AUDITION DES TÉMOINS
(Nous avons donné, en son entier, l'interrogatoire du maréchal Ney; nous ne donnerons des «Impositions des témoins que ce qui nous semblera offrir un suffisant intérêt et nous supprimerons ainsi beaucoup de répétitions et d'inutiles redites.)
Premier témoin. — Le duc de Duras, pair de France. — Le 7 mars dernier j'ai introduit M, le maréchal Ney dans
le cabinet du roi, de onze à onze heures un quart. Le maréchal s* est avancé d'un pas ferme vers le roi, et, en s'inclinant, il a remercié Sa Majesté de la confiance dont elle venait de lui donner un témoignage par des paroles pleines de bonté. Après avoir baisé la main que le roi a daigné lui tendre, il a dit à Sa Majesté que, s'il pouvait prendre Bonaparte, il le lui ramènerait dans une cage de fer.
Le président a demandé au maréchal : Avez-vous quelques observations à faire sur la déposition du témoin?
R. Je n'ai point dit cela. Je croyais avoir dit l'inverse ; que l'entreprise de Bonaparte était si extravagante que, si on le prenait, il mériterait d'être amené dans une cage de fer.
M* Berryer a demandé que M. le président interpellât le témoin pour savoir si ce sont bien les termes dont s'est servi le maréchal.
Le témoin a répondu : Je ne sais si ce sont les termes positivement; mais c'est bien le sens de ce qu'il a dit.
Deuxième témoin. — M. le prince de Poix. — Sa déposition est relative au même incident :
Le 7 mars, jour de son départ, le maréchal Ney fut introduit chez le roi pour prendre congé de Sa Majesté ; le roi le fit entrer sur-le-champ, et lui dit à peu près ces mots : Partez; je compte bien sur votre dévouement et votre fidélité.
Le maréchal s'inclina, baisa avec affection la main que le roi lui tendit, et dit : Sire, f espère bien venir à bout de le ramener dans une cage de fer. Après quoi il sortit.
Troisième témoin. — Le comte de Scey, ancien préfet du Doubs :
A l'arrivée du maréchal à Besançon, entre neuf et onze heures, le 10 mars, j'allai prendre ses ordres. Il me dit qu'il n'en avait aucun à me donner. Il me demanda de lui procurer des chevaux de selle et de l'argent sur la caisse publique. Il tenait des discours véhéments contre Napoléon;
cependant, en ce moment, il existait nn grand enthousiasme de fidélité pour le roi à Besançon. Les voitures de Mgr le duc de Berri avaient été menées au cri de vive le Roi!
Je lui demandai des munitions et des armes pour les volontaires royaux et les gardes nationales ; il me répondit qu'il n'y en avait pas. Il me donna des inquiétudes sur les entreprises de Bonaparte, en me disant que S. A.R. Mgr le duc de Berri ne viendrait pas, qu'il l'en avait détourné.
Au moment de son départ pour Lons-le-Saunier, M. le maréchal me fit demander par M. Passinges de Préchamp, son chef d'état-major, im mandat de 15 000 francs sur le receveur général. Je fis observer à cet officier que je ne pouvais le délivrer, vu le peu de fonds qu'il y avait dans les caisses, et qu'il était de mon devoir de conserver, pour assurer le prêt à la garnison ; que M. le maréchal se procurerait facilement ailleurs l'argent qui pouvait lui être nécessaire pour une campagne aussi courte. M. de Passinges, mécontent de mou refus, me répliqua avec vivacité : Cela n'ira pas comme vous le pensez. Les partisans des Bourbons sont sans énergie.
Quatrième témoin. — M. de Richemont, employé. — Il a été chargé, de la part du maréchal, d'aller en reconnaissance, « pour examiner l'esprit public et prendre des informations sur la marche de Bonaparte. * Déposition sans grand intérêt.
Cinquième témoin. — M. le comte de Villars-Faverney, colonel de la garde à cheval du Jura.
