‹ Le maréchal LannesChapitre 15 sur 18 · NAPOLÉON · texte numérisé non relu

NAPOLÉON

À Ebersdorf, le 31 mai 1809.

Le corps de Lannes déposé à Strasbourg. — Émotion de la maréchale à la vue du corps de son mari. — Translation du corps à Paris. — Cérémonie de l'église des Invalides et des caveaux du Panthéon. — Descendants directs du maréchal Lannes. — Les trois statues de Lectoure, du palais de Versailles et du Louvre. — États de services de Lannes. — Opinion de Napoléon. — Indépendance de caractère. — Présence d'esprit et sang-froid. — Verdeur de langage. — Lannes devant la postérité. — Les vers du poète Jasmin.

Le maréchal Lannes était le premier maréchal de l'empire frappé mortellement sur un champ de bataille‘. L'Empereur voulut que des honneurs exceptionnelse lui fussent rendus, non seulement en raison de cette circonstance mais surtout à cause des services éclatants qu'il avait rendus, et de l'estime qu'inspirait ses talents militaires. Le cercueil où avait été renfermé le corps du maréchal Lannes fut transporté d'abord à Strasbourg, où il dut attendre dans une des

1. Il n'ÿ en eut que deux : Lannes blessé mortellement à Essling et son rival Bessières, tué le 1er mai 1809, la veille de la bataille de Lutzen.

salles du palais l'anniversaire de la bataille d'Essling. Il s'y trouvait encore lorsque la duchesse de Montebello, se rendant à Braunau au-devant de l’impératrice Marie-Louise, dont elle était la dame d'honneur, s'arrêta à Strasbourg. Elle voulut absolument visiter la salle où reposaient provisoirement les restes de son mari. Après avoir prié et pleuré, elle demanda avec imstance qu'on lui ouvrit le cercueil pour lui permettre de contempler encore une fois les traits du maréchal. Le préfet eut la faiblesse d'accéder à cette demande, et l'effet produit sur la duchesse par la vue du corps de son mari fut tel qu’elle perdit connaissance, et qu’on eut pendant quelque temps des craintes sérieuses pour sa vie. L'empereur imformé de cet incident en témoignage une vive irritation, le préfet du Bas-Rhin fut sévèrement réprimandé.

Le 22 mai 1810, jour anniversaire de la bataille d'Essling, à six heures du matin, treize coups de canon et le son des cloches de toutes les églises annoncèrent à Strasbourg le commencement de la cérémonie. |

Le cortège, formé des détachements de tous les corps de la garnison, avec musiques et aigles, se mit en marche entre une haie formée du reste des troupes pour accompagner jusqu'à la cathédrale le char qui portait le cercueil. Après un office pendant lequel fut exécuté le Requiem de Mozart, le corps fut remis au détachement chargé de l'accompagner jusqu'à Paris. Le char funèbre était précédé d'un peloton de vingt-

cinq cavaliers, sous le commandement d'un capitaine, accompagné d'une voiture destinée à la famille et à l’aide de camp, et suivi d'un second peloton de cavaliers. Un salut de treize coups de canon fut exécuté dans toutes les places traversées par le convoi, et le cercueil fut pendant chaque halte déposé dans une église, entouré d'ecclésiastiques en prières et d'une garde d'honneur. Le passage des restes de Lannes à travers les départements de l'Est de la France donna lieu à des manifestations qui rappelèrent dans une certaine mesure le vovage du cercueil de Turenne. « Dans tous les départements que j'ai traversés en transportant le corps de Son Excellence, écrivait le colonel Dupuis-Florent, chargé de la direction du convoi, j ai été à mème de juger jusqu’à quel point se portaient les regrets et l’admiration du peuple pour le héros qui en était l'objet. Partout les magistrats, les militaires, le peuple, jetaient des fleurs sur la tombe et toujours aussi les larmes s'y mélaient. Des couronnes y étaient partout déposées; chacun à l’envi me demandait l'honneur de veiller près de lui. Traversant surtout le département de la Marne, un sentiment plus profond se faisait remarquer, chacun v regrettait un héros et un père et voulait coopérer à rendre plus solennel encore le service divin qui se faisait en son honneur. »

Le cortège arriva à Paris le 2 juillet. L'Empereur avant décidé que le cercueil du maréchal serait descendu dans les caveaux de Sainte-Geneviève

