ORDRE DU JOUR
Le maréchal prince de la Moskowa aux troupes de son gouvernement.
<r Officiers, sous-officiers et soldats,
< La cause des Bourbons est à jamais perdue! La dynastie « légitime que la nation française a adoptée va remonter sur
* le trône : c'est à l'empereur Napoléon, notre souverain, « qu'il appartient seul de régner sur notre beau pays ! Que «. la noblesse des Bourbons prenne le parti de s'expatrier « encore, ou qu'elle consente à vivre au milieu de nous, que « nous importe? La cause sacrée de la liberté et de notre « indépendance ne souffrira plus de leur funeste influence. « Us ont voulu avilir notre gloire militaire ; mais ils se sont « trompés : cette gloire est le fruit de trop nobles travaux, « pour que nous puissions jamais en perdre le souvenir.
« Soldats ! les temps ne sont plus où l'on gouvernait les « peuples en étouffant tous leurs droits : la liberté triomphe
* enfin, et Napoléon, notre auguste Empereur, va l'affermir « à jamais. Que désormais cette cause si belle soit la nôtre et « celle de tous les Français! Que tous les braves que j'ai « l'honneur de commander se pénètrent de cette grande c vérité!
« Soldats! je vous ai souvent menés a la victoire; mainte- « nant je veux vous conduire à cette phalange immortelle que c l'empereur Napoléon conduit à Paris , et qui y sera sous « peu de jours; et là, notre espérance et notre bonheur se- « ront à jamais réalisés. Vive V Empereur!
« Lons-le-Saunier, le 13 mars 1815.
« Le maréchal d'empire,
c Signé : prince de la Moskowa. »
« On peut juger de l'effet que durent produire sur la masse des soldats cette conduite et ces ordres d'un chef révéré. « La surprise, d'ailleurs, eût pu opérer les mauvais effets
qu'il est hors de doute qu'où avait déjà préparés par d'autres moyens. Ces moyens toutefois avaient si peu obtenu un plein succès, et les troupes auraient été si faciles à maintenir dans un devoir qu'en effet le cœur des Français n'est pas fait pour trahir, quand la perfidie ne cherche pas à les égarer, qu'au dire d'un témoin entendu dans la procédure du conseil de guerre (le chef d'escadron Beauregard), tandis que les soldats qui étaient plus près de leur général, entraînés par les séductions de l'obéissance, répétaient le cri de rébellion qu'il avait jeté: vive l'Empereur! les soldats, plus éloignés, fidèles au mouvement de leur cœur et à l'honneur français, et qui étaient îoia de supposer l'exécrable action du maréchal Ney, criaient vive le Roi!
« L'égarement même, dans ces premiers moments, fut si loin d'être universel, que, selon le même témoin, beaucoup d'oîficiers et de soldats inlignés sortirent des rangs."
« Pendant que la consternation, selon que l'ont attesté aussi trois autres témoins, les comtes de Bourmont, de la Genetière et de Grivol, était dans l ame des généraux et d'un grand nombre d'officiers et soldats, on s'empressa, pour achever l'erreur des troupes, de leur otTrir l'appât le plus séduisant pour les hommes privés d'éducation, celui de la licence, du pillage et de l'ivresse. Sous prétexte de détruire les signes de la royauté, dont le maréchal Ney venait de proclamer l'anéantissement, on leur permit de se répandre dans la ville, et de s'y livrer aux excès qui devaient achever de perdre leur raison et de les fixer dans leurs torts, par la mauvaise honte d'en revenir après s'y être trop enfoncés.
