‹ Le maréchal Ney d'après les documents authentiquesChapitre 18 sur 39 · Au Moniteur du · texte numérisé non relu

Au Moniteur du

2. MM. le duc de Richelieu ; le marquis de Barbé- Marbois; le comte de Corvetto ; le comte du Bouchage ; le comte Decazes; le général Clarke, duc de Feltre; le comte de Vaublanc.

3. M. Bellart, ce même M. Bellart qui s'est acquis, sous la Restauration, à l'occasion des plus impopulaires procès, une assez triste célébrité. Il faut signaler ici une curieuse particularité, en ce qui concerne ses rapports avec la famille du maréchal. C'est à M. Bellart, alors simple avocat, que M. Gamot, beau-frère de Ney, s'adressa tout d'abord , pour le charger de la défense du maréchal.

«Mes convictions ne me le permettent pas, répondit Bellart, il est trop coupable à mes yeux. D'ailleurs, selon moi, il ne doit avoir d'autre défenseur que lui-môme. A sa place, je me présenterais devant mes juges, je ne dirais que quelques mots et je m'abandonnerais ensuite à leur humanité et à leur justice! » Un mois après ce refus, qu'il fit sonner bien haut, M. Bellart était nommé procureur général à Paris.

hison et d'attentat contre la sûreté de l'État, va être amené devant la Chambre des pairs : je fais observer au public, pour la première fois témoin de nos séances, qu'il ne doit se permettre aucun signe d'approbation ou d'improbation. Les témoins doivent être écoutés; les réponses de l'accusé religieusement entendues. J'ordonne à la force publique d'arrêter quiconque violerait le silence qui doit être observé dans cette enceinte, quiconque s'écarterait du respect dû à cette auguste assemblée, et des égards que réclame le malheur. »

Les témoins ont été immédiatement introduits.

Le maréchal Ney est ensuite entré dans la salle, conduit par quatre grenadiers royaux. Il était vêtu d'un simple habit d'uniforme, sans broderie, portant les épaulettes de maréchal) et la grande décoration de la Légion d'honneur. — Après avoir salué l'assemblée, il s'est assis entre ses deux défenseurs, M e Berryer et M c Dupin, qui étaient allés audevant de lui.

Le greffier a fait l'appel nominal des pairs 1 .

Cet appel terminé, M. le président a démandé au maréchal quels étaient ses noms, prénoms, âge, lieu de naissance, domicile et qualités.

Le maréchal, d'une voix calme et assurée, a répondu : Je me nomme Michel Ney; je suis né à Sarrlouis, le 17 février 1769; mes qualités sont : maréchal de France, duc d'Elchingen, prince de la Moskowa, pair de France ; le titre de mes ordres, chevalier de Saint-Louis, grand cordon de la Légion d'honneur, officier de la couronne de fer, grand' croix de Tordre du Christ.

M. le président a invité l'accusé à prêter à ce qui allait j être lu la plus grande attention ; il a ajouté : Je recommande à vos défenseurs d'observer la plus grande modéra- 1 tion dans les débats ; je les invite à ne parler ni contre leur j conscience, ni contre l'honneur, et à se renfermer dans tout ] le respect qui est dû aux lois. I

1. On trouvera leurs noms à la fin du procès, avec le vote prononcé par chacun d'eux.

Le greffier a alors donné lecture des pièces de la procédure, D lit ensuite l'acte d'accusation conçu en ces termes :

Acte d'accusation contre le maréchal Ney, duc d'Elchingen, prince de la Moskowa, ex-pair de France.