(Panthéon), le 6 juillet, jour anniversaire de la bataille de Wagram, on le transporta provisoirement sous le dôme des Invalides. Des salves de treize coups de canon, accompagnées des sonneries des cloches de toutes les églises, furent tirées par les canons des Invalides le matin et le soir du jeudi 5 et le matin du vendredi 6. Toutes les autorités civiles et militaires s'étaient rendues dans l’église des Invalides, où une messe fut célébrée par un des aumôniers de l’empereur. Le cercueil avait été, dès le matin, transporté du dôme dans l’église et placé sur un catafalque monumental. Ce catafalque était surmonté par le buste du maréchal Lannes, le front ceint d’une couronne de laurier; aux quatre angles, s’élevaient les statues de la Force, de la Justice, de la Tempérance, de la Prudence (vertus chrétiennes et guerrières, dit le procès-verbal de la cérémonie), au-dessous desquelles se tenaient les maréchaux Sérurier, Moncey, Davout et Bessières, chargés de tenir les coins du poële. En dehors d’eux, quatre invalides mutilés dans des combats où Lannes avait commandé en chef semblaient, le sabre à la main, garder les coins du catafalque. L'église, entièrement tendue de noir, était parée d’inscriptions empruntées au Livre des Macchabées et remarquablement appropriées à la circonstance, telles que celles-ci : « Il a été fort et vaillant dès sa jeunesse. » « Qu'il soit général de vos troupes, et il conduira votre peuple à la victoire. » « Le combat fut opiniâtre et lui-même tomba mort. » Sur la face principale on

lisait : « Blessé à mort à la bataille d’Essling le 22 mai 1809 », et au-dessous ces paroles de l’Empereur : « Il fallait que, dans cette journée, mon cœur fût frappé par un coup aussi sensible pour que je pusse m'abandonner à d'autres soins que ceux de mon armée. »

L’oraison funèbre du maréchal fut prononcée par l'abbé Baillon, chanoine de Notre-Dame, le Requiem de Mozart fut exécuté par les chœurs et l’orchestre du conservatoire de musique. Le cercueil fut porté sur le char par huit sous-officiers ayant été décorés sous les ordres de Lannes, et le cortège se dirigea sur Sainte-Geneviève. En tête, précédées de leurs trompettes et de leurs musiques, venaient la cavalerie légère et la cavalerie de ligne sous le commandement du général de Saint-Germain. Puis venaient l’infanterie légère et l'infanterie de ligne avec tambours et musiques, commandées par le général Claparède; derrière l'infanterie venait l'artillerie à cheval et à pied, sous les ordres du général d’Aboville, amputé d’un bras après la bataille de Wagram, marchant avec leurs canons, leurs caissons, des chariots chargés de bombes et de gabions ; les sapeurs et les mineurs du génie commandés par le général Andréossy, suivis de deux caissons d'outils et de deux caissons de gabions. Après la troupe venaient les maréchaux présents à Paris et le général Hullin, gouverneur de Paris, suivi de tous les généraux et d’un nombreux état-major à cheval. Puis commençait le cortège religieux : les

enfants et les vieillards des hospices, le clergé de toutes les paroisses de Paris avec bannières, chantres, enfants de chœur, etc. ; le char funèbre et les quatre maréchaux tenant à cheval les coins du poële; derrière le char deux aides de camp porteurs d’étendards voilés de crêpes; un grand carrosse de deuil attelé de six chevaux où se tenait le duc de Parme (Cambacérès), présidant la cérémonie; la voiture vide du maréchal avec deux aides de camp à cheval aux portières; quatre voitures de deuil pour la famille; les voitures de tous les grands dignitaires attelées de six chevaux, celles des maréchaux, des ministres, des officiers généraux, des présidents des grands corps de l’État, toutes attelées à quatre chevaux. De longs voiles de crêpe pendaient depuis le sommet du dôme jusqu'à terre.

L'itinéraire suivi fut le suivant : l’esplanade des Invalides, les quais, la rue Saint-Jacques et la place du Panthéon. Le cercueil du général de Saint-Hilaire avait été placé aux Invalides sur un catafalque et transporté des Invalides au Panthéon à la suite du char funèbre de Lannes ; il fut après celui du maréchal descendu dans les caveaux. Lorsque le cercueil qui renfermait les restes de Lannes eut été porté par les huit grenadiers à la place qui lui avait été assignée, le maréchal Davout, au nom de toute l’armée, prit la parole pour adresser un dernier adieu à son frère d'armes.