t Cette mauvaise honte, malgré l'influence d'un tel chef, ne retint pas pourtant quelques âmes élevées et quelques cœurs droit- : tant il est permis de croire que, si le maréchal eût été fidèle lui-même, une arroge dans laquelle tout le pouvoir de son exemple trouvait pourtant de si grandes résises, fut elle-même, sans ses perfides provocations, devepar son dévouement au roi, l'honneur de la France; en > que toute la honte de sa conduite retombe véritable-
ment sur le chef parjure qui fourvoyait la raison et la loyaoté
instinctive de ses soldats î
« Un grand nombre d'officiers, stupéfait? de n'avoir plus de chef, se retirèrent, comme le lieutenant général Delort, le général Jarry, le colonel Dubalen, etc. MM. de Bourmont et de la Genetière se séparèrent avec une sorte de désespoir d'un général qui ne jouait plus, auprès de ses subordonnés, que le rôle d'un corrupteur. Le comte de la Genetière lui écrivit même avec amertume la lettre suivante, qu'il faut re~ cueillir comme une circonstance propre à diminuer l'espèce de flétrissure imprimée sur les troupes par une défection dont il est facile de juger que la surprise ne fut pas une des causes les moins agissantes :
t Ne sachant pas transiger avec l'honneur, et ne me « croyant pas dégagé des promesses solennelles qua j'ai fai- « tes au roi, entre les mains de S. A. R. Monsieur, lors- « qu'il me reçut chevalier de Saint-Louis; ne pouvant, « d'après mes principes, continuer plus longtemps des fonc- « tions préjudiciables à l'intérêt de mou prince, je quitte « l'état-major et me rends à Besançon. J'ai eu longtemps « l'honneur de servir sous vos ordres, monsieur le maré- « chai; aujourd'hui je n'ai qu'un regret, c'est celui de les « avoir exécutés pendant vingt-quatre heures. Mon existence « pût- elle être compromise, je la sacrifie à mon devoir. »
« Voilà le cri de l'honneur français 1
« Voilà la conduite qui console, et des erreurs d'autres officiers, ou même des erreurs commises par ceux-là mêmes qui savent les réparer si noblement et si vite!
« Voilà aussi les sentiments qui révèlent les intentions qu'au milieu de nos bouleversements politiques conservèrent les braves, dont le courage ne vit que la patrie dans les guerres où ils furent engagés, et dont la gloire, en effet, lorsqu'elle fut accompagnée d'une telle droiture, dut être adoptée par le monarque, quoiqu'elle ne fût pas toujours acquise en défendant sa cause.
« Sur-le-champ M. de la Genetière passa sous les ordres de M. Gaétan de la Rochefoucauld, dont il suffît de prononcer le nom pour réveiller le souvenir de son dévouement.
« D'autres officiers sortirent aussi de sous les ordres du maréchal. MM. de Bourmont et' Lecourbe revinrent à Paris.
c Le baron Clouet, eon propre aide de camp, lui demanda de le quitter, et le quitta en effet.
« Leçons bien amères données au chef par ses inférieurs, et dont il eût dû profiter pour réparer ses fautes par un prompt retour aux conseils de l'honneur !
* C'est ce que ne fit pas le maréchal Ney : il s'enfonça de plus en plus dans la trahison.
< Le jour même oû il lut sa proclamation à ses troupes, il donna Tordre écrit de faire marcher toutes celles qui se trou* vèrent sous ses ordres pour les réunir à celles de Bonaparte.
« La nuit qui suivit, il envoya M. Passinges, baron de Préchamp, à Bonaparte, pour lui apprendre ce qu'il avait fait.
t Le jour d'après, pour achever de séduire M. de la Genetière, il lui montra la lettre de Bertrand, qu'il disait contenir l'assurance que tout était convenu avec le cabinet de Vienne.
« Le même jour, il fit imprimer, et mettre à l'ordre de l'armée, la proclamation qu'il avait lue la veille, pour que le poison pût s'en propager avec plus de facilité, et qu'il arrivât jusqu'à ceux qui avaient été assez heureux pour ne pas en en* tendre la lecture.
c Dès le 14, le maréchal avait voulu séduire le marquis de Vaulchier, préfet du Jura, et l'engager a gouverner pour Bonaparte. Sur l'horreur que ce magistrat fidèle lui manifesta, il lui dit même que cette horreur était une bêtise. Dans la nuit du 14 au 15, il lui en donna l'ordre par écrit, que ce préfet montra même à M. de Grivel.