« Les commissaires du roi chargés, par ordonnances de Sa Majesté des 11 et 12 de ce mois, de soutenir devant la Chambre des pairs l'accusation de haute trahison et d'attentat contre la sûreté de l'État, intentée au maréchal Ney, et sa discussion;

« Déclarent que des pièces et de l'instruction qui leur ont été communiquées par suite de l'ordonnance qu'a rendue, en date du 15 du présent, M. le baron Séguier, pair de France, conseiller d'État, premier président de la Cour royale de Paris, commissaire délégué par M. le chancelier, président de la Chambre, pour faire ladite instruction, résultent les faits suivants :

« En apprenant le débarquement effectué à Cannes, le 1 er mars dernier, par Buonaparte, à la tête d'une bande de brigands de plusieurs nations, il paraît que le maréchal Soult, alors ministre de la guerre, envoya, par un de ses aides de camp, au maréchal Ney, qui était dans sa terre des Coudjeaux, près Châteaudun, l'ordre de se rendre dans son gouvernement de Besançon, où il trouverait des instructions.

« Le maréchal Ney vint à Paris le 6 ou le 7 (car le jour est resté incertain ; et au surplus cette circonstance est peu importante), au lieu de se rendre directement dans son gouvernement.

« La raison qu'il en a donnée, est qu'il n'avait pas ses unifprmes.

« Elle est plausible.

« Ce qui l'est moins, c'est que, suivant le maréchal, il ignorait encore, lorsqu'il est arrivé à Paris, et l'événement du débarquement de Buonaparte à Cannes, et la vraie caus

de Tordre qu'on lui donnait de se rendre dans son gouvernement de Besançon. II est bien invraisemblable que l'aide de camp du ministre de la guerre ait fait au maréchal, à qui il portait l'ordre de partir subitement, un secret si bizarre de cette nouvelle, devenue l'objet de l'attention et des conversations générales ; secret dont on ne peut même soupçonner le motif; comme il ne l'est pas moins que le maréchal ait manqué de curiosité sur les causes qui lui faisaient ordonner de partir soudain pour son gouvernement, et n'ait pas interrogé l'aide de camp, qui n'eût pu alors se défendre do répondre.

« Le maréchal veut pourtant qu'on admette cette supposition ; et il soutient qu'il n'a appris cette grande nouvelle! qu'à Paris, par hasard, et chez son notaire, Batardi.

a Le maréchal a-t-il cru qu'en affectant cette ignorance prolongée du débarquement de Buonaparte, il ferait plus facilement croire qu'il n'était pour rien dans les mesures qui l'ont préparé, puis^u'en effet il n'eût pas dû rester indifférent à ce point sur le résultat du complot? On n'en sait rien. Ce qu'on sait, c'est que cette ignorance n'est pas naturelle, et qu'elle est plus propre à accroître qu'à dissiper les soupçons sur la possibilité que le maréchal ait trempé dans les manœuvres dont ce débarquement a été le funeste résultat.

« Ces soupçons, sur la participation que le maréchal a pt prendre à ces manœuvres , se sont considérablement aug* m entés par les dépositions d'un assez grand nombre de té moins, qui ont rapporté divers propos attribués au maréchal dont la conséquence serait que le maréchal était prévenu di cette arrivée.

c C'est ainsi que le sieur Beausire dépose que , peu di temps après sa défection, le maréchal lui disait que, quanl lui Beausire avait traité d'une fourniture avec le gouverne» rùent du roi, il avait dû prévoir qu'il traitait pour le souverain légitime (Buonaparte).

« Le comte de La Genetière dépose qu'après avoir faitlecture de la proclamation, dont il va bientôt être question,

le maréchal dit aux personnes qui l'entouraient : Que le retour de Buonaparte était arrangé depuis trois mois.

t Le comte de Faverney assure aussi qu'au dire du général Lecourbe, le maréchal lui avait dit qu'il avait pris toutes les mesures pour rendre plus nécessaire et plus inévitable la défection de ses troupes, qu'il sut ensuite déterminer par la lecture de la proclamation.