Il peut être intéressant de voir comment le duc

d'Auerstædt s'exprima devant le cercueil du vainqueur de Montebello. L’'allocution de Davout, il faut bien le dire, montre à quel degré s'étaient élevés dans le langage des grands personnages du temps les hommages rendus à la gloire et au génie de Napoléon. Cette allocution contenait cependant de grandes et nobles pensées :

«.… C’est en combattant pour la gloire de notre souverain et pour notre patrie que le général dont nous déposons ici les restes a reçu la mort... La vie du duc de Montebello a été courte, mais elle a été rempli d'actions glorieuses.. Son courage de tous les jours lui avait mérité le surnom de brave des braves. »

Ainsi s’exprimait le prince d'Eckmübl, et son témoignage, qui ne saurait être mis en doute, nous apprend que ce surnom célèbre, mérité par le maréchal Ney pendant la retraite de Russie avait été porté avant lui par le héros de Saragosse. Davout termina par ces mots :

« .… Militaires de toutes les armes et de tous les grades qui représentez ici l’armée française, le plus bel éloge qu'on puisse faire de celui qui n’est plus, c’est de le prendre pour modèle ; nous suivrons les exemples que nous a laissés le duc de Montebello. Nous nous pénétrerons de son zèle, de son dévouement et de son courage, et nous serons toujours prêts à verser

comme luila dernière goutte de notre sang pour le serviceetlagloirede notre grandetbien-aimé Empereur. »

La duchesse de Montebello resta jusqu’à la fin de l'empire fort en faveur auprès de Napoléon, dont le choix s'arrêta sur elle lorsqu'il s’agit de désigner la dame d'honneur de l'impératrice Marie-Louise. Ce choix réunit l’approbation générale, et la nouvelle impératrice, malgré sa légèreté de cœur, conçut bientôt pour sa dame d'honneur une affection qui dura jusqu'à la fin de sa vie. Le maréchal avait laissé cinq enfants, quatre fils et une fille. Des quatre fils, qui prirent tous le nom de Montebello, un seul accomplit toute sa carrière dans l’armée; c’est le plus jeune, celui que nous avons connu général de division, aide de camp de l’empereur Napoléon III. Le second fonda la maison de vin de Champagne qui porte le nom de Montebello. Le troisième fit un riche mariage et s'établit à Pau. L'aîné des fils du maréchal héritier du titre de duc de Montebello fut élève de l’École polytechnique, ministre de la marine sous le règne de Louis Philippe, ambassadeur à Saint-Pétersbourg sous Napoléon III, successivement pair de France, député à l’Assemblée nationale de 1848 et sénateur du deuxième empire. Il laissa lui-même cinq fils et deux filles. Un seul des fils, Le second, M. le marquis de Montebello est entré dans l’armée et s’en est retiré de bonne heure avec le grade de capitaine. L'ainé, duc de Montebello avait servi dans la marine,

donna sa démission et mourut jeune. Le titre de duc de Montebello est porté aujourd’hui par son fils, un enfant de treize ans. Trois autres petits-fils du maréchal Lannes, fils de son troisième fils, sont devenus officiers : un est mort capitaine, les deux autres ont donné leur démission. Le nom de Montebello a donc disparu de l’armée, du moins pour le moment. Ce nom est actuellement porté par huit petits-fils et six arrière-petits-fils. Le maréchal Lannes compte dans sa descendance directe quatre fils et une fille, dix petits-fils et six petites-filles, quinze arrièrepetits-fils et quatorze arrière-petites-filles.

La maréchale duchesse de Montebello continua à l'égard de la ville de Lectoure et de ses habitants les traditions de bienfaisance et de libéralité qui avaient rendu le maréchal si populaire dans le pays. Nous avons vu qu'elle donna à la ville les bâtiments de l’ancien évèêché ; cette donation fut acceptée par acte du 22 juin 1818 : la sous-préfecture, la mairie et le tribunal sont installés aujourd’hui dans ce bâtiment. Une chambre y a été réservée conformément aux stipulations de l'acte de donation pour loger les héritiers de la duchesse de Montebello. Cette réserve a eu sans doute pour objet la constatation du droit des héritiers à jouir du cadeau fait au maréchal Lannes par l'Empereur.