< Les jours suivants, il s'occupa d'insurger tous les pays où il passait, et d'y faire imprimer sa proclamation: il y en eut une édition à Dôle.
« Le 19 mars, il décerna un ordre d'arrestation contre
ceux des officiers généraux et magistrats dont la résistance avait été la plus marquante, et à qui il ne pardonnait pas, soit de l'avoir abandonné, soit d'avoir résisté à ses ordres ; savoir :
MM. de Bourmont, Lecourbe, Delort, Jarry, laGenetière, Durand, Dubalen, son propre aide de camp Clouet, le comte de Scey, et le commandant d'Àuxonne.
. « Il écrivit au duc de Bassano, par ordre de Bonaparte, de suspendre toutes mesures à Paris : ce qui s'entend sans doute de quelques mesures qui avaient été méditées par cet usurpateur, s'il eût éprouvé quelque résistance.
« Il osa même écrire aux maréchaux ducs de Reggio et d'Albuféra pour leur transmettre des ordres de Bertrand.
« 11 d onna l'ordre au commandant d'Auxonne de rendre sa ville aux troupes de Buonaparte ; et ce fut même pour punir l'indocilité honorable de cet officier, que peu de jours après il inscrivit son nom dans la liste de ceux qu'il ordonnait de priver de leur liberté.
« Il faut s'arrêter ici.
« Toute la France, toute l'Europe a su que, depuis, le maréchal Ney a persisté avec éclat dans sa rébellion; mais tous les faits qui se rattachent a sa conduite ultérieure, n'étant que la conséquence de sa première trahison, méritent à peine d'être remarqués auprès de ce grand acte d'infidélité, l'une des sources des malheurs qu'une fatale usurpation attira sur la France.
« Ces malheurs aussi ne doivent pas être retracés, tout propre que serait le tableau fidèle que Ton en pourrait faire à soulever l'indignation universelle contre l'un des hommes qui en furent les principaux artisans.
« Il faut en détourner la vue, parce que le spectacle en est intolérable; il faut en détourner la vue, sans pouvoir comprimer pourtant la cruelle réflexion que tous les maux dont la patrie est désolée sont dus à une poignée d'hommes qui, parce qu'ils se distinguèrent par quelques beaux faits militaires, ont cru qu'ils avaient le droit de se mettre au-dessus des lois, de se jouer des sentiments les plus sacrés, de la fie 1 '
lité elle-même à leur roi et à leur pays, et d'y faire impunément toutes les révolutions dont peut s'aviser leur ambition souvent irréfléchie ; persuadés qu'ils sont que pirce qu'ils furent de braves militaires, il leur est permis d'être, à la face de la nation et de l'Europe, des sujets déloyaux et de mauvais citoyens: doctrine déplorable qui n'est heureusement que la doctrine exclusive de cette poignée d'ambitieux per- . vers; doctrine désavouée par le véritable honneur militaire et par cette foule de braves dont les yeux enfin dessillés ne peuvent plus reconnaître la gloire dans ceux que jadis ils virent aux champs de l'honneur, s'ils ne les retrouvent pas dans les routes de la fidélité à leur roi et à leur patrie, et s'ils ne les voient pas se montrer à la fois grands citoyens autant que grands capitaines, et hommes de bien non moins quegueiriers pleins de valeur.