U parle de propos que le général Lecourbe aurait tenus le 15 mars à Poligny :
Le général nous annonça que tout était fini, que le maréchal Ney avait dit que tout était arrangé^ et que la reddition des troupes à Napoléon n'avait été pour lui qu'un jeu d'enfant.
Ix maréchal.— Je prie monsieur de me dire si je ne lui ai pas parlé a lui-même constamment dans les intérêts de Sa Majesté. Lui, sans doute, avait de bonnes intentions; mais qu il déclare s'il aurait ],u réunir trois hommes? Quant à ce que l'on a dit que j'avais dit que tout était arrangé, cela ne se rapporte qu'à ce que je tenais moi-même du général Bertrand.
Le témoin. — J'avais beaucoup d'hommes qui m'avaient donné parole de marcher. Qu'on ne dise pas, sur ce que j'ai avancé touchant M. le général Lecourbe, que j'invoque le témoignage d'un mort : il vivait quand ma déposition a été faite ; à cette époque, nous avions tous l'espoir de le voir lui-même à Paris.
M. le préside7it demande à M. de Faverney s'il y avait d'autres témoins de la conversation qu'il entendit à Poligny.
Le témoin. — Oui, monsieur le président, M. Legagneur, maître de la maison, et quelques autres personnes.... J'ai entendu dire encore au général Lecourbe qu'il irait trouver Bonaparte, et qu'il lui ferait de vives remontrances sur sa conduite ; qu'il lui déclarerait que, s'il traitait encore les généraux comme il avait fait autrefois, on saurait bien se défaire de lui; qu'au reste tout était en subversion; que si Bonaparte était tué, ils étaient cin j ou six qui voulaient être empereurs, et que la France ressemblait à l'empire romain dans sa décadence. Le général Lecourbe a détaillé ensuite que les troupes avaient été échelonnées par le maréchal Ney, et divisées en petits pelotons pour mieux opérer leur déiection, et prévenir ainsi toute résistance.
Le maréchal. — Le général Lecourbe n'a pas tenu un discours aussi peu véridique. Les troupes étaient en marche d'après les ordres du ministre de la guerre, et sous la conduite de M. de Bourmont. Ce n'était donc pas un jeu d'enfant de les diviser pour les faire marcher en échelons. J'ai demandé qu'on lit venir cent mille cartouches en poste. Après cela, depuis huit mois, on peut avoir arrangé les dispositions pour dire que j'avais manigancé des ordres à l'effet d'éparpiller les troupes et les organiser.
Sixième témoin.— Le général comte de Bourmont *. — J'ai déjà fait, à Lille, une déposition en vertu d'une commission rogatoire : je m'étais abstenu de charger l'accusé. Je n'avais répondu que sur des faits où j'étais strictement obligé de donner des détails. Je fus retenu par la commisération qui s'attache à une grande infortune ; mais aujourd'hui qu'il m'attaque, qu'il a déposé que j'approuvais sa conduite et sa proclamation, que je lui avais fait entendre qu'il faisait bieD de quitter le parti du roi pour celui de Bonaparte, je vanm'expliquer avec plus de détails : de pareilles allégations, touchant à mon honneur, je parlerai; et si je l'inculpe davantage, qu'il ne s'en prenne qu'à lui.
Le 13, M. le baron Capelle arriva à Lons-le-Saunier ; il vint me voir, et me dit que Bourg était insurgé. Je portai avec lui cette nouvelle au maréchal ; il en parut fâché : il pensa que nous persévérions dans notre attachement à 1^ cause du roi. Le 14 au matin, arriva le 8* régiment de chasseurs à cheval; j'allai le dire encore à*M. le maréchal; il me donna l'ordre de le faire mettre en bataille. « Eh bien! mon cher général, me dit-il ensuite, vous avez lu le.' proclamations que répand l'Empereur ; elles sont bien faites ; qu'en pensez-vous ? Elles doivent avoir une grande influence sur les soldats. » Je lui répondis qu'en effet, il s'} trouvait des expressions qui étaient d'un effet immanquabh sur leurs esprits, telles que celle-ci : La victoire marchen au pas de charge, etc. « Vous avez été surpris, ajouta- 1— il., de voir l'armée se diviser pour * aller en avant ? c'est ains qu'elle a fait sur tous les points, et tout est fini. » Le général Lecourbe entra : il lui tint le même langage. Il lui dil qu'il y avait trois mois que tout le monde savait à Paris cei arrangement; que, si nous y eussions été, nous l'aurions su
1. J'emprunte au précieux recueil Causes célèbres de tous les peuple* (chez Lebrun, 8, rue des Saints-Pères), rédigé par mon excellent ami A. Fouquier, le parfait résumé qu'il a fait dans son Procès du maréchal Ney\ de l'importante déposition de Bourmont. Le Moniteur et le recueil des pièces du procès par Dumoulin, m'ont semblé l'un trop long, et l'autre trop peu clair, en ce qui concerne cette partie de l'affaire.