De son côté, le conseil municipal de Lectoure, fier de l'illustration que la gloire de Lannes faisait rejaillir sur la cité, décida, dans sa séance du 5 sep-

tembre 1819, qu'un monument serait érigé en son honneur sur la place occupée par l’hôtel de ville (on disait alors la maison commune) et la halle dont les bâtiments, devenus inutiles, durent être démolis. Le monument devait consister en une statue de marbre blanc de six pieds de hauteur, placée sur un piédestal en marbre entouré d’un marchepied également en marbre et fermé par une grille en fer. Une souscription fut ouverte à cet effet, et le conseil municipal s'inscrivit en tête pour la somme de mille francs. Ce monument dont l'exécution confiée au sculpteur Corot fut, pour des causes que j'ignore, longtemps retardée, ne fut inauguré que le 25 mai1834, en présence de toutes les populations de Lectoure et du Gers, accourues pour donner une dernière marque de sympathie et d’admiration à l’ancien ouvrier teinturier, mort maréchal de l'empire, duc de Montebello et prince de Sievers, aussi bien qu'un témoignage de reconnaissance et de popularité au bienfaiteur du pays. Une magnifique pièce de vers, lue par le poète gascon Jasmin, releva cette cérémonie en lui donnant un cachet de verve gasconne et de grandeur poétique. Depuis ce jour, la statue du maréchal Lannes, une des plus belles œuvres de Corot, s'élève au milieu de Lectoure, à l’entrée de la promenade du Bastion, sur la colline escarpée qui domine de cent cinquante mètres de hauteur la vallée du Gers et d’où la vue s'étend par un beau jour par delà les tours de la cathédrale d’Auch, jusqu’à l'horizon bordé par les

cimes neigeuses des Pyrénées’. C’est de là qu'au mois d'août1792partitle 2° bataillon des volontaires du Gers.

Une autre statue de Lannes se voit dans la grande cour d'entrée du château de Versailles. Comment Lannes, Masséna, Mortier et Jourdan en sont-ils venus à former la haie des deux côtés de la cour d’honneur qui aboutit à la statue équestre de Louis XIV ? C’est ce qu'il est curieux de savoir. Par un décret en date du 9 mars 1810, l’empereur avait décidé que les statues, de huit généraux tués sur le champ de bataille seraient exécutées en marbre dans des proportions colossales, pour être placés au-dessus des piles du pont de la Concorde. Ces généraux étaient : Espagne et Saint-Hilaire tués à Essling ; Cervoni et Hervo, tués à Eckmühl ; Auguste Colbert, Ruffin et Lapisse, tués en Espagne, et Lassalle, tué à Wagram; ces statues étaient à peu près terminées lors de la chute de l’empire, et le gouvernement de la Restauration lesfit remplacer par celles de guerriers et hommes d’État de l’ancienne monarchie : Du Guesclin, Bayard, Turenne, Condé, Sully, Suger, Duquesne, qui durent être posées sur le pont de la Concorde, tandis que les généraux de l'empire allaient dormir dans une remise. On s’aperçut à la longue que les statues nuisaient à la perspective des quais et compromettaient même la solidité du pont. On se décida donc à les retirer et, dans le but deles utiliser, on les destina à être placées

où elles se trouvent encore aujourd’hui, dans la grande cour du château de Versailles, mais leur nombre était insuffisant, on ne pouvait pas d’ailleurs exclure des avenues d'un musée destiné à honorer toutes les gloires de la France les représentants dela gloire moderne; on se rappela alors qu’il existait quelque part huit statues de généraux de l'empire ayant les proportions voulues, et on en choisit quatre pour la cour du château. Mais on objecta que, tout en ayant été de fort braves soldats, Saint-Hilaire, Espagne, Lassalle et Colbert, seraient de bien minces personnages en face de Condé, Turenne, Sully etc.. En définitive on s’arrêta à unmoyen terme, qui avait au moins le mérite de l’économie; on trancha la tête à quatre des statues des généraux et, on la remplaça par celle d'un guerrier plus illustre. C'est ainsi que Lassalle devint le maréchal Lannes ; que le corps de Colbert reçut la tête de Mortier, que Saint-Hilaire fut transformé en Masséna et que la tête de Jourdan fut substituée à celle du général Espagne. Il y aurait peut-être bien quelques objections à faire au choix de ces personnages, il est probable que malgré sa loyauté, son honnêteté et son intrépidité, le maréchal Mortier n'eût pas figuré sur la même ligne que Turenne, Condé, Bayard, Du Guesclin, Lannes et Masséna, s’il n'avait été ministre de Louis-Philippe et s'il n'avait pas été frappé à côté de lui. On pourrait s'étonner aussi de n'y voir ni Hoche, ni Kléber, ni le maréchal Ney; mais Hoche et Kléber auraient constitué sans doute

pour Louis XIV'un état-major un peu trop républicain ; quant au maréchal Ney, que le petit-fils de l'arrière-petit-fils du grand roi avait fait fusiller, il eût été peu convenable de le placer là.

