‹ Le maréchal Ney d'après les documents authentiquesChapitre 22 sur 39 · Au Moniteur du mercredi 5, ainsi que la précédente · texte numérisé non relu

Au Moniteur du mercredi 5, ainsi que la précédente

M. Magin a parlé ensuite au témoin du propos rapporté dans sa déposition.

Quinzième témoin. — M.Perrache, avocat. — Déposition relative au même propos.

Seizième témoin. — M. Félix.

J'ai vu le maréchal, à Lille, haranguer les soldats en faveur de Napoléoû. Il a dtmandé aux colonels s'il y avait parmi eux des intrus; il leur a dit que, s'il y en avait, il fallait les chasser. Il paraît qu'il y a eu des distributions d'eau-de-vie aux soldats ; à la suite, deux jeunes gens qui avaient crié vive le Roi ! ont été massacrés.

dix-septième témoin. — M. de Beausire. Déposition sans intérêt relative à un marché pour la fourniture des remontes, consenti par le maréchal.

dix -huitième témoin. — Le capitaine de Fresnoy. Il a été envoyé en mission à Dôle, par le maréchal; le 15, à sou retour le corps d'armée portait la cocarde tricolore.

Dix -huitième témoin. — Le capitaine Grison.

Étant à Landau dans le 37 e régiment d'infanterie, le maréchal est venu inspecter les troupes. Il a rassemblé les officiers au Mouton-d Or, et, ayant fermé la porte à clef, il a demandé au colonel s'il y avait parmi nous- des intrus. Le colonel ne répondit rien; le maréchal ayant interprété son silence d'une manière négative, répondit : A la bonne heur el Il se répandit de suite en invectives contre la famille royale. La majeure partie des troupes était pour le roi, mais la défection du maréchal fit tout changer.

Le maréchal. — Le témoin se trompe. Quand un maréchal reçoit des olHciers, il ne va pas fermer la porte à clef; cela ne serait pas convenable. J'ai vu dans ma tournée de cinquante à quatre-vingt mille individus. Je ne sais pas si vous avez été envoyé en députation pour me dénoncer. Le fait est

que f ai dû agir d'après ia lettre dont j'étais porteur ; que je n'ai rien dit d'insultant contre le roi; que la lettre même me le défendait, puisqu'elle ordonnait de respecter le malheur, et, dans le cas où un membre de la famille royale tomberait entre mes mains, de lui donner toute facilité pour gagner les frontières.

Le témoin. — Je le dis en homme d'honneur. Vous avez dit tant d'outrages de la famille royale, que les bonapartistes eux-mêmes en ont été indignés. Vous avez dit que c'était une famille pourrie. Ne nous avez-vous pas dit aussi que plusieurs maréchaux voulaient la république? L'avez-vous dit, oui ou non? Avant votre arrivée le drapeau blanc flottait encore à Landau, quoique toutes les communes des environs eussent arboré le drapeau tricolore. Aussitôt après votre arrivée, on le prit à Landau, et le général Girard, quand il vous a vu, a fait crier vive l'Empereur!

Vingtième témoin. — Le colonel de Balliencourt.

L'un de mes parents, capitaine au 75 e régiment, m'a rapporté que le maréchal avait dit à Philippeville qu'en partant de Paris, il avait dans sa voiture une proclamation qu'il, a lue à ses troupes, avant de passer à l'ennemi.

vingt et unième témoin. — Le capitaine Casse.

Le maréchal a dit, à Gondé, mille horreurs du roi; que sa cause était perdue, que c'était une famille pourrie ; que le roi n'était ni Français ni légitime, que c'était à Bonaparte qu'il fallait obéir.

Le maréchal a dit encore : « Nous faisions notre cour au roi, mais il n'avait pas nos cœurs; ils étaient toujours à l'Empereur; le roi nous aurait donné vingt fois la valeur des Tuileries, que jamais nous ne l'aurions eu dans nos cœurs. »

vingt-deuxième] témoin.— M. Cailsouéy bijoutier du maréchal.

Le maréchal Ney arrivant à Paris avec Bonaparte, m'en-

voya par son valet de chambre, toutes ses décorations à changer. C'est le 25 mars que M. le maréchal a eu ces objets, et c'est le 25 mars que je les ai inscrits sur mon livre que voici. Le témoin à alors ouvert son registre sommaire de sa maison. Il y a lu le compte suivant : le 25 mars, doit M. le maréchal Ney, médaillon de deux croix grand-cordon, n° 75, 50 francs; une croix, n° 1, 12 francs; médaillon de la croix, n° 6, 6 francs; deux portraits or émaillé, 30 francs chacun, 60 francs.