comme les autres, que toute l'armée était fractionnée par deux bataillons et trois escadrons, c Le roi n'est plus à Paris, dit-il : s'il y était, il eût été enlevé ; ce n'est pas qu'on en veuille à sa personne. Qu'il s'en aille, qu'il s'embarque; malheur, malheur h qui entreprendrait rien contre lui ou quelqu'un de sa famille ! Il faut aller trouver l'Empereur. » Je m'en défendis. « Il vous traitera bien, me dit-il: au reste, vous êtes le maître ; mais Lecourbe viendra avec nous. »
Le général Lecourbe dit : « Ma foi, je n'ai jamais reçu que des mauvais traitements de Bonaparte, et le roi ne m'a fait que du bien; j'ai de l'honneur, d'ailleurs, et je ne veux pas manquer à mes serments. — Et moi aussi, dit le maréchal, j'ai de l'honneur, et c'est pour cela que je vais rejoindre l'Empereur : je ne veux plus voir ma femme rentrer en pleurant, le soir, de toutes les humiliations reçues dans la journée. Il est évident 'que le roi ne veut pas de nous. Les maréchaux et l'armée doivent avoir de la considération, et Bonaparte seul peut leur en donner. »
Le général Lecourbe voulut se retirer à la campagne. Le maréchal insista pour le retenir. Il nous lut alors la proclamation qu'il allait lire aux soldats. Le général Lecourbe et moi nous étions entièrement opposés à ces sentiments; mais nous crûmes qu'il avait été pris contre nous des mesures en cas de résistance : nous pensâmes d'ailleurs que l'influence l du maréchal serait grande sur l'esprit des troupes. Nous j allâmes donc sur le terrain pour juger l'effet qu'il allait pro- I duire. Nous étions tristes et abattus. Les officiers vinrent | nous prendre la main, en nous disant : « Si nous avions su cela, nous ne serions pas venus. »
Cependant les troupes criaient : Vive l'Empereur ! M. le maréchal Ney était si bien résolu d'avance à prendre le parti de Bonaparte, qu'une demi-heure après cette lecture, il portait le grand aigle à l'effigie de l'usurpateur; et à moins de croire qu'il l'eût apporté dans l'intention de servir le roi, ^jyLdemande ce qu'il faut penser de la conduite du maré- ^1*
Le maréchal, — Il paraît que M. le comte de Bourmont a fait son thème depuis longtemps, que depuis huit mois il avait préparé ses dénonciations à Lille. Il s'était flatté peutêtre que nous ne nous reverrions jamais ; il a cru que je serais traité ici comme le fut Labédoyère. Il est fâcheux que le général Lecourbe ne soit plus ; mais (levant la main avec solennité), je l'invoque dans un autre lieu ; je l'interpelle contre ces témoignages devant un tribunal plus élevé, devant Dieu qui nous entend tous, devant Dieu qui nous jugera, vous et moi, monsieur de Bourmont. Ici, M. de Bourmont m'accable ; là, nous serons jugés l'un et l'autre.