La statue de Lannes a été placée également sur la façade des bâtiments du nouveau Louvre qui regarde la rue de Rivoli; les images de Kléber, de Desaix, de Lannes et de Masséna dominent les arcades qui donnent accès sur la place du Carrousel dans le prolongement de la rue de Rohan. IL était difficile de trouver quatre hommes de guerre, plus dignes d'être associés dans une gloire commune que les vainqueurs de Hohenlinden, de Sedyman, de Zurich et de Montebello. Kléber, succédant au général Bonaparte dans le commandement de l’armée d'Égypte, est mort assassiné par un musulman fanatique dans la ville du Caire, reconquise par son énergie; Desaix est tombé, frappé à mort par une balle autrichienne dans les plaines de Marengo, en décidant la victoire qui assurait à Bonaparte, premier‘consul, l'empire du monde; Lannes a succombé aux blessures reçues en disputant pied à pied le champ de bataille d'Essling, où faillit sombrer la fortune de Bonaparte devenu l’empereur Napoléon. Masséna, seul des quatre, survécut à nos grandes guerres, disgracié par Napoléon... et les dernières années de sa vie furent troublées par des déboires qu’une mort tragique et prématurée épargna du moins à Kléber, à Desaix et à Lannes.

Enfin le nom du maréchal Lannes figure à une place d'honneur sous les voûtes de l'arc de triomphe de l'Étoile. Mais, avant tout, ce nom a pris place aux yeux de la postérité parmi ceux des grands hommes de guerre qui ont illustré la France. Il rappelle les batailles du Boulou, de la Montagne-Noire, de Loano, de Lodi, de Bassano, d’Arcole, des Pyramides, d'Aboukir, de Montebello, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de Pultusk, de Friedland, de Tudela, d'Abensberg, d'Eckmübl et d’Essling; les sièges de Collioure, de Port-Vendres, de Pavie, de Milan, de Mantoue, de Malte, d'Alexandrie, du Caire, de Jaffa, de Saint-Jeand’Acre, d'Ivrée, d'Ulm, de Dantzig et de Saragosse; les combats de Villelongue, de Dego, de Fombio, de Borghetto, de Lonato, de Governolo, d'Anghiari, de Faënza, de Chebreiss, de Gaza, de Chatillon, de la Chiusella, de Belgiojoso, de Wertingen, d’Amstetten, d'Hollabrünn, de Saalfeld, de Burgos, d’Arnhoffen, de Landshutt, de Ratisbonne, de Wels, etc., etc.

Avant d'être frappé mortellement à Essling, Lannes avait été blessé à Villelongue (ou Banyuls), en 1794 ; à Bassano, à Governolo, à Arcole (trois fois); en 1796, à Saint-Jean-d’Acre, et devant le fort d’Aboukir en 1799. Un biscaïen lui avait rasé la poitrine à léna : il avait reçu une blessure légère à Pultusk. Sa bravoure, nous l’avons déjà vu, était incomparable. Quant à ses talents militaires, voici ce que Napoléon lui-même en a dit dans ses Mémoires dictés à Sainte-Hélène.

« Le duc de Montebello était de Lectoure. Chef de bataillon, il se fit remarquer dans les campagnes de 1796 en Italie et se couvrit de gloire en Égypte, à Montebello, à Marengo, à Austerlitz, à Iéna, à Pultusk, à Friedland, à Tudela, à Saragosse, à Eckmühl, à Essling où il trouva une mort glorieuse. Il était sage, prudent, audacieux devant l'ennemi, d’un sangfroid imperturbable. Il avait eu peu d'éducation, la nature avait tout fait pour lui.