& D'autres témoins encore , comme les sieurs Magin , Perrache et Pantin, affirment qu'on leur a dit que le maréchal avait positivement déclaré, dans une auberge de Montereau, que le retour de Bonaparte avait été concerté dès longtemps. A ces témoignages on en eût pu ajouter plusieurs encore, comme ceux du baron Capelle, du marquis de Vaulchier, du sieur Beauregard et du sieur Garnier, maire de Dôle, qui ont été entendus, sur commissions rogatoires, dans la procédure tenue devant le conseil de guerre, où fut d'abord traduit le maréchal Ney. Mais, ces témoins n'étant plus sur les lieux, on a cru pouvoir négliger de les faire entendre de nouveau. Leurs dépositions, déjà recueillies par des officiers publics, restent du moins comme renseignements.

« La justice toutefois exige que Ton dise que plusieurs autres témoins, qui ont vu agir le maréchal dans les jours qui ont précédé la lecture de la proclamation, paraissent croire que jusque-là il fut de bonne foi, et déposent de faite qui annonceraient qu'à moins d'une profonde dissimulation, le maréchal était alors dans la disposition d'être fidèle au roi.

« Quoi qu'il en soit, au reste, de cette disposition réelle ou feinte, et, si elle fut réelle, de sa durée, le maréchal, avant de quitter Paris, eut l'honneur de voir le roi, qui lui parla avec la bonté la plus touchante, comme avec la plus grande confiance. Le maréchal parut pénétré de l'opinion que son souverain conservait de sa loyauté; et, dans un transport vrai ou simulé, il protesta de ramener Bonaparte dans une cage de fer, et scella ses protestations de dévouement en baisant la main que le roi lui tendit. Le maiéchal avait d'abord voulu nier et cette expression de l'enthousiasme ap-

parent de son zèle, et la liberté que le roi loi avait permis de prendre. Il a fini par en convenir.

« C'est le 8 ou le 9 que le maréchal partit de Paris. Il n'a pas su fixer le jour avec exactitude.

t II trouva à Besançon des instructions du ministre de la guerre. Ces ordres portaient en substance : < qu'il réunirait le plus de forces disponibles, afin de pouvoir seconder efficacement les opérations de S. A. R. Monsieur, et de manœuvrer de manière à inquiéter ou détruire l'ennemi. »

c On a vu que, d'après les récits opposés de certains témoins, dont les uns rapportent des discours du maréchal qui sembleraient supposer qu'il savait dès longtemps ce que méditait l'ennemi de la France, et doLt les autres assurent n'avoir remarqué dans ses mesures et dans ses discours que de la droiture, il est au moins permis de conserver beaucoup de doutes à cet égard.

c Mais ce sur quoi toutes les opinions se réunissent, c'est sur la conduite que le maréchal tint à Lons-le-Saunier , le 14 mars.

c Le maréchal avait dirigé sur cette ville toutes les forces qui étaient éparses sous son commandement.

« Quelques officiers, bons observateurs, et même des administrateurs locaux, qui avaient conçu de justes inquiétudes sur les dispositions de plusieurs militaires de divers grades, et sur des insinuations perfides faites aux soldats , avaient indiqué au maréchal, comme un moyen probable d'affaiblir ces mauvaises inspirations, le mélange qu'il pourrait faire de bons et fidèles serviteurs du roi, qu'on choisirait dans les gardes nationales, avec la troupe, que, par leur exemple et leurs conseils, ils maintiendraient dans le devoir. Le maréchal, de premier mouvement, rejeta ces propositions, même avec une sorte de dédain, en disant : qu'il ne voulait ni pleurnicheurs ni pleurnicheuses; et quoiqu'il fléchît un peu ensuite sur cette idée, ce fut avec tant de lenteur et de répugnance, que la mesure ne put malheureusement ni être réalisée , ni empêcher le mal que le maréchal semblait prévoir sans beaucoup d'inquiétude.

« Cet aveuglement ou cette mauvaise disposition secrète du maréchal eut bientôt les graves conséquences qu'avec d'autres intentions le marichal eût dû redouter.

« Quelques témoins pensent que, jusqu'au 13 mars soir, le maréchal fut fidèle.