Cependant je fis venir ces deux officiers chez moi ; je les sommai, au nom de l'honneur, de me dire leur pensée. M. de Bourmont me dit: « Monsieur le maréchal, vous pouvez lire cela aux troupes. » Lecourbe dit : < Cela vous a été envoyé ?» Je ne répondis point ; mais j'insistai pour m'éclairer de leurs lumières : nulle réponse. Quelqu'un m'a-t-il dit: « Où allez-vous? vous allez risquer l'honneur et votre réputation pour une caose funeste. » Je n'ai trouvé que des hommes qui m'ont poussé dans le précipice. Je les invitai k rester chez moi, ils se retirèrent. Ce fut le général Bourmont qui fit assembler les troupes : il eut deux heures pour réfléchir. S'il jugeait ma conduite criminelle, ne pouvait-il pas me faire arrêter? J'étais seul, je n'avais pas un homme avec moi, pas un cheval de selle pour m'échapper; il s'éloigna, il se réfugia chez le marquis de Vaulchier, formant ensemble des coteries pour être en garde contre les événements, et s'ouvrir dans tous les cas une porte de derrière. Enfin, tous les officiers rassemblés vinrent me prendre et me conduire sur la place d'Armes jusqu'au milieu du carré.
I M. le président. — Qui avait donné l'ordre de faire réufair les troupes ?
M. de Bourmont. — Ce fut moi, sur Tordre verbal de M. le maréchal.
Le maréchal. — Il les a rassemblées après communication de la proclamation.
M. de Bourmont.— A onze heures.
M. le président. - Gomment se fait-il, qu ayant desapprouvé la conduite de M. le maréchal, vous l'ayez suivi sur le terrain, sachant ce qu'il allait y fa:re?
M de Bourmont. - Je voula.s voir l'effet que produirait celte* proclamation, et s'il se manifesterait quelque esprit d'opposdipn dans les troupes. Quant au moyen Je parer à l'influence que devait exercer le maréchal, il n y en avait qu'un seul : c'était de le tuer lui-même. On a dit que je pouvais rejoindre le roi; j'ai craint d'être arrêté; et m éloigner était d'ailleurs manquer mon objet, qui était de rcndré compte de tout à Sa Majesté. Si je passais par Dôle et Be-1 sançon, je tombais nécessairement sous la puissance du maréchal.' Ma voiture s'est cass'e. Le pont de Méry-sur-Seine}* était impraticable, et m'a obligé à faire un long détour. J'étais à Paris le 18, et j'ai fidèlement rapporté au roi ce; dont j'avais été le témoin.
Le maréchal. - M. de Bourmont a dit que j'avais à Lonsle-SaunVr la plaque à l'effigie de Napoléon; cela es: inexact. J'ai porté jusqu'à Paris les décorations du roi. Vous me supposiez donc un misérable ! j'aurais donc, comme l'ont prétendu les ministres, emporté de Paris l'intention de trahir le roi ? Je suis fâché qu'un homme d'esprit emploie des moyens aussi faux et aussi petits; il y f. vraiment quelque délicatesse à déposer de pareilles supposf
t10 "/ Be'larl — Je prie M. le président de demander a m! le maréchal s'il ne s'est point élevé quelque querelb personnelle entre lui et le déposant?
Le maréchal. — Aucune.
M. le président. — M. le comte de Bourmont a-t-il co»tinué à servir?
Le maréchal. — Il a suivi la colonne, et ensuite s e»t éenappé»
M. U président. — Pourquoi avez-vous compris le général Bouimunt dans l'ordre d'arrêter quelques ofiieiers ? Le maréchal. — L'ordre a été donné à Auxerre, et par-
sonne n'en a été frappé. Cet ordre venait de Bonaparte. M. de Bourmont a disparu d'auprès de moi ; je ne sais si c'est par mauvaise honte, ou par quelque sentiment que je ne saurais m'expliquer : le fait est qu'il a contribué à me pousser à la défection.
M e Berryer. — Que M. de Bourmont nous dise à qui il faut attribuer Tordre de faire marcher l'armée par fractions ?
M. de Bourmont. — Au ministre de la guerre.
Le maréchal. — C'est vous qui en avez apporté Tordre et qui l'avez fait exécuter ; il est au moins curieux de savoir comment on veut m'attribuer cet ordre?