» Napoléon, qui avait vu le progrès de son entendement, en marquait souvent sa surprise ; 1l était supérieur à tous les généraux de l’armée française sur un champ de bataille, pour faire manœuvrer vingtcinq mille hommes d'infanterie. Ïl était encore jeune et se fut perfectionné ; peut-être fut-il même devenu habile pour la grande tactique qu'il n’entendait pas encore. »

Napoléon disait encore de lui à Sainte-Hélène :

« Lannes était un homme d’une bravoure extraordinaire. Calme au milieu du feu, il possédait un coup d'œil sûr et pénétrant; il avait une grande expérience de la guerre, il s'était trouvé dans cinquante combats isolés et à cent batailles plus ou moins importantes. Comme général, 1l était infiniment au-dessus de Moreau et de Soult. »

Enfin on prête aussi à Napoléon ce mot sur le

maréchal Lannes : « Je l’ai pris pygmée et je l'ai perdu géant. »

S'il fallait choisir entre les titres de gloire du duc de Montebello pour décider quel fut le plus beau, on serait fort embarrassé. On peut dire cependant que sa résistance acharnée dans les plaines de Marengo, l'habileté de ses manœuvres à Austerlitz, son élan irrésistible à Iéna, sa fermeté à Friedland, son audace à Ratisbonne, contribuèrent puissamment aux victoires remportées par Napoléon. Lannes commanda en chef à Montebello, à Saalfeld, à Pultusk et à Tudela. Après tout, c'est peut-être au siège de Saragosse quil déploya au plus haut degré ses vertus guerrières, en soutenant le courage d’une armée épuisée de fatigue, décimée par les balles et les boulets, aux prises avec des difficultés en apparence insurmontables. Sur le champ de bataille, au dire des contemporains, ses qualités maîtresses furent l'élan communicatif, le sang-froid rassurant pour tous ceux qui l’entouraient dans les moments les plus critiques, mais surtout la rapidité et la justesse de son coup d'œil, la promptitude et la droiture de son jugement. « Ce qu'il fallait faire, disait un général qui avait servi longtemps et de près sous ses ordres, il le voyaitimmédiatement et il l’exécutait sans retard. »

Homme privé, le maréchal Lannes était bienveillant, affectueux et généreux. Il chérissait sa famille et ses enfants : il était adoré de ses soldats et de ses compatriotes, auxquels il avait fait tout le bien pos-

348 LE NARÉCIIAL LANNES.

sible. À côté de cela, il était jaloux dans ses affections, susceptible, ombrageux et emporté. J'ai parlé, dans le cours de cette notice, de l'empire que le maréchal Lannes était parvenu à exercer sur lui-même dans les dernières années de sa vie. Voici ce que raconte à ce sujet le général de Marbot. Dans un combat livré sousles yeux de Napoléon, le maréchal Lannes avait prescrit à un capitaine d'artillerie de se porter sur un point qu'il lui désigna. Cet officier ne comprit pas bien l'ordre ct fit un faux mouvement : le maréchal s'emporta violemment et se précipita au galop sur le capitaine en criant après lui. Au moment où il quittait ainsi l'état-major impérial, il entendit l'Empereur s'écrier : « Ce diable de Lannes :.… » il ne put en entendre davantage, mais, après le combat, il voulut savoir de Marbot la fin de la phrase prononcée par Napoléon et comme Marbot hésitait 1l lui intima l’ordre formel de ne rien lui cacher : « Eh bien, fit Marbot, l'Empereur a dit : « Ce diable de Lannes possède toutes les qualités qui font les grands capitaines; mais 1l ne Îe sera jamais parce qu’il ne maîtrise pas sa colère et s'emporte constamment contre des officiers d’un grade subalterne, ce qui est un des plus grands défauts que puisse avoir un chef d'armée. » Le maréchal Lannes avait une telle envie de devenir un grand capitaine, qu'il résolut d’acquérir la seule qualité qui lui manquât. « Depuis ce moment, dit Marbot, jamais je ne le vis s'emporter, quoique ses ordres fussent souvent mal exécutés.

Au premier abord, son naturel bouillant le poussait vers l’'emportement, mais la volonté prenait le dessus ; il devenait pâle, ses mains se crispaient, mais il faisalt ses observations flegmatiquement. »

J'en ai déjà cité un exemple à propos du siège dé Saragosse. En voici une autre preuve, que me fournissent également les Mémoires du général de Marbot.

