchal, se précipitait à sa rencontre pour l’empècher d’entrer et lui annoncer que tout était fini. Napoléon ne descendit pas de cheval, resta plongé pendant plusieurs minutes dans une sombre consternation, se fit donner des détails de la mort du maréchal, parut se plaindre qu'on ne l'eût pas averti assez tôt du danger que le malade avait couru, resta encore assez longtemps immobile gardant le silence et donnant les signes de la plus profonde douleur. Puis il ordonna que le corps du maréchal fût embaumé et, sur les instances de Berthier, il se décida à s'éloigner en disant : « Au surplus, tout finit comme ça! » Après le départ de l'Empereur les docteurs Larrey et Yvan procédèrent à l’'embaumement, et le corps de Lannes fut transporté à Straubing, sous la conduite d’un officier et de deux sergents de la garde.

Lorsque la triste nouvelle fut connue dans l’armée, les plus vifs regrets se manifestèrent de toutes parts : « Je n’entreprendrai pas, écrivait le docteur Lanfranc à madame Guéhéneuc, de vous parler de la douleur et des regrets de tous les généraux et officiers supérieurs de l’armée : tout ce que je pourrais vous en dire serait insuffisant. Combien de fois m'ont-ils répété que l’armée française perdait le général le plus dangereux pour les Autrichiens. J'avais la plus haute idée de la bravoure de M. le maréchal, mais tout ce que

j'ai entendu prononcer sur ses grand talents militaires par le prince, les généraux Dumas, Rapp, les officiers de tous grades, ceux de la garde impériale, m'a frappé d'une étonnante admiration. Il n'y a pas eu d’instant pendant tout le cours de la maladie de M. le maréchal qui n'ait été marqué par tous les sentiments que le mérite le plus éminent peut seul inspirer. » (Prèces justificatives M.)

Lorsque la maréchale fut informée de la blessure de son mari, elle partit immédiatement accompagnée de son frère, le colonel de Guéhéneuc, qui était venu apporter à Paris la nouvelle de l'entrée des troupes à Vienne. Mais en route ils apprirent la mort de Lannes. Sans doute on engagea d’abord la maréchale sous un prétexte quelconque à suspendre son voyage, et c’est alors qu'elle écrivit la note suivante, que j'ai trouvée en autographe dans les papiers de famille :

« J'ai un pressentiment si fort que le ciel me l’a rendu, que, si j étais ma maîtresse et que je ne sache pas d’ailleurs le mal que ma présence pourrait lui faire, je partirais pour l'aller trouver. J'ai promis, le sachant en danger, de faire une fondation pieuse de tous mes diamants sl échappait; je renouvelle ici cette promesse et je m'y engage par serment. »

Il fallut cependant finir par apprendre à la duchesse de Montebello l’affreuse vérité, et elle repartit pour Paris. Si les marques de regrets et les témoignages de

douleur étaient capables de consoler en pareille circonstance, les larmes de la maréchale auraient été vite séchées, car il est impossible d'imaginer un semblable concert de regrets et d'éloges pour la mémoire de Lannes.

De tous ces témoignages je n’en citerai qu'un seul, la lettre de Masséna; les condoléances de celui qui devait porter le titre de prince d’Essling à la veuve du héros qui, en même temps et autant que lui, l'avait mérité, ne devaient avoir rien de banal et sous le style un peu ampoulé du temps, on peut constater la profonde estime du vainqueur de Zurich pour l’ancien grenadier d'Italie. Voici cette lettre :

« Je n’essayerai pas, madame, de vous donner des consolations sur la perte que nous venons de faire, et j'ai besoin moi-même de consolateur. Ah! si les hasards de la guerre respectaient les grands hommes, si la bravoure et les hautes vertus guerrières étaient des boucliers invulnérables, nous n'aurions pas à pleurer aujourd'hui. Notre prince et notre pays posséderaient encore un de leurs plus illustres défenseurs ; sa famille et ses amis reverraient encore l'objet de leurs plus chères affections. Mais il n’est plus! Sa mémoire et ses lauriers occupent déjà le premier rang dans nos temples, comme il occupaitla première place dans le cœur des braves.

» Puisse, madame, l’immense héritage de sa célébrité apporter quelque adoucissement à votre dou-

leur. à celle de vos chers enfants! Pour moi qui ai eu l'honneur d'être son ami, son camarade, j'en trouve un bien réel dans la pensée qu'il ne pouvait nous être enlevé d'une manière plus glorieuse et plus digne

de lui.

» Je vous prie, madame, d'agréer l'hommage du

respectueux dévouement avec lequel j'ai l’honneur d'être, » Votre très humble et très obéissant serviteur, » Le maréchal duc de Rivoli,

» MASSÉN A. »

lle du Lobau, 12 juin 1809.

Lannes, Masséna, Lobau, 1809, quels hommes, quels lieux et quels temps!

Voici maintenant le lettre qui fut adressée à la duchesse de Montecbello par l'Empereur :

« Ma cousine. le maréchal est mort ce matin des blessures qu'il a reçues sur le champ d'honneur. Ma peine égale la vôtre; je perds le général le plus dis-

tingué de mes armées, mon compagnon d'armes depuis seize ans, celui que je considérais comme mon meilleur ami. Sa famille et ses enfants auront toujours des droits particuliers à ma protection : c'est pour vous en donner l'assurance que j'ai voulu vous écrire cette lettre, car je sens que rien ne peut alléger la juste douleur que vous éprouvez. La présente n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, ma cousine, en sa sainte et digne garde.

Page 1