M e Berryer. — Permettez-moi, monsieur le président, de demander à M. de Bourmont, qui prétend avoir été conduit sur la place d'Armes par un sentiment de pure curiosité, si c'était aussi la curiosité qui Tamenait au banquet donné à l'état-major par M. le maréchal après la proclamation ?
M. de Bourmont. — Il fallait écarter les soupçons et empêcher qu'on ne m'arrêtât. Le maréchal était inquiet de moi, il envoyait fréquemment des ofhciers pour savoir quel parti j'allais prendre ; il fallait remplir mou objet.
Le maréchal. — Je n'ai fait arrêter qui que ce soit; j'ai Jaissé tout le monde libre. Vous ne m'avoz fait aucune ob-
h'ection ; personne ne m'en a fait. M. le colonel Dubalen [vint m'offrir sa démission ; seul il se conduisit en homme ■d'honneur. Vous aviez un grand commandement, vous pourviez me faire arrêter; vous auriez bien fait; si vous m'aviez [tué, vous m'auriez rendu un grand service, et peut-être étaii-ce là votre devoir !...
M. de Bourmont ayant rappelé que Bonaparte était déjà à Xyon, le 13, avec 5000 hommes : « Pourquoi tromper sur le nombre, s'ecrie le maréchal; tout le mon le sait qu'il était à la tête de 14 000 hommes, saos y comprendre les soldats qui se rendaient de toute part à sa rencontre, et cette foule d'ofOciers à demi-solde. Je voyais la guerre civile inévita- 11e; il eût fallu marcher sur 60 000 cadavres français. »
if. le président, au témoin. — Croyez-vous que le maré-
chai eût pu opérer quelque résistance contre les troupes de Napoléon ? Aurait-il pu engager le combat?
Jf. de Bourmont. — Tout eût dépendu d'une première démarche. Si le maréchal eût pris une carabine et eût chargé le premier, nul doute que son exemple n'eût été décisif, car aucun homme n'avait plus d'empire sur l'esprit de l'armée . Cependant je n'oserai affirmer qu'il eût été vainqueur : l'issue de l'événement tenait à des dispositions militaires sur lesquelles on ne peut faire que des conjectures.
Le maréchal. — Gela eût été impossible. L'eussiez- vous fait, vous ? Je ne vous crois ni assez de fermeté, ni assez de talents.
M. le président. — On demande enfin si le maréchal eût pu (sa proclamation à part) faire marcher ses troupes contre Bonaparte?
Af. de Bourmont. — Il eût pu disposer de celles qui étaient encore à Poligny, à Lons-le-Saunier, à Saint- Amour, et qui n'avaient pas pris la cocarde de la rébellion.
M 9 Dupin. — M. le maréchal ne vous lut-il la proclamation qu'une fois?
M. de Bourmont. — Il la lut une seconde.
M* Dupin. — Je demande si, quand il la lut la seconde fois, vous saviez ce qu'allait faire M. le maréchal?
M. de Bourmont. — Nul doute.
M* Dupin. — Avez- vous fait quelques dispositions contraires à l'effet qu'on voulait produire?
M. de Bourmont. — Je n'en ai pas eu le temps.
Af« Dupin. — Gomment saviez-vous donc que les troupes penchaient pour le roi?
M. de Bourmont. — Je ne pouvais pas en répondre.
M. le baron Séguier. — Demandez, monsieur le président, si un officier ne fut pas arrêté le 13 par les ordres de l'accusé?
M. de Bourmont. — On m'a dit que cet officier avait parlé de se rendre à Bonaparte : je le fis arrêter ; mais comme ^l^c'était un militaire recommandable, je le fis seulement conjkduire à Besançon.
M. le baron Sèguier. — Pourquoi n'avei-vous pas fait arrêter les émissaires de Bonaparte ?
M. de BourmonU — Je n'ai eu connaissance de leur arrivée qu'après que le maréchal m'en eut instruit.
Le maréchal. — Il y eut en effet un officier arrêté le 13, et ce fut M. de Bourmont qui le dénonça; mais il y avait impossibilité d'arrêter les autres. Je doute même que celuici ait été conduit à la citadelle de Besançon.
i/ e Berryer. — Nous supplions M. le président de demander à M. de Bourmont quel effet produisit la lecture delà proclamation?