L'accusé. — Vous voyez, monseigneur, que, d'après ce compte, je ne pouvais pas avoir les décorations que les témoins prétendent m' avoir vues à Lons-le-Saulnier.

M. le président a demandé au témoin s'il n'avait point, à la même époque, arrangé pour l'accusé une plaque de la légion d'honneur.

Le témoin a répondu que non.

Il a répondu, sur les renseignements qu'on lui demandait relativement à ces plaques , que le médaillon pouvait su changer à volonté, et que c'était dans ce médaillon qu'existait la seule différence qui distingue les plaques données par l'ancien gouvernement , de celles données par Sa Majesio.

Vingt-troisième témoin. — M . Devaux , aide de camp du maréchal.

J'étais à Lons-le-Saulnier à l'époque du 14 mars; je n'ai remarqué aucun 1 changement dans les décorations du maréchal, ni ce jour-là ni les jours suivants. Il portait une plaque et des rubans rouges.

Vingt-quatrième témoin. — M. Batardi, notaire du maréchal.

Quand le maréchal arriva à Paris, j'étais chez lui. En descendant de voiture il embrassa d'abord le plus jeune de ses fils, qui était dans les bras de sa nourrice. Il s'adressa ensuite à moi , et me dit : Qu'y a-t-il dé nouveau? Cette question, celle qu'il m'adressait toujours, s'entendait des affaires de M. le maréchal. Nous entrâmes dans ses appar-

temente. J'étaià fort surpris que le maréchal ne me parlât de rien. Je lui dis : Vous ne savez donc pas que l'empereur est débarqué à Cannes? Le maréchal en parut étonné. Il s'expliqua fort durement sur le compte de Bonaparte, et il ajouta : II n'aurait pas osé débarquer, s'il n'y avait pas eu en France de la division et du mécontentement. Je puis assurer sur mon hoaneur, et je resterai convaincu toute ma vie, que nonseulement il ne savait pas que Bonaparte dût descendre à Cannes, mais même qu'il ne le désirait pas. »

Vingt-cinquième témoin. — Le duc de Maillé, pair de France.

J'arrivai le 10 à Besançon, Je n'y trouvai point M. le duc de Berry. Je me présentai chez M. de Bourmont, et nous allâmes ensemble chez M. le maréchal. Je lui appris les mauvaises nouvelles ; que Monsieur était forcé de se retirer sur Roanne. Le maréchal nous dit que nous allions partir sur-le-champ pour rejoindre Monsieur. Je sortis pour aller faire mes préparatifs pour ce départ; je revins chez M. le maréchal, mais il avait changé d'idée. Il dit qu'il voulait se porter sur Lons-le-Saulnier; que là il serait au centre.

M. de Bourmont me dit : « Le maréchal est très-bien disposé : il vient de me dire : « Allons, Bourmont, nous marcherons, quoique bien inférieurs en nombre. »

vingt-sixième témoin. — Le général de Ségur *.

Le 7 mars, jour de son arrivée à Paris, le maréchal m'a dit qu'il allait s'opposer de toutes ses forces à l'invasion de Bonaparte; que, comme chef de l'état-major de la cavalerie, je prendrais les ordres du ministre de la guerre, pour les transmettre à MM. les généraux. Tout ce qui est sorti de la bouche de M. le maréchal respirait l'honneur et la fidélité,

1. Auteur du célèbre récit de 1a Catnpagne de 1812. Quand son livre fut publié (1824) le duchesse de Berry lui dit, après ravoir lu : « Ah! général, si votre livre eut paru en 1815, Ney vivrait peu t-étre encore !...» M. de Ségur, né en 1780. est aujourd'hui membre de l'Académie françàfre (depuis 1830).

et est eii tout digne d'un militaire qui a fait la gloire de l'armée française pendant vingt campagnes.

Vingt-septième témoin. — Le marquis de Saur ans.

Il a dîné avec le maréchal à Lons-le-Saulnier. Le soir on apporta les proclamations. Nous y remarquâmes ces expressions : la victoire marche au pas de charge. V aigle volera de clocher en clocher jusque sur les tours de Notre- Dame.

Le maréchal nous dit : C'est là ce qu'il faut. Le rot ne parle pas comrne cela. Il le devrait, cela plairait aux troupes.

Je dis au maréchal que je trouvais sa position bien plus difficile que dans les autres campagnes. Il me répondit :

D'ordinaire, quand j'avais toutes mes dispositions faites, je dormais; aujourd'hui je n'ai pas un moment de repos.