« En conséquence de tous ces différents faits, Michel Ney, maréchal de France, duc d'Elchingen, prince de la Moskowa, ex-pair de France, est accusé devant la Chambre des pairs de France par les ministres du roi et par le procureur général près la Cour royale de Paris, commissaires de 8. M. :
t D avoir entretenu avec Buonaparte des intelligences à l'effet de faciliter à lui et à ses bandes leur entrée sur le ter-
ritoire français, et de lui livrer des villes, forteresses, magasins et arsenaux, de lui fournir des secours en soldats et en hommes, et de seconder le progrès de ses armes sur les possessions françaises, notamment en ébranlant la fidélité des officiers et soldats ;
« De s'être mis à la tête de bandes et troupes armées, d'y avoir exercé un commandement pour envahir des villes dans l'intérêt de Buonaparte, et pour faire résistance à la force publique agissant contre lui;
« D avoir passé à l'ennemi avec une partie des troupes sous ses ordres;
« D'avoir, par discours tenus en lieux publics, placards affichés, et écrits imprimés, excité directement les citoyens à s'armer les uns contre les autres ;
« D'avoir excité ses camarades à passer à l'ennemi ;
«Enfin, d'avoir commis une trahison envers le roi et l'État, et d'avoir pris part à un complot dont le but était de détruire et changer le gouvernement et Tordre de successibilité au trône; comme aussi d'exciter la guerre civile en armant ou portant les citoyens et habitants à s'armer les uns contre les autres;
« Tous crimes prévus par les articles 77, 87, 88, 89, 91, 92, 93, 94, 96 et 102 du Gode pénal, et par les articles I e * et 5 du titre I er , et par l'article l tr du titre III de la loi du 21 brumaire an v.
« Fait et arrêté en notre cabinet, au palais de la Chambre des pairs, le 16 novembre 1815, à midi. »
« Signé: Richelieu, Barbé-Marbois, le comte du Bouchage, le duc de Feltre, Vaublanc, Corvetto, de Gazes, Bellart. »
Le président donne ensuite la parole au maréchal qui se lève aussitôt et prononce seulement ces quelques mots :
« Monseigneur et Messieurs,
a La Chambre des pairs ayant décidé qu'il me serait permis de présenter des moyens préjudiciels, je demande qu'on veuille bien en entendre le développement avant de passer outre k aucune partie de l'instruction. »
Le procureur général demande que le maréchal soit tenu de présenter ses moyens cumulativement, attendu J'urgente nécessité de mettre fin à une affaire qui intéressait si essentiellement la sûreté de l'État.
Le président donne alors la parole à l'avocat de l'accusé.
M e Berryer s'attache à prouver la nullité de la procédure déjà faite, à raison de ce que le prévenu a été traduit en vertu d'ordonnances du roi insuffisantes, parce que l'article 33 de laGnarte dispose formellement que l'organisation de la Chambre des pairs en cour criminelle ne peut être faite que par une loi spéciale, dans l'intérêt général des citoyens, dans
celui de l'accusé, dans celui des pairs eux-mêmes. Il établit à l'appui de ce principe divers moyens et considérations dont le détail nous entraînerait trop loin 1 .
M e Dupin prend à son tour la parole et parle dans le même sens. |
La Chambre se retire alors pour délibérer. Il est une heure et demie; à trois heures moins un quart la séance est reprise et le président prononce l'arrêt qui dispose que les commissaires du roi seront entendus de suite sur les moyens proposés par l'accusé.
Le procureur général fait alors un assez long discours 9 où il insiste pour qu'il soit procédé sans délai au jugement du maréchal. « L'affaire, dit-il, est devenue celle de la France « et de l'Europe entière. » ]
Après une nouvelle réplique de M* Dupin, la Chambre ayant de nouveau délibéré, le président déclare que sans | avoir égard aux moyens préjudiciels prVsenté| par le maréchal, il sera passé outre au jugement immédiat. La Chambre s'ajourne au jeudi suivant.
Séance du jeudi 23 novembre. |
L'audience commence à onze heures.
C'est une séance fort laborieuse puisqu'elle se termine seulement à sôpt heures du soir, mais sans grand intérêt. En effet, elle se passe en longues discussions entre les avocats du maréchal et le procureur général, discussions tendant d'abord à faire annuler la procédure ; relative ensuite aux témoins à décharge que veut faire entendre la défense, et qu'elle n'a pas eu le temps de réunir ni même de convoquer ; la discussion est même assez vive à ce sujet, le procureur général trouvant de peu d'opportunité la présence desdits témoins, et les avocats s'exclamant au contraire sur la
nécessité urgente de leur comparution. ,
1. La plaidoirie de Berryer père a vingt pages à la brochure. Son analyse et celle des autres discours se trouvent faites longuement au Mo* niteur du jeudi 1 5 novembre.