M. de Bourmont. — Les soldats criaient : Vive VEmpereur! les officiers étaient stupéfaits.
M 9 Berryer. — Qu'on demande à M. de Bourmont s'il a crié : Vive le Roi!
Des murmures se font entendre. Plusieurs pairs s'agitent et interpellent le défenseur. « La question est tout à fait déplacée, » s'écrie M. le comte Mole. * Ce sont là des personnalités auxquelles il faut mettre ordre, » ajoute M. de Frondeville.
Sur l'ordre du président, on a donné lecture de la déclaration du général Lecourbe, mort avant les débats 1 . En voici le plus intéressant passage :
« Le maréchal Ney fit appeler le général de Bourmont et moi dans sa chambre, et nous communiqua alors ses projets. D nous fit lecture de la proclamation qu'il devait faire aux troupes, et que tout le monde connaît. Il nous représenta qu'il n'y avait plus à balancer ; que Lyon avait ouvert ses portes ; que tous les départements accouraient au-devant de Bonaparte, et que nous courions des dangers de la part des troupes, si nous ne nous rangions de son parti. En effet, la nuit du 12 au 13 avait été fort agitée à Lons-le-Saunier; mais j'ai toujours ignoré a le maréchal Nty avait provoqué les troupes à la révolte. Le fait est que, la veille, il nous
). Le 23 octobre 1815,
avait paru, à Bourmont et à moi, dans les meilleures intentions pour le roi. Le général Bourmont et moi lui fîmes des observations sur ce changement; alors, il chercha à nous persuader que c'était une affaire arrangée, et que rien n'empêcherait Bonaparte délier à Paris. »
Septième témoin. — Le marquis de Vaulchier. — Le soir du 12, le maréchal apprit l'arrivée de Bonaparte à Lyon; il se plaignit des mauvaises dispositions qu'on avait prises, de ce qu'on n'avait pas marché de suite sur Bonaparte. Il a ajouté que Monsieur aurait dû, pour la première fois, faire monter un maréchal dans sa voiture et marcher à l'ennemi; que, s'il y avait été, il lui aurait dit : «Allons, Monseigneur, aux avant-postes! » Il parla des désagréments qu'il avait reçus à la cour, et de ceux qu'avait éprouvés Mme la maréchale; qu'on avait aussi mécontenté les troupes. Le 14, un de mes amis vint m'apprendre que M. de Bourmont lui avait dit en confidence, que le gouvernement royal allait être renversé : « Attendez un moment, avait-il ajouté, et vous en serez témoin. » J'allai deux fois chez M. de Bourmont sans pouvoir lui parler; à la troisième fois, il était parti pour la réunion des troupes. Des personnes qui reveuaient de cette revue me racontèrent tout ce qui s'y était passé. Je reçus ensuite une lettre du maréchal, dans laquelle il me recommandait le maintien du bon trdre, de faire relâcher les personnes détenues pour opinion. J'ai vu le maréchal l'après-midi, et je lui ai dit que mes serments s'opposaient à ce que j'administrasse pour Bonaparte. Il me répondit : « Vous faites une bêtise. » Il ajouta des expressions offensantes pour les princes; qu'ils ne pouvaient régner, qu'ils offensaient la nation « Êtes-vous Français? » me dit-il. Lui ayant répondu affirmativement, il me dit, en me regardant d'un air assez méprisant : « Vous êtes Français, né en France?»