Sur les inquiétudes que je lui témoignais, il me répondit: Les troupes se battront; je tirerai, s'il le faut, le premier coup de fusil ou de carabine, et, si un soldat bronche, je lui passerai mon èpèe au travers du corps, et la poignée lui servira £ emplâtre. Ce n'est pas avec des fusils qu'on fait marcher le soldat; il faut du canon, et mon aide de camp sait l'appliquer.

M. le président. — 'Comment, monsieur le maréchal, après avoir pris ces longues et sages dispositions, avez-vous pu être conduit le 14 à un résultat si différent?

Le maréchal. — Votre observation est juste ; mais les événements ont été si rapides, une tempête si furieuse s'est formée sur ma tête, que chacun m'abandonnant, chacun cherchant à se sauver à mes dépens, et en me sacrifiant, j'ai été entraîné à l'action que vous connaissez. D'ailleurs, mon avocat entrera dans des développements à cet égard.

Vingt-huitième témoin. — M. Regnault de Saint-Amour.

Déposition relative à l'esprit des populations et des soldats qu'il a rencontrés sur la route; on criait partout : vive T Empereur!

Vingt-neuvième témoin- — M . Boulouze, négociant. Ce témoin raconte qu'ayant quitté Lyon après que Bonaparte y fut entré, il a été reçu par le maréchal Ney. M. le maréchal me fit beaucoup de questions.

Demande. — D'où venez-vous ?

Réponse. — De Lyon.

Demande. — Que s'y passe-t-il?

Réponse. — L'empereur est entré sans troupes, et seulement avec son état-major.

Demande. — Quelle conduite a-t-il tenue?

Réponse. — Il s'est montré à la fenêtre pour haranguer la populace, qui se pressait pour le voir. U a passé ensuite ses troupes en revue sur la place Bellecour; il pouvait avoir sept à huit mille hommes. Je donnai au maréchal les numéros de tous les régiments, et les détails que j'avais recueillis sur leur composition. J'ajoutai au maréchal qu'il avait fait des proclamations. Je lui en montrai une que je m'étais procurée ; il me la prit, en me disant qu'il s'en faisait le cadeau. Il prit les noms de ceux qui avaient signé cette proclamation, en me disant : Cela n'est pas dangereux; il n'y a rien à craindre; quarante-cinq mille hommes garantiront Paris. Le premier coup en décidera. Comme je paraissais inquiet sur ce qu'on m'avait parlé d'une alliance avec l'Autriche, il ajouta: C'est là sa jactance ordinaire. Pourquoi Monsieur ne V a-t-il pas combattu?

M. le président, au maréchal. — C'est le 1 2 que vous avez tenu cette conversation. Vous connaissiez cependant les progrès de Bonaparte. Aviez-vous donc l'opinion qu'il n'était pas dangereux ?

M. le maréchal. — Oui, monseigneur.

M 9 Berryer. — Le témoin n'a-t-il pas fait au maréchal lo compliment d'avoir sauvé la France à Fontainebleau?

Réponse. — Oui, je me rappelle avoir dit cela : j'étais transporté des sentiments dont M. le maréchal était animé : je saisis même et pressai le bras de M. le maréchal.

Trentième témoin. — Mme Maury. — Elle raconte que

M. de Bagnano 1 , comte italien, lui a rapporté le propos suivant que le maréchal lui aurait tenu : « Vous êtes bien heureux de n'avoir pas de place ; vous n'êtes pas obligé de transiger avec vos devoirs; je me félicitais d'avoir forcé l'empereur à abdiquer, aujourd'hui il faut le servir. »

Le maréchal. — Je ne connais pas le comte italien Bagnano ; je ne l'ai jamais vu. Il est possible que j'aie tenu quelques discours semblables à ce que le témoin déclare ; mais je ne m'en souviens pas.

Trente-unième témoin. — M. Passinges de Préchamp. — Déposition identique aux précédentes et relative aux événements de Lons-le-Saulnier. Tous les ordres donnés par le maréchal, tous ceux transmis aux troupes, l'ont été dans l'intérêt de la cause du roi ; mais les difficultés sont bientôt devenues des obstacles. Les troupes qui, casernées, pouvaient encore être contenues dans le devoir, n'ont plus connu de frein lorsqu'elles ont été mises en contact avec la populace. Le 76 e , en passant à l'ennemi, a donné le signal d'une défection générale.