« En admettant leur favorable opinion, l'effort n'était pas considérable. Le maréchal était parti de Paris le 8 ou le 9. C'était le 8 ou le 9 qu'il avait juré au roi une fidélité à toute épreuve, et un dévouement tel, qu'il lui ramènerait, selon son expression, dans une cage de fer son ancien compagnon de guerre. Depuis lors, quatre ou cinq jours seulement s'étaient écoulés. Quatre à cinq jours suffisaient-ils à éteindre ce grand enthousiasme ? quatre à cinq jours durant lesquels le maréchal n'avait encore ni rencontré d'ob-tacîe, ni vu l'ennemi, n'avaient pas dû consommer, à ce qu'il semble, l'oubli de sa foi.

a II est triste pour la loyauté humaine d'être obligé de dire qu'il en fut autrement.

« Cinq jours seulement après de telles promesses fnites à son maître, qui l'avait comblé d'affection et de confiance, et qu'il avait trompé par l'expression démesurée peut-être d'un sentiment dont le monarque ne lui demandait pas l'espèce de preuves qu'il en offrait , le maréchal Ney trahit sa gloire passée, non moins que son roi, sa patrie et l'Europe, par là désertion la plus criminelle, si l'on songe au gouffre de maux dans lequel elle a plongé la France, dont le maréchal, autant qu'il était en lui, risquait de consommer la perte, en même temps que, sans nulle incertitude, il consommait celledesapropregloire. Ajoutons môme qu'il trahit sa propre armée restée fidèle jusque-là ; sa propre armée, dans laquelle le gros des soldats savait résister encore aux brouillons et aux mauvais esprits, s'il en était qui cherchassent à l'agiter; sa propre armée, qu'd est apparent qu'on aurait vue persister dans cette loyale conduite, si elle eût été assez heureuse pour s'y voir confirmée par l'exemple d'un chef dont le nom et les faits militaires commandaient la confiance aux soldats; sa propre armée enfin, qu'il contraignit, en quelque sorte, par

les provocations dont il va être rendu compte, à quitter de meilleures résolutions pour suivre son chef dans la route du parjure où il l'entraînait après lui.

« On vient de dire que le maréchal Ney n'avait pas vu l'ennemi.

c On s'est trompé. Il ne l'avait vu que trop : non pas, il est vrai, comme il convient aux braves, en plein jour et au champ d'honneur, pour le combattre et le détruire, mais, comme c'est le propre des traîtres, au fond de sa maison, et dans le secret de la nuit, pour contracter avec lui une alliance honteuse, et pour lui livrer son roi, sa patrie, et jusqu'à son honneur.

« Un émissaire de cet artisan des maux de l'Europe, encore plus habile à tramer des fraudes et des intrigues qu'à remporter des victoires, était parvenu jusqu'au maréchal dans la nuit du 13 au 14 mars dernier. Il lui apportait une lettre de Bertrand, écrite au nom de son maître, dans laquelle celuici appelait le maréchal le brave des braves , et lui demandait de revenir à lui.

* S'il est vrai que le maréchal jusque-là ne fût encore entré dans nul complot, il n'en fallut pas davantage du moins pour qu'il consentit à trahir ses serments. Sa vanité fut flattée ; son ambition se réveilla ; le crime fut accepté : et ce ne fut pas plus tard qu'au lendemain matin qu'en fut renvoyée l'exécution.

« Le lendemain matin, 14 mars 1815, il révéla cette disposition, nouvelle en apparence ou en réalité, aux généraux de Bourmont et Lecourbe.

« Ceux-ci ont affirmé qu'ils firent leurs efforts pour lui donner de l'horreur d'une telle résolution; tout ce qu'ils purent lui dire pour l'en pénétrer fut inutile.

« Il les entraîna sur le terrain où il avait ordonné à ses troupes de se former en carré, et là il lut lui-même aux soldats la proclamation suivante :

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