Pendant une des batailles de la campagne de 1809, il avait fait demander au parc d'artillerie des caissons de cartouches; l’ordre fut mal transmis et un colonel lui amena des étoupilles. Réprimant la colère qui lui montait à la gorge, Lannes se borna à dire à ce colonel : « Voici une demi-heure que mes soldats se font tuer sans pouvoir répondre au feu de l'ennemi, vous êtes cause que cela va durer une demi-heure de plus. Hâtez-vous donc de réparer votre erreur le plus promptement possible! »

Malgré toute la peine qu'il prit pour élever son savoir au niveau de sa situation, Lannes ne se forma jamais complètement aux belles manières et au langage de la cour. Le peintre Robert s'étant présenté chez lui de la part du ministre, pour faire son portrait destiné à la salle des maréchaux, il refusa d'abord de le recevoir en s'écriant : Qu'est-ce qu'il veut f... de mon portrait ce b...-là ? » Il se refusa pendant longtemps à quitter la poudre et les longs cheveux pour se coiffer à la Titus, et c’est seulement deux années avant sa mort qu'il consentil à adopter la mode générale. Son émule Bessières se montra plus

opiniâtre que lui et, le dernier de tous, il conserva la poudre jusqu’au jour où il fut emporté par un boulet dans les plaines de la Saxe. Quant à Lannes, il n'abandonna jamais vis-à-vis de l'Empereur le franc parler dont il avait contracté l’habitude. A propos du bulletin de Ia bataille d’Iéna qui attribuait toute la gloire à Murat, Lannes entra, dit-on, dans une vive colère et s'écria devant Napoléon: « Nous avons combattu plus que lui, Augereau et moi: croyezvous que je sois homme à me laisser arracher une seule palme? Non! par personne, même pas par votre coq empanaché de beau-frère qui vient après la victoire chanter cocorico! »

Nous avons vu comment Lannes, dans ses lettres intimes, parlait de Napoléon et combien de fois il avait témoigné en termes presque violents le mécontentement qu'il éprouvait contrelui. « I1se répandait alors en propos si violents, dit Napoléon, que j'aurais dû le faire arrêter pour crime de haute trahison. » Mais ces moments de mécontentement étaient de courte durée. Il en avait été ainsi de tout temps; on lit dans le troisième volume des Souvenirs de l'illustre Desgenettes, volume resté inédit : « Lannes, grièvement blessé à l’assaut de Jean-d’Acre, criait hautement contre l’ambition sans mesure de notre chef : il se livrait, en parlant de lui à son ami Lagrange et à l’auteur de ces Mémoires, aux expressions les plus injurieuses, quand le général Bonaparte vint à entrer dans la tente du blessé : celui-ci changea subitement

de langage et dit au chef qu'il était consolé, quelque chose qu'il pût arriver, puisqu'il avait eu le bonheur de le voir et de recevoir des témoignages de sa bonne amitié. Ce n'était pas là le moins du monde de la fausseté, mais le résultat d’une sensibilité extrême et d’une nature propre à passer presque instantanément d’une impression à une autre. »

Tout autorise à penser que son affection pour l'Empereur était sincère. Il est permis de croire également à l’amitié de Napoléon pour lui. On est tenté de se demander quels malheurs il eût pu empêcher s'il avait vécu pendant les dernières années de l'empire ; peut-être aurait-il fait entendre la vérité à Napoléon, mais il est douteux qu'il fût parvenu à modifier ses résolutions. Peut-être aussi et plus probablement encore il eût conjuré la défaite sur certains champs de bataille, mais on peut affirmer qu'il n'aurait pas changé le cours de la destinée. Quelques jours avant sa mort, dans une conversation que j'ai déjà rappelée en partie, Lannes disait à son médecin : « N'est-ce pas que j'ai de jolis enfants? Ce petit Napoléon (son fils aîné) est plein d'intelligence. Lorsqu'il entendit que j'allais partir pour l’armée, 1l me dit : « Il faut donc, papa, que tu ailles toujours à la » guerre jusqu'à ce que tu sois tué. »

Tel était en effet le destin réservé à l’ancien volontaire du Gers, au héros des armées des Pyrénées- Orientales, d'Italie, d'Égypte, de Marengo, d'Autriche, de Prusse, de Pologne et d'Espagne, mais ce héros,

frappé mortellement par un boulet pendant la sanglante et glorieuse bataille d'Essling, ne fut-il pas cent fois plus heureux que Ney échappant aux boucheries de la Moskowa, de Leipzig et de Waterloo, pour tomber sous des balles françaises, ou même que Masséna survivant à sa propre gloire et voyant sombrer sa fortune militaire devant les lignes de Torrès Vedras?.…

Il faut donc, tout en regrettant, au point de vue de sa réputation, que le maréchal Lannes n'ait pas vécu assez longtemps pour remporter de nouvelles et plus grandes victoires, répéter avec Masséna, son illustre frère d'armes, qu'iln’aurait pu être enlevé à la France, à l’armée et à sa famille d’une manière plus glorieuse et plus digne de lui.