Je revins encore chez M. le maréchal, avec M. Germain, mon successeur. Le maréchal parla de l'événement; je remarquai d'abord qu'il portait la décoration du grandaigle, et que ses aides de camp avaient quitté le ruban
Liane. Il dit que les événements qui se passaient étaient inévitables, préparés depuis longtemps; qu'on avait une correspondance avec l'île d'Elbe ; que tout céderait avec facilité; qu'il n'y aurait pas une goutte de sang de répandue; que toutes les puissances étaient d'accord, et notamment l'Autriche; qu'une partie des maréchaux étaient dans ce complot; que le ministre de la guerre avait tout disposé pour en faciliter le succès; que toutes les troupes étaient disposées dès longtemps; qu'on avait gardé le duc de Berry parce qu'on avait pensé qu'il pourrait exciter quelque enthousiasme; qu'on avoit envoyé Monsieur à Lyon, parce qu'on ne le croyait pas dangereux; qu'en quittant Paris il avait vu le maréchal Suchet, qui lui avait dit : « Au revoir, maréchal, nous nous reverrons bientôt. » Il assura au surplus qu'on ne ferait de mal à personne, et que tout se passerait avec calme.
Le maréchal. — Je me rappelle vous avoir vu a Lons-le- Saunier; nous n'avons pas eu un entretien de dix iuinutes. Vous me demandiez un sauf-conduit. Je vous ai répondu que v vous étiez libre. Il est invraisemblable que j'aie eu avec vous un entretien aussi long et si peu nécessaire dans ce moment où j'étais surchargé d'affaires. Quant au duc d'AIhuféra, tout le monde sait qu'il est parti de Paris longtemps avant mon arrivée. Je n'ai vu aucun des maréchaux, excepté le ministre de la guerre. Au resle, il est vrai que vous vous êtes excusé de servir sous l'Empereur.
Demande. — Portiez-vous la décoration du grand-aigle?
Réponse. — Je portais la décoration du roi; monsieur a mal vu.
M. de Vaulchier. — Je suis persuadé d'avoir vu la décoration à l'aigle. J'en ai parlé à Mme de Vaulchier.
Le m irèchdl. — Impossible : je suis arrivé à Paris avec les décorations du roi.
Huitième témoin. — Le baron Capelle, ancien préfet de l'Ain. — Obligé de quitter Bourg par la défection du 76« régiment, je mei suis rendu, le 13 mars, à Lons-le-Saunier,
où je savais qu'était le maréchal. Je me suis d'abord rendu chez M. de Bourmont aveoqui j'étais en correspondance; de là nous sommes allés ensemble chez le maréchal. U a paru étonné, indigné de ce que je lui ai appris; il m'a demandé quelles étaient les forces de Bonaparte ; j'ai répondu de dix à quinze mille hommes. Je savais que le maréchal n'avait que trois à quatre mille hommes ; et je crois lui avoir proposé de ne pas attaquer, mais de se porter sur les derrières de Bonaparte par Lyon et Grenoble, pour se joindre à Masséna.
Jf. le président. — Avez-vous remarqué la décoration que portait le maréchal?
Le témoin. — Je crois être certain qu'il avait la plaque à l'aigle, cependant je ne puis l'affirmer; il me semble aussi qu'il avait la croix de Saint-Louis, et je ne pouvais assembler cela.
Neuvième témoin. — M. le général comte Grivel. — Dans la soirée du 13 j'écrivis trois lettres, une au roi, une au comte d Dessoles, et la troisième au comte de VioméniJ. Je leur ren- ! dais compte de l'esprit des troupes, dont je leur annonçai j que plus de la moitié passerait du côté de Bonaparte si elles se trouvaient en présence; que, quant au maréchal Ney, il brûlait de se mesurer avec l'ennemi de la France; car je croyais le maréchal fidèle et dévoué au roi. C'était l'opinion générale, et celle du comte de Saurans, aide de camp de Monsieur, et qui se soutint jusqu'au 13 au soir.
Le 14, je me rendis à la revue. J'y vins près de trois quarts d'heure avant le maréchal, qui y arriva avec de la cavalerie. On vint me prévenir que j'avais tort d'assister à la revue; qu'il était certain que le maréchal Ney allait trahir le roi en proclamant Bonaparte, et que le fait avait été avancé par M. le lieutenant général Bourmont. Je n'y voulais pas croire.