Trente-deuxième témoin. — M. de Bourcia, sous-préfet de Poligny. — Il a reçu chez lui le maréchal et M. de Bourmont, le 1 1 mars. En parlant des événements qui venaient de se passer, le maréchal nous dit qu'il savait bien que le général Bertrand n'avait pas assez de tête pour résister à Bonaparte ; qu'il aurait fallu l'attaquer comme une bête fauve, et le mener à Paris dans une cage de fer. J'observai à M. le maréchal qu'il valait mieux le conduire à Paris dans un tombereau. Le maréchal me répondit que je ne connaissais pas Paris : qu'il fallait que les Parisiens vissent. M. le maréchal exprima ensuite quelques sujets de mécontente-

1. Le comte Libri-Bagnano père du fameux Libri, si connu sous le dernier règne et sous celui-ci , par des soustractions de manuscrits et autres autographes dans les bibliothèques de l'État, et par le procès qui s'ensuivit. Yoyez mon Dictionnaire des Pseudonymes (2« édit. Dentu).

ment qu'il avait contre M. de Blacas. II nous dit que le roi aurait dû employer pour son service la garde impériale.

Le maréchal Ney. — J'ai remarqué dans le discours de M, le sous-préfet, qu'il a parlé de la garde impériale. A Compiègne, je commandais la garde de service. J'avais l'honneur d'être assis à côté du Roi. Je lui ai donné le conseil d'attacher à sa personne la garde impériale ; j'ajoutai que c'était la récompense de toute l'armée. Il me répondit qu'il réfléchirait sur cet avis. Bonaparte en a été instruit ; car il m'a dit, en me le reprochant à Auxerre : Si votre avis avait été suivi, je n'aurais jamais remis le pied en France.

Trente-troisième témoin. — Le général Durand. — H était à Besançon au mois de mars. Le maréchal était alors . animé des meilleurs sentiments ; il disait « qu'il ferait de Bonaparte sa propre affaire, que son débarquement était un bonheur pour France, puisque c'était le cinquième, acte de sa tragédie. »

Trente-quatrième témoin. — Le général Heudelet. — L'insurrection des partisans de Bonaparte était générale, et la minorité des bous serviteurs du roi était évidente; j'en étais instruit par le rapport des voyageurs que je faisais interroger. Il en était de même pour les campagnes ; elles annonçaient hautement l'intention de se réunir à Bonaparte.

Trente-cinquième témoin. — M. le maréchal Davoust 9 prince d'Eckmuhl.

M 9 Berryer — - Je prie le prince de dire quel était le sens que lui et le gouvernement provisoire donnaient à l'article 12.

M. Bellart. — Les commissaires du roi s'opposent à cette question indiscrète. La discussion, je le vois bien, roulera sur la capitulation ; mais l'acte existe comme il existe. L'opinion du prince n'y peut rien changer. Un acte ne peut pas être altéré par des déclarations.

M. le maréchal. — La déclaration était tellement protectrice, que c'est sur elle que j'ai compté. Sans cela, crpit-

on que je n'eusse pas préféré de périr le sabre à la maint C'est en contradiction de cette capitulation que j'ai été arrêté, et sur sa foi je suis resté en France.

Le président. — C'est dans la capitulation écrite que son sens est renfermé ; peu importe l'opinion que chacun peut en avoir. En vertu du pouvoir discrétionnaire qui m'est conféré, la question ne sera pas faite. J'ai d'ailleurs consulté la Chambre, et la grande majorité a été de mon avis.

Le maréchal Davoust donne quelques détails sur la capitulation de Paris, et se retire.

Trente-sixième témoin. — Jf. le comte de Bondy y préfet de la Seine.

H donne aussi quelques détails sur la capitulation de Paris.

Trente-septième témoin. — M. le général Guilleminot. — Comme chef de l'état-major, j'ai été chargé de stipuler l'amnistie en faveur des personnes, quelles qu'eussent été leurs opinions, leurs fonctions et leur conduite ; ce point a été accordé sans aucune contestation. J'avais ordre de rompre toute conférence, si Ton m'eût fait éprouver un refus : l'armée était prête à attaquer ; c'est cet article qui lui a fait déposer les armes.

La liste des témoins étant épuisée , M. Bellart prend la parole pour résumer l'accusation. Selon lui, le crime est tout entier dans la proclamation du 14 mars. Il termine ainsi son discours 1 : < On essayera de vous présenter des considérations tirées des circonstances, des conjonctures des temps, des obstacles invincibles dont le maréchal a été entouré.

« Quand ces objections auront été faites, je me réserve d'y répondre.

«Vingt-cinq années de troubles politiques nous ont rendus indulgents, et n'ont que trop affaibli les principes de la mo-

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