Je ne saurais mieux terminer cette notice, dans laquelle j'ai essayé de tracer l’image du premier des soldats de la Grande Armée, qu’en reproduisant quelques strophes de la pièce de vers du poète Jasmin, avec le regret,de ne pouvoir donner qu'une pâle traduction de cette langue imagée du Midi :

« Malgré son grand savoir, son génie et ses oracles, l’homme des hommes sentait bien qu'il lui fallait, pour faire ces tant fameux miracles, des hommes à miracles aussi. À moi patrie! à moiïle monde! s’écriat-il quand, au beau milieu de l'Italie, Lannes devant lui apparut. Et le voilà plus fort que l’ange de la guerre, maintenant qu'il a son second trouvé; qu'à

la barbe des rois 1l jette son gant à terre; les rois honteux l'ont relevé... Bientôt contre lui cinq peuples volent, mais 1l parait: Lannes a frappé, et déjà cinq trônes s'ébranlent et déjà l'Homme tient deux couronnes sur sa tête.

» Puis viennent les rois avec d’autres armées : mais Lannes est partout, et partout le plus fort. Et l'Homme ainsi servi sent grandir son génie : bientôt l'univers devient sa patrie, et bientôt tous ces rois glorieux viennent lui demander grâce à deux genoux. Que de flatteurs alors environnent son trône! Mais il n'a qu'un cœur d'ami; à Lannes seul il le donne: Lannes seul a la liberté de faire toujours près de lui tonner la vérité.

» Son trépas, 1l le fallait pour qu’il pt s’accomplir, le mystère que seul l'avenir comprenait, et pour que le géant s’abattit, 1l fallait bien que la mort frappât le géant qui le soutenait... Oh! sa mort remplit la France de tristesse ; il la laissait pourtant plus belle que jamais, du monde elle était presque maïtresse, et même en la quittant, pour preuve de tendresse il lui donna un trône de plus. Mais cette richesse était trop cher payée : sa mort sur l’avenir laisse un grain de malheur, et la vieille armée pour la première fois vit pleurer son Empereur! Qu'il pleure, il faudra bientôt que son aigle s’enterre, car sa foudre a perdu son éclair et son tonnerre.

» L'homme du peuple maintenant n'est plus : au temple des hommes fameux, après seize ans de gloire,

il a déjà pris sa place. Il nest plus, mais sa tâche est remplie, elle est belle comme un beau jour; ses gerbes d'un laurier si vert et si fleuri n'ont pas une feuille flétrie.

» Oh! Lannes, regarde avec tes yeux de feu ce peuple de braves qui vient pour saluer ton berceau. Entends-le fêter ta gloire avec ton nom! Ton grand nom pour l'honneur l’enflamme; tu es tout pour le peuple, toi; tu es gravé dans son âme. C’est ton plus beau Panthéon! {Pièces justificatives O).

Ces strophes enflammées datent déjà de plus d'un demi-siècle. Depuis qu'elles ont été prononcées au pied de la statue de Lannes, quelques reflets de la gloire d'autrefois ont brillé sur le drapeau de la France; puis sont venus les revers et les jours de deuil. Ce que sera pour nous l'avenir, Dieu seul le sait, mais le pays qui, au sein d’une crise telle que l’histoire n’en avait pas enregistré de plus redoutable, enfanta des soldats tels que Lannes, doit avoir confiance en lui-même et en ses destinées. Il lui suffira d’entretenir pieusement le souvenir des héros d'autrefois pour en produire de nouveaux dans une nouvelle crise. *

À Extrait du testament de l'empereur Napoléon FE.

Je lègue au colonel Marbot 100 000 francs; je l’engage à continuer à écrire pour la défense de la gloire des armées françaises et à en confondre les calomniateurs et les apostats.

Ceci est mon testament écrit tout entier de ma propre main.

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