Le maréchal ordonna qu'on fit sortir du carré les personnes étrangères. Je crus que cet ordre ne me concernait pas, puisque j'étais revêtu de mon uniforme, avec les mar-
ques distinctives de maréchal de camp , inspecteur de la garde nationale. Je ne m'éloignai donc pas. Le maréchal s'en aperçut, et me fit de la main commandement de me retirer, en disant : * Et M. de Grivel aussi derrière l'infanterie. »
Je soupçonnai alors que lavis qui m'avait été donné n'était pas sinn fondement. Je m'acheminai lentement vers un angle inférieur du carré, où je restai. Le maréchal alla se placer à l'angle opposé de l'extrémité du carré , se tourna vers les officiers et sous-officiers de cavalerie, qui avaient mis pied à terre, et lut la proclamation qui commence par ces mots : Officiers, sous-officiers et soldats, la cause des Bourbons est à jamais perdue, etc. Surpris et indigné de ce que personne ne réclamait et ne s'opposait à cette démarche, je me retirai.
Dixième témoin. — Le major de la Genetière. — Il raconte ce qui s'est passé à Lons-le-Saunier, lors de la lecture de la proclamation impériale par le maréchal Ney.
Elle fut suivie du cri de vive V Empereur! Le maréchal embrassa toutes les personnes qui l'entouraient. Il se maniun enthousiasme général. Les généraux Bourmont et Lecourbe et plusieurs autres officiers l'entourèrent, et le colonel Dubalén lui dit que ce langage était peu conforme à celui de la veille. Le maréchal dit alors que c'était une affaire arrangée, et que le retour de Bonaparte était le vœu de toute l'armée.
Immédiatement après, les troupes défilèrent devait le maréchal aux cris de vive l'Empereur ! Après qu'on eut reconduit le maréchal à l'auberge de la Pomme-d'Or, où il logeait, les soldats se répandirent dans la ville, détruisirent partout les armes des Bourbons, et les inscriptions de la famille royale. Il y eut sur la place un café de pillé. La cocarde tricolore fut arborée.
Onzième témoin. — M. le colonel Clouet. — Le 9 mars, je reçus l'avis que M. le maréchal venait de passer à Paris
pour se rendre à son gouvernement de Besançon. Je partis le 10, et, en passant par Paris le 12, j'y trouvai l'ordre de le rejoindre; je partis le même jour. Je fis un détour pour ne point entrer à Dijon, qui avait arboré le drapeau tricolore. Je suis arrivé à Dôle le 13, entre cinq et six heures du soir; j'y trouvai les troupes françaises portant la cocar Je tricolore. J'appris que M. le maréchal était dans la ville, je me rendis chez loi; et c'est alors seulement que j'eus connaissance des événements du 14. Je dînai à la table du maréchal, et deux heures après, j'entrai dans son cabinet pour le prier de me prrmettre de retourner dans ma famille; ce qui me fut accordé d'autant plus facilement, que j'étais malade. Je ne me souviens pa» des propos qui furent tenus à table; mais j'ai l'idée qu'ils étaient indifférents.
Douzième témoin. — Le maréchal Oudinot. — Il n'a été appelé que pour constater l'id ntité de deux lettres qui lui ont été adressées par le maréchal Ney, et qu'il a remises à sa femme. Le maréchal les a reconnues; on en a donné lecture. Elles contiennent des détails de service, et des mesures à prendre pour s'opposer à Bonaparte.
Séance du mardi 5 décembre 1 .
Treizième témoin. — M. Magin. — Le maréchal a dit que le retour de Napoléon avait été arrêté au congrès de Vienne, que tout était arrangé par les soins de Talleyrand, qui ramenait l'archiduchesse Marie-Louise et son fils.
Quatorzième témoin. — AI. Pantin, ancien avoué. — Vers le 15 ou le 20 juillet dernier, j'ai été arrêté dans une promenade publique par M. Magin, qui, en me parlant des grands événements qui venaient de se passer, me demanda quelle était mon opinion, de la fuite de l'individu nommé Bonaparte et du retour de Sa Majesté ; il ajouta que ces événements n'avaient rien de